‹ Histoire générale des temps modernes, depuis la prise de Constantinople par les Turcs (1453), jusqu'à la fin de la guerre d'AmériqueChapitre 5 sur 25 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les déclamations de Luther contre la cour de Rome ne retentirent point d'abord très-fortement en France. Les ouvrages du novateur allemand n'y étaient point lus du peuple ; d'un autre coté, les erreurs dont ils étaient remplis, révoltaient les théologiens français : ils ne voyaient, ni dans les principes, ni dans les effets de la réforme qu'on leur proposait, les caractères qui auraient pu la rendre utile a l'Eglise. Le 15 avril 1521 , la Sorbonne prononça contre la doctrine de Luther une condamnation célèbre, en vertu de laquelle les écrits de ce réformateur furent brûlés par ordre du parlement. Cette doctrine étant rejetée par les théologiens , il aurait fallu des' raisons de politique bien fortes pour qu'elle fût adoptée par le gouvernement. Mais les sujets de plainte que le Saint-Siège donnait quelquefois à la France ne suffisaient pas; il n'était pas juste de se séparer de la communion romaine, parce que les papes craignaient d'avoir les Français pour voisins en Italie. D'ailleurs, il importait de ménager la cour de Rome, si l'on aspirait à des conquêtes durables et à un établissement solide au-delà des Alpes. De plus , l'esprit de la réforme était essentiellement contraire au principe des monarchies. Toutes les raisons de politique, soit intérieure, soit extérieure, concouraient donc à éloigner François Ier du luthéranisme. Cependant, quelque dangereuse que la doctrine luthérienne lui parût pour l'Eglise et pour l'état , il hésita long-temps à déployer contre les hérétiques des rigueurs que la religion et l'humanité réprouvent ,

niais autorisées alors par l'exemple de plusieurs de ses prédécesseurs, et par les lois antiques du royaume. Sa tolérance naturelle, que nourrissaient les conseils de Guillaume Petit, son confesseur, prélat doux, prudent et modéré, répugnait à appeler les supplices au secours de la vérité. Mais enûn, cédant aux instances de la Sorbonne et des parlemens, il permit l'exécution des lois cruelles qu'il désapprouvait, mais dont le nombre des sectaires qui s'accroissait insensiblement, leur audace et les profanations auxquelles ils se livrèrent contre le culte catholique, lui firent regarder l'application comme nécessaire. Un grand nombre de luthériens furent brûlés par ordre de divers parlemens. Ce fut alors une singulière position que celle de François Ier. Auxiliaire des protestans en Allemagne, il poursuivait impitoyablement dans une partie de ses sujets cette réforme qu'il ménageait au-dehofs , et qu'il honorait de sa faveur dans quelques sa vans de sa cour. Voulant se concilier l'appui de Rome contre Charles-Quint, il donnait le sang de ses sujets dîssidens pour expiation de ses alliances hérétiques. Cependant la persécution, au lieu de détruire l'hérésie, l'irritaitet la propageait; l'esprit d'innovation s'étendait en France de plus en plus , lorsque le fougueux Calvin lui vint donner une impulsion désormais irrésistible. Le voisinage de Genève, où Calvin s'était fixé, et l'alliance de François Ier avec les Suisses, fournissaient aux prédicans calvinistes des facilités pour pénétrer en France et y répandre leur doctrine , qui peu à peu y effaça le luthéranisme.

Tandis que la turbulence fanatique de ces sectaires semblait délier la sévérité des parlemens, celui d'Aix signala son zèle contre une peuplade paisible à laquelle son obscurité même aurait dû garantir l'impunité de ses erreurs. Quelques milliers de paysans vaudois, restes d'une secte fondée au douzième siècle (1160) par un marchand de Lyon, nommé Valdo, vivaient retirés dans les montagnes qui séparent le Dauphiné du Piémont, et dans quelques vallées de la Provence. Il leur restait de leurs premières opinions un éloignement pour l'église romaine, qui les rapprocha naturellement des réformés. Ils cédèrent aux instances des ministres calvinistes de Suisse qui voulaient faire avec eux une sorfe de traité d'union (1536), pour prêter à la réformation une origine plus ancienne. Le parlement d'Aix dénonça cet acte à François I" , et rendit

en 1540 un arrêt qui condamnait au feu plusieurs Vaudois, bannissait leurs familles, confisquait leurs biens, et ordonnait la destruction du bourg de Mérindol , leur principale retraite. Sur les instances de Sadolet, évêque de Carpentras, ils obtinrent du roi un sursis de trois mois, qui fut successivement prorogé jusqu'en 1545. Mais le parlement d'Aix attachait tin barbare point, d'honneur à l'exécution de l'arrêt qu'il avait rendu. A l'expiration du sursis , le baron d'Oppède , premier président, l'avocat-général Guérin , et quelques autres magistrats se hâtèrent' de mener contre la peuplade proscrite un corps de troupes commandé par le baron de La Garde, qu'avaient illustré jusque-là d'autres exploits. Quatre mille Vaudois furent tués, vingt-huit villages furent incendiés, toute cette tribu fut détruite dans cette détestable expédition. La comtesse de Cental, dont les terres avaient été ravagées et les vassaux égorgés, demanda justice à François Ier de ces violences. Le roi avait d'abord paru disposé à punir les magistrats qui avaient souillé son règne; mais le cardinal de Tournon lui ayant fait entendre que le procès des membres du parlement d'Aix donnerait une nouvelle audace à Phérésîe, il ferma les yeux sur leur conduite. Cependant le souvenir du massacre des Vaudois pesa toujours sur son âme , et en mourant il recommanda leur vengeance à «on fils. Henri 11 fit, en effet, instruire le procès des magistrats coupables au parlement de Paris; mais cette compagnie ne montra que faiblesse et que partialité. D'Oppède fut acquitté avec ses complices , excepté l'avocat-général Guérin, qui eut la tête tranchée en 1552, non comme assassin , mais comme faussaire.

Alarmé des progrès de l'hérésie, et excité par le cardinal de Lorraine, de cette célèbre maison de Guise, qui commençait alors à jouer un si grand rôle, le même prince qui ordonnait le jugement des meurtriers des Vaudois, lança , en 4551, contre les calvinistes, le rigoureux édit de Ckâteau-Briant. Cependant leur parti se fortifiait de jour en jour : un grand nombre de seigneurs , et le prince même de Condé, embrassaient leur religion; elle gagnait des prosélytes dans l'université, et jusque dans le parlement de Paris. Cette compagnie, par des interprétations atténuantes, éludait souvent l'application des édits , et la compassion ou la connivence des magistrats épargnait des hommes égarés. Le cardinal de Lorraine,

craignant les suites de cette modération , proposa de rendre les tribunaux ecclésiastiques seuls juges des crimes contre la foi, et parla même d'établir en France l'inquisition d'Espagne (1555). Le parlement s'éleva contre ce projet, et le fit ajourner par ses énergiques remontrances ; mais il fut reproduit en 1558, et les magistrats l'enregistrèrent enfin, à condition que les membres du clergé régulier et séculier seraient seuls soumis au nouveau tribunal, que les laïcs n'en seraient point justiciables , et qu'il procéderait sous l'inspection des évêques , et non comme juridiction dépendante de la cour de Rome.

Les calvinistes, malgré cet édit (1) et les auto-da-fés dont plusieurs villes furent le théâtre , croissaient en nombre et en audace. « Ils estoient si opiniastres et résolus en leur religion, « que lors mesmes que l'on estoit plus déterminé à les faire « mourir, ils ne laissoient pour cela de s'assembler, et plus on « en faisoit de punition, plus ils multiplioicnt. » (Castelnau.} Depuis plusieurs années ils avaient à Paris des réunions secrètes (2), lorsqu'en 1559 ils firent, par des actes publics, un

(1) Les édits de persécution étaient dictés soit par un fanatisme odieux, soit par une cupidité plus odieuse encore. « L'on faisoit divers jugemens de

• Tédict , et les plus politiques et zélateurs de la religion estimoient qu'il

• estoit nécessaire, tant pour conserver et maintenir la religion catholique , < (jne pour réprimer les séditieux qui s'efforçaient , sous couleur de reli-

• gion , de renverser Testât politique du royaume , et afin que la crainte du « supplice retrancliast la secte par la racine. Les autres , qui n'avoient soin « ny de la religion , ny de Testât , ny de la police, estimoient aussy Tédict « nécessaire, non pas pour exterminer du tout les protestans, car ils ju- « geoient que cela pourrait estre cause de les multiplier, mais que ce seroit

• un moyen de s'enrichir par les confiscations des condamnez , et que le « roi se pourroit acquitter de quarante et deux millions de livres qu'il de-

• voit , et Êiirc fonds aux finances , et , outre ce , contenter ceux qiû detnan- « doient récompense des services qu'ils avoient faits à la couronne , en quoy « plusieurs mettaient leur espérance. » (Mém. de Castelnau.)

(2) Le parti catholique était très-dominant dans cette ville. La Noue expose ainsi les raisons qui empêchaient à Paris le protestantisme de prévaloir. « Chacun sçait qu'en cette ville est le siège de la justice , qui a une

• merveilleuse authorité. Et comme la faveur d'icellc eust lieaucoup servi à

• ceux de la religion , aussi la desfaveur leur apportait grande nuisance. « Cependant tout ce sénat et sa suite se monstra tousjours ennemy capital ■ d'iccux, excepte très peu. Le clergé, qui en ceste cité est très puissant « et révéré , enrageoit de voir en public choses qui le touchoient si au vif,

imprudent essai de leurs forces. Ils s'attroupèrent au Prë-aux- Clercs y et formèrent une procession qui , précédée et suivie de gentilshommes armés, traversa la capitale en chantant les psaumes de Marot. Le roi ordonna des informations sur ce tumulte. Quelques membres du parlement, et principalement Anne Dubourg , conseiller-clerc , ayant manifesté hautement dans la discussion des sentimens favorables à l'hérésie, furent arrêtés par ordre du roi , qui n'avait pas craint de venir à la séance jouer le rôle d'inquisiteur, et on instruisit leur procès. Les protestans formaient déjà un état dans l'état. A la nouvelle de l'arrestation des conseillers, les minisires et députés des églises réformées de r Ile-de-France , de la Normandie, de l'Orléanais , de l'Aunis et du Poitou se réunirent dans le faubourg Saint-Germain, et y tinrent leur premier synode national. Après avoir rédigé en quarante articles les constitutions propres a maintenir l'union et la discipline entre leurs sociétés éparses et indépendantes les unes des autres, ils sollicitèrent l'intercession de plusieurs princes d'Allemagne en faveur des prisonniers. Mais le roi , irrité de voir ses sujets s'assembler et délibérer sans son ordre , et recourir à la protection des étrangers, n'en fut que plus animé contre les magistrats arrêtés, et enjoignit de suivre leur procès avec rigueur.

Tel était l'état de la France à la mort de Henri II (1559). Une secte dangereuse avait pris insensiblement racine et consistance dans le royaume. Un gouvernement faible, ne pouvant la contenir, essayait de l'épouvanter. Mais déjà elle méditait une résistance ouverte et réglée ; elle avait des chefs ambitieux et puissans, qui voulaient faire servir l'indépendance reli-

« et sous main brassoit mille pratiques à lcncontre. Le corps de la maison « de ville , craignant les altérations qu'il estimoit provenir de la diversité de « religion , s'eflbrçoit aussi de la bannir ou reculer. A cestc mesinc lin ten- « doit aussi la pluspart de l'université , et quasi tout le bas et menu peuple,

« avec les partisans et serviteurs des princes et seigneurs catholiques

« Quant à la force nerveuse et assurée de quoy ceux de la religion faisoieut « es'at , elle consistoit en trois cents gcutilsliommcs et autant de soldats ex- « périinentez aux armes ; plus, en quatre cents eseholiers et quelques l>our- « geois volontaires sans expérience. Et qu estoit-ce que cela contre un « peuple comme infini , sinon une petite mouche contre un grand élé- « pliant? » ( Ment, de François de La Noue, chetp. IL )

DBS TEMPS MODERNES. 155

gieuse à leurs projets d'indépendance politique. L'épuisement des finances et les désordres de l'administration favorisaient merveilleusement ces espérances séditieuses , qu'en d'autres temps un gouvernement plus ferme et moins nécessiteux eût confondues sans le secours des supplices. L'orage, qui s'amassait depuis long-temps , devait enfin éclater sous un prince de seize ans, également débile de corps et d'esprit : l'ambition (1) et le fanatisme allaient livrer la France à quarante années de calamités.

SECTION PREMIÈRE

Règne de François II (1559—1560).

Lors de l'avènement de François II, trois factions divisaient la cour : 1° celle des princes du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et Louis, son frère, prince de Condé, l'un et l'autre mécontens depuis long-temps d'être écartés des affaires , et de ne point jouer le rôle ou semblait les appeler leur naissance; 2° celle des Montmorency, dont le chef, par ses longs services et par sa dignité de connétable , se croyait en droit de prétendre au gouvernement de l'état; 3° enfin , celle des princes lorrains qui, déjà puissans sous le dernier règne, espéraient désormais, par le moyen de la jeune reine, leur nièce, captiver entièrement le nouveau prince, et s'emparer de toute l'autorité. La reine-mère, Catherine de Médicis, pouvait seule balancer leur crédit ; mais ils la gagnèrent

(1) L'ambition et l'esprit de faction paraissent avoir été le mobile du plus grand nombre. « Avec la couleur de ces religions , dit Castelnau , se « mesloient les factions par toute la France , qui ont suscité et entretenu les « guerres civiles de ce royaume , lequel , depuis , a esté exposé à la mercy « des peuples voisins et de toutes sortes de gens qui ont exercé les plus « détestables cruautez qu'il es toit possible d'inventer. De façon qu'en moins « de douze ou quinze ans Ton a (ait mourir, à l'occasion de ces guerres civi- « les , plus d'un million de personnes de toutes conditions , le tout sous prë- « texte de religion et de l'utilité publique, dont les uns et les autres se « couvroient. Et encore qu'il y e.i eust quelques-uns poussez et induits à « prendre les armes pour la deffense d'icellc religion et la conservation de • Testât, neantmoins le nombre de ceux-ci n'estoit pas grand. [Castelnau, liv. /, chap. FI.)

150 HISTOIRE GÉNÉHALB

par des déférences et par des promesses , et restèrent maîtres des affaires. Quelques édits sages et utiles furent les prémices trompeuses de leur administration. Ils révoquèrent toutes les aliénations du domaine; ils renouvelèrent l'ancienne ordonnance qui portait qu'une place étant vacante dans les tribunaux de justice, les juges présenteraient trois candidats , parmi lesquels le roi choisirait. En môme temps , moins pour recourir aux lumières de deux hommes qui jouissaient de l'estime publique, que pour s'autoriser de la renommée de leurs talens ou de leurs vertus , ils rappelèrent au conseil le cardinal de Tournon et le chancelier Olivier , tous deux ministres sous François Ier, et supplantés sous Henri II par des créatures de Diane de Poitiers. Enfin, pour se faire des partisans, ils distribuèrent avec profusion les pensions , les bénéfices et les dignités; ils prodiguèrent surtout, et par cela même avilirent l'ordre de Saint-Michel, oubliant que les marques d'honneur sont la monnaie de l'état, qu'il ne faut ni hausser ni baisser à l'excès. Mais ils ne tirèrent pas de cette multiplication des grâces tout le fruit qu'ils en attendaient; en gagnant les uns, ils mécontentaient les autres. Leur avidité n'irritait pas moins que l'injuste et arbitraire répartition de leurs faveurs. Le cardinal de Lorraine acheva d'aigrir les esprits par une dureté révoltante et inouïe. La cour était à Fontainebleau, et la ville remplie de personnes qui venaient présenter des demandes au roi ou à ses ministres. Soit fatigue de ces importunités, soit crainte de quelque complot, le cardinal fit planter une potence auprès du château, et publia à son de trompe une ordonnance par laquelle il était enjoint a quiconque était venu pour solliciter une grâce, de sortir de Fontainebleau dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être pendu. La noblesse qu'il avait déjà irritée par le licenciement des vieilles» bandes et par la création de corps en partie composés d'Italiens et d'Allemands plus dévoués à ses intérêts, frémit de ce nouvel outrage, et ne respira plus que la vengeance.

Dans ce temps-là, le supplice d'Anne Dubourg, dont le procès s'était poursuivi sous le nouveau règne , et qui mourut avec la fermeté d'un martyr, exaspéra les calvinistes, dont le fanatisme s'était récemment signalé par l'assassinat du président Minard, qui, récusé par Dubourg, avait cependant continué de siéger parmi ses juges. Les réformés avaient à

leur tête l'aîné des Châlitlon, plus connu sous le nom d'amiral de Coligny, un de ces hommes persévérons , opiniâtres, inébranlables, qui sont Famé et la force d'un parti. D'abord ami du duc de Guise, il était devenu son ennemi irréconciliable par rivalité de gloire , d'intérêts et de religion. Témoin des dispositions violentes des protestons, Coligny entreprit de les soulever contre un ministère odieux. Ses deux frères, d'Andelot, colonel-général de l'infanterie française, et le cardinal de Chatillon , nouveau converti à la réforme après avoir exercé l 'office d'inquisiteur, concoururent avec zèle à ses desseins^ Le roi de Navarre par timidité, le connétable par principes de fidélité à son culte et à son roi , refusèrent d'entrer dans le complot.

Mais le prince de Condé se lia étroitement avec l'amiral , et, de concert avec lui, organisa la fameuse conjuration d'Amboise. Il s'agissait d'arracher le jeune roi des mains de ses ministres , de les arrêter eux-mêmes , et de leur faire leur, procès. Jean de Bari, seigneur de La Renaudie, fut choisi pour chef apparent de l'entreprise , et chargé de conduire le mouvement. C'était un homme remuant et actif, qui, sans cesse parcourant les villes principales du royaume, était devenu l'agent général des églises calvinistes. Il convoqua à Nantes tous les gentilshommes , ses correspondons (1er février 1560), leur représenta la nécessité de s'armer contre la tyrannie des Guises, qu'il peignit comme les auteurs de la persécution des calvinistes , de la disgrâce des grands , de l'exil des princes, de la ruine des peuples, comme les ennemis du roi même, dont, la vie, disait-il, était en danger entre leurs mains. 11 rassura les scrupuleux et les timides en leur montrant des décisions de jurisconsultes et de théologiens qui déclaraient son entreprise urgente , indispensable et sainte , et en insinuant que le prince de Condé se mettrait à leur tête au moment de l'exécution. Enfin, pour écarter l'idée de rébellion , il protesta qu'il ne dirait et ne ferait jamais rien contre le roi, contre la reine sa mère, contre les princes ses frères ou ses parens; et il invita les assistans à jurer avec lui qu'ils défendraient jusqu'au dernier soupir la majesté du trône, l'autorité des lois et la liberté de la patrie, également attaqués par les princes lorrains. Tous répétèrent ce serment, en se promettant un profond secret et une inviolable fidélité.

Après avoir réglé la manière dont les levées nécessaires devaient être faites, et fixé pour le jour de l'exécution le 1 5 mars , et pour le lieu Blois, où la cour serait alors, ils se séparèrent, et chacun partit pour la province qui lui était assignée.

Bientôt, par des enrôlemcns secrets et rapides, ils ont mis sur pied une armée. Déjà, de toutes les parties du royaume, elle s'avance par petits détachemens, qui doivent se réunir sous les murs de Blois. Il est convenu que le prince de Condé, suivi de ses gentilshommes, se rendra dans cette ville pour aider du dedans les mouvemens du dehors. Mais, soit que les mouvemens des conjurés n'aient pu échapper aux nombreux aifidés que les Guises tenaient à leurs gages dans tout le royaume, soit que, effrayé de la témérité de l'entreprise ou ébloui des récompenses qu'il se promettait de sa trahison, l'avocat protestant Avenelles , dont La Renaudie se croyait sûr et à qui il s'était confié à Paris, ait donné les premiers indices du complot, la cour en eut connaissance. Loin de s'effrayer de la conjuration, Guise veut qu'on s'en applaudisse, et qu'en prenant des précautions pour s'en garantir, on la laisse éclater. Ainsi, les protestans seront saisis en pleine révolte; on connaîtra, on punira leurs chefs, on étonnera leur parti par un grand exemple de sévérité. Blois étant trop exposé à un coup de main, la cour se transporte au château d'Amboisc; on arme tous les gentilshommes voisins , on tire à la hâte des secours d'Orléans , de Tours , de Bourges et de Poitiers. Le prince de Condé, Coligny et d'Andelot sont mandés auprès du roi , mais sans aucun signe de défiance : quels que soient leurs projets, ils serviront d'otages. Bien plus, le duc de Guise les fait contribuer a la défense du château , et leur assigne des postes , oii, sans nuire à la cour, ils seront forcés de nuire, au moins indirectement, à leurs amis.

Cependant la nouvelle du transport de la cour à Amboise ne déconcerte point La Renaudie. L'attaque, ûxée au 15 mars, est seulement différée d'un jour. Dans l'intervalle , une seconde trahison consomme la ruine des conjurés. L'un d'eux, Lignières, va révéler au duc de Guise les mesures , les dispositions et les forces de ses compagnons. Dès-lors , Guise peut diriger ses coups avec assurance. La Renaudie, s'avancant à travers la forêt de Château-Renaud, est surpris par un corps de troupes supérieur au sien : il est tué dès le premier choc. Ses

amis consternés se dispersent, et tombent d'embuscade en embuscade. De toutes parts on les mène prisonniers au château. Le duc de Guise paraît d'abord disposé à la clémence. Nommé une seconde fois lieutenant-général du royaume , il cède aux instances du chancelier Olivier , et fait rendre, le 48 mars, un édit par lequel le roi accordait une amnistie générale aux rebelles , à condition qu'ils déposeraient les armes. Mais , soit que les conjurés, qui fuyaient au hasard, n'eussent pas connaissance de cet édit, soit qu'ils y vissent un piège , plusieurs d'entre eux osèrent revenir sur leurs pas pour attaquer le château d'Amboise. Ils succombèrent presque tous les armes à la main, plus heureux en cela que ceux de leurs compagnons qui avaient été pris dans la première attaque. En effet, cette seconde tentative fut le signal des exécutions les plus barbares. L'amnistie fut révoquée , et les prisonniers pendus aux murs du château, ou noyés dans la Loire. Compromis par quelques aveux des chefs, le prince de Condé fut arrêté (1). Admis à se justifier dans une assemblée so^iennelle , en présence de toute la cour et des ambassadeurs étrangers, il s'avança fièrement, et, après avoir exhalé des plaintes plus amères que légitimes : S'il est ici, dit-il, un homme assez audacieux pour m'accuser d'avoir conjuré contre kroi, je déclare que, renonçant au privilège de mon rang, je suis prêt à te démentir par un combat singulier» Et moi , reprit le duc de Guise, que ce défi semblait regarder, et qui, faute de preuves complètes, avait blâmé cette poursuite, je ne souffrirai pas qu'un si grand prince soit noirci d'un pareil crime, et je le prie de me prendre pour second. Une telle démarche décidait la question : le prince de Condé fut tenu pour sujet fidèle, et mis en liberté. Il se retira à la Fertésous-Jouarre, emportant avec lui le désir de venger ses amis, dont le supplice, avant sa délivrance, avait souillé ses yeux

(1) Selon Castelnau , cette arrestation fut impolitique. « Si le cardinal « de Lorraine , qui vouloit faire coguoistre son zèle pour la religion catholi- « que , cust pu dissimuler que le prince de Condë avoit eu part à la conju- 1 ration , et qu'il n'en eust jamais esté inquiété , comme le duc de Guise " estoit de cette opinion , les protestans n'eussent peut-être pas trouvé un

• prince du sang pour leur chef, qui fut cause d'un merveilleux change-

• ment par tout le royaume. »

et ceux de toute la cour, forcée, comme lui, d'assister à ce spectacle. Une femme avait troublé cette horrible féte par sa douleur et par de sinistres présages : c'était Anne d'Esté , duchesse de Guise, et petite-fille, par sa mère, du bon roi Louis XII. Eperdue et saisie d'effroi, elle s'était éloignée en sanglotant. La reine-mère la suivant, et lui demandant la cause du saisissement qu'elle éprouvait : Ah! Madame, s'était-elle écriée, une telle vue déchire Vâme! Combien de vengeances se préparent! Combien de sang va couler encore! Que Dieu sauve vos fils et les miens !

, Le chancelier Olivier fut comme la dernière victime de la conjuration d'Amboise : il mourut de chagrin de ces cruautés , auxquelles il n'avait pu s'opposer. 11 fut remplacé par Michel de l'Hôpital 9 magistrat intègre, orateur éloquent, philosophe austère et religieux , un autre Caton le censeur , avec sa grande barbe blanche, son visage pasle, sa façon grave, ministre sage et éclairé, l'homme le plus capable de sauver l'état dans ces temps difficiles, si l'état avait pu être sauvé. Il dut son élévation à Catherine de Médicis, qui voulait, dit-on, s'appuyer de ses conseils contre la puissance des Guises. L'Hôpital se souvint toujours, avant tout , de ce qu'il devait à la patrie.

Après les massacres d'Amboise, les Guises , comme effrayés de leur victoire, avaient commencé à modérer la rigueur des édits contre les calvinistes ; il avait été ordonné qu'on punirait seulement ceux qui se rendraient coupables de violence et de sédition. Mais, le premier étonnement dissipé, le cardinal de Lorraine se livra de nouveau aux transports aveugles de son zèle : l'inquisition mitigée , établie en France sous le règne précédent, ne lui suffisait pas; il la voulait telle qu'elle était alors en Espagne. L'Hôpital, non-seulement détourna ce fléau, mais pour obtenir l'abolition du tribunal déjà établi, il consentit à interdire aux juges séculiers, par Yédit de Romorantin , la connaissance du crime d'hérésie , et à l'attribuer aux seuls évêques. Quoique cette juridiction fût préférable à celle de l'inquisition, la sévérité des peines dont l'édit menaçait les hérétiques, leur inspirait des senlimens de révolte; ils se soulevèrent, ou du moins se liguèrent en Normandie, en Provence, en Dauphiné. Dans ces circonstances, le chancelier de l'Hôpital, se flattant de pouvoir rapprocher les deux partis par des concessions réciproques, et de pré-

venir ainsi les calamités qui se préparaient , convoqua une assemblée de notables à Fontainebleau (2 août), pour chercher des remèdes aux divisions intestines.

