ANGLETERRE
SECTION PREMIÈRE
Interrègne (1649—1653). Olivier et Richard CromweU protecteurs
Après le supplice de Charles Ier, les indépendans se hâtèrent de proclamer la république. La chambre basse, réduite de cinq cent treize députés à environ quatre-vingts membres , et ne formant plus réellement qu'une oligarchie démocratique, abolit la chambre des pairs comme inutile et dangereuse (1 ), proscrivit la famille royale, déclara coupable de haute trahison quiconque reconnaîtrait pour roi Charles Stuart, connu sous le nom de prince de Galles, et, pour augmenter la terreur, fit mettre à mort quelques chefs royalistes.
Cependant les royalistes n'étaient pas seuls à craindre pour cette chambre des communes qui s'arrogeait tous les pouvoirs,
(1) Cromwell se montra peu favorable à cette mesure , soit, comme Ludlow le suppose , qu'il désirât maintenir la chambre des pairs , dans l'espérance d'y trouver un instrument à ses vues d'ambition , soit qu'il ne voulût par là que se ménager adroitement la reconnaissance du parti qu'il opprimait encore, et foire espérer son appui contre la violence des républicains.
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et qui, après avoir tué le roi, gardait pour elle-même la royauté. Sa permanence et sa tyrannie choquaient les principes des républicains . Ce parlement asservissait toute liberté de la presse ; il interdisait toute discussion politique à ces mêmes prédicateurs dont il avait tant de fois déchaîné la violence; il faisait arrêter et quelquefois même punir de mort ceux qui réclamaient trop hardiment les droits dont il avait fait le prétexte de sa toute-puissance. Ces rigueurs despotiques irritèrent la faction des niveleurs, qui n'était pas détruite dans l'armée. Ces enlhousiastes s'élevaient avec fureur contre une oligarchie usurpatrice des droits du peuple, auquel, dans des pamphlets et des pétitions, prélude de révolte, ils dénonçaient les secondes chaînes de la Grande-Bretagne, et, adiré vrai, « leurs réclamations n'étaient que la conséquence des premières « promesses du parlement; souvent même elles n'étaient que « l'expression de principes éternellement justes : l'entière li- « berté de conscience, la promulgation des lois dans la langue « nationale, l'égalité de tous devant la loi, le jugement des « détenus dans un court délai , l'exclusion de la force militaire « dans toute affaire civile. Voilà les vérités que le parlement « avait oubliées depuis qu'il était le maître, et qu'on est assez « surpris de retrouver dans la pétition des séditieux de Tar- « mée. » (M. Villemain.) Enfin, passant de la polémique aux armes, ils se soulevèrent ouvertement ; mais Cromwcll les accabla par une attaque soudaine , en prit quatre cents , livra au supplice les plus mutins, et comprima une seconde fois par la terreur , cette faction dangereuse dont il avait déjà châtié la turbulence.
Après avoir soumis les troupes , Crom well va soumettre l'Irlande. C'était alors un des plus malheureux pays du monde. Depuis la guerre civile, des portions de territoire demeuraient entièrement incultes et désolées, et pour les traverser, il fallait porter avec soi des vivres comme dans un désert. Une multitude innombrable de troupeaux, seule richesse des Irlandais, avait péri. La misère s'accroissait chaque jour et consumait une population affamée. Cependant la guerre se continuait. Le marquis d'Ormond avait ranimé le parti royal et occupé presque toutes les forteresses du royaume. Pour fournir aux frais de l'expédition républicaine, on aliéna les terres de la couronne; on mit en vente les anciens domaines des doyens et
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des chapitres; on imposa une contribution extraordinaire de cent vingt mille livres sterling par mois. Ainsi des charges exorbitantes étaient les prémices de cette révolution , dont quelques faibles taxes avaient été le premier prétexte. Cromwell , faisant la guerre avec une impétuosité irrésistible , emporte d'assaut les villes de Tredagh et de Wexford, passe les garnisons au fll de l'épée , frappe tous les cœurs d'épouvante par ces cruautés politiques, parcourt l'Irlande en conquérant ou plutôt en exterminateur (1), et la laissant dépeuplée par le carnage, .l'expulsion ou la fuite d'une partie de ses habitans, vole en Ecosse à de plus glorieux exploits.
(!) « Il versa le sang comme l 'eau , dit M. Villemain, sur cette terre « déjà toute sanglante. Irlandais , Anglais , royalistes , prêtres , soldats , il « massacra impitoyablement tout ce qui fit obstacle à sa conquête. 11 corn- « mettra la servitude civile de l'Irlande , et ne craignit pas de l'assurer par « la fuite ou l'expulsion de quarante mille citoyens qui sortirent de leur « malheureuse patrie. Il eût dépeuplé l'Irlande pour la soumettre ; et si Ton « songe qu'il accumula tous ces maux sur le pays où s'était commis une « seconde Saint-liarthélemy , on conviendra que jamais crime plus atroce ne « trouva plus implacable vengeur — Cromwell , en quittant l'Irlande, délé- « gua son gendre Ircton pour commander à sa place. Celui-ci en continua la « réduction sur le modèle de la politique de son prédécesseur.... La conquête « fut maintenue avec une rigueur dont l'histoire moderne n'offre aucun « exemple. Pour la première fois on vit reparaître dans l'Europe civilisée ce « terrible droit de guerre des anciens , qui plaçait sous la main du vainqueur « les personnes , les propriétés et les dieux des vaincus. On vit une nation « entière condamnée comme rebelle, proscrite en son propre territoire, et « rachetant, pour ainsi dire, sa vie par la perte de ses biens.... Le sol de « l'Irlande, comme un domaine légalement confisqué, fut partagé , vendu, « donné. On en livra la plus grande partie à des négocians , qui avaient .« avancé des fonds pour soutenir la guerre. Une portion fut distribuée aux « officiers et aux soldats , en récompense ou en paiement de leurs services. « L'Irlande devint un fonds sur lequel on acquitta toutes les créances que « réclamaient les vainqueurs. Elle servit à combler la dette immense de la « guerre civile et à satisfaire l'avidité de l'armée. Les membres du parle- « ment furent associés dans le partage ; et tous ceux qui avaient concouru « à la mort du roi reçurent de vastes possessions.... Que si, vous demandez « ce que devint la nation proscrite , le voici : La province de Connaught , «'séparée du reste de l'Irbudc par la rivière de Shannon, offrait un terrain « assez vaste, que la contagion et les massacres avaient rendu entièrement v libre et désert. Un ordre du parlement prescrivit , sous peine de mort, « aux Irlandais catholiques d'être rendus tel jour dans cette enceinte , et « donna le droit de tuer tous ceux qui en sortiraient , sans excepter les « enfàus et les femmes. »
Le comte de Montross n'était plus. Après la mort de Charles Ier, ce vaillant homme, ayant reçu de Charles II une commission de capitaine-général en Ecosse, avait débarqué dans le nord de ce royaume, sans autre armée que quelques braves officiers qui s'attachaient à sa réputation (1650). Les Ecossais, malgré les menaces du long parlement, avaient reconnu Charles II ; mais ils imposaient des conditions à son retour; ils exigeaient, avant tout, qu'il souscrivît le covenant, et qu'il n'eût autour de lui que des personnes bien intentionnées, c'est-à-dire agréables aux covenantaires. Tandis que Charles hésitait à se remettre en tutelle entre les mains des mêmes hommes qui avaient trahi son père, Monlross aborda en Ecosse. Les presbytériens, qui voulaient dicter la loi au roi, s'armèrent contre son lieutenant. Poursuivi comme rebelle au covenant, réduit à fuir après un combat inégal, livré par un traître qui lui avait donné asile, Montross fut conduit à Edimbourg, ou le parlement lui fit son procès , et le condamna à être pendu à un gibet haut de trente pieds. La sentence portait que ses quatre membres seraient attachés aux portes des principales villes du royaume. Loin d'être humilié de cet arrêt, je voudrais, dit-il, avoir assez de membres pour que, dispersés dans toutes les villes de la chrétienté, ils pussent servir de témoignage à la cause pour laquelle je souffre. Au moment de l'exécution, on crut lui faire outrage en suspendant a son cou un livre qui contenait le récit de ses premières expéditions en Ecosse. Il répondit, en souriant, que cette décoration lui allait mieux que celle de la jarretière : puis, ayant prié avec ferveur, il livra son corps au supplice. Ainsi périt cet illustre Montross, martyr de sa fidélité au parti de ses rois, et dont un ardent apologiste de la révolte et de la sédition, le cardinal de Retz, a dit que c'était le seul homme qui lui ait rappelé l'idée de certains héros que Von ne voit plus que dans les Vies de Plutarque.
Les délais de Charles n'ont servi qu'à lui préparer l'humiliation de traiter avec les meurtriers du généreux serviteur qui vient de mourir pour sa cause. Désespérant de fléchir le fanatisme écossais, il accepte les conditions qu'on lui impose; et, par l'éloignement d'une partie de ses amis, par son adhésion au covenant, par une solennelle profession de puritanisme, il achète la permission de descendre dans son royaume d'Ecosse, ou, inoius roi que captif , exclu des affaires et du con-
seil, il se voit abandonné aux prédicateurs presbytériens, qui, sous prétexte de l'instruire dans la vraie religion, prennent possession de sa personne, cl sans cesse l'endoctrinent , le réprimandent et le surveillent (1 ).
