‹ Histoire générale des temps modernes, depuis la prise de Constantinople par les Turcs (1453), jusqu'à la fin de la guerre d'AmériqueChapitre 3 sur 25 · ANGLETERRE, ECOSSE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE, ECOSSE

SECTION PREMIÈRE

Depuis l'avéncment d'Elisabeth jusqu'à la fuite de Marie Stuart en Angleterre (1558—1567).

Elisabeth succéda le 17 novembre 1558 à sa sœur Marie, morte sans postérité.

La nouvelle reine , quoique déterminée a rétablir la religion protestante , publia d'abord un édit par lequel elle maintenait jusqu'à nouvel ordre le service divin dans la même forme où il était à la mort de Marie, et permettait seulement de réciter les prières et les offices en langue vulgaire. Elle fut même sacrée par un évêque catholique le 15 janvier 1559. Mais, quelques jours après, le parlement recomposé au gré de ses desseins, rapporta les statuts passés sous le dernier règne en faveur de l'aucienne croyance, et lit revivre la plupart des actes de Henri V1U , qui dérogeaient à l'autorité du pape , ainsi que les statuts d'Edouard VI en faveur du service réformé. La reine , comme gouvernante suprême de l'Eglise , fut autorisée à réprimer toute hérésie qui troublerait le culte adopté comme religion de l'état, et investie du droit d'établir on d'abolir les réglemens canoniques , de décider de tous les points de discipline, de régler la liturgie, de nommer aux évêchés , etc. On lui reconnut la faculté de conûcr l'exercice

de son autorité spirituelle à tels commissaires, laïques ou ecclésiastiques, qu'elle jugerait à propos de choisir. C'est l'origine de la cour de haute commission qui exerça dans la suite une juridiction arbitraire , si dangereuse à la liberté civile. Tous les évêques, excepté celui de LandalT, refusèrent de prêter le serment de suprématie ; mais , dans le clergé inférieur, qui comprenait près de dix mille paroisses, il n'y eut qu'environ deux cents ecclésiastiques qui imitèrent cette résistance. Enfin , avec une impudente versatilité , tous les pairs laïcs, hormis deux, votèrent la destruction de ce qu'ils avaient récemment approuvé sous le règne précédent. L'église protestante d'Angleterre fut définitivement établie d après les principes mitigés de Cranmer; Elisabeth, en adoptant les dogmes du calvinisme, conserva du rit romain la hiérarchie et le gouvernement des évêques. C'est ce qui forma l'église anglicane, ou Haute-Eglise , distinguée du calvinisme pur, ou du presbytérianisme, qui proscrivait l'épiscopal. Marie avait rendu les biens d'église aux anciens possesseurs ; Elisabeth les leur enleva de nouveau. La spoliation du clergé était partout la conséquence immédiate , et quelquefois le but de la réformation.

Les conférences pour la paix, ouvertes avec la France du vivant de Marie , continuèrent d'abord à Cercamp , ensuite à CateaurCambrésis. Par le traité du mois d'avril 15591, on convint que Henri 11 restituerait Calais au bout de huit ans, et que, dans le cas de non-restitution, il serait tenu de payer 500,000 écus à la reine. Ce traité n'était qu'une manière honnête d'abandonner Calais; mais Elisabeth acheta par ce sacrifiée la tranquillité dout elle avait besoin au commencement d'un nouveau règne.

Quoique le divorce de Henri VI II avec Catherine d'Aragon, et son mariage avec Anne de Boleyn, eussent été ratifiés par le parlement, cependant, comme ces deux actes s'étaient faits malgré la cour de Rome, les catholiques zélés contestaient à Elisabeth le droit de succéder au trône, et a leurs yeux Marie Stuart était la légitime héritière de Henri VIII. Marie descendait de Henri VII par Marguerite d'Angleterre, son aïeule, fille aînée de ce prince. Ses droits étaient certains, en admettant l'incapacité d'Elisabeth, et en supposant que, pour Marie même, sa qualité d'étrangère ne fût

pas un motif d'exclusion. Excitée par les Guises ses oncles, elle avait pris, avec le dauphin François, son époux, les attributs et les titres de la souveraineté de l'Angleterre. Lorsque la mort de Henri II eut placé François II et Marie Stuart sur le trône de France, Elisabeth eût pu s'alarmer de leurs prétentions, si l'état de la France, et encore plus celui de l'Ecosse, ne lui eût fourni des motifs de sécurité, et même des moyens de vengeance.

Depuis que les catholiques d'Ecosse avaient perdu le primat Beaton , la réformation avait fait de grands progrès sous la régente Marie de Lorraine. Les principaux réformateurs, parmi lesquels on comptait les premiers seigneurs du royaume, tels que les comtes d'Argyle et de Morton , avaient formé une association secrète sous le nom de congrégation de Jésus, par opposition à l'église catholique , que , dans leur langage fanatique, ils appelaient la congrégation de Satan. Cette ligue se fortifia rapidement. L'avénement d'Elisabeth au trône d'Angleterre accrut l'audace des confédérés. Comptant sur la protection de la nouvelle reine , gouvernante de l'Eglise sous le Christ, ils invitèrent la nation a ne plus reconnaître l'église romaine, et demandèrent hautement la réformation à la régente. Dans ces circonstances arriva de Genève le prédicateur Jean Knox, le Calvin de l'Ecosse, célèbre pour avoir établi la réforme dans son pays, et pour en avoir écrit l'histoire. Exilé d'Ecosse dans le temps où le parti catholique y était dominant, il respirait à la fois le fanatisme et la vengeance. Il se rendit à Perth, où les protestans étaient assemblés, déclama avec violence contre l'Eglise de Rome, et exhorta son auditoire a faire tous ses efforts pour l'anéantir. Au moment où la multitude, animée par la harangue véhémente de cet enthousiaste, brûlait d'une sainte fureur, un prêtre osa se préparer à célébrer le service divin , et se mit en devoir de décorer l'autel. A cette vue, le peuple, tout plein de la violence de Knox, s'élança dans les églises, renversa les autels, brisa les images, dispersa les reliques, et de là courut piller et dévaster les monastères de la province. La régente, justement irritée , assembla une armée pour châtier les mutins. La congrégation se mit en état de défense; ses membres resserrèrent par un nouveau traité ou covenant les liens de leur confédération , et demandèrent l'appui d'Elisa-

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beth. Tandis qu'avec le secours d'une armée anglaise ils assiégeaient Leith , place importante que Marie de Lorraine avait fortifiée à grands frais , et que défendait une garnison française, la régente mourut au château d'Edimbourg (1560), Quelques mois auparavant , la conspiration d'Amboise avait menacé le pouvoir et même la vie des Guises. La vigilance et la bonne fortune des princes lorrains les avaient garantis du danger; mais , quoiqu'ils eussent déjoué le complot, il était aisé de prévoir que de nouveaux orages se préparaient. Ces symptômes imminens de la guerre civile forcèrent les Guises à renoncer a toute idée de conquête, et à rappeler les troupes qu'ils avaient en Ecosse. Deux ambassadeurs français signèrent à Edimbourg (6 juillet) un traité par lequel François II et Marie Stuart devaient cesser de prendre à l'avenir le titre et les armes de roi et de reine d'Angleterre. On stipula , en outre,. que les troupes françaises seraient à l'instant renvoyées dans leur patrie, et qu'à l'avenir des soldats étrangers ne pourraient être introduits dans le royaume que de l'aveu du parlement; qu'il y aurait amnistie pleine et entière pour tous les délits commis depuis le 6 mars 1558; qu'en l'absence de Marie, l'administration du royaume serait conGée à un conseil de douze personnes , et que , dans le prochain parlement , on traiterait des affaires de la religion.

Les chefs de la congrégation n'attendirent point que la reine eût ratifié le traité d'Edimbourg pour convoquer l'assemblée. Aucun commissaire n'y représenta l'autorité royale, et les protestans y prévalurent. Ils rédigèrent une pétition contre les catholiques , dans laquelle ils les traitaient de voleurs, d'assassins, de traîtres, indignes d'être tolérés plus long-temps ; ils dressèrent en même temps une profession de foi que le parlement approuva par un acte formel. 11 abolit, par un autre acte , la juridiction des cours ecclésiastiques , et attribua aux juges séculiers la connaissance des affaires qui se portaient devant ces tribunaux. Un troisième acte interdit tout exercice du culte religieux, conforme aux actes de l'église romaine ; et l'on peut juger du fanatisme qui animait l'assemblée, par les peines décernées contre les infracleurs de cette loi : la première contravention était punie par la confiscation des biens, et par un châtiment corporel que le juge devait déterminer lui-même; la récidive entrai-

GG HISTOIRB GÉNÉRALE

naît le bannissement, et la troisième transgression la peine capitale. Quelques jours avaient suffi pour renverser des dogmes établis depuis des siècles : on mit plus de lenteur et plus de réserve à examiner la question des revenus ecclésiastiques. Plusieurs lords séculiers s'étaient déjà enrichis des dépouilles de l'Eglise; d'autres dévoraient en espérance les bénéfices qui restaient encore à envahir. Quelques abbés, en embrassant les nouvelles doctrines, s'étaient approprié les revenus des communautés , et les appliquaient à leur usage particulier. Tous ces prétendons, tous ces usurpateurs combattirent vivement la proposition qui fut faite, d'employer les biens ecclésiastiques à l'entretien des ministres de la réforme. Après de longues contestations , le parlement écarta ce projet. Réunie sans convocation royale , celte assemblée lit exécuter ses actes avant d'avoir obtenu la sanction de la reine. Marie, instruite enfin par une tardive députation de ce qui s'était passé, refusa son consentement à ces mesures illégales, désavoua le traité d'Edimbourg, et continua de porter les armes d'Angleterre.

Sa fortune changea tout à coup par la mort du roi son époux (4 décembre). Les Guises , par le moyen de leur nièce, gouvernaient à leur gré le roi François II. Le pouvoir, commis à des mains aussi fermes , devait tôt ou tard étouffer les factions , et la tranquillité de la France eût permis aux princes lorrains de reprendre leurs desseins sur l'Ecosse. Mais après la mort de François II, Catherine de Médicis, pendant la minorité de Charles IX, son second fils, s'empara de la direction des affaires. La reine d'Ecosse, haïe de cette princesse, et abandonnée de la foule des courtisans , se retira à Reims auprès de son oncle, le cardinal de Lorraine; mais ce prélat et le duc de Guise, uniquement occupés des moyens de maintenir leur crédit sous le nouveau gouvernement, ne pouvaient désormais prêter à Marie aucun secours.

Tandis qu'elle consolait sa douleur en écrivant des élégies sur la mort de son mari , les Ecossais , triomphant de son délaissement , se hâtèrent de consolider leur Eglise , et lui donnèrent une constitution régulière.

Prenant pour modèle l'Eglise de Genève, ils abolirent la prééminence de rang dans le clergé , et établirent le presbytériaty gouvernement ecclésiastique sans hiérarchie, et fondé

sur une sorte d'égalité républicaine. Knox, jugeant toutefois qu'il ne fallait pas d'abord s'écarter entièrement des formes anciennes, proposa de créer, à la place des évéques, un certain nombre de sur-intendans, qui seraient répartis dans les différentes provinces du royaume. Ils furent chargés de surveiller la doctrine et la conduite du reste du clergé. Ils présidaient les juridictions ecclésiastiques inférieures, et s'acquittaient de diverses autres fonctions épiscopales; mais leur pouvoir se bornait au spirituel : ils ne siégeaient point au parlement , et ne prétendaient ni aux dignités , ni aux revenus des anciens évéques.

L'année suivante (1561), Knox, voulant donner plus de consistance à la religion presbytérienne , composa un traité de discipline et de juridiction ecclésiastique , et le présenta au parlement, qui l'approuva : mais l'assemblée rejeta de nouveau le projet, reproduit dans cet écrit, d'appliquer au culte réformé l'ancien patrimoine de l'Eglise. Les nobles, détenteurs de biens ecclésiastiques, repoussèrent cette proposition avec mépris, traitant ses auteurs de visionnaires. Mais, sur un autre point, le clergé protestant les trouva plus favorables à ses vues. Dans son traité de discipline, Knox provoquait la destruction des monumens du culte catholique qui subsistaient encore dans le royaume : aux yeux des protestans , c'étaient autant de monumens d'idolâtrie. L'assemblée ordonna de les anéantir. Les abbayes , les cathédrales, les églises, les bibliothèques, les archives, les tombeaux même, rien ne fut épargné. Les premières fureurs du peuple n'avaient été que locales et passagères ; mais maintenant c'était de toutes parts, c'était de propos délibéré que des vandales, sous le nom de réformateurs, consommaient la ruine de tout ce qui restait en Ecosse d'édifices antiques et vénérables échappés aux violences tumultueuses de la multitude !

Condamnée à régner sur ces barbares, Marie Stuart reculait devant cette triste nécessité. Elle aimait la France; elle ne pouvait se résoudre à quitter une nation brillante et polie pour un peuple sauvage, animé d'une haine fanatique contre la religion de sa souveraine. L'Ecosse lui semblait un lieu d'exil. Enfin, cédant aux vœux impatiens de ses sujets et aux conseils de ses oncles, elle se détermina à partir. Crai-

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gnant d'être insultée par la flotte anglaise , elle envoya demander à Elisabeth un sauf-conduit pour la traversée. Quoique Marie eût quitté les armes d'Angleterre après la mort de son époux, Elisabeth la considérait comme une rivale dont les prétentions , secrètes ou déclarées ,, devaient toujours éveiller sa sollicitude. L'inimitié, née de cette rivalité polilitique , s'accrut encore par des motifs d'une autre espèce. La reine d'Angleterre , élevée au-dessus de son sexe par de grandes et éminentes qualités , dégradait cette supériorité par une faiblesse que des femmes d'un esprit ordinaire ne poussent point communément aussi loin. Vaine des charmes qu'elle croyait avoir, elle voulait avant tout briller et plaire. Admirable sur le trône, petite et puérile dans la vie privée, elle s'étudiait à paraître belle; et, jusque dans un âge avancé, elle rechercha les parures et prétendit aux grâces de la jeunesse. Autant inférieure à Marie Stuart pour la beauté qu'elle l'emportait sur elle dans l'art du gouvernement, elle voyait avec dépit ses attraits éclipsés par ceux de la reine d'Ecosse. Cette jalousie de femme fut le ressort caché de toute sa conduite envers cette malheureuse princesse qu'elle haïssait mortellement, tout en l'appelant sa sœur et sa bonne cousine.

Marie éprouva en cette occasion quelle confiance méritaient ces témoignages hypocrites d'une fausse amitié. Non- seulement Elisabeth lui refusa le passage , mais sous prétexte de poursuivre des pirates, elle équipa une flotte destinée vraisemblablement à la surprendre. Malgré les refus de son ennemie et les dangers qu'elle avait à craindre, Marie s'embarqua à Calais , moins occupée de ses périls que du regret de quitter la France. A la faveur d'une brume épaisse , elle échappa à la flotte anglaise qui croisait pour l'arrêter. Enfin , le 19 août 1561, après une absence de près de treize ans, elle revit son pays natal au milieu d'un concours immense de peuple accouru de toutes les parties du royaume à la rencontre d'une princesse jeune et belle, qui, née au milieu des horreurs d'une guerre sanglante , et privée de son père six jours après sa naissance , exposée , avant de pouvoir sentir ses malheurs, à tous les dangers des factions et des discordes civiles , élevée loin de sa patrie dans un pays étranger, reine de France, et presque aussitôt veuve du roi son

époux 9 en même temps qu'affligée de la perte d'une tendre mère, offrait un des tableaux les plus touchans des vicissitudes de la fortune.

« Ses ennemis mêmes conviennent que son administration « fut pleine de raison et de douceur , qu'elle attaqua les abus « avec précaution et avec fermeté , qu'elle travailla sans pré- «< cipitation, mais sans négligence, au rétablissement de « l'ordre. Elle parut donner sa confiance au prieur de Saint- « André, son frère, qu'elle fit comte de Murray, qu'elle « combla de bienfaits , et qui fut dans la suite son plus ar- « dent persécuteur ; elle protégea la religion protestante , « parce qu'elle la trouva établie; mais elle garda la sienne; « et la réforme, déjà intolérante, ne put le souffrir.

« La reine ayant voulu, le lendemain de son arrivée, faire « dire la messe dans sa chapelle, on pensa tuer son aumô- « nier jusque dans sa chambre et sous ses yeux. On criait à « Y idolâtrie ; on demandait si une princesse idolâtre pouvait « avoir quelque autorité, même en matière civile; on priait « Dieu de changer le cœur de la reine, ou de donner au « cœur et au bras de ses élus la force de résister à la rage « des tyrans ; on disait hautement en chaire qu'une messe « était plus à craindre qu'une armée de dix mille hommes. « Le lord Lindsay soutenait que tout idolâtre méritait la « mort. Quand la reine fit son entrée à Edimbourg, toutes « les décorations représentaient les traits de l'Ancien Testa- « ment relatifs au châtiment des idolâtres. A tant d'insolence « et de fanatisme , Marie n'opposait que la patience et la <« bonté. » (Gaillard, Rivalité de la France et de l'Angleterre*)

Douée de tous les dons de la nature et des taîens les plus aimables, brillante de jeunesse et de beauté, affable, spirituelle,, bienfaisante, que lui manquait-il donc pour être adorée de son peuple? Rien, sinon de renier le culte de ses pères. Les réformateurs ne pouvaient lui pardonner d'entendre la messe. Aveugles sur toutes ses, heureuses qualités , ils ne voyaient en elle que son titre de catholique : c'était une idolâtre, une papiste; que leur importait le reste? Les prédicans l'attaquaient publiquement dans leurs sermons. Knox ne l'appelait jamais que Jésabel. 11 osa, par une allusion atroce et sacrilège, lui citer Phinée massacrant Zambri

et Cozbi, Samuel immolant le roi des Amalécites, Elie faisant mourir les prêtres de Baal et les faux prophètes en présence même d'Achab. Ce fanatique s'applaudissait lui-même de sa brutalité. Dans son histoire, il se glorifie d'avoir un jour tellement humilié sa souveraine par ses reproches , qu'elle fondit en larmes devant lui. Elle s'efforça vainement d'apprivoiser cet homme farouche : elle ne réussit pas mieux à l'intimider. Cité devant le conseil, il soutint son arrogance intrépide, et fut renvoyé absous.

La reine, sans appui, avec des revenus médiocres, environnée d'une noblesse factieuse, d'un peuple superstitieux, et de prédicateurs insolens, sentit que le meilleur moyen d'assurer sa tranquillité était de vivre en bonne intelligence avec Elisabeth. Renonçant a toute prétention au trône d'Angleterre du vivant de cette princesse , elle se borna à demander d'être reconnue pour son héritière par un acte du parlement. Elisabeth n'avait aucune raison légitime de se refuser à cet arrangement, qui n'ajoutait rien aux droits de Marie, et ne pouvait lui porter à elle-même aucun préjudice : cependant elle le rejeta avec ce ton de hauteur et de jalousie qui annonce l'intention de contrarier une rivale; car elle était loin de la craindre, et les inquiétudes qu'elle affectait k ce sujet n'étaient qu'un prétexte pour donner carrière à sa haine.

Tranquille en effet de ce côté, et s'en reposant sur les turbulens Ecossais pour opprimer leur souveraine , la reine d'Angleterre tourna ses vues vers l'administration intérieure de ses états. La gloire qui accompagnait ses travaux lui attirait, avec l'admiration de l'Europe, les vœux de plusieurs princes. L'archiduc Charles, fils du second lit de l'empereur Ferdinand Ier, le prince Casimir, (ils de l'électeur palatin, sollicitaient la main d'Elisabeth. Le roi de Suède, Eric XIV, Adolphe, duc d'Ilolslein, aspiraient au même honneur. Le comte d'Arran, alors héritier présomptif de la couronne d'Ecosse, lui fut proposé par les états de ce royaume. Quoique fermement résolue à ne point partager son autorité avec un époux , elle éludait plutôt qu'elle ne refusait les demandes de tous ces prélendans. Sa vanité était flattée de leurs hommages , sa politique entretenait leurs espérances : elle les tenait à dessein dans l'attente de son choix , et les

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captivait tous par l'incertitude. En même temps qu'elle se condamnait à mourir sans postérité , un bizarre caprice ou une secrète jalousie lui inspirait une répugnance extrême à se designer un successeur; elle semblait vouloir empêcher dans la famille royale la naissance d'un héritier du trône. Catherine, sœur de l'infortunée Jeanne Gray, et la plus proche héritière de la couronne après la reine d'Ecosse , fat enfermée à la tour (1561), pour avoir épousé le comte d'Herlfort à l'insu de la reine , et y resta jusqu'à sa mort , que hâta celte odieuse persécution.

Elisabeth, en adoptant le culte protestant, ne s'était point dissimulé tout ce que les principes du presbytérianisme avaient de dangereux pour l'autorité royale. Elle croyait, avec quelque apparence de raison , que les calvinistes voulaient faire des révolutions politiques , et appliquer à la société civile les maximes de leur gouvernement ecclésiastique. Pour les empêcher de dominer, elle conservait, jusqu'à un certain point, la balance exacte entre les protestans et les catholiques, et en les effrayant les uns des autres, elle les retenait tous dans l'obéissance. En 1560, elle mit un frein au zèle aveugle de quelques réformateurs, qui, pour éteindre jusqu'au souvenir des usages de la religion catholique , voulaient arracher des tombeaux les épitaphes , les inscriptions , les titres des anciennes familles, et détruire les anciens manuscrits épars depuis la suppression des cloîtres. Cette rage insensée, si contraire à l'esprit d'ordre qui distinguait Elisabeth, fut réprimée par un édit sévère.

Tandis que cette fermeté enchaînait les factions en Angleterre, elles s'agitaient en France sous l' administrai ion tyrannique et faible de Catherine de Médicis, qui, les flattant et les opprimant tour à tour, était haïe de tous les partis, et ne pouvait les contenir. Philippe II favorisait les catholiques; les huguenots cherchèrent l'appui d'Elisabeth. Le prince de Condé , leur chef, rappela dans le royaume les Anglais que le duc de Guise en avait chassés, et, dédommageant Elisabeth de la perte de Calais, il offrit de lui remettre le Havre-de-Grâce > moyennant un secours de six mille hommes et un subside de 100,000 écus (1562). Les Anglais ne ramenèrent point la victoire sous les drapeaux de Condé. U ville de Rouen fut reprise par les catholiques. Les cal-

vinistes furent défaits dans les plaines de Dreux. Bientdt après, ils traitèrent avec la cour, qui leur offrait des conditions modérées, et, réunis aux catholiques, ils allèrent assiéger et reprendre le Havre.

Depuis deux ans, Marie Stuart était rentrée dans son royaume : la douceur et la sagesse de son administration lui conciliaient peu a peu les cœurs. Ses sujets, craignant que la couronne d'Ecosse ne sortît un jour de la descendance directe de leurs anciens monarques, étaient impatiens de voir leur souveraine mettre un terme à son veuvage. Plusieurs princes aspiraient à sa main. La plus grande crainte d'Elisabeth était qu'une puissante alliance ne mît la reine d'Ecosse en état de réclamer ou la succession éventuelle, ou même la possession actuelle de l'Angleterre. Elle appliqua tous ses soins à traverser et à prévenir un mariage dont les suites lui semblaient si redoutables. Couvrant sa jalousie et ses inquiétudes du voile de la politique et de la rebgion , elle fit représenter à Marie qu'en épousant un prince étranger et catholique , elle alarmait les Anglais pour leur culte et leurs libertés , et s'exposait à voir prévaloir les droits de la branche de Suffolck. En même temps elle s'engageait, si Marie voulait faire un choix agréable à la nation anglaise, à examiner ses titres à la succession, et à la reconnaître publiquement. Le vœu des Ecossais secondait la politique d'Elisabeth. L'expérience du premier mariage de leur reine avec un prince étranger leur faisait craindre une pareille alliance comme dangereuse pour leur indépendance et leur religion. Marie se résigna donc, pour rassurer ses sujets et la reine d'Angleterre , au sacrifice de son ambition personnelle. Mais quel était le choix que prétendait lui conseiller ou lui dicter Elisabeth ? Cette princesse , après un an de subterfuges et de réticences , lui proposa enfin le lord Robert Dudley , son propre favori , qu'elle venait de créer comte de Leycester (1564). Ce courtisan célèbre, qui ne rachetait par aucun talent les vices odieux d'un caractère lâche, faux et cruel, avait captivé la reine d'Angleterre par les agrémens de sa personne, la grâce de ses manières et ses adroites flatteries. Elisabeth , en le proposant pour époux à Marie, n'agissait point sérieusement; elle désirait, elle espérait un refus, et ne voulait que gagner du temps. Lorsqu'après de longues incertitudes, Marie, pour

s assurer la couronne d'Angleterre, parut consentir à cette proposition , Elisabeth ne craignit pas de mettre au grand jour sa duplicité, en rétractant ses premières offres. Enfin, lasse d'être le jouet d'une rivale artificieuse, la reine d'Ecosse suivit le vœu de son peuple et le penchant de son cœur en choisissant le lord Henri Darnley, son cousin-germain, fils du comte de Lenox, et né en Angleterre, ou son père s'était retiré sous la régence du comte d'Arran. Darnley était par son père l'héritier présomptif de la couronne d'Ecosse, et par sa mère, de celle d'Angleterre, concurremment avec Marie (1). L'union de cette princesse et du jeune Lenox confondait les droits des deux branches de la maison de Stuart. Si elle était avantageuse a Marie sous ce rapport , elle ne présentait d'ailleurs aucun danger pour Elisabeth. Darnley était né en Angleterre, et les biens qu'il possédait devaient toujours le laisser dans la dépendance de cette couronne. Elisabeth avait semblé d'abord favoriser et même provoquer ce mariage. Quand il fut près de se conclure, elle feignit d'en être irritée, et confisqua tous les domaines du comte de Lenox en Angleterre. Mais sa colère n'était qu'un prétexte pour ne point reconnaître les droits de Marie à sa succession , et susciter des troubles en Ecosse. Plusieurs seigneurs de ce royaume, et surtout le comte de Murray, étaient opposés au jeune Lenox. Les mécontens, excités par Elisabeth, prirent les armes pour empêcher son union avec Marie : elle n'en fut pas moins célébrée le 29 juillet 1565. Les rebelles, chassés du royaume, se réfugièrent en Angleterre, ou la reine, les voyant vaincus, les désavoua.

Au reste, si Elisabeth ne désirait que perdre Marie, sa haine eut lieu de s'applaudir des suites de ce mariage : il fut la cause première de tous les malheurs qui accablèrent la reine d'Ecosse. Les grâces extérieures de Darnley avaient déterminé en sa faveur le choix de Marie. Vivement éprise du jeune Lenox, elle lui avait donné le titre de roi; elle joignait son nom au sien dans tous les actes publics. Darnley était peu

il) Marguerite , fille ainée de Henri VII, avait épousé , après la mort de Jacques IV, son premier mari, le comte d'Angus , de la maison de Douglas. De ce second mariage naquit la comtesse de Lenox , mère de Darnley. Ainsi, Marguerite était l'aïeule commune de Darnley et de Marie Stuart.

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digne de cette tendresse. Cachant sous des dehors heureux un caractère abject et les plus vils penchans , il s'abaissait avec de méprisables favoris aux plus honteux excès de l'ivresse et delà débauche. Ces vices n'éteignaient point l'ambition dans son âme présomptueuse. Non content de la part qu'il avait dans le gouvernement, et du titre de roi que Marie lui avait conféré , il demanda la couronne matrimoniale (1 ). Vainement la reine lui représenta qu'il ne pouvait l'obtenir que du parlement; il renouvela souvent cette demande avec la plus insolente importunité. Irritée des désordres et des prétentions de son époux , Marie commença à se repentir de son choix, et à mettre plus de réserve dans les bienfaits que son aveugle amour avait prodigués à un ingrat. 1

Il y avait alors à la cour un Piémontais, nommé David Rizzio9 qui, par son esprit souple et adroit, s'était insinué dans les bonnes grâces de la reine. Elle Pavait choisi pour son secrétaire, l'avait comblé de biens, le consultait, l'admettait à sa confidence , et peu à peu cet aventurier avait acquis l'intluencc et s'était arrogé le ton et les airs d'un favori tout puissant. Au lieu d'attribuer à sa mauvaise conduite le changement de la reine, Darnley l'attribua au Piémontais. Rizzio était odieux aux prolestans en qualité de catholique , et aux partisans des exilés, dont on l'accusait d'avoir empêché le rappel. Naguère ennemis de Darnley, ils se rapprochèrent de lui quand ils le virent mécontent, aigrirent ses soupçons contre Rizzio , et parvinrent à le rendre jaloux comme mari et comme roi. Il était impossible de croire qu'une reine jeune et belle, dont la réputation était sans tache , eût tout à coup oublié sa vertu pour un amant suranné , aussi remarquable par sa laideur qu'elle l'était elle-même par ses attraits. Aveuglé par le ressentiment, et séduit par l'espoir de recouvrer l'autorité,

(\) Expression particulière aux historiens écossais , qui cependant n'ont pas eu soin d'en expliquer le sens d'une manière certaine. Il parait que, par le droit de la couronne matrimoniale , le mari d'une reine était autorisé à prendre le titre de roi , à faire mettre son nom sur la monnaie courante et signer, conjointement avec la reine, tous les actes de l'autorité royale. En vertu de ce droit , les sujets lui prêtaient serment de fidélité. Son autorité était en quelque sorte égale à celle de la reine; aucun acte public n'avait force de loi , s'il n'était revêtu de sa signature.

Darnley, sans approfondir la calomnie, consentit à l'assassinat de son prétendu rival, et promit d'avouer le crime quand il serait commis. Pour prix de sa protection-, les conjurés , dont les principaux étaient le comte de Morton , et les lords Ruthven et Lindsay, s'engageaient à lui procurer la couronne matrimoniale , et à lui assurer le droit de souveraineté , si la reine mourait avant lui.

Le 9 mars 1 5(36 , Marie soupait avec la comtesse d'Argyle et quelques autres personnes , du nombre desquelles était Rizzio. Tout à coup les conjurés pénètrent dans l'appartement de la reine; Ruthven s'avance pour arrêter Rizzio. Celui-ci court, épouvanté , se cacher derrière Marie , et s'attache étroitement à elle. George Douglas, saisissant Pépée du roi, en perce la victime, au hasard de tuer la reine elle-même, et l'enfant qu'elle portait dans son sein. (Elle était au septième mois de sa grossesse.) Marie pleure, supplie les assassins d'épargner un malheureux : ils sont sourds à ses cris ; et , traînant Rizzio dans l'appartement voisin , ils consomment le crime , et assouvissent leur rage par cinquante-six coups de poignard. On vient annoncer à la reine la mort de son favori; alors, essuyant ses larmes : Je ne pleurerai plus] dit-elle, je ne songerai plus qu'à la vengeance. Les conjurés veulent la retenir prisonnière ; mais elle s'échappe de leurs mains. Suivie de Darnley, qui , étonné de l'audace et du succès de son entreprise , désavouait ses complices , elle se retire à Dunbar, assemble une armée et marche sur Edimbourg. Murray et les exilés, instruits du complot, étaient rentrés en Ecosse. Marie, en leur accordant leur pardon, eut l'adresse de séparer leur cause de celle des conspirateurs , qui, privés de toute ressource, allèrent remplacer en exil Murray et ses adhérens. Us obtinrent bientôt leur rappel de la clémence de Marie.

Deux mois après le fatal événement, elle mit au monde un fils qui fut nommé Jacques , et qui devait un jour réunir sur sa tète les couronnes des Sluarts et des Tudors.

La naissance de ce prince augmenta le zèle des partisans de Marie en Angleterre. On demanda de toutes parts un règlement pour la succession. Le parlement renouvela ses instances à ce sujet. Elisabeth les éluda de nouveau. Son inflexible haine ne devait pas même être adoucie par les malheurs inouïs qui allaient frapper la reine d'Ecosse.

Une entière réconciliation était difficile entre Marie et son époux. La reine ne pouvait oublier ni l'assassinat de Bizzio, ni la protection que le roi avait prêtée à ce lâche attentat. Darnley lui paraissait plus vil de jour en jour, et elle avait peine à contenir le mépris qu'elle avait pour lui. Ce fut dans ces circonstances qu'un nouveau favori, Jacques Hesburn, comte de Bothwell, s'empara de l'esprit de la reine, et même captiva son cœur, s'il faut en croire les ennemis de cette princesse. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir recours a un amour invraisemblable (1 ) pour expliquer la confiance que Bothwell sut inspirer à Marie Stuarl, et les fautes où ce génie audacieux et pervers fit tomber cette reine infortunée. Bothwell était un des plus puissans seigneurs du royaume par l'étendue de ses possessions et le nombre de ses vassaux. Quoique protestant, il avait acquis un grand crédit dans le parti catholique par son opposition au comte de Murray et aux desseins des réformés rigides. Lorsque la congrégation avait pris les armes contre Marie de Lorraine, il avait embrassé le parti de cette princesse avec ardeur. Les succès de la congrégation l'ayant obligé de se retirer en France, il y était entré au service de la jeune reine, et lui avait toujours donné depuis des preuves de son dévouement. C'était à lui qu'elle avait dû sa liberté, quand les assassins de Bizzio avaient osé s'emparer de sa personne. Depuis ce temps , le regardant comme son ami le plus zélé, comme un serviteur fidèle, et nécessaire, elle l'avait comblé de ses bienfaits, et ne se conduisait plus que par ses avis. Jusque-là rien n'autorise à transformer en attachement coupable une confiance si naturelle , et dont les motifs étaient si plausibles. La suite des événemens dépose-t-clie davantage contre Marie Stuart? Doit-elle être soupçonnée de complicité dans l'attentat le plus noir, ou seulement accusée d'imprudence et de faiblesse? Nous allons exposer les faits.

La fortune de Bothwell est immense, mais chargée de dettes plus grandes encore. Pour la relever, cet homme violent, téméraire, étranger aux scrupules et aux remords, est capable

(I) Bothwell était marié : il était d'ailleurs élevé dans toute la rudesse des camps, et , selon Brantôme , le pins laid homme et d'aussi mauvaise grâce qu'il se pûl voir; par conséquent , peu propre à passionner uiïc reine qui était dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.

des résolutions les plus désespérées. Son ambition égale sa détresse ; c'est par Tune qu'il veut se sauver de l'autre. Il aspire au trône, et s'il faut y monter par un crime, le crime ne l'épouvante pas. Justement dédaigné de la reine , Darnley abandonne la cour. Bientôt il tombe malade à Glascow. Soit retour de tendresse pour son époux, soit déférence aux perfides conseils de Bothwell, qui, dans le projet qu'il méditait, voulait qu'elle parût sa complice, Marie va rendre visite au roi, et le ramène à Edimbourg. Elle prend à sa guérison un tendre intérêt; et, pour hâter sa convalescence, elle lui choisit, loin du palais d'Holy-Rood , situé dans un lieu bas et humide, une demeure plus salubrc à l'extrémité de la ville. Elle passe plusieurs nuits dans un appartement au-dessous de celui de son mari, pour veiller sur lui de plus près. Enfin, Darnley touchant à un prochain rétablissement, elle va passer au palais la nuit du 9 au 1 0 février (1 567) pour assister au mariage d'une de ses femmes. Le lendemain, on apprend que la maison oii était le roi a sauté par l'explosion d'une mine. Dans l'attente d'une telle catastrophe, le repos devait être difficile aux criminels; et, durant cette nuit fatale, Marie avait dormi d'un profond sommeil. N'est-il pas permis de croire qu'elle ignorait cet affreux complot , et que Bothwell l'avait conçu , préparé, exécuté à son insu? Quelque temps auparavant, à Craigmillar, il avait tenté vainement de la disposer au divorce. Quand cette voie pouvait la conduire a ses fins , est-il vraisemblable qu'elle ait préféré celle de l'assassinat, plus odieuse et plus dangereuse à la fois? Bothwell voulait régner; un crime lui fut nécessaire. Pourquoi ne pas l'imputer à lui seul? Que s'il choisit pour le commettre le moment oii Marie s'éloigne de son époux , faut-il en conclure qu'elle était sa complice? Aspirant secrètement à la main de Marie, Bothwell avait-il besoin d'être

d'accord avec cette princesse pour employer le temps de son absence à l'exécution de ses funestes desseins? Mais si Marie est innocente de la mort du roi, on ne peut nier qu'elle ne soit coupable d'une faiblesse et d'une prévention condamnables en faveur de celui que la voix publique lui désigna comme le meurtrier. Bothwell fut généralement accusé. Le comte de Lenox, père de Darnley, demanda justice contre les auteurs du crime, el nomma le favori avec quelques autres personnes. Marie n'assigna que quinze jours a l'instruction d'une affaire si

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importante, et somma Lcnox de se rendre à la cour dans ce délai, et d'administrer les preuves de son accusation. Lenox, ayant vainement demandé un plus long terme, ne comparut point. Bothwell fut renvoyé absous , et il conserva toute sa faveur. La reine ne vit sans doute dans le déchaînement des esprits contre Bothwell qu'un effet de la haine ordinaire que le peuple porte aux favoris, et elle ne crut pas devoir immoler à des soupçons qui lui semblaient d'autant plus injustes, qu'on osait les étendre jusque sur elle-même, un homme qui lui avait rendu de si grands services.

Jusque-là, l'audace de Bothwell avait eu un plein succès. Son crime n'avait excité aucun soulèvement parmi le peuple. Ses juges venaient de le déclarer innocent; il n'avait rien perdu de la confiance de la reine. Le parlement ratifia son absolution. Enfin, il obtint d'un grand nombre de nobles un acte contenant une reconnaissance formelle de son innocence, et par lequel, invitant la reine à se remarier pour soutenir le poids du gouvernement, ils lui recommandaient Bothwell comme l'époux qu'elle devait préférer.

Le parlément s'étant séparé , Marie partit d'Edimbourg pour aller voir son fils à Stirling. Bothwell, sous prétexte d'une expédition contre les brigands qui infestaient les frontières, assembla un corps de mille chevaux, arrêta Marie à son retour, et la conduisit comme prisonnière à Dunbar. Les détracteurs de cette princesse prétendent que son enlèvement était prémédité, et qu'elle avait concerté avec son ravisseur cette violence apparente, pour servir d'excuse à ses résolutions futures. Ses apologistes expliquent autrement sa conduite. Bothwell , disent-ils , arrivé à Dunbar, prit un air respectueux et timide, attribua son audace a la vivacité de la passion, et en même temps il lui montra l'acte signé de la noblesse écossaise qui le désignait à son choix comme le plus digne de sa main. Marie fut frappée d'un si grand crédit; elle n'avait pas un conseil , pas un ami ; elle jugea que la résistance était inutile, et se soumit aux volontés de Bothwell. D'abord il exigea des lettres de grâce portant rémission de l'attentat qu'il avait commis contre elle, et de lotis autres crimes : clause par laquelle il se faisait indirectement absoudre du meurtre du roi. Ensuite, ayant obtenu en quatre jours de deux tribunaux ecclésiastiques, l'un catholique, l'autre protestant, une sentence de divorce qui

annulait son mariage avec Jeanne Gordon, son épouse, il ramena la reine à Edimbourg, où leur union fut célébrée. « Il se « peut, dit Robertson, que celte malheureuse princesse soit m excusable sur toutes les autres actions de sa vie; mais ce « fatal mariage est une preuve irréfragable, sinon de son crime, u au moins de son excessif aveuglement. » Ainsi , un auteur protestant , défavorable à Marie Stuart , n'ose affirmer qu'elle ait été criminelle; nous convenons avec lui qu'elle fut aveugle, et que Bothwcll était indigne de sa confiance et de sa main. Mais sa faute lui devint si funeste , elle en fut si cruellement punie, que le blâme doit se taire à l'aspect de tant d'infortunes, pour ne laisser parler que la pitié.

L'usage violent que Bothwcll fit de l'autorité , ses tentatives pour s'emparer de la personne du jeune prince d'Ecosse qui était confié aux soins du comte de Mar, quelques paroles menaçantes qui lui échappèrent contre cet enfant, changèrent bientôt les dispositions d£s nobles à son égard. Ils se liguèrent pour défendre l'héritier présomptif de la couronne, et venger le meurtre de son père. La reine et Bothwcll ayant rassemblé quelques troupes, marchèrent contre les confédérés, et les trouvèrent à six milles d'Edimbourg, dans un lieu appelé Carberryhill. L'armée royale refusa de combattre. Bolhwell, fugitif un mois après être monté sur le trône, l'objet de tous ses vœux et le but de tous ses crimes , se sauva dans les Orcades, où il vécut du métier de pirate. Chassé de cet asile, il se réfugia sur les côtes de Norwège, ou il continua ses brigandages. Enfin, il fut pris par les Norwégiens et jeté en prison : il y mourut en 1576. Marie se rendit aux confédérés. On la reconduisit à Edimbourg , au milieu des outrages de l'armée , qui l'accusait hautement d'être complice de l'assassinat de son mari. On portait devant elle un étendard où était peint le cadavre de Darnlêy, et auprès de lui son fils, qui r les mains étendues vers le ciel , implorait contre les meurtriers la justice divine. Après avoir été livrée en spectacle au peuple d'Edimbourg, elle fut enfermée au château de Lochleven, sous la garde de la mère de Murray, qui, prétendant avoir été la femme légitime de Jacques V avant qu'il épousât Marie de Lorraine , traita Marie Stuart avec toute la dureté d'une marâtre. On fit souscrire à Marie dans sa prison divers actes par lesquels elle cédait ses étals à son fils , à peine alors âgé d'un

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an, et la régence au comte de Murray. Elle signa tous ces actes comme forcée, comme prisonnière, et même sans les avoir lus.

Elisabeth, voyant sa rivale avilie et opprimée, la plaignit publiquement, et parut vouloir lui tendre une main protectrice. Mais ce zèle n'était point sincère : Elisabeth brûlait d'avoir Marie en son pouvoir. Le destin de Marie était d'être obligée de se livrer elle-même à son implacable ennemie.

La reine étant parvenue à s'échapper de sa prison , réunit une armée de six mille hommes. Le régent lui livra bataille à Languide, près de Glascow. Marie, vaincue et sans ressources , ne pouvait se soustraire à la captivité que par l'exil. Ses amis lui conseillaient de se retirer en France ; mais il lui était trop douloureux de n'avoir à offrir que le spectacle de son humiliation dans un pays où elle avait paru avec tant d'éclat ; elle aima mieux se confier à Elisabeth qui lui avait témoigné de la compassion : elle monta sur une barque de pêcheur à Galloway, et aborda le même jour à Wirkington , dans le Cumberland.

SECTION IL

Depuis la fuite de Marie Stuart en Angleterre jusqu'à sa mort

Marie, ayant débarqué en Angleterre, écrivit à Elisabeth pour lui demander la permission d'être conduite en sa présence. La reine d'Angleterre, dans sa réponse, lui offrit des consolations, lui promit des secours, mais lui déclara qu'elle ne la verrait point jusqu'à ce qu'elle se fût justifiée des crimes qu'on lui imputait. Marie se soumit à l'arbitrage d'Elisabeth , et nomma des commissaires chargés de présenter son apologie. Le régent Murray, son propre frère, les comtes de Morton et de Lenox et quelques autres Ecossais vinrent l'accuser a Westminster au nom de la nation (1568). Manquant de preuves à l'appui de leur accusation , mais redoutant la vengeance de la reine, si elle recouvrait la liberté, et certains qu'Elisabeth ne cherchait qu'un prétexte pour la retenir prisonnière, ils poussèrent l'audace au dernier excès, et produisirent, en désespoir de cause, une correspondance supposée

de Bothwell et de Marie Stuart, correspondance de laquelle il résultait que les crimes du comte, le régicide, le rapt, avaient été concertés avec la reine. Elisabeth se lit remettre les lettres attribuées à Marie (1). Cette princesse enjoignit aussitôt à ses commissaires de demander la communication de ces pièces, et promit d'y répondre de telle sorte que sa bonne sœur et tous les princes de l'Europe reconnaîtraient son innocence. Cette satisfaction ne lui fut point accordée. Les conférences furent interrompues. Marie refusa de se justiûer d'une accusation dont on refusait de lui montrer les preuves. Enfin, elle rejeta fièrement l'offre que lui faisait Elisabeth de tout ensevelir dans l'oubli, pourvu qu'elle renonçât à la couronne, ou qu'elle y associât son fils, et que le gouvernement demeurât entre les mains de Murray pendant la minorité du jeune prince. « Plutôt mourir , dit-elle, que de laisser tomber volontairement de mes mains le sceptre que je tiens de mes ancêtres; il ne me quittera qu'avec la vie, et mes dernières paroles seront celles d'une reine a? Ecosse. »

Le duc de Norfolck avait présidé la commission anglaise aux conférences de Westminster. Indigné de la persécution à laquelle Marie Stuart était en butte , et en même temps vivement touché des malheurs et de la beauté de cette princesse, séduit peut-être par l'éclat d'une couronne, la compassion, l'ambition, l'amour, lui inspirèrent le désir de délivrer et d'épouser la reine d'Ecosse. Ne voulant rien conclure sans

(1) Hume soutient que les objections faites contre la validité de ces pièces sont généralement assez faibles. Mais ses observations, à ce sujet, sont loin d être convaincantes. Il ne répond à aucune des questions suivantes : La manière dont Murray et ses associés disent que cette correspondance tomba entre leurs mains n'offre-t-elle pas tous les caractères de la fible? Pourquoi n en firent-ils usage que long-temps après quelle fut en leur pouvoir? Pourquoi refusa-t-on de la communiquer, d'en donner même copie à Marie Stuart ? Pourquoi l'original s'en est-il perdu ? Le caractère de Murray, de Morton, etc., défend-il de croire qu'ils aient été capables d'une imposture? N'avaient-ils pas le plus grand intérêt à perdre Marie? N'était-ce pas pour eux une nécessité ? Elisabeth n'en avait-elle pas le plus grand désir? Hume ne s'est point fait ces objections. Celles qu'il a combattues sont beaucoup moins importantes , et cependant il ne les a point détruites. Après avoir examiné le pour et le contre , l'opinion de cet historien ce lèbre sur Marie Stuart nous a paru mal fondée, et nous avons suivi de préférence celle de Goodall.

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l'agrément d'Elisabeth , niais désespérant de 1* obtenir s'il ne se montrait assez puissant pour l'arracher, il crut d'abord devoir se fortifier du consentement de la haute noblesse. Plusieurs pairs du royaume , approuvant ses desseins , écrivirent à Marie une lettre, dans laquelle ils l'invitaient à prendre Norfolck pour époux , exigeant toutefois qu'elle promît de ne rien entreprendre qui put porter préjudice à Elisabeth, de confirmer l'établissement de la religion prolestante en Ecosse, et d'accorder une amnistie générale pour tous ceux qui avaient pris les armes contre elle. Mais le complot fut découvert. Norfolck , arrêté avec plusieurs de ses amis , fut envoyé à la tour(15C9).

Cette tentative pour mettre la reine d'Ecosse en liberté ayant échoué, on essaya, avec aussi peu de succès, de la délivrer par la force des armes. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland possédaient d'immenses domaines, et exerçaient une grande influence dans les provinces du nord. Ils y excitèrent un soulèvement qui tut proinptement réprimé, et cruellement puni. Du fond de sa prison, le duc de Norfolck avait excité ses amis à s'armer pour Elisabeth. Cette princesse, touchée de son zèle, lui rendit. la liberté, après avoir exigé de lui le serment de cesser toute correspondance avec la reine d'Ecosse , et de renoncer à ses projets de mariage. Mais en 1571 , le duc d'Albe, mécontent de la protection qu'Elisabeth accordait aux Flamands exilés, s'en vengea en renouant les intrigues de Marie Sluart et de Norfolck. Ces menées ne purent échapper a la vigilante Elisabeth, qui voulut effrayer par un exemple terrible les partisans de Marie Stuart : Norfolck fut condamné à mort, comme coupable de haute trahison, et exécuté en 1572. Le parlement, où dominait le crédit des puritains ou réformés rigides, dont la secte avait fait depuis quelques années de grands progrès en Angleterre, demanda qu'on fit le procès à Marie. Elisabeth, qui n'aimait pas les puritains, ne crut pas devoir céder à leurs sollicitations; mais pour prévenir de nouvelles intrigues de la part de la reine d'Ecosse , elle rendit sa captivité plus rigoureuse. Ce n'est pas qu'elle ne désirât ardemment la perte de Marie , mais elle eût voulu éviter de prononcer elle-même sur le sort de cette princesse, et elle cherchait l'occasion de la faire condamner par les Écossais.

Murray, de retour en Ecosse après les conférences de Westminster, avait gouverné ce royaume au gré d'Elisabeth, sa protectrice. 11 était parvenu à enchaîner les factions par sa fermeté. Mais Jacques Hamilton l'ayant assassiné en 1570, pour venger une injure particulière, les partisans de Marie reprirent les armes sous le comte de Lenox y nouveau régent, et la guerre civile se ralluma. Lenox fut tué en 1571 , au combat de Slirling. Le comte de Mat lui succéda. Ce seigneur, qui s'était distingué de tout temps par son humanité et sa modération, gémissait sur les maux de sa patrie, et continua à regret les hostilités. N'ayant pu rétablir la paix, il en conçut une profonde douleur qui le conduisit au tombeau. Morton, son successeur, traita avec une partie des défenseurs de la reine, et accabla les autres avec le secours d'Elisabeth. Cette princesse, dont le règne avait été peu paisible jusquelà, goûta pendant plusieurs années une tranquillité profonde. Son autorité était fermement établie en Angleterre; elle gouvernait l'Ecosse par Morton, sa créature. Quoique protestante , elle avait soin de ne point se mêler directement des affaires des Pays-Bas, pour n'avoir rien à démêler avec la maison d'Autriche; et, quoiqu'elle fît passer quelques secours aux calvinistes de France, elle évitait adroitement une rupture ouverte avec le roi Henri III , et la cour de France se laissa plus d'une fois amuser par des négociations de mariage entre Elisabeth et des princes du sang français. Mais en 1579, la sécurité dont jouissait cette princesse commença a être troublée, et elle se vit entourée de dangers.

Le comte de Morton, après avoir abattu le parti de Marie Stuart , avait entretenu l'union la plus intime entre l'Ecosse et l'Angleterre. Il faisait hommage à Elisabeth d'un pouvoir qu'il devait à sa protection; mais il était difficile qu'une autorité précaire comme celle d'un régent subsistât long-temps sans orages dans un pays oii l'on ne connaissait ni loi ni subordination. D'ailleurs , Morton se rendait odieux par sa conduite arbitraire, ses exactions, sa basse cupidité. Sa puissance triompha d'un soulèvement de la noblesse, et fut détruite par une intrigue de cour.

Le jeune roi laissait déjà apercevoir pour ses favoris cet excessif attachement qui fut toujours l'un des traits les plus marqués de son caractère. Edme Stuart qu'il fit duc de

Lenox et le capitaine Jacques Stuart, de la maison d'Ochiltrée, étaient alors en possession de ses bonnes grâces et régnaient en commun sur son esprit. Les deux favoris , étroitement unis d'intérêts, employèrent de concert toute leur adresse a ruiner le crédit de Morton : ils l'accusèrent auprès du roi d'avoir été complice de l'assassinat de Darnley. Il fut arrêté en 1581 ; on lui fit son procès, et on l'exécuta comme traître.

Elisabeth perdait, avec Morton, son iofluence sur l'Ecosse. Elle eut vers le même temps d'autres sujets de déplaisir et d'inquiétude. En 1578, elle avait conclu un traité avec les états-généraux de Hollande, en déclarant toutefois a Philippe II qu'elle était disposée à cultiver son amitié , et même prête à se joindre à lui pour réduire les Pays-Bas, si, après qu'il les aurait rétablis dans leurs libertés et privilèges, ils refusaient de rentrer dans l'obéissance. D'un autre côté, le célèbre navigateur François Drake, ayant équipé une escadre à ses frais, avait fait sur les Espagnols un butin immense dans le Nouveau-Monde. Philippe, pour se venger des hostilités indirectes de la reine d'Angleterre, envoya, sous le nom du pape, un corps de troupes en Irlande (1580). Cette tentative , quoique malheureuse , en faisait craindre de nouvelles. Dans ces circonstances, Elisabeth, désirant s'unir plus intimement avec la France , écouta les propositions de mariage qui lui furent portées au nom du duc d'Anjou (précédemment duc d'Alençon), frère de Henri III. Le duc d'Anjou passa en Angleterre, et parut plaire à la reine. Le mariage fut résolu, au grand mécontentement des Anglais , et surtout des puritains. La nation avait plus d'une fois invité la reine à se marier pour assurer la succession; mais elle ne voulait point pour roi un catholique , et encore moins un Français. Cependant les articles étaient stipulés ; mais au moment de signer, la reine, jetant la plume qu'elle tenait à la main , déclara qu'elle renonçait à ses desseins , et rompit le mariage presque conclu.

Elisabeth, cherchant à recouvrer son influence en Ecosse, seconda les complots qui ne tardèrent pas à se former contre les deux favoris. Lenox et Jacques Stuart, créé comte d'Arran, exerçaient au nom du roi une autorité despotique. D'une autre part, ils s'eflorçaient de disposer le jeune prince à un

accommodement avec sa mère , projet qui leur attira l'inimitié de la reine d'Angleterre et de tous ceux qui s'étaient armés contre Marie Stuart. Plusieurs seigneurs, soutenus par Elisabeth, se liguèrent pour tirer le roi d'entre leurs mains. Au sortir d'une partie de chasse, ils l'attirèrent au château de Ruthven, et s'emparèrent de sa personne (1582). Arran fut confiné à Stirling; Lenox se réfugia en France, où il mourut, et Elisabeth envoya complimenter le roi captif de ce qu'il était délivré de leurs perfides conseils.

Bientôt Jacques s'échappa des mains de ses oppresseurs , et reprit son autorité; le comte d' Arran fut rappelé, recouvra tout son crédit, et en abusa plus insolemment que jamais (1583). Ses ennemis, pour se dérober à sa vengeance, se réfugièrent en Angleterre. Leurs biens furent confisqués , et devinrent la proie du favori et de ses partisans. Mais en 1585, les lords exilés revinrent en Ecosse avec des secours que leur fournit Elisabeth. Ils assiégèrent Le roi dans Stirling , et le forcèrent de souscrire à un accommodement , par lequel il leur accordait une amnistie pleine et entière, et les rétablissait dans leurs domaines et leurs dignités. Arran, dépouillé de tous ses honneurs , rentra dans son obscurité , et ne fut plus connu que sous son ancien nom de capitaine Jacques Stuart.

Dans le temps que l'Eeosse était agitée par ces révolutions, la tranquillité d'Elisabeth était troublée et 'sa vie même menacée par les complots des catholiques qui voulaient venger la reine d'Ecosse opprimée, et leur culte aboli. François Trocmorton , «n 1584, et Guillaume Parry, en 1585, furent punis du dernier supplice, comme convaincus de conspirations qui avaient pour but de délivrer Marie Stuart, ou d'attenter aux jours d'Elisabeth. Les protestans alarmés formèrent une association 9 dont les membres s'engageaient par les sermens les plus solennels à défendre la reine contre tous ses ennemis étrangers ou domestiques; et le parlement , convoqué dans ces circonstances, ne mit point de bornes aux témoignages de son zèle. Il confirma Y association 9 et il y ajouta une clause portant que, « si quelque rébellion était « excitée dans le royaume r ou quelque dessein tramé contre « la vie de la reine, sa majesté était autorisée à nommer « des commissaires pour juger les personnes par qui ou pour

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m qui ces complots auraient été formés , pour les déclarer « inhabiles à prétendre à la couronne , si elles y avaient de» « droits, et les poursuivre jusqu'à la mort. » Par cet acte évidemment dirigé contre la reine d'Ecosse, Marie se trouvait responsable, non-seulement de sa conduite, mais de celle des autres, et pouvait, pour des faits indépendans de sa volonté, perdre tous ses droits à la couronne, et même la vie. Le parlement bannit ensuite du royaume les jésuites et les autres prêtres de l'église romaine : il leur fut défendu d'y rester ou d'y rentrer, sous peine d'être réputés coupables de haute trahison. Dès-lors, plus de tolérance pour la religion catholique. A son tour elle eut ses martyrs en Angleterre , et leur nombre n'a pas été estimé à moins de deux cents sous le gouvernement d'Elisabeth.

Cette princesse avait commencé, en 1578, à se déclarer ouvertement pour les insurgés des Pays-Ras. Après la mort du prince d'Orange, assassiné en 1584 par Balthasard Gérard, elle conclut avec les états de Hollande une alliance plus intime. Elle n'alla point jusqu'à accepter la souveraineté qu'ils lui offraient , de peur de s'exposer au reproche d'usurpation. Mais, par un traité qui stipulait une ligue défensive entre l'Angleterre et la Hollande, elle s'engagea à leur envoyer six mille hommes, à condition qu'on lui remettrait les villes de Briel, de Flessingue et de Ramekcns. Le comte de Leycester fut chargé du commandement de ces troupes (1 585). Les états le comblèrent d'honneurs , et le traitèrent presque en souverain. Ces distinctions ne tournèrent qu'à sa honte. Presque toujours battu par l'ennemi, il ne fut redoutable qu'à ses alliés qu'il accablait du poids de son faste et de sa tyrannie, et fut rappelé en 1587. Drake, plus heureux et plus digne de l'être , promenait de mers en mers ses pavillons victorieux , et continuait d'être la terreur des Espagnols en Europe et en Amérique.

Tandis qu'Elisabeth provoquait le roi d'Espagne, elle avait soin de se mettre en sûreté du côté de l'Ecosse. Le désir de préserver désormais ce royaume d'une invasion étrangère et des dissensions domestiques, l'intérêt de la religion protestante, dans laquelle Jacques avait été élevé, et que menaçait une coalition des puissances catholiques, le désir d'assurer ses droits à la succession d'Elisabeth , déterminèrent le

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jeune roi a conclure avec celte princesse un traité pour la défense mutuelle de leurs états et de leur religion. La reine promettait, par un des articles, de ne jamais rien faire qui pût porter atteinte aux prétentions de Jacques à la couronne d'Angleterre (1586).

Les alarmes que Marie Stuart causait a Elisabeth , les complots formés pour sa délivrance, faisaient redoubler de vigilance et de rigueur envers cette princesse infortunée. En l'accablant de mauvais traitemens , on espérait la faire mourir de ses maux ou de son désespoir. Comme on ne parvenait qu'à ruiner sa santé, le secrétaire-d'état Walsingham insinua à sir Aroias Pawlet , son gardien , qu'il pouvait bien mériter de sa souveraine en abrégeant la vie de sa prisonnière. Pawlet ayant refusé de se souiller d'un meurtre, on eut recours, pour se défaire de Marie, au moyen que le parlement avait préparé. Ses oppresseurs ayant résolu de l'assassiner juridiquement, voulurent qu'elle parut elle-même avoir tenté d'assassiner son ennemie. Un jeune seigneur, nommé Babington, ayant tramé une conspiration contre les jours de la reine (1586), on accusa Marie d'avoir eu part au complot, et une commission fut nommée pour lui faire son procès. Marie représenta avec dignité qu'elle était l'égale, la parente de la reine d'Angleterre, et non sa sujette. Où sont mes pairs? ditelle; et quel empire peuvent avoir sur moi les lois anglaises , yuï ne m'ont jamais protégée? Pendant deux jours, elle récusa les commissaires, malgré leurs menaces de procéder suivant les formes, et de la juger par contumace. Mais un d'entre eux lui ayant fait observer qu'elle se priverait par lk de l'avantage d'une justification publique, elle céda à cette raison insidieuse, et consentit à répondre, après avoir toutefois protesté contre les actes qui pourraient émaner d'une cour incompétente. On lui objectait une correspondance secrète avec Babington et ses complices ; mais on ne produisait que des copies de ses prétendues lettres , quoiqu'il ne fallût rien moins que des pièces écrites ou signées de sa main pour la convaincre du crime qu'on lui imputait. On alléguait contre elle l'aveu des conjurés; mais cet aveu, si même il n'était pas supposé, avait été arraché par les tortures. D'ailleurs, ceux à qui on l'attribuait n'étaient plus : si l'on voulait se servir de leur témoignage contre la reine d'Ecosse, que ne dillérait-

on leur supplice? que ne les conservait-on pour être confrontés à Marie Stuart, et pour confondre ses dénégations par des preuves positives et irrécusables? 11 est vrai que ses deux secrétaires déposaient comme les conjurés; mais si leur déposition était libre , que ne les faisait-on paraître pour la soutenir en présence de leur maîtresse? Marie demanda qu'ils lui fussent confrontés, et cette demande si juste lui fut refusée.

Cette reine malheureuse se défendit avec une noble fermeté. Elle démontra facilement son innocence (1}. Mais elle n'était accusée que parce qu'elle était déjà condamnée. Les commissaires , après deux interrogatoires , s'ajournèrent , par Tordre exprès d'Elisabeth , à la chambre étoilée de Westminster. Là, ils déclarèrent à l'unanimité Marie coupable d'avoir pris part à la conspiration de Babington. En conséquence, ils la condamnèrent à la peine capitale (25 octobre 1586). Tout révolte dans ce jugement, l'irrégularité de la procédure , l'incompétence du tribunal , l'iniquité de la sentence. Mais quelque chose de plus odieux encore , c'est l'hypocrisie d'Elisabeth. En assassinant sa rivale, elle affectait de la plaindre ; elle répétait tendrement les noms de cousine et de sœur; jamais elle ne souscrirait à la perte de sa cfière, de son aimable parente; sa main se refuserait à la confirmation de l'arrêt fatal. Une seule considération pouvait la contraindre à se faire cette violence, c'était l'intérêt public, c'était le vœu de son peuple; et elle voulut le consulter, ce peuple qui seul lui était plus cher que sa cousine. Elle convoqua donc le parlement. Cette assemblée, composée principalement de puritains, non-seulement confirma la sentence mortelle, mais pressa la reine de la faire exécuter. Elisabeth résista, s'irrita, s'appaisa, se plaignit de l'importunilé du parlement ; mais en même temps elle rendait sa requête pu-

(1) Ou ne saurait douter en ettet que Marie ne fût innocente. Une des plus fortes preuves qu'on puisse en donner, c'est qu'avant de connaître la résolution où Ton était de la juger, celte princesse écrivit au duc de Guise une lettre où elle se justifie , dans les termes les plus énergiques, de l'imputation d'avoir voulu attenter aux jours d'Elisabeth. Ce n'était point au duc de Guise qu'elle devait craindre d'avouer un complot qu'il eût plutôt approuvé que blâmé.

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blique, et restait sourde aux sollicitations de Jacques et de Henri III en faveur de la reine d'Ecosse. Pour entretenir les alarmes et le zèle de la nation , elle faisait répandre avec un art perûde les bruits les plus eflfrayans. On ne parlait que d'invasion, de révoltes, de projets d'assassinat. Les terreurs paniques se succédaient sans relâche, et le peuple, étonné et furieux, demandait à grands cris la mort de Marie, comme le seul moyen de rétablir la tranquillité du royaume. Quand Elisabeth jugea les esprits suffisamment préparés au coup terrible qu'elle méditait depuis si long-temps, elle signa Tordre pour l'exécution, et le fit porter au chancelier Davison , l'un des secrélaires-d'état, ne voulant, disait-elle, en faire usage que dans le cas où de nouvelles entreprises seraient tentées contre sa personne. Dès que le chancelier eut mis les sceaux , les ministres qui pénétraient les intentions de la reine, persuadèrent à Davison d'expédier l'ordre adressé aux comtes de Shrewsbury et de Kent chargés d'assister à l'exécution de la sentence. Le mardi 7 février 1587, les deux commissaires arrivèrent à Fotheringay, où Marie était détenue, et lui annoncèrent qu'elle devait se préparer à la mort pour le lendemain. Elle les écouta sans émotion, fit le signe de la croix, répondit qu'elle se soumettait sans murmurer aux décrets de la Providence, et mettant la main sur une Bible qui se trouvait auprès d'elle, elle protesta qu'elle était innocente de la conspiration de Babington. Elle demanda qu'il lui fût permis de recevoir les secours de l'Eglise : cette grâce lui fut refusée. Les commissaires s'étant retirés, elle se jeta à genoux , et rendit grâce à Dieu de ce qu'elle touchait au terme de ses souffrances. Elle rassembla ensuite tous ses serviteurs, et partagea entre eux ce qui lui restait , s'excusant de récompenser si faiblement leurs*services. Demeurée seule avec ses femmes, elle passa le reste de la journée en prières. Le soir, elle dormit quelques heures d'un sommeil tranquille , pria de nouveau pendant la plus grande partie de la nuit , et le matin elle se retira dans son oratoire, où elle communia avec une hostie consacrée que le pape Pie V lui avait autrefois envoyée pour qu'elle s'en servît en cas de nécessité. A huit heures, les commissaires vinrent la chercher. Elle les suivit avec un air majestueux et une contenance assurée qui semblait exprimer la joie. Élle portait à la main un crucifix. Cet objet

blessa les regards du comte de Kent : Madame, dit-il d'un ton sévère, il faut avoir le Christ dans le cœur, et non pas à la main. Pour l'avoir plus sûrement dans le cœur, réponditelle, il est bon de Vavoir sous les yeux. Au bas de l'escalier, elle trouva sir André Melvil, intendant de sa maison, qui versait des larmes en abondance : Ne pleure pas , lui dit-elle , mon cher Melvil; c'est au contraire maintenant qu'il faut se réjouir; ce jour est la fin de mes maux. Elle demanda que ce Adèle serviteur, trois autres de ses domestiques et deux de ses femmes fussent témoins de son supplice. Le comte de Kent la refusa avec dureté. Touchée de ce refus, elle s'écria : Je suis cousine de votre reine; je suis du sang royal de Henri VH;j'ai été reine de France par mariage; j'ai été sacrée reine d'Ecosse. La triste grâce qu'elle sollicitait lui fut enfin accordée, mais elle ne put obtenir son confesseur. Arrivée à Téchafaud , qu'on avait dressé dans la même salle où elle avait été jugée, elle renouvela ses protestations d'innocence sur tous les crimes que la calomnie lui avait imputés en différons temps, puis elle se mit à genoux et pria. Alors parut Fletcher, doyen de Peterborough , nommé par les Anglais pour l'exhorter. 11 lui fallut essuyer les déclamations insultantes de ce prédicant fanatique, qui lui annonçait la damnation éternelle, si elle ne reconnaissait la justice de sa sentence, et si elle n'abjurait Y idolâtrie. Elle déclara que sa conscience lui défendait d'écouter ce sermon , et qu'elle voulait mourir dans la foi de ses pères. Après avoir recommandé au ciel l'Eglise affligée, et fait des vœux pour la conversion de son fils et pour la prospérité d'Elisabeth, elle présenta sa tête au bourreau , et reçut tranquillement le coup de la mort. Lorsque le doyen proféra la formule ordinaire : Ainsi périssent tous les ennemis d'Elisabeth! lè comte de Kent fut le seul qui répondit : Ainsi soit-il. Tous les spectateurs fondaient en larmes. « Le bourreau leur montra la teste séparée du corps; « et comme en ceste montre la coëflure chut en terre, on « vit que Tennuy avoit rendu toute chenue cette pauvre reyne « de quarante-cinq ans, après une prison de dix-huit ans. » ( Journal de Henri III. )

Tandis que la populace de Londres , a la nouvelle de cet assassinat, allumait des feux de joie par les rues et sonnait toutes les cloches , comme elle eût fait après une grande vic-

ioirc, Elisabeth, poussant jusqu'au bout l'hypocrisie, affecta beaucoup de douleur et prit le deuil de sa victime. Elle accusa Davison d'avoir agi sans ses ordres, et il fut condamné à une forte amende , à la prison et à la perte de sa charge. En même temps, on lit à Marie des obsèques royales qui coûtèrent cent mille florins. Mais ses meurtriers n'en soutinrent pas moins l'équité de sa sentence, et publièrent leur apologie, où une barbare et absurde érudition, sans acception des temps et des circonstances, justifiait l'exécution de Marie Stuart par celle de Jeanne de Naples, de l'empereur Licinius et du roi de Thrace Rhescuporis.

SECTION m.

Depuis la mort de Marie Stuart jusqu'à celle d'Elisabeth (1587—1603).

Le roi d'Ecosse, en apprenant la mort de sa mère, victime de la haine invétérée d'Elisabeth, éprouva et témoigna d'abord la plus violente indignation. Il éclata en plaintes et en menaces : la nation, et surtout la noblesse, partageaient son ressentiment. Le jour oii la cour prit le deuil, le lord Sainclair se présenta en armes devant le roi : Voilà , dit-il , le véritable deuil de la reine. Mais la politique prévalut contre la tendresse filiale; et, pour succéder un jour à Elisabeth, Jacques conserva les dehors de la bonne intelligence avec la cour de Londres. Marie Stuart n'eut pour vengeur que Philippe II, qui encore songeait moins à la venger qu'à punir Elisabeth du secours qu'elle prêtait aux Pays-Bas. Philippe, qui méditait une expédition contre l'Angleterre, en ordonna aussitôt les préparatifs. Avant qu'ils fussent achevés, Drake, à la tète d'une forte escadre, brûla un grand nombre de vaisseaux espagnols a la vue de Cadix et de Lisbonne, intercepta des galions qui revenaient des Indes, et retourna en Angleterre avec un butin immense. Dans le même temps, Walsingham, par une opération de banque bien calculée, enleva au roi d'Espagne les ressources qu'il lirait ordinairement de Gênes. Les entreprises de Drake et le défaut d'argent retardèrent la réunion et le départ de la flotte invincible : ainsi appelaiton par avance le formidable armement qui semblait menacer l'Angleterre d'une ruine certaine. Elisabeth vit l'approche

92 HISTOIIIK GÉNÉRALE

du danger, et n'en parut alarmée qu'autant qu'il le fallait pour en triompher. Elle prit avec une célérité admirable toutes les mesures propres à assurer le salut du royaume. Elle rassembla près de cent mille hommes, et les distribua dans tous les lieux où le débarquement pouvait être tenté. Elle parut a cheval au camp de Tilbury, harangua l'armée, exhorta les soldats à se souvenir de ce qu'ils devaient à leur patrie et à leur religion. Je suis prèle, leur dit-elle, à verser tout mon sang pour Dieu, mon royaume et mon peuple. Je m'armerai, s'il le faut; je combattrai à votre tête. Je n'ai que le bras d'une femme, mais j'ai l'âme d'un roi, et, qui plus est, d'un roi d'Angleterre (1). Par cette démarche et par ce langage elle remplit les Anglais d'enthousiasme; son héroïsme passa dans tous les cœurs. Elle n'avait que vingt-huit vaisseaux bien inférieurs à ceux de l'Espagne. La noblesse et les villes se disputèrent l'honneur de lui en fournir, et bientôt

(1) Ce récit est celui de Hume. Il y a moins d'exaltation dans celui de Lingard. « Menacée d'une invasion formidable , dit cet historien , son ava- « rice et l'espoir d'éviter la guerre portaient la reine à suspendre incessam- « ment des préparatifs , qui devaient entraîner la couronne dans de grandes « dépenses. Si , à la fin , elle ordonna de réunir deux armées , l'une de « trente-six mille hommes pour la défense de sa personne royale, l'autre de « trente mille pour la protection de la capitale , ces mesures furent exécu- « tées avec tant de lenteur, que la première de ces armées n'exista jamais « que sur le papier, et que la seconde atteignit à peine la moitié du nom- « hrc spécifie; milice inexpérimentée , qui n'eût opposé qu'une faible « résistance à l'armée nombreuse; et disciplinée du duc de Panne , si l'An-

« glcterre n'eût été sauvée par le talent et l'intrépidité de ses marins

« Lorsque le bruit se fut répandu que Y armada , à peine sortie du Tage , « avait été dispersée par une tempête le long des côtes de la Galice , Elis*- « beth , fidèle à son économie ordinaire , envoya l'ordre au lord amiral de « désarmer immédiatement ses quatre plus grands vaisseaux. Heureusement « il osa désol>éir, offrant de supporter la dépense sur sa fortune particu- « lière. » Le même auteur convient que , dans cette crise importante , Elisabeth déploya le courage qui caractérisait les Tudors ; qu'elle parut certaine du succès , et parla même de marcher à la rencontre de l'ennemi , et d'animer les troupes par sa présence. Mais il ajoute que ï^eycester désapprouva ce projet , et que , lorsqu'eiiliu elle se rendit au camp de Tilbury ( îi août ) , le danger élait passé, et X armada repoussee par les vents contraires sur la route de l'Espagne : d'où il conclut que la reine n'a pu prononcer les discours que les historiens lui prêtent, ni exhorter au combat ime armée qu'elle allait licencier immédiatement.

elle put disposer de cent quatre-vingt-dix bâtimens. Le gros de la flotte s'assembla a Plymoulh, sous les ordres du lord Howard Eflingham , digne de commander à des marins tels que François Drake, Guillaume Winter, Hawkins et Frobisber. De son coté, le roi d'Ecosse, qui sacrifiait tout au désir d'assurer ses droits à la couronne d'Angleterre, déclara qu'il était déterminé à agir de concert avec Elisabeth contre l'enoemi commun de la foi protestante ; et joignant les effets aux paroles, il leva des troupes pour la défense des deux royaumes. Le zèle des Ecossais, dans celte circonstance, ne le céda point a celui du roi. Ils formèrent une association, par laquelle ils s'engageaient à maintenir leur religion et leur gouvernement contre tous les ennemis , soit étrangers , soit domestiques. Telle fut l'origine du fameux covenant (1588) qui , renouvelé plusieurs fois sous le règne de Jacques , fut adopté par les Anglais sous son successeur, pour lequel il eut des suites si funestes.

Cependant la flotte invincible était prêle à mettre à la voile. Elle était composée de cent trente vaisseaux de différente grandeur , mais dont la plupart étaient d'une force bien supérieure à tout ce que l'on connaissait alors. Elle comptait vingt-deux mille hommes de débarquement , plus de huit mille matelots, et deux mille trois cents canons, avec des vivres pour six mois. La dévote Espagne doutait d'autant moins du succès de cette grande expédition, que le nom de chaque vaisseau le plaçait sous quelque saint patronage. Douze entre autres étaient consacrés aux apôtres, vingt et un se trouvaient distingués par les différens surnoms de la sainte Vierge , les noms de ses fêtes et ceux des églises oii on l'honorait d'un culte particulier. De plus , la flotte portait cent moines sous les ordres de Martin d'Alarçon , vicaire général du saint-office, qui, muni d'une bulle du pape, devait dégager les Anglais du serment de fidélité, et déclarer leur souveraine illégitime et usurpatrice. 11 fut décidé dans le conseil de Philippe que l'expédition ferait voile vers la Manche, oii elle opérerait sa jonction avec le duc de Parme, qui avait rassemblé dans le voisinage de Dunkerque et de Nieuport près de quarante mille hommes, et un nombre suffisant de bâtimens de transport. Après la jonction, les Espagnols devaient cingler vers la Tamise, s'emparer de Londres par surprise

ou par assaut, et , avec le secours des catholiques méconteos, soumettre l'Angleterre à Philippe.

Le sort sembla prendre plaisir à confondre l'espoir et l'orgueil de ce prince : au moment où la flotte espagnole allait partir, elle fut arrêtée par la mort de l'amiral Santa-Cruz et du duc de Paliano, vice-amiral. La perte de ces deux, officiers expérimentés, celle d'un temps précieux et irréparable, et surtout le choix du duc de Mcdina-Sidonia, qui n'avait d'autres titres qu'un grand nom et une immense fortune pour succéder au marquis de Santa-Cruz, étaient d'un fâcheux augure pour le succès de l'entreprise. Tout le reste répondit à ce malheureux début. La flotte invincible sort enfin du port de Lisbonne le 29 mai 1.588. Le lendemain, elle est assaillie d'une furieuse tempête qui submerge quelques-uns des plus petits vaisseaux , et force les autres de se réfugier à la Corogne pour se réparer. Elle se remet en mer après de nouveaux retards, et entre dans la Manche à la fin de juillet. Au lieu de profiter d'un vent de sud qui soufflait alors pour tomber avec avantage sur les Anglais stationnés devant Plymouth, le duc de Medina , trop fidèle aux instructions qu'il a reçues de sa cour , poursuit sa route vers la Flandre pour aller dégager Farnèse bloqué dans Nieuport par les Hollandais. Effingham le suit et le harcèle ; les vaisseaux anglais , plus légers et servis par des marins plus exercés, voltigent autour des gros navires espagnols, et les attaquent de toutes parts. Cinq combats consécutifs tournent à l'avantage des flottes combinées d'Angleterre et de Hollande, et le duc de Medina ne peut opérer sa jonction avec le prince de Parme. Il songeait à retourner en Espagne, lorsqu'une nouvelle tempête s'élève. Les Anglais trouvent un asile dans leurs ports. La flotte espagnole, sans refuge, est dispersée par les vents et poussée contre les écueils du Danemarck et de la Norwège, de l'Ecosse et de l'Irlande. Plus de quatre-vingts vaisseaux périrent dans ce grand naufrage , et Medina ne ramena que des débris du plus formidable armement qui eût encore paru sur les mers. En apprenant celte terrible catastrophe qui plongeait l'Espagne dans le deuil, Philippe affecta de se montrer impassible , et dit froidement : La volonté de Dieu soit faite ! J'avais envoyé ma flotte pour combattre l'Angleterre , et non les élémens. Mais le malheur était plus grand qu'il ne

voulait le laisser croire. La destruction de Y Invincible, dont les frais avaient absorbé des sommes énormes , et dont le désastre coûta a Philippe dix mille hommes de ses meilleures troupes et la plus grande partie de sa marine, porta un coup mortel à l'Espagne. Depuis ce temps, sa puissance déclina sensiblement, et cessa d'être l'eflïoi des nations.

Tandis qu'Elisabeth célébrait sa victoire avec quelque ostentation, et insultait au désastre des Espagnols par des médailles triomphantes, oii leur flotte était représentée venant, voyant et fuyant, les Anglais, enhardis par le succès, attaquèrent l'Espagne à leur tour. Des corsaires se répandirent sur toutes les mers, interceptèrent les tributs que les mines du Nouveau-Monde payaient à Philippe , et ruinèrent le commerce des Espagnols.

Le peuple anglais , et non la cour, forma le dessein de conquérir le royaume de Portugal pour le rendre au prince don Antoine, que Philippe en avait dépouillé. Près de vingt mille volontaires prirent les armes. François Drake et Jean Norris furent les chefs de cette expédition romanesque , pour laquelle Elisabeth ne fournit que soixante livres sterling et six vaisseaux de guerre. Les aventuriers pillèrent la Corogne, et de là firent voile pour Lisbonne, qu'ils assiégèrent par terre et par mer. Mais la cour d'Espagne était préparée contre cette invasion ; elle avait mis la ville en état de défense et désarmé les Portugais. Les Anglais s'emparèrent des faubourgs ; mais bientôt, manquant de vivres et de munitions, accablés de fatigues et de maladies, ils renoncèrent à leur entreprise. Plus de la moitié de ces braves volontaires avait péri dans cette expédition , qui ne rapporta à l'état qu'une gloire stérile (1 589).

Naguère environnée d'alarmes , Elisabeth jouit désormais d'un calme profond. Depuis la mort de Marie Stuart, les catholiques anglais dévoraient en silence leur mécontentement, et semblaient reconnaître que leur cause était désespérée. Assis sur un trône sans cesse agité par les factions, Jacques VI n'était point en état d'inquiéter Elisabeth , et sa politique était de maintenir la bonne intelligence entre l'Ecosse et l'Angleterre. Les trésors de Philippe 11, épuisés pour la flotte invincible, ne pouvaient désormais fournir aux frais d'une nouvelle invasion. Dans ces circonstances favorables , Elisabeth, tranquille pour elle-même , envoya des secours aux protestans de.

France et de Hollande. Lorsque Henri IV eut abjuré le calvinisme (1593), elle parut d'abord prête à rompre avec ce prince, et lui reprocha amèrement son changement de religion. Cependant elle se laissa fléchir, et n'abandonna point son ancien allié. Elle aurait dû, suivant les traités, secourir de même le roi d'Ecosse , en bu! le à des conspirations dangereuses. Jacques lui demanda des troupes et de l'argent. Non-seulement elle lui en refusa, mais elle donna même asile aux rebelles, quand le parti du roi eut triomphé. Elle ne pouvait s'empêcher de haïr ce prince, et comme son héritier, et comme fils de Marie Sluart.

En 159V, on découvrit deux conspirations formées parles Espagnols contre les jours de la reine. Elle se vengea, non par de honteuses représailles, mais par de nouveaux efforts en faveur des Hollandais et du roi de France , par le ravage des colonies espagnoles, et par une expédition contre l'Espagne elle même. En 1597, elle équipa une flotte de dix-sept vaisseaux de guerre et de cent cinquante batimens légers. Le lord Efïingham en eut le commandement. Le comte d'Essex avait sous ses ordres les troupes de débarquement. Beau-fils du comte de Leycester, mort en 1588, Essex lui avait succédé dans les bonnes grâces de sa souveraine. Il les devait, comme lui , aux agrémens de sa personne; mais il aurait pu les devoir à un mérite plus réel. Brave, entreprenant et actif, il aimait la guerre et la gloire. Il s'était signalé au siège de Lisbonne, et il avait paru avec éclat à la tête des secours qu'Elisabeth avait envoyés à Henri IV : Iteureux, si un orgueil indomptable et une ambition téméraire n'eussent point terni l'éclat de ses belles qualités et préparé sa ruine ! Effingham flt voile vers Cadix, et battit une flotte espagnole dans la rade de cette ville. Cadix fut immédiatement emportée de vive force par lé comte d'Essex. Les Anglais y tirent un butin immense, qui eut été encore plus considérable , si les ennemis n'eussent eux-mêmes brûlé leurs vaisseaux.

L'année suivante (1598), Henri IV conclut avec Philippe II la paix de Vervins. Plusieurs ministres d'Elisabeth lui conseillaient d'embrasser le même parti; mais, intéressée à défendre la nouvelle république des sept provinces , et redoutant peu les entreprises de l'Espagne, elle préféra une guerre honorable aux avantages d'une paix dont les suites pouvaient

entraîner la ruine de la Hollande. Philippe s'en vengea en excitant les catholiques d'Irlande à prendre les armes.

L'Irlande, depuis qu'elle avait été conquise par Henri II, était censée dépendante de la domination anglaise ; mais elle était dans un état de révolte perpétuelle, et jamais l'Angleterre n'avait pris des mesures convenables pour le faire cesser. Dans l'état sauvage et barbare oii elle avait paru d'abord, on avait également dédaigné de la civiliser et de la réduire. Les Irlandais avaient demandé plusieurs fois d'être admis au bénéfice des lois anglaises , et on les avait refusés. D'un autre côté , on n'envoyait en Irlande qu'un nombre de troupes trop faible pour y établir l'ordre; et même, comme on ne les payait pas, elles vivaient à discrétion, et contribuaient à entretenir l'anarchie. Quelques grands propriétaires qui se partageaient l'Irlande , n'étant point réprimés par des forces suffisantes, se faisaient entre eux une éternelle guerre, et ne s'accordaient que dans leur haine contre les Anglais. Cette haine invétérée s'était encore accrue depuis l'établissement du protestantisme en Angleterre. L'attachement des Irlandais à la religion romaine redoublait leur horreur pour leurs oppresseurs hérétiques. Elisabeth, voyant avec peine qu'une contrée fertile, et habitée par un peuple brave, était perdue pour l'Angleterre, la négligea moins que n'avaient fait ses prédécesseurs. Elle donna au gouverneur un plus grand pouvoir et des forces plus considérables pour contenir les grands et pour protéger le peuple. Elle porta des lois qui' tendaient à améliorer le sort des classes inférieures , et a changer leurs habitudes sauvages. Mais les nobles, pénétrant ses desseins secrets, entreprirent de les faire échouer. Hugh O'Neal, issu d'une des plus anciennes et des plus illustres familles d'Irlande, nommé par Elisabeth comte de Tyrone, mais insensible à un honneur dont on voulait faire le gage de sa servitude, trompa le gouverneur Norris par de faux dehors de soumission, et profita de sa sécurité pour préparer une insurrection générale avec le secours du roi d'Espagne. A un jour marqué, les Irlandais prirent les armes, et taillèrent en pièces l'armée anglaise. Elisabeth sentit les inconvéniens du système qu'on avait suivi jusqu'alors a l'égard de l'Irlande, et résolut de la réduire par la force. Elle en donna le gouvernement au comte d'Essex, avec une armée de vingt mille hom-

mes et un pouvoir presque illimité. Le favori partit avec la confiance du succès (1599); mais les événemens oe justifièrent point sa présomption. Essex accumula faute sur faute ; et , après avoir perdu dans des tentatives infructueuses la plus grande partie de son armée, il conclut avec le comte de Tyrone une suspension d'armes. L'issue de cette importante expédition, la plus dispendieuse qu'Elisabeth eut jamais entreprise, irrita profondément cette princesse contre le comte d'Essex. Trompée dans ses espérances, excitée d'ailleurs par les courtisans, qui attribuaient les mauvais succès du comte à la faiblesse de ses talens, et même accusaient ses intentions secrètes, elle ordonna d'instruire son procès. Il fut condamné à perdre toutes ses charges et à rester en prison tant qu'il plairait à la reine. La sentence ne fut point exécutée à la rigueur : peu de temps après, Essex obtint la liberté de se retirer dans ses terres. Aveuglé par le ressentiment, au lieu de se soumettre à son sort, il médita d'insensés projets de vengeance contre les auteurs de sa disgrâce. Il chercha, il rassembla les mécontens ; sa maison devint leur asile. Il entama des négociations avec le roi d'Ecosse. Elisabeth fut instruite de ces démarches. Essex, voyant ses desseins découvèrts, en précipita l'exécution. Dans son délire, il se mit à courir les rues de Londres à la téte de deux ou trois cents hommes mal armés , et tenta de soulever le peuple contre le gouvernement le mieux affermi de l'Europe. Personne ne se joignit à lui; ses amis même l'abandonnèrent : il fut pris, jugé, convaincu d'avoir voulu forcer le palais , et obliger la reine à chasser les ministres qu'il haïssait. Elisabeth hésita long-temps à signer l'arrêt de mort. Si le comte eût demandé sa grâce, elle était accordée; mais, soit qu'il ait dédaigné d'implorer la clémence de la reine, soit qu'une médiatrice infidèle (la comtesse de Nottingham), chargée de porter ses soumissions au pied du trône, ait trahi sa confiance, Elisabeth, qui voulait au moins être sollicitée pour pardonner, laissa enfin exécuter la sentence (1601). A peine le coup fut-il porté, que le repentir la saisit, et les regrets les plus amers vinrent s'emparer de son cœur.

Cependant le lord Montjoy avait succédé en Irlande au comte d'Essex, et avait terminé la guerre par la réduction des rebelles, vainement secourus par un corps d'armée es-

pagnol. Ces heureux succès ne purent distraire Elisabeth de la douleur profonde qui la consumait. Depuis la mort d'Esses, elle était devenue sombre et rêveuse; elle cherchait le silence et la solitude. Une affreuse langueur, une noire mélancolie la conduisaient lentement au tombeau. Fatiguée des grandeurs, dégoûtée de la vie, et cependant effrayée de la mort, elle expira le 24 mars 4603, à l'âge de soixante-dix ans, laissant le trône d'Angleterre à cette maison desStuarts qu'elle haïssait, mais à qui cet héritage préparait une suite de catastrophes qui lui ont valu le surnom d'Infortunée.

Au jugement de ses contemporains, et ce jugement a été confirmé par la postérité, Elisabeth doit être comptée parmi les plus grands et les plus heureux princes de l'Angleterre. On voit sous son règne, à la fois brillant et paisible, le peuple content, les parlemens dociles, les puritains réprimés, l'ordre rétabli dans les finances (1 ), les dettes des deux règnes précédens acquittées sans augmentation de taxes , la prospérité du royaume assurée par un bon gouvernement. L'agriculture devient florissante, et l'exportation du blé est permise en 1571 . Le servage n'était point encore aboli; on adoucit le sort des serfs par de sages lois (1 574) ; on leur offre des facilités pour se racheter de leur état de sujétion; et, sans porter atteinte au respect pour les propriétés, on tâche d'arriver par des moyens doux et insensibles à un affranchissement général des personnes. La taxe pour les pauvres (1572) corrige Finégalité des fortunes, et garantit la tranquillité pu-

(!) « Elle a toujours esté grande ménagère , sans toutes fois rièn exiger « de ses subjets comme ont fait les autres roys d'Angleterre ses prédéoesr • seurs , et n'ayant rien eu en plus grande recommandation que le repos de « ses peuples, qui se sont merveilleusement enrichis de son régne.... Aussi « a-t-ellc esté huit ans sans demander l'octroy et don graduit que l'Angle- « terre a de coustume de faire de trois en trois ans à son roy ; et, qui plus « est, Tau 1570, ses subjets le luy ayant offert sans le demander, elle , « non-seulement les remercia sans en vouloir rien prendre , mais aussi les « asseura qu'elle ne leveroit jamais un escu sur eux que pour entretenir « Testât , ou lorsque la nécessité le requerroit.... Davantage , elle n'a point « vendu ny tiré d'argent des offices de son royaume > que la pluspart des « princes mettent au plus offrant, chose qui corrompt ordinairement la « justice , la police , et toutes loix divines et humaines. » ( Mémoires de Castelnau , Ûv. Hl, cliap. i. )

400 HISTOIKE GKNÉHALE

blique. Le litre de la monnaie , altéré sous les derniers règnes, est rétabli. Avant Elisabeth, les rois d'Angleterre, dans leurs besoins d'argent, avaient recours à la ville d'Anvers, qui exigeait des intérêts ruineux. Un généreux négociant , Thomas Gresham, fondateur de la bourse de Londres, engage une compaguie anglaise à prêter à la reine. Les payemens se font avec exactitude; le crédit d'Elisabeth s'établit dans le royaume, et elle secoue l'espèce de dépendance où les étrangers tenaient à cet égard ses prédécesseurs. L'Angleterre se peuple d'ouvriers flamands qui fuient la domination espagnole. Les manufactures de laine prenuent de rapides accroissemens. Celle qu'on exportait autrefois en Flandre est travaillée dans le pays même. Les Anglais étendent au loin leur commerce extérieur. Les dangers que courent les marchandises en passant d'un pays dans un autre deviennent moins redoutables, grâce à l'ingénieuse invention des assurances. Les communications avec la Russie, ouvertes sous le règne de Marie, sont plus faciles et plus fréquentes depuis l'an 1569. Le czar Iwan Basilowitz accorde aux Anglais le privilège exclusif de tout le commerce de ses états (privilège restreint sous le czar Féodor, successeur d'Iwan). Ils établissent des comptoirs à Kolmogorod, à Nowogorod, à Vologda, à Moscou, et poussent leur commerce par la mer Caspienne jusqu'en Perse et en Bucharic. En 1583, des négocians aibglais forment des établissemens en Turquie, où l'Angleterre avait été regardée jusque-là comme une province de France. Les marchands des villes anséatiques avaient formé une compagnie qui s'était insensiblement emparée de tout le commerce des îles britanniques , au point qu'en l'année 1552, elle en avait exporté jusqu'à 50,000 pièces de drap, tandis que tous les négocians d'Angleterre en avaient à peine débité onze cents. Elisabeth fait cesser ce monopole, et rend à sa nation le commerce dont ces étrangers l'ont dépouillée. Les Anglais apprennent à construire chez eux leurs vaisseaux , qu'ils achetaient auparavant des négocians de Lubeck et de Hambourg, de Gênes et de Venise, et la marine reçoit des accroissemens considérables, qui font donner à Elisabeth le titre de Restauratrice de la gloire navale et de Reine des mers septentrionales. On tente de lointaines découvertes. Jean Hawkins visite les côtes de Guinée en 1562, et celles d'A-

mérique en 1564. Forbishcr fait trois voyages pour trouver un passage en Amérique par le nord-ouest (1576 , 1577, 1578). François Drake (1577-80) et Thomas Cavendish (1586-88) entreprennent et achèvent le tour du globe. Jean Davis découvre le grand détroit qui porte son nom (1586). En 1578 (1) ,

(I) Gilbert reçut de la reine Elisabeth des lettres-patentes qui l'investissaient de tous les pouvoirs nécessaires pour l'exécution de son entreprise. Cette charte est curieuse , comme étant la première charte coloniale émanée de la couronne d'Angleterre , et comme faisant connaître l'esprit du temps et la manière dont on y considérait l'établissement des colonies. Elle autorise sir Humphroi à prendre possession de toutes les terres qu'il aura découvertes dans des pays éloignés et barbares , non encore occupés par aucun prince ou aucun peuple chrétien. Elle l'investit à perpétuité , lui , ses héritiers et ayant cause, de la propriété du sol de ces pays, lorsqu'il en aura pris possession. Elle permet à tout Anglais qui voudra accompagner Gilbert d aller s'établir dans la colonie qu'il va fonder. Elle l'autorise à disposer, lui , ses héritiers et ayant cause , de toutes les terres et portions de terres qu'il croira convenable d'accorder a ceux qui le suivront , en les donnant en fiefs simples selon les lois d'Angleterre. Elle déclare que toutes les terres du nouvel établissement seront tenues à foi et hommage de la couronne d'Angleterre, sous la condition de lui payer le cinquième de tout l'or et l'argent des mines qu'on y découvrira. Elle accorde à Gilbert et à ses héritiers et ayant cause , la juridiction et les autres droits régaliens dans l'étendue desdites terres et des mers adjacentes; elle leur accorde même le droit de faire les lois et ordonnances nécessaires pour le gouvernement du pays. Elle donne à tous les colons r en Angleterre même , tous les droits , privilèges et franchises des naturels anglais , nonobstant toute loi ou usage contraire. Enfin , elle fait défense à toute personne de former, durant l'espace de six ans , aucun établissement à la distance de moins de deux cents lieues de tout endroit que sir Gilbert ou ses associés auront occupé.

Cette cliarte est courue dans le même esprit que le traité de Santa-Fé entre Christophe Colomb et les rois Ferdinand et Isabelle , en ce quYlle n'impose au futur conquérant des terres à découvrir qu'une très-faible subordination à la métropole , et le reconnaît pour fondateur et possesseur d'une espèce de souveraineté héréditaire sur laquelle la couronne d'où émane son titre ne prétend guère qu'un droit de suzeraineté et de patronage. Les premiers établissemens français aux Antilles ne furent pas soumis plus étroitement à la couronne de France. L'état, en effet, ne pouvait guère exiger une dépendance plus rigoureuse dliommes entreprenans qui, à leurs risques et périls , s'aventuraient en des expéditions lointaines et dangereuses. Mais , à mesure que les colonies furent fondées , d'un côté le besoin qu'elles eurent des métropoles pour se soutenir, de l'autre la part plus immédiate que les couronnes prirent à leur établissement , les rendirent plus dépendantes , jusqu'au temps où , pouvant se suffire à t Iles-mêmes,

sir Humphroi Gilbert essaie d'établir une colonie à Terre-Neuve, et sir Walter Raleigh , d'en fonder une autre à la Virginie ; tentatives infructueuses, mais qui attestent l'émulation de la nation pour toutes les entreprises utiles.

Cette sollicitude d'Elisabeth pour la prospérité de ses sujets, le développement que prirent sous son gouvernement et

et donnant plus aux métropoles qu'elles n'en recevaient , elles cessèrent de consentir à former des états subordonnés et tendirent généralement à Té* mancipation.

La cliarte de sir Humphroi est encore remarquable comme monument de cette omnipotence que les peuples d'Europe s'arrogeaient sur les peuples du Nouveau-Monde, même avant de les connaître. Les catholiques et les protestons suivaient les mêmes maximes à cet égard. Eu 1509, Alonzo d'Ojeda et Diego de Nicuessa ayant entrepris de former des établissemens au continent américain , où les Espagnols n'avaient encore fondé aucune colonie , quoiqu'il rat découvert depuis dix ans , Ferdinand donna à ces deux navigateurs des lettres-patentes par lesquelles il érigeait en leur faveur deux gouvernemens , dont l'un s'étendait depuis le cap Vela jusqu'au golfe de Darien, et l'autre depuis ce golfejusqu'au cap Gracias à Dios. Afin de donner quelque apparence de validité à leurs titres de propriété sur ces contrées, plusieurs des plus célèbres théologiens et jurisconsultes d'Espagne furent employés à prescrire la manière dont on devait en prendre possession. « L'his- « toire du genre humain, dit Robertson , n'offre rien de plus singulier ni de « plus extravagant que la forme qu'ils imaginèrent pour remplir cet objet. « Les chefs des deux expéditions devaient, eri débarquant sur le continent , « annoncer aux naturels les principaux articles de la foi chrétienne ; les « informer en particulier de là juridiction suprême du pape sur tous les « royaumes de la terre ; les instruire de la concession que le saint pontife « avait faite de leur pays au roi d'Espagne ; les requérir d'embrasser les « dogmes de cette religion qu'on leur faisait connaître , et de se soumettre « au souverain dont on leur annonçait l'autorité. S'ils refusaient d'obéir à « cette sommation , Ojeda et Nicuessa étaient autorisés à les attaquer avec « le fer et le feu ; à les réduire en servitude , eux , leurs femmes et leurs « enfans; à les obliger par la force à reconnaître la juridiction de l'Eglise et « l'autorité du roi d'Espagne , puisqu'ils ne oonsentaient pas à le faire volon- « tairement. » Sans doute cette manière d'agir est singulière et même extravagante. Mais, à part la teinte de fanatisme dont la cliarte espagnole est fortement empreinte , la concession anglaise n'est pas plus fondée en raison et en droit. Elisabeth , autorisant sir Gilbert à prendre possession de toutes les terres qu'il découvrira dans les pays éloignés et barbares, non encore occupés par un prince ou un peuple chrétien, et lui en cédant à perpétuité la propriété n'affecte pas une omnipotence moins singulière que le pape qu'elle a supplanté et remplacé en Angleterre en qualité de gouvernante de l'Eglise.

par ses soins les forces nationales , voilà ce qui rend à jamais son nom illustre, et la place au rang des grands rois.

Une gloire précieuse, et à laquelle peu de souverains dignes de l'être furent insensibles , celle des lettres, ne manqua point non plus à son règne. La littérature anglaise avait jeté peu d'éclat pendant la première moitié du seizième siècle. Dans toute cette époque , elle n'avait guère compté que deux poëtes distingués, Thomas Wyat (1503-1541), qui composa des sonnets à limitation de Pétrarque, mais qui réussit principalement dans la satire, et ce jeune et malheureux Surrey, le premier, parmi la noblesse anglaise, qui ait cultivé la poésie, illustre guerrier, brillant poëte, et enfin, à vingtsept ans, enlevé aux lettres et aux armes dont il était l'honneur par la haine sanguinaire de Henri VIII , qui l'envoya à Téchafaud. Ces deux hommes avaient, du reste, rendu un important service à la langue anglaise en commençant à en adoucir la rudesse par un style facile et élégant. Cette politesse de langage fit de rapides progrès sous le règne d'Elisabeth, bien qu'elle ne dut être portée à sa perfection que dans le siècle suivant. Ce règne vit fleurir une foulé de poètes et d'écrivains, un Philippe Sidney (1554-86), le cavalier le plus accompli de la cour d'Elisabeth, non moins versé dans la plupart des langues et des sciences qu'habile aux expériences militaires, généreux protecteur des gens de lettres , et trouvant sur un champ de bataille la fin prématurée de sa glorieuse vie; un Raleigh (1552-1618), homme d'une imagination vive et puissante, d'un génie ardent et universel, politique et historien, poète et navigateur, intrépide devant les périls de la guerre et devant la hache du bourreau; un Dorset, que les soins de l'homme d'état n'éloignèrent pas du commerce des Muses, et qui, en 1561, fit jîmer la première pièce en vers qui ait été représentée à Londres (la tragédie de Gordobuc); un Samuel Daniel (1662- 1619), distingué comme auteur d'un poëme épique sur la guerre des deux Roses, mais surtout comme historien; un Robert South well (1560-95), dont les poésies sont citées pour la noblesse et l'élégance; un John Davies (1570-1626), dont le poëme sur Y Immortalité de ïâme a servi de type à Y Essai sur l'homme; un Drayton (1563-1631), qui tour à tour s'est exercé dans la poésie élégiaque, historique et religieuse , écri-

vain fécond qui, dans la multitude de ses ouvrages, depuis oubliés , a semé des idées heureuses que des auteurs célèbres, le grand Milton lui-même, n ont pas dédaigné de ressusciter par de nombreux et habiles emprunts; un Edmond Spenser (1553-1598), que son poërue de la Reine des Fées > vaste et singulière composition, place au nombre des plus beaux génies dont s'honore l'Angleterre; un génie plus étonnant encore, le poète à la langue de miel, comme rappelaient ses contemporains, l'immortel Shakspeare (1564-1G16), avec George Gascoigne et Christophe Marlow, ses devanciers de quelques années, et Beaumont et Fletcher, Massinger et Ben-« Johnson, ses contemporains, ses émules et quelquefois ses rivaux.

Ainsi la politique, le commerce, la littérature illustrèrent à Tenvi le règne d'Elisabeth. Cependant le nom de cette grande reine est loin d'être sans tache ; et sans parler des vices de son caractère , des petitesses méprisables et des vengeances quelquefois barbares de sa vanité (1), de son excessive irritabilité, de son esprit vindicatif, de ses mœurs au moins suspectes; sans la juger trop sévèrement sur cette politique plus utile qu'honorable qui s'appliquait a susciter ou à fomenter chez les nations voisines, en Ecosse, en France et dans les Pays-Bas, les discordes et la rébellion, sur la piraterie qu'elle encouragea, ou que du moins elle toléra de la part des armateurs anglais, et qui exerça sur les alliés, comme sur les ennemis , un brigandage impuni , prélude du

(1) Par exemple , deux de ses favoris , Essex et sir Charles Blonnt, jaloux l'un de l'autre, se battent en duel. Essex est blessé : Elisabeth, loin de s'en affliger, en est flattée , parce que sa beauté a été la cause de leur querelle. Elle avait alors cinquante-six ans. Mais voici le trait le pins extraordinaire de sa vanité. En 15G3, elle annonça à son peuple, par proclamation , qu'aucun des portraits qu'on avait faits jusque-là de sa personne ne rendait justice à l'original, et défendit d'en peindre ou graver de nouveaux sans sa permission, ou d'exposer les anciens en public, jusquà ce qu'ils eussent été refaits d'après une copie que son conseil allait faire paraître. Tout cela n'est que ridicule; mais voici qui est odieux. Le puritain Stubbe eut la main droite coupée , pour avoir, dans une brochure relative au mariage projeté entre la reine , alors âgée de quarante-six ans y et le jeune duc d'Anjou , hasarde quelques allusions qui blessèrent l'amour-» propre d'Elisabeth.

despotisme maritime de l'Angleterre ; sans faire crier contre elle le sang de Marie Stuart et des malheureux catholiques envoyés à l'échafaud pour des complots supposés, il manque à sa gloire d'avoir procuré à ses peuples une bonne administration de la justice, et d'avoir su comprendre la tolérance et la liberté. Dans la première année de son règne, Cecil, son principal ministre, avait substitué aux anciens magistrats, dans les juridictions inférieures, des hommes nouveaux dont l'incapacité fit définir au parlement un juge de paix comme un animal qui , pour une demi-douzaine de petits poulets, disposait d'une douzaine de lois; et Ton ne peut guère se former, de l'intégrité des hautes cours, une idée plus avantageusé , si l'on songe que les juges étaient amovibles au bon plaisir royal; que la reine elle-même était dans l'habitude de recevoir des présens, et qu'elle permettait a ses favoris et à ses dames d'en user ainsi pour intervenir dans les procès des particuliers. Quant à la liberté et à la tolérance, si leur oppression ne peut lui être originairement imputée, si elle avait reçu de ses prédécesseurs un pouvoir absolu en mal ière civile et religieuse, du moins eût-il été digne de cette grande reine de répudier cet héritage de tyrannie, et de sentir que cet état d'obéissance passive où les Tudors avaient réduit la nation anglaise, était une situation forcée, qui tôt ou tard amènerait une lutte entre le peuple et la couronne, si les rois ne prévenaient d'eux-mêmes cette crise fatale par une prudente et volontaire modération.

Cette crise inévitable se prépare. Entre les souverains et leurs parlemens , jusqu'alors si soumis , vont s'élever de violens débats, suivis d'une terrible catastrophe. Quelle fut la première origine de celte révolution? La tyrannie des Tudors.

Depuis que cette dynastie occupait le trône, la prérogative royale avait, pour ainsi dire, absorbé la constitution.

Les principaux appuis de cette autorité absolue étaient des tribunaux arbitraires qui exerçaient une juridiction sans appel.

La chambre étoilée connaissait de toute espèce de délits, d'injures, de désordres, non compris dans les limites de la loi commune. Elle infligeait à son gré toute sorte de peines, amende, emprisonnement ou punition corporelle. Les juges

dont elle était composée étant révocables , dépendaient entièrement de la cour; et quand le prince se trouvait présent, lui seul était juge; les autres n'avaient que le droit de proposer leur avis.

La cour de haute-commission, créée en 1583, jugeait du crime d'hérésie et de tout ce qui concernait la foi et le culte. Elle pouvait employer des voies illégales et odieuses pour découvrir les coupables; eu particulier, le serment ex officio, par lequel on s'obligeait à répondre à toutes les questions, fallût-il s'accuser soi-même, ou un parent, un ami intime. Les peines étaient réglées par la seule volonté des commissaires , et il n'en fallait que trois pour prononcer un arrêt.

La loi martiale était encore plus redoutable. Dans les cas de soulèvement et de troubles publics, on l'employait nonseulement contre les gens de guerre , mais contre toute autre personne. Elisabeth en ût même usage contre ceux qui apportaient des bulles de Rome , et en général des libelles étrangers et des livres défendus.

Hume prétend que le gouvernement d'Angleterre ressemblait alors, en quelque sorte, au gouvernement actuel des Turcs. Le souverain pouvait tout, excepté d'imposer des taxes. Le parlement avait conservé le droit de les accorder ou de les refuser, et il ne se montrait point prodigue de l'argent de la nation. Mais cette parcimonie même était la source de nombreux abus. Les revenus de la couronne étant trop bornés , et le parlement toujours avare de subsides , les rois suppléaient à des contributions légales par des expédiens extraordinaires, qu'ils faisaient entrer dans les droils de leur prérogative : tels étaient les monopoles, les emprunts forcés, les bienveillances, espèce de don gratuit, et cependant exigible, la purveyance (1), la garde-noble (2), les embargos sur les marchandises, etc.

(1) Par le droit de purveyance , les officiers de la couronne prenaient à discrétion pour son service , et souvent sous prétexte de son service , les provisions et les Voitures qu'ils supposaient nécessaires. Le prix en était fixé beaucoup au-dessous du prix courant; le paiement était toujours éloigné et incertain.

(2) Lorsque les biens d'une maison noble passaient à un mineur, la couronne jouissait des revenus de la succession pendant toute la minorité.

Sous Elisabeth , quelques membres des communes ayant osé élever la voix contre ces abus, cette hardiesse fut sur-lechamp réprimée (1). La popularité de la reine, son zèle pour la religion protestante , la gloire et la prospérité de son règne habile et ferme contre-balançaient dans l'opinion l'excès odieux de son pouvoir. Mais bientôt, sous une dynastie nouvelle venue d'une contrée long-temps ennemie de l'Angleterre, les réclamations contre les empiétemens de l'autorité royale deviendront plus pressantes. A chaque parlement nouveau, elles redoubleront de violence. Présentées d'abord au nom du bien public et de la liberté , elles serviront enfin à cacher les projets criminels du fanatisme et de l'ambition; elles aboutiront à la sédition, à la révolte, au régicide.

(1) Elisabeth ne voulait souffrir aucune remontrance de la part des parlemens , et professait le pouvoir absolu. Le parlement de 1566 l'ayant invitée à prendre un époux et à régler la succession , deux points sur lesquels elle avait manifesté sa répugnance, il fut dissous; et jusqu'en 1571 , la reine ne convoqua plus de parlemens. Celui de 1571 fut pareillement dissous pour avoir voulu prendre l'initiative sur des questions ecclésiastiques qu'Elisabeth prétendait avoir le droit de décider souverainement. Celui de 1572, après s'être montré par différais bills le servile instrument de la haine d'Elisabeth contre Marie Stuart , fut prorogé pour n'être rappelé que trois ans après. Dans le parlement de 1 582 , les communes ayant ordonné un jeûne et des prières publiques , reçurent une sévère réprimande par un messager de la reine, comme ayant empiété sur sa prérogative royale et sur ses droits de suprématie. Elles furent obligées de demander pardon. Elisabeth alla plus loin encore dans le discours par lequel elle mit fin à la session de 1 584 : elle y établit que « trouver quelque chose à blAmer dans le gouvernement « ecclésiastique , c'était se rendre coupable de calomnie contre la reine , « puisque Dieu l'ayant constituée chef suprême de l'Eglise, aucune hérésie, « aucun schisme ne pouvait s'introduire dans le royaume, sinon par sa « négligence. » Ainsi le pouvoir absolu marchait à front découvert. L'opposition était bannie des parlemens , et dès qu'un membre essayait de résister, il était saisi et emprisonné. La nation souffrait tout cela par une longue liabitude de servilité et par l'espèce de fascination où l'avait jetée le règne brillant d'Elisabeth. Mais le prestige allait s'évanouir et la liberté se redresser irritée et menaçante sous les Stuarts, malheureux héritiers et tristes victimes du despotisme des Tudors.

IIISTOIBE GÉNÉRALE

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