‹ Histoire générale des temps modernes, depuis la prise de Constantinople par les Turcs (1453), jusqu'à la fin de la guerre d'AmériqueChapitre 6 sur 25 · HENRY · texte numérisé non relu

HENRY

« De Se n lis, ce huitième de mars 1594. »

(2) Henri IV employait aussi le ressort de l'argent pour maintenir les

Si le doc de Mercceur résistait encore, il comptait sans doute sur les Espagnols qui poursuivaient leurs succès en Picardie. Henri se trouva un moment dans une position difficile. La reine d'Angleterre, refroidie envers son ancien allié depuis son changement de religion, faisait marchander ses secours. Les chefs des calvinistes, mécontens de l'abjuration du roi, et surtout des grâces qu'il prodiguait aux catholiques, lui refusaient leurs services, tenaient des assemblées séditieuses, et se repaissaient de ces projets d'indépendance (1) que, dès l'origine, on avait reprochés à leur secte. Leur défection afflige le cœur de Henri IV, mais n'ébranle point sa constance. 11 convoque à Rouen une assemblée des notables du royaume (1596) pour aviser aux meilleurs et plus puissans moyens qu'il faudrait tenir pour mieux guerroyer et matter l'Espagnol ; il leur expose les besoins de la patrie, et son âme toute entière se montre dans ces nobles paroles (2) : « Si « je faisois gloire de passer pour un excellent orateur, j'au- « rois apporté ici plus de belles paroles que de bonne vo- « lonté; mais mon ambition tend à quelque chose de plus

protestons dans le devoir par l'influence des principaux d'entre eux. Mais il lui en coûtait moins que pour acheter les grands seigneurs de la ligue. « Le « roy Henry quatriesme, dit G. de Ta vannes dans ses Mémoires, donnoit « pension aux maires des villes, et à ceux qui ont le plus de crédit, comme « aussi aux ministres; à quoy il dépendoit plus de cent milescus annuelle- « ment : et n'y avoit jusqu'au moindre surveillant, eschevin ou brouilleur, « qui n'eust sa pension. »

(1) Ces dispositions que plusieurs cliefs protestans osaient manifester, même avant la conversion de Henri IV, lui causaient une vive douleur. « Je « sçay de certain, disait-il à Sully (1893), que MM. de Thurennc et de la « Trimouille et leur séquelle , sollicitent journellement de toutes parts, afin « que , si je me fois catholique, il soit demandé une assemblée pour ceux de « la religion pour faire résoudre un protecteur et un establissement de con- « seils subsistaus par les proviuces, toutes lesquelles choses je ne sçaurois « supporter; et s'il me falloit leur déclarer la guerre pour Pempescher, ce « me seroit le plus grand ennuy et desplaisir (pie je sçaurois jamais rece

« voir, mon cœur ne pouvant souffrir de faire mal à ceux qui ont si long- « temps couru ma fortune. » ( Mémoires de Sully. )

(2) « Il fit à l'ouverture d'icelle assemblée une harangue digne de luy et « selon son humeur ordinaire, qni estoit de dire et comprendre beaucoup « de ehoses eu peu de paroles non recherchées , mais pleines d'énergie. » ( Mémoires de Chcverny. )

« haut que de bien parler; j'aspire au titre glorieux de libéra- « teur et de restaurateur de la France. Déjà, par la faveur « du ciel, par les conseils de mes fidèles serviteurs, et par « l'épée de ma brave et généreuse noblesse ( de laquelle je « ne distingue point mes princes, la qualité de gentilhomme <c étant le plus beau titre que nous possédions), je l'ai tirée a de la servitude et de la ruine. Je désire maintenant la re- « mettre en sa première force et en son ancienne splendeur. « Participez, mes sujets, à cette seconde gloire, comme vous « avez participé à la première. Je ne vous ai point ici ap- « pelés, comme faisoient mes prédécesseurs , pour vous obli- « ger d'approuver aveuglément mes volontés; je vous ai fait m assembler pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour « les suivre; en un mot, pour me mettre en tutelle entre vos « mains. C'est une envie qui ne prend guère aux rois , aux « barbes grises, et aux victorieux comme moi; mais l'amour « que je porte à mes sujets, et l'extrême désir que j'ai de con- «< server mon état, me font trouver tout facile et tout bono- « rable. »

L'assemblée, vivement émue, témoigna beaucoup de zèle, «< et proposa plusieurs bons advis , d'aucuns desquels S. M. « se servit à propos , et le surplus est demeuré sans effet dans « la confusion accoustumée des principales affaires de France « ( Cheverny ), et ne servit qu'à grossir les tomes des or- <( donnances. » (Œconotnies royales.) Le roi trouva des ressources plus abondantes dans le génie de Sully , qui fut alors chargé de l'administration des finances. Elles lui étaient d'autant plus nécessaires, que la capitale de la Picardie tomba vers ce temps au pouvoir des Espagnols, A cette nouvelle, la terreur se répand de toutes parts; déjà Paris se croit menacé d'un siège. Dans cette crise, Henri se voit avec douleur abandonné de ses anciens amis. Les chefs des prolestans, infidèles à leur renommée, ainsi qu'à leur devoir, spéculent sur les périls du roi, se tiennent à l'écart, et veulent faire acheter, par des services tardifs , d'importantes concessions. D'un autre côté, la ligue paraît vouloir relever la tête; mais tous les principaux ligueurs s'étant sincèrement réconciliés au roi, la conspiration, renfermée entre des gens de la dernière classe, est promptement réprimée par le supplice de quelques séditieux obscurs, Mayenne et tous ceux qui, comme lui, ont

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éprouvé la clémence de Henri IV, rivalisent de zèle en cette occasion. Ils s'imposent avec une généreuse prodigalité des sacrifices volontaires, et leur exemple entraîne les provinces. Le parlement de Paris seconde vivement l'impulsion du patriotisme; il rend un arrêt, par lequel il note d'infamie quiconque refusera ses services au roi. Henri déploie la plus grande activité, et en peu de temps il a rassemblé vingtcinq mille hommes. Allons, dit-il, c'est assez faire le roi de France , il est temps de faire le roi de Navarre, et il court assiéger Amiens. Cette place, après une défense opiniâtre, est reprise sur les Espagnols (1). Des deux côtés on désirait la paix. Des négociations avaient été entamées pendant le siège d'Amiens. Le roi, pour en hâter la conclusion, va chercher la révolte dans son dernier asile. Il passe en Bretagne, oii le duc de Mercœur s'humilie et obtient sa grâce en donnant sa fille, héritière de tous ses biens, au jeune duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées.

Bientôt après, le traité de Vervins, ménagé par la médiation du pape Clément VIII , et signé le 2 mai 1598, acheva de rétablir la tranquillité du royaume. Il 6t plus; il lui rendit l'honneur; il eQaça la honte d'un siècle de revers. Les Espagnols rendirent toutes les places qu'ils avaient prises en Picardie, et Blavet qu'ils tenaient encore en Bretagne. Le roi, pour prix de ces restitutions, consentit à leur laisser la possession de Cambrai. Le duc de Savoie fut compris dans le traité. Mais la clause qui le concernait renfermait la semence d'une guerre nouvelle : l'affaire du marquisat de Saluces , qu'il avait envahi sous le règne de Henri III, fut renvoyée à l'arbitrage du pape, qui devait décider dans un an. Philippe II survécut peu à la conclusion de la paix : il mourut le 13 septembre suivant. Trois grands projets ont tourmenté sa vie : réduire les rebelles de Hollande; reprendre ou inquiéter l'Angleterre , sur laquelle il avait régné ; troubler la France pour la conquérir. Tandis qu'il poursuit l'accomplis-

(1) « Au siège d'Amiens se manioit le destin de la France ; et comme en « la reprise de ceste ville les Fleurs de Lys triomphèrent de la Croix-Bouge, « ceste signalée victoire fit aussi estouflèr beaucoup des desseins de ceux « qui a voient envie de remuer encore eu divers endroits de la France sous « divers prétextes nouveaux. » (Palma Cryet,)

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sèment de ces desseins, le maître du Mexique consume ses trésors; le souverain de l'Espagne et du Portugal, de la Sicile et de l'Italie, épuise de sang ses états; puis il meurt, laissant l'Espagne faible sous Philippe 111 , la Hollande libre sous Maurice , l'Angleterre florissante sous Elisabeth , la France heureuse et puissante sous Henri IV. Et que lui restet-il après tant de projets confondus? Le surnom de Démon du Midù