A la nouvelle des événemens d'Ecosse, Cromwell est rappelé d'Irlande , et nommé général des troupes parlementaires à la place de Fairfax , qui se fait un scrupule d'attaquer les Ecossais contre la foi du covenant. Il part aussitôt à la tête de seize mille hommes, et s'avance saus obstacle jusqu'aux environs d'Edimbourg. Charles n'a pu obtenir la permission de guider ses soldais au combat, ni même de les encourager de sa présence. Banni de l'armée par la défiance des ministres presbytériens, il laisse le commandement à Lesley. Ce général expérimenté, campé sur les hauteurs d-Edimbourg, s'attache à éviter une action générale, dans l'espoir d'user par ces lenteurs les forces de l'ennemi. Bientôt la disette et les maladies ont réduit les Anglais à l'extrémité. Déjà même ils se retirent sur Dunbar pour regagner peut-être l'Angleterre. Mais, cédant aux cris des prédicateurs dont le fanatisme domine les troupes , Lesley descend de ses retranchemens, et la bataille de Dunbar (3 septembre 1650) lui enlève tout le fruit de ses sages délais. L'armée écossaise est détruite ou dispersée. Cromwell s'empare d'Edimbourg et deLeith. Mais l'hiver et une fièvre dangereuse l'empêchent de pousser plus loin ses avantages.
A ces revers, Charles gagne du moins la liberté. Les ministres, dont le mauvais succès a diminué l'ascendant et la confiance, cessant de le tenir en tutelle, il fait à la hâte de nouvelles levées; et, laissant Cromwell pénétrer dans l'intérieur de l'Ecosse, tout à coup, d'un mouvement rapide et hardi, il entre en Angleterre, espérant, par sa présence inattendue, par l'audace même de sa démarche, soulever les provinces du nord de tout temps favorables à sa cause, et de là, marchaut droit à Londres, accabler le parlement surpris. Il ne fait que se perdre noblement par cette résolution téméraire. Effrayés des décrets menaçans et des mesures violentes
(1) Burnet, dans Y Ut moire de son Temps , assure avoir assiste à un service où le roi écouta sans interruption six sermons.
du parlement, les royalistes ne viennent point grossir l'armée écossaise. Tandis que Charles, abandonnant son premier projet de marcher à Londres , va se renfermer dans Worcester, Cromwell s'est hâlé d'accourir au secours de l'Angleterre. Le 3 septembre 1651 , jour anniversaire de la victoire de Dunbar, à la tête de quarante mille hommes de milices et de troupes réglées , il attaque Worcester, et s'en empare après un combat acharné. Le jeune roi, qui, dans celte fatale journée, a vainement déployé une valeur héroïque, cherche enûn son salut dans la fuite, et, pendant quarante et un jours, il erre de périls en périls, jusqu'à ce qu'ayant échappé comme par miracle aux recherches de ses ennemis, il trouve une barque de pécheur qui le porte sur les côtes de la Normandie.
Désormais, la république anglaise paraît soli dement affermie. L'Ecosse est subjuguée comme l'Irlande. L'amiral Blake, improvisé marin à cinquante ans , poursuit la flotte de Charles jusque dans l'embouchure du Tage. Enfin, les colonies d'Amérique, jusque-là fidèles au parti royal, se soumettent au parlement. Maître des trois états britanniques et de leurs dépendances, Cromwell déclare la guerre à la Hollande qui a toujours favorisé la cause des Stuarts. Conquérans des colonies portugaises dans les Indes orientales, les Hollandais avaient bientôt acquis une opulence qu'ils ne cessaient d'accroître par l'industrie et par leur génie actif et entreprenant. Devenus les facteurs de toutes les nations, ils avaient rendu la Hollande le centre et l'entrepôt du commerce du monde. Le lucre mercantile était l'unique objet de ces avides républicains, et l'on peut juger de leur indomptable cupidité par cette réponse d'un négociant aux magistrats d'Amsterdam , qui lui reprochaient d'avoir porté des munitions de guerre aux Espagnols, alors ennemis de la France : « Comme citoyen de cette « ville, j'ai le droit de commercer partout; et si, pour faire « du gain , il me fallait traverser l'enfer, je hasarderais volon- <( tiers d'y brûler les voiles de mon vaisseau. » D'abord Cromwell avait essayé d'entrer en partage de leurs richesses sans courir la chance des combats; et, prétextant, avec son hypocrisie ordinaire, la nécessité d'une coalition pour mieux résister aux ennemis de la sainte religion réformée, il avait fait proposer aux Provinces-Unies de ne former qu'une même république avec la Grande-Bretagne. Ayant échoué dans celte
•ogle
singulière négociation, il se décida à tenter la voie des armes. Les richesses des Hollandais venant principalement du commerce de commission et d'entrepôt, on publie le fameux acte de navigation, la grande charte maritime des Anglais, qui défend aux étrangers d'importer en Angleterre aucune marchandise qui ne soit pas une production directe de leur territoire ou de leur industrie. La promulgation de cet acte, dont l'exécution a fait la grandeur de l'Angleterre en la forçant à la domination des mers , est suivie de quelques violences qui dégénèrent bientôt en guerre ouverte (1652). La marine hollandaise passe pour la première de l'Europe : commandée par Martin Tromp et Iluyler, elle a droit de se croire invincible; mais Blake est le digne rival de ces grands hommes. Pendant deux années, il balance contre eux la victoire. Monck, qui lui succède, ne soutient pas la lutte avec moins d'honneur, et la construction de ses navires (1), plus grands et plus forts que ceux des Hollandais, la supériorité de son artillerie, la mort surtout de l'héroïque amiral Tromp, tué dans un combat terrible le 10 août 1 653, donnent enfin aux flottes anglaises un avantage décisif.
Tandis que la république triomphait au dehors, et que ses amiraux renvoyaient les grenouilles bataves dans leurs marais (2), elle n'avait pu défendre au dedans son existence contre l'ambition de Cromwell. « Il avait, dit Ludlow, laissé percer ses pernicieuses intentions après la bataille de Wbrcester que, dans une de ses lettres au parlement, il avait appelée la victoire couronnante. » Après avoir comblé d'honneurs le vainqueur de l'Ecosse et de l'Irlande, le parlement commençait donc à redouter l'excès de sa puissance, et cherchait à la restreindre. Mais cette assemblée est elle-même détruite par celui qu'elle veut abaisser. Cromwell gouverne l'armée. D'abord, il fait adresser au parlement, par les officiers, une pétition dans laquelle, après avoir réclamé l'arriéré de leur solde , ils invitent l'assemblée à céder la place à une chambre
(1) Charles Ier, qui avait donné des soins particuliers à la marine, avait fait construire des navires d'une grandeur extraordinaire, inconnue jusqu'alors. Ainsi la taxe dos vaisseaux , cet ancien prétexte de révolte contre la. monarchie , avait préparé des triomphes aux pavillons de la république.
(2) Expression de Cromwell dans une lettre à l'amiral Blake.
nouvelle, et à rétablir la liberté sur les bases (Tune représentation complète. Le parlement s'offense de cette démarche, et charge un comité de préparer un acte portant qu'à l'avenir quiconque présentera de telles pétitions sera déclaré coupable de haute trahison. Aussitôt, accompagné de trois cents soldats , Cromwell court à la salle des séances, accable d'injures l'assemblée en masse , et plusieurs de ses membres en particulier; puis, d'un ton de mépris et de menace : Fi! fi! retirezvous, leur dit-il; vous n'êtes plus un, parlement. Le Seigneur vous a rejetés , il a cïwisi d'autres instrumens pour consommer son ouvrage. Enfin, il les fait tous pousser dehors par ses mousquetaires, ordonne de fermer la salle, en prend les clefs, et se retire tranquillement au palais de White-Hall (1 ) (20 avril 1653).
Bientôt après, daignant encore laisser aux Anglais un simulacre de représentation, mais voulant un parlement docile à tous ses désirs, il fait nommer par son conseil d'officiers cent quarante-quatre députés , et les requiert , en sa qualité de capitaine-général de toutes les forces actuelles et à venir de la république, de venir participer au gouvernement de l'état. Composée d'artisans et de gens de métiers , inconnus
(1) « Parmi tqus les membres du parlement , dont beaucoup portaient « l'épée et faisaient quelquefois grand fracas , pas un ne fit mine de la tirer « contre Cromivell ou d'essayer la moindre résistance ; mais tous quittèrent « la chambre le plus doucement du monde. » ( fVhitelocke.) On voit dans ce burlesque et audacieux coup d'état « le dénouement honteux et inévi- « table de toute révolution qui, renversant l'ordre social, tombe elle-même « sous le joug de la force qu'elle emploie. Ce parlement destructeur de la « constitution de l'état, violateur des lois qu'il avait faites, persécuteur de « ses propres membres; ce parlement que tant de proscriptions successives, « et l'intervention des soldats réclamée par les indépendans , avaient réduit « a une minorité sans force et sans droit ; ce parlement dont la durée, dont « le nom même était une usurpation , n'avait au fond aucune plainte légi- « time à faire, et subissait l'exemple qu'il avait donné. » (ffist. de Cromwell, par M. Yillemain. ) Il y avait long-temps que Cromwell méditait cette violence. C'est une misère, avait-il dit à Ludlow plusieurs années auparavant, que de servir un parlement. 11 avait dit une autre fois : Ces gens-là n'auront pas de repos que l'armée ne lésait mis detiorspar les oreilles. Ces paroles et le commentaire qu'en ont donné depuis ses actions ne permettent guère de douter qu'il n'eût formé dès-lors le dessein de ruiner l'autorité civile pour s'élever sur ses ruines.
dans leurs comtés et dans leurs propres villes, et recommandés seulement au choix du général par ce don de la prédication et de la prière, qui était alors répandu jusque dans les conditions les plus basses, cette assemblée, ramas de millénaires, d'anabaptistes, d'anlinotniens, d'indépendans, commet des actes du fanatisme le plus insensé, et tombe bientôt dans le mépris (1). Au bout de cinq mois die est obligée de se dissoudre elle-même, et de résigner son autorité entre les mains du conseil militaire. Alors (26 décembre 1653), en vertu du pouvoir qui leur a été délégué par les prétendus députés qu'eux-mêmes avaient choisis , les officiers déclarent que Cromwell Bst élu protecteur de la république d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, et lui confient l'administration de la justice, le droit de paix, de guerre et d'alliance; enfin, toute la puissance des anciens monarques, modifiée toutefois par l'obligation de prendre l'avis d'un conseil de personnes pieuses et discrètes , qui seraient vingt et une au plus, et treize au moins, de convoquer le parlement tous les trois ans , et de le maintenir cinq mois entiers «ans ajournement ni prorogation.
Ce changement, prévu depuis long-temps, ne rencontre point d'obstacle, et la soumission des trois royaumes au protecteur est secondée par l'assentiment de toute l'Europe. Les Hollandais demandent la paix, et, par le traité du 15 avril 1654, reconnaissent la suprématie du pavillon britannique, soutenue par 160 vaisseaux, force maritime dont n'avaient jamais approché les rois d'Angleterre. Les ambassadeurs de la reine de Suède, de l'électeur de Brandebourg, des rois deDanemarck et de Portugal, viennent féliciter Cromwell sur sa nouvelle élévation. Le roi de Pologne et le vaiwode de Transylvanie réclament son appui, l'un contre les Russes, l'autre contre les Turcs. Une flotte anglaise ayant nettoyé la Méditerrauéc des pirates d'Afrique, Gènes envoie remercier Cromwell de la sûreté que ses vaisseaux donnent au commerce des mers. La France et l'Espagne se disputent son alliance. Mazarin l'obtient par des condescendances honteuses; mais Cromwell, convoitant les trésors du Nouveau-Monde, déchaîne
(1) Elle est connue sous le nom de Parlement-Bare.bone. , du nom du tanneur Barcbone , un de ses membres les plus marquans.
ses flottes contre les colonies espagnoles sans déclaration dè guerre. Repoussés de Saint-Domingue, les Anglais s'emparent de la Jamaïque (1655). Blake, deux années après, enlève on brûle les galions du Mexique, et, en 1658, le protecteur, conformément à ses traités avec la France, est mis en possession de l'importante place de Dunkerque conquise par Turenne sur les Espagnols.
Au loin respecté des peuples pour ses victoires, invité par la chambre législative à prendre le titre de roi , que sa politique, intimidée par la répugnance menaçante d'une partie de l'armée, refuse à regret après de longues hésitations, Cromwell exerce en Angleterre une autorité absolue, cassant ou épurant les parlemens dès qu'ils osent gêner ses volontés, ressuscitant la chambre des lords , qu'avait abolie la république, et qu'il compose de ses parens et de ses amis , déjouant par un vaste espionnage (1) tous les projets des royalistes, et contenant par la force ou par la ruse toutes les sectes et tous les partis. Mais il paye de son repos sa toute-puissance. Monté au rang suprême par deux grands crimes , le régicide et la tyrannie, il subit la peine de sa fortune coupable. « Menacé « par de continuels complots , effrayé de vivre au milieu des « haines innombrables qu'il avait soulevées contre lui , épou- « vanté du prix immense que Ton pouvait attacher à sa mort, « redoutant la main d'un ami , le glaive d'un émissaire de « Charles ou d'un fanatique, il portait sous ses vêtemens une « cuirasse, des pistolets, des poignards, n'habitait pas deux « jours de suite la même chambre , craignait ses propres « gardes, s'alarmait delà solitude, sortait rarement, par de « brusques apparitions, au milieu d'une escorte nombreuse, « changeait et mêlait sa route , et , dans la précipitation de « ses voyages, portait quelque chose d'inquiet, d'irrégulier, «< d'inattendu, comme s'il avait toujours eu à déconcerter un <« plan de conspiration, ou à détourner le bras d'un assassin.» ( M. Villemain, Hist. de Cromwell.) Ces tourmens de l'âme, joints aux fatigues du gouvernement , usent la vigueur de sa constitution. Atteint d'une fièvre dangereuse, il meurt, à l'âge
(I) « Une fourberie d'espionnage et de provocation, invention dial>o- « lique , était devenue tellement à la mode , qu'il n'y avait aucune sûreté « à narler à qui que ce fût. » ( Mém. de mistriss Hutchimon. )
de cinquante-huit ans, le 3 septembre, jour anniversaire de ses grandes victoires de Worcester et de Dunbar, après avoir désigné son fils Richard pour son successeur.
Ricliard est en effet reconnu protecteur de la république d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, par le choix du dernier protecteur, au nom du conseil-d'état , du lord-maire 9 des citoyens de Londres et des officiers de Varmée. Mais , pour succéder à Cromwell , il fallait l'audace et l'astuce de cet homme extraordinaire, hypocrite raffiné autant qu'habile politique ; et Richard était un jeune homme indolent et doux, simple dans ses mœurs, étranger aux affaires , et appelé par ses goûts à la vie privée. Méprisé et bravé par le conseil militaire , si peu respecté des soldats même, qu'ils enlevaient, dit-on , au passage les plats qu'on portait à sa table , il chercha vainement un appui dans un parlement que les chefs de l'armée l'obligent de dissoudre. Bientôt après, sur leur demande, il se démet lui-même du protectorat. Son frère Henri , d'ailleurs moins dépourvu de caractère et de talent, est forcé de résigner sa dignité de gouverneur d'Irlande, et la maison de Cromwell, retombée du faîte des grandeurs dans l'ordre commun d'où tant de forfaits politiques l'avaient tirée, n'a désormais» d'asile que dans sa profonde obscurité.
Maîtres du pouvoir, les officiers , pour mêler quelque ombre d'administration civile à leur tyrannie militaire, imaginent de rappeler les restes du long parlement que Cromwell a chassé avec ignominie , mais qui , tout républicain, aussi bien que l'armée, semble leur offrir, dans cette sympathie de principes, un gage de son dévouement et de sa docilité. Mais ce parlement, réduit à un petit nombre de membres, el flétri de l'ignoble surnom de Bump (croupion), se croit un pouvoir légitime et indépendant. Il reprend le titre de conservateur de la liberté anglaise , qu'il s'est jadis attribué dans son origine ; il songe à remettre sous le joug civil cette armée dont sa dispersion et son rétablissement attestent également la violence. Par ces prétentions insensées, il précipite sa ruine. Lambert, un des anciens généraux de Cromwell, après avoir étouffé par son activité un complot des royalistes et des presbytériens pour le rappel de Charles II t brise une seconde fois cette assemblée qui, destinée à la servitude, ose aspirer à dominer.
CM HISTOIRE GélféRAlB
Ni la mort de Cromwcll , ni la chute de Richard , ni celle du Rtimp, n'avaient produit de réaction en faveur des Stuart. Leurs partisans étaient comprimés en Angleterre parla dernière expédition de Lambert. D'un autre côté. Charles U s'eûbrçait vainement d'intéresser à son sort les puissances étrangères. Sa fortune, qui semblait désespérée, changea tout à coup.
Georges Monck, attaché d'abord au parti de Charles Ier, employé depuis par Cromwell, émule de Blake dans la guerre contre la Hollande et de Cromwell lui-même dans celle d'Ecosse, était gouverneur de ce royaume, où sa douceur et sa bonté le faisaient aimer du peuple et des soldats. Soit que, ne se sentant pas assez puissant pour succéder aux deux protecteurs , son ambition ait préféré aux dignités orageuses de la république les récompenses paisibles de la monarchie, soit qu il eût conservé du penchant pour la cause qui avait eu ses premiers vœux , soit qu'indépendamment de ses intérêts ou de ses attacheraens particuliers, il fût touché des maux de l'Angleterre, et ne vît d'autre terme à l'anarchie que le retour des anciens rois , Monck forma le projet de rétablir les Stuart. Couvrant ses vues d'un profond secret, il affecte un grand zèle pour la république, et se déclare en faveur du parlement contre ceux qui l'ont chassé ; puis avec une armée qu'il a insensiblement composée dans le sens du parti royal, et qui se grossit dans sa marche, il s'avance sur Londres, où l'oligarchie militaire mettait tout en confusion , dissipe sans combat un corps de troupes avec lequel Lambert veut l'arrêter, est reçu comme un libérateur dans la capitale, et pouvant briser encore le rump-parlement qui a repris ses séances , il aime mieux rappeler les membres exclus en 1648, mesure qui, changeant la majorité, amène sans secousse la dissolution de l'assemblée. Elle se sépare d'elle-même, après avoir convoqué un nouveau parlement librement élu. Les Anglais étaient généralement désabusés de leurs préjugés contre la couronne. Le parti républicain proprement dit avait toujours été peu nombreux dans la nation , et ne s'était soutenu que par la force militaire. A l'époque où Monck entreprit de relever le trône , le nom seul de république , qui rappelait dix années de tyrannie , Tégoïsmc rapace du Croupion, le despolisme hypocrite de Cromwell, la désolation de l'Irlanile, les exactions , les confiscations, les emprisonnemens, les exécutions arbi-
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traircs , rétablissement des taxes illégales , l'exclusion de Fancienne noblesse, la persécution de l'église anglicane et les violences furibondes des sectaires, était devenu odieux au peuple anglais. Le mouvement des élections s'opère en faveur de la monarchie. La nouvelle assemblée, composée de royalistes ou de presbytériens modérés, se réunit à Westminster le 25 avril 1660. En même temps, les anciens pairs reviennent dans la chambre haute. Après avoir réuni toutes les formes légales auprès du trône renversé, Monck déclare enfin ses desseins qu'il a cachés à Charles lui-même. Il invite les pairs et les députés à rendre la couronne au descendant de leurs anciens rois : Charles II est proclamé solennellement par les deux chambres; et le 29 mai suivant, jour anniversaire de sa naissance, ce prince rappelé sans y avoir contribué que de son consentement, et sans qu'on lui ait dicté aucune condition, rentre dans sa capitale, admirant les transports universels de joie que fait éclater son retour, et demandant ou donc étaient ses ennemis.
SECTION H
Règne de Charles II ( \ 660— \ 685 ).
Replacé par cette heureuse révolution, accomplie sans trouble et sans violence, au trône de ses ancêtres, Charles, que ses infortunes passées, sa jeunesse, son air attable, son caractère de douceur et de bonté recommandent à l'amour de ses sujets, en paraît digne alors par les actes de reconnaissance, de sagesse et de modération qui signalent le début de son règne : Monck est honoré du titre de duc d'Àlbcmarlc; le vertueux chevalier Hyde, créé comte de Clarendon, est fait chancelier et premier ministre. Le conseil est composé d'hommes respectables, choisis indistinctement parmi les presbytériens et les royalistes. Une amnistie générale est publiée; les deux chambres, chargées de régler les exceptions, en demandant un trop grand nombre, Charles modère ce zèle de vengeance : il n'excepte du pardou que les juges régicides; et de quatre-vingts qui vivent encore, dix seulement expient leur forfait sur t'échafaud.
Toute la nation approuve leur châtiment et le licenciement -
006 HISTOIRE GÉNÉIIALB
de cette armée, complice et instrument de leurs fureurs; mais La question de l'épiscopat devient bientôt un sujet de division entre le monarque et une partie de ses sujets. La prélature, en quelque sorte inhérente à la monarchie, n'avait été abolie par aucun pouvoir légal; Charles la rétablit avec quelques restrictions qui limitent la juridiction épiscopale, et assurent à chacun la liberté de conscience , que le roi a promise avant son retour, par une déclaration datée de Breda. Malgré ees précautions, les presbytériens voient avec douleur le rétablissement d'une hiérarchie odieuse. Bientôt un nouveau parlement (1661) , où leur parti ne compte que cinquante-six membres , leur porte des coups plus sensibles : après avoir condamné au feu le covenant et d'autres actes républicains, celte assemblée passe un bill d'uniformité en matière de religion, portant que tout ministre devra recevoir l'ordination épiscopale, approuver sans réserve le livre des prières communes, prêter le serment d'obéissance canonique, etc. Ce bill, auquel le roi, soit tolérance naturelle, soit prévoyance, ne donne qu'à regret son consent ement (19 mars 1662), rallume le feu mal éteint du fanatisme. De concert et le même jour (le 24 août; d'où cette journée fut nommée la Saint-Barthélemy des presbytérietis), deux mille ministres renoncent à leurs bénéfices plutôt que de signer un acte qui consacre le triomphe d'une église qu'ils ont long-temps opprimée avec tant de violence, et qui, dominante à son tour, veut les soumettre au joug de ses cérémonies et 'de ses doctrines. L'assemblée étant prorogée, Charles, dans une déclaration de tolérance , promet d'atténuer par certains ménagemens les rigueurs du bill d'uniforraité; mais le parlement, de retour, refuse de sanctionner cette indulgence : la lutte s'engage de nouveau entre les deux églises, et la carrière est rouverte au fanatisme et à la persécution.
Ce parlement , aussi zélé pour la couronne que pour l'épiscopat, avait accordé au roi des subsides considérables, quoique à peine sulïlsans pour les charges de l'état. Au lieu d'en régler l'usage avec une prudente économie , ce prince dissipateur et ami des plaisirs consume tout en prodigalités insensées; et, dans son indigence, trafiquait des conquêtes, et, pour ainsi dire, de l'honneur de la nation, il vend Dunkerque et Mardick à la France pour la somme de cinq millions.
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Une guerre ruineuse contre la Hollande (1665-67. Voyez çhap. Vr de celle période , seclion II) ajoute encore à ses besoins et au mécontentement du peuple. Vers le même temps, la ville de Londres, récemment désolée par la peste, qui enleva soixante-huit mille babitans (1665), est presque entièrement détruite par un incendie (1 666) (1 ). Au milieu de ces désastres, la disgrâce du chancelier est une nouvelle calamité publique. Clarendon aime l'état et le roi; il administre la justice et les finances avec une égale intégrité; mais l'austérité de ses mœurs est un reproche perpétuel pour une cour dissolue. Par son économie, il a encouru l'aversion d'une favorite, la duchesse de Clevcland, qui travaille ardemment à sa ruine; enfin, son attachement à l'église anglicane le rend odieux aux presbytériens et aux catholiques. Quoiqu'il ait blâmé la guerre de Hollande, on lui en impute les malheurs, parce qu'on veut le trouver coupable. Le roi, qui estime son mérite, mais dont il gêne les plaisirs, cédant aux clameurs de ses ennemis, lui ordonne de remettre les sceaux; et, banni par le parlement, cet illustre exilé, écrivant dans sa retraite l'histoire des dernières guerres civiles, sait encore rendre ses loisirs utiles à ses ingrats con- , citoyens. C'était à lui principalement qu'on avait été redevable de la modération primitive de ce règne. « Lors de l'arrivée du « roi, dit Burnet, ce n'était que joie et ravissement : s'ils'é- « tait mis sur-le-champ à l'œuvre pour affranchir la couronne « de toute entrave, comme il le tenta plus tard sans succès, « nul doute que, dans les premiers transports de la restaura- « tion, il n'eût obtenu tout ce qu'il aurait demandé défavorable « à l'indépendance de sa couronne. Mais il était si jaloux de « ne pas enlever un moment à ses plaisirs , qu'il se déchar- « gea sur Clarendon de tous les soins du gouvernement. Ce « ministre, élevé dans l'étude des lois, ne s'était pas moins « déclaré de tout temps pour les anciennes libertés de sa paît trie que pour les droits de la couronne. 11 résolut donc de
(i) L'hôtcl-de-ville , la "cathédrale de Saint-Paul, quatre-vingt-neuf églises , et treize mille deux cents maisons , furent la proie des flammes dans six cents rues. Ces rues étaient fort étroites, et ces maisons presque toutes de bois. Cet accident fut, eu un sens, avantageux. La ville fut reconstruite en trois années , plus belle , plus régulière et plus saine. La peste, qui auparavant y était assez commune, n'y a pas reparu depuis.
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« ne pas étendre la prérogative au-delà de ce qu'elle était « avant la guerre civile. Il ne voulut ni abolir la pétition des « droits, ni rétablir, ce qui eût été facile, la cour de haute « commission et la chambre étoilée. S'il prit soin de faire « révoquer toutes les concessions arrachées à Charles Ier par « le long parlement; si, regardant le droit exclusif de le- « ver et d'entretenir des troupes comme un des plus importe tans privilèges, il s'appliqua à le mettre a l'abri de toute « contradiction , il respecta religieusement les anciens actes « qui garantissaient la propriété ou limitaient raisonnablement « la prérogative, tels que ceux sur la taxe des vaisseaux, les « droits de douane et Vhabeas corpus. Il obtint pour le gou- « vernement 1 ,200,000 livres sterling par an de revenu fixe; « on a dit qu'il eût obtenu deux millions , s'il les eût deman- <( dés. Mais il ne voulait pas affranchir le roi de la nécessité « de recourir à son parlement. » Ainsi , dans la crise réactionnaire d'une restauration, il avait su se garder de l'entraînement ultra-monarchique, et ménager le grand intérêt de la liberté.
Après lui, cinq ministres corrompus, Clifford, Ashley, Buckingham, Arlington et Lairderdalc, s'emparent de la confiance du roi (1 ). Charles était soupçonné d'une inclination secrète pour la religion catholique, que son frère, le duc d'Yorck, protégeait et pratiqua même bientôt ouvertement. Cette circonstance, jointe aux mécontentemens causés par les profusions du roi , avait changé les dispositions libérales du parlement à l'égard de la couronne. Il commençait à revenir aux anciennes traditions de résistance et d'économie. La pénurie de Charles, les conseils de ses ministres, son penchant naturel au pouvoir absolu, qu'il envie secrètement au roi de France, l'excitent à chercher les moyens de s'affranchir de la tutelle des parlemens (2). On lui persuade qu'il a tout à craindre pour son au-
(1) Ce conseil fut surnommé la cabale, en anglais cabal, mot composé des lettres initiales des noms des nouveaux ministres.
