HISTOIRE DB LOUIS XIII
SECTION PREMIÈRE
Depuis l'avènement de Louis XIII jusqu'à la mort du connétable de
Luynes (1610—1621).
Henri IV est tombé sous le poignard de Ravaillac. Au bruit de l'assassinat de son époux, la reine, Marie de Médicis, sort tout éplorée de son appartement, et rencontrant le chancelier de Sillery : Le roi est mort! lui dit-elle douloureusement. Madame, répond le chancelier sans marquer d'émotion, votre majesté m'excusera , les rois ne meurent point en France.
Louis XIII n'était âgé que de neuf ans. Marie de Médicis est déclarée régente par un arrêt du parlement. Elle paraît d'abord vouloir suivre le système politique du roi son époux. Une armée française , envoyée en Allemagne , reprend la ville de Juliers sur l'archiduc Léopold , et la remet aux deux princes prétendans, le margrave de Brandebourg et le duc de Neubourg. Mais bientôt Médicis change de système. Les grands projets de Henri IV sont abandonnés : on ne songe plus à abaisser la maison d'Autriche; on est empressé de se réconcilier, de s'allier même avec elle. Sullv blâme vainement une politique injurieuse à la mémoire de son maître, et contraire aux intérêts du royaume. Ce grand ministre n'est plus écouté. Désespérant désormais de faire le bien , il se démet de ses charges, et se retire de la cour, qu'il laisse en proie aux intrigues et aux factions (1). Deux étrangers, le Florentin
(1) Sully ayant été appelé quelques années après pour donner son avis sur une affaire , les jeunes courtisans osèrent tourner en ridicule l'ami de Heuri IV, parce que ses manières et ses habillcmens n'étaient plus à la
Concini, et sa femme, Eleonora Galiyaï , avaient suivi la reine en France ; et , du vivant de Henri IV, ils avaient fondé leur crédit auprès de Médicis par des rapports empoisonnés qui aigrissaient l'humeur jalouse de cette princesse. Après la mort du roi, leur funeste ascendant, jusque-là renfermé dans les limites d'une secrète conûdence , s'accrut avec l'autorité de la reine , et se manifesta par des preuves éclatantes aux yeux de la France indignée. Marie leur abandonne sur ses volontés et sur les affaires un empire absolu. Uniquement occupés, du désir de s'enrichir, ils vendent les grâces et les privilèges, ils mettent tout à prix d'argent. Parvenu au faîte du pouvoir et de l'opulence, le favori veut qu'un titre et des dignités fassent oublier son obscure origine. Il achète le marquisat d'Ancre; il traite avec le duc de Bouillon de la charge de premier gentilhomme; il obtient le gouvernement d'Amiens, de Péronne, de Dieppe, du Pont-de- l'Arche et de Bourg-en-Brcsse ; enfin, sans avoir jamais porté les armes , il est élevé au suprême honneur militaire, au rang de maréchal de France (1). On s'étonne , on murmure de sa fortune. Pour apaiser les mécontens, il leur ouvre le trésor public. Des princes du sang, des ducs et pairs, des seigneurs du premier ordre, ne rougissent pas d'accepter ses honteuses libéralités. Les finances sont dilapidées; et quarante millions, amassés sous Henri IV pendant douze années d'économie (2), deviennent le butin d'un vil
mode. « Sire, dit au roi le grand homme indigné, je suis trop vieux pour ■ changer d'habitude sur rien. Quand le roi votre père, de glorieuse mé- « moire, me faisoit l'honneur de me consulter, au préalable il faisoit sortir « les bouffons et baladins de cour. » Sully mourut dans sa retraite, le 52 décembre 1641 , à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
(1) « Anciennement, ceux qu'on honorait de ceste dignité se faisoieiit « présenter au parlement par un avocat, qui disoit dans une audience tout « ce qui estoit de plus considérable en eux et en leurs prédécesseurs : mais « cela fust lors aboly, le marquis d'Ancre n'ayant pas de quoy faire parler « de luy et des siens devant une compagnie telle que celle qui se trouvoit • ordinairement dans la grand'chambre en ces occasions-là , et ceux qui « l'ont esté depuis n'ayant pas pensé à le faire restablir. » ( Me m. de Fontenay- Mareuil. )
(2} « Environ dix-sept millions en espèces , sans compter les biHets des trésoriers et autres parties à rentrer qui étaient plus considérables encore, suivant les comptes laissés par le duc de Sully. » {Forbonnais^ Recherches sur les finances. ) Dans un rapport sur l'état des finances fait aux étaU-
étranger, ou des hommes avides qui feignent de tolérer à ce prix sa scandaleuse élévation.