Avant que la paix de Vervins eût rendu à la France sa considération extérieure, le roi, étant encore en Bretagne , avait fermé, par une ordonnance mémorable, le champ des querelles religieuses ouvert depuis trente-six ans. Ayant repris Amiens sans le secours des calvinistes , Henri victorieux pou* vait punir d'anciens serviteurs qui avaient mal soutenu leur réputation de fidélité. Mais , après avoir pardonné à un si grand nombre d'ennemis furieux , il ne put se résoudre à faire tomber sa vengeance sur des amis égarés ; il aima mieux les ramener par la douceur et par des concessions, dont les unes étaient sages et les autres exagérées. L'édit de Nantes (avril 1 598 ) accorda aux réformés l'exercice public de leur culte dans toutes les villes désignées par l'édit de Poitiers ; la jouissance de tous les droits de citoyen ; l'admission à tous les emplois, et même aux charges de judicature; une chambre dans chaque parlement, composée en nombre égal de juges catholiques et de juges protestans, pour prononcer sur les réclamations des uns contre les autres; la permission de tenir des assemblées générales par députés; des appointemens pour leurs ministres ; la faculté de lever des taxes sur eux-mêmes pour les besoins de leur église; enfin, plusieurs places de sûreté, entre autres La Rochelle et Montauban, pour huit années. Le Clergé, la Sorbonne, l'Université, le Parlement s'élevèrent de concert contre cet édit, qui attribuait en effet aux protestans quelques privilèges dont ils pouvaient abuser (1); mais le roi, dont la paix générale avait consolidé

(1) Précédemment (en 1594) les calvinistes, outre ces privilèges, avaient demandé au roy un prolecteur : « de quoy il les avoit rabroués fort rude- « ment, voulant bien qu ils entendissent qu'il n'y avoit autre protecteur m « France que lui des nus et des autres; et que le premier qui seroit assez osé a d'en prendre le tiltre , qu'il lui ferait courir fortuite de sa vie, et qu'il s'eu « assurast. » [ Me'tn. de P. de L'Esioile. ] '

l'autorité, résista à toutes les remontrances, et l'édit fut enregistré en 1599 (1).

En même temps que Henri IV se réconciliait les calvinistes, il montrait son attachement à la religion catholique par sa déférence pour le souverain pontife. Alphonse II, duc de Ferrare, étant mort sans enfans en 1597, César d'Est, son parent, bâtard d'Alphonse Ier, se mit en possession du duché vacant. Le pape Clément VIII le réclama comme un fief masculin du Saint-Siège, et fit la guerre à l'usurpateur. Henri IV offrit son secours au pape. César d'Est intimidé rendit le duché de Ferrare, et ne conserva que celui de Modène et Reggio, dont l'empereur lui donna l'investiture.

Les plus grands cœurs renferment quelques faiblesses. Henri IV, au comble de la gloire, était dominé par cette passion qui a subjugué tant de fiers courages. Son cœur, trop souvent ouvert à des tendresses passagères, semblait alors fixé par Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort. Captivé par celte femme célèbre, 'Henri pensa, dit-on, à la faire reine. Son mariage avec Marguerite de Valois était pour les deux époux une chaîne odieuse. Une antipathie naturelle et des torts réciproques leur faisaient souhaiter le divorce. Tandis qu'ils le sollicitaient à Borne, une mort soudaine enleva Gabrielle (10 avril 1599). Henriette d'Entragues la remplaça dans le cœur du roi. Ses scrupules artificieux irritant la passion du faible prince, elle en obtint une promesse de mariage. Mais Sully veillait à la gloire de son maître. Ce fidèle et courageux serviteur osa déchirer cette promesse déjà signée. Ni un ministre vulgaire n'eût montré cette généreuse audace, ni un roi vulgaire ne l'eût pardonnée. Henri IV la récompensa : quelques jours après, Sully fut nommé grand -maître de l'artillerie. L'ambitieuse d'Entragues renonça, en frémissant, à l'espoir d'une couronne , et sa douleur s'accrut encore par la résolu* tion que prit le roi de conclure un autre mariage. Les commissaires du pape ayant prononcé la sentence de divorce ,

(1) Les protestai! s avaient alors en France environ huit cents temples. Ils avaient aussi quatre universités; à Montpellier, à Montauhan, à Sedan et à Saumur. Cette dernière était surtout célèbre. Mais ils manquaient d'écoles élémentaires et préparatoires, ce qui les obligeait souvent d'envoyer leurs enfans à celles des catholiques.

Henri IV épousa en 1600 Marte de Médicis, qui lui donna Louis XIII l'année suivante.

D'après le traité de Vervins , Clément VIII devait prononcer, au sujet du marquisat de Saluées, entre le duc de Savoie et le roi de France. Le pontife s'élant démis de cet arbitrage, le duc entama des négociations pour terminer le différend. Il vint lui-même en France, se flattant de traiter en personne avec plus d'avantage. Le roi , en garde contre ses demandes captieuses , lui proposa l'échange du pays de Saluées contre la Bresse, et s'en tint à cette proposition. Le duc demanda trois mois pour prendre un parti, ne pouvant se déterminer à la cession proposée, et disant maintes fois que luy et ledit marquisat estoient choses inséparables. Le délai expiré, Henri ayant envoyé des troupes prendre possession de Saluées, Emmanuel refuse de s'en dessaisir. Le roi lui déclare la guerre le 11 août 1600, mais seulement pour le pays litigieux, et sans préjudice du traité de Vervins. Les maréchaux de Biron et de Créqui commencent la conquête de la Bresse et de la Savoie. Henri l'achève bientôt après par la prise de Chambéry. Au mois de janvier 1601, la paix est signée à Lyon, et le duc cède la Bresse, le Bugey, le Valromey et la baronnie de Gex pour le marquisat de Saluées.

Emmanuel espérait reprendre, par ses intrigues, plus que les armes ne lui avaient enlevé. Pendant son voyage en France (1), il avait remarqué dans plusieurs seigneurs, et surtout dans le maréchal de Biron, ce mécontentement des ambitieux , qui reçoivent toujours moins de grâces qu'ils n'en désirent et qu'ils ne croient en mériter. Ces vastes prétentions conduisent aisément à l'ingratitude, et l'ingratitude à la révolte. Le duc de Savoie entreprit d'y pousser le malheureux Biron. Séduit par l'astucieux Emmanuel, ce seigneur brave et magnifique, mais allier et présomptueux, 'et d'ailleurs sans aucun principe de morale, ayant, dès l'âge de seize ans, changé deux fois de religion (%2), homme cnOn de peu de

(1) « Ledit duc fit aux estrennes tant de présens à tous ceux qui le vou- « lurent visiter, soit grands, soit petits, cliascuu à proportion, que fou « jngea dès lors qu'il avoit quelques mauvais desscings, et qu'il avoitenvye « de s'acquérir des amys et des créatures partout, inesine dans le cabinet, « pour sravoir des nouvelles. » [ Mém. de Philippe flurault. ]

(2) « Quant à la religion, il estoit catholique à dessein, et si peu chrétien ,

scrupules, était déjà rebelle dans le cœur dès le temps de la guerre de Savoie; mais, a la tête d'une armée Adèle, il avait été forcé de vaincre son complice, dans la crainte de trahir ses desseins.