(2) Le chevalier Temple eut, dans ce temps-là , avec le roi une conversation qu'il a rapportée dans ses Mémoires , et qui , jetant beaucoup de jour sur la situation de l'Angleterre et de la France à cette époque, nous a paru de nature à intéresser nos lecteurs : « Je fis voir au roi , dit cet homme « d état , combien il était difficile, pour ne pas dire impossible , d'établir en
torité royale, s'il ne la rend plus indépendante, et qu'il ne peut y parvenir que par une étroite union avec la France, qui s'offre à le soutenir de ses trésors et de ses armées. Naguère membre de la triple alUance conclue à La Haye (4 668), entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande, pour mettre un frein à l'ambition de Louis XIV, il change tout à coup de politique, s'allie secrètement au roi de France dont il reçoit des subsides (1670); et
« Angleterre le gouvernement de la France, ou la même religion qu on y « professait ; que le penchant général de la nation était contre l'un et l'au- « tre ; que plusieurs personnes , qui peut-être étaient assez indifférentes en « fait de religion , cesseraient de l'être quand elles considéreraient qu'il fàl- « lait une armée pour la clianger, parce qu'elles verraient bien que le même « pouvoir qui rendrait le roi maître de la religion le rendrait aussi maître de « leurs libertés et de leurs biens ; qu'il n'y avait en France que la noblesse « et le clergé qui fussent considérables , et que quand le roi les pouvait eu- « gager dans ses intérêts, il n'avait rien plus à faire, parce que les paysans « n'aj'ant point de terres , ils n'étaient pas plus considérables , par rapport « au gouvernement , que les femmes et les eniàns l'étaient ici ; que tout au « contraire la principale force de f Angleterre consistait dans le tiers-état, « dont le cœur était aussi orgueilleux à cause de l'aise et de l'abondance « dont il jouissait , que celui des Français était abattu par le travail et par « la misère ; que les rois de France étaient puissans à cause des grands do- « mairies qu'ils possédaient , et par la multitude d'emplois civils , ecclésias- « tiques et militaires dont ils pouvaient disposer, au lieu que les rois d'An- « gleterre , n'ayant que peu d'emplois à donner , et ayant renoncé aux «biens qu'ils possédaient autrefois, n'étaient pas en état de lever une « armée , et moins encore de l'entretenir sans le secours de leurs parlemens ; « et que quand ils auraient une armée sur pied , il était vraisemblable que « si elle était composée d'Anglais, elle ne servirait jamais pour des fuis qui « seraient l'objet de la haine ou de la crainte du peuple ; que les catholiques « romains en Angleterre ne faisant pas la centième partie de la nation, et, en « Ecosse la deux centième, il semblait qu'on ne pouvait pas, sans choquer « le sens commun , prétendre gouverner avec un seul homme quatre- vingtm dix- neuf autres d'une opinion et d'une humeur tout opposée. Qu'à l'égard « des troupes étrangères , il fallait considérer que si elles étaient en petit « nombre, elles seraient inutiles; et que, d'un autre côté, il était bien dif- « (icile d'en avoir un grand nombre , de les faire passer en Angleterre et de « les y maintenir. Que pour subjuguer les libertés de la nation et dompter « la fierté des Anglais , il fallait compter tout au moins sur une armée de « soixante mille hommes , puisque les Romains avaient été contraints d'y « entretenir douze légions pour cet effet, les Normands soixante-deux « mille hommes , et que CromwcU en dernier lieu en avait laissé à sa mort « près de quatre-vingt mille, etc. »
dans la guerre que ce prince déclare, deux ans après, à la Hollande, les flottes anglaises et françaises agissent de concert contre celles de cette république. Obligé, par le besoin d'argent, malgré les secours de Louis XIV, de rassembler le parlement prorogé depuis deux années et peu favorable à la guerre de Hollande, Charles n'en peut obtenir d'insuffisans subsides qu'en se pliant aux exigences de cette assemblée, qui, entre autres conditions (1673), lui impose le fameux bill du tes* ou de l'épreuve, par lequel tout officier public devait, outre les sermens d'allégeance (fidélité) et de suprématie, jurer qu'il ne croyait point à la transsubstantiation du corps de Notre-Seigneur dans le sacrement de la Cène. Ainsi tous les catholiques sont exclus des emplois, et le duc d'Yorck loimême est réduit à quitter le commandement de la flotte.
Cependant la Hollande, qui semblait menacée d'une ruine prochaine, a cherché son salut dans les flots qui l'environnent. Sauvée par celte résolution hardie, par les talens de Ruyteret du stathouder Guillaume d'Orange, parles secours de l'Empire, du Danemarck et de l'Espagne, elle se défend avec vigueur, et deux mille sept cents bâtimens anglais deviennent la proie de ses corsaires. N'espérant plus désormais obtenir de son parlement de nouveaux subsides pour une guerre odieuse, et qui ruine le commerce de l'Angleterre, Charles se détermine à faire la paix (1674), pour prix de laquelle les Hollandais lui cèdent les honneurs du pavillon et lui promettent 300,000 livres sterling. Néanmoins il ne rompt point toutes ses liaisons avec Louis XIV. Jaloux des progrès et de la gloire de ce prince, qui seul lutte contre une foule d'ennemis, les Anglais brûlent d'en accroître le nombre ; ils pressent leur roi de se joindre à celte coalition européenne. Séduit par l'offre des plus riches subsides, Charles parait se rendre au vœu public : il accorde an prince d'Orange la main de la princesse Marie, fille du duc dTorck; il commence même contre la France quelques préparatifs de guerre. Mais tantôt distrait par l'amour des plaisirs, tantôt gagné par les promesses de Louis XIV, il hésite à se déclarer; et tandis qu'il diffère de jour en jour, les Anglais apprennent avec douleur que, par le traité de Nimègue (1678), le roi de France a dicté la paix à toute l'Europe (1 ).
(1) M. Mazure, dans son Histoire de Ui Révolution de 1688, après
»ogle
Depuis la promulgation du bill d'uniformité, les persécutions religieuses étaient devenues plus vives de jour en jour, surtout en Ecosse, où opprimés par le duc de Lauderdale, commissaire du roi, les presbytériens se soulevèrent en 1679, après avoir assassiné l'archevêque de Saint- André, primat du royaume, et vainqueurs au combat de London-IIill, furent ensuite complètement défaits au pont de Bothwell sur la Clyde, par le duc de Montmoutli, fils naturel de Charles IL
Les violences exercées contre les non-conformistes (1), la croyance universellement répandue que les liaisons du roi avec Louis XIV tendaient à l'établissement du pouvoir absolu et de la religion romaine, la conversion du duc d'Yorck, héritier présomptif de la couronne, à la secte papiste, et la crainte d'avoir un jour un papiste pour roi , aliénèrent presque tous les esprits. Le plus dangereux ennemi de la cour était cet Ashley Cooper, jadis l'un des membres de la cabale , devenu depuis lord Shaftesbury et chancelier d'Angleterre ; homme sans principes, « ayant eu dans toutes les révolutions l'adresse de se mettre le vent en poupe et de voguer avec le courant »
avoir remarqué que la paix de Nimègue fut le moment le plus gloricur du règnn magnifique de Louis réfute l'opinion des histo-
riens anglais qui attribuent ù ce prince de préteudus projets de domination universelle. Selon Hume , « la perspective réelle et prochaine de Louis XIV « fut, pendant plusieurs années, la monarchie de l'Europe, un empire plus « vaste que celui de Charlemagne, égal peut-être à celui de Rome; et, si « le gouvernement et l'état de l'Angleterre eussent été plus long-temps les « mêmes , on ne conçoit pas facilement qu'il eût pu manquer son but. »
« En réduisant, dit M. Mazure, ces exagérations à leur juste valeur, il « est plus simple de dire que Louis XIV voulut donner à la France les li- « mites et la grandeur que la nature lui assigne. Alors l'Alsace et la Lor- « raine, la Flandre, la Franche-Comté , la Belgique même, comme au- « trefois la Normandie, la Bretagne, Y Aquitaine, la Picardie et la « Bourgogne, étaient pour la France ce que le pays de Galles et l'Ecosse « étaient jadis pour l'Angleterre. »
«Louis XIV suivait le projet primitif de Henri IV, fondé par ce grand « roi , et continué par Louis X1Û , d'affaiblir la maison d'Autriche , et de « rendre à la monarchie ce qui en était sorti depuis que les grands vassaux « de la couronne l'avaient démembrée. » (Révolution de 1688, livre JII.)
(1) Les divers sectaires qui ne reconnaissaient pas l'épiscopat, presbytériens, puritains, anabaptistes et quakers, étaient tous désignés par cette dénomination générale.