Cette assemblée parut un piège aux Bourbons que les Guises y avaient fait appeler. Le prince de Condé se réfugia en Béarn auprès du roi son frère, et tous deux imaginèrent des prétextes pour ne pas se rendre à Fontainebleau. Le connétable et l'amiral y vinrent, mais chacun avec une escorte de sept à huit cents gentilshommes. Les espérances de l'Hôpital pour la conciliation des partis furent trompées. A peine eut-il ouvert l'assemblée par un éloquent discours sur les moyens d'établir une paix durable , que l'amiral , se déclarant ouvertement le chef de la religion nouvelle , présenta au nom des protestant une requête par laquelle ils demandaient le renvoi de la garde du roi, la convocation des états-généraux, une entière tolérance et la liberté d'avoir des temples. Le duc de Guise l'interrompit, et fit observer que celte requête n'était revêtue d'aucune signature : Elle sera bientôt, répondit Coligny, signée par dix mille personnes. — Et moi, répliqua le duc, j'en présenterai une contraire que cent mille hommes signeront de leur propre sang. Ainsi ce fut dans cette assemblée convoquée pour la paix , que , par la bouche de leurs chefs t les deux partis qui divisaient la France se portèrent le défi de guerre. L'Hôpital, n'ayant point réussi à les rapprocher, obtint cependant que les états-généraux, dont il espérait plus de modération, seraient tenus à Orléans, et qu'en attendant, les poursuites contre les protestans seraient suspendues.

Ces états oii les Guises étaient assurés de la majorité, étaient, à l'insu du chancelier, un piège qu'ils tendaient aux Bourbons , pour les attirer à Orléans sous prétexte des états , et se rendre maîtres d'eux et de leurs amis. Le prince de Condé ourdissait incessamment de nouvelles trames , sur lesquelles les Guises avaient les yeux ouverts ; mais ils se gardèrent bien de les divulguer. Feignant la plus profonde sécurité, ils semblèrent n'avoir plus d'autre pensée que celle des états-généraux, qui devaient s'ouvrir à Orléans. Ils y mandèrent les Bourbons, leur promettant sûreté entière. Les deux princes se mirent en marche, malgré les avis alarmans qu'ils recevaient de toutes parts. Mais, arrivés a Orléans , le sombre accueil du roi et de la cour leur annonce le sort qui les attend.

162 HISTOIRE GÉNSRÀIE

Bientôt le roi de Navarre est gardé à vue, le prince de Condé est mis en prison , et des commissaires sont nommés pour le juger comme rebelle. La conjuration d'Amboise, les complots obscurs qui l'ont suivie, la profession ouverte que fait le prince de la religion réformée , sont des griefs suffisans pour fonder une condamnation capitale. Les Guises, malgré les réclamations du prince , qui prétend être jugé , selon le privilège de sa naissance , par le parlement de Paris, assisté de la cour des pairs , pressent le procès , qui s'instruit avec une effrayante célérité. En6n , au gré de leurs vœux , la sentence de mort est rendue, et l'exécution fixée au 10 décembre, jour de l'ouverture des états. Intrépide et résigné, le prince se prépare au supplice. Tout à coup la nouvelle se répand que le petit toi , languissant depuis un mois , touche à sa dernière heure : il expire en effet le 5 décembre (1 ). Sa mort décon- . certe les Guises et sauve le prince de Condé.

SECTION II

Depuis l'avènement de Charles IX jusqu'au traité de Saint-Germain

Charles IX n'ayant que dix ans lorsqu'il succéda à son frère, Catherine de Médicis s'empara du gouvernement. Cette prin-

(1) Ce fut une circonstance heureuse pour les protestans que la mort de ce jeune prince , dont la faiblesse abandonnait aux Guises l'exercice du pouvoir suprême. U parait que ces hommes violens et audacieux méditaient contre le calvinisme un vaste* plan de persécution , lorsque , par la mort de François II , le gouvernement passa entre les mains de Médicis. a Beaucoup « de catholiques , dit Castelnau , estimèrent lors , que si la puissance du duc « de Guise et de ses frères eust continué armée de celle du roy, comme elle « avoit esté, les protestans eussent eu fort ù faire : car l'on avoit mandé « tous les principaux seigneurs du royaume , officiers de la couronne et che- « valiers de l'ordre , pour se trouver en la dicte ville d'Orléans , le jour de « noël, à l'ouverture des estats, pour leur faire à tous signer la confession de la « foy catholique en présence du roy et de tout le chapitre de l'ordre, ensem- « ble à tous les conseillers du conseil privé , maîstres des requestes, et offi- « ciers domestiques de la maison du roy, et à tous les députez des estats. « Et la mesme confession devoit estre publiée par tout le dict royaume , « afin de la faire jurer à tous les juges , magistrats et officiers , et enfin à « tous les particuliers de paroisse en paroisse; et , à faute de ce faire , l'on

cesse artificieuse entreprit de ménager, ou plutôt de tromper tous les partis , pour se servir des uns contre les autres. Elle se rapprocha du roi de Navarre, à qui elle promit le titre de lieutenant-général du royaume. Le prince de Condé sortit de prison, et fut déclaré innocent par un arrêt du conseil privé. Les Guises , dont la mort de François II et le départ de Marie Stuart pour l'Ecosse, semblaient devoir abattre la puissance, non-seulement restèrent a la cour, mais s'y maintinrent même en crédit. Le connétable, naguère disgracié, reçut un message qui lui annonçait son rappel. D'un autre côté , la reine-mère affectait de consulter l'amiral avec tous les signes de la plus aveugle déférence. Telle était la situation équivoque de la cour., lorsque les états s'ouvrirent à Orléans le 1 3 décembre 1 560.

11 semblait que le premier objet de leurs délibérations dût être la formation de la régence ; mais M édicis se garda bien de mettre en question un droit qui lui était garanti par les anciens usages de la monarchie. Elle fit publier un règlement par le- . quel le roi son fils lui donnait non le titre , mais l'autorité de régente, sous la condition vague et illusoire de prendre sur toutes les affaires l'avis du roi de Navarre , premier prince du sang. Après quelques réclamations des états sur le droit qu'ils prétendaient avoir de régler le gouvernement dans les minorités, on s'occupa du culte et des finances. Les trois ordres parurent disposés à s'accorder sur le premier objet. Le vœu de modérer les peines contre les protestons fut généralement exprimé ; mais la discussion sur les finances présenta plus de difficultés. Depuis la mort de François Ier, qui avait laissé dans le trésor dix-sept cent mille écus , fruit de ses tardives économies , le capital des dettes de l'état s'était élevé à la

« y devoit procéder par saisies, condamnations, exécutions , bannissemens « et confiscations. Et ceux qui se repentiroient et abjureroient leur religion « protestante , dévoient estre absous. Tellement que sy le roy ne fust mort « si tost , Ton prévoyoit qu'en peu de temps le mal , n'estant encore qu'à « sa naissance , eust été bientôt estouffé ; et ceux de cette opinion nouvelle , « estans réduits à l'extrémité , eussent eu plus à faire à combattre contre les « juges ou à demander pardon , qui faire la guerre en la campague. » ( Liv. II, cliap. xh. ) — Pierre de L'Estoile remarque dans ses Mémoires , pour les amateurs de petits rapprochemens, que François II mourut , ayant régné dix-sept mois dix-sept jours et dix-sept heures , et étant âgé de dixsept ans.

104 HlSTOtRB GENERALE

somme de quarante-trois millions, et l'intérêt était «lors de douze pour cent (4). Henri H avait prodigué les trésors de l'état à la duchesse de Valentinois, au connétable de Montmorency, au maréchal de Saint-André , et a quelques autres favoris. On accusait, quoique avec moins de raison, le duc de Guise de s'être considérablement enrichi pendant son ministère. Ses ennemis l'attaquèrent indirectement, en faisant

(1) « Toutes ces grandes debtes furent faites en moins de douze ans, pen- « dant lesquels on leva plus d argent sur les sujets que Ton n'a voit fait de « quatre-vingts ans auparavant , outre le domaine qui estoit presque tout « vendu. Plusieurs des députez furent d'advisque l'on devoit contraindre « ceux qui avoient manié les finances depuis la mort du roy François Ier a « rendre compte , et répéter les dons excessifs faits aux plus grands. Mais « cela fut pour lors rabattu , parce que ceux qui estoient comptables estoient « trop puissante. » ( Mém. de Caste In au , liv. III , chap. h. ) « Ils estoient « quatre qui le dévoroient ( Henri II ) comme ung lion sa proye , jusques

* à ravir ce qu'il a voit donné à ses domestiques pour en pourvoir les leurs : « sçavoir, le duc de Guise , Claude , qui avoit six enfàns qu'il fit très-grands ; « le conncstablc avec les siens ; la duchesse de Valentinois a v ce ses filles et « gendres; et le mareschal de Saint-André, qui estoit entouré de grand « nombre de nepveux et d'aultres parens tous pauvres, et luy-mesme « qu'il fàlloit agrandir. » {Mémoires de Vieillcville , liv. II , chap. x. )

Il se tint aussi vers ce temps-là deux assemblées des états de la Langue d'Oc , pour aviser au moyen de réparer le désordre des finances. On voit dans les Mémoires d'Achille Gamon , avocat et consul d'Annonai , que dans l'assemblée de Montpellier (1560) , il fat proposé, au nom du tiers-état, de vendre tous les biens du clergé pour acquitter les dettes contractées sous les règnes précédens. « Le sujet de ces assemblées étoit l'acquit des « dettes du roi , qu'on disoit monter à plus de quarante-deux millions , « et dont le clergé de France offiroit d'acquitter dix-sept. Cette offre fut « proposée dans l'assemblée , et approuvée de la noblesse ; mais Terlon , « avocat et capitoul de Toulouse , qui portoit la parole au nom du tiers- « état , dit que l'expédient le plus prompt étoit de prendre tout le temporel « de l'Eglise , en réservant aux bénéficiera les maisons et les terres adjacen- « tes de leurs bénéfices , et une pension équivalente aux revenus de ces « derniers , que |e roi leur assignerait sur les bonnes villes du royaume. « Cette proposition fut vivement rejetée par l'évéque d'Usez , aussi bien que « les plaintes que Chabot , avocat de Nimes , à qui l'audience fut d'abord « refusée , et ensuite accordée à cause des clameurs et murmures du peu- « pie , fit à l'assemblée contre les ecclésiastiques , sur lesquels il requit « qu'on fit tomber les charges de la province.... La crainte d'exciter une

* sédition parmi le peuple empêcha les prélats, les barons et les autres qui « composoient l'assemblée des états, de faire arrêter cet avocat. » ( Mémoires d'Achille Gamon. )

demander par Tordre de la noblesse la restitution de toutes les sommes qui avaient été illicitement perçues sous les deux règnes précédens. Cette proposition fit éclater de si violens orages , que le chancelier suspendit l'assemblée le 31 janvier 1561 , en l'ajournant au mois de mai de la même année.

Dans cet intervalle , la conformité d'intérêts , autant que le zèle religieux, rapprocha le maréchal de Saint-André , le connétable de Montmorency et le duc de Guise, et forma entre eux la fameuse ligue connue sous le nom de triumvirat. Conclue sous les auspices de l'ambassadeur d'Espagne , elle avait pour chef invisible Philippe II , qui % sous prétexte des dangers que la religion catholique courait en France , commença dèslors à se mêler des affaires de ce royaume, et à y fomenter secrètement l'anarchie et les factions. H y eut alors deux partis bien distincts, celui des triumvirs avec les catholiques , celui des mécontens avec les réformés. L'Hôpital s'efforçait de leur inspirer des sentimens de paix et de concorde. « Os- « tons , leur disait-il , ces mots diaboliques , noms de factions « et de séditions : Luthériens, Huguenots, Papistes; ne chan- « geons le nom de chrestiens. * Mais leur animostté suscitait des obstacles sans cesse renaissans à son plan de tolérance. Les calvinistes réclamaient la. liberté de conscience; leurs adversaires demandaient contre eux la peine de mort. Le chancelier prit un moyen terme dans Yédit de juillet (1 561 ) , qui déclarait illicites toutes les assemblées religieuses des proies tans, mais qui ne les punissait plus que du bannissement, en laissant ces délits sous la juridiction ecclésiastique (1 ).

(t) « Cet édict estant publié ès cours de parlement, esraeut beaucoup « d'esprits qui estoient contraires aux protestans : beaucoup de politiques

■ toutesfois estimoient, comme les affaires estoient disposées, qu'il estoit « nécessaire pour avoir la vrayepaix... attendu qu'une grande partie des « seigneurs et de la noblesse du royaume fàvorisoient la religion nouvelle , « comme le roy et la reyne de Navarre, le prince et la princesse de Condé, « l'admirai de Chastilkm , d'Andelot , son frère , colonel de toute l'infante- « rie françoise , le cardinal de Cliastillon , et avoient les dicts protestans le « duc de Nemours , pair de France , et le duc de Longueville pour amis ;

■ et le chancelier de l'Hospital leur estoit du tout favorable , et plusieurs

• évéques que le pape excommunia. Outre ce , les autres magistrats, menus

• officiers et peuples de toutes qualitez , qui inclinoient à cette religion , « estoient en beaucoup plus grand nombre que Ton ne pensoit. D'autre

1(>6 HISTOIRE GENERA Lit

Quelque temps après , les états-généraux se rouvrirent â Pontoise( 1er août ), mais réduits à un très-petit nombre de députés. Ils confirmèrent l'autorité de la reine comme régente, et nommèrent le roi de Navarre lieutenant-général du royaume. Ils écartèrent la proposition de revenir sur les dons faits par Henri II et François Ier, et proposèrent d'acquitter les dettes de l'élat aux dépens des gens de main-morte, en prenant les trois quarts du revenu des bénéfices de douze mille livres et au dessus, la moitié de ceux de trois mille livres, le tiers de . ceux de mille , et le quart de ceux de cinq cents ; en ôtant aux ordres religieax tout ce qu'ils possédaient au delà de ce qui était nécessaire pour la subsistance de leurs communautés, et en aliénant ces biens dont la vente était présumée devoir produire cent vingt millions. La noblesse supplia aussi le roi de supprimer les juridictions ecclésiastiques et de lés réunir au domaine. Enfin , on demanda la révocation du dernier édit, qui défendait les prêches des protestons. Le clergé conjura la tempête que suscitait contre lui la jalousie de ses richesses par l'offre d'un subside considérable qu'il s'engageait à payer pendant six ans. Alors les états furent congédiés , et de Pontoise la cour se rendit au concile ou colloque de Poissy. Dans le dessein de terminer les dissensions religieuses , ou plutôt de balancer les partis l'un par l'autre, en paraissant flotter entre eux , la reine-mère avait proposé cette assemblée , où les théologiens des deux cultès furent appelés à exposer leurs

« part , les princes et peuples voisins , hormis l'Espagne et l'Italie, estaient « presque tous protestons , comme la plus grande part de l'Allemagne y « l'Angleterre, l'Ecosse, Danemarck, Suède, Bohême, et la meilleure « partie des cantons des Suisses et les ligues des Grisons. Je sçay que plu- « sieurs bien exercez aux a fia ires d'estat diront que pour sauver un corjis « il faut couper les membres inutiles et pourris. Cela est vray, quand il n'y « a que les jambes ou les bras, ou quelque autre membre moins important. « Mais quand la maladie est venue au cœur, au foye , au cerveau ou autres « parties nobles et principales, il n'est plus question en ce cas d'user de « sections.... Donc, puisque l'on n'a voit rien pu gagner en France contre « les luthériens par le feu et par la mort et autres condamnations trente ans « durant, mais au contraire qu'ils s'estoient multipliez en nombre infiny, « il estoit expédient de tenter une autre voye , et essayer si l'on gagneroit « quelque chose de plus par la douceur. » ( Mémoires de Castelnau, liv. III, chap. m. )

DBS TEMPS MODERNES. 167

doctrines en présence du roi et de la cour. Mais après de vives et inuliles controverses, le colloque fut dissous, sans avoir rien produit qu'un redoublement d'inimitié.

La reine-mère chercha d'autres moyens d'intimider les triumvirs, dont la ligue venait de se fortifier par l'accession du roi de Navarre. Pendant les conférences de Poissy, les Guises avaient attiré dans leur parti ce faible prince, qui, séduit par l'espérance de recouvrer son patrimoine dont l'ambassadeur espagnol lui promettait, au nom de Philippe II, la restitution ou du moins l'échange contre l'île de Sardaigne, devint l'allié des plus mortels ennemis de sa maison. Dès-lors, Catherine de Médicis , dont le principe était qu'il faut diviser pour régner,, crut ne pouvoir contenir une faction trop redoutable, qu'en fortifiant le parti opposé : elle protégea plus ouvertement les calvinistes. Dans une assemblée de notables , tenue à Saint-Germain, elle donna l'édit de janvier (1562), qui accordait aux protesta ns la liberté de leur culte, à condition que leurs réunions auraient lieu seulement dans les faubourgs, et non dans l'enceinte des villes. Les catholiques, indignés du triomphe des réformés , appelèrent à leur secours le duc de Guise, qui, depuis l'assemblée de Saint-Germain, s'était retiré dans ses terres. Il partit de Joinville avec un nombreux cortège de gentilshommes, de pages, de gendarmes et de domestiques armés. Comme il passait à Vassy (10r mars) , petite ville de Champagne, quelques personnes de sa suite insultèrent les protestans qui célébraient leur office dans une grange du faubourg. Les injures amènent les voies de fait. Leduc, étant accouru pour rétablir l'ordre, est grièvement blessé d'une pierre dans le tumulte; son sang coule. A cette vue, ses gens, qu'il ne peut contenir, tombent avec une nouvelle fureur sur les calvinistes , et en immolent plus de soixante. Aussitôt toutes les chaires du royaume retentissent du massacre de Vassy (1). Les prédicateurs catholiques nomment le duc de Guise un nouveau Moïse, un nouveau Jéhu , qui a consacré ses mains dans le sang des impies, tandis que les mi-

(I) Des historiens contemporains, les uns appellent cet événement le massacre ou Y exécution, les autres Y accident de Vassy, selon l'opinion à laquelle Us appartiennent.

nistres protestans tonnent contre l'insigne méchanceté de ce nouvel llérode, de ce vrai suppôt de l'enfer* Objet d'admiration pour les uns , d'exécration pour les autres , il entre dans Paris en triomphe, accompagné du maréchal de Saint-André et du connétable de Montmorency (1). La reine -mère, désespérant désormais de faire tête au triumvirat , se retire à Fontainebleau avec son fils. Mais il importe aux triumvirs d'être maîtres de la personne du jeune roi, pour agir au nom du souverain, et de légitimer ainsi les projets qu'ils méditent. Prévenant leurs ennemis, ils enlèvent Charles et sa mère à Fontainebleau, et les ramènent à Paris.

Catherine sollicite le prince de Condé ae venir la tirer de captivité. Ce motif spécieux colore la rébellion. Le prince convoque les religionnaires, qui s'empressent d'accourir à sa voix. D'après l'avis de Coligny , qui lui conseille d'établir une ligne de défense sur la Loire, il court s'emparer d'Orléans, la ville que, durant tout le cours des guerres civiles, les deux partis regardaient par sa situation comme la plus importante après la capitale, et qu'ils se disputèrent opiniâtrement. La reine-mère , par ses intrigues , par des ordres secrets adressés aux gouverneurs des villes , seconde puissamment les calvinistes. Dans l'espace de trois semaines, plus de quarante cités considérables tombent en leurs mains. Mais déjà Médicis , effrayée de leurs progrès, s'est rejetée vers la faction contraire. Condé , Coligny et leurs adhérens , déclarés coupables de lèse-majesté , persévèrent dans leur révolte , malgré le changement de la reine-mère , toujours sous le même prétexte de la captivité du roi. Des deux côtés, le sentiment religieux absorbant les idées de nationalité, on sollicite, on achète le secours des étrangers qui , selon l'expression de La Noue , frétilloient pour entrer en France. Les protestans négocient

(1) Le prince de Condé, à la tétc des protestans, occupait le faubourg Saint-Jacques. On s'attendait à un choc terrible ; mais les chefs ne jugèrent pas à propos d'en venir aux mains dans une grande ville dont ils auraient causé la ruine ; et les fôtes de Pâques offriront le plus singulier mélange de pratiques de pieté et de dispositions militaires : on allait aux églises et aux ' temples armé de toutes pièces ; souvent on se battait en chemin ; les coups de canon et de pistolet , dit un auteur contemporain , nous servoient de carillon.

avec les religionnaires d'Allemagne et avec la reine d'Angleterre, Condé rouvre aux Anglais le royaume, d'où le duc de Guise les a chassés ; il livre le Havre-de-Grâce à Elisabeth , et toutefois, à ce prix, il n'obtient de cette princesse que ce qu'il faut pour ne pas succomber sous ses ennemis. Elle ne lui fournit d'abord « que six canons, avec poudre, munitions « et argent; et encore, pour son remboursement, lui ût-il dé- « livrer force métail, cloches et laines. » (Castelnau.) Philippe II suit la même politique avec les triumvirs, et leur envoie assez de troupes pour alimenter la guerre, mais non pour la finir par un puissant effort.

Tandis que les chefs balançaient, ou feignaient de balancer pour mieux se préparer au combat, des luttes partielles s'engageaient dans les provinces (1 ). « La guerre civile estoit

(1) Montluc, dans ses Commentaires, donne de curieux détails sur l'état de la Guyenne, lorsqu'il fut envoyé pour y commander. « Les ministres , « dit-il , prcsclioiont publiquement que si les catholiques se mettoient de

• leur religion , ils ne payeraient aucun devoir aux gentilshommes , ny au « roy aucunes tailles , que ce qui luy seroit ordonné par eux ; autres « preschoient que les roys ne pouvoient avoir aucune puissance que celle « qui plairoit au peuple ; autres preschoient que la noblesse if estoit rien « plus qu'eux : et de lait , quand les procureurs des gentilshommes deman- « doieut les rentes à leurs tenanciers , ils leur respondoient qu'ils leur mon- « brassent en la Bible s'ils le dévoient payer ou non, et que si leurs « ]>rédécesseurs avoient esté sots ou bestes , ils n'en vouloient point estre. « Quelques-uns de la noblesse commençoient à se laisser aller, de telle « sorte qu'ils entroient en composition avec eux , les priant de les laisser « vivre en seureté en leurs maisons , avec leurs labourages ; et quant aux « rentes et fiefe, ils ne leur en demandoient rien. D'aller à la chasse , il n'y « avoit homme si liardy qui osast y aller ; car ils venoient tuer les lévriers et « les chiens au milieu de la campagne, et n'osoit-on dire mot à peine de la

• vie, etc. » Pour comprimer cet esprit d'indépendance, Montluc avoue qu'il lui fallut, contre son naturel, user non-seulement de rigueur, mais de cruauté. Il ne fit pas le doux , comme son prédécesseur, et par-là il mérita le nom de conservateur de la Guyenne. Il ne cherche ni à déguiser ni à étaler les actes de barbarie qui lui ont valu ce titre. Il les conte avec une affreuse simplicité. Les protestans ayant massacré le sieur de Fumel, Montluc lit arrêter les meurtriers, dont on instruisit le procès : Bref, dit-il, un jour il en fut pendu ou mis sur la roue trente ou quarante. Une autre fois , ayant éfé averti qu'il y avait à Gironde soixante ou quatre-vingts huguenots, il les fit attraper et pendre soixante-dix aux pilliers de la halle , sans autre cérémonie ; ce qui

« comme une rage el un feu qui brûloit et embrâsoit toute la « France. » (Castelnau.) Partout la victoire était impitoyable.

donna une grand? peur par tout le pays, un pendu estonnant plus que cent tuez. Qu'on juge par ces baits de l'acharnement atec lequel se faisait cette malheureuse guerre.

Il parait toutefois que , dans l'origine , les armées n'ajoutaient point à ses horreurs par le brigandage et gardaient une certaine discipline : « Alors « que cette guerre commença , dit La Noue ( chap. vi ) , les chefs et eapi- « taines se ressouvenoient encores du l>el ordre militaire qui avoit esté prac- « tiqué en celles qui s'estoient faites sous le roi François et Henry, son fils, « et plusieurs soldats en estaient aussi mémoratifs : pour laquelle occasion « il semble que ceux qui prindrent les armes se contenoient aucunement « en leur devoir. Mais ce qui eut plus de force à cest effect, furent les con- « tinuelles remontrances es prédications où ils estaient admonestez de ne « les employer à l'oppression du pauvre peuple ; et puis le zèle de religion , « dont la plus grande part estoil menée , avoit alors beaucoup de vigueur. « De manière que, sans aucune contrainte, cliacun se bridoit volontaire- « ment, pour ne commettre point ce que souvente fois l'horreur des sup- « plices ne peut empescher ; et principalement la noblesse se monstra , à ce « commencement , très-digne du nom qu'elle portoit : car , marchant par « la campagne , où la licence de vivre est sans comparaison plus grande que a dans les villes , elle ne pilloit point , ny ne battoit ses hostes , et se con- « tentoit de fort peu ; et les chefs et la pluspart d'icelle , qui de leurs mai- « sons a voient apporté quelques moyens , payoient honnestetnent. On ne « voyoit point fuir personne des villages , ny n'oyoit-on ne cris ne plaintes. « Somme, c'esloit un désordre très-bien ordonné. » Mais cette discipline ne dura pas long-temps : « Bientôt naquit mademoiselle la Pico- « rée, qui depuis est si bien accrue en dignité, qu'on l'appelle maintenant « madame, etc. »

Au reste, la Picorée n'est rien en comparaison du Vandalisme qui , dans ces guerres désastreuses , ruina une foule de monumens et de cités. Montpellier en offrit un des premiers exemples. Les protestans y dominaient. Une armée catholique s étant avancée pour les combattre (1 563) , « on résolut , pour la sûreté et renfort de la ville , d'abattre tous les faux- « bourgs qui en contenoient plus de la moitié, et où il y avoit quatre couvons « de mendians, des plus beaux qu'il y eût en France , deux autres couvens « d'hommes, un collège séculier de S.-Sauveur, trois monastères de filles « et autres paroisses et églises jusqu'à vingt-six, la commauderie des « chevaliers de Rhodes, dite S. -Jean, trois salles pour le droit civil et « canon , avec une belle tour hors la porte du Peyron , où étoit la cloche de « l'université , etc. La démolition de ces édifices fut ordonnée par le baron « de Crussol , chef des calvinistes , et exécutée par tout le peuple , hommes, « femmes et cnfàns , par feu , ruine artificielle et sac , de maiùère que dans « quatre jours cela fut achevé. » ( Mém. de Jean Philippi. ) Il est peu de

Montluc et Somme-Rive du côté des catholiques, le baron des Adrets du côté des protestans , se signalèrent surtout par leur

villes qui , dans le cours de nos guerres religieuses , n'ait eu plus ou moins à souffrir de cet esprit de destruction.

C était par la France une désolation universelle. « I^s villes et villages , « dit Castcluau , en quantité inestimable , estant saccagez , pillez et brûlez « s'en alloîent en déserts ; et les pauvres laboureurs , chassez de leurs mai- ■ sons , spoliez de leurs meubles et bestail , pris à rançon , et volez aujour- « d'hui des uns , demain des autres , de quelque religion ou faction qu ils « fussent, s'enfuyoieut comme bestes sauvages , abandonnans tout ce qu'ils « avoient.. . Et pour le regard du trafic , qui est fort grand en ce royaume , « il y estoit aussi délaissé et les arts méchaniques : car les marchands et arti-

• sans quittoient leurs boutiques- et leurs mestiers pour prendre la cui-

• rasse ; la noblesse estoit divisée, Testât ecclésiastique opprimé , n'y ayant « aucun qui fust assuré de son bien ny de sa vie.... Enfin , la guerre civile « estoit une source inépuisable de toutes mescliancetez , de larcins , vole-

• ries, meurtres, incestes, adultères, parricides, et autres vices énormes, « es quels il n'y avoit ny bride , ny punition aucune. Et le pis estoit qu'en

• cette guerre, les armes que l'on avoit prises pour la défense de la religion « aneantissoient toute religion et piété, et produisoient , comme un corps « pourry et gasté , la vermine et pestilence d'une infinité dathéistes ; car « les églises estaient saccagées et démolies, les anciens monastères détruits, « lès religieux chassez et les religieuses violées ; et ce qui avoit esté basty « en quatre cents ans , estoit destruit en un jour, sans pardonner aux «sépulcres des roys et de nos pères. » ( Castelnau, liv. V, chap. i. ) De Thou montre pareillement que les guerres religieuses étaient la ruine de la religion : « Cette religion, qui servoit de prétexte à la prise des « armes , fut bannie de la campagne ; s'il en restoit quelque apparence dans «les villes, elle servoit seulement de matière aux déclamations des gens « d'église : les chaires et les confessionnaux , loin de ranimer l'esprit de « charité , n'inspiraient que la révolte , et, sous le voile de la religion , on « ne respirait que la haine , la vengeance , le massacre et l'incendie. » ( Mém. de J. A. de Thou , liv. III. )

Somme-Rive, gouverneur de Provence, émule de Montluc, pendant un an que dura la guerre, fit , dit-on, périr dans les supplices sept cent soixantedix hommes , quatre cent soixante femmes et vingt-quatre enfans.

Le baron des Adrets , le héros des huguenots du Midi , ne fut pas moins terrible aux catholiques du Dauphiné , du Lyonnais , du Languedoc , de la Provence et de l'Auvergne. Du reste, Montluc et des Adrets, ces deux exterminateurs , atteignirent un âge très-avancé. Montluc nous apprend luimême qu'il se retira pour écrire ses Mémoires à soixante-quinze ans , estropié de presque tous ses membres , d arquebusddes , coups de piques et d'epee, après avoir servi cinquante-cinq ans , et M. de Thou dit avoir vu des Adrets à Grenoble « très-vieux , mais d'une vieillesse encore forte et vigoureuse , le regard farouche , le nez aquilin , le visage maigre et décharné et marqué de taches de sang noir, tel que Ton nous peint Sylla. »

férocité. Mais le sang coulait inutilement sur tant de champs de bataille ; tous ces conflits particuliers ne décidaient rien. Des coups plus éclatans allaient se porter au centre principal de l'action.

L'armée catholique , grossie de renforts considérables depuis que la reine-mère et le roi paraissent suivre librement le parti des triumvirs, marche sur la Normandie pour empêcher les Anglais de s'établir dans cette province , et investit Rouen, oii commande pour les calvinistes ce même Montgommery , auteur innocent de la mort de Henri II. La ville est prise après trois assauts meurtriers (1); mais ce succès coûte la vie au roi de Navarre, qui, blessé pendant le siège, rend sa blessure mortelle par ses imprudences. Aucun parti ne le regrette ; et Catherine de Médicis s'applaudit d'être délivrée d'un homme qui, sinon par ses talens, du moins par son titre de lieutenant-général du royaume, balançait ou gênait son autorité. Prince sans vices comme sans vertus remarquables, il ne mérite guère une place dans l'histoire que comme père de Henri-le -Grand.

Cependant l'arrivée de sept mille Allemands, amenés par d'Andelot, compense, pour les calvinistes, la perte de Rouen. Condé tente de surprendre Paris. Les obstacles qu'il éprouve le forcent de renoncer à son entreprise, et il se replie de nouveau sur la Normandie. Guise le poursuit, et l'atteint dans les plaines de Dreux (19 décembre 1562). Les chefs des deux partis sont en présence : d'un coté, le duc de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André; de l'autre, Condé, d'Andelot et Coligny. Au moment d'en venir aux mains, les deux armées s'arrêtent, se regardent

(1) « Cette grande ville , pleine de toutes sortes de richesses, fut pillée l'es- « pace de huit jours, sans avoir esgard à l'une ny à l'autre religion, nonobstant «que l'oneust, dès le lendemain de la prise, fait crier, sous peine de la « vie, que chaque compagnie et enseigne , de quelque nation qu'elle fust , « eust à se retirer au camp et sortir de la ville; à quoy fort peu obéirent, « hormis les Suisses ( lesquels ont toujours gardé et gardent encore grande « discipline et obéissance ), qui n'emportèrent autre butin que quelque peu « de pain et choses pour manger, chaudrons, pots , et autres ustenciles et « vaisselles , pour leur servir en l'armée : mais les François se fussent fait « tuer plustost que de partir tant qu'il y eut de quoy prendre. » ( Mem. de CaMelnau, liv. IH, cliap. xin. )

immobiles et silencieuses (1 ) , et paraissent long-temps craindre de s'attaquer; enfin, surmontant cette sainte répugnance, elles engagent ce combat criminel, et le prolongent pendant sept heures avec un effroyable acharnement. Le maréchal de Saint-André est tué ; le connétable est pris par les soldats de Condé; Coudé, par un des fils du connétable. La captivité du prince, et surtout une manœuvre habile du duc de Guise, décident la victoire en faveur des catholiques.

Resté seul de tous les chefs de son parti, et fier de sa gloire récente, Guise est au comble de la puissance. Il parle, il agit en souverain. La reine frémit de se voir à la merci de cet ambitieux. Mais ses craintes sont bientôt dissipées. Le duc , avant d'aller s'offrir à l'idolâtrie des Parisiens , impatiens de le revoir, veut achever la ruine du parti protestant par la prise d'Orléans, le boulevard des calvinistes. « Une fois, disait-il, le terrier pris où les renards se retirent, on les courra à force par toute la France. >» La mort l'attendait devaut cette place. Il est tué d'une balle empoisonnée par Poltrot de Méré, premier exemple de ces assassinats fameux, commis dans ces guerres désastreuses au nom de la religion. Guise, naturellement généreux et magnanime, véritable modèle d'héroïsme , si son ambition n'eût fait tort à ses belles qualités, couronne sa glorieuse vie par une mort chrétienne : il expire en pardonnant à son meurtrier (23 février 1563). Poltrot, arrêté après son crime, accusa Coligny de l'y avoir sollicité. Si l'amiral fut innocent de la mort du duc de Guise, il en montra du moins une joie indécente qui fut pari âgée par tous les protest ans. Leurs ministres, égarés par ce fanatisme qui sanctifiait alors les forfaits les plus révoltans, comparèrent le meurtrier à Judith immolant Holopherne. Henri de Guise, fils aîné du duc assassiné, tout jouvenet qu'il estoit

(!) « Chacun, dit La Noue, se tenoit ferme , repensant en soy-mesme « que les hommes qu'il voyoit venir vers soy n'estoient Espagnols , Anglois « ny Italiens, ains François, voire des plus braves, entre lesquels il y en « avoit qui estoient ses propres compagnons , parens et amis, et que dans « une heure il faudrait se tuer les uns les autres : ce qui donnoit quelque « horreur du fait , ncantmoins sans diminuer de courage. On fut en cestc « manière retenu jusques a ce que les armées s'esbranlèrent pour s'entre- « I icur ter. »

174 HISTOIMS GÉNÉRALE

de l'ûije de treize ans , conçut dès-lors , contre le parti calviniste, et surtout contre Coligny, qull regardait comme l'instigateur de Poltrot, une haine irréconciliable, qui devait se signaler un jour par de terribles représailles.

La mort de Guise, le grand duc, le grand capitaine, comme l'appelaient les Espagnols, ayant diminué la confiance des catholiques, la reine-mère désira la paix. Contre l'avis de Coligny, qui, n'ayant plus à combattre le duc, se croyait en état de donner la loi, Condé signa la convention d'Amboise (1 9 mars 1 5(33), qui modifiait sous quelques rapports la liberté i de conscience accordée par l édit de janvier, et, du reste, déclarait que le prince et ses adhérens n'avaient rien fait que pour le service du roi. 11 fallait payer les frais de la guerre : la reine y pourvoit, en faisant vendre pour trois millions de biens de l'Eglise : mesure entièrement nouvelle en France , et qui éprouva de grandes difficultés de la part des parlcmens. « C'est une chose, dit Pasquier, où on n'eût seulement osé « penser dix ans auparavant. Ce n'est pas un petit avantage « pour les huguenots, lesquels estiment qu'en affaiblissant « le clergé, leur cause s'en fortifie. La plupart d'entre eux « court à Tenvi aux acquisitions de ce bien. »

Après le traité d'Amboise, les deux partis, comme pour expier la guerre civile, marchèrent réunis contre l'ennemi de la patrie (1). Condé servit comme volontaire au siège du Havre. Les catholiques et les protestans rivalisèrent de valeur : « Chacun se rendit fort diligent à bien faire; et mesme « les plus frisez de la cour, désarmés, mesprisans tout péril, « se trouvoient souvent aux tranchées. » La place fut promptement emportée.

Cette courte et brillante expédition terminée, le roi, âgé de treize ans et un jour, fut déclaré majeur au parlement de Rouen. C'était avancer d'un an l'âge de la majorité, fixé par

(!) « Les Ânglois, saisis du Havre-dc-Grâcc , se préparaient d'amener « une plus forte année en France , pour y prendre pied ù la ruine et en- « ticre désolation du royaume , comme leur dessein a toujours esté depuis « qu'ils en ont esté chassez. C'estoit au moins leur espérance , en nourris- « saut nos divisions, de s'emparer de la Normandie, comme ils a voient fait « pendant les querelles des maisons d'Orléans et de Bourgogne. » ( Mérn. dt Castelnau , liv. IV, cliap. xn. )

la loi de Charles V a quatorze ans accomplis. Mais, par cette démarche, Catherine était aux méconlens les prétextes et les espérances que leur donnait une minorité. En même temps elle fit annoncer par son fils dans cette solennité qu'il lui conservait l'administration des affaires, et elle continua de régner sous le nom du jeune roi, dont son ambition dénaturée s'appliqua à pervertir le caractère heureux, pour mieux dominer une âme dégradée. Cependant elle parut d'abord vouloir le former au gouvernement , en lui faisant visiter diverses provinces de son royaume; mais ce voyage qui fut marqué par quelques réformes utiles (1), et qui aurait pu produire de plus grands biens encore, servit d'ailleurs à préparer à la France de nouveaux malheurs. En 1565, la cour se rendit a Bayonne, ou la reine d'Espagne, Elisabeth, fille de Catherine de Médicis, vint, conduite par le duc d'Albe, pour revoir un moment sa mère, son frère et la France. Au milieu des fêtes données à cette occasion , Médicis eut avec le duc d'Albe de fréquens entretiens, oii les protestans soupçonnèrent qu'on méditait leur ruine : un nouvel incident fortifia cette conjecture. Les Pays-Bas s'étant soulevés contre le roi d'Espagne, le duc d'Albe , envoyé pour les réduire à la tête d'une nombreuse armée , demanda le passage en France : on le lui refusa. Sous prétexte de prévenir l'invasion du royaume, si les Espagnols voulaient y pénétrer par force, Catherine leva de nouvelles troupes, et fit venir un renfort de six raille Suisses. Les calvinistes ne doutèrent point que ces préparatifs ne fussent dirigés contre eux. Vainement, pour les rassurer, la reine , dans une assemblée de notables tenue à Moulins , fit déclarer l'amiral innocent de l'assassinat du duc de Guise, et enjoindre aux princes de cette maison d'aimer les Coligny. Alarmés des conférences de Bayonne et de la levée des Suisses , mécontens d'ailleurs de quelques restrictions apportées sans leur consentement à l'édit d'Amboise, et animés par Condé qui se repentait d'avoir signé la paix, par

(I) Ce fut pendant ce voyage que le roi rendit au château de Roussillon, en Danpliiné , l'ordonnance par laquelle le commencement de Tannée fut fixé au 1er janvier, au lieu quelle ne commençait jusque-là que le samedi saint après vêpres. Cet édit , rendu en 1564 , ne fut enregistré par le parlement qu en 1567.

176 HISTOIRE G&éRALR

Coligny, qui l'avait toujours désapprouvée, ils résolurent de prévenir leurs ennemis, et la seconde guerre de religion éclata en 15G7. Les assemblées synodales faisaient des protestans répandus dans tout le royaume un seul corps , dont les ministres étaient le mobile. Ces derniers correspondaient et se concertaient avec les chefs , et ensuite ils demandaient et obtenaient partout, au nom de la religion , des hommes et de l'argent. Grâce à cette organisation , il ne fallait qu'un signal pour produire une insurrection dans toutes les provinces. Condé et Coligny ont bientôt réuni des forces assez considérables pour tenter une entreprise sur Monceaux , ou la cour était alors. Maîtres de la personne du jeune roi , ils l'eussent été du gouvernement. Instruite du complot, presque au moment de l'exécution, la reine entraîne son fils à Meaux, où les Suisses tenaient garnison. Ceux-ci reçoivent dans leurs rangs le roi , sa famille et toute la cour , et les ramènent en sûreté à Paris. L'armée royale ayant reçu de puissans renforts , le connétable livre bataille aux rebelles dans la plaine de Saint-Denis le 10 novembre 1567. Montmorency y trouve la mort à l'âge de soixante-quatorze ans(1). Il est tué, ou plutôt assassiné par l'Ecossais Robert Stuart. Les catholiques achètent trop chèrement , par la perte de cet illustre capitaine, le Nestor des Français , comme on rappelait, une victoire long-temps disputée par la valeur fanatique des protestans.

(1) C'était un vaillant homme, ayant tousjours reçu blessures en sept batailles ou il s'est trouvé; ce qui fait Jbjr de la valeur qui estoit en luy. ( Mém. de La Noue. )

La dignité de connétable demeura vacante pendant le reste du règne des Valois. « La reine , mère du roi , dit Castelnau , estima que , pour avoir les « armes et la puissance , avec l'autorité entière , elle ne pouvoit mieux (aire « que tacitement supprimer ce grand état de connétable qui lui étoit sus- « pect ; et donna la charge de lieutenant-général au duc d'Anjou , qu'elle « aimoit uniquement. » Vingt-sept ans après , Henri IV rétablit cette dignité en faveur de Henri , duc de Montmorency, fils de celui qui avait été tué à Saint-Denis. Après la mort de Henri , en 1614, il y eut encore une vacance de sept ans. Elle cessa en 162! par l'élévation de Luy nés , favori de Louis XIII , à la cliargc de connétable. La mort de Luynes fit passer cette dignité , la même année , à Frauçois de Lesdiguières , qui l'occupa jusqu'en 1626. Elle fut supprimée par lettres-patentes du 15 mars 1627, et depuis elle n'a pas été rétablie.

Ils n'osent s'applaudir de ce déplorable et équivoque avantage. Ce n'est point Votre Majesté, dit à Charles IX le maréchal de Vieille ville , qui a gagné la bataille, encore moins le prince de Condé; c'est le roi d'Espagne. Cette triste vérité aurait dû faire tomber les armes des mains des deux partis : mais, égarés par la haine, ils s'efforçaient de s'aveugler sur les suites fatales de cette guerre impie. Les calvinistes, après la bataille de Saint-Denis, s'étaient retirés en Lorraine. Bientôt, renforcés d'un corps nombreux d'Allemands, ils rentrent en France, et mettent le siège devant Chartres, pour affamer Paris qui tirait de la Beauce ses principaux approvisionnemens. La résistance de la place et les excès affreux commis par les reitres étrangers , font désirer une seconde fois la paix aux protestans. Par un traité signé à ton jumeau (2 mars 1 568) , il est convenu que les deux armées seront licenciées en même temps , que les huguenots rendront les places dont ils sont en possession , et qu'a ce prix l'édit de janvier 1 562 sera rétabli sans aucune des restrictions qu'y avait apportées l'édit d' A ni boise.

Les deux partis posent les armes, mais avec une égale défiance l'un de l'autre , et déjà songeant aux moyens de les reprendre avec avautage. Bientôt les griefs réciproques se multipliant de jour en jour, Catherine, excitée parla cour d'Espagne, entreprit de couper la racine du mal en faisant arrêter les chefs de la faction prolestante. Le prince de Condé et l'amiral, échappés avec peine à ses embûches, se réfugièrent à La Rochelle, qui devint alors le chef-lieu du protestantisme (1). Ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et par le prince de Béarn, son fils. Avertie que des forces considérables devaient l'attaquer dans ses élats, où elle opprimait les catholiques, et incapable de résister a une agression que seconderait infailliblement le roi d'Espagne, la reine de Navarre, ayant réuni quatre mille hommes, était partie avec son fils pour joindre les calvinistes. Ils accueillirent avec enthousiasme une princesse qui venait consacrer au succès de leur cause son trésor (2)

- (1) (La Noue, chap. xxvm. )

f2) « Elle vint, dit l'historien Mathieu, trouver les restes misérables de • l'armée , offrir sa vie , ses moyens, ses enfans à la défense de la cause , « et , pour eu réparer les ruines , elle y mit tout son bien , aliéna ses terres,

et tous ses joyaux , et un jeune héros de quinze ans, qui brûlait de faire ses premières armes sous son oncle le prince de Condé. Sur la fin de Tan 1568, Condé et Coligny, ayant rassemblé leurs forces, entrèrent en campagne arec une armée plus nombreuse que dans les deux guerres précédentes. La Saintonge, l'Aunis, le Poitou, l'Angoumois furent bientôt en leur pouvoir. Ils voulaient gagner le centre de la France pour se joindre aux nouveaux renforts qu'ils attendaient d'Allemagne ; mais le frère du roi , Henri , duc d'Anjou , nommé lieutenantgénéral du royaume, ou plutôt le maréchal de Ta vannes, que la reine avait donné pour guide à ce jeune prince , les resserra dans les provinces méridionales , et les atteignit à Jarnac, sur les bords de la Charente ( 16 mars 1569). La fortune, toujours contraire aux protestans quand ils combattaient en bataille rangée, se déclare de nouveau contre eux. Condé, couvert de blessures , est tombé presque mourant ; un gentilhomme catholique , qui autrefois a servi sous ses ordres , l'aperçoit , et s'efforce de le tirer hors de la mêlée, lorsque Montcsquiou, capitaine des gardes du duc d'Anjou, accourt, et, reconnaissant le prince , lui casse la téte d'un coup de pistolet. La joie dont cet événement transporte le duc d'Anjou et ses favoris leur ôte jusqu'à la pensée de profiter de la victoire. Coligny, toujours grand dans les momens difficiles , rallie les restes de l'armée calviniste, et parait encore redoutable après sa~défaite : cependant la perte d'un chef intrépide et de quatre cents gentilshommes portait un coup terrible au parti protestant. La jalousie des chefs, dont l'orgueil souffrait d'obéir à Coligny, allait en achever la ruine , lorsque la reine de Navarre vint seconder l'inébranlable constance de l'amiral : elle se rend elle-même à l'armée, traverse les rangs, et tenant par la main son fils et le jeune prince de Condé : Mes amis , ditelle aux soldats, voilà deux nouveaux chefs que Dieu vous donne > et deux orphelins que je vous confie. Chacun jure de leur obéir et de les défendre; Coligny devient leur père commun,

« engagea ses bagues , son grand collier d'émeraudes, son grand rubis de « balays , deux riches pièces du cabinet du roy de Navarre , et exhorta « tout le pays de préférer seureté et liberté de conscience aux assurances « des honneurs , des grandeurs et de la vie mesme. »

et le premier lieutenant du prince de Béarn (1), qui est proclamé généralissime. Ainsi l'amiral , tout en gardant la réalité du commandement , conserve à sa faction l'avantage de paraître dirigée par des chefs du sang royal. Les affaires des calvinistes se rétablissent en peu de temps; le vainqueur de Jarnac , après un exploit dont Paris , Rome et l'Espagne ont triomphé à i'envi, se voit successivement repoussé dans les trois sièges de Cognac, d'Angoulémeetâe Saint -Jean-d'Ângely. Treize mille Allemands, entrés en France sous la conduite du duc de Deux-Ponts, la parcourent <et la pillent de Test à l'ouest sans rencontrer d'obstacles. Us comptent dans leurs rangs le célèbre Guillaume de Nassau qui vient secourir les religionnaires de France , en attendant qu'il puisse délivrer du joug espagnol ceux des Pays-Bas. L'arrivée de ce renfort adoucit la douleur de l'amiral qu'afflige la mort récente de son frère. Il reprend l'offensive , et , vainqueur près de la Roche-V Abeille (25 juin 1569) d'une armée italienne venue au secours des catholiques, il veut marcher sur Paris; mais les nobles du Poitou le pressent d'assurer par la prise de Poitiers la tranquillité de leurs familles dans cette province. Il a coutume de dire que le siège des grandes villes est le cimetière des armées. Cependant il investit Poitiers, espérant que les assauts l'en rendront maître en peu de jours. Mais son mortel ennemi, le duc de Guise, le fils du défenseur de Metz, se jette dans la ville assiégée. Sa vigoureuse résistance, et l'approche du duc d'Anjou, force l'amiral à la retraite. Affaibli par les pertes qu'il a éprouvées devant Poitiers , il cherche a éviter un engagement général. Mais les reitres, qui depuis quelques mois ne touchent plus de solde, entraînent l'armée au combat. L'action s'engage dans la vaste plaine de Montcontour (3 octobre). La victoire n'est pas un seul instant douteuse ; en trois quarts d'heure les protestans ont fui et ont perdu huit mille hommes, toute leur artillerie et presque tous leurs bagages. Leurs adversaires n'ont a regretter que cinq cents hommes. Mais le duc d'Anjou manque une seconde fois à sa fortune, et laisse échapper ses avantages. Déjà, à force de prudence et d'activité, l'amiral a réparé ses pertes. Mais il est las de la guerre civile. Charles IX

(1 ) Henri de Bourbon , quoique son père fût mort , ne portait point encore le titre de roi de Navarre ; il ne le prit qu'après la mort de sa mère.

180 IHSTOIUB G&NURALE

désire la paix , pour n'avoir plus besoin des services d'un frère dont il est jaloux; Catherine de Médicis désespère enfin de triompher par la force d'un général trop habile , et d'un parti trop fécond en ressources. Méditant désormais leur ruine par d'autres moyens , elle les éblouit par des propositions avantageuses, et une troisième paix , paix mauvaise et masquée, vrai coupe -gorge, est conclue à Saint- Germain (8 août 1570). On accorde aux calvinistes une amnistie générale, le libre exercice de leur religion , le droit de parvenir à toutes les charges de l'état, la permission de récuser six juges dans leurs procès avec les catholiques, et même quatre places de sûreté , Montauban, La Charité, Cognac et La Rochelle.

SECTION III

Depuis le traité de Saint-Germain jusqu'à la mort de Charles IX

Le traité de Saint-Germain satisfait les protestans et mécontente les catholiques. Ni les uns ni les autres n'en démêlent le véritable but, et ne pénètrent l'affreux génie de Médicis. Voulant rassembler à Paris tous les chefs des huguenots pour les immoler tous a la fois, elle propose le mariage du prince de Béarn avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, mariant, dit Tavannes, les deux religions ensemble. Cette union est résolue; le temps des noces est Axé, les apprêts se font avec une pompe extraordinaire. Cet événement doit être le terme de tous les troubles , le sceau d'une réconciliation générale. La noblesse protestante est invitée à cette heureuse solennité. Elle accourt de toutes les parties du royaume. Coligny lui-même est séduit; il vient à la cour. Charles lui témoigne du respect et même de la confiance; on le consulte, on l'honore; bien plus, on Ta choisi pour une grande entreprise : à la tête d'une armée française il ira conquérir les Pays-Bas sur le roi d'Espagne , et délivrer les protestans de cette contrée opprimée par le duc d'Albe. Plein de cette flatteuse espérance, il presse les préparatifs de son expédition sous les yeux de la reine-mère et du roi, qui applaudissent à toutes ses mesures , et le plongent de plus en plus dans une fatale sécurité. Dans ces conjonctures , la reine de Navarre , cette femme

DES TEMPS MODERNES. \g\

d'un esprit puissant aux grandes affaires , a" un cœur invincible aux grandes adversités , très-fanatique du reste, et qui eût jeté son royaume et son fils à la mer plutôt que d'aller à la messe , meurt subitement (le 1 0 juin 1572), non sans soupçon de poison. Les alarmes renaissent; de tous côtés on exhorte Coligny à se délier de la cour. Un capitaine calviniste lui prédit que si les noces du prince de Béarn se font à Paris , les livrées en seront vermeilles. Je m'en vais , lui dit un autre, pour la bonne chère qu'on nous fait ici, afin de n'être pas pris au filet comme les mal avisés/ je parsr lui dU un troisième , le roi nous est trop bon (1).