Cependant le secret de ses intelligences avec les ennemis de l'état ne pouvait rester long-temps caché : le roi en eut connaissance, et son premier mouvement fut de pardonner. Après la paix de Lyon, il prit Biron en particulier, lui parla le langage de l'amitié, de la clémence, tira de lui l'aveu et lui promit l'oubli de sa faute; mais il l'avertit qu'une rechute serait mortelle. Biron ne fut ni touché ni effrayé : il persévéra dans ses manœuvres, et courut à sa perle. Un gentilhomme nommé Laflin, le principal agent de ses intrigues coupables, les découvrit en 1G02 pour obtenir sa grâce : il parvint à dérober des mémoires écrits de la main de Biron, qui contenaient la preuve de son crime. Dans sa correspondance avec le duc de Savoie et le comte de Fuentes, gouverneur du Milanez pour Philippe III , il s'agissait du démembrement du royaume. Emmanuel devait avoir la Provence et le Dauphiné; Biron, la Bresse et la Bourgogne; divers seigneurs, d'autres provinces avec la qualité de pairs, et tous auraient relevé du roi d'Espagne. Biron fut mandé à la cour. Le roi le conjura de lui dire la vérité. Il ne pouvait se résoudre à perdre un homme dont le père était mort à son service, et qui l'avait long-temps servi lui-même avec ièle et dévouement; un homme qu'il regardait comme son frère d'armes, à qui il avait sauvé trois fois la vie dans les combats; un homme d'ailleurs précieux par ses talens, nul n'ayant l'œil plus clair à reconnoitre l'ennemi, la main plus prompte à disposer une armée. Si le maréchal eût fait un aveu sincère, et donné quelque signe de repentir, sa grâce était de nouveau prononcée; mais les pressantes instances de Henri, ses demi-mots, qui annonçaient une parfaite connaissance du complot , qui montraient à Biron tout son danger, et qui auraient dû lui ouvrir les yeux, ne lui arrachèrent que des imprécations contre ceux qu'il ap-

« qu'il se fioit plus au diable qu'à Dieu, l'invoquant et communiquant avec « ce mauvais esprit par le moyen des sorciers et des négromanciens , qui « enfin le trompèrent et réduisirent au pauvre estât où chacun Ta vu mou- « rir » [ Mém. de P. de L'Estoile. ]

pelait ses calomniateurs, et qu'il voulait, disait-il, voir Vépée à la main. Le roi ne se rebuta point; et, par une débonnaireté sans pareille , continuant à s'obstiner à le vouloir sauver (1 ), il renouvela ses avertissemens et ses prières jusqu'à quatre fois, et enfin, a la quatrième, Biron s'étant écrié du ton d'un homme qui se trouve insulté : C'est trop presser un homme de bien , Henri , terminant l'entretien , lui dit d'un air ferme et triste : Puisque vous ne voulez rien dire, adieu, baron de Biron. Ce mot fut son arrêt. Ou se saisit de sa personne pour le conduire à la Bastille. Dans ce moment il se rendit encore coupable , en voulant faire de sa cause une affaire de parti , et soulever les catholiques, dont il avait toujours paru être le chef : Messieurs , s'écria-t-il , en s'adressant aux courtisans témoins de cette scène, vous voyez comme on traite ici les bons catholiques. Le parlement, chargé d'instruire son procès, le condamna à avoir la tête tranchée en place de Grève, commç convaincu du crime de lèse-majesté. L'exécution eut lieu à la Bastille , par égard pour la maison de Biron (31 juillet 1602).

En 1605, un nouveau complot mit en danger les jours de Henri IV. Henriette d'Entragues, qu'il avait faite marquise de Verneuil , ne pouvait lui pardonner d'avoir frustré ses ambitieuses espérances. Avec le comte d'Entragues son père, et le comte d'Auvergne son frère maternel, qui n'était pas étranger au complot de Biron , elle conspira contre le roi. La conjuration, que l'Espagne encourageait, fut découverte. D'Entragues et son beau-fils furent condamnés à avoir la tête tranchée, et la marquise à garder une prison perpétuelle. Henri IV fit grâce aux coupables : la marquise resta libre ; d'Entragues fut seulement exilé à Malesherbes ; le comte d'Au-

(1) L'opiniatrelé de Biron affligeait vivement Henri IV. « Mon amy, di- « sait-il à Sully, voilà un malheureux homme que le mareschal ; c'est « grand cas ; j'ay envie de lui pardonner, d'oublier tout ce qui s'est passé , « et luy foire autant de bien que jamais ; il me fait pitié, et mon cœur ne « se peut porter à faire du mal à un homme qui a du courage , duquel je « me suis si long- temps servy, et qui m'a esté si familier. Mais toute mon « appréhension est que, quand je luy auray pardonné, il ne me pardonne « ny à moy, ny à mes enfons , ny à mon esta! ; car il ne m'a jamais rien « voulu confesser, et vit avec moy comme un homme qui a quelque chose « de malin dans le cœur, etc. » [ Mém. de Sully. ]

vergne, d'un caractère remuant et dangereux, fut mis à la Bastille, d'où le tira depuis la reine Marie de Médicis.

Henri de La Tour, vicomte de Turenne, était redevable au roi de son mariage avec Charlotte de La Marck, dame de Bouillon et de Sedan : il avait pris le nom de duc de Bouillon , et l'avait depuis conservé , ainsi que le duché d'où il le prenait, après la mort de son épouse, arrivée en 1594. Peu touché des bienfaits du roi, il s'était mêlé à toutes les cabales; il avait été l'un des séducteurs et des complices du malheureux Birou; il avait alors évité par la fuite le châtiment de ses pertides menées, et s'était retiré en Allemagne, d'où enfin il était rentré dans sa principauté de Sedan. Au lieu de s'y faire oublier, il se jeta dans de nouvelles intrigues, et fomenta les dispositions séditieuses et les projets républicains des huguenots. Henri IV l'assiégea dans Sedan, qu'il le força de lui livrer, et qu'il lui rendit presque aussitôt, après y avoir mis garnison (1606).

Le roi passa les trois années suivantes dans un glorieux repos. En 1595, les heureuses négociations deDuperron l'avaient réconcilié avec la cour de Rome. Le 25 juin 1603, Sully avait signé avec le roi Jacques Ier une alliance offensive et défensive entre ce prince et Henri IV contre l'Espagne. En 1604, Savary de Brèves, avait ménagé un traité de commerce entre la France et la Porte. La France, tranquille et florissante au dedans, se voyait respectée au dehors, et son heureuse médiation était recherchée des nations étrangères. « Le « roy prenoit un soin merveilleux à entretenir tous ses amis m et alliés en bonne union les uns avec les autres , et à comte poser les différends qui survenoient entre eux , non-seule- « ment comme un amiable compositeur, mais comme s'il eust « été le vray arbitre des chrestiens (1 ). » (Mém. de Sully.) Le sénat de Venise avait fait emprisonner deux ecclésiastiques accusés de crimes capitaux (1607). Le pape Paul V, ayant vainement réclamé contre un acte qu'il regardait comme attentatoire aux droits de l'Eglise , lança une excommunication sur le

(t) Cette espèce de haut arbitrage était tellement le caractère de la politique de Henri IV que, dans le protocole du traité de 1604, le sultan Aclunet lui donne, entre autres titres , celui de médiateur des différends gui surviennent entre les princes chrétiens.

doge et sur le sénat, et un interdit général sur la république: Une guerre paraissait imminente : Henri IV la prévint par son intervention, et réconcilia les deux partis.

Henri , vers le même temps , renouvela les vieilles alliances avec les Grisons et les Suisses. Leurs députés furent royalement accueillis au Louvre ; on jura de part et d'autre des capitulations militaires , une assistance mutuelle en cas d'attaque, et le roi déclara qu'il se ferait découronner roi de France plutôt que de souffrir que ses bons compères les Suisses pussent voir leur indépendance menacée.

L'affermissement de la république naissante des Hollandais fut en grande partie l'ouvrage de Henri IV ; après avoir appuyé les insurgés de plusieurs secours d'hommes et d'argent, il ménagea finalement entre eux et l'Espagne une trêve de douze ans (avril 1609), négociée par l'illustre président Jeannin , et par laquelle les Provinces-Unies furent reconnues implicitement pour provinces libres et indépendantes.

Rien ne manquait au bonheur du roi , que de savoir surmonter les faiblesses de son cœur. Le jeune Henri II, prince de Condé , venait d'épouser la fille du connétable de Montmorency. Henri IV, vivement frappé de la beauté de cette princesse, laissa éclater son penchant, et s'attira de nouveaux chagrins. Condé s'enfuit avec son épouse, et courut à Bruxelles se jeter entre les bras des Espagnols. Le roi méditait alors une guerre importante. Ceux qui ont écrit qu'il allait prendre les armes pour reconquérir la fille de Montmorency , qu'un prince si avare du sang et de l'argent de ses sujets allait prodiguer l'un et l'autre pour enlever une femme à son époux, ont avancé une absurde. calomnie; de plus nobles motifs animaient Henri IV.

Depuis long-temps il s'occupait avec Sully des moyens d'assurer la tranquillité et l'indépendance générale des états de la chrétienté. Son but était d'attaquer la maison d'Autriche en Allemagne et en Espagne (1), de lui enlever une grande

(1) Il avait toujours nourri ce projet, comme un juste retour de tout le mal que les Espagnols avaient (bit à la France , et qu'ils s'efforçaient encore de lui taire. « Je vois bien, disait-il à Sully en 1601 , que ces gens icy ne « me laisseront jamais en repos, tant qu'ils auront moyen de me troubler.

partie de ses provinces , de faire un nouveau partage de l'Europe, et d'établir sur cette base une paix universelle et durable, garantie par la fédération de tous les étals européens. La première parlie de ce vaste projet reposait sur des fondernens solides-, et était conforme aux maximes d'une saine politique. Les deux branches de la maison d'Autriche s'étaient rapprochées , et formaient des projets dangereux à la liberté politique ou religieuse des autres états. Leurs forces réunies étaient redoutables. Henri se proposait de combattre et d'humilier cette maison orgueilleuse, de venger les anciennes injures de la France, de prévenir de nouvelles attaques, et de ' fixer l'équilibre de l'Europe. L'Angleterre, la Hollande, la république de Venise , les princes protestans d'Allemagne lui avaient promis de concourir à l'accomplissement de ses grands desseins. Vainqueur de l'Espagne et de l'Autriche, il prétendait, de concert avec ses alliés, établir une sorte de constitution européenne propre à faire régner une paix perpétuelle.

« Les Turcs devaient être relégués en Asie; le czar de Russie devait avoir le même sort , s'il refusait d'entrer dans l'association .

« Le nombre des puissances devait être réduit a quinze, savoir : six monarchies héréditaires , cinq monarchies électives , et quatre républiques souveraines.

« Les six monarchies héréditaires étaient la France, qui ne prenait pour elle-même que le duché de Limbourg, le Brabant, la juridiction de Malines, a charge d'en former huit pairies; l'Angleterre, qui ne devait rien acquérir sur le continent; la Suède et le Danemarck; l'Espagne, qu'on voulait resserrer dans ses limites naturelles en Europe , en lui laissant ce qu'elle avait découvert et conquis dans les autres parties du monde. La maison d'Autriche devait perdre tout ce qui lui avait appartenu en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Italie; enfin, on créait une nouvelle monarchie héréditaire dans le nord de l'Italie, en faveur du duc de Savoie, sous le nom de royaume de Lombardie; et, pour lui former une masse

« Mais, pardicu , j'en jure, si je puis avoir une (bis mis mes affaires en bon « ordre, assemblé de l'argent et le surplus de ce qui est nécessaire , je leur « ferai une si furieuse guerre, qu'ils se repentiront de m'avoir mis les armés « à 11 main. » [ QEconomies royales. ]

ii. m

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d'états qui méritât de porter ce nom, on ajoutait à ses anciennes provinces le Milanez et le Montferrat.

« Les monarchies électives devaient être la Bohême ( en y joignant la Moravie, la Silésie et la Lusace), la Hongrie, la Pologne, l'empire d'Allemagne, et l'état ecclésiastique, qu'on voulait décorer du titre de monarchie, et agrandir, en y incorporant Naples , la Pouille et la Calabre; on conservait la république de Venise, en lui accordant la Sicile; la république helvétique , en la déclarant souveraine ; on associait les Pays -Bas catholiques a la république des sept Provinces-Unies, et on lui donnait le nom de république beigique; enfin, on appelait république italique la réunion de tous les petits états d'Italie, de Gênes, de Florence, de Mantoue, de Modène, de Parme et de Lucques , qui devaient garder leur forme de gouvernement , de Bologne et de Ferrare qui devaient être érigées en villes libres, et tous les vingt ans rendre hommage au pape.

« L'Europe ainsi partagée, toutes les puissances devaient accorder une liberté et une protection entières aux trois religions principales : la catholique, la luthérienne et la réformée; mais en même temps, bien loin de favoriser la licence des esprits, elles devaient s'opposer à la naissance de sectes nouvelles.

« La guerre, nécessaire pour amener ce bouleversement général, devait être la dernière de toutes. Ce nouvel ordre de choses une fois établi, pour le rendre permanent et invariable, on voulait substituer datis la grande association des états de l'Europe le droit à la force, et organiser un tribunal suprême, qui décidât en dernier ressort de toutes les collisions d'intérêts, et dont toutes les puissances s'engageraient à faire exécuter les arrêts.

« Cette espèce de conseil général de l'Europe devait être composé de députés de tous les états. Les ministres, au nombre de soixante-dix, conserveraient leurs places pendant trois ans ; les formes et la manière de procéder de ce sénat seraient déterminées par des lois organiques qui seraient sou propre ouvrage. Il devait prononcer lui-même dans toutes les affaires d'une importance majeure, et celles d'une moindre importance devaient être soumises à la décision de six corps subalternes qui seraient placés sur différens points de la surface de l'Europe.

« Tels étaient les principaux traits du vaste plau de Henri IV. Quelque extraordinaire qu'il nous paraisse, ce qu'il a de singulier ne nous donne pas le droit de révoquer en doute son authenticité. Sully, l'ami et le confident de son maître, qui avait médité ce projet avec lui , et qui s'était chargé de le faire adopter par les puissances amies de la France, entre sur cet objet dans des détails qui ne permettent pas d'en nier la réalité. » (Ancillon, Tableau des révolutions de l'Europe. )

« Je ne doute pas, dit M. Lacretelle, qu'un plan de cette « nature n'ait été présenté en effet à Henri IV, et n'ait excité « fortement son attention; mais ce qu'il me paraît impossible « d'admettre, c'est qu'un monarque avancé en âge, éprouvé «par la fortune, et toujours porté, par son amour pour « ses sujets, a composer avec les hommes et avec les événer- « mens , ait entrepris une guerre dans l'espoir de réaliser « tant d'hypothèses difficiles ; qu'il ait compté sur la fidélité « immuable et sur les secours effectifs de tant de souverains « catholiques et proies tans ; qu'il ait assigné un terme de troi6 « années pour la consommation d'un projet si étendu, et qu'il «< ait jugé une longue série de conquêtes et de révolutions né- « cessaire à l'établissement d'une paix solide. » Quoi qu'il en soit, tout était disposé pour une grande entreprise. Henri IV allait prendre les armes, sinon pour établir cette république chrétienne, dont l'impraticable théorie est encore un rêve glorieux, du moins pour changer le système de l'Europe en abaissant la maison d'Autriche. Par le ministère de Bongars, un de ces habiles négociateurs qui secondèrent si heureuse*menl la politique de Henri IV, il avait conclu en Allemagne des alliances étroites avec les ennemis naturels de cette maison. Les magasins étaient remplis de munitions de toute espèce; cent mille hommes étaient prêts à combattre. Le roi lui-même voulait commander l'armée destinée à attaquer les Pays-Bas ; celle qui était dirigée contre l'Italie devait marcher sous les ordres de Lesdiguicres. Quarante millions amassés par Sully assuraient la solde des troupes jusqu'au moment ou les Français victorieux pourraient tirer leurs ressources de leurs conquêtes , et vivre aux dépens des vaincus.

La succession litigieuse des états de Clèves et de Juliers devait, servir de prétexte aux mouvemens de l'armée fran-

çaisc. Jean-Guillaume, dernier duc de Clèves et de Juliers, étant mort sans héritiers mâles (1609), sa succession fut disputée par les maisons d'Autriche, de Brandebourg et de Neubourg. Henri IV favorisait ces deux dernières. Son entrée dans les états de Clèves eût été le signal de la guerre. Selon toutes les apparences, il aurait facilement triomphé de l1 Autriche, et il aurait profité de sa victoire pour déterminer d'une manière équitable les rapports des différentes puissances de l'Allemagne : la guerre de trente ans n'eût probablement pas eu lieu. Les causes qui la firent naître, et qui l'alimentèrent, eussent été étouffées dans leur principe. Un détestable parricide changea tout à coup les destinées de la France et de l'Europe.