(Mém. de Jacquet //), tour à tour partisan de Charles I" et de Cromwell , singulier assemblage des qualités les plus contraires, ministre despotique, sujet factieux, entrant dans tous les partis et n'étant d'aucun, divisant la cour et soulevant le peuple, zélateur ardent de la prérogative royale en public , et toujours le chef secret de l'opposition (1). Il hait le duc d'Yorck et les catholiques. Pour les perdre, il profite de la disposition des esprits, et, sous le nom de conjuration papiste, par l'organe de Titus Oates, homme décrié, presque mendiant, successivement anabaptiste, anglican, catholique, et tour à tour apostat de toutes ces religions , il fait dénoncer au parlement un de ces complots prétendus que leur absurdité même recommande a la crédulité des factions. Nourri quelque temps par la charité des jésuites de Saint-Omer, qui l'ont chassé pour soupçon d'espionnage , leur délateur assure en effet que son séjour parmi ces religieux n'avait pour but que d'étudier les secrets du papisme. À l'entendre, le pape Clément X avait déclaré dans la propagande que le royaume d'Angleterre était une propriété du saint- siège; il en avait commis la vice-royauté au P. Oliva, général des jésuites, qui déjà avait disposé des dignités et des emplois ; le roi devait périr par le poignard ou par le poison , et la couronne était offerte au duc d'Torck , à condition qu'il la recevrait comme un don du pape, sans quoi il subirait le même sort que son frère; le graud incendie de 1666 était l'ouvrage des jésuites, qui, déjà enrichis par le pillage , méditaient un nouvel incendie et un massacre général , après lequel leur domination et le papisme seraient établis dans tout le royaume, etc. Toutes ces imputations, non-seulement dénuées de vérité, mais même de vraisemblance, sont avidement accueillies par la haine publique comme des réalités incontestables. Oates est entendu par les deux chambres. Aveuglées par leurs préventions et par les artifices de Shaftesbury, elles déclarent que les papistes récusans trament un complot infernal contre le roi, le gouvernement et la religion. Le délateur est gratifié d'un logement dans le palais de Wbite- Hall, et d'une pension de douze cents livres sterling. Le parlement ajoute à l'ancien serment du test l'obligation d'abhorrer
(4) Le roi et le duc d'Yorck le désignaient entre eux par le nom de Petite sincérité.
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le papisme comme une idolâtrie, et fait poursuivre avec violence le procès commencé sur les dénonciations d'Oates et de deux autres scélérats qui , voyant récompenser l'imposture , s'étaient joints au premier accusateur. On avait arrêté Coleman, secrétaire de la duchesse d'Yorck, et saisi les papiers de 6a correspondance avec divers catholiques du continent. On y trouve l'expression d'un grand zèle pour la religion romaine, mais aucun indice de conspiration. Il n'en est pas moins envoyé au supplice, et après lui, plusieurs jésuites non moins zélés sans doute pour r église romaine, mais non moins innocens du crime de trahison.
Cette prétendue conspiration (1) couvrait, de la part des chefs du parti populaire, un complot véritable contre le duc d'Yorck (2), qu'ils voulaient faire exclure du droit de succession à la couronne, en lui substituant, par un choix aussi inconstitutionnel qu'impoiitique , un bâtard, fils d'une prostituée, le duc de Montmouth, qu'aucune qualité supérieure ne recommandait à r estime publique. Le roi ayant cassé, en 1678, ce parlement qui, dans son existence prolongée depuis 1661, avait insensiblement passé d'un dévouement absolu à un esprit de résistance et même d'hostilité contre la cour, les ennemis du duc d'Yorck, en majorité dans cette assemblée , sont en-
(1) Les catholiques, les protesta ns , les jansénistes et les philosophes s'accordent à traiter de fable cette conspiration. « Je me souviens , dit le cé- « lebre Àrnauld , d'avoir lu dans une gazette burlesque que le roi d'Ethio- « pie avait fait pendre son cordonnier, parce qu'il avait découvert qu'il « l'avait voulu faire périr par une mine qu'il avait faite dans le talon de son « soulier. Telle est l'image de la conjuration papiste. » (Apologie pour les catholiques.) « Jamais, dit Voltaire, accusation ne fut plus absurde.... « Les contradictions des délateurs étaient si grossières, qu'en tout autre « temps on n'aurait pu s'empêcher d'en rire. »
(2) « Rien ne prouve mieux le dessein qu'on avait eu de s'attaquer prin- « cipalement au duc d'Yorck , que les expressions injurieuses semées contre « lui dans les récits ejt les dépositions d'Oates. Il ne se faisait aucun scruc pule de l'appeler un coquin , un papiste , un traître , qui serait pendu , « et auquel on n'aurait pas plus d'égard qu'à un boueux de Kent-Street. « Il espérait, disait-il , que si le diable avait en enfer une place un peu plus « chaude que les autres , c'était pour lui qu'il la garderait. Telles étaient les « fleurs de son éloquence , et tel était aussi l'esprit du temps , qu'on permet- « tait à cet infâme drôle de vomir de pareilles injures contre le frère du « roi , etc. » ( Mémoires de Jacques IL)
014 HlSTOlHJi GÉNÉRALE
core plus nombreux dans la suivante (1679). Malgré la modération de Charles, qui propose de fixer d'avance, par une résolution solennelle , et d'assurer à la nation des garanties pour le cas ou la couronne passerait à un catholique, le parlement dresse le bill d'exclusion , déclare qu'après la mort du roi les couronnes d'Angleterre et d'Irlande appartiendront au plus proche héritier, le duc d'Yorck excepté; que sa présence dans l'un ou l'autre de ces royaumes sera réputée crime de trahison, et qu'on punira comme traîtres et rebelles tous ceux qui soutiendraient son titre. Les communes, après cette mesure violente, donnent encore au roi d'autres sujets de déplaisir. Pour ôter à la cour un puissant moyen d'influence sur les députés, elles excluent de leur chambre quiconque possède un emploi lucratif. Elles osent même porter une atteinte grave à la prérogative royale, en déclarant illégales les troupes permanentes, et même la garde du roi. Enfin , par le fameux bill d'habetu corpus, devenu depuis, en Angleterre, la sauve-garde de la liberté individuelle, elles proscrivent les emprisonnemens arbitraires. La dissolution de celte assemblée accroît l'animosité des factions qui commencent à se désigner par les noms odieux de whigs et de torys(\ ). Deux nouveaux parlemens, ou les whigs, supérieurs à leurs adversaires, s'emportent aux extrémités les plus condamnables , multipliant les décrets d'emprisonnement ou de mort contre les papistes et les bills sédilieux contre la cour, sont encore dissous successivement (1680 et 1681).
Alors, désespérant de pouvoir gouverner avec des assemblées qui deviennent chaque jour plus audacieuses, le roi qui, dans le temps où elles ne savaient rien lui refuser, avait fait abolir la loi de triennalité arrachée à Charles 1er, prend la résolution de ne plus convoquer de parlement. Réduit désormais à son revenu particulier, et à une pension de cent mille livres sterling qu'il reçoit de Louis XiV, ce prince, jadis si prodigue,
(1 ) Le parti de la eour reprocliait à ses antagonistes leur ressemblance avec les brigands puritains d'Ecosse , connus sous le nom de whigs. Le parti populaire prétendait trouver du rapport entre les courtisans et les brigands papistes d'Irlande , auxquels on avait donné le nom de tory s. Peu à i^ou l'usage de ces termes burlesques devint général , et il s'est perpétué jusqu'à nos jours.
se résigne à l'économie (1)pour acquérir l'indépendance. La fermeté inattendue qu'il déploie en impose aux factieux. Le triomphe devait lui suffire sans la vengeance. Mais , cédant à ses propres ressentimens , ou aux suggestions du parti de la cour long-temps opprimé par les whigs, il dément, par de rigoureuses représailles , sa modération accoutumée. Ces sévérités et la violation des formes légales suscitent un complot dangereux (1G83).