L'amiral s'obstine à mépriser ces avis et ces terreurs, et déclare qu'il aimerait mieux mourir et être traîné par les rues de Paris, que de recommencer la guerre civile. Cependant le mariage du roi de Navarre ( nous appellerons désormais ainsi le prince de Béarn) se célèbre le 18 août avec une grande magnificence. Les jours suivans se passent dans les plaisirs «t dans les fêtes; toutes les haines semblent étouffées, mais le crime se cache sous ces dehors paisibles. Déjà les poignards sont aiguisés, les victimes désignées, les assassins prêts à frapper. Un horrible indice, un coup porté sans doute avant le signal, paraissait devoir ruiner tout le complot* Le 22, Coligny, se retirant du Louvre, après avoir entretenu le roi quelques mstans, est blessé par Maurevel, assassin de profession^ que le duc de Guise avait a posté sur le passage de l'amiral. A cette nouvelle, le roi est transporté de colère; il court chez Coligny, l'embrasse en pleurant, et lui promet une vengeance éclatante Mon père , lui dit-il , la blessure est pour vous >. et la douleur pour moi. N'est-il pas permis de croire, avee quelques historiens, que ces démonstrations étaient sincères; que Charles, . dans ses fréquentes entrevues avec? l'amiral, avait senti malgré lui l'ascendant de la vertu,, et qu'il chancelait dans ses premiers desseins contre uu vieillard qui , croyant ses torts oubliés, se reposait avec confiance sur la parole du monarque? Mais Catherine de Médicis, qui voit que son fils lui échappe, l'assiège de vaines terreurs; elle lui montre les réformés confié

(1) Les motifs de confiance et de défiance des protestons sont longuement développes dans les OEconomies royales. Lisez aux chapitres iu et iTiine curieuse éntunératiou qui porte ors motifs , les uns à 3î> et les auHr.cs»» *3.

182 HISTOIRB GÉNÉRALE

piranl contre lui et contre la famille royale : s'ils sont venus à Paris en si grand nombre , c'est pour exécuter plus sûrement leurs complots ; il est perdu , s'il ne se hâte de les prévenir (1 ). Troublé par les fantômes qu'elle lui présente , il cède, et, dans un transport de fureur et de désespoir : Eh bien ! oui, s'écriet-il enfin, je consens au massacre des huguenots; mais qu'il n'en reste pas un seul pour me faire reproche après. Il signe l'ordre du carnage pour la nuit du 24 août (1572). A l'approche du moment fatal , pressé par ses frayeurs renaissantes , il veut faire surseoir à l'exécution; mais il n'est plus temps * la reinemère a hâté le signal de plus d'une heure; les Guises, impatiens d'immoler leurs victimes, ont déjà soulevé la multitude catholique et rempli Paris de carnage. Coligny est égorgé et avec lui une foule de huguenots , sans en excepter les femmes

(1) Les protestons prétendent avec beaucoup de vraisemblance que la Saint-Barthélémy était une action préméditée , et que les noces de Henri de Béarn et de Marguerite de Valois n'étaient qu'un prétexte pour attirer leurs chefs à Paris. Les catholiques présentent ce fatal événement comme une mesure prise soudainement et par nécessité contre les huguenots qui étaient en grand nombre dans la capitale, et qui menaçaient de tirer vengeance du coup d arquebuse tiré sur l'amiral . « Du péril présent de leurs « majestez , dit Tavannes , naît la résolution de nécessité , telle qu'elle fut , « de tuer l'admirai et tous les cliefs : conseil nay de l'occasion par foute et « imprudence des huguenots. » Selon le témoignage du- même Tavannes, intéressé , il est vrai , à atténuer l'horreur du massacre , il se serait étendu plus loin qu'on ne l'avait d'abord projeté : « Paris semble, dit-il , une ville « conquise , au regret des conseillers ; n'ayant esté résolu que la mort des « chefs et factieux , au contraire tous huguenots , femmes et enfans , sont « tuez indifféremment du peuple, ne pouvant le roy ni Jes dicts conseillers « retenir les armes qu'ils avoient débridées. » La reine-mère ne se serait pas non plus portée au crime avec la résolution qu'on lui attrihue généralement : « Au moment de l'exécution , la royne et les conseillers appeliez , « elle ( comme femme craintive ) se fust volontiers dédicte sans le courage « qui luy fut redonné des capitaines , luy présentons le péril où elle et ses « enfans estoient. » Nous ne chercherons point à éclaircir cette triste controverse sur la préméditation ou non préméditation de cette catastrophe. Que le massacre ait été prémédité ou non , que le roi et sa mère en soient ou non les premiers auteurs , qu'il ait fait plus ou moins de victimes , questions oiseuses. Il a été proposé, organisé, exécuté ; voilà un (ait , un horrible fait qui n'admet point de palliatif, et dont la mémoire de Catherine de Médicis , de Charles IX et de leurs conseillers portera éternellement le poids. .

et les enfans. Le sang et la mort courent les rues. (Mém. de Tavannes.) Nous ne décrirons point ici les détails de ce grand crime; tout ce que l'imagination peut concevoir d'atrocités est renfermé dans le seul nom de la Saint-Barthélemy, cette tant détestable et horrible journée du massacre fait sur ceux de la religion (Mém. de Bouillon) ; cet acte horrible 9 qui mérite d'être enseveli (Mém. de La Noue); cette action exécrable > dit un sage prélat français ( Péréflxe ) , qui n'avoit jamais eu et qui n'aura, s'il plait à Dieu, jamais de semblable. Qu'il nous suffise d'en présenter Taureux résultat : des milliers de Français poignardés par leurs concitoyens dans la capitale et dans les provinces ! puis, hâtons-nous de nous écrier avec le premier président de Thou : .

Excidat illa dies œvo , nec postera credanl Sœcula !

ou plutôt à la rage sanguinaire des Médicis, des Guises, des Nevers, des Gondi, des Birague, tous étrangers à la France , et les principaux instigateurs ou exécuteurs de ce crime italien, suivant l'expression de Mézerai, opposons la vertueuse désobéissance de ces généreux Français, de ces dignes catholiques qui refusèrent de se prêter au massacre. Offrons à l'éternelle reconnaissance de la postérité un Matignon, un Simiane, un Charni, un Le Veneur, un deGordes, un Jcannin, un Saint- Héran , un de Tendes, un La Guiche, etc., qui, dans leurs gouvernemeus , épargnèrent les calvinistes , malgré les ordres contraires de la cour. Relisons cette lettre sublime du vicomte d'Orthes, gouverneur de Bayonne, à Charles IX : Sire, j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses habitans et gens de guerre de la garnison; je n'ai trouvé que de bons citoyens et de fermes soldats , mais pas un bourreau. C'est pourquoi, eux et moi 9 supplions très-humblement Votre Majesté de vouloir employer en chose possible , quelque hasardeuse qu'elle soit , nos bras et nos vies. Rappelons avec attendrissement et vénération le nom de ce saint évêque de Lisieux , de Jean Hennuyer, qui, en sauvant de la mort les protestans de son diocèse, en les recueillant dans son palais , en leur prodiguant les secours de la charité, en ramena plus à l'Eglise qu'on n'en égorgeait ailleurs. Enfin, ne craignons pa9 de mêler a ces nobles souvenirs celui du bourreau de Lyon, qui, sollicité par • les assassins de prêter son ministère aui massacres publics ,

rejeta la proposition avec horreur, et dit : Je ne tue que des coupables, et je n'exécute que des jugemens légitimes.

Dans les premiers momens, le massacre des huguenots fut honteusement célébré par des feux de joie à Paris , à Rome et à Madrid; mais, partout ailleurs, cette eastastrophc remplit les cœurs d'indignation et d'effroi. Partout un cri d'horreur s'éleva contre les assassins et la boucherie de Paris. Elisabeth prit le deuil avec sa cour, et repoussa solennellement l'odieuse apologie que Charles IX lui fit porter par son ambassadeur. Ce prince lui-même s'étonne de son délire, quand ses premiers transports sont calmés. « Oyant conter les meurtres et tueries « qui s'estoient faits des vieillards, femmes et enfans, il « tesmoigna d'en avoir horreur, et en parla comme si ces « cruautez luy eussent fait mal au cœur, voire engendré quel- « que espèce de trouble dans l'esprit. Âmbroise, disoit-il à « son chirurgien ( Ambroise Paré), je ne sçay ce qui m'est « survenu depuis deux ou trois jours, mais je me trouve l'esprit « et le corps grandement esmeus , voire tout ainsi que sij'avois « la fièvre, me semblant à tout moment, aussi bien veillant que « dormant, que ces corps massacrez se présentent à moy les « faces hydeuses et couvertes de sang : je voudrois que l'on « n'y eust pas compris les imbéciles et les innocent. Et il lit « dès le lendemain publier des défenses sur peine de la vie « de plus tuer ny saccager personne , lesquelles néantmoins « furent fort mal observées, les animositez et les fureurs du « peuple estant trop allumées pour y déférer.

« Deux jours après , il fit encore expédier des lettres pa- «< tentes, qui furent envoyées aux provinces, par lesquelles il « désavouoit ces cruautez, les rejeloit sur ceux de Guise et u les querelles d'entre eux et l'amiral de Coligny, défendant « de plus user de tels actes en tous autres lieux ; voire en « escrivit en mesme substance en Angleterre, Allemagne, « Suisse et autres pays estrangers ; et néantmoins se laissant « aller aux passions d'aulruy, et changeant au bout de huict « jours d'opinion et destile, il s'en alla en son parlement, et « la séant en son lict que l'on nomme de justice (quelque ini- « quilé qu'il produise), il déclara qu'il ne s'estoit rien fait « que par son commandement » (Mém. de Sully), et alléguant une formidable conspiration de la part des réformés , il présenta la Saint-Barthélemy comme une mesure extrême ,

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mais nécessaire, comme le seul moyen de prévenir un complot qui menaçait de tout bouleverser. Christophe de Thou, au uom de la compagnie, rendit grâces à la prudence du monarque , et le parlement , après avoir flétri la mémoire de Coligny, et livré au bourreau les restes de son cadavre (1) , ordonna une procession annuelle pour rendre grâce à Dieu de la délivrance du royaume.

Le roi de Navarre et le prince de Condé n'avaient sauvé leurs jours qu'en cédant aux menaces du roi, qui , leur criant avec colère, au moment du massacre : Messe, mort ou Bastille! les avait sommés de se convertir, et avait obtenu par la terreur leur abjuration. Cette impression de terreur fut d'abord générale parmi les réformés : ils pensèrent qu'on allait les poursuivre à outrance , et qu'ils ne se relèveraient jamais du coup qu'on leur avait porté , et de ceux qu'on leur préparait. Les uns essayèrent de sortir de France-, les autres se sauvèrent dans les marais du Poitou et dans les défilés des Cévennes. Mais, lorsqu'ils virent la cour hésiter, et même reculer dans la carrière de sang où elle s'était jetée; lorsque, assassinés par ses ordres au mois d'août, ils la virent, au mois d'octobre, feindre de les prendre sous sa protection, et parler de nouveau de réconciliation et de. paix , ils jugèrent , à ce langage , que leurs ennemis ne se sentaient point assurés de leur triomphe , et, secouant la stupeur d'un premier effroi, tout entiers désormais à la fureur et à la vengeance , ils résolurent de reprendre les armes et de chercher dans la révolte un asile que les traités ne pouvaient plus leur offrir. Charles IX ayant voulu rentrer dans les places de sûreté dont ils étaient en possession, ils refusèrent de les lui remettre, et se disposèrent à les défendre. Aussitôt la guerre se ralluma. Le duc d'Anjou, à la tète d'une armée de ungtquatre mille hommes, assiégea La Roclutlle. Cette place, où les femmes rivalisèrent de courage et de constance avec les hommes, soutint neuf grands assauts et une foule d'attaques particulières. Cette résistance obstinée allait forcer le duc

(i) « La rey ne-mère , pour repaître ses yeux, fut voir le corps mort de • l'admirai pendant au gilx* de Montfaucon , et y mena ses fds , sa fdle et « î*mi gendre. » [Me'm. de Pierre de L'Emoi le.)

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d'Anjou à lever le siège, lorsqu'il reçut la nouvelle que des envoyés polonais lui apportaient la couronne de leur pays. L'argent répandu par Médicis, et l'habileté de Montluc, ambassadeur de Charles IX en Pologne, avaient procuré cette élection. Le prince, voulant terminer la guerre avant d'aller prendre possession du tronc qui l'attendait, se hâta de conclure un accommodement avec les religionnaires (1573)» Les Rochellois obtinrent une capitulation qui les laissait maîtres de leur ville, et dans laquelle ils firent comprendre Nîmes et Montauban. 11 fut stipulé que ces places recevraient du roi des gouverneurs, mais sans garnison, les bourgeois devant se garder eux-mêmes. Ce siège mémorable, où les catholiques perdirent vingt mille hommes, Test encore moins, si l'on compare les moyens de défense, que celui du bourg de Sancerre, où quelques centaines d'artisans et de vignerons, animés d'un fanatisme invincible, résistèrent pendant sept mois à toutes les horreurs de la guerre et de la famine, et ne se rendirent enfin qu'en obtenant la liberté de conscience.'

La paix est signée pour la quatrième fois. Après cet arrangement aussi précaire que tous les précédens, le duc d'Aujou part à regret pour la Pologne, et Charles éprouve une joie secrète en voyant s'éloigner un frère qui déjà convoite son héritage. A peine Henri a-t-il quitté la France , que la cour devient le théâtre d'intrigues nouvelles. Catherine de Médicis n'aimait point le dernier de ses Gis, le duc d'Alençon. Celui-ci voulut succéder en France à la toute-puissance du roi de Pologne, et demanda le commandement des armées. La reine-mère, entièrement dévouée aux intérêts du duc d'Anjou, l'objet de sa prédilection, et craignant que son frère, après la mort du roi, qu'on regardait comme prochaine, ne lui disputât la couronne de France, et ne lui fermât le retour, ht rejeter les prétentions du duc d'Alençon. Ce prince, trompé dans ses vœux, fut mécontent, et d'autres ambitions tirèrent parti de son mécontentement.

Les quatre frères Montmorency, Gis du connétable tué en 15GT, formaient depuis quelque temps comme une faction à part. Catholiques, mais ennemis des Guises, et amis des Coligny , dont ils étaient d'ailleurs proches parens, ils s'étaient opposés aux projets homicides de la cour contre les calvinistes. Les violences et les cruautés dont les catholiques et les pro-

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testans s'étaient souillés tour a tour, ayant donné plus de consistance à ce tiers-parti , on commença à le désigner par le nom de politiques, parce que ses chefs, séparant de leurs griefs la question religieuse , ne se proposaient que- d'abaisser le pouvoir des Guises, et ne parlaient que de réformer l'état. Le roi de Navarre et le prince de Condé, qui, au moyen de leur abjuration , étaient réputés catholiques , et qui, retenus et surveillés à la cour, ne pouvaient aller se joindre aux huguenots, entrèrent dans ce parti des politiques, qui bientôt n'en forma plus qu'un avec celui des protestans. Enfin, le duc d'Alençon se laissa gagner par cette faction. Les mécontens voulaient le mettre a leur tête, le créer lieutenantgénéral du royaume, et se servir de son nom pour légitimer et exécuter leurs projets ambitieux. Au mois de mars 1574, ils reprirent les armes dans toutes les provinces, et s'emparèrent en quelques jours de plus de cinquante places. Ils devaient eu même temps enlever à Saint-Germain le duc d'Alençon , le roi de Navarre et le prince de Condé. Ce projet manqua, parce que les mesures avaient été mal concertées. La reine-mère , en ayant eu avis , fit mettre le duc d'Alençon et le roi de Navarre à Vincennes, les maréchaux de Montmorency et de Cossé à la Bastille. Le prince de Condé avait pris la fuite, et était allé en Allemagne révoquer son abjuration, et demander du secours aux princes protestans.

Les misérables! s'était écrié douloureusement le jeune roi en fuyant de Saint-Germain à Paris, au premier bruit de la conjuration, ils dévoient bien du moins me laisser mourir en paix! En effet; depuis la Saint-Barthélemy, la vie de ce prince, dont la santé était déjà languissante , n'était plus qu'une, pénible agonie. Jamais la fin d'un monarque coupable n'offrit plus sensiblement les apparences de la vengeance céleste. Un mal étrange le consumait; son sang, agité par une fièvre ardente, lui sortait par les pores; des convulsions, des accès de frénésie , des angoisses de toute espèce accompagnèrent cette horrible maladie , à laquelle il succomba le 30 mai 1 574, «n'ayant, durant l'excès île ses douleurs, et lorsqu'il se « voyoit tout baigné de son sang dans son Hct , tesmoigné nul « plus grand regret que d'avoir fait respandre celui des in- « nocens. » ( Mém. de Sully. ) Ses remords prouvent qu'il n'élait pas familiarisé avec le crime , et que ceux qui se com-

mirent sous son règne appartiennent moins a loi qu'a sa mère. Peut-être mérile-t-il plus de pitié que de haine. Etant monté sur le trône à dix ans, et étant mort avant vingt-cinq, il était bien difficile qu'il échappât aux artifices, qu'il résistât à l'ascendant d'une femme telle que Catherine de Médicis. Il avait voulu s'y soustraire après le massacre par lequel elle avait souillé son règne; mais, vaincu par son mal, il était retombé sous le joug; et, avant d'expirer, il confia à Médicis la régence du royaume jusqu'à l'arrivée du roi de Pologne (1).

(I) Je ne terminerai point l'histoire de Charles IX, sans rappeler que ce règne déplorable vit cependant naître les plus sages lois. « Qui n'eut pas « cru alors tout perdu? mais le chancelier de l'Hôpital veillait pour la « patrie : ce grand homme, au milieu des troubles civils , faisait parler les « lois , qui se taisent d'ordinaire dans ces temps d'orage et de tempête ; il « ne lui vint jamais dans l'esprit de douter de leur pouvoir; il faisait l'hon- « neur ù la raison et ù la justice de penser qu'elles étaient plus fortes que « les armes mêmes , et que leur sainte majesté avait des droits imprescrip- « tîbles sur le cœur des hommes, quand on savait les faire valoir. ... De là « ces édits qui , par leur sage prévoyance , embrassent l'avenir comme le « présent, et sont devenus depuis une source féconde où l'on a puisé la dé- « cision des cas mêmes qu'ils n'ont pas prévus ; ces ordonnances , où la « force et la sagesse réunies fout oublier la faiblesse du règne sous lequel «elles ont été rendues; ouvrages immortels d'un magistrat au-dessus de « tout éloge, qui sentait l'étendue des devoirs et la force de la suprême di- « gnité qu'il occupait ; qui sut en faire le sacrifice, dès qu'il s'aperçut que « l'on voulait en j;èncr les fonctions . et d'après lequel on a juge tous ceux « qui ont osé s'asseoir sur le même tribunal , sans avoir son courage ni ses « lumières. » (Abrégé de C Histoire de Fiance, par le président Hénault. ) a La France n'a rien produit dont elle doive plus s'iionnrvr que « cette antique magistrature qui , même sous le pouvoir absolu, conservait « l image de la liliertédaus l'indépendance de la justice; et l'Hôpital, par « son génie et par le temps où il a vécu , est en quelque sorte le chef et le « modèle de cette génération de grands magistrats, que l'on vit se perpé- « tuer pendant plus d'un siècle, comme une sauve-garde publique, au « milieu des factions , des coups d'état et de la guerrj civile. » ( Mélanges lu boriques et littéraires de M. Yillcrnaùi. )

La critique de nos jours, qui se plaît à reviser et souvent à défaire les réputations consacrées , n'a point épargné celle de l'Hôpital. Ou a tracé de ce grand homme le portrait suivant : « Elevé aux fonctions de surintendant des finan-jes du roi par la protection du chancelier Olivier, il se dévoua dans le principe , comme sou protecteur, à la maison de Lorraine et au mouvement catlioltquc ; puis, il se mit à la suite de tous les événemens pour douticr à

DES TEMPS MODERNES. iS9

SECTION IV

Règne de Henri III (1574—1589).

La renommée précoce et trompeuse du duc d'Anjou, qui parut digne du trône tant qu'il ne régna pas, l'avait élevé au

tons i des éloges; rien n'avait échappé à sa verve louangeuse, ni l'avènement de François H, ni la grandeur de François de Guise t ni la prise de Metz, de Calais et de Gaines; ni les noces du roi et de Marie Stuart. C était un caractère timide et faible, tremblant devant les partis extrêmes , toujours porté aux termes moyens . faisant des concessions aux circonstances , et ne sachant pas les lieurter de front pour les combattre ; courtisan habile , laudateur du pouvoir, signant a des distances très-rapprochées l'édit de Romorantin contre 1« hérétiques et déclamant ensuite contre les clercs et le catholicisme au a>ll(Hji?e de Poissy et aux états d'Orléans , alors que Catherine et le conseil poicliaient pour les opinions huguenotes et pour la tenue d'un concile, etc.» H suffit du bon sens le plus vulgaire et de l'instruction la plus commune pour kire justice de («ttc caricature d'une de nos plus grandes figures historiques. Sans doute l'Hôpital eut de longues relations avec la maison de Lorraine qui , sous le règne de Henri H , avait contribué à sa fortuue , mais l'esprit de parti n entra pour rien dans son attachement à cette maison ; il fut dévoué , soit d abord , soit depuis , à la religion catholique, mais eu homme éclairé et tolérant. H composa un poème sur l'avènement de François II , mais ce poeme, pion de nobles maximes et de sages conseils , atteste plutôt la vertueuse wllkitude que la verve louangeuse de son auteur. Il a célébré les noces d« roi et de Marie Stuart ; où est le mal ? François de Guise et la prise de ^kk, de Calais et de Guines; pourquoi pas? 11 était d'un caractère faible , * b modération est de la faiblesse ; s'il trembla devant les partis extrêmes , ' faut l'eu louer; s'il fut toujours porté aux termes moyens , aurait-il mieux fàit de se jeter dans les résolutions violentes? et s'il fit des concessions aux ^foonstances , s'il ne les heurta point de front pour les combattre, le lui reprocher, n'est-ce pas l'accuser d'avoir voulu concilier les partis et éviter la guerre civile? Habile courtisan, laudateur du pouvoir! De telles imputations •je peuvent effleurer la renommée d'un magistrat si justement célèbre par 1 austérité de sa vie , par ses efforts pour réformer les mœurs, par sa haine d° |ltixe , par son admirable désintéressement et son honorable pauvreté. Quant à l edit de Romorantin , on sait que 1 Hôpital ne le publia que pour détourner l'établissement imminent de l'inquisition et qu'en attendant l'instant de le modifier , il ne le fit point exécuter à la rigueur. Enfin , ses prétendues déclamations contre les clercs et le catholicisme au colloque de Poissy et aux états d'Orléans ne furent eu réalité que d'éloquentes et cliré- ^unes exhortations à la tolérance et ù la concorde.

100 niSTOlHB GÉNÉRALE

trône de Pologne; mais le inépris qu'il montrait en ce pays pour les usages nationaux , la méthode orientale qu'il avait prise de se rendre presque invisible, de vivre renfermé avec des favoris, le refus qu'il faisait d'épouser Anne Jagellon, sœur du dernier roi, ou du moins les délais désobligeans qu'il apportait à ce mariage, avaient bien refroidi pour lui les cœurs des Polonais , lorsqu'un message de sa mère lui annonça qu'il était attendu au trône de France. Henri gémissait en secret d'être relégué a l'extrémité de l'Europe , chez un peuple encore barbare, auquel les plaisirs et les désordres de la cour de France étaient également inconnus. Transporté d'un événement qui le tirait de son exil , il ne consulta que son impatience et celle de ses favoris. Sans considérer ce qu'il devait à la nation qui l'avait honoré de la couronne, ni ce qu'il se devait à lui-même , il quitta la Pologne en fugitif, s'étant échappé la nuit de son palais , à i'insu de tout le monde, de peur que sou départ ne fût retardé. Ce départ précipité aurait pu s'excuser par la nécessité de calmer promptement les troubles du royaume , si Henri se fût hâté de se rendre en France; mais on le vit s'arrêter avec complaisance à Vienne, à Venise, à Mantoue, à Ferrarc, dans tous les lieux qui lui offraient des fêtes et des plaisirs, se ruinant partout en prodigalités. Lorsqu'il arriva à Turin, son trésor était épuisé. Jaloux pourtant de reconnaître la brillante hospitalité qu'il reçut du duc de Savoie, il lui fit présent de Pignerol, de la Pérouse et de SavigHan. Ainsi, le premier acte de son gouvernement fut d'abandonner les seules villes qui rappelassent encore aux Français leurs exploits en Italie. Quatre mois entiers furent perdus dans ces courses et ces divertissemens.

Partout où il avait passé, et principalement à Vienne et à Venise, on lui avait donné le conseil de maintenir la paix

On voit à quel déplorable dénigrement peutœnduire un savant homme cette manie de refaire l'histoire et d'infirmer les jugemens des siècles. Nous ne saurions trop mettre en garde nos jeunes lecteurs contre cet abus de la critique aujourd'hui très-répandu. C'est mie injustice d'immoler légèrement et sur de spécieuses apparences des réputations séculaires , à quelque nation qu elles appartiennent ; c'est un sacrilège, lorsque ces réputations sont l'honneur de notre pays et font partie de notre patrimoine national.

dans son royaume , en accordant aux calvinistes protection et sûreté. « 11 auroit fallu pour cela, dit Âncillon, se faire esti- « mer et craindre des prolestans et des catholiques, gagner « les honnêtes gens par une administration sage et paternelle, « contenir les factieux par la fermeté et la justice, et suivre « avec constance et avec vigueur un plan uniforme. » Mais à peine Henri III eut-il pris possession du sceptre , que ce prince inhabile, frivole et corrompu, devint le jouet de tous les partis. L'éclat qu'avaient répandu sur sa jeunesse quelques actions brillantes, s'étaient effacé, et le Français, si vif à saisir les ridicules, devait couvrir de ses mépris un prince qui prenait plaisir à jouer avec de petits chiens (1), ou bien à arranger des parures et des diamans; qui, dans le sein de la mollesse où le plongeaient d'indignes favoris, croyant devoir s'occuper d'actes extérieurs de religion (2), alliait la dé-

fi) « Le 1 -4 juillet U76 , le roy et la reine sa femme , revenans de Nor-

• mandic , arrivèrent à Paris avec grande quantité de guenons , perroquets « et petits chiens achetez à Dieppe. » ( Journal de Henri III. )

(2) a En ce temps-là ( août 1S76 ) , le roy alloit à pied par les églises de « Paris , pour gagner le jubilé envoyé par Grégoire XIII. Tenant en sa ■ main de grosses patenôtres , les alloit disant et marmottant par les rues. » (/. de Henri III.) A la même époque, oh fit courir sur ce prince un placard où il étoit qualifié basteleur des églises de Paris, marguillier de Suint-Germain VAuxerrois, gardien des q ua Ire- mendians , père conscript des blancs battus (pénitens blancs) et protecteur des capucins. Au reste , les démonstrations dévotes du roi qui l'exposaient à la risée des indifférais ou des huguenots , produisaient un effet contraire sur les catholiques zélés , et il est possihle qu'il y entrât plus de politique que de ferveur. Les processions étaient alors des cérémonies populaires, comme le sont aujourd'hui les revues. En y assistant , le roi croyait flatter l'opinion dominante. « Le dimanche 5 avril 1587, dit P. de L'Estoile, le roy fut à la « procession le premier, portant le cierge allumé à l'offrande , où il donna « vingt étais ; et il assista à la messe en grande dévotion , durant laquelle il « marmotta toujours son grand chapelet de testes de morts , que depuis

• quelque temps il portoit a la ceinture , et fit en apparence tous actes d un « grand et dévot catholique. Je dis en apparence : car le hnût fut qu'au « sortir de là , il dit, comme se mocquant de ses simagrées : V oilà le fouet « de mes ligueurs , montrant son grand cliapelet. » Caresser l'opinion catholique fut jusqu'au bout la préoccupation de Henri M. Lorsque Jacques Clément demanda à lui être présenté , « il entendit que ses gardes fai- « soient difficulté de le laisser entrer ; dont il se courrouça , et dit qu on le « fist entrer ; et que si on le rebutoit, on diroit qu'il chassoit les moines,

yoUod et la débauche, et, par une piété sacrilège , faisait du culte un spectacle, de la pénitence un jeu, et des processions autant de mascarades.

Le parti des politiques ou des mécontens avait survécu au règne de Charles IX, tst ses liaisons avec les protestans étaient même devenues plus étroites. Cette coalition se montrait chaque jour plus menaçante, et était encore plus dangereuse qu'elle ne le paraissait. Elle semblait vouloir la réforme des abus du gouvernement, et sollicitait la convocation des états-généraux; mais , au fond , plusieurs des chefs se proposaient de démembrer la France , et d'y former des souverainetés indépendantes, ou d'y établir des formes démocratiques, et de faire, d'une foule de petites républiques , une espèce de république fédérative. Les ambitions rivales et les intérêts opposés des chefs, la naissance de la ligue catholique, le génie et les vertus de Henri IV devaient préserver la France de cette révolution; mais elle en fut menacée pendant vingt ans, et le danger était imminent au commencement du règne de Henri 111.

Le duc d'Aleneon , s'étant échappé de la cour le 5 septembre 1575, est joint à l'instant par toute la noblesse protestante et politique, et bientôt après par vingt mille reitres et lansquenets que Condé amenait d'Allemagne. Guise, envoyé contre les rebelles, bat leur avant-garde près de Dormans ( 10 octobre ). ( Ce fut là qu'il reçut a la joue gauche un coup d'arquebuse, dont la cicatrice le fit surnommer le Balafré. )

« et ne les vouloit voir. » ( Journal de Henri W. ) Les Mémoires de Sully nous le montrent fort animé contre les huguenots , pensant par ce moyen empeschvr les soulevât! on s des peuples. Mais ses déclarations et démonstrations extérieures n'étaient suivies d'aucunes actions vigoureuses , et il retombait toujours dans sa négligence et fétardise. [paresse) ordinaire. C'est ;» cette indolence et à une inclination et disposition toute portée au repos, aux délices et plaisirs, que les mêmes Mémoires attribuent le mépris où tomba Henri 1H , et par suite l'audace d'entreprendre cot.trc luy, de laquelle procéda sa perdition avec infamie. Son erreur fut de croire que par des paroles et des apparences on pouvait gouverner ou tromper une opinion ardente et passionnée , à laquelle , avant toute chose , il fallait des effets. Henri de Guise ne hantait point les cloîtres, et ne se promenait poiut par les rues, mais il se montrait l'ennemi capital et l'ardent persécuteur des protestans.

Mais, faute de secours, il ne peut poursuivre son avantage. Quelques mois après (3 février 1575), le roi de Navarre s'enfuit de la cour, et va relever en Guienne les affaires des protestans, après avoir rétracté à Tours son abjuration forcée. Intimidé par les forces des rebelles , redoutant l'influence que la guerre donnait au duc de Guise, et surtout gémissant de voir tteubler ses plaisirs, Henri III chargea sa mère de négocier ta paix à quelque prix que ce fût. Elle fut signée, le 16 mai , dans l'abbaye de Beaulieu, près de Loches, à des conditions également contraires aux intérêts du trône et à ceux de la religion catholique. On donna la possession réelle du gouvernement de Picardie au prince de Condé qui n'en avait que le titre ; le Berri, la Touraine et l'Anjou, en augmentation d'apanage, au duc d'Àlençon, qui prit alors le titre de duc d'Anjou; de l'argent, des pensions, des terres au prince Casimir, chef des bandes allemandes. Le libre exercice de la religion prétendue réformée ( ce fut alors qu'elle fut ainsi nommée ) ne fut plus borné à quelques places, mais étendu à tout le royaume; les protestans furent admis à toutes les charges ; on leur accorda des chambres mi-parties dans tous les parlemens; on réhabilita la mémoire de leurs chefs morts dans les massacres ou dans les supplices ; on fit une espèce d'amende honor able pour la Saint-Barthélémy ; six places de sûreté , sans compter Nîmes, La Rochelle et Montauban, dont les protestans étaient déjà en possession, leur garantirent les avantages qu'ils obtenaient par ce traité. Enfin , on promit d'assembler les états-généraux dans F espace de six mois.

Le traité de Beaulieu désespéra les catholiques. Le duc de Guise profita de leur indignation pour former cette associabon funeste connue sous le nom de sainte ligue. 11 s'en était déjà formé de particulières dans plusieurs provinces pour le maintien de la religion catholique (1). Le duc de Guise songea

(1) En 4565, les catholiques de Guienne formèrent une ligue secrète pour s opposer aux progrès des protestans. La cour étant à Toulouse, Montluc , gouverneur de la province , proposa à la reine-mère de rendre cette confédération légitime eu plaçant à sa tête le jeune Charles IX. « Mais, « lui répondit Catherine , si le roi fait une ligue , n'est-il pas à craindre que « les protestans n'en fassent une autre ? » Cependant , cédant aux instances de Moutluc qui résista à cette observation sensée, la reine feignit d'entrer

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à les réunir, sur le modèle de la grande association des protestans , en un corps dont il serait l'âme , et dont il dirigerait tou9 les mouvemens vers l'exécution de ses projets ambitieux. L'objet apparent de la b'gue , celui qui lui concilia beaucoup d'hommes de bonne foi , qui n'en démêlèrent pas d'abord" le véritable but , était donc de défendre l'ancienne religion contre ses ennemis ; l'occasion fut la paix honteuse conclue en 1576 avec les protestans : mais, dans la pensée des chefs, la religion n'était qu'un prétexte; l'expulsion des Valois et un changement de dynastie étaient le vœu secret des Guises. Il parait que la Picardie fut le berceau de la sainte ligue. Cette province, la plus catholique du royaume, frémissait d'avoir un gouverneur protestant. Jacques d'Humières, commandant de Péronne, personnellement haï du prince de Condé , et craignant de perdre son emploi , si le prince était mis en possession du gouvernement qui lui avait été promis par la paix de Beaulieu , se laissa facilement entraîner dans les projets des Guises , et fut d'abord le chef apparent de la conjuration. 11 dressa une formule de serment qu'il fit signer aux gentilshommes de sa province, et par laquelle ils s'engageaient solennellement à ne rien souffrir qui pût préjudicier à la religion romaine. Quiconque refuserait ou différerait d'entrer dans l'association , serait réputé ennemi de Dieu , déserteur de sa foi, rebelle au roi, traître à la patrie, et, comme tel, abandonné de tous, et poursuivi les armes à la

dans le plan d'association proposé. Mais il s'éleva des difficultés pour l'exécution , et cette ligue n'eut alors aucun résultat.

En 1 567, Gaspard de Tavannes , gouverneur de Bourgogne , en forma une ù Dijon , sous le nom de Confrérie du Saint-Esprit , entre les ecclésiastiques , la noblesse et les plus riches bourgeois. Comme les associations protestantes, la confrérie avait ses agens, ses messagers , sa caisse commune. Son but apparent était de défendre la maison de Valois ; mais ies confédérés, jurant de se soutenir mutuellement envers et contre tous , tendaient nécessairement à s'isoler de toute puissance légitime. Pour le service de cette ligue, Dijon devait fournir deux cents chevaux et deux cent cinquante hommes de pied ; le reste de la province , quinze cents cavaliers et quatre mille fantassins. La confrérie , pour laquelle on montra d'abord beaucoup de zèle , se rompit , lorsque Tavannes quitta la Bourgogne pour aller commander les armées , et ne se ranima dans la suite que pour se fondre dans la fameuse ligue de Péronne , dout elle avait été un des premiers modèles.

main. On devait élire au plutôt un chef, à qui tous les confédérés seraient obligés d'obéir; et ceux qui refuseraient devaient être punis selon sa volonté. Enfin , lui seul aurait le droit de décider des contestations qui surviendraient entre eux, et ils ne pourraient recourir aux magistrats ordinaires sans sa permission. Ce chef qui , sans se déclarer encore, se faisait investir d'une autorité royale , était Henri de Guise , dont l'oncle (le cardinal de Lorraine, mort en 1574) avait formé le projet de la ligue au concile de Trente, après la bataille de Dreux, et qui réalisait alors cette funeste idée, de concert avec le légat du pape et l'ambassadeur de Philippe IL Cette association qui , au fond , n'était que l'expression solennelle , quoique illégale, de l'opinion dominante, de la grande et populaire opinion catholique , s'étendit rapidement à Paris et dans les provinces , et ne tarda pas a se rendre également formidable au roi et aux protestans. Elle ne prit, à la vérité, ses plus grands développemens, et ses chefs ne découvrirent leurs véritables desseins que huit ans après, à l'époque de la mort du duc d'Âlençon, et lorsque l'héritier présomptif de la couronne se trouva être de la religion nouvelle. Cependant, dès l'origine de la ligue, il était facile à des yeux clairvoyans de s'apercevoir que l'objet réel de cette confédération était moins de défendre la foi, que d'ôter la couronne aux Valois pour la donner aux Guises. Tandis qu'on faisait jurer les Français sur l'Evangile d'être fidèles au chef qui serait nommé par la ligue (et l'on savait quel était ce chef), des libelles répandus dans le public ne parlaient que de la nécessité de rendre aux descendans de Charlemagne la couronne que les Capétiens leur avaient injustement ravie , et les Guises étaient ces prétendus descendans de Charlemagne.

L'état d'abjection où le roi était tombé nourrissait l'espoir de ces ambitieux, et ils réservaient à ce prince avili le sort de Childéric l'insensé y déposé et cloîtré par Pepin-le-Bref , dont ils faisaient un de leurs aïeux. Du sein de la mollesse où il languissait, Henri III vit avec effroi leurs manœuvres. Il sortit un moment de sa léthargie, et, se tiattanf d'opposer la volonté nationale à la puissance d'une faction audacieuse , il parut aux états qui s'ouvrirent à Dlois (décembre 1 576) dans tout l'éclat de la majesté royale, et il y déploya , dans un dis-

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cours noble el mesuré, Unîtes les ressources d'une élocution facile et gracieuse pour se concilier les esprits. Mais ces dehors séduisans,qui semblaient réfuter tout ce qu'on répétait de ses habitudes méprisables , restèrent sans eflet sur une assemblée qui l'avait condamné d'avance , et dont la plupart des membres avaient signé l'acte d'union, ou se préparaient à le faire. Trop faible pour oser combattre la ligue à force ouverte, trop pénétrant pour ne pas démêler ses desseins, il prit, par le conseil de sa mère, l'étrange résolution de se mettre luimême à la tête de l'union, et d'accéder à une confédération secrètement dirigée contre lui. Mais cette démarche qui équivalait à une déclaration de guerre contre les protestans, et qui , aux yeux des catholiques , prouvait moins son zèle que son impuissance, le faisait ennemi d'un parti sans le rendre maître de l'autre. Pour empêcher que le duc de Guise ne fût le chef de la ligue , il voulut l'être lui-même; il eut le titre , et le duc la réalité. L'édit de pacification fut aussitôt révoqué sur les instances des états; la guerre recommença; le duc d'Alcnçon, naguère l'ami, le généralissime des protestans, commanda l'armée catholique : il avait pour lieutenant le duc de Guise. Les hostilités ne furent ni vives ni de longue durée. Henri 111 n'avait pas tardé à se lasser de servir la ligue. Les états , par déliance de ses prodigalités, lui refusaient les sommes nécessaires pour faire la guerre. 11 congédia les députés, et négocia une paix nouvelle. Le traité qui se conclut à Poitiers (1577) fut moins humiliant pour l'autorité royale que le précédent : le roi diminua le nombre des villes de garantie laissées aux calvinistes , et apporta quelques restrictions à la liberté de conscience.

Dans le court intervalle de tranquillité que procura la pacification de Poitiers , Henri 111 institua l'ordre du Saint-Esprit (décembre 1578) (1) , en mémoire de ce qu'il avait été élu roi

(1) L'ordre de S. -Michel , trop prodigué, était toml)é dans l'avilissement, et on appelait, dit P. de L'Estoile, le collier de cet ordre le collier à toutes bêtes. Le roi , ]>our se rendre les nouveaux chevaliers plus affectionnés et plus loyaux , les obligea à certains sertnens conformes aux articles de l'institution de l'ordre. Il se proposait en même temps de donner à cliacun d eux une ]>ension annuelle sous le nom de commanderie. Il espérait obte-

de Pologne cl était parvenu à la couronne de France le jour île la Pentecôte, et en même temps dans l'espoir de détacher plusieurs seigneurs du parti protestant, par le désir d'entrer dans le nouvel ordre auquel les catholiques seuls devaient être admis. Mais une conduite sage et décente, une administration ferme et économe (1), eussent été des moyens plus efficaces de relever une autorité sapée de tous côtés par les factions. Tandis que le roi, livré a de vils et avides favoris, chargeait incessamment ses peuples de nouvelles taxes qui allaient s'engloutir dans l'abîme de ses débauches et de ses prodigalités insensées (2), quelques infractions au dernier traité produisirent bientôt une septième guerre, dite guerre des Amoureux, parce que de petites intrigues contribuèrent à la faire naître (1580). Les événemens les plus remarquables furent le siège de Cahots , où le roi de Navarre se signala par

nir du pape la permission d'imposer la somme de six vingt mille éeus sur tous les bénéfices sans charge d'aines , et sur tous les riches monastères de sou royaume. L'abbé de Ci féaux fut envoyé à Rome pour négocier cette affaire; mais le pape s'y opposa, ainsi que tout le clergé de France. Le roi fut oblige de prendre ces pensions sur l'épargne.

(1) L'administration était, au contraire, livrée à de grands désordres. « Ou « distribuoit en ce temps la charge des finances aux plus déloyaux, la eon- « duite des armes aux couards , et les gouvernemens aux plus fols. »> [Journal de Henri ///> ,) « Tous les états de France se vendoient au plus offrant, « principalement de la justice ; ce qui étoit la cause qu'on revendoit en « détail ce qu'on avoit acheté en gros , et qu'on épiçoit si bien les senten- « ees aux pauvres parties , qu'elles n'avoient garde de pourrir. Mais ce qui

• étoit le plus abominable, étoit la caballe des matières bénéficiais , la

• plupart des l>éîiéfices étant tenus par les femmes et gentilshommes mariés, ■ ausqiieis ils ctoient conférés pour récompense; jusqu'aux cufans,ausquels « les dits bénéfices se trouvoient le plus souvent affectés avant qu'ils fussent - nés : en sorte qu'ils venoient au monde crosses «t mitrés. » ( lbid. ) En 1579 , le clergé, assemblé à Melun , fit porter au roi des remontrances à ce sujet. Il se plaignit qu'il y eût alors dans le royaume vingt- huit évéchés dont les revenus étaient touchés par des laïques et même par des femmes ; que le patrimoine de l'Eglise fût menacé de passer entre les mains des courtisans et des gens de guerre, et que déj.'i dans les familles on mît les bénéfices an nombre des eflèts héréditaires. ( De T/wu. )

(2) L'extravagance de ses profusions allait si loin , qu'en 158! , ayant marié sou favori Joyeuse à Marguerite de F/orraine , sœur de la reine , il donna à chacun des époux trois cent mille éens d'or, et en défrisa douze; mit mille pour les fêles du mariage, f De Thon. )

sa vaillance,' et les huguenots par des cruautés, représailles de la Saint-Barthélemy; le combat de Montcrabel, entre le maréchal de Biron et les troupes navarroises , qui furent vaincues ; et le siège de La Fère , dont le duc de Guise s'empara. En 1581 , le duc d'Alençon, qui avait besoin des secours" de la France pour une expédition qu'il méditait dans les Pays- Bas, dont les Flamands lui offraient la souveraineté après avoir renoncé à l'obéissance de Philippe II , se présenta comme médiateur entre Henri UI et les calvinistes. La paix fut conclue au château de Fleix, en Périgord, à des conditions assez avantageuses pour les réformés*. Le duc d'Alençon s'assura des principaux calvinistes pour la guerre qu'il allait porter en Flandre, oh il passa la même année a la tête d'une armée de douze mille hommes. Mais, par des fautes multipliées, il s'aliéna les esprits de ses nouveaux sujets. En 1 583 , il fut obligé de renoncer à l'espoir de régner sur eux, et retourna en France. Dans le même temps, Elisabeth, dont il avait demandé la main , et qui avait encouragé ses prétentions , rompit le mariage dont il s'était long-temps flatté. Trompé dans les projets de son ambition , accablé de chagrin et de dettes, il meurt à l'âge de trente ans, en 1584.

Cet événement fait éclater les véritables desseins des ligueurs. Tant que le duc d'Alençon a vécu, Guise n'a point employé ouvertement contre le roi les grandes ressources dont il peut disposer. Henri détrôné, son frère le remplaçait; mais ce frère n'est plus; sa mort ouvre au duc de Guise une libre et vaste carrière. Désormais il va travailler a réaliser le plan pour lequel il a tout préparé. Henri III n'a point d'enfans ; Henri de Bourbon devient son plus proche héritier ; mais ce prince, hérétique relaps , peut-il aspirer à gouverner une nation catholique? Et s'il est exclu du trône par sa religion , qui peut mieux y prétendre que le duc de Guise, issu d'une maison féconde en héros , tous zélés défenseurs de l'église romaine , dont il est lui-même le plus ferme soutien? Dès-lors , ses partisans affectent de gémir plus que jamais sur les dangers de l'Eglise , sur le triomphe certain de l'hérésie , si un prince hérétique parvient à la couronne. Henri III n'est point épargné dans leurs invectives; ils s'efforcent de le couvrir d'ignominie, pour achever de détruire par l'extrême mépris cette force secrète qu'il y a toujours dans la royauté , même sous

on roi faible et indigne du sceptre. Les édits bureaux dont Henri III écrase le peuple , ses profusions pour ses favoris t ses débauches qui forment un contraste révoltant avec ses dévotions extérieures, fournissent une ample matière à la satire. Mais ce n'est point assez de l'avilir, on en fait un objet d'horreur pour le peuple crédule et enthousiaste, en le dépeignant comme un des fauteurs de l'hérésie, ami secret du roi de Navarre, protecteur déclaré de Genève et des religionnaires flamands. Le duc de Guise fait jouer tous ces ressorts avec autant de prudence que d'activité. En même temps qu'il agite la multitude par les vérités ou par les mensonges que répandent ses émissaires, il négocie avec le saint -siège et avec l'Espagne. La cour de Rome tolère des projets d'usurpation voilés du prétexte de combattre l'hérésie. Philippe les approuve, espérant se servir du duc de Guise comme d'un instrument pour frayer l'accès du trône de France à un prince ou à une princesse de sa maison; et, en attendant le moment de l'exécution , Philippe et les Guises abusent, pour couvrir leurs vues personnelles , de la faiblesse et des scrupules du cardinal Charles de Bourbon, oncle du roi de Navarre. Ils persuadent à ce vieillard crédule (4), et d'ailleurs ébloui par la perspective d'un trône, que son neveu étant, comme hérétique, inhabile à régner, il est lui-même l'héritier présomptif de la couronne. Ce principe est posé dans un traité conclu à Joincille , le 2 février 1585 , entre le roi d'Espagne et les chefs de la ligue : il est stipulé que le roi régnant venant à mourir sans enfant mâle? le cardinal de Bourbon lui succédera, comme premier prince du sang? tout prince hérétique ou fauteur d'hérésie devant être à jamais exclu du trône. Dans le même traité, Philippe prend la ligue sous sa protection, et s'engage à lui fournir 50,000 écus par mois, et un secours puissant de troupes, jusqu'à l'extinction du calvinisme. Le centre de cette confédération formidable est établi dans Paris même. Guise la remue à son gré par le moyen d'un conseil secret , espèce de ligue particulière, dont les membres lui sont vendus, et qui, distribués dans les seize quartiers de la ville (d'où leur

(!) Les royalistes rappelaient y âne rouge t par allusion à sa nullité et à sa dignité.

vint clans la suite le nom de Seize) , fomentent les cabales et les complots, et communiquent à la grande association le mouvement qu'ils reçoivent eux-mêmes du duc de Guise. Le roi, au lieu de combattre la ligue encore mal affermie (1) malgré son audace, négocie avec les ligueurs, et subit la loi qu'ils lui dictent par le traité de Nemours (juillet 1585). Approbation pleine et entière de la conduite des confédérés, interdiction, sous peine de mort, de toute autre religion que la catholique, abandon de huit places de sûreté aux chefs de l'Union, telles sont les conditions qu'on impose à son impuissance. Une nouvelle guerre contre les protestans est la suite nécessaire de ce traité. Ils paraissaient perdus sans ressource; mais le roi de Navarre , leur chef, les rassure par sa fermeté et sa résolution. Excommunié par Sixte-Quint, qui sert la ligue sans l'aimer, il en appelle à un concile libre, fait afficher sa protestation au Vatican, et, par cette démarche hardie, force le pontife même à l'admirer. L'Allemagne lui envoie des secours. Le maréchal de Montmorency, gouverneur du Languedoc, se déclare en sa faveur. Cependant, au moment de tirer l'épée, Bourbon s'effraie de la nouvelle effusion de sang qui se prépare; il veut généreusement s'exposer seul pour tous, et offre au duc de Guise de vider la querelle en combat singulier. Aussi vaillant, mais moins humain et moins chevalier que son adversaire^ Guise refuse ce défi magnanime. Alors éclate la guerre des Trois-llenris (de Valois, de Bourbon et de Guise) (2). Les hostilités, presque partout avan-

(1) « Ainsy, il rompit ledict de pacification en juillet 1585, et déclara « la guerre aux hérétiques ; ce qu'il fit toutesfois les lannes aux yeux , et « dit dès-lors à d'aucuns : J'ai grand peur qu'en voulant perdre le « pi esche , nous ut. liasardions fort la metse.

« L'on ne cognut que trop la foiblesse de la ligue , après qu'ils eurent « accordé avec le roy : plusieurs ont escrit qu'en quatre mois et demy « qu'ils furent en armes , que leurs forces avoient esté si petites que tout « ce qu'ils purent faire d'hommes de guerre pour mettre en campagne , ne « monta jamais à plus de mille chevaux et quatre mille hommes de pied , « et que le roy pouvoit dissiper toute ceste ligue dès sa naissance, et éviter « le malheur qui luy est depuis advenu . s'il en eust fait ce qu'il devoit et • pouvoit lors , en montant à cheval , et les poursuivant par les armes. » (Mémoires de Palnia Cayet.)

(2) IVudant que la guerre civile désolait la France, une stérilité générale

DBS TEMPS MODERNES. 201

tageuses aux protestans, sont interrompues en 1586 par une trêve conclue au château de Saint-Bris , entre Catherine de Médicis et le roi de Navarre. Sur ces entrefaites, un événement affreux, digne sujet d'horreur pour les hommes vertueux de tous les partis, le supplice de Marie Stuart (18 février 1587), vient redoubler la haine des catholiques conlre les religionnaires. Henri III avait à venger en même temps, s'il n'eût manqué ni de valeur ni de puissance, la veuve de son frère et les droits de la royauté; mais ses propres dangers ne peuvent Parracher à son indolence. Vers ce tempslà, le lieutenant du prévôt de rile-de-France lui révèle l'existence et les projets de la faction des Seize. Cet avertissement ne le rend ni plus actif ni plus prévoyant. Il sait que les ligueurs aspirent à le détrôner ; et cependant , persistant dans sa fausse politique , il s'unit de nouveau avec eux contre l'héritier de la couronne; il lève une armée de dix mille hommes, et en confie le commandement au duc de Joyeuse, favori dont les vices étaient couverts par quelques qualités brillantes , et surtout par une prodigalité fastueuse , que le vulgaire prenait pour de la magnificence.