Henri IV, étant sur le point d'aller se mettre à la tête de ses troupes, et devant laisser la régence à la reine, résolut de faire couronner solennellement cette princesse , pour lui donner plus d'autorité. Pendant les préparatifs de la cérémonie, il fut agité de pressentimens intérieurs, et saisi d'une tristesse involontaire qui semblait lui annoncer un coup fatal. Le jour de la solennité, qui eut lieu le 13 mai 1610 à Saint-Denis, il parut reprendre sa gaîté naturelle; mais en rentrant dans Paris, ses idées importunes vinrent l'assiéger de nouveau. Le lendemain , après dîner, il monta en carrosse avec le duc d'Epernon et quelques autres seigneurs de la cour, et commanda qu'on le menât a l'arsenal, où il voulait converser avec le duc de Sully, alors malade. Au coin de la rue de la Ferronnerie, un embarras de voitures l'obligea de s'arrêter. Ravaillac, qui le suivait depuis le Louvre, saisit ce moment, et lui porta deux coups de couteau dans la poitrine. Ce scélérat était parti d'Angoulême, sa patrie, six mois avant son crime , dans l'intention de parler au roi qu'il regardait comme huguenot, et de le tuer, s'il ne pouvait le convertir. Du reste, dans ses interrogatoires, à la torture et sur l'échafaud , il soutint toujours qu'il n'avait point de complice. C'était la dix- neuvième conspiration contre Henri IV7 : car il est trop vrai que ce bon prince ne fut point assez apprécié de son vivant. 11 le savait, et, au milieu des tristes pensées que l'injustice des contemporains lui inspirait : « Mes amis , disait-il à ses courtisans qui s'efforçaient de l'en distraire, mourrai l'un de ces jours , et quand vous ne m'aurez plus,

vottf connoitrez ce que je valois , et la différence qu*il y a de moi à un autre homme. » Il parlait comme la postérité.

» C'est ainsi qu'une parricide main ôta la vie à ce grand « roi, sous les lois duquel toute la France étoit heureuse.... « Ce grand prince, qui étoit digne de vivre autant que sa « gloire, est mis par terre comme à la veille du jour qui lui « préparoit des triomphes.... Il meurt, et le cours de ses « desseins et celui de sa vie sont retranchés d'un même « coup, qui, le mettant au tombeau, semble en tirer ses « ennemis, qui se tenoient déjà vaincus. » (Mémoires du cardinal de Richelieu.)

A force de courage et de constance (1), Henri IV avait recouvré son royaume, mais pauvre, déchiré, et dans la même subversion oii il avait été du temps de Philippe de Valois, du roi Jean et de Charles VI (2). Les finances surtout étaient dans

(1) « Heuri IV, dit P. de L'Estoile dans ses Mémoires , eut besoin d'un « grand courage et d'une vertu extraordinaire pour dissiper les factions qui «s'opposèrent à luy. Outre sa religion, qui fut le plus grand obstacle à «ses desseins, il avoit contre luy la plus grande partie de ses sujets, les « princes de sa propre maison , des puissances étrangères très- formidables. « Il estoit sans argent, presque sans troupes , souvent dénué de tout se- « cours. Cependant il conquit presque tout son royaume pied à pied , et « fut partout victorieux. »

Il se consolida sur le trône par le même moyen qu'il y était monté , par une conduite franche et généreuse , mais en même temps ferme et énergique. « Henri IV, dit l'Anglais Burke, était un prince ferme , actif et po- « litique : il avait certainement beaucoup d'humanité et de douceur, m us « une humanité et une douceur qui ne se présentaient jamais sur la route «de ses intérêts. S'agissait-il de son autorité? il la maintenait et i! l'éta- « laissait dans toute sa plénitude : ce n'était que dans le détail qu'il en re- « lâchait quelque chose. Avant de songer à se faire aimer, il savait se « mettre en position d'être craint. Il avait un doux langage, mais il se « conduisait eu déterminé. » [Réflexions sur la révolution de France.]

(2) Villeroy, dans une harangue faicte pour estre prononcée en rassemblée des prétendus estais de Paris, 1593, dépeint cette désolation ; la moitié des paroisses privées de pasteurs, une foule d'églises saccagées ou abattues, la justice méprisée , les villes sans commerce , la dévastation daas les campagnes. « Si nos villes sont désolées, que dirons-nous du plat « pays, en tout et partout en proye à l'abandon ? II semble que de part et «d'autre nous eu ayons entrepris et conjuré l'entière ruine et destruction. « Ce pauvre peuple paye double et triple taille partout , sans compter les « autres subsides , contributions et corvées que Ton exige de luy à discré-

l'état le plus déplorable. François d'O les avait administrées, en qualité de surintendant, sous Henri III , et au commencement du règne de Henri IV. Il était mort en 1594, laissant l'état endetté de trois cent trente millions, qui faisaient près de neuf cents millions de notre monnaie actuelle : somme effrayante, puisque le revenu annuel de l'état s'élevait à peine a vingt-cinq millions. Cependant les peuples en payaient annuellement cent cinquante , mais il n'entrait guère que le sixième de cette somme dans le trésor royal. Cet ordre de choses tenait au mode de perception , à l'avidité des employés des finances , et à la méthode qu'on suivait pour satisfaire les créanciers du fisc. Les diverses branches du revenu public étaient louées à un prix modique a des fermiers-généraux,

«tion, outre infinies autres sortes d'outrages, excez et violences, dont « rien ne le peut garantir que la seule mort : car toute espèce de refuge, « ayde , consolation et justice luy est destinée -, cVst qinsi honte que d'eu « avoir compassion. Nos villages en sont déserts, et la face de la terre lii- « deuse et en friche en plusieurs endroits. Et toutcsfois c'estoient les vrais « trésors de la France, nos minières et nos Indes, que ces honnes gens, « lorsqu'ils culti voient nos terres en toute liberté et seureté, etc. »

Sully, dans une lettre datée de la même année , trace à Henri IV le plan de conduite qu'il doit suivre pour relever la France de cette ruine. Il lui faut V se rendre le maître et réduire tous les rebelles a l'obéissmice ; 2° travailler ensuite à éteindre toutes les haines et auimosites des factions e\ religions diverses ; 3° foire une enquête exacte sur tous les revenus du royaume , sur leur origine , leur perception et les améliorations qu'ils sont susceptibles de recevoir; 4° dresser un état de toutes les dettes de la France, et aviser aux moyens de les acquitter peu à peu ; 5° foire un registre de tous lés officiers royaux tant civils que militaires , et diminuer, autant que l'état des affaires pourra le permettre, leur nombre et leurs gages; 6° avoir une lîste de toutes les villes et forteresses royales et seigneuriales, avec spécification de celles qui sont absolument nécessaires pour la défense du royaume, et de celles qu'il faudra essayer de démolir peu à ptu , lorsque les gouvernemens vaqueront, ou qu'on le pourra sans offenser des personnes qu'il est à propos de ménager ; 7° faire une visite générale de toutes les frontières du royaume, principalement des côtes maritimes, afin d'en dresser des cartes exactes, où soient remarqués, entre autres choses, les lieux où se pourraient établir de hons ports et havres, pour essayer de rendre la France aussi puissante et forte sur mer qu'elle l'est sur terre ; 8° reconnaître loutes les dettes de la France envers les princes ses alliés, et former une confédération de tous les états qui haïssent ou redoutent la maison d'Autriche. — Le règne de Henri IV n'est que le développement de cette politique, excepté en ce qui regarde la marine, qu'on négligea.

DBS TEMPS MODERNES. 247

qui les établissaient en sons-fermes , et celles-ci étaient encore divisées en un grand nombre de sous-baux. Afin que tantd'agens intermédiaires trouvassent leur profit à ces opérations, les derniers pesaient sur le pauvre peuple , et l'obligeaient à paver bien au-delà de ce qu'ils étaient en droit d'exiger de lui. D'un autre côté, au sortir des guerres civiles, le roi, s' étant vu dans la nécessité d' acheter la soumission des gouverneurs de provinces et des principaux seigneurs , avait accordé à chacun d'eux des sommes considérables. 11 avait eu la faiblesse de leur en abandonner la perception qu'ils exerçaient avec violence, et qui leur produisait le double et le triple de ce qui leur revenait, d'après les conventions. On s'était même arrangé de la sorte avec le grand-duc de Toscane et plusieurs princes d'Allemagne pour quelques sommes qui leur étaient dues, et une grande partie de la France se trouvait engagée aux créanciers de l'état. On ne dressait point de rôle annuel de la recette et de la dépense; il n'y avait point d'ordre dans la comptabilité, point de surveillance sévère sur Temploi Gdèle des deniers publics. Aussi l'argent manquait pour toutes les entreprises utiles, et même pour les dépenses les plus nécessaires. Les troupes, quoique peu nombreuses, ne recevaient pas exactement la solde , et se dédommageaient aux frais des campagnes; les arsenaux étaient vides , la marine détruite , les bâtimens publics tombaient en ruines , le roi lui-même ne pouvait pas entretenir sa maison, et se trouvait réduit à mendier les secours des traitans qui le volaient. L'agriculture , l'industrie et le commerce languissaient , faute de capitaux, de bras et de sécurité. Henri IV, passionné pour le bien public, voulait le rétablissement des finances, de l'ordre et du travail. Mais il lui fallait un homme assez éclairé en administration pour lui montrer ce qui avait besoin de réforme, et assez ferme pour suivre son plan, sans s'inquiéter des obstacles : il eut le bonheur de le trouver dans Sully.

Après la mort de François d'O, un conseil de huit magistrats avait remplacé la surintendance. Sous ces nouveaux administrateurs le mal s'accrut encore, et le brigandage était au comble (1), lorsque Sully (1596) fut admis à ce conseil de

(!) Voyez les extraits suivans de la lettre que Henri IV adressa à Sully, pour l'inviter à entrer dans le conseil des finances :

finances. Il osa s'établir le censeur de tous ses collègues, se chargea des opérations les plus difficiles, voulut connaître les revenus du roi dès leur première source , et signaler tous les abîmes où ils allaient se perdre. Il voyagea dans les provinces pour se faire une idée exacte de leurs besoins et de leurs ressources, pour déterminer le genre d'industrie qui convenait à chacune d'elles , et ce qu'elles pouvaient payer d'impôts sans inconvénient. Partout , portant un regard pénétrant dans le chaos des finances , il dévoila les fraudes et les erreurs. De retour à Paris, sans avoir encore aucun titre de supériorité sur ses collègues , il devint le véritable régulateur du conseil.

Le roi prévoyait beaucoup de résistances à ses projets de réformes. Voulant opposer le vœu national aux intrigues et aux clameurs des intéressés , il convoqua à Rouen une assemblée de notables (1596). Celte assemblée désirait le bien;

« Outre de grands divertisseinens qui avoient été faicts depuis la mort de « M. d'O, de notables sommes de deniers provenues de plusieurs aliém- « fions que Ton avoit faîctes de mes aydes, gabelles et anllres revenus, l'on a m'a donné pour certain que ces huict personnes que j'ay mises en mes « finances ont bien encore pis faict que leur devancier, et qu'en l'année der- « nière et la présente que j'ay eu tant d'affaires sur les bras , faute d'argent, « ces messieurs-là et cette effresnée quantité d'intendaus , qui se sont four» « xez avec eux par compère et par commère, ont bien augmenté les grive- « lées, et mangeant le cochon ensemble, consommé plus.de quinze cent « mille escus , qui estoient somme suffisante pour chasser l'Espagnol de « France, eu payant de vieilles debtes par eux prestenducs : voire, m'a-t- « on assenré, qu'aucuns d'entre eux ont achepté à fort vil prix de ci lles « des Suisses, Rcistres et Allemands, et me les ont faict payer entière- « ment , principal et intérest.

« Je veux bien aussy vous dire l'estat où je me trouve réduit , qui

« est tel que je suis fort proche des ennemis, et u'ay quasi pas un cheval « sur lequel je puisse combattre, ny un harnois complet que je puisse en- «dosser; mes chemises sont tontes déchirées, mes pourpoints trouez au cr coude, ma marmite est souvent renversée, et depuis deux jours je disne « et je souppe chez les uns et les aultres, mes pourvoyeurs disant n'avoir « plus moyen de rien fournir pour ma table, d'autant qu'il y a plus de six « mois qu'ils n'ont receu d'argent. Partant, jugez si je mérite d'estre ainsy « trait té, et si je dois plus long- temps souffrir que les financiers et trésoriers « me fassent mourir de faim , et qu'eux tiennent des tables friandes et bien « servies , que ma maison soit pleine de nécessitez et les leurs de richesse et « d'opulence , et si vous n'estes pas obligé de me venir assister loyalement, « comme je vous eu prie. D'Amiens, 15 avril 1596. a

mais ses lumières ne répondaient point à son zèle : elle ne proposa que des mesures peu efficaces. Désormais le roi ne chercha plus de ressources que dans son génie et dans celui de Sully, qui de ce moment gouverna seul les finances. Le premier effet des soins et de l'économie de ce grand ministre fut de procurer au roi les moyens de lever une armée florissante , dont les succès amenèrent la paix de Vervins.

La conclusion de cette paix glorieuse permettant au roi de s'occuper uniquement des réformes qu'il méditait, elles s'opérèrent rapidement. Les fermes particulières étaient presque doubles du prix des premiers baux : elles furent cassées par un édit royal, et le prix des baux élevé à celui des sous-fermes abolies. Par une seconde opération, Sully exclut de l'administration de nos finances le grand-duc de Toscane , le duc de Wurtemberg, et d'autres princes étrangers qui tenaient nos fermes de moitié avec des traitans qui leur prêtaient leurs noms. Les titres des créanciers et des pensionnaires de l'état furent soumis à une révision sévère. Les rentes, déclarées légitimes, furent acquittées avec une scrupuleuse exactitude. On respecta les capitulations mêmes des chefs de la ligue; mais le paiement de leurs créances fut assigné sur le trésor royal, et on ne leur abandonna plus aucune branche du revenu public. Les domaines du roi furent régis avec un soin qui doubla bientôt leur produit. Henri IV en choisit quelques parties pour y faire lui-même des essais d'agriculture. Parla suppression d'un grand nombre de brevets de noblesse, follement prodigués ou insolemment fabriqués depuis trente ans sous ses prédécesseurs , il augmenta le nombre des contribuables , et soulagea par-là les cultivateurs. Tous les offices inutiles de finances furent abolis , en attendant que la réforme pût s'étendreaux offices surabondans de la magistrature (1 ). On créa des

(1J « Le roy ayant, par sa valeur et sa prudence, calmé toutes les tem- « pestes desquelles Testai avoitété agité par tant d'années, vivoit paisible- « ment dans sou royaume, avec la tnesuic douceur et familiarité qu'un bon " père de famille faict avec ses enfans et domestiques, s employant soi- « giieuscmcnt à trouver les moyens propres pour assoupir toutes liaines, « uniinositez et querelles particulières, à faire rendre justice égale à clia-

* cuu , sans acception de personnes, à mesliorer ses revenus et soulager son

• peuple; et surtout sachant par expérience qu'il n'y a rien qui tesmoigne

formes fixes et déterminées pour constater les recettes et les dépenses. Enfin, les impôts ne furent plus dévorés par les collecteurs; et, versés plus directement au trésor du souverain, ils en sortirent pour être appliqués à tous les objets utiles. Les favoris et cajoleurs de cour n'en eurent plus la meilleure part , comme sous Henri III. « Aussy plusieurs, tant catholiques que « réformés, se plaignoient que plus les revenus duroy crois- « soient, plus son royaume et ses affaires s'amélioroient, moins <* se ressentoient-ils de ses bénéficences et libéralitez.»(J/e'm. de Sully.) Mais si ces hommes avides murmuraient, les bons citoyens se réjouissaient en voyant les places fortes réparées, les magasins, les arsenaux remplis, les grands chemins entretenus et plantés d'arbres, la solde des troupes assurée, la marine rétablie. On institua un hôpital militaire (1) pour les

« davantage la décadence prochaine d'un estât que l'affreuse multiplicité « d'officiers, et la licence que se donnent tccux de justice et de finance de « s'enrichir excessivement aux dépens des revenus publics et des biens « particuliers, il fit un grand retranchement d'officiers (1601). » [ Mém. de Sully. ]

(1) Il parait que Philippe-Auguste avait eu le projet de fonder une maison de retraite pour les soldats qui auraient vieilli dans le service. Ou sait cette particularité par une lettre du pape Innocent 111 en réponse à celle que ce prince lui avait écrite pour lui demander que cette maison ne fût point sous la juridiction de l'évéque. On sait aussi que nos rois, dans plusieurs monastères de fondation royale, s'étaient réservés le droit d'y placer un soldat estropié qui avait une portion monacale, à condition de rendre certains services. S'il faut en croire Castclnau, Catherine de Médicis songea à fonder un hôpital pour les soldats invalides. « Alors ( après la paix d'Amboise, « 15G3) le roy et la reyne, sa mère, prirent résolution avec le connestable « de donner divers contenteinens aux gens de guerre..., et proposa la reyne, « mère du roy, de faire un hospital fondé de bonnes rentes et revenus, pour « les soldats estropiez, et ceux qui le seroient dès-lors en avant au service « du roy. Et se firent beaucoup de belles délibérations qui furent bientôt « oubliées, après que Tannée fut rompue ou séparée, et leurs majestez a esloignées. » [ Mém. de Castrlnau, liv. V, chap. îv. ] Enfin, Henri IV « n'estimant pas que des capitaines mal payez, des soldats négligez , levez « à coups de lestons, et retenus au camp et en devoir par la crainte des « prevosls, des prisons et des potences, portassent jamais grande amitié à « ceux qui les employ croient , ny combattissent de coeur et de courage, « comme il appartient, et supportassent gayement les peines, périls et fati- « gues de la guerre, se résolut de préparer des moyens pour les souldoyer * suffisamment, et leur subvenir en leurs nécessitez, playes et maladies. • [ Mémoires de Sully. ] En conséquence, par un édit du 7 juillet 1605,

Soldats et officiers invalides; on forma le plan d'une école militaire pour la jeune noblesse. De ces deux établissent ens , le premier a été perfectionné par Louis XIV, le second n'a été exécuté que sous Louis XV. L'agriculture fixa principalement l'attention et les soins de Henri IV et de Sully, lequel disoit souvent au roy, que le labourage et pasturage estaient les deux mamelles dont la France estoit alimentée, et les vrayes mines et trésors du Pérou» Beaucoup de terres, abandonnées pendant les guerres civiles, étaient restées en friche, faute de moyens pour les cultiver. En 1598, Henri IV remit aux peuples vingt millions d'arrérages dus sur les années précédentes et dont le recouvrement occasionnait beaucoup de vexations. En même temps, il fut défendu aux collecteurs de la taille de saisir sous aucun prétexte le bétail des laboureurs ni les instrumens de labourage. L'intérêt de l'argent fut réduit en 1601 du denier dix et douze au denier seize. Henri et son ministre furent secondés par Olivier de Serres, comme eux ami du cultivateur, et dont les traités d'agriculture devinrent la règle des campagnes. D'abord , Sully avait imposé quelques conditions k la sortie des blés hors du royaume; mais bientôt l'abondance rendit cette précaution superflue : la libre exportation fut permise , et la France devint le grenier de l'Europe. Elle jouit de cet avantage pendant les règnes de Henri IV, de Louis XIII , et dans les premiers temps du règne de Louis XIV, jusqu'à l'époque ou Colbert, voulant favoriser les manufactures, ût défendre l'exportation des grains, pour que la subsistance des ouvriers fût à plus bas prix.

Ennemi du luxe, Henri IV le décréditait par ses discours; il invitait les seigneurs à se retirer dans leurs terres, leur apprenant, dit Péréflxe , que le meilleur fonds qu'on puisse faire est le bon ménage. Il raillait ceux qui portaient sur leur dos les bois et les moulins de leurs pères. Sully pensait que les arts du luxe ne doivent occuper que la moindre partie du peuple : Cette vie sédentaire, disait-il, ne peut faire de bons soldats ; la France n'est pas propre à de telles babioles (1). Cependant

il donna pour retraite aux militaires vieux et estropiés la maison royale de la Charité chrétienne, bâtie par Henri 111, rue de l'Oursine ; il y aflecta de gros revenus et eu confia la direction au connétable.' (\) Ce n'était pas tout à fait l'opinion de Henri IV, et la France a en effet

l'industrie française prit , sous le règne de Henri IV, un essor inconnu sous les règnes précédens. Le roi introduisit en 1603, par le ministère d'Olivier de Serres, des plantations de mûriers, « aûn d'empêcher le transport qui se faisoit de trois et « quatre millions d'or par chascun an ès pays étrangers pour « l'achat des soycs, » et releva les manufactures de soieries que François Ier avait établies en Languedoc, en Provence et à Tours. Il créa aussi des manufactures de tapisseries, de glaces, de faïence , de verrerie (1), etc. Pour faciliter le

prouvé depuis qu'elle était également propre à ces babioles et à la guerre. Cependant il est vrai de dire (et rien n'est mieux reconnu dans nos armées) que la vie sédentaire des manufactures et des ateliers est une mauvaise préparation à l'état militaire, et que nos laboureurs sont nos meilleurs soldats. « C'est d'entre telles gens de fatigue et de travail , disait Sully an roir « que l'on tire les meilleurs hommes de guerre... desquels vostre majesté a « plus de besoin que de tous ces petits mnrjnlets de cour et de ville revestus « d'or et de pourpre. » A une époque où Ton ne savait pas encore tout ce que le développement de l'industrie ajoute à la richesse et à la puissance des nations; à une époque où l'on plaçait dans la valeur guerrière la première et presque la seule gloire, il n'est pas étonnant que Sully, avec ses profonds préjugés de gentilhomme , eût à inépris tout ce qui pouvait nuire à la profession des armes. 11 était intimement convaincu de la supériorité des gens de guerre sur toutes les autres classes de citoyens. S'il traite de babioles les arts industriels , il n'a pas plus de respect pour d'autres professions aujourd'hui très- rehaussées : « Il y a , dit-il, grande différence « entre les services des gentilshommes et gens de guerre, et ceux des gens « de robe longue et d'escritoirc, les charges de ceux-ci ne conslstans qu'à « prosner, caqueter, faire la mine, escrire etséeler.... Les batailles, ajou- « te-t-il, ne se donnent pas, les victoires ne s'obtiennent pas avec des mains de « papier, des peaux de parchemin, des coups de gavinet (canif), des traits « de plume, des paroles vaines, des sceaux et de la cire, etc. » Il gourmande les gentilshommes qui, p>ur faire de riches mariages, ne prennent plus alliance entre eux, mais chez « ces gens de robe longue , financiers et se- « cretaires, desquels les pères ne faisoieut que sortir de la chicane, de la « marchandise, du cliangc, de l'ouvroir et de la boutique; ce qui enfin « abaslardiroit de sorle toute la vraye noblesse, qu'il ne se trouveroit plus « tic gentilshommes qui ne fussent meslifs et plus propres à faire les ber- « landiers et batteurs de pavé , qu'à s'employer à la vraye vertu et aux « armes pour bien servir leur roy et défendre leur patrie. »

(1) « Il restablit la fabrique des tapisseries de haute lice à Paris, que la « longueur des guerres avoit fait discontimier, donnant des pensions à des « gens qu'il fist venir de Flandre pour cela Les manufactures de soye de « Tours et de Lyon s'augmeutèrent aussy beaucoup par ses soins; et il

commerce, il fit creuser le canal deBriare, qui unit la Loire à la Seine. Cette utile entreprise, interrompue sous Henri IV, ne fut achevée que sous Louis XIII. Il eut aussi le projet de faire communiquer les deux mers en joignant la Garonne et l'Aude, dont l'une se jette dans l'Océan, et l'autre dans la Méditerranée (1). Le temps seul l'empêcha d'exécuter cette merveilleuse entreprise, réservée au règne de Louis XIV. L'an 1604, Henri IV conclut avec le sultan Achmet un traité, dont l'article 4 porte que toutes les nations de l'Europe , y compris les Anglais , pourront commencer librement dans le Levant sous la bannière et protection de la France , et sous l'obéissance des consuls français. Deux années après, il conclut un traité avec Jacques Ier pour le libre commerce entre la France et l'Angleterre.

Avec ces idées de commerce et d'industrie, on a peine à s'expliquer les ordonnances contre le luxe qui furent rendues sous ce même règne. En 1594, une déclaration défendit l'usage de l'or et de l'argent sur les habits ; en 1600, un édit renouvela celte interdiction retrouvée dans les vieilles prescriptions du moyen âge. « L'austère pensée des huguenots , « dit M. Capefigue, présidait sans doute à cette réformation.»

Le premier édit qui ait été promulgué en France pour le dessèchement des marais date du règne de Henri IV (1599).

On avait découvert des mines d'or dans la Bresse et dans le Lyonnais, une mine d'argent près de Carcassonne, et des mines de plomb et d'étain dans le Vivarais , les Cévennes et leGévaudan. Le roi les fit exploiter, et publia à cette occasion un règlement sur les raines en 1602. Quoique Henri IV n'eût pas de marine , c'est à son règne que remonte l'établissement des colonies françaises en Amérique. Ce n'est pas

« commençoit à y en avoir à Paris , où il fist faire dos logemens sous la « grande galerie du Louvre pour tous ceux qui excelleroient en leur métier; « prétendant par ces moyens empesclier qu'on ne portast l'argent hors du « royaume, et donner aux pauvres diverses occasions de gagner leur vie. » [ Mémoires de Fontenay- Mareuil. ]

(l) Ce projet paraît lui avoir été suggéré par le cardinal François de Joyeuse , archevêque de Narbwine, dont il existe une lettre à Henri IV, du 2 octobre 1898 , &ur la fonction des deux mers, qui contient la première idée du canal du Languedoc.

qu'on n'eût tenté quelques expéditions maritimes sous les règnes précédens; mais elles n'avaient pas produit de résultats durables. Ainsi, en 1562, l'amiral de Coligny avait envoyé dans la Floride quelques vaisseaux montés par des calvinistes; mais les troubles civils détournèrent l'attention que l'état ou les sujets eussent pu porter à la nouvelle colonie. Elle fut détruite par 1 amiral espagnol Menendez, qui, ayant défait les Français, fit pendre tous ceux qui avaient échappé au carnage, annonçant par une inscription qu'ils étaient mis à mort, non comme Français , mais comme hérétiques, Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, vengea ses compatriotes. Ennemi des Espagnols, dont il avait reçu des outrages personnels, passionné pour les expéditions périlleuses et pour la gloire, il vendit son bien, construisit des vaisseaux, choisit des compagnons dignes de lui , attaqua les meurtriers dans la Floride, et, victorieux en toute rencontre, les lit pendre à des arbres sur lesquels on écrivit : Non comme Espagnols, mais comme assassins» L'entreprise du brave de Gourgues n'eut point d'autres suites. N'attendant aucun secours de France, il reprit (15G7) la route de sa patrie, où la haine de l'Espagne le poursuivit et demanda sa tête qu'elle aurait obtenue, s'il ne se fût tenu caché quelque temps. Pendant trente années de guerres civiles, les Français oublièrent le Nouveau-Monde. Mais lorsque Henri IV leur eut rendu la paix , la nation, libre et heureuse, forma de nouvelles entreprises et de nouveaux projets de colonies. Pour éviter le voisinage des Espagnols, on renonça a conquérir la Floride, et on jeta les yeux sur les contrées les plus septentrionales de l'Amérique. La route en était déjà tracée : François Ier y avait envoyé en 1523 le Florentin Verazzani, qui observa l'île de Terre-Neuve, et quelques cotes du continent, mais sans s'y arrêter. Onze ans après, Jacques Cartier, habile navigateur de Saint-Malo , reprit les projets de Verazzani : il pénétra plus loin que son prédécesseur, entra dans le fleuve Saint-Laurent, mais ne fonda aucun établissement. Pendant plus d'un demi-siècle il n'eut point d'imitateurs. Mais, depuis l'an 1598, plusieurs aventuriers retrouvèrent ses traces, que l'on avait plutôt négligées que perdues. Les premiers établissemens qu'ils fondèrent étaient dirigés par des compagnies exclusives : aucun ne prospéra; et Ton avait consumé dans ces expéditions plus d'hommes, d'argent et de

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vaisseaux, que n'en avait coûté aux Espagnols et aux Portugais Ja fondation de grands empires, lorsqu'enfin Samuel de Champlain jeta, en 1608, sur les bords du fleuve Saint-Laurent , les fondemens de Québec, qui devint le berceau, le centre et la capitale de la Nouvelle-France, ou du Canada.

11 est peu de grands princes qui n'aient aimé les arts et laissé des monumens de leur règne. Henri IV, quoiqu'il soulageât chaque année son peuple de quelque impôt , continua le Louvre , commença la galerie qui joint ce palais aux Tuileries, fit construire ce beau pont oii l'on aime à contempler sa statue , bâtit la place et la rue Dauphine , le collège royal (car François Ier et Henri II avaient seulement créé les différentes chaires de cet établissement); fonda divers hospices, entre autres le bel hôpital Saint-Louis ; établit à La Flèche un collège pour l'instruction de la jeune noblesse, éleva le château de Saint-Germain , embellit ceux de Monceaux et de Fontainebleau. « A quoy il semble qu'on peust ajoustcr ce qui s'est « fait à son exemple dans tout le royaume , qui s'est quasy « tout renouvelé , et tellement embelli , qu'il ne seroitpas re- « connoissable à ceux des règnes passés. »(Fontenay-]HareuiL)

Après le traité de Vervins (1 598), « le roy voulant restablir « et pollicer son royaume, grandement désordonné en tout « par une si longue et effrénée licence des guerres passées, « mais voyant qu'il restoit une infinité de fainéans , qui ne « pouvoient se résoudre à leurs premiers mestiers ny à leur « première vie , et s'amusoient à continuer infinis désordres « et meurtres , S. M. fut conseillée de faire publier une décla- « ration , portant deflenses expresses à toutes personnes de « plus porter aucunes armes à feu , sinon ceux de ses gardes, « les archers du grand prevost , et autres prevosts des mares- « chaux , ceux de ses compagnies entretenues , et autres en « fort petit nombre spécifiez par la dite déclaration, souz très « grandes coinminations et peines à tous ceux qui y contre- « viendroient. » (Mémoires de Cheverny.)

Henri IV, excité par le P. Cotton , son confesseur, rendit en 1602 un édit renouvelé en 1609 contre les duels, dont la fureur était poussée si loin , qu'elle avait coûté dans une seule année quatre mille gentilshommes a la France. Le nouvel édit renvoyait les différends des nobles au tribunal des maréchaux de France, et la peine de mort était prononcée contre les

duellistes. « Le roy avoitesté long-temps sans se pouvoir ré- « soudre à publier cet. édit, peut-être parce qu'ayant veu les « duels toute sa vie permis, il y estoit sy accoustumé qu'il « n'en faisoit aucun scrupule; ou bien qu'il les croyoit utiles « pour tenir tousjours les courages en quelque vigueur, et em- « pescher que ces te hardiesse sy naturelle aux François ne « perdist sa force dans les délices de la paix ; ou qu'il en es- « timoit l'usage sy estably qu'il ne pourroit pas le changer, « quelque défense qu'il en fist. Mais enfin il s'y résolut, et il « se trouva bien plus de facilité à le faire observer qu'on ne « s'estoit imaginé.... À la vérité, il avoit pris jusques là peu « de soin d'cmpescher les duels : car il ne les souflroit pas « seulement, mais monstroit de les approuver, permettant « qu'on en parlast devant luy, et eslevant ou blasmant ceux « qu'on disoit avoir bien ou mal fait : ce qui donnoit une telle « émulation à ceux qui arrivoient nouvellement a la cour, « qu'au lieu de se battre seulement comme par une espèce de « nécessité et pour des offenses qui se faisoient souvent par « hasard , ils en cherchoient souvent l'occasion pour gagner « réputation auprès de luy et se mettre dans son estime : ce « qui causa la perle d'une inûnité de gens. » (Fontenay-Mareuil. )

C'est au règne de Henri IV qu'appartient l'institution de la Paulette (1604), qui rendit les charges de judicature héréditaires dans les familles , moyennant une somme modique que ceux qui en étaient pourvus devaient payer tous les ans. Oa appela ce droit le droit annuel, ou autrement la Paulette, du nom du traitant Paulet, qui en donna ridée , et qui en fut le premier fermier.

Tels sont les principaux traits du gouvernement de Henri IV. D'autres monarques ont autant fait pour la réforme de leurs états; mais nul n'aima tant son peuple : c'est là la gloire du bon Henri. Les paysans répètent encore aujourd'hui qu'il voulait qu'ils eussent tous les dimanches la poule au pot; et quand l'histoire et la poésie n'auraient point à l'envi célébré le bonheur de son règne, la tradition, à leur défaut, redirait son nom populaire.

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