‹ Histoire générale des temps modernes, depuis la prise de Constantinople par les Turcs (1453), jusqu'à la fin de la guerre d'AmériqueChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SECTION PREMIÈRE

Suisse (1648—1718).

puissances européennes, la Suisse eût été désormais une des plus heureuses contrées du monde , si elle eût été en paix avec elle-même, comme elle y était avec ses voisins. Mais, outre que les haines religieuses vivaient toujours au fond des cœurs, de nouveaux élémens de troubles allaient allumer la guerre civile.

En ce sens que les cantons étaient indépendans les uns des autres et de tout souverain étranger, la Suisse pouvait s'appeler un pays libre. Toutefois le peuple était loin d'y jouir universellement de la liberté. L'égalité de droits n'existait réellement qu'entre les habitans des cantons d'Uri , Schwitz, Underwald, Glaris, Zug et Appenzell, connus sous le nom de cantons démocratiques, et, dans les autres cantons, entre les seuls bourgeois de la capitale. Le reste de la population était sujet et quelquefois serf, ou du moins assujéti aux mêmes charges que du temps de sa servitude. Le despotisme des baillis , la rapacité des employés subalternes achevaient de rendre insupportable la situation du paysan; la prison, la bastonnade , les trailemens les plus cruels étaient le châtiment des moindres délits; les amendes, les exactions arbitraires réduisaient le malheureux peuple des campagnes à la mendicité, et, les parens des oppresseurs siégeant ordinairement dans les conseils , les victimes n'avaient pas même la ressource de la plainte.

Tel était dans plusieurs cantons l'état misérable du peuple, lorsqu'en 1652, les gouverne.mens de Berne et de Lucerne rendirent des ordonnances qui réduisaient la valeur de la menue monnaie. Cette réduction , qui pesait principalement sur le pauvre , souleva les paysans de ces cantons. La révolte gagna bientôt après les campagnes de l'Àrgovie. de Soleure et de Baie. Les insurgés tinrent, le 16 avril 1653, à Sumiswald dans l'Emmenthal, une assemblée générale, dans laquelle ils choisirent pour leur chef suprême un paysan nommé Nicolas Leuenberger. Ils adressèrent ensuite une circulaire aux sujets de tous les cantons pour les inviter à envoyer des députés à un congrès populaire qui devait aviser aux moyens d'étendre à tous les Suisses les bienfaits de la liberté. Alarmées de cette démarche hardie et des violences auxquelles se livraient les révoltés, les villes se hâtèrent de lever des troupes qui, commandées par des généraux expérimentés , exterminèrent ces

bordes de paysans sans discipline, aux journées de Bremgarten et d'Herzogenbuchsée (24 et 28 mai 1653). Leuenberger et les principaux chefs de l'insurrection eurent la téte tranchée; les districts rebelles furent frappés d'amendes considérables, et le joug des campagnes fut appesanti par cette malheureuse tentative d'émancipation.

La paix intérieure était à peine rétablie , que les haines religieuses suscitèrent de nouveaux troubles (1655). Six familles réformées du canton de Schwitz, fuyant la persécution , s'étaient réfugiées à Zurich. Le conseil de cette ville écrivit eu leur faveur à celui de Schwitz, pour qu'il leur fût permis d'exporter ce qu'elles possédaient dans ce canton. Le gouvernement de Schwitz , non content de rejeter cette requête, demanda l'extradition des proscrits. Sur le refus de Zurich, leurs biens furent confisqués, et plusieurs de leurs parens, réformés comme eux, jetés dans les fers, et appliqués à la torture ou mis à mort. Les Zurichois, soutenus des troupes de Mulhouse, de Schaflbuse et de Berne, recoururent aux armes pour venger leurs co-religionnaires. Vaincus par les catholiques à la rencontre de Villmergen (1656), les réformés conclurent la paix après une guerre de deux mois; le traité remit toutes les choses sur l'ancien pied, et stipula qu'en matière religieuse et en fait d'émigration de canton à canton, chaque état aurait la faculté d'agir commme bon lui semblerait.

Depuis ce temps, jusqu'à la fin du siècle, la discorde fut comprimée sans être étouffée; elle fit éclater une nouvelle guerre au commencement du siècle suivant (1712). (Voyez V Histoire du XV lit Siècle, chap. F.)

SECTION II

Empire (4648-1718).