Tandis que ce jeune voluptueux, avec son armée fière de la vaine pompe qu'elle déploie , s'avance vers les provinces, méridionales pour livrer bataille aux durs guerriers du roi de Navarre , Henri III, comme si le royaume n'était pas désolé par la guerre civile, se livre plus que jamais à ses frivoles et ruineux caprices. L'argent qu'il extorque à ses peuples par une perpétuelle création de taxes nouvelles et dès long-temps si pesantes, qu'en 1578 les députés des états de Bourgogne lui ont demandé s'il ferait que désormais Tannée eût deux étés

mit le comble aux calamités publiques. « Le b!cd e'tant devenu sans prix ,

■ les gens de campagne furent obligés de se nourrir de glands de chéne,

■ déracines sauvages , de fougère , du marc et des pépins des raisins séchés

■ au four, qu'ils iâisoicnt moudre pour en faire du pain , aussi bien que de « lecorce des pins et des autres arbres , etc. » ( Mémoires de Gainon. ) — L'Estoile, dans le Journal de Henri III t rapporte « qu'au mois d'aoust, « presque par toute la France, les pauvres gens, mourans de faim, alloient

■ par troupes couper les épis à demy murs, qu'ils mangeoientsur le cliamp, « menaçant les laboureurs de les manger eux-mêmes , s'ils ne leur permet- • toient de prendre ces épis. »

20*2 HISTOIRE GÉNÉRA LB

et deux automnes, deux moissons et deux vendanges , il le gaspille en futiles dépenses, recherchant à grands frais, pour les déeouper et les coller aux murailles comme un enfant, les peintures dont on ornait les livres de prières avant Tusage de l'impression, et perdant en quelques mois plus de cent mille écus d'or à acheter de petits chiens ou d'autres animaux de fantaisie, pour lesquels il tient à ses gages une multitude de domestiques uniquement employés à soigner ce* ridicules objets de sa royale prédilection.

Cependant Joyeuse rencontre Henri de Bourbon dans la plaine de Contras. Avant l'action, le roi de Navarre, s'adressa nt aux chefs qui l'environnent, les prend à témoin des efforts qu'il a faits pour prévenir celte fatale journée. Périssent, s'écrie-t-il, les auteurs de cette guerre, et que le sang qui ta couler retombe sur leurs têtes! Puis, se tournant vers le prince de Condé et le comte de Soissons , ses cousins, il leur parle ainsi : Pour vous, je ne vous dis autre chose, sinon que vous êtes du sang de Bourbon, et vive Dieu! je vous ferai voir que je suis votre aîné. Et nous, répondent les princes, que nous sommes de bons cadets. Tout à coup au tumulte d'un camp succède un religieux silence ; le roi tombe à genoux avec toute l'armée ; il adresse sa prière à l'arbitre des combats. Ils ont peur, dit Joyeuse en contemplant de l'autre rive ces soldats agenouillés. Ne vous y trompez pas, lui répond un de ses officiers, quand les huguenots font cette mine, ils ont envie de se bien battre. Chantant, comme le présage du succès, ce psaume de Marot :

La voici , l'heureuse journée , Où Dieu couronne ses élus ,

ils se relèvent, et fondent sur l'ennemi. En moins d'une heure la déroute des catholiques est complète; et, ce qui fait surtout la joie du roi de Navarre, c'est que le plus beau triomphe ne lui coûte que cinq officiers et vingt soldats. 11 a préparé la victoire par sa prudence; il l'a décidée par sa valeur (1),

(I) Quelques généraux s étant mis devant lui , afin de le préserver : Ne m'offusquez pas, leur dit-il ; je veux paraître. 11 se battit seul à seul

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il s'en montre digne par sa modération et son humanité. Il prend soin des blessés , renyoie les prisonniers sans rançon , lait rendre les honneurs funèbres au duc de Joyeuse , victime nouvelle que le fanatisme s'est immolée par un meurtre commis de sang-froid après le combat. Cette victoire était la première que, depuis vingt~cinq ans de guerre civile, les protestans eussent remportée en bataille rangée. Cependant toute entière et éclatante qu'elle était, ils n'en tirèrent que peu de fruit. Soit que Bourbon ait cédé au frivole désir d aller déposer ses trophées aux pieds de la comtesse de Guiche, soit qu'il ait été forcé à l'inaction par la retraite momentanée de la plupart des gentilshommes qui servaient sous lui volontairement, et qui, voisins de leurs foyers et de leurs familles , se laissèrent aller à la douceur de les revoir au sortir d'une bataille glorieuse , il interrompit le cours de ses succès, et se replia vers les provinces méridionales, où bientôt après il eut la douleur d'apprendre la mort du prince de Coudé, empoisonné a Saint-Jean-d'Angely.

Une armée allemande traversait alors la France pour aller joindre les huguenots. Le duc de Guise en défit deux délachemens a Vimori et à Auneau, bourgs du Gâtinais et de la Beauee. Le reste, poursuivi par Henri III qui, s'arrachant un moment à la mollesse, s'était mis à la téte de ses troupes, acheta , par une capitulation , la permission de sortir du royaume. Le roi se hâta de venir triompher à Paris de la fuile de ces étrangers. Mais le peuple , animé par les ligueurs, affecta de ne l'attribuer qu*au»duc de Guise , pour lequel ses derniers succès avaient redoublé l'enthousiasme populaire. Saùl en a tué mille; mais David en a tué dix mille : tel était le texte que les prédicateurs commentaient dans les chaires , tel était le cri de la multitude. Les esprits étaient si étrangement fascinés par la passion , que la Sorbonne , s'essayant à consacrer l'usurpation, arrêta dans une assemblée secrète, que l'on pouvait ôter le gouvernement aux princes que l'on ne trouvait pas tels qu'il fallait, comme l'administration au tuteur qu'on avait pour suspect. L'audace des ligueurs ne connais-

avec Château-Renard , cornette d'une compagnie de gendarmes , et le fit prisonnier, eu lui criant : Rends-toi, Philistin.

204 HJSTOIRB GÉNÉRALE

sait plus de frein. Leurs principaux chefs étaient alors assemblés à Nancy, où Guise les avait convoqués, après les combats de Vimori et d'Auncau, avec les princes de sa famille y pour délibérer sur les moyens de consolider la ligue. 11 fut convenu de présenter une requête au roi pour le prier de se déclarer sincèrement le chef de là sainte union; d'éloigner de son conseil et de sa cour les personnes qui lui seraient désignées comme suspectes et secrètement favorables à l'hérésie; de recevoir le concile de Trente; de rétablir l'inquisition ; de donner aux chefs de la ligue toutes les charges importantes, et des places de sûreté (1588).

Dans le même temps, les Seize (1 ) organisent dans Paris un soulèvement contre le roi , et appellent à leur secours le duc de Guise. Henri M, averti de leurs desseins, mande un corps de troupes suisses, et envoie défense au duc de revenir dans la capitale. Il s'y présente, malgré cet ordre (9 mai). Le peuple court au-devant de lui , et reçoit avec transport le destructeur des Allemands, le fléau de l'hérésie, le Machabée de la France, le juste qui vient confondre la cour d'Hérode. Le roi , dont le retour triomphant de son ennemi augmente les frayeurs , hâte l'arrivée des troupes qu'il attend, et le 12 mai quatre mille soldats, Suisses et Français, entrent dans Paris sous la conduite du maréchal de Biron. Aussitôt l'alarme est donnée, les bourgeois s'assemblent en armes. A l'aspect d'une troupe disciplinée, ils hésitent et se troublent d'abord. Mais cette troupe a reçu l'ordre de ne point se servir de ses armes : elle reste immobile. La multitude, ignorant le motif de cette inaction,

(1) 11 reste de Nicolas Poulain, lieutenant de la prévôté de l'Ile-de- France, qiû, admis aux conseils des Seize. , révélait leurs desseins au roi , un procès-verbal de la conjuration depuis l'an 158o jusqu'à la journée des barricades (12 mai if>88 ). On y voit que les ligueurs , après s'être rendus maîtres du roi et du Louvre, devaient massacrer son conseil , et lui en donner un autre à leur dévotion , ne l'épargnant lui-même , qu'à la charge qu'il ne se mêlerait d'aucunes affaires; que les principaux, se promettaient les premiers états et dignités de la république , au moyeu des confiscations qui proviendraient des massacres des premiers officiers du roi ; que chacun avait pour but de meurtrir, piller et s'enrichir du bien de sou voisin ; que? la ligue n'était qu'une pure volcric, et que les princes et les grands faisaient jouer ce jeu par le petit peuple pour déposséder le roi de sa couronne , etc. ( Collection des Mémoires, par M. Petitot, tom. XLV, pag. 423 etsuiv.)

la prend pour l'effet de la crainte : elle attaque les soldats qui reculent sans combattre, les enveloppe de toutes parts, les desamie , et , formant des barricades de rue en rue jusqu'au Louvre, tient le roi comme assiégé dans son propre palais. Cependant Guise , dans cette journée si décisive pour sa fortune, n'a point encore quitté son hôtel. 11 en sort enfin quand le désordre est au comble. 11 se montre à celte foule, qui s'ouvre devant lui, non point en appareil militaire , mais en habit de campagne , un bâton blanc à la main. Il, commande le calme, qui renaît aussitôt (1), et, content d'avoir fait éclater son ascendant sur ce peuple agité, il renvoie au roi ses soldats désarmés. Henri quitte furtivement Paris, et va chercher un asile à Chartres , dont l'évéque lui était dévoué. Guise déploie dans la capitale un pouvoir souverain, change les magistrats (2) , s'empare "de l'arsenal et de la Bastille , et s'efforce de mettre le parlement dans ses intérêts , pour donner un caractère légal au soulèvement des ligueurs. Mais il trouve la plupart des magistrats incorruptibles , et le premier président, Achille de Harlay, le confond par ces paroles : C'est (jraiid'pitié quand le valet chasse le maître. Au reste, mon âme est à Dieu, ma foi à mon roi, mon corps entre les mains des médians; ils en feront ce qu'ils voudront. Vous me parlez d'assembler le parlement; mais quand la majesté du prince est violée, le magistrat n'a plus d'autorité. Guise est ébranlé de

(1) « Jamais , dit Pasquicr, ne fut si furieuse débauche du peuple que

* celle de jeudi et de vendredi ; car les religieux mesmes , quittant leurs

• frocs , s'estoient armés devant leurs monastères , et le samedi \ A du même « mois ( mai ) , toutes choses se trouvèrent si calmes que vous eussiez dit « que c estoit un songe. Les portes de la ville , fermées par deux jours , « furent lors rouvertes , le commerce ordinaire remis , avec toute la modes-

• tie que Ton pouvoit désirer au peuple. »

(2) Deux jours après les barricades , on assembla le peuple à l'hôtel-deville pour élire un nouveau prévôt des marcliands et de nouveaux échevins. Ils furent pris dans la faction des Seize , et la première chose qu ils firent , «ce fut de changer les colonels t capitaines et quarteniers qui n'estoient ■ do 1; ur party, et on mit en leur place des bourgeois de la faction des « Seize; mais, pour la pluspart , l'on en mit de si indignes de ces charges

* honorables , que le menu jHîuple mesme les mesprisoit et les appel l oit « capitaines de la morue , capitaines de l'aloyau , selon le mestier dont ils « «toicut. » ( Chronologie novvnaire de Palma Cayet. )

cette résistance. Ses hésitations refroidissent la multitude. Bientôt les Parisiens, soit repentir de leurs excès, soit crainte des vengeances du roi, ne songent plus qu'à le fléchir. Ils ont recours a l'intervention de ces confréries dont le monarque fait ses délices. Une procession de pénitens va le trouver jusqu'à Chartres (1). Le roi les reçoit avec dédain. Aux pénitens succède une ambassade du parlement qui sollicite la grâce du peuple. Henri montre d'abord quelque fermeté , et enfin accorde tout ce que souhaitent les rebelles. Par Yédit d'union, signé à Rouen, le roi se déclare de nouveau chef de la ligue, approuve ou pardonne toutes les entreprises de cette association, lui livre un grand nombre de villes, nomme le duc de Guise généralissime des armées du royaume, et s'engage à convoquer les états-généraux à Blois , pour délibérer sur tous les articles proposés par les chefs de la ligue dans la requête de Nancy. Il pense trouver dans cette assemblée nationale de l'appui contre un sujet ambitieux. Elle s'ouvre ( le k octobre 4588) (2), et ses premières démarches renversent

(1) « Les capuchins de Paris allèrent tous en procession à Chartres : un « d'entre eux, quand ils furent prez l'église Nostre-Dame , portoit une fort « grande croix , comme on peint que nostre Seigneur J.-C. la portoit en le « menant au mont du Calvaire , voulans par là représenter que le roy des « roys avoit porté sa propre croix , et qu'il avoit enduré d'estre sonfleté et « battu , et toutesfois qu'il avoit pardonné à ceux qui luy a voient fàict ces « outrages : toutes ces choses se fàisoient par ces lions religieux pour prépa- « rer le roy à pardonner et à appaiser sa juste colère. » ( Palma Cayet. ) Le même auteur nous apprend que le principal motif de la soumission de Paris était la crainte de voir le roi transférer en quelque autre ville sa résidence : * Tontes les bonnes villes du royaume désiroient faire leur profit « de la faute des Parisiens : où le roy fait sa résidence ordinaire , le peuple « s enrichit. La ville de Tours avoit souvenance de combien de coinmoditez « le pays deTouraine avoit profité durant que les roys Loys XI, Cliarles VIII « et Loys XII avoient fait leur résidence aux chasteaux du Plessis-les- « Tours , Amboise et Blois ; aussi les habitons de ceste ville despeschèrent « des principaux d'entre eux vers S. M. à Chartres, le prièrent de venir en «leur ville, et se souvenir qu'ils avoient esté toujours très-fidelles aux « roys. La ville de Lyon luy envoya aussi foire les mesmes offres et suppliai cations , etc. »

(2) « Le roy, désirant faire cognoistre à tous les députez quel avoit esté « toujours son zèle â la religion catholique-romaine , leur commanda de se « préparer à la saincte communion par un jeusne de trois jours entiers : « tous s'y préparèrent. S. M. receut le S.-Sacremeut en l'église Sainct-Sau-

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toutes les espérances du monarque. L'esprit de la ligue anime la plupart des députés. L'édit d'union est déclaré loi d'état. Les ligueurs veulent y ajouter de nouvelles clauses qui tendent à dépouiller le roi de son autorité. Henri voit qu'on appelle le duc de Guise au pouvoir suprême; il est perdu, s'il ne perd son ennemi (1 ). Forcé dans cette occasion pressante de prendre une résolution, il ne résout qu'un meurtre (2). De fidèles sujets le détournent de ce dessein honteux. Le brave Grillon, pour sauver l'honneur de son maître, propose de se battre contre le duc de Guise, et promet de le tuer en duel. Le maréchal d'Aumont, plus juste, ose ne point désespérer du pouvoir des lois ; il offre d'arrêter le duc, et conseille de lui faire son procès. Mais Henri persiste dans son projet criminel. 11 choisit lui-même les meurtriers parmi les gardes nommés les Quarante-Cinq, leur distribue les poignards, et, le 23 décembre, le duc est percé de coups au moment où il se rend au conseil du roi. Guise avait négligé, jusqu'à l'aQec-

«Teur; et M. le cardinal de Bourbon communia tous les députez au cou- « veut des Jacobins. » ( Palma Cayet. )

(1) Villeroy, contemporain de l'événement, prétend que le duc de Guise n'était pas assez puissant pour perdre le roi, et que, s'il l'eût entrepris, il se fut perdu lui-même ; que, du reste , sans tuer sa personne , on pouvait détruire son influence j)ar un meilleur gouvernement : « Les peu- « pies , dit cet homme d'état , ne l'aymoicnt que pour ce qu'ils espéraient « par son moyen estre délivrez des hérétiques, et soulagez plus tost que

• par celui du roy : il ne fàlloit , pour changer les affections du peuple, que « faire mieux que luy en l'un et en l'autre. Voilà comment j'eusse voulu « faire mourir M. de Guise ; c'estoit le moyen de relever l'authorité du roy.» 1 Mém. d'Etat de Filltroy. )

(3) « Dès que le roy vid que les princes de la ligue continuoient leurs intel- « ligcnces et associations , il avoit résolu de s'asseurer du duc de Guise ; il « avoit demandé conseil à plusieurs comme il devoit s'y comporter ; aucuns « luy conseillèrent que l'emprisonnement estoit le plus seur ; aultres luy «dirent que, Mortala bestia, morto il veneno.... Mais surtout on luy «disait qu'il se devoit souvenir que, l'an 1584 , il avoit lait tuer tous les « lyons et bestes farouches qu'il Ètisoit nourrir au Louvre, pour avoir eu « une vision qu'ils le dévoraient; qu'il se souvinst qu'il luy avoit semblé « avoir reçu plus de mal d'un lyou le plus furieux de la troupe; que ceste « vision ne se devoit point autrement expliquer, sinon que c'estoit la ligue, « qui, depuis l'année 1 585 , ayant pris les armes, vouloit abattre son autho-

• rite royale, et que le jeune lyon représentoit le chef de la ligue. » Clwonologie novenairc de Palma Cayet. )

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tation, le soin de sa sûreté. 11 avait, reçu de tous côtés des avis sur le sort qui l'attendait, et n'en avait voulu croire aucun, non par estime pour le roi, mais par mépris. Il ne lui croyait pas même assez de fermeté pour un assassinat. On n'oserait, disait-il. Ainsi périt ce fameux duc de Guise (1), Henri le Balafré, l'auteur de la sainte ligue, l'ennemi de son roi, et dont le trépas eût été juste, s'il fût tombé sous le glaive de la loi, et non sous le fer des assassins. Vaillant capitaine , seigneur magnifique et libéral , politique habile et grand zélateur de la religion catholique, porté par de nombreux partisans dans la noblesse, dans le clergé, dans le le peuple , et appuyé de l'étranger , il louchait a l'accomplissement de ses ambitieux desseins. Une bravade inconsidérée détruisit en un moment les espérances de vingt années. Confier sa vie au prince qu'il avait humilié et fait trembler lui parut sans doute une noble audace; ce n'était qu'une folle imprudence. Le lendemain de sa mort, on massacra son frère, le cardinal de Guise, à l'heure même où le roi était à la messe. Henri III n'avait point oublié qu'un jour ce prélat s'était vanté que , s'il pouvait jamais lui tenir la tête entre ses jambes , il lui ferait une couronne de moine avec la pointe d'un poignard. Le cardinal de Bourbon et les principaux ligueurs furent arrêtés. Le colonel Alphonse Corse, qui fut depuis le maréchal d'Ornano, partit pour Lyon avec la mission de tuer le duc de Mayenne; mais celui-ci, prévenu de la fin tragique de ses frères , s'était enfui dans son gouvernement de Bourgogne . Le roi , qui depuis quelque temps, se défiait de la politique tortueuse de sa mère, ne l'avait point consultée sur l'assassinat qu'il méditait. Catherine de Médicis mourut (le 5 janvier 1589) douze jours après cette catastrophe, la seule peut-être, depuis trente ans, qu'elle n'eût point préparée : princesse qui eut quelques qualités brillantes, de l'esprit, de la beauté, d'élégantes manières , et cet amour

(1) S'il en fout croire Miron, médecin du roi , dans sa Relation de la mort du duc et du cardinal de Gui 6e, Henri III , après l'assassinat, ayant commandé au sieur de Beaulieu, secrétaire d état, de visiter ce que le duc aurait sur lui , on trouva, entre autres choses, un billet où étaient écrits de la main du duc ces mots : Pour entretenir la guerre en France il faut sept cent mille livres tous ks mois.

pour les arts , héréditaire dans sa maison (1 ); mais astucieuse et dissimulée, ambitieuse et cruelle, trompant tous les partis pour les dominer, s'entourant d'un sérail de courlisannes pour amorcer une jeunesse libertine, et dépravant ses fils môme pour les énerver et les maîtriser , menant de front le plaisir et le meurtre, égorgeant la moitié d'un peuple au sortir d'une noce et d'une fêle; enfin sans scrupule et sans remords, véritable Italienne de l'école de Machiavel (2).

Le crime est commis; mais le roi ne sait point en recueillir le fruit. Au lieu de voler à Paris avec des troupes , et de profiter de la première consternation des ligueurs , Henri, qui, le duc mort, avait dit à ses familiers, aujourd'hui je suis roi, comme si la ligue eût péri avec son chef, retombe dans son indolence, et laisse aux séditieux le temps de se reconnaître. Bientôt, de Tétonnement ils passent à la fureur. L'ambassadeur d'Espagne et les Seize rallient les esprits. La duchesse de Montpensier, sœur de Guise, souffle la vengeance dans tous les cœurs. Les prédicateurs tonnent dans les chaires contre le roi, qu'ils traitent de traître, de tyran, de païen, de magicien, et d'adorateur des démons; les prêtres et le peuple Y envoûtent jusque sur les autels. La Sorbonne délie les Français du serment de fidélité. Le parlement (3), qui

(1) a Elle a fait foire plusieurs beaux bastimens qui décoreut la ville de « Paris ; entre autres les Tuilleries , où elle eotreteuoit plusieurs architectes, «sculpteurs, maçons et ouvriers. Ses maisons de Sainct-Maur, Mousseaux « et Chenonceau ont esté aussi merveilleusement enriclûes et embellies de « son temps de bastimens , scupltures , peintures , jardins et fontaines. Mais « surtout elle est digne de louange pour avoir fait recliercher par tous les « pays estrangers tous les anciens livres manuscrits en toutes sortes de lan- « gues , desquels elle a fait augmenter et honorer la bibliothèque royale, qui « en cela est aujourd'huy la plus belle du monde, pour la quantité des livres « qui y sont , les quels ne se peuvent trouver en autre part. » [Palma Cayet.)

(2) Malgré l'autorité que donne à M. Capefigue sa vaste érudition , nous croyons qu'il y a un peu d'idéal dans le ministère de transaction et de paix publique qu'il prête à Catherine de Médicis, «cette femme patiente, « active, intelligente , courant d'un camp à un autre , adoucissant les liaincs, « apaisant les ressentimens... pour empêcher les batailles, et, quand elle ne « peut les éviter, les dirigeant au proût de la modération , etc. » Nous n'avons pu nous faire à ce point illusion sur un perfide et sanglant système de bascule.

(5) « Le luudy 1G janvier, Jean Le Clerc, naguères procureur en la cour II. 14

refuse de confirmer ce décret , esl traîné à la Bastille par Bussy-le-Clerc, le plus furieux des Seize, qui, n'ayant qu'un enfant, le mangerait à belles dents, disait-il , plutôt que de jamais abandonner la ligue. On forme un nouveau parlement, composé des magistrats les moins suspects aux ligueurs. Le décret de la Sorbonne y est enregistré, la ligue confirmée (1),

« du parlement , lors capitaine de son quartier, et gouverneur de la Basce tille de Paris , accompagné de vingt-cinq ou trente coquins comme luy, « armés de cuirasses, ayant le pistolet à la main, étant les chambres assem- « blées, dit tout haut et clair : fous, tels et tels (qu'il nomma), suivez- « moi.... Lors le premier président, et les présidens Potier et de Thou, « s'acheminèrent pour le suivre ; et après eux marchèrent volontairement « cinquante ou soixante conseillers de toutes les chambres..., disant qu'ils « ne pouvoient moins faire que de suivre leurs capitaines. » (Pierre de L'Estoile , Journal de Henri III.) Bussy mit les magistrats prisonniers au pain et à l'eau ; ce qui le fit surnommer le grand pénitencier du parlement.

(1) La ligue parut légitime aux peuples contre un prince assassin que les prédicateurs déclaraient hérétique et excommunié, et elle prit alors un grand développement. Mais l'intérêt religieux était loin d'être le principal mobile des adhérens à l'union. Le conseil des Seize stimulait le zèle de la multitude par la promesse d'une grande diminution d'impôts : « Ce conseil fit aussi-tost « courir par toute la France une déclaration au nom des princes catholiques « unis avec les Trois-Estats , pour la remise et descharge d'un quart des « tailles : ce fast le premier appast avec lequel ils amusèrent le peuple de ce « rabais imaginaire ; et par la mesme déclaration ils donnèrent asseurance « de remettre les tailles au pied qu elles estoient du temps du roy Louis XII ; « ce qui fut creu par beaucoup de personnes, et embrassé si vivement, qu'ou- « bliant l'obcyssance deue au roy ils se laissèrent aller à telles persuasions, et « se mirent du party de l'union. » (Palma Cayet.) Selon le môme écrivain, l'adhésion de la plupart des individus des classes supérieures n'était qu'un calcul d'ambition : « Ce qui fut remarqué en la révolte de tant de villes « contre le roy pour le party de l'union, c'est que beaucoup de lieutenans « des gouverneurs des provinces ou des places particulières , se mirent de ce « party, sous l'espérance d'estre gouverneurs en chef. Si la noblesse et les « gens de guerre se mettoient de l'union pour ceste espérance , il y eut beau- « coup de gens de justice qui , pour s'agrandir, se mirent aussi de ce party : « car où les lieutenans-géuéraux se tenoient fermes au party du roy, les « lieutenans particuliers , les assesseurs ou les vice-seneschaux en beaucoup « d'endroits se mirent du party de l'union pour estre lieutenans-généraux ou « seneschaux , et avoir les premières charges en la justice. Si les prevosts des « marchands ou eschevins , consuls ou autres officiers de ville estoient aussi « catholiques royaux , d'autres habitans pour occuper leurs charges se met- « toitMit du party de l'union , Ëûsoient souslever le peuple , et en ces remue-

DES TEMPS MODERNBS. 211

et la résolution prise avec serment de venger la mort du duc et du cardinal de Guise sur tous ceux qui en avaient été les auteurs ou les complices. En même temps , le duc de Mayenne est appelé à Paris , où il est déclaré lieutenant-général de l'Etat royal et couronne de France, par le conseil de l'union. Henri III, affaibli, abandonné, ayant à peine un parti, pressé par Mayenne et par les nouveaux chefs de la ligue , connaît enfin, mais trop tard, ses véritables intérêts : il recherche l'alliance de ce généreux roi de Navarre, qu'il a si long-temps traité en ennemi. Ce rapprochement s'opère au château du Ple$sis-le$-Tour& , oh se fait l'entrevue des deux rois. A la tête de leurs forces réunies, qui s'élèvent à plus de trente mille hommes, ils marchent rapidement vers Paris, et s'établissent à Saint- Cloud le 29 juillet 1589. Les affaires de Henri III prennent de tous côtés un aspect favorable ; ses lieutenans triomphent dans plusieurs provinces. Il a traversé en vainqueur la moitié de la France; il assiège la ligue dans son centre; encore quelques jours, et cette faction orgueilleuse sera terrassée; encore quelques heures, et le fanatisme a immolé aux Guises le dernier des Valois. Le 1er août, Henri III tombe sous le poignard de Jacques Clément (1), et le lende~

« mens populaires , se fa i soient eslire aux grades et honneurs aux quels ils « n eussent eu espérance de parvenir par le temps de paix. Ainsi plusieurs se

• mirent de ce party pour faire leurs affaires et tenir les premières charges. » (1) « Les ligueurs publièrent que Dieu mesme a voit commandé la mort du

« roy par un ange , et qu'une nuit Jacques Clément estant en son lict , Dieu « luy envoya son ange en vision , lequel avec grande lumière se présenta à « luy, et luy monstra un glaive nud , luy disant ces mots : Frère Jacques, je « suis messager de Dieu tout-puissant , qui te viens acertener que par toy le « tyran de France doit estre mis à mort : pense donc à toy, comme la cou- « ronne de martyre t'est aussi préparée. Cela dit , l'ange se disparut ; et « frère Jacques s'estant remis devant les yeux ceste apparition , douteux de « ce qu'il devoit foire , s'adressa à un autre religieux , homme docte, auquel « il déclara ceste vision , lequel luy dit qu'il estoit dépendu de Dieu d'estre « homicide ; mais, d'autant que le roy estoit distrait et séparé de l'Eglise, qu'il « estimoit que celuy qui le mettroit à mort , comme fit jadis Judith un Ho- « lopherne, feroit chose sainte et recommandahle , et que , s'il estoit mis à

• mort exécutant une si bonne œuvre , il seroit bienheureux ; lesquels paro-

• les furent si agréables à frère Jacques , qu'il se proposa dès-lors de faire « mourir Henry de Valois. Et , après plusieurs jeusnes et abstinences qu'il « fit au pain et à l'eau /s'estant confessé et fait communier, fit tant qu'il eut

main, il expire entre les bras du roi de Navarre, en le déclarant son héritier, et l'exhortant à rentrer dans le sein de l'Eglise (1).

SECTION V

Depuis l'avènement de Henri IV jusqu'à son entrée dans Paris

Les quatre fils de Henri II étant morts sans postérité, François 11, consumé de langueur dans la (leur de la jeunesse; Charles IX , dans les douleurs d'un horrible trépas et dans les angoisses du remords; le duc d'Alençon , sous le poids des ennuis qui accablent une ambition trompée; Henri III, sous le poignard d'un assassin, la race des Valois fut éteinte. Henri de Bourbon Vendôme, descendant de Robert deClermont, n'était parent du dernier roi qu'au vingt-deuxième degré; il était cependant le plus proche héritier du trône. Les lois l'y appelaient ; il le méritait par ses qualités; mais sa religion l'en écartait. Les ligueurs méconnaissent ses droits. Toutefois, divisés sur le choix d'un maître, les uns destinent la couronne à Mayenne, d'autres préfèrent le cardinal de Bourbon ; un troisième parti, moins nombreux, incline pour l'Espagne. Mayenne, trop faible ou trop scrupuleux pour déférer au vœu de la faction qui l'appelle au trône, proclame lui-même le cardinal de Bourbon, alors prisonnier de Henri IV, et, sous ce fantôme de souverain , possède la réalité du pouvoir en qualité de lieutenantgénéral du royaume. La partie saine du parlement de Paris, transférée à Tours sur la fin du règne de Henri 111 , demeure fidèle à l'héritier légitime; mais la plupart des autres parlemens autorisent la rébellion. La contagion gagne jusqu'à l'armée même. La plupart des catholiques craignent, en s'atta-

« des lettres adressantes à Henry de Valois ; et alors, ayaut fait provision d'un « cousteau bien long et pointu qu'il mit dans sa manche, s'en alla à S.-Clou, « où estant par son adresse introduit dans la cliambre du roy, il se présenta « à genoux ; puis , ayant baisé la missive en la présentant au roy, par mesme « moyen il tira le cousteau de sa manche, dont il blessa le roy, etc.» (Palma Cayct.)

( I ) « Le roy de Navarre s'estant mis de genoux , les yeux pleins de chau- « des larmes et le coeur de gros sanglots , ne luy put dire un seul mot, et

chant à Bourbon, d'être déclarés ennemis de l'Eglise. En vain quelques guerriers généreux, Aumont et d'Humières, Biron et Sancy de Harlay, etc., n'écoutant que leur devoir, jurent à Henri de le servir jusqu'à la mort; en vain le baron de Givry lui dit avec la vivacité d'un jeune héros : Sire , vous êtes le roi des braves, et vous ne serez abandonné que des poltrons. Le duc d'Epernon et plusieurs seigneurs catholiques se séparent d'un prince hérétique et excommunié. D'autres lui promettent une soumission conditionnelle, qu'il achète par le serment de conserver la religion romaine dans le royaume; de se faire instruire dans le plus bref délai; de se conformer aux décrets d'un concile, soit général, soit national, etc. Mais cet engagement, qui ne rassure pas tous les catholiques, mécontente tous les protestans, et Henri se voit presque abandonné des uns et des autres (1 ). Bientôt la formidable armée qu'il a conduite devaut Paris est réduite à six mille combattans. Il lève le siège, et se retire en Normandie. Mayenne le suit avec trente mille hommes, l'investit près de Dieppe , et déjà, le croyant vaincu : Le Béarnais, écrit-il aux ligueurs , ne peut m* échapper, à moins de se jeter dans la mer. Henri luimême semble douter de sa fortune. On lui conseille de dis-

* ayant pris les mains du roy, les baisa. S. M. , voyant qu'il ne luy pouvoit « respondre à cause de ses larmes , l'embrassa par la teste , et luy donna sa «bénédiction.... Puis , suivant le commandement du roy, tous les princes «et officiers de la couronne qui estoient là présens, mirent à l'instant un « genouil en terre , et promirent et jurèrent obeyssance et fidélité au roy « de Navarre... lequel se retira pleurant, comme aussi firent tous les princes « les larmes aux yeux. » ( Palma Cayet. )

(1) « Henry de Bourbon fut salué et recogneu par tous ceux de ladite « année pour légitime roy et successeur à la couronne , aussitost que le feu « roy fut expiré , ainsi qu'il leur avoit expressément commandé en mourant ; « mais les princes , mareschaux de France et aultres officiers de la couronne « et principaux seigneurs catholiques , protestèrent tous au mesme temps « de ne changer jamais de religion , et de mourir en la foy catliolique, apos- « tolique et romaine , ce que ledit roy trouva bon , et leur promit de s'y « faire instruire dedans six mois.... Le roy ne demeura pas long- temps avec « toute l'armée du feu roy ; car beaucoup de la noblesse peu à peu se retira, «les uns à quelque dessein dans les provinces, les aultres ne pouvant, « comme ils le disoient tout hault, servir un roy huguenot, entre autres M. le • duc d'Espernon , qui fiit suivi d'une partie de l'armée. » ( Mémoires de Cheverny, chancelier de France. )

perser ses troupes dans les places fortes, d'aller en Angleterre presser l'arrivée d'un secours promis par Elisabeth ; et il paraît disposé à prendre ce parti. Mais Biron lui demande s'il n'a pas d'autres moyens de sauver son royaume que de le quitter; il est en France, il doit s'y enterrer 9 ou plutôt il doit combattre et vaincre. Ce généreux discours est justifié par la journée d'Arqués (23 septembre 1589). Henri, avec une poignée de soldats, et l'aide de Dieu qui combat pour lui, triomphe d'une multitude d'ennemis. Mayenne vaincu se retire en Picardie. Ses trompeuses promesses avaient abusé les Parisiens. Us s'attendaient à voir paraître le Béarnais lié et garrotté à la suite du chef des ligueurs. Dans son orgueil, Mayenne leur avait promis ce spectacle (1). Ils n'apprirent sa défaite et leur erreur que par la présence de l'armée royale, qui, fortifiée de cinq mille Anglais arrivés après la bataille , assiégea une seconde fois la capitale. Cinq faubourgs furent emportés l'épée à la main. Si le canon fût arrivé à temps, la ville allait être forcée; ce retard la sauva. Mayenne revint pour la défendre. Henri présenta inutilement la bataille aux ligueurs, et reprit le chemin de la Normandie.

La ligue dominait alors dans presque tout le royaume. Les foudres de Rome et les ruses et pistoles de l'Espagne lui assuraient en apparence un triomphe infaillible. Cependant la vigueur de ce grand corps n'égalait point son étendue. Sixte- Quint se déclarait à regret contre un prince qu'il estimait. Philippe II prétendait moins être l'allié que le maître de la ligue. Ses desseins sur la couronne de France , qu'il réclamait pour sa fille Isabelle-Claire -Eugénie, du chef d'Elisabeth, sa troisième épouse, contrariaient l'ambition de Mayenne. L'audace des Seize bravait son autorité. Ainsi, les jalousies, les défiances divisaient les ennemis de Henri IV. Son parti moins nombreux, mais recevant l'impulsion d'un seul chef, avait d'ailleurs cette force secrète, cette consistance naturelle que

(I) m Cette populace parisienne, se repaissant des nouvelles avantageuses « que le duc aunonçoit aux plus séditieux et affection nez de ses partisans , « en estoit tellement aveuglée , que , dans la croyance que le roy seroit « mené' en triomphe a la Bastille , quelques-uns des plus badauts a voient « loué des fenêtres dans la rue Saint-Antoine. » (Mémoires du duc d'Angoulême. )

DBS TEMPS MODERNES. 215

donnent la légitimité des vues et le sentiment d'une bonne cause; et si, pour la décision de la querelle, le mérite des chefs devait peser dans la balance , la valeur circonspecte de Mayenne, son génie lent à exécuter comme à résoudre , ne paraissaient pas devoir l'emporter sur la bravoure chevaleresque et l'intrépide activité de son rival (1). Enfin, les ligueurs se livraient à des désordres qui peu à peu leur aliénaient l'esprit des peuples et faisaient désirer un libérateur (2).

(1) « Les princes, généraux et conducteurs des armées, qui demeurent

• plus en chambre qu'à cheval , ne font rien qui vaille ; il faut tenir les con- « seils armés , toujours agir. Tel estoit M. de Guise , tel le roy Henry IV. Le « roy Henry IH et M. du Mayne , au contraire , tenoient leurs conseils em- « plumes aux cabinets. » ( Mêm. de Gaspard de Tavannes. ) Henri IV possédait au suprême degré l'art d'entraîner les soldats , les remplissant de bonne opinion de lujr et d'eux-mesmes , les exaltant, leur faisant croire qu'un en valoit dix. [ lbid. ]

(2) Villeroy, dans un avis au duc de Mayenne , a tracé la peinture de ces désordres : « Nous voyons , représentait-il à ce chef de parti, la noblesse en

• général plus affectionnée au service du roy de Navarre quasi qu'elle n'es- « toit au feu roy, et celle qui nous assiste très-refroidie et dégoustée de « continuer à ce foire... De quoy nous devons à bon droit d'autant plus nous « accuser nous-mesmes , que les catholiques qui assistent le dit roy de « Navarre ; car par nos déportemens nous les avons plustost effarouchez et « dégoustez de nostrc parti que conviez d'y entrer : ils ont été constituez « prisonniers, rançonnez, pillez en leurs maisons et baflbiïez partout, no- « uobstant vos commandemens et déclara tibns ; de sorte qu'ils ont recogneu

• n'y avoir avec nous aucune seureté pour eux : davantage, vos gens de

• guerre ont vescu si licencieusement qu'ils vous ont faict hayr ( s'il m'est

■ permis d'ainsi le dire ) de Dieu et des hommes.

« Qui croira que vous combattez pour la foy catholique et pour le soula- « gement du peuple , voyant à votre suitte Dieu mal servy comme il est , « son saint nom blasphesmé, les églises pillées, mesmes celles que nosad- « versaires a voient conservées; les bénéfices conférez à personnes indignes,

• les biens des ecclésiastiques ravis , et toutes sortes d'impiétez , sacrilèges , « vollerîes , ravissemens et autres meschancetez commises sans justice, police,

■ ordre ny règle aucune ?.,. Nos villes sont remplies de désobeyssunces, de « violences, de confusion et pauvreté ; les magistrats et officiers y sont gour- « mandez et sans authorité , et principalement ceux qui n'approuvent telles « violences ; ils ne jouissent de leurs gaiges ny de leurs rentes et biens , non

• plus que les bons bourgeois et marchands , qui sont outre cela privez du

« commerce , de quoy ils sonloient nourrir leur famille Si quelqu un se

« lamente et blasrae les autheurs de tels désordres , il est incontinent accusé « d'hérési« et de tral»ison ; Ton l'appel W catholique simulé , fauteur d'iiéré-

En s «Joignant de Paris, Henri IV était allé soumettre le Maine et la Normandie. 11 assiégeait la Tille de Dreux , lorsque les murmures des Seize, les instances du légat et des Espagnols forcèrent Mayenne d'aller le combattre. Le roi s'avance à sa rencontre. Les Anglais sont retournés dans leur île : Henri saura encore vaincre sans leur secours. 11 trouve Mayenne dans la plaine d'/vry (14 mars 1590). Un corps d'Espagnols avait joint l'armée de la ligue. Mais, plus d'ennemis, plus de gloire, c'est la devise de Henri IV. En peu de temps il a tout disposé pour la victoire. On lui fait remarquer qu'il n'a rien prévu pour la retraite en cas de revers : Point d'autre retraite, répond-il, que le cliamp de bataille. Avant l'action, il invoque , selon sa coutume , l'arbitre des combats , et , les mains jointes , la tête nue , les yeux levés au ciel , il s'écrie : Seigneur, qui pénétrez le fond de mon cœur, s'il est avantageux à mon peuple que je porte la couronne , favorisez ma cause et protégez mes armes; sinon, faites du moins que je meure à la vue de ces braves guerriers qui s'exposent pour mon service. L'armée répond par de vives acclamations à ces touchantes paroles. Mes compagnons, ajoute Henri IV, vous êtes Français; je suis votre roi9 voilà l'ennemi; nous courons aujourd'hui même fortune. En fans , si les cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le verrez toujours dans le sentier de l'honneur et du devoir. Alors il donne le signal, et se précipite dans les périls : un instant on le croit mort ou prisonnier. Déjà , troublés de ce bruit sinistre , les royalistes chancelaient; mais il reparaît, il leur crie: Tournez visage, afin que, si vous ne voulez combattre, vous me voyiez du moins mourir. Il dit, et, suivi des plus braves, s'enfonce de nouveau dans les rangs ennemis. Les ligueurs effrayés reculent. Biron commandait la réserve; il accourt et achève la victoire: elle est complète; le comte d'Egmont, chef des Espagnols, a été tué, et Mayenne, auquel, suivant le témoignage du vainqueur, on ne pouvait reprocher aucune faute dans le combat, a perdu les trois quarts de son armée , ses bagages et son artillerie. Dans cette grande journée, l'humanité du roi a mis le comble à sa gloire. Il triomphe, il par-

« tiques ou politiques. 11 est jugé et condamné, et quelquefois exécuté sans « estre ouï , etc. »

DBS TEMPS MODERNES. 217

donne. Compagnons , sauvez les Français, tel est le cri de victoire de Henri IV.

Après quelques lenteurs causées par le besoin d'argent, et quelques conférences provoquées par les chefs de la ligue, et tenues sans résultat à Noisy, Henri forme le blocus de Paris. Mayenne était allé en Flandre conférer avec le duc de Parme. Le duc de Nemours défendit la ville en son absence.

Cependant le vieux cardinal de Bourbon , que les ligueurs ont proclamé roi sous le nom de Charles Jï, vray roy de the'âlre et en peinture (P. de L'Estoile), meurt à Fontenay dans sa prison (9 mai 1590). Alors, par un décret solennel, la Sorbonne déclare Henri de Bourbon hérétique, fauteur d'hérétiques, incapable de succéder au trône. Le parlement de la ligue approuve cette déclaration, et défend, sous peine de mort, de proposer un accommodement avec le roi. Pour échauffer les fureurs populaires, des écoliers, des prêtres, des religieux, empruntant des casques, des cuirasses, donnent au peuple de Paris le spectacle d'une procession militaire , image, disaient-ils, de l'Eglise militante (1). Mais ni le parlement, ni la Sorbonne , ni de sacrilèges extravagances ne peuvent rien contre la famine : bientôt elle désole la ville. Les vivres étant épuisés, on se dispute les animaux les plus immondes, les plus misérables alimens; on cherche jusqu'au fond des tombeaux une odieuse nourriture qui porte avec elle le trépas (2). Déjà trente mille personnes sont mortes de faim :

(0 « Les prédicateurs, entre autres Bouclier, Feu-Ardent et le petit « Feuillant , retenoient par les oreilles le peuple avec artifice et l'animoient

• contre le roy, leur persuadant que leurs biens , leurs fortunes et leurs vies « n estoient rien , pourveu qu'ils ne tombassent en la puissance d'un roy «hérétique et relaps, et déclaré incapable de la couronne ; et ce fut alors ■que, par la conduite et invention de M. Rose, évesque de Senlis, et le « prieur des chartreux, fut faite cette grande procession de la ligue à Paris , « où tous les princes , grands et autres de ce party, assistèrent avec toutes « les principales châsses de la ville , tout le clergé et peuple d'icelle ; et sur «le grand autel de Nostre-Damc les sermens de tous contre le roy furent « renouveliez et plus augmentez qu'auparavant. » (Mém. du cliancelier de Cheverny.)

(2) « D a ultres furent contraints de faire et de manger du pain des vieils ■ osscinens des morts qu'ils purent trouver. . . et ainsy ceste misère et fa-

• mine fut telle à la fin , que Ton trouvoit tous les jours infinies personnes

218 HISTOIRE GÉNÉRA LE

une mère a mangé son enfant. Chaque jour fait éclorc de nouvelles horreurs, et dévore de nouvelles •ictimes. A l'aspect de tant de maux , les entrailles paternelles de Henri IV se sont émues. En maintenant le blocus avec rigueur, il peut consommer en peu de temps la destruction des rebelles ; mais il aimeroit quasi mieux n'avoir point de Paris , que de l'avoir ruiné par la mort de tant de personnes (1). Il ordonne de recueillir et de nourrir ceux qu'en termes de guerre on nomme les bouches inutiles, et que les assiégés avaient fait sortir de la ville; il permet que la compassion s'étende jusque sur ceux que la contrainte ou le fanatisme retient encore dans la place. Les lois de la guerre envoyaient au gibet de pauvres paysans qui avaient porté du pain à une poterne : le roi les rencontre, ils tombent à ses pieds : Nous n'avons pas, disent-ils, d'autre moyen de gagner notre vie. Je leur fais grâce, s'écrie le roi les larmes aux yeux, et, fouillant en sa pochette , il leur donne tout l'argent qu'il a sur lui : le Béarnais est pauvre, ajoute-t-il; s'il vous pouvoit mieux faire, il le fer oit.

Paris, délivré d'une populace qui l'affamait, prolonge sa résistance , et donne le temps a Alexandre Farnèse de venir à son secours. C'était un ennemi digne de Henri IV. Le roi lève le blocus, et court présenter la bataille aux Espagnols. Farnèse, grand et sage temporiseur, a la prudence et le talent de l'éviter. Il n'est venu que pour secourir Paris, et pour rendre la ligue plus dépendante du roi d'Espagne. 11 intro-

« mortes par les rues, dont le compte s'est trouvé monter à près de trrnte « mille à Ja (in dudit siège , qui dura trois mois. » ( Mémoires de Chevernjr.) « Finablemcut , la nécessité croissant, deux ou trois jours devant « la levée du siège, les lansquenets, gens de soi barbares et inhumains, « mourans de maie rage de faim, commencèrent à chasser aux euiàns « comme aux chiens, et eu mangèrent trois. » ( Mém. de L'Etoile.

(1) « Les hurlemens du peuple, les gémissemens des mères , pénélrè- « rent non-seulement l'air, mais aussi les murailles, et vindrent jusquesaux » aureilles de S. M. ; si que , considérant que tous ces peuples estoientses « subjets , et la plus part innocens, conduit de son bon naturel , le roy rom- « pit luy mesme la barrière des loix militaires, et ayant accordé première- « ment de donner des passe- ports pour les femmes, les filles et les enta, « et pour tous les escoliers, il l'augmenta pen après pour les gens d'égfe « et puis il en fut baillé à d'autres qui avoient mesmes esté d*is plus re- « muans. » ( Palma Cayei. )

dult dans la place un grand convoi de vivres, et il y. laisse hait mille Espagnols, Alors sa mission étant remplie, il se retire devant le roi, et, vainqueur sans combat , il rentre dans les Pays-Bas.

(1591.) La guerre continue en France. Le 3 janvier, les Parisiens attaquent Saint-Denis, et sont repoussés, après avoir perdu leur chef, le chevalier d'Aumale. Quelques jours après, le roi tente de surprendre Paris; des officiers déguisés en paysans , et conduisant des grains , demandent à être reçus dans la place. Leur stratagème est découvert. Henri se venge du mauvais succès de cette journée des farines (1 ) par la prise de Chartres, un des magasins d'approvisionnemens de la capitale. Les magistrats viennent haranguer le roi à son entrée. Notre ville, lui dit l'orateur, vous est soumise par le droit humain et divin. Ajoutez, reprend gaîment Henri IV, ajoutez, et par le droit canon.

En Anjou, le duc de Mercœur, l'un des généraux de la ligue, bat le duc de Montpensier devant Craon. Le duc de Savoie, non content d'avoir usurpé le marquisat de Saluées vers la fin du règne de Henri III , envahit le Dauphin é. Il en est chassé par Lesdiguières. Mais le parlement d'Aix le reconnaît gouverneur de la Provence , et lui décerne en même temps le titre de lieutenant-général sous la couronne de France. LepapeGrégoireXIV, successeur de Sixte-Quint(mort en 1590), aide les ligueurs de ses troupes et de ses monitoires. Enfin, une faction dangereuse se forme dans la famille même de Henri IV. Séduit par les conseils de quelques favoris, le jeune cardinal de Bourbon, fils du prince de Condé tué à Jaroac, et neveu de l'ancien roi de la ligue, aspire au trône; mais l'adresse et la fermeté de Henri IV déconcertent les desseins de ce tiers-parti mal dirigé par des chefs inhabiles.

Les vues ambitieuses du roi d'Espagne donnaient à Henri plus d'alarmes. Bien que Paris et le royaume lui parussent un trop gros morceau pour la bouche du roi Philippe, ce prince parlait déjà en maître de la France. Les Seize lui étaient vendus (2). Corrompus par ses trésors , et fiers de son appui ,

(4) C'est ainsi que la nommèrent les Parisiens , qui , jusqu'à la réduction de leur ville , en célébrèrent l'anniversaire.

(2) Les Seize , vers ce temps-là , songeant à assembler les étals , prirent

ils ne mettent pins de bornes à leur audace : ils murmurent contre Mayenne, ils l'accusent de lenteur et de faiblesse. Le parlement ayant absous un procureur soupçonné de correspondre avec le roi , ces furieux , altérés de sang , veulent faire un exemple sur la compagnie. Elle avait alors pour président Brisson, habile jurisconsulte, qui, après l'attentat de Bussyle-Clerc contre le parlement, avait souffert qu'on le mît à la tête des magistrats restés à Paris , mais dont la probité sévère, digne d'une meilleure cause, maintenait^ rigoureusement les formes juridiques. Les Seize le font arrêter avec deux conseillers, Claude Larcber et Jean Tardif. Les trois magistrats sont étranglés au Petit-Châtelet , et leurs corps portés à la Grève. Les Seize vont partout annoncer leur crime; l'ambassadeur d'Espagne les en félicite , et les exhorte à proBter de ce moment d'épouvante pour proclamer Philippe II protecteur de la France (1). Mais le grand-conseil de la ligue re-

à Phôtel - de- ville une résolution portant que, « Sans s'adstraindreà ancuo « prétendu droict de succession , il seroit procédé à l'eslection d'un roy qui « fust de la religion catholique , apostolique et romaine , et qui n'eust esté « hérétique ny fauteur d'hérétiques ;

« Que ce roy jurcroit de ne faire paix , alliance ny confédération avec « princes, villes ou communautez faisant autre profession que de la religion « catholique romaine;

« Que le roy eslen ny ses successeurs ne pourroient entreprendre au- « cune guerre contre les princes catholiques sans ladvis des estats dueinent « assemblez ;

« Qu'ils ne pourroient faire aucunes levées extraordinaires , ny mettre « subsides sur le peuple , ny faire aliénation de leur domaiue ou création de « nouveaux offices , sans le consentement desdits estats ;

« Que les estats seroient tetuis et convoquez de cinq ans en cinq ans, en « telle ville qu'il plairoit à leur roy de les assigner; et, afin d'en conserver « la liberté, que les roys à l'advenir s'en esloigneroient de dix lieues pente danl la tenue de rassemblée, et après les délibérations achevées il y vien- « droit approuver et confirmer leur résolution ;

« Que le dit roy esleu et ses successeurs seroient tenus de jurer de garder « iiiviolablement , et de point en point , tout ce qui seroit arresté par les « assemblées des estats- généraux ;

« Que les conseillers d'estat du roy esleu seroient nommez par les « estats, etc. » ( Palma Cayet. )

Il est inutile de faire remarquer les vices de ce projet de constitution, qm ne laissait subsister qu'un fantôme de royauté.

(1) « Le roy d'Espagne a tint de royaumes, qu'il n'a besoin de celuy de

fuse d'approuver l'exécution des trois magistrats , et Mayenne vient pour les venger, ou plutôt pour raffermir son autorité menacée. Ce chef de faction proscrit des factieux qui le bravent; les uns sont livrés au supplice, les autres bannis du royaume.

Tandis que Mayenne délivrait Henri IV de ses plus mortels ennemis, ce prince, ayant reçu des secours d'Allemagne et d'Angleterre, investissait Rouen, Tun des boulevards de la ligue (1592). Son armée s'élevait à plus de quarante mille hommes , mais la place avait une forte garnison , une population zélée pour la cause des ligueurs, et le gouverneur Villars- Brancas était un des plus vaillans hommes de son temps. L'attaque et la défense furent également vives. Cependant l'ardeur que Henri IV savait inspirer à ses troupes par ses discours ou par ses exemples, allait triompher de tous les obstacles, lorsque le duc de Parme vint pour lui faire lever le siège de Rouen , comme il avait fait lever celui de Paris. Le roi , laissant devant la ville le gros de son armée, court à la rencontre des Espagnols jusqu'à Aumale, à la tête d'environ sept mille hommes. Près de cette ville , sa valeur imprudente l'engage avec une centaine de cavaliers dans une action où il est blessé d'un coup de mousquet. Le destin de la France , dit le duc de Sully , le conservoit seul dans ces occasions où il s'exposait jusqu'à nous faire désespérer de sa vie. Ses fidèles compagnons d'armes, toujours tremblans pour ses jours, lui reprochaient souvent sa témérité. Je ne puis faire autrement , répondaitil ; je combats pour ma gloire et pour ma couronne. Après la rencontre d' Aumale, il revient presser le siège de Rouen. Farnèse le suit avec les ducs de Guise et de Mayenne, et le force de renoncer à son entreprise. Henri prend sa revanche près de Caudebec, où il bloque Farnèse dans son camp. Ce général lui échappe par de savantes manœuvres, et se retire après avoir une seconde fois arrêté la fortune de Henri IV. Mais il meurt, la même année, des suites d'une blessure reçue dans sa retraite.

« Frauce ; il se contentera , disoieut les ministres d'Espagne , du titre de « protecteur du royaume de France, sous certaines conditions. Mais les • esprits françois voy oient une inimité de précipices sous ce nom de pro- « lecteur. « ( Chronologie novenairt de Palma Caytt. )

S'il est vrai que lo maréchal de Biron, intéressé à prolonger la guerre qui faisait briller son habileté et sa valeur, négligea volontairement (1 ) les moyens de détruire l'armée espagnole, il en porta bientôt la peine. Il fut tué au siège d'Epernay, dans le cours de cette campagne. Grand capitaine, ayant commandé en sept batailles rangées , zélé catholique, et toutefois bon serviteur d'un roi protestant, excepté peut-être en cette occasion, sa mort du moins fut celle d'un guerrier. L'héritier de son nom , après avoir égalé sa gloire militaire, devait périr un jour de la mort des traîtres.

(1593.) Cependant les affaires s'acheminaient vers l'instant décisif. Les ligueurs tiennent à Paris de prétendus états-généraux pour Télection d'un roi. Les ambitions des chefs de la bgue étaient divisées, et chacun, selon l'expression de Cheverny , visoit pour soi à ce grand but de la royauté (2). L'ambassadeur d'Espagne demande l'abolition de la loi salique. Il propose de déférer la couronne a l'infante Isabelle-Claire- Eugénie, petite-fille de Henri II et la plus proche héritière de Henri Hl ; et , pour s'assurer un plus grand nombre de suffrages, il annonce que Philippe II destine pour époux à cette princesse le jeune duc de Guise , qui serait élu roi conjointement avec elle. Mayenne, irrité de se voir opposer son neveu, combat de toutes ses forces un projet qui frustre ses espérances, et, dans son dépit , il conclut une trêve avec le roi (3).

(1) o II estoit bon capitaine et grand guerrier, serviteur du roy pour sa « commodité, traversant ses desseins sur la paix en ce qu'il pou voit... pour « son ambition et profit particulier.... Chose assez ordinaire aux capitaines « de ce temps, qui , pour gaigner, tiennent tant qu'ils peuveut les plaies « ouvertes, comme les mauvais chirurgiens.» [Mém. de P. de L'Estoile.]

(2) « Le 8 avril 1593, Guarinus qui preschoit à Saint- Jacques de la « Boucherie, dit qu'il n'y a voit plus de religion parmi nous ; que ce n'estoit « plus qu ambitiou ; que ces beaux estats qu'on tenoit c'estoit la cour du « roy Petault, où chacun vonloit estre maistre ; qu'il n'y avoit aucun de « tous nos gouverneurs qui n'aspirast à estre roy, et que c'estoit à qui em- « porteroit le morceau , etc. » [ Mém de P. de L'Estoile. ]

(3) Tavannes expose très-bien les embarras de la situation de Mayenne : « M. du Mayne , dit-il, contrarioit les princes ses alliez et pareus ; aymoit « mieux que le party contraire prospérait qn'iceux , et il estoit eu craiute « et en jalousie de ses capitaines propres dès qu'ils possédoicut deux forte- « resscs; cruignoit la domination espagnole et Testât populaire : ainsi, en

Enfin, le parlement, quoique captif et estropié, selon les termes dePéréfixe, rend un arrêt pour le maintien des lois fondamentales du royaume, et pour empêcher que, sous prétexte de religion,la couronne ne soit transférée en des mains étrangères (i).

«garde de tous, donnant coup à chacun l'un après l'autre, chacun luy en > rcndoit à son tour; il employoit une heure de temps contre ses ennemis, «et vingt-trois contre ses amis, pareus et alliez. » Dans une lettre du prédicateur Panigarole au duc de Savoie , on lit que M. du Maine plutôt accepterait le diable pour roi au aucun de la maison de Lorraine. Henri IV et ses conseillers connaissaient bien les discordes qui divisaient les ligueurs, et fondoient avec raison sur elles l'espoir d'un succès tôt ou tard infaillible. « En continuant encore quel ((ne temps, disait Sully au roi, « d'user de dextérité, patience et prudence , il arrivera nécessairement que « de tant de diverses testes , capricieuses humeurs, aviditez et fantaisies qui « composent tout ce grand confus a narclnque et chimérique corps, qu'ils

• nomment entre eux la sainte union catholique , il s'engendrera tant d'en- « vies, jalousies, haines et contestations, qu'estant impossible de les eon- «ciïier, elles produiront enfin plusieurs divisions qui n'arriveront jamais

• que vous n'en profitiez puissamment ; tant qu'enfin estons tous mal con- « tens les uns des autres, il faudra que tout ce qu'il y a de François parmy

• eux se viennent jetter entre vos bras par pièces et loppins , comme vous « devez désirer, ne recognoissant que vostre seule royauté. » ( OEconomies royales. )

(i) « Dans le party de la ligue, et long-ternes auparavant la réduction « delà ville de Paris en l'obéissance du roy, se formèrent deux factions, à « savoir de ceux qui vouloient un roy catholique et de lignée royale, qu'on « appeloit la ligue Jrançoise , qui estoit en effet de recognoistre le roy de «Navarre pour roy de France, se faisant catholique; et de ceux qui vou- «loieot aussi un roy catholique, quoique estrangt-r, moyennant qu'il fust « puissant pour les maintenir, qu'on appeloit la ligue espagnole. La ligue « Françoise emporta enfin le dessus, par le courage et résolution que pri- «reut messieurs du parlement demeurés à Paris, de donner cet arrest « notable concernant la loy salique, qui a esté de si grande importance, « qu'à l'occasion d iceluy le roy se fit catholique , et tous les esprits françois « se rallièrent. » [Mém. de Michel de Marillac ] Du Vair, alors député aux états de la ligue et conseiller au parlement, contribua beaucoup par sou éloqueuce à foire rendre cet arrêt. « Je vous confesse , Messieurs , dit- « il aux chambres assemblées du parlement, que je fus extrêmement es- « tonné, quand dimanche, 20 de ce mois (juin 1595) , j'entendis proposer

• aux estats de supplier le roy d'Espague de donner sa fille à un prince « françois que l'on éliroit pour roy ; et encore plus quand je vis crue Ton « vouloit résoudre cette proposition entre cinq et six heures du soir, et dé- « pescher cela comme l'entrée de table du soupper. J'en dis librement ce ■ que j'en peusois ; et pour ce que je ne pou vois autrement arrester le

La faction espagnole , déconcertée par cet arrêt, le fut encore davantage par l'abjuration de Henri IV. Elevé par sa mère dans l'hérésie, nourri au milieu des calvinistes , ce prince avait persisté jusqu'alors dans la croyance qu'il avait reçue dès l'enfance , pour laquelle il avait combattu dès sa première jeunesse, et dont une conversion passagère, accordée k la surprise et à l'effroi, au milieu des horreurs de la Saint- Barthélémy, n'était point propre à le détromper. Cependant Henri n'était animé d'aucune haine, ni même préoccupé d'aucune répugnance contre la religion dans laquelle son père était mort, qui avait été celle de tous les rois ses prédécesseurs, qui était celle de presque tout son peuple. A son avènement au trône, il avait, promis avec serment aux seigneurs catholiques de son parti de se faire instruire dans le délai de six mois,

a cours de la déliliération , je protestai que nous n'avions aucune puissance « pour délibérer de ce fait, qui estoit disposer de la couronne.... Je feis « enregistrer ma protestation , interrompis pour ce jour le cours de la déK- « bération , et croyois à la vérité que , les personnes ayant eu le loisir d'y « penser, ou n'oserait plus remettre ce projet sur le bureau. Ton testais , « comme ceux qui foitt ces poursuites sont gens qui ne manquent point de « résolution et d'audace, toute cette semaine ce mesme traité s'est continue « en privé entre peu de personnes, et a passé si avant qu'hier en pleins « estais , les trois chambres assemblées , fut proposé qu'il avoit esté ad visé « entre les princes d'offrir aux ambassadeurs d'Espagne que les estats pas- « seroient procuration à M. de Mayne pour envoyer vers le roy d'Espagne a des ambassadeurs qui luy nommeroient pour roy de France un prince « auquel il donnerait 1 infante en mariage. Voilà, Messieurs, Testât où sont « les aflâires. Je voy vos visages pâlir, et un murmure plein d'étonnement « se lever parmi vous, et non sans cause ; car jamais peut-estre il ne s'ouit « dire que si licencieusement , si effrontément on se jouast de la fortune « d'un si grand et puissant royaume , si publiquement on traficquast d'une « telle couronne, si impudemment on mist vos vies et vos biens, vostre « honneur, vostre liberté à l'enchère , comme l'on fait aujourd'huy : et en « quel lieu? au cœur de la France, à la vue de ce séual, afin que vous ne « soyez pas seulement participant, mais coulpables, de toutes les calamités « que l'on ourdit à la France. Il es veillez -vous donc, Messieurs, et des- « ployez aujourd'huy l'autliorité des loix desquelles vous estes gardiens : « car si ce mal peut recevoir quelque remède , vous seuls l'y pouvez ap- « porter.... Quelle pilié que uous ayons veu ces jours passés seize coquins « de la ville de Paris faire vente au roy d'Espagne de la couronne de m Franee, luy en donner l'investi turc sous leurs seings, et luy en prester « le premier hommage? etc. •

et les événemens seuls avaient retardé pendant quatre ans l'accomplissement de sa promesse. Enlin, au moment marqué par la Providence, il chercha la lumière qu'il avait toujours désirée, sans avoir pu la recevoir encore; et, tandis que des conférences étaient ouvertes à Surènes enlre les catholiques des deux partis , il demanda à se faire instruire. Après plusieurs entretiens avec des évêques , il abjura le 25 juillet 1593, dans la grande église de Saint-Denis, entre les mains de l'arche vêque de Bourges. Lorsqu'il se présenta : Qui étes-vous ? lui dit l'archevêque; que demandez-vous? — Je suis le roi, répondit Henri ; je demande à être reçu dans le sein de l'église catholique. — Le souhaitez-vous sincèrement? ajouta le prélat. — Je le souhaite de tout mon cœur, dit Henri; et il appuya celte franche déclaration, du serment de vivre et de mourir dans le sein de l'Eglise avec laquelle il se réconciliait, et de la défendre au péril de sa vie. Une foule immense, affamée de* voir un roi, assistait à cette cérémonie. Les Parisiens , accourus à Saint-Denis , malgré les ordres et les satellites de la ligue, bénissaient cet heureux changement, qui ne laissait plus de barrière élevée entre le peuple et le roi. Henri IV se fit sacrer à Chartres au mois de février suivant (1).

(1) Le triomphe de Henri IV sauva la France d'une dissolution qui était le vœu secret d'un grand nombre de chefs de parti parmi les catholiques et les protestons. Nous lisons dans les OEconomies royales , que la Trimouille sollicitait incessamment le prince de Coudé de se rendre chef absolu, sans reconnaissance d'autrui, dans les provinces d'Anjou , Poitou, Aunis, Saiiitouge et Angoumois; que M. de Turenne ( depuis duc de Bouillon ) « couvoit en son cœur le dessein qu'il fit tout ouvertement es- « clatter eu rassemblée de La Rochelle , qui estoit de pouvoir estre esleu « chef absolu en quelques provinces, et sur une dissipation ( démembre- « meut ) d'estat que chacun croyoit estre fort prochaine , se cantonner en « icelles. » Du côté des catholiques, le duc de Mercœur avait les mémo vues sur la Bretagne , et généralement les principaux seigneurs tendaient à se rendre indépendaus dans les lieux soumis à leur influence.

En même temps que le succès de Henri IV sauva la France d'une dissolution intérieure , il la préserva aussi de la dépendance de l'étranger. La ruine de la ligue fut la ruine des plans de monarchie ou au moins de suprématie universelle que Philippe li avait formes , et qu'il faillit réaliser par l'or du Nouveau-Monde. Si la ligue avait réussi , le triomphe de la maison d'Autriche était imminent. La chute de la ligue assura l'indépendance de la France et de l'Europe. ( Voyez le savant et intéressant ouvrage de M. Ch. Labitte sur les prédicateurs de la ligue,)

226 niSTOIRE GÉNKUALE

Les ligueurs, après avoir exhalé leur rage impuissante en imprécations et en blasphèmes , sont trop heureux d'accepter une trêve de trois mois. Dans cet intervalle, ils appellent à grands cris l'Espagne au secours de leurs a (Ta ires désespérées. Ils traversent à la cour de Rome les démarches de Henri IV, qui sollicite du pape Clément VIII son absolution. Les étrangers fout encore pour eux des vœux et des efforts. Mais en France leur règne est passé; leurs fureurs ont cessé d'être dangereuses, du moment où elles ont pu paraître ridicules: la satire Ménippée leur porte le coup mortel. On ouvre les yeux, on s'étonne d'avoir si long-temps méconnu les droits du meilleur des princes. Les Français égarés rentrent peu à peu dans le devoir. Meaux, Pontoise, Orléans, Bourges, Lyon donnent l'exemple. Leur soumission est bientôt suivie de celle de la capitale. Le comte de Brissac, que Mayenne en avait fait gouverneur, oublie des engagemens criminels pour se souvenir enfin de ce qu'il doit a son roi. Il introduit Henri IV dans Paris, sans tumulte et sans combat, le 22 mars 1594. Les Espagnols sont réduits à capituler; le roi les laisse partir avec les honneurs de la guerre, et les voyant passer d'une fenêtre: Messieurs, dit-il à leurs officiers, recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus. Le parlement est rétabli; les magistrats fidèles reviennent de Tours dans la capitale, Achille de Harlay à leur tête. Ceux de Paris sont conservés : long-temps ils ont servi la ligue ; mais leur conduite récente a réparé leurs anciens torts. La compagnie casse tous les arrêts dictés par la rébellion depuis 1588, révoque les pouvoirs de Mayenne, et annule les décrets de la dernière assemblée tenue a Paris sous le nom d'états-généraux.

SECTION VI

Depuis l'entrée de Henri IV dans Paris jusqu'à la mort de ce prince

Tandis que les interprètes des lois raffermissent l'autorité royale , l'esprit de la ligue se manifeste encore par de lâches attentats. Pendant la trêve (1593), un jeune batelier, nommé Barrière, avait formé le dessein d'assassiner le roi. Un reli-

gieux avait révélé ce projet parricide , et le coupable en avait subi le juste châtiment. En 1594, le forfait, médité par Barrière , est exécuté par Jean Châtel. Cet assassin n'avait que dix-huit ans. Livré dès son enfance à la débauche, il en éprouvait des remords ; il croit les apaiser par le meurtre de Henri IV, qu'il regardait comme un tyran ennemi de l'Eglise. Plein de ce noir dessein , il pénètre , le 26 décembre , dans la chambre du roi, se mêle à la foule qui l'environne, et lui porte un coup de couteau qu'il dirige à la gorge ; mais Henri se baissant alors pour embrasser un seigneur, ce hasard lui sauve la vie. Le coup ne l'atteint qu'a la lèvre , et la blessure est peu profonde. L'assassin, arrêté et condamné au supplice des criminels de lèse-majesté, endure les douleurs avec une incroyable constance, sans plainte comme sans repentir. Il avait étudié sous les Jésuites. On attribua à leurs leurs leçons le crime et la fermeté de Jean Châtel. Un arrêt du parlement les bannit du royaume, et ils sortirent de Paris le 8 janvier 1595. Ces pères ne manquèrent pas, dit Péréûxe , nonobstant que le temps leur fût contraire, de travailler à soutenir leur honneur, et firent plusieurs écrits pour se justifier des choses dont on les chargeoit; et véritablement ceux qui n'étoient pas leurs ennemis ne croyoient pas que la Société en fût coupable; de sorte qu'à quelques années de là (1603), le roi (soit conviction de leur innocence , soit politique et désir de se réconcilier un ordre puissant), « dont l'amitié pouvoit grandement pour la « tranquillité de l'état, et la malveillance encore plus pour le « trouble d'iceluy, » (Mém. de Sully), révoqua l'arrêt et les rappela. Il leur donna même, l'année suivante, le château de La Flèche , et cent mille écus pour y établir un collège de leur société. L'arrêt de leur bannissement n'avait pas été exécuté dans toute la France, et les parlemens de Bordeaux et de Toulouse avaient retenu les Jésuites (1). Malgré le déplaisir

(1) Ils avaient dès-lors, dans les provinces méridionales, des établissemeus à Toulouse, Auch, Ageu , Rhodez , Bordeaux, Périgueux, Limoges, au Puy, à Tournon , Aubenas etBéziers; « et voyant leur crédit augmenter « tous les jours près du roy, et ne le voulant pas laisser oisif ny infruc- « tucux , faisoient tout ce qui leur estoit possible pour establir de leurs « collèges , et les fonder de bons et amples revenus dans toutes 1rs grandes « villes de ce royaume. » ( Mém. de Sully. )

que leur expulsion dut causer au souverain pontife, Clément VIII se laissa enfin fléchir. Les habiles négociations de d'Ossal et de Duperron , et les sages conseils du cardinal espagnol Toledo , l'emportèrent sur les intrigues de Philippe II. Clément VII, par trop de vivacité, avait perdu l'Angleterre ; Clément VIII, par trop de lenteur, ne voulut pas perdre la France; et, le 16 septembre 4595, l'absolution du roi fut prononcée.

La plupart des provinces du royaume s'étaient soumises (1 ), mais le duc de Mayenne tenait encore la Bourgogne , son ancien gouvernement. Quatorze mille Espagnols viennent d'Italie à son secours. Henri s'avance à leur rencontre. Le 5 juin 1595, le maréchal de Biron , faisant une reconnaissance , est surpris près de Fontaine-Française par l'armée ennemie. Blessé à la téte, il se relirait avec sa troupe en désordre. Le roi, instruit de son danger, vole à son secours, suivi de trois cents cavaliers : A moi, messieurs, leur dit- il, et faites comme vous m'allez voir faire. En même temps il fond sur les Espagnols, qui, ébranlés par son choc impétueux, s'enfuient devant une poignée de braves. Henri IV disait depuis, en parlant de cette heureuse témérité, crise de sa fortune, selon l'expression de Tavannes, qu'en d'autres occasions il avoit combattu

(1) Il y avait toutefois encore dans les provinces méridionales des mouvement insurrectionnels, mais auxquels la religion et la politique étaient étrangères. C'étaient des soulèveinens du peuple contre les nobles, symptôme qui s'est presque toujours manifesté dans nos guerres civiles. « Tandis « que beaucoup de seigneurs et grandes villes de France avoient leurs dé- « putez à Paris en la cour du roy pour faire leur accord , il advint un grand « remuement vers le pays de Limosin , Périgord , Agénais, Quercy et pays « circonvoisins , par un soulèvement général qui s'y fit d'un grand nombre « de peuple , prenans pour prétexte qu'ils est oient trop chargez de tailles « et pillez par la noblesse , principalement de quelques gentilshommes du v party de l'union qui se retiraient en leurs chasteaux , faisans de grandes « pilleriessur le pauvre paysan. Du commencement on appella ce peuple « mtitiné les Tard- Avisez, parce que l'on disoit qu'ils s'advisoient trop « tard de prendre les armes , veu que chacun n'aspirait plus qu'à la paix ; « et ce peuple appclloit la noblesse Croquans , disons qu'ils ne deman- « dotent qu'à croquer le peuple; mais la noblesse tourna ce sobriquet sur « ce peuple mutiné , à qui le nom de Croquans demeura. » ( Palma Cayet. ) Ces insurrections furent apaisées moitié par la force, moitié par des remises sur les tailles.

pour la victoire, mais que dans celle-ci il avoit combattu pour la vie. Après la retraite des Espagnols, il envahit la Franche- Comté, et y fit des progrès rapides; mais cette importante conquête était réservée au règne de son petit-fils et aux armes du grand Condé. De fâcheuses nouvelles vinrent diminuer la joie du combat de Fontaine-Française, et interrompre les triomphes du roi. Le maréchal d'Aumont, son meilleur appui, son bras droit, ce vaillant homme, preux de l'ancienne roche et franc Gaulois, qui avait servi sons six règnes avec un zèle égal , venait d'être tué en Touraîne. Villars-Brancas , naguère un des plus redoutables adversaires de Henri IV, alors un de ses plus zélés serviteurs, avait été défait à Dourlens par les Espagnols, et assassiné de sang-froid après le combat qu'avait précédé la prise du Catelet, et que suivit celle de Cambrai. Ces événemens détournèrent Henri IV de la conquête de la Franche-Comté. Avant de songer à étendre ses états, il fallait achever de les pacifier. Le roi, s'étant rendu à Lyon, assura la tranquillité des provinces méridionales par les mesures qu'il prit avec Lesdiguières , et avec Henri de Montmorency, gouverneur du Languedoc, et élevé pour prix de ses services au rang de connétable. Mayenne, fatigué de la protection orgueilleuse de l'Espagne, s'était retiré à Châlons, la seule ville de Bourgogne qui lui obéissait encore. 11 fit son accommodement avec le roi, au commencement de Tannée 1596 , à des conditions avantageuses. Il obtint plusieurs places de sûreté; mais sa meilleure garantie était la générosité du monarque. Leur première entrevue eut lieu au château de Monceaux, dans la Brie. Mayenne montra d'abord quelque embarras ; mais Henri le reçut avec cette bonté libre et familière qu'on témoigne a un ancien serviteur. Qui ne sait par quelle innocente vengeance il annonça que tout était pardonné? Mayenne était d'un embonpoint extrême; Henri l'ayant lassé à plaisir dans une partie de promenade : Mon cousin, lui ditil, voilà le seul mal que je vous ferai de ma vie.

Après la soumission de Mayenne, il ne restait plus à réduire que le duc de Mcrcœur, un des princes de la maison de Lorraine. 11 voulait faire valoir les prétentions qu'il tenait de sa femme, Marie de Luxembourg, héritière de la maison de Penthièvre, et changer en une souveraineté indépendante son gouvernement de Bretagne. L'événement avait prouvé que le

230 H18TOIKE GÉNÉRALE

zèle religieux des chefs de la ligue n'avait été qu'un voile pour leur ambition. Us auraient volontiers déchiré la France , et , depuis que les victoires et l'abjuration du roi avaient sauvé la monarchie, tous avaient vendu chèrement leur retour à l'obéissance. Villars-Brancas (1) en Normandie, le marquis d'Elbœuf en Poitou (1594), le duc de Guise en Champagne, le duc de Lorraine dans son duché (1595), le duc de Joyeuse en Languedoc, Bois-Dauphin en Anjou (1596), etc., un grand nombre de gouverneurs et de seigneurs avaient encore terni par une lâche cupidité le mérite, déjà si faible, de leur soumission tardive. Us avaient exigé des dignités et des richesses. Selon les Mémoires de Sully, ces transactions coûtèrent au roi trente-deux millions (2).

(1) Tandis que Sully négociait la capitulation de Villars-Brancas, le roi lui adressa la lettre suivante, où sont exposés les motifs qui lui faisaient préférer ces transactions particulières à un Iraité général avec un seul chef, et les avantages qu'il trouvait à acheter la soumission des rebelles , plutôt que de l'arracher de vive force.

Lettre du roi à M. de Rosny.

« Mon amy, vous estes une beste d'user de tant de remises et apporter « tant de difficultez et de mesnages en une affaire de laquelle la conclusion « m'est de si grande importance pour l'establissement de mon authorifé et « le soulagement de mes peuples. Ne vous souvient-il plus des conseils que « vous m'avez tant donnez , m alléguant pour exemple celuy d'un certain « duc de Milan au roy Louis XI, au temps de la guerre nommée du bien « public , qui estoit de séparer par intérêts particuliers tous ceux qu « estoient liguez contre luy, sous des prétextes Rcnéraux, qui est ce que je « veux essayer de faire maintenant , aymant beaucoup mieux qu'il m'en « couste deux fois autant, én traitant séparément avec chaque particulier, « que de parvenir à mesme3 eflècts par le moyen d'un traité général fait « avec un seul chef ( comme vous saviez bien des gens qui me vouloient « ainsy persuader) qui pust, par ce moyen, entretenir toujours un party «formé dans mon estât. Partant, ne vous amusez plus à faire... le bon « mesnager, ne vous arrestant à de l'argent ; car nous payerons tout des « mesmes choses que l'on nous livrera, lesquelles, s'il falloit prendre par

« la force, nous consteroient dix fois autant Lorsque jeseray roy pai-

« sible , nous userons des bons mesnages dont vous m'avez tant parlé , et « pouvez vous asseurer que je u'espar^neray travail ny ne craindray péril « pour eslever ma gloire et mon estât en leur plus grande splendeur. « Adieu , mon amy.

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