Le duc de Montmoulh, qui aspirait au trône; Shaftesbury, déjà coupable et accusé en 1680 d'un projet de rébellion» mais acquitté faute de preuves juridiques, et méditant de se venger par la mort même du roi et de son frère , et peut-être de s'élever au protectorat; Algernon Sidney, républicain par sentiment et par principes, émule de Brutus, et, comme lui, voulant donner la liberté à son pays; Essex, animé du même désir; le lord Russel, seigneur aimable et vertueux, qui, restant attaché à la constitution établie, ne se proposait que l'exclusion du duc d' Yorck et le redressement des griefs nationaux : tels étaient les principaux chefs de la conjuration, différant tous de vues, de motifs et d'objet, mais tous réunis dans le projet d'exciter un soulèvement général; ce que quelques-uns d'entre eux, d'après leurs idées républicaines, regardaient non-seulement comme nécessaire, mais comme légitime. Trahis par un complice subalterne, ils meurent, Essex de sa propre main , dans sa prison ; Russel et Sidney sur un échafaud; Shaftesbury, dans l'exil oii il a fui le supplice dû a sa méchanceté. Montmouth obtient sa grâce, mais est éloigné du royaume. Désormais tout plie sous l'autorité du roi et du duc d'Yorck, qui, rétabli dans sa charge de grand-amiral, exerce une influence toute-puissante. Au moment où Charles semble avoir dompté l'esprit indocile des Anglais, et règne sans contradiction, il meurt sans postérité légitime (1685); et son frère, malgré les bills d'exclusion présentés contre lui, malgré les obstacles que le serment du test semblait devoir lui opposer, lui succède tranquillement sous le nom de Jacques IL
(1) « Il laissa en mourant quatre- vingt-dix mule guinées ^économies , « somme qu'il avait amassée avec tant de mystère que personnne n'en soup- « rounait l'existence. » ( B urne t. )
61 fi
SECTION III
Depuis l'avènement de Jacques II jusqu'à celui de Georges Ier
D'une part, le mauvais succès de la dernière conjuration, et la fin tragique des conjurés, ont effrayé les mécontens. D'un autre côté, la partie laborieuse du peuple, qui s'enrichit par l'industrie et le commerce, craint le renouvellement des troubles, et désire avant tout le repos. D'ailleurs, si la nation redoute le caractère violent et persécuteur du nouveau roi, elle apprécie les talens qu'il a montrés dans le commandement des armées navales , et sa sollicitude pour l'accroissement de la marine et du commerce (1 ) : elle lui croit de la vigueur, de la probité, du patriotisme, qualités qu'elle cherchait en Tain dans son prédécesseur, aimable et séduisant à l'extérieur, mais faible, immoral et vendu à la France. Enfin, l'évidence de son droit, et les premiers actes de son règne, qui semblent annoncer de la modération et de la sagesse, son application, son économie, la promesse de respecter les lois et la religion de l'état, imposent silence à ses ennemis. Le parlement convoqué, après une interruption de quatre années, se montre plein de confiance dans les dispositions du monarque, et lui accorde le même revenu qu'à Charles II. Sur ces entrefaites, les d UCS Q J trgyle et de Montmouth, tous deux bannis sous le règne précédent par l'influence du duc dTorck , font une descente, l'un en Ecosse, où , soutenu de ses nombreux vassaux, ii se flatte d'exciter un soulèvement général; l'autre en Angleterre, où sa seule présence et le bruit de son nom populaire lui semblent devoir opérer une révolution. Leurs espérances sont trompées. Le roi prend des mesures vigoureuses, secon-
(1) La compagnie des Indes orientales, celles de la .Turquie, de Hambourg et des Canaries avaient reçu de lui des encouragemens efficaces. D avait érigé une compagnie pour le commerce de la Guinée, établi des comptoirs sur la Côte-d'Or pour réprimer les Hollandais , et recouvre' sur eux en Amérique toute la contrée de New-Yorck. Enfin , on se souvenait que , dans la guerre de 1665, il s'était mis en mer a\ec la plus belle flotte qui eût encore flatté l'orgueil de la uation.
DBS TBMP$ MODERNES. 617
dées par les partemens des deux royaumes. Battus, Argyle à Dumbarton, Montmouth à Sedgemoor, ils sont faits prison* niers dans leur fuite. La jeunesse de Montmouth, ses qualités aimables, son titre de fils de Charles II, semblaient inviter à lui faire grâce ; mais Jacques H est inexorable, et tandis qu'Argyle est décapité à Edimbourg, Montmouth subit à Londres le même supplice. Celte rigueur, plus juste que nécessaire , était peut-être encore plus contraire à la politique qu'à l'humanité. Cependant elle n'est que le prélude des plus barbares exécutions. Jacques ne veut ignorer ni épargner aucun des complices de la rébellion , et deux hommes de sang, le colonel Kirke et le chef de justice Jefferies (4 ) , bientôt après chancelier pour prix du sang qu'il a versé, secondent sa vengeance avec un zèle affreux, qui passe ses espérances et peut-être ses volontés.
Vainqueur de l'insurrection, et se croyant inébranlable, abusé d'ailleurs par ses courtisans qui font arriver de toutes parts des adresses serviles de félicitation dans lesquelles on exalte la maxime fameuse a Deo rex, a rege lex, et par la docilité du parlement qui accroît ses revenus royaux de nouveaux subsides, Jacques s'imagine pouvoir désormais impunément laisser éclater ses desseins en faveur de la religion romaine. Il dispense du serment du test ; il rend aux catholiques l'exercice public de leur culte, par une déclaration générale de tolérance; il confie des collèges aux jésuites et à d'autres religieux; il laisse des moines paraître à sa cour avec des habits de leurs ordres; au mépris des bills par lesquels toute communication avec Rome est déclarée haute trahison, il envoie au pâpe Innocent XI une ambassade extraordinaire, et reçoit à Londres un de ses nonces. Le pontife, qui prévoit les suites fâcheuses de ces mesures inconsidérées , essaie en vain d'éclairer l'imprudence du monarque. Mais Jacques, naturellement obstiné à ce qu'il veut et entêté comme un mulet , suivant l'expression triviale, mais vraie du roi son frère, poursuit son ouvrage , et , se livrant de plus en plus aux catholiques , il leur confère les emplois que la constitution leur refuse et n'accorde qu'aux
(1) C était un homme « dans un état permanent d'ivresse et de rage, « tenant plus de la furie que du juge. » ( Buruet , Hist. de mon Temps. )
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protestant. Six évéques lui ayaot présenté une pétition respectueuse contre la déclaration de tolérance, il ordonne de les conduire à la Tour et d'instruire leur procès, destitue deux des juges qui les ont renvoyés absous, et fait poursuivre par une cour ecclésiastique, peu différente de l'ancienne cour de haute commission, tous les ministres réfractaires. Ces actes violens aigrissent de plus en plus le mécontentement de la nation. Privée de l'appui du parlement, frappé depuis 1686, pour quelques remontrances au sujet de la dispense du test , d'une prorogation qui semble devoir être indéfinie, elle tourne ses regards vers le prince Guillaume d'Orange, époux de la princesse Marie, et doublement cher aux Anglais comme zélé protestant et comme ennemi de Louis XIV.
Depuis long-temps Guillaume observait attentivement le cours des choses en Angleterre, étroitement uni avec les whigs, et prêt à agir suivant les circonstances. Tant que Jacques II n'a point eu de lils (1 ), il est douteux que son gendre, héritier présomptif de la couronne par la princesse sa femme, ait songé à ravir par la force un sceptre qui devait un jour lui revenir de plein droit. Du moins, si l'état de l'Angleterre lui avait déjà suggéré des idées d'usurpation , ce n'étaient encore que des projets vagues dont rien n'annonçait l'exécution prochaine. Mais la naissance d'un prince de Galles , en ruinant ses espérances , l'oblige à précipiter ses résolutions. 11 fait rapidement des préparatifs qu'il prétend destinés contre la France. D'abord Jacques II ignore tout, et quand Louis XIV, plus vigilant et mieux instruit, l'avertit du danger qui le menace, il refuse de croire à ses avis, et rejette ses offres de secours. Bientôt le but des armemens de Guillaume cesse d'être un mystère. A cette nouvelle, Jacques essaie, mais trop tard, de se concilier les esprits. Il annonce la convocation d'un parlement pour le 27 novembre 1688; il promet de maintenir l'Eglise anglicane et
(1) Jacques avait de sa première femme, Arme Hydc, fille du chancelier de Clareudon , deux filles : Marie , princesse d'Orange , et Anne , mariée au prince George de Danemarck , élevées toutes deux dans la religion réformée. Après la mort de leur mère , il avait épousé une princesse italienne et catholique, Marie d'Est, qui, en 1688, lui donna un lils , le prince de Galles , Jacques , connu depuis sous le nom de chtvalitr de Sainl- George ou de Prétendant.
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d'éloigner les catholiques des emplois. Mais cette palinodie soudaine et forcée l'avilit sans le sauver. A la tête de quinze mille hommes, Guillaume débarque en Angleterre, précédé d'un manifeste où il annonce que, sur la requête des principaux seigneurs du royaume, il vient vérifier la naissance du prince de Galles, que, par une odieuse imposture, il attaque comme supposée , et rétablir la nation daus ses droits et dans ses privilèges. Il est reçu comme un libérateur. Jacques, abandonné de sa fermeté accoutumée dans ce moment critique, enhardit la défection par ses lenteurs et ses fausses démarches. EnGn, délaissé par Sunderland, sou principal ministre, par l'ingrat Churchill (depuis duc de Marlborough), qu'il a élevé de la condition de page au rang de pair, et dont la désertion entraîne celle des principaux officiers de l'armée, par sa fille même la plus chérie, Anne, princesse de Danemarck, il quitte le trône sans avoir même tenté de le défendre, et sort déguisé de son palais dans la nuit du 10 décembre 1688 (1). Arrêté dans sa fuite et maltraité par des pêcheurs qui le prennent pour un de ses aumôniers , puis reconnu et ramené à Londres au milieu d'une populace qui, soit inconstance, soit compassion, le reçoit comme en triomphe, avec les plus vives démonstrations de fidélité etd'iutérét, il ne sait ni entretenir ni mettre à profit ce mouvement pour différer et peut-être empêcher la victoire encore incertaine de l'ambitieux stathouder. Il s'éloigne de nouveau, secrètement favorisé par Guillaume qui , impatient de se délivrer d'un prisonnier qu'il ne peut garder sans péril, facilite son évasion; et enfin il s'embarque pour la France , où Louis XIV, dont il a dédaigné les avertissemens et les secours , ne s'empresse pas moins à le consoler de ses disgrâces par une généreuse et magnifique hospitalité.
« Ainsi, ditBurnet, le roi d'un grand pays, soutenu de for- « tes armées, de flottes nombreuses, de riches trésors, de « puissans alliés, tomba tout d'un coup; et sa puissance, sem-
(1) « Ce fut dans cette occasion que le roi, dans des circonstances pa- « reilles à celles du pieux David , s'écria avec lui : OU ! si mes ennemis a seuls m'avaient maudit, je t'aurais supporté ! Mais c'était pour lui « une inexprimable douleur de voir ceux qu'il avait favorisés, cliéris, dont « il avait feit la fortune , et même ses propres entans , s'élever ainsi contre « lui. » [Me'm. de Jacques IL )
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« blable à une toile d'araignée une fois rompue , fut irrévo- « cablement détruite dès la première atteinte; et ce qu'il per- « dit en un seul jour par un manque inoui de cœur et de juge- « ment, fut perdu sans retour, malgré une longue suite d'efforts « pour le recouvrer. »
Après la fuite de Jacques, le prince d'Orange convoqua le parlement pour régler le gouvernement de l'état (1689). Le trône est déclaré vacant par les communes, et la couronne déférée au prince d'Orange et à sa femme, le pouvoir royal résidant néanmoins dans le prince seul. Après leur mort, les héritiers de Marie, ceux de sa sœur la princesse Anne, ceux de Guillaume devaient, au défaut les uns des autres , être appelés à la succession. Une partie de la chambre des pairs s'élève avec vigueur contre une résolution qui dépouille le roi légitime et renverse dans la famille royale Tordre naturel de 1'hérédRé. Mais enfin la majorité des lords adhère au vœu de la chambre basse , et le prince et la princesse d'Orange sont proclamés roi et reine d'Angleterre, après avoir signé l'acte célèbre de la déclaration des droits, qui déterminait avec précision les droits de la nation et ceux du trône, et établissait en principe que le roi n'aurait pas le droit de dispenser des lois; que toute perception de taxes non autorisée par le parlement était illégale; qu'il était contraire aux lois de lever et d'entretenir une armée permanente sans l'agrément des députés du peuple; que les parlemens seraient assemblés fréquemment; que les élections seraient libres; que la plus grande indépendance régnerait dans les débats parlementaires, et que tous les Anglais auraient le droit de pétition. Le roi avait en partage le pouvoir de convoquer, de proroger, de dissoudre le parlement, de refuser son consentement aux bills présentés à sa sanction, de choisir les membres du conseil, de nommer à tous les principaux emplois civils , militaires et ecclésiastiques. Il joignait à ces prérogatives le droit de guerre, de paix et d'alliance, l'administration de la justice, et le gouvernement général de l'état, sans être tenu d'en rendre compte.
Le parlement d'Ecosse suit de près l'exemple de celui d'Angleterre, et proclame Guillaume et Marie, malgré les efforts des partisans de Jacques 11. Mais ce n'est point seulement par une opposition parlementaire, c'est à main armée, que lestorys
écossais protestent contre l'usurpation. Le vicomte de Dundee, parent et émule du brave Montross, soulève les montagnards et bat les Anglais à Killikrankie (16 juillet 1689); mais il tombe frappé d'un coup mortel au moment où il donnait un dernier ordre destiné à achever la victoire , et l'insurrection expire avec lui (1). Les efforts de l'Irlande, où Jacques II va luimême se mettre à la tête de ses partisans , ne sont pas plus heureux ; et malgré la valeur des Irlandais et les secours de Louis XIV, Jacques succombe à l'ascendaut de Guillaume, et, après la désastreuse bataille de la Boyne (11 juillet 1690), fuit de nouveau loin de ses états pour ne plus les revoir. La victoire des Anglais à Kilkonnel (22 juillet 1691 ) et la capitulation de Limerick consomment la réduction de l'Irlande, et, maître des trois royaumes, Guillaume III peut désormais diriger toutes ses forces contre la France. (Voyez chapitre l'r de celte période, section IV, la tentative de Jacques II en Irlande, et la guerre continentale à laquelle Guillaume prit la plus grande part, et dont le résultat fut le traité de Ryswick (1697), par lequel Louis XIV abandonna presque toutes ses conquêtes et reconnut le prince d'Orange en qualité de roi d'Angleterre. Voyez aussi, même chapitre, section V, les projets de partage de Guillaume relativement à la monarchie espagnole, et la nouvelle ligue formée par ce prince contre la France.)
Tandis que Guillaume III relevait au dehors la considération et la dignité de la nation anglaise, il n'exerçait lui-même au dedans qu'un pouvoir précaire et incessamment contrarié par les précautions jalouses des parlemens (2). D'abord, on ne lui avait accordé son revenu que pour un temps limité et court. En fixant la somme destinée à l'entretien de sa maison, on avait réglé que les chambres veilleraient à l'emploi du reste
(1) Atteint d'une balle, il se retira à l'écart pour cacher aux siens son malheur , et tomba évanoui de son cheval. Ayant repris ses sens, il tourna ses regards mourans vers le champ de bataille , et demanda « comment al- « laient les choses. » — Bien , lui répondit-on. — Dès-lors , dit-il , et moi « aussi. » Puis il expira. [Mém. de Dalrymple. )
(2) Guillaume 111 , qui exerça un pouvoir presque illimité dans les provinces-unies , ne posséda en Angleterre qu'une autorité faible et contestée ; aussi disait-on qu'il fallait l'appeler le roi de Hollande et le stathoudec d' Angleterre.
des deniers publics, privilège qu'elles ont toujours eiercé depuis son règne. Pour obtenir des subsides en 1694, il fut obligé de souscrire un bill qui rendait les parlemens triennaux, mesure qui tendait à diminuer l'influence de la cour sur ces assemblées, dont la durée, jusque-là limitée, laissait plus de prise à la corruption. En 1696, une conspiration ayant été tramée contre Guillaume, les deux chambres témoignèrent le plus grand zèle pour sa personne. Mais en 1697, après le traité de Ryswick, elles ne lui laissèrent que dix mille hommes de l'armée qu'il voulait rendre permanente. On réduisit encore ce nombre à sept mille en 1699; on exigea, en outre, qu'il renvoyât sa garde hollandaise. Le duc de Glocester, seul enfant qui restât de la princesse Anne, héritière de la couronne, étant mort en 1700, le parlement, pour fixer la succession dans ia ligne protestante, déclara (1701) que la princesse Sophie, duchesse douairière de Hanovre, était la plus proche héritière du trône, après les descendans respectifs du roi et de la princesse Anne, fille de Jacques H. Ce bill pour la succession à la couronne renfermait diverses dispositions accessoires qui restreignaient la prérogative royale, et que Guillaume s'efforça vainement de faire rejeter. Des inveclives amères que les communes se permirent contre ses traités de partage, des accusations intentées à ses ministres, empoisonnèrent encore la fin de ses jours. Il mourut , sans laisser de postérité, le 49 mars 1702, sept ans après la reine son épouse, et quelques mois après qae Jacques II fut mort dans l'exil en pardonnant à ses enfans ingrats.
Anne Sluart, princesse de Danemarck, belle-sœur de Guillaume III , lui succéda. La guerre avec la France remplit presque tout le nouveau règne. ( Voyez le premier chapitre de cette période, section F.) Anne mourut en 1714. Elle avait exécuté en 1706 un projet inutilement tenté par Guillaume 111, la réunion de l'Angleterre et de l'Ecosse en un seul royaume. Moitié corruption , moitié violence , le parlement écossais fut amené à conclure un traité portant que les deux royaumes n'en feraient qu'un sous le nom de Grande-Bretagne; que la succession passerait à la princesse Sophie et à ses héritiers, conformément aux actes du parlement d'Angleterre; que tous les sujets de la Grande-Bretagne jouiraient des mêmes privilèges, et seraient assujétis aux mêmes lois; que le royaume serait représenté par
un seul et même parlement , dans lequel il y aurait seize pairs d'Ecosse à la chambre haute, et quarante-cinq députés à la chambre des communes, etc. (1).
Anne ne laissant point d'enfans, et la princesse Sophie étant morte, la couronne fut déférée à son fils, Georges de Brunswick, électeur de Hanovre, arrière -petit- fils de Jacques Ier.
La paix de Westphalie avait enfin consacré l'indépendance et la souveraineté de la confédération helvétique, et l'empereur, renonçant avec les cantons au fastueux protocole de la puissance suprême, avait enfin qualifié d'amis ceux qu'il avait si long-temps traités de vassaux. Attentive à maintenir le système de neutralité qu'elle avait adopté , et respectée des
(i) L'Ecosse reçut toutes les lois anglaises relatives aux douanes, aux accises et au commerce ; quant à l'impôt territorial , il fut réglé qu'elle paierait 48,000 livres sterling , lorsque l'Angleterre paierait deux millions : disposition dont les Anglais témoignèrent leur mécontentement, se plaignant de ce que l'Ecosse , qui , par ses seize pairs et ses quarante-cinq députés , obtenait au parlement le huitième du pouvoir, n'était taxée qu'à la quarantième partie de ce que payait l'Angleterre. D'autre part, un grand nombre d'Ecossais prétendaient que leur patrie , en perdant son parlement, perdait sa liberté et quelle s'appauvrissait en s'assujetissant aux taxes d'une nation opulente chez laquelle ses grands propriétaires iraient manger leurs revenus. Il est cependant vrai que l'union profita aux deux royaumes unis, à l'Angleterre par l'agrandissement de sa puissance, à l'Ecosse par une meilleure administration et par les rapides progrès de son agriculture, de son industrie et de son commerce dont le développement date de cette époque.