Après le traité de Westphalie, on tient à Nuremberg un congrès qui emploie deux années à régler le mode des restitutions, à fixer les compensations et à licencier les troupes. L'empereur Ferdinand 111 convoque ensuite à Ratisbonne

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(1652) une diète qui devait prononcer sur les points laissés indécis par le traité. Après trois ans de travaux , elle se sépare en 1654, ayant ratifié de nouveau les conventions de Munster et d'Osnabruck , et les mesures du congrès de Nuremberg (1).

Ferdinand III meurt le 25 mars 1 657. La France et la Suède qui, depuis le traité de Westphatie, ont pris un grand asfendant en Allemagne , réunissent leurs efforts pour écarter du trône impérial l'archiduc Léo po Ici, ûls du dernier empereur. Le cardinal Mazarin brigue pour le roi de France celte couronne que jadis François Ier a vainement disputée à Charles- Quint, et que les mêmes motifs, son titre d'étranger et sa i trop grande puissance, font refuser à Louis XIV. Un autre compétiteur suscité par Mazarin au prince autrichien , l'électeur de Bavière, Ferdinand-Marie, s 'étant désisté de ses prétentions, le trône impérial, après un interrègne de quinze mois, est enfin rempli par l'élection de Lcopold /*r(l8 juillet 1658). Vainqueur du parti suédois et du parti français daos la diète électorale, le nouvel empereur s'oppose avec moins de bonheur à la conclusion d'une alliance offensive et défensive, formée , sous le nom de Ligue du Rkin (14 août 1658), pour le maintien du traité de Westphalie, entre les trois électeurs ecclésiastiques, l'évéque de Munster, le comte palatin de Neubourg, le landgrave de Hesse, et le roi de Suède comme souverain de Brème, de Verden et de Wismar. Le 25 août, par un traité particulier, Louis XIV accède à celte confédération , qui , d'abord conclue pour trois années, puis continuée jusqu'en 1666, donne à la France, dans les affaires de l'Empire, une influence quelquefois supérieure à celle de l'empereur lui-même.

En 1663 , Lcopold assemble les étals d'Allemagne à Ralisbonne pour leur demander des secours contre les Turcs qui

(1) La diète de Ratisbonne vit éclater une espèce de scission entre les protestans et les autres membres du corps germanique, par la réunion des protestai* (165-4) en corps évangéliqwz considéré comme un corps particulier par rapport au reste de la diète. L électeur de Saxe , Jean-George /, eu fut nomme directeur perpétuel , prérogative qui a passé à ses successeurs. 11 mourut deux années après , laissant quatre ûls entre lesquels il partagea ses états. L'aîné, Jean-George II, eut la Misuie, leducbe de Saxe et la dignité électorale.

ont envahi la Hongrie. Les grinces , pour assurer le privilège qui leur a été accordé par le traité de Westphalie , de concourir à l'élection du chef de l'Empire et à la rédaction de sa capitulation , arrachent à l'empereur la promesse de ne point dissoudre la diète , que ces points et tous ceux dont la décision a été ajournée n'aient été réglés définitivement. Des difficultés sans cesse renaissantes retardent d'année en année la solution des questions litigieuses. La diète se prolonge contre l'usage , et enfin devient permanente sans avoir jamais été déclarée telle par une loi formelle de l'Empire.

( Relativement à la guerre que l'Empire déclara à la France au mois de juin 1674, au traité de Nimêgue en 1679, aux réunions ordonnées par les chambres de Metz, de Besançon -et de Brisach (1680), à l'extinction de la branche palatine de Simmern (1685), à la ligue d'Augsbourg (1686), à l'élection du prince Clément de Bavière en qualité d'électeur de Cologne (1688), voyez le chapitre I de cette période, sections lll et IV. )

La paix de Westphalie avait érigé un huitième électorat pour la branche palatine de la maison de Wittelsbach. En 1692, l'empereur Léopold en établit un neuvième en faveur â' Ernest- Auguste, duc de Brunswick-Lunébourg-Hanovre , et de ses descendans mâles , moyennant l'engagement pris par le nouvel électeur de fournir à l'Autriche des secours considérables d'hommes et d'argent contre les Turcs. Cet établissement excite de vives réclamations de la part du collège des électeurs *t de celui des princes. Une ligue se forme contre le neuvième électorat. Cependant, sous le règne suivant, après seize ans de débats et de résistance, la diète de Ratisbonne, considérant les services importans rendus par la maison de Hanovre à l'empereur et à l'Empire dans la guerre de la succession d'Espagne, reconnaît eufin (1708) en qualité d'électeur le duc George de Bruns wick-Hano vre , fils aîné d'Ernest-Auguste (mort en 1698). Mais le nouvel électeur étant protestant, les états catholiques font ajouter à son admission la clause que, dans le cas où le nombre des électeurs protestans deviendrait égal à celui des catholiques , ceux-ci jouiraient d'un suffrage surnuméraire. La diète exige aussi de l'empereur la promesse de n'accorder à l'avenir la dignité électorale à aucun prince -sans le consentement du corps germanique. Durant ces dé-

mêlés, l'héritage du dernier duc de Saxe-Lauenbourg (mort en 1689) accroît (1697) les domaines de ia maison de Brunswick-Ilanovre, que bientôt après le cours rapide de sa fortune porte, en 1714, au trône d'Angleterre. {Voyez le chapitre 11 de cette période , section 111.)

Quelques années auparavant, deux autres maisons électorales sont devenues maisons royales. Auguste II, électeur de Saxe, après avoir embrassé la religion catholique, est élu roi de Pologne en 1697, dignité qui dans la suite (1 733) est pareillement déférée par voie d'élection à son fils Auguste 111. Malgré leur changement de religion, les électeurs de Saxe conservent la direction du corps évangéliqueà la diète de l'Empire, moyennant la promesse de ne rien innover en Saxe par rapport à la religion, et de nommer pour l'administration des affaires d'Empire un conseil enlièrcment composé de membres protestans. Ces princes n'en perdent pas moins une partie de leur influence en Allemagne; et, loin que la royauté de Pologne, purement élective, augmente leur grandeur et leur puissance réelles, elle ne sert qu'à les affaiblir en les jetant dans des guerres ruineuses qui entraînent après elles la désolai ion de la Saxe, l'aliénation des domaines électoraux, et l'accroissement des dettes et des charges de l'état.

La royauté de' la maison de Brandebourg est plus heureuse et plus brillante. L'électeur Jean Sigismond , en succédant, en 1618, au duché de Prusse, s'était reconnu vassal et tributaire de la couronne de Pologne. En 1657, son petit-tils, Frédéric-Guillaume, surnommé le grand-électeur, profitant de la situation fâcheuse de ce royaume attaqué par le roi de Suède, se fait céder, par le traité de Welau, la souveraineté pleine et entière du duché de Prusse. Après lui, son ûls, Frédéric/', voyant le prince d'Orange, son cousin-germain, élevé au trône d'Angleterre, l'électeur de Saxe à celui de Pologne, aspire, à leur exemple, à la dignité royale. En 1700, il ouvre, à ce sujet, des négociations avec la cour de Vienne, et obtient l'aveu de l'empereur Léopold par la promesse d'un secours de dix mille hommes qu'il s'engage a lui fournir dans la guerre qu'allait faire éclater l'ouverture de la succession d'Espagne. Enfin, il se fait proclamer rot de Prusse, et se couronne de ses propres mains à Kœnigsberg, le 15 janvier 1701 . Il est immédiatement reconnu par toutes les puissances

de l'Europe, à l'exception de la France et de l'Espagne, du pape et de l'ordre teutonique (1).

Léopold Ier, qui s'est prêté imprudemment à l'élévation de la maison de Brandebourg, et qui, selon le prince Eugène, aurait dû faire pendre les ministres qui lui avaient donné un conseil aussi perfide , meurt le 5 mai 1705, après avoir régné quarante-neuf ans. Il était fort adonné à l'astrologie judiciaire et à la chimie. Du reste, versé dans la métaphysique, la théologie et la jurisprudence, il passait pour le prince le plus savant de son siècle. Contemporain de Louis XIV, il protégea comme lui et même cultiva les lettres et les arts. Il composa des fables, des épigrammes, des airs de musique, et voulut mourir au milieu d'un concert. Il fonda les universités d'Ins^pruck etdeBreslau, encouragea l'établissement de plusieurs collèges et sociétés littéraires à Vienne, et augmenta considérablement la bibliothèque impériale. Très-attentif à l'administration de la justice, il fit de nombreux réglemens tant en matière civile que criminelle, substitua l'allemand au latin dans les cours de judicature, et corrigea plusieurs abus dans les tribunaux inférieurs. Enfin, bien que menant une vie retirée et peu active, il parvint, à l'aide de ministres habiles et de grands capitaines, à relever l'autorité impériale, et rendit à la maison d'Autriche son éclat qui commençait à s'éclipser; mais l'histoire lui reproche justement d'avoir établi son pouvoir, surtout en Hongrie (voir ci-dessous ) , par la violence et par la cruauté.

(!) « Los conjonctures étaient uniques pour favoriser ses projets. L'em- « pereur qui, en 1695, avait refusé de reconnaitre la Prusse pour un « duché séculier, ne fit aucune difficulté de la reconnaître pour un royaume, « dès que l'électeur de Brandebourg' lui eut promis des secours contre la « France : l'Angleterre et Ja Hollande furent gagnées par le même motif, « Les différends qui venaient d'éclater cutre la Suède , d'une part , et le roi « de Pologne , le roi de Danemarek et ta Russie , de l'autre part , procurè- « rent au nouveau roi de Prusse le consentement de ces quatre couronnes , . « qui avaient un égal intérêt a le ménager ; et les états d'Allemagne suivi- « rent sans difficulté l'exemple de l'empereur et des puissances leurs al- « liées.» ( Pfejfely Abrégé chronologique de V histoire d'Allemagne. ) La France et l'Espagne, par des raisons politiques; le pape, par zèle de religion ; l'ordre teutonique , par réminiscence de son ancienne souveraineté sur la Prusse , protestèrent seuls contre la création du nouveau royaume.

La proscription des électeurs de Bavière et de Cologne, auxiliaires de la France dans la guerre de la succession d'Espagne, déjà méditée par Léopold, est prononcée (1 706) sou» son successeur Joseph 1er. Ce prince, deux ans après (1708), confirme la création d'un neuvième électoral en faveur de la maison d'Hanovre; et dans la môme diète qui sanctionne enfin cette innovation long-temps combattue, il fait décréter que les rois-électeurs de Bohême, qui précédemment ne participaient qu'à l'élection des empereurs, auraient voix et séance dans toutes les délibérations de l'Empire et du collège des électeurs, sous la condition de payer désormais pour la Bohème un contingent électoral. Dans le même temps que Joseph I" signale son autorité dans l'Empire par la création d'un électeur, la proscription de deux autres et le rétablissement de la Bohême dans ses droits électoraux , il exerce la même puissance en Italie , où il punit les maisons de Gonzague et de Pic de leur alliance avec la France , par la conûscation des duchés de Mantoue (1708) et de la Mirandole (1709), tandis qu'il force le pape Clément XI à reconnaître pour roi d'Espagne l'archiduc Charles, et à laisser aux impériaux un libre passage dans les états de l'Eglise. Dominateur en Allemagne et en Italie, et vainqueur des Hongrois rebelles (voyez la section III de ce chapitre) , il meurt tout à coup dans la fleur de son âge (17 avril 1711); et après un interrègne de six mois, son frère Charles VI lui succède sur le trône de l'Empire. Les membres du corps germanique étaient depuis long-temps partagés sur l'importante question des capitulations impériales. Le collège des électeurs s'était arrogé exclusivement le droit de les rédiger; mais les autres collèges prétendaient que ces conventions ayant force de lois fondamentales, elles devaient être discutées et adoptées par le corps entier de la diète. Les princes demandaient qu'on dressât un projet de capitulation perpétuelle qui servît de règle aux électeurs à chaque nouvelle élection. Cette question débattue au congrès de Westphalie, et depuis souvent agitée inutilement dans la diète, est enûn résolue dans l'interrègne qui suit la mort de Joseph Ier. Un acte de capitulation perpétuelle est approuvé par l'assemblée générale des étals de l'Empire, pour être prescrit à l'empereur Charles VI et à ses successeurs. Cet acîe porte, entre autres choses, que l'élection d'un roi des

DBS TFMPS MODERNES. &M

Bomains n'aura plus lieu du vivant d'un empereur hormis le cas d'urgente nécessité, et que la proscription d'un électeur, prmce ou état d'Empire, ne pourra désormais être ordonnée qnedu consentement de la diète, et avec certaines formalités prescrites par la nouvelle capitulation.

Les traités d'Utrecht et de Bastadt (1713-14) terminent la guerre de la succession (voyez chapitre I de celte période, section V) , et assurent à la maison d'Autriche la possession du royaume de Naples, des duchés de Milan et de Mantoue, de la Sardaigne et des Pays-Bas. Quatre ans après (1718), par Je Iraité de Passarowitz , heureux fruit de» victoires du prince Eugène sur les Ottomans , elle acquiert encore le bannat de Ternes war, Belgrade et la Servie. Malgré cet agrandissement matériel, elle s'aflaiblit en réalité par l'incapacité de Charles VI et par les condescendances de ce prince pour les puissances étrangères dont il ne cessa, pendant tout son règne , de mendier en quelque sorte la garantie pour sa pragmatique sanction. C'était une loi de succession par laquelle, dans l'intention de préserver ses sujets des malheurs qui venaient de désoler l'Espagne après la mort de Charles 11 , il avait réglé qu'après la sienne les états de la maison d'Autriche passeraient d'abord à ses Ois, s'il en avait, ensuite à ses filles, et, à défaut des uns et des autres, aux filles de son frère aîné Joseph Ie% puis à ses sœurs, etc., sous la condition expresse que la monarchie autrichienne- ne serait jamais démembrée. Occupé toute sa vie d'assurer l'inviolabilité de cette constitution par des traités avec les autres puissances , il meurt sans postérilé niasculine au mois d'octobre 1740; et aussitôt, au mépris de sa pragmatique, plusieurs prélendans, qui tous l'ont reconnue, acceptée et garantie, réclament le riche héritage dont cette loi frustrait leur ambition.

SECTION III

Hongrie, Transylvanie et Turquie (1655— 171 8).

En 1G55, Ferdinand ///fait déclarer roi de Bohême et de Hongrie son fils Léopold, empereur en 1658.

Durant la première moitié du seizième siècle, les Turcs , distraits de leurs entreprises continuelles sur la Hongrie et la

Transylvanie par les troubles intérieurs de leur empire on par des guerres avec les Polonais ou les Persans , ont laissé respirer la maison d'Autriche; mais sous le règne de Mahomet IV, la fermeté du grand-visir Mohammed Kœprili et de son fils Âchmet Kœprili, qui, en 1661, lui succéda dans le grandvisirat, ayant étouffé les factions, les bannières du croissant sont de nouveau déployées sur les rives du Danube.

Jean Kemeni et Michel Abaffi se disputent la Transylvanie. Kemeni réclame la protection de l'Autriche, Abaffi celle des Ottomans. L'empereur assemble à Presbourg (1662) la diète de Hongrie, pour lui demander des secours contre les Tores. Les Hongrois croyant avoir à se plaindre de diverses infraclions à leur liberté civile et religieuse , telle qu'elle avait été stipulée dans les états de 1647, avant de délibérer sur les demandes de l'empereur , exigent le redressement de leurs griefs, et après une session orageuse, se séparent sans avoir rien fait (1 ). Profitant de leurs dissensions, Kœprili envahit la Hongrie, s'empare de Neuhausel et de plusieurs autres places , et détache des hordes de Turcs et de Tarlares qui portent le ravage jusqu'aux portes de Vienne et d'Olmuli (1663). Les secours que l'empereur obtient de la diète ger-

(1) « Le gouvernement de la Hongrie réunissait les inconvéniens des « monarchies électives et de la féodalité. Le roi ne pouvait faire ni ta « guerre ni la paix, ni lever d'impôts, ni exercer aucun acte d autorité, « sans le concours de la diète , corps hétérogène composé des grands offi- « ciers de l'état , des prélats , des magnats , des représentai is des comtes ou « de l'ordre équestre , et des délégués des villes royales. Les faillies préro- « gatives de la couronne étaient restreintes par celles du palatin, (pie le « roi choisissait entre quatre candidats présentés par la diète. Cet officier, « ou plutôt ce vice-roi , veilbit sur le dépôt des lois, commandait l'armée, « et était médiateur entre le prince et les sujets. Ainsi , c'était toujours pour « le monarque un adversaire puissant et dangereux.... Une cause perpé- « tuelle de soulèvement était la maxime consacrée par le serment qu'André « Il avait prêté à son couronnement : Que les seigneurs avaient le droit « de se révolter contre le roi , lorsqu'il violait leurs privilèges. Une « loi également fbeheuse, dans un pays constamment menacé par les Turcs, « était celle qui défendait d'introduire , sans le consentement des états , des i< troupes étrangères dans le royaume , qui , dès-lors , ne pouvait plus « compter pour sa défense que sur l'armée d'insurrection, assemblage m- « cohérent de troupes levées selon le système féodal. » ( William Coxe, Histoire de la maison d'Autnclte, chap. un. )

manique, de la ligue du Rhin et du roi de France (voyez chapitre I de cette période , section II ) le mettent en état de repousser l'agression, et le 1*r août 16(54, Montecuculi remporte sur les Turcs la brillante victoire de Saint-Gothard, suivie bientôt après (17 septembre), du traité de Vasvar, qui stipule une trêve de vingt ans entre la Porte et l'Autriche, laisse aux Turcs, malgré leur défaite, Neuhausel, leGrand-Waradin et Nowigrade, et maintient Àbaffi, leur protégé, dans la possession de la Transylvanie. Kœprili profite de cette paix avec l'Allemagne pour achever la conquête de Tîle de Crète par la prise de la ville de Candie qui , après vingt-cinq ans de siège X)u de blocus, se rend enfin en 1669. (Voyez au chapitre suivant la guerre entre la Turquie et la Pologne.)

L'empressement des Allemands à retourner dans leurs foyers, les mauvaises dispositions des Hongrois, l'épuisement des finances de l'empereur, l'avaient forcé, quoique vainqueur, à signer le traité désavantageux de Vasvar. Les Hongrois, toujours prêts à saisir le premier prétexte de rébellion , se plaignent de la paix, après avoir refusé de coopérer à la guerre. La présence d'un corps de troupes envoyé dans la Basse-Hongrie pour surveiller leurs mouvemens, d'autres précautions qui attestent la défiance de Léopold et semblent annoncer le projet d'enchaîner enfin un peuple si long-temps indocile, excitent plusieurs seigneurs à se liguer et à prendre les armes pour le maintien de leurs privilèges. L'empereur déconcerte la conjuration par des mesures promptes et vigoureuses; la ruse ou la force met en son pouvoir les principaux conspirateurs, les comtes Zrtm, Nadaschdi, Frangipaniel Tattenbach. ils ont la tête tranchée en 1674, comme criminels de lèse-majesté. Léopold croyant le moment favorable pour établir en Hongrie le pouvoir absolu, déclare que toute la nation ayant trempé dans le complot, a forfait à ses privilèges, et doit désormais ne reconnaître d'autre autorité que celle de l'empereur. Cette déclaration est appuyée d'une nombreuse armée , instrument et soutien du despotisme. Les violences de celte soldatesque, l'accroissement des impôts, la persécution exercée contre les ministres protestans , la suppression de la dignité de palatin, tous les excès de la tyrannie militaire et de l'inquisition religieuse par lesquels on veut eflrayer les esprits, ne font que les irriter. Les méconlens , encouragés secrètement

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et secourus' par la France el par la Porte, se soulèvent sous la conduite de plusieurs des principaux seigneurs (1 675). Egaux à leurs ennemis pour le courage, mais inférieurs pour la discipline, les Hongrois allaient succomber, lorsque le jeune comte de Tékély, dont le père avait été proscrit et les biens confisqués dans les troubles précédons , vient se mettre à leur tète et relever leurs affaires désespérées. Alarmé de leurs succès, l'empereur a recours aux négociations. Dans la diète d'QEdenbourg (1681), il abolit la nouvelle forme de gouvernement, et satisfait les Hongrois sur la plupart de leurs griefs; mais Tékély, qui suspecte sa sincérité, refuse d'adbérer aux décrets de la diète, et continue la guerre civile. Le prince de Transylvanie vient le joindre avec une armée, et bientôt après la Porte-Ottomane, qui a refusé de renouveler la trêve de 1664, dont l'expiration était prochaine, met sur pied deux cent mille combattans qui , sous le grand-visir C ara-Mustapha, successeur de l'illustre Achmet Koeprili, mort en 1676, envahissent la Hongrie et l'Autriche, et arrivent sous les murs de Vienne le 14 juillet 1683. « Le siège, s'il eût été conduit avec autant « d'habileté qu'il avait été entrepris avec audace y aurait in- « failliblement fini par la prise de cette capitale, c'est-à-dire « par la ruine de l'empereur et de sa famille. Déjà Louis XIV * qui, tandis qu'il persécutait les protestans en France, fomen- « tait leur rébellion en Hongrie (1), et ouvrait aux adorateurs « du croissant les portes de la chrétienté, avait, dans l'attente « de la catastrophe, rassemblé une grosse armée sur le Rhin, » ne doutant pas que les princes d'Allemagne ne vinssent im- « plorer sa protection et lui oflrir la couronne impériale. » (Burnet, Hist. de mon Temps.) Mais vaillamment défendue par le brave duc de Lorraine , Charles V, général des troupes impériales, Vienne est sauvée par Jean Sobieski (2), roi de Pologne, qui, accouru avec une armée, attaque les Turcs dans leurs retranche mens, et force à la retraite le grand-visir à qui le sultan fait trancher la tête. Depuis ce temps, tout prospère à Léopold. Déjà fortifié de l'alliance des Polonais, il suscite

(1) Des monnaies d'or et d'argent frappées par Tékély portaient à l'exergue : Pro libertate et justitia, et cette légende : Ludouicus XIV, rex Galtiœ, proteetor et patrotms Hungariœ.

(2) Voyez la belle Histoire de Sobieski , par M. de Salvandy .

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contre la Turquie les Vénitiens, qui , ayant à venger la perte de Candie , envahissent la Morée, et les Russes qui se jettent sur la Crimée. Pendant ce temps , les armées impériales marchent de succès en succès : la forteresse de Neuhausel est reprise (1685) à la suite de la bataille deStrigonie, gagnée par le duc de Lorraine, qui, Tannée suivante, emporte d'assaut la -ville de Bude, ancienne capitale de la Hongrie, et, depuis le temps de Jean Zapoli, le siège de la puissance ottomane dans ce pays; enûn, le 42 août 1687, ce prince, par l'éclatante victoire de Mohacz, efface l'affront que les armes de l'Autriche et de la Hongrie ont reçu jadis en ce même lieu.

Au milieu de ces triomphes, l'empereur consomme , avec quelques ménagemens, le dessein, que naguère il a tenté vainement d'exécuter, de soumettre les Hongrois à son autorité souveraine. Dans la diète convoquée à Presbourg (1687), il réclame, comme le prix de ses efforts contre les Ottomans, Yhérédité de la couronne de Hongrie dans sa maison. Les états, cédant à la force , reconnaissent en effet la succession héréditaire en faveur des maies des deux branches (allemande et espagnole) de la maison d'Autriche; mais ils refusent de l'établir en faveur des femmes , et l'empereur n'entreprend pas de forcer sur ce point leur résistance. 11 consent au renouvellement des privilèges octroyés par le décret du roi André II, mais il en excepte la clause qui autorisait l'emploi de la force contre le prince qui tenterait de porter atteinte aux droits et libertés de la nation. Le rappel des jésuites, précédemment proscrits, est ordonné; mais en même temps les protestans sont confirmés dans la possession des prérogatives que leur a garanties la diète d'Œdenbourg. Ces conventions sont suivies du couronnement de l'archiduc Joseph en qualité de premier roi héréditaire.

Les Ottomans, attribuant leurs revers à la mollesse du sultan Mahomet IV, l'avaient déposé en 1687. Sous le règne de Soliman III, son successeur, les Turcs, d'abord défaits par le prince Louis de Bade aux journées de Nissa et de Widdin (1689), et chassés des provinces de Servie, de Bosnie et de Bulgarie, reprennent un instant l'avantage, grâce aux talens du grand- visir Mustapha Kœprili> frère de l'ancien grand -\isir, Achmet Kœprili, et recouvrent en 1690 les places et les provinces qu'ils avaient perdues. Mais l'année

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suivante (1r* du règne d'Achmet /Y, prince doux et faible, cultivant la musique et la poésie, qui succéda à son frère Soliman mort le 23 juin 1691), leurs progrès sont arrêtés par la victoire du prince de Bade à Salankemen (19 août), où vingt mille musulmans et Kœprili restent morts sur le champ de bataille. Cependant l'empereur, obligé de porter la plus grande partie de ses forces contre la France, tantôt ne peut tirer parti, du côté de la Hongrie, des victoires de ses généraux, tantôt même est réduit à se tenir sur la défensive, jusqu'à ce que le traité de Ryswick lui permette de pousser la guerre contre les Turcs avec une nouvelle vigueur. Vaincu par le prince Eugène (1 1 septembre 1 697) à la journée décisive de Sentha, le sultan Mustapha //(fils de Mahomet IV et successeur d'AchmetlI depuis 1695) fait des ouvertures de paix. Après une longue négociation, commencée a Constantinople et continuée à Cariowitzen Esclavonie, elle est conclue, le 26 janvier 1699, sous la médiation de la France et de la Hollande, entre les Turcs, l'empereur, les Vénitiens, la Pologne et la Russie. Toute la Hongrie , à l'exception de Ternes war et de Belgrade, la Transylvanie etl'Esclavonie sont abandonnées par le sultan à l'empereur (1). Les Russes demeurent en possession d'Azow. La Porte cède Caminiek, la Podolic, la souveraineté de l'Ukraine à la Pologne, et aux Vénitiens qui, dans celte guerre, sous le fameux François Morosini le Péloponnésiaque, avaient lutté contre la marine ottomane avec des succès dignes de leur ancienne réputation, la Morée, l'île d'Egine et plusieurs places de la Dalmatie. Ainsi les Ottomans perdent en Europe près de la moitié de leurs états et une grande partie de cette puissance qui long-temps les avait rendus formidables a la chrétienté.

Quoique la paix de Carlowitz ôte aux mécontens de Hongrie l'appui des Turcs, de nouveaux troubles ne tardent pas à s'élever dans ce royaume. Le prince transylvain François Ra-

(1) Il fut permis à Tékély, qui pendant toute la guerre avait suivi le parti de la Porte, de rester sur le territoire ottoman avec les Hongrois et les Transylvains qui s'étaient attachés â sa fortune Pour le dédommager <le la perte de ses biens confisqués par l'empereur, Mustapha 11 lui conféra deux villes à titre de fiefs; mais ces grâces ayant été révoquées sous Mahomet V, il se retira à Constantinople , où il fut réduit à se foire caharetier.

gotski, soupçonné d'ourdir uu complot contre l'Autriche, avait été arrêté en 1701, et transféré à Newstadt par ordre de la cour de Vienne. Tandis qu'on instruit son procès , il parvient à s'échapper, et se retire en Pologne. Condamné comme criminel de lèse-majesté et déclaré déchu de ses biens, excité par le désir de la vengeance et par les sollicitations de la France, qui, alors en guerre avec Y Autriche,, a le plus grand intérêt a opérer une diversion, Ragotski, précédé d'un manifeste dans lequel il s'annonce comme le vengeur des libertés de la Hongrie opprimée par les Autrichiens, entre dans ce royaume (1703) avec une petite troupe qui bientôt devient une armée. En peu de temps, il chasse les Allemands de la plus grande partie de la Hongrie. En 1704, les Transylvains le choisissent pour leur prince; et Tannée suivante, les Hongrois, s'élant confédérés à Selzim pour le rétablissement de leurs lois et de leurs immunités, lui donnent, avec le titre de duc, la direction des affaires, en lui adjoignant un sénat de vingt-cinq personnes. Louis XIV l'envoie féliciter par un ambassadeur, et le czar Pierre-le-Grand lui offre en 1707 le trône de Pologne, pour l'opposer au roi Stanislas, protégé de Charles XII.

L'empereur Joseph Ier, occupé par la guerre de la succession d'Espagne, fait auprès des insurgés hongrois plusieurs vaines tentatives d'accommodement. Forcé de continuer les hostilités, il obtient enfin l'avantage, et modéré dans la victoire, il accorde aux rebelles (janvier 1711) un traité de pacification (signé à Zathtnar) , par lequel il promet une amnistie générale, la restitution de tous les biens confisqués, la liberté des prisonniers, l'exercice de la religion protestante, ainsi qu'il était réglé par les constitutions du royaume, le maintien de tous les droits et privilèges de la nation, et la prochaine convocation d'une diète où seraient discutés les autres griefs, tant politiques que religieux. Ce traité rend la paix à la Hongrie. Ragotski, qui a refusé de le siguer, se bannit volontairement, et, retiré tour à tour en France et en Turquie, achève ses jours dans un long exil.

Mustapha II avait été déposé en 1702. Sous son frère et successeur Achmet III, les Turcs, après une campagne heureuse, obtiennent des Russes (1711), la restitution d'Azow qu'ils leur avaient cédée par la paix de Carlo witz. En 1715,

Ils prennent la Morée sur les Vénitiens, achèvent de tes expulser de Ttle de Candie où ils conservaient encore quelques places , et Tannée suivante ils mettent le siège devant Cor fou. L'empereur Charles VI intervient comme garant do traité de Carlo witz, et déclare la guerre à la Porte. Le pape et le roi d'Espagne suivent son exemple, et tandis que leurs flottes réunies à celle de Venise délivrent la ville de Corfou, le prince Eugène triomphe en Hongrie à la tête des armées Impériales. Vainqueur du grand-visir à la bataille de Peter - Waradin (5 août 1716), il réduit deux mois après la forteresse de Ternes war, remporte en 1717 devant Belgrade une nouvelle victoire suivie de la conquête de cette place importante, et, le 21 juillet 1718, signe à Passarowitz une paix glorieuse par laquelle l'empereur acquiert Temeswar, Orsowa, Belgrade et une partie de la Valachie et de la Servie. Venise, comme indemnité de la Morée qu'elle abandonne, conserve plusieurs places de l'Herzegowine , de la Dalmatie et de l'Albanie, qu'elle a prises pendant la guerre, et obtient la restitution de File de Cerigo dans V Archipel.

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