Ces profusions « étourdirent la grosse faim de leur avarice « et de leur ambition, mais ne l'éteignirent pas. » ( Mém. de Richelieu. ) La bonne intelligence finit avec le pillage. Les grands, non contens d'être enrichis, s'ils n'exerçaient encore l'autorité, voulaient gouverner l'état, et s'appliquaient à blâmer et à contredire le ministère , soit ouvertement , soit en secret. Ils s'opposèrent vivement à la double alliance qui se négociait entre les maisons de France et d'Autriche. Il s'agissait de marier le jeune roi et sa sœur a l'infante et à l'infant d'Espagne. La reine, croyant « qu'en ostant toute apparence « de guerre cstrangère , elle pourroit plus facilement tenir les « princes du sang et les huguenots dans le devoir, et contenter « par mesme moyen tous les catholiques zélés de Paris et des « autres grandes villes, qui avoient encore quelque pente vers « les Espagnols a cause de la religion , » [Fontenay-Mareuil), suivait ce projet avec ardeur. Le prince de Condé et ses partisans le combattirent sans succès dans le conseil (1612). Chaque jour les mécontentemens s'aigrissent, les jalousies s'enveniment, et l'esprit de révolte, à peine contenu par la main ferme de Henri IV, éclate de nouveau sous un gouvernement faible et méprisé.
Le prince de Condé, le duc de Vendôme et son frère, les ducs de Bouillon, de Longue ville, de Luxembourg, de Mayenne, de Nevers, de Retz, etc., quittent la cour, se retirent dans les provinces soumises à leur influence (1614), et demandent l'assemblée des états-généraux. Villeroi, ministre sous quatre rois, et témoin des fautes de Henri III, qui s'était perdu pour n'avoir point attaqué la ligue dans son origine, « lorsqu'elle étoit plus armée de mauvaise volonté que de gens de guerre, » conseillait d'agir avec vigueur contre la ligue nouvelle. Mais la reine et le marquis d'Ancre préférèrent la voie
généraux de par le président Jeannin , un des ministres de Marie de Médicis, le trésor de la Bastille est évalué seulement à cinq millions. Mais Porbonnais relève dans ce rapport plusieurs erreurs qui en détruisent l'autorité et d'où il résulte que le ministère de la régente cherchait à donner le change aux états sur l'argent laissé par le dernier roi pour en déguiser la dilapidation.
des négociations , et des conférences ouvertes à Sainte-Ménéhould amenèrent un traité favorable aux grands, en vertu duquel le prince de Coudé eut A m boise et quatre cent cinquante mille livres d'argent comptant, le duc de Mayenne trois cent mille livres pour se marier, le duc de Longueville cent mille livres de pension , etc. Après quoi , sous couleur du bien public, ils stipulèrent une convocation tfélats-aénéraux. Ils s'assemblèrent à Paris, le 26 octobre 1014, quelques semaines après que la régente avait fait reconnaître au parlement la majorité du jeune roi. Cent quarante membres du clergé se trouvèrent réunis sous la présidence du cardinal de Joyeuse. Cent trente-deux gentilshommes , présidés par le marquis de Boaufremont, et cent quatre-vingt-deux députés, ayant à leur tête Miron, prévôt des marchands de Paris, composèrent la représentation de la noblesse et celle du tiers-état. Toutes les séances furent consumées en discours d'apparat, en plaintes stériles et en vaines disputes. Les trois ordres , divisés d'intérêt, cherchaient mutuellement a se nuire. Le clergé sollicitait la publication du concile de Trente ; le tiers-état s'y opposait. La noblesse s'élevait contre la vénalité et l'hérédité des offices de judicature; et les députés du tiers-état, presque tous officiers de justice et de finance, se vengeaient de ces attaques, en insistant sur le retranchement des pensions que la cour prodiguait à l'intrigue et même à la rébellion. L'assemblée , après avoir présenté de longs cahiers de doléances ou furent enfouies les propositions de plusieurs sages réformes, se sépara sans avoir rien fait. Tels furent les derniers états-généraux tenus en France avant ceux de 1789. « La proposition en avoit été faite sous de spécieux prétextes, sans aucune intention d'en tirer avantage pour le service du roi et du public , et la conclusion en fut sans fruit, toute cette assemblée n'ayant eu d'autre effet que de surcharger les provinces de la taxe qu'il fallut payer à leurs députés. » (Mêm. de Richelieu.)
Les mécontens avaient espéré, par le moyen des états, forcer Marie à éloigner le maréchal d'Ancre. Trompés dans leur attente, ils lèvent une seconde fois l'étendard de la réyolte. La cour devant se rendre à Bordeaux pour célébrer les mariages convenus entre les maisons de France et d'Espagne, ils forment le projet d'arrêter la marche du roi , de s'emparer de sa personne, et de régner ensuite sous son nom. Cepen-
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dant le roi part pour Bordeaux, sous la protection d'un corps de troupes commandé par le duc de Guise , nommé lieutenantgénéral du royaume. C'était un étrange spectacle de voir un roi de France réduit à ne pouvoir voyager dans ses états qu'à la tête d'une armée. Il arrive en Guienne dans cet appareil. Le duc de Guise conduit jusqu'à la frontière la princesse Elisabeth destinée à l'infant d'Espagne, et reçoit la jeune reine, Anne d'Autriche, dont le mariage est célébré à Bordeaux le 22 novembre. L'armée du roi , toujours en bataille et harcelée par les mécontens, le ramène à Paris avec sa mère et son épouse.
Le parlement, au commencement des troubles, avait enregistré un édit qui déclarait le prince de Condé et ses adhérens privés de tous leurs biens et honneurs , comme criminels de lèse-majesté. La reine-mère, avec une armée supérieure en nombre, pouvait aisément faire exécuter cet arrêt , et accabler ses ennemis , mais le roi désirait la fin de cette guerre. Par le traité de Loudun (6 mai 1616), on accorda aux factieux des conditions plus avantageuses encore qu'à Sainte-Ménéhould. Condé reçut cinq villes de sûreté, toucha des sommes considérables ; obtint pour ses partisans et ses créatures des gouvernemens, des charges et des pensions. Le roi acheta cette paix plus de six millions de livres, et, pour comble de honte, il se soumit à déclarer que les mécontens n'avaient pris les armes que pour la cause du bien public.
Condé, enorgueilli de son triomphe, revint à Paris avec l'espérance de dominer. Les courtisans, le regardant désormais comme l'arbitre et le dispensateur des grâces, s'empressèrent autour de lui , et s'éloignèrent de Médicis. Il affectait de braver cette princesse , et d'outrager à plaisir le maréchal d'Ancre. La faction ennemie de ce favori devenait de jour en jour plus audacieuse et plus puissante. Il pensa que le seul moyen de l'abattre était de s'emparer des principaux chefs* Le 1er septembre, le prince de Condé tut arrêté au Louvre par Thémines (1 ) , et emprisonné à Vincennes -} ce fut le sort de son aïeul, de son père et de son fils. Dès-lors, la puissance et l'orgueil de Concini ne connaissent plus de bornes. Il ren-
(i) Thémines pour prix de cet exploit v reçut une somme de cent vingt mille écus et la (lignite de maréchal de France.
voie les anciens ministres Sillery, Villcroy et Jeannin , qu'on appelait les barbons (1 ), et compose un nouveau ministère, où la maréchale d'Ancre fait entrer Richelieu, évêque de Luçon, sa créature. Cependant les ducs de Vendôme et de Nevers, le maréchal de Bouillon, tous les seigneurs mécontens lèvent des troupes dans les provinces (2). La reine met sur pied trois armées, et Concini, de son côté, offre de soudoyer à ses frais un corps de sept mille hommes, lui qui, peu d'années auparavant, n'avait pas de quoi payer un domestique. Mais plus il étale son opulence, plus il avance sa perte. Les princes l'avaient trois fois entreprise inutilement; un petit gentilhomme, étranger comme lui, la préparait en silence, et sapait dans ses fondemens cette puissance qui avait résisté à tant d'orages.
(1) Quelle avait été jusque-là l'influence de Concini sur la direction des affaires? M. Bazin regarde comme un fait constaté par les contemporains de quelque autorité « que la maréchale d'Ancre , ni même son mari n'avaient jamais eu aucune part dans l'administration de la régence , et que la reine Marie, très- prodigue envers le couple florentin d'argent, d'honneurs, de toutes les faveurs qui élèvent et enrichissent une famille , ne se servait pas de leurs conseils dans les affaires d état. » Il croit cependant qu'ils ne furent pas étrangers au renvoi des anciens ministres : « La reine, dit-il, se résolut enfin, d'accord sans doute avec le maréchal d'Ancre et sa femme, à se faire elle-même une administration , à la composer de ses propres créatures, etc. » Peut-être notre historien, qui a raison de ne pas voir dans Concini un ministre en titre et dirigeant, comme l'ont fait d'antres historiens, alténue-t-il trop l'influence politique de ce personnage dont la faveur fut trop haute et trop déclarée pour ne pas lui avoir donné dès long-temps un grand pouvoir et une grande part dans le gouvernement.
(2) Ainsi il n'avait servi de rien « que M. le prince eut reçu depuis six « ans trois millions six cent soixante-cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix « livres ; M. le comte de Soissons, et, après sa mort, monsieur son iils et « madame sa femme, plus d'un million six cent mille livres; M. et madame « la princesse de Conti , plus d'un million quatre cent mille livres ; M. de « Longueville, douze cent tant de mille livres ; MM. de Mayenne père et « fils , deux millions tant de mille livres ; M. de Vendôme, près de six cent « mille livres; M. d'Epernon et ses enfans, près de sept cent mille livres; « M. de Bouillon , près d'un million ; sans y comprendre ce qui leur a été « payé des gages et appointrmensde leurs charges , des deniers du taillon « pour leurs compagnies de gendarmes , de l'extraordinaire des guerres « pour les garnisons de leurs places, outre les pensions qu'ils ont fait ac- « corder à leurs amis et domestiques. » ( Mémoires de Richelieu. }
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Albert, si célèbre sous le nom de Luynes, qu'il prit d'une petite ferme que son père possédait aux environs d'Àix, était né dans le comtat d'Avignon. Dès sa première jeunesse, il vint chercher fortune à Paris. Il entra d'abord chez le comte de Ludes , puis dans les pages de Henri IV, qui le plaça auprès du dauphin. Il s'insinua dans les bonnes grâces de ce jeune prince, en lui dressant des oiseaux de proie. Ce talent, qui avait fait créer pour lui la charge de maître des oiseaux du cabinet, fut l'origine de la haute faveur à laquelle il parvint sous le règne de Louis XIII. Maître de la confiance dû roi , il osa former le projet de renverser le maréchal d'Ancre, et de s'élever sur ses ruines. Il y réussit en exagérant au monarque la puissance d'un homme assez opulent pour solder une armée, et qui bientôt peut-être serait en état de dicter des lois à son souverain. Le roi haïssait Concini, qui le tenait comme en captivité et en tutelle, lui défendait de sortir de Paris, et ne lui permettait guère de distraction, que la promenade aux Tuileries (1). Vitri, capitaine des gardes , ennemi
(1) « Le roi se voyoit réduit , depuis plus de six mois , à se promener « dans les Tuileries , où il avoit pour compagnie un valet de chiens et «quelques jardiniers, quelque fauconnier, ou autre ayant charge d'une « volière qu'il y avoit fait faire. Il passoit son temps à faire faire quelques « élévations de terre , s'atmisoit à en faire porter les gazons, et y faire tra- « vaillcr en sa présence, voire lui-même conduisoit et menoit les charrois et « tombereaux sur lesquels on portoit de la terre , et fàisoit ces viU exercices « et passe-temps , pendant qu'il méditoit d'autres desseins. 11 se voyoit en-
• fièrement éloigné et exclu de tous conseils et de toutes affaires , et même « fnisoit-on rourir malicieusement des bruits qu'il en étoit incapable, qu'il
• avoit l'esprit trop faible et trop peu de jugement , et que sa santé n'étoit « pas assez forte ]K>ur prendre ces soins.... Il étoit tellement abandonné, « que même aucuns de ses propres domestiques, qui n'avoient bien , hon-
• neur ni soutien «pie de lui , voire même sa propre nourrice, le trahis- « soient et rapportoient ce qu'il disoit.... Il méditoit depuis long-temps de « s'ôter de cette tyrannie. » ( Mémoires de Pontchartrain. ) — Selon le duc de Rohan , « le jeune roi étoit un prince fort particulier, jaloux de son
• autorité, laquelle il ne conuaissoit pas, et enclin à croire plutôt le mal « que le bien. De sorte qu'il fut aisé de lui persuader que le maréchal « d'Ancre se vouloit autoriser à son préjudice , et que la reine-mère y con- « sentoit , afin de gouverner 1 état comme durant la minorité ; car l'inso- « lence, qui accompagne toujours une extrême faveur, étoit grande au « maréchal d'Ancre, et le mépris de la reine-mère envers son fils trop ap- « parent. » ( Mém. du duc de Rohan. )
déclaré du maréchal , « reçut agréablement » la commission de s'assurer de sa personne, avec ordre de le tuer en cas de résistance. On eut soin d'interpréter cet ordre , de manière que Concini n'échappât pas à la mort. Arrêté par Vitri sur le pont du Louvre (24 avril 1617), il porta la main sur son épée, soit pour la rendre, soit pour la tirer. Aussitôt il tomba frappé de trois coups de pistolet; et le roi, sur la foi de son favori , attribuant le meurtre à la résistance de Concini, joyeux d'ailleurs comme un enfant émancipé, remercia les meurtriers, et nomma Vitri maréchal de France. C'était la seconde fois, dans* l'espace d'un an, que cette dignité était souillée par un choix honteux; et le duc de Bouillon s'indignoit justement de porter le bâton de maréchal de France, depuis qu'il se gagnoit par U métier de sergent et d'assassin.
La fin tragique (1 ) du maréchal d'Ancre amena la disgrâce de Marie de Médicis. Concini expirait à peine, que déjà la reine-mère était prisonnière au Louvre, d'où bientôt elle fut reléguée au château de Blois. Richelieu la suivit dans son exil;
(1) Il paraît que ce favori pressentait sa chute prochaine , et qu'il songeait depuis un certain temps à mettre sa fortune et sa vie à couvert , en se retirant en Italie. « Je suis né gentilhomme , disoit-il à Bassompierre, et de « bons parens ; mais quand je suis venu en France , je n'avois pas un sou « vaillant, et devois, déplus, huit mille écus.... J'ai travaillé à ma fortune, « et l'ai poussée en avant, tant que j'ai vu qu'elle m'étoit favorable; mais « depuis que j'ai reconnu qu'elle se lassoit de me favoriser, et qu'elle me « donnoit des avertissemens de son éloignement Çpar le soulèvement des « grands contre lui, par la mort de sa fille, etc.), j'ai pensé à faire une « honnête retraite, et de jouir en paix , ma femme et moi , de nos grands « biens en notre pays natal.... C'est de quoi , depuis quelques mois , j'im- « portunc ma femme en vain.... J'ai été toute cette aprés-dlnée avec elle « pour la conjurer de me retirer. Je me suis mis à genoux pour tâcher de « la persuader avec plus d'efficace ; mais elle, plus aheurtée que jamais, « me reproche ma lâcheté et ingratitude de vouloir abandonner la reine... « et si ce n'étoit que j'ai tint d'obligations à ma femme , je la quitter ois et « m'en irois en lieu où les grands ni les peuples de France ne viendroient « rne chercher.... Seignor, je suis ruiné, seignor, je suis misérable. » [Mémoires de Bassompierre.) On trouva sur lui , au moment de sa mort, pour près de deux millions de billets de l'épargne , et deux millions vingt mille livres dans sa maison : ce qui a fait conjecturer qu'il s'attendait à quelque malheur, et qu'il se préparait à la fuite Sa dépouille, tant de ses biens que de ses charges, fut immédiatement donnée à Luyues.
mais , devenu suspect au nouveau favori , il reçut Tordre de se retirer à Avignon, où il s'occupa d'ouvrages de théologie, en attendant l'occasion de reparaître avec éclat dans la carrière où l'appelaient son ambition et son génie.
Concini était manifestement coupable de concussions; mais sa mort violente et les actes de barbarie exercés sur ses restes inanimés par une populace féroce, qui déterra son corps et en mit les lambeaux à l'enchère , devaient paraître un assez rigoureux châtiment d'un crime alors fort commun (1). Cependant on condamna sa mémoire , et on fit le procès de son épouse. La superstition joua son rôle dans ces tragédies. La sorcellerie et la magie furent un des principaux griefs imputés à la maréchale (2). Cette femme, qu'on prit soin , en quelque sorte, de réhabiliter par cette odieuse accusation, montra beaucoup de calme et de fermeté dans tout le cours de la procédure. Les interrogatoires furent captieux, obscurs, et quelquefois ridicules. Des juifs, des cabalistes, des devine-
(1) « Le peuple, selon le maréchal d'Estrécs, l'avoit en extrême aversion, « parce qu'il lui étoit arrivé de faire battre un cordonnier, nommé Picard, « célèbre parmi les bourgeois, qui lui avoit fait quelque insolence à la porte « de Saint- Germain, où il étoit en garde. » [Mém. du maréchal d'Estrées.] « Mais il paroît, d'après Pontcbartrain, que la haine populaire a voit « un motif bien plus grave que le mauvais traitement infligé au cordonnier « Picard. Il avoit établi dans Paris et aux principales villes du royaume des « personnes qui n'avoient aucun soin que de voir les actions des uns et des «autres, considérer et reconnoitre si quelqu'un parloit mal de lui ou du « gouvernement, ou lui vouloit quelque mal, pour le ebassor, proscrire ou « faire mourir, comme il avoit fait quelques-uns, ayant rempli tons les coins « des rues de Paris de potences et gibets. » [Mém. de Ponlcharlrain.] Le roi, selon cette même chronique, « ordonna que toutes les potences qui « étoienl dressées dans les nies de Paris fussent ôtées, ce qui commença à «donner un grand contenti ment au public, comme s'il eût par-là com- « mencé à reprendre sa liberté. »
(2) « Aussi ne fut- elle reeberebée pour ces crimes imaginaires qu'en « apparence, mais en effet pour n'avoir pas refusé les libéralités de sa mai- « tresse. Si elle eût été moins riebe, elle eût été plus à couvert en sa mau- « vaisé fortune... ; son bien lui attira pour ennemies des personnes dont le « pouvoir n'étoit pas moindre que l'avarice... Enfin, son sexe et sa condi- «tion ne l'ayant pu garantir de la rage de ceux qui, pour s'approprier son « bien, se voulurent défaire de sa personne, par arrêt du 8 juillet ils la « condamnèrent a avoir la tète trauebee sur un éebafaud, etc. » [Mém. du cardinal de Richelieu.]
resses et faiseurs d'horoscopes , enfin des fripons de la classe la plus abjecle , se virent appelés en témoignage, et comparurent devant une cour souveraine, dont leur présence avilit la dignité. La plupart des imputations semblèrent si puériles à la maréchale , qu'elle ne put s'empêcher de sourire. Le commissaire du parlement lui ayant demandé de quel charme elle s'était servie pour ensorceler la reine-mère, elle répondit : de l'ascendant qu'un esprit supérieur a toujours sur un esprit faible. Malgré celte victorieuse réponse, elle fut déclarée coupable de lèse-majesté divine et humaine , et eut la tête tranchée en place de Grève. « Elle mourut très-constamment et chrétiennement, et fit beaucoup de pitié et compassion au peuple, qui auparavant lui portoit une extrême haine.» (ifem. de Pontchar train.)
Après le règne de Concini , celui de Luynes commença (1 ). Le rappel de Sillery, de Villeroy, de Jeannin, ministres expérimentés, que le maréchal d'Ancre avait éloignés du ministère, et que Luynes rappela pour faire dans le commencement quelque chose de spécieux et se donner bon bruit, fut d'abord pour la nation d'un heureux augure. Mais lorsqu'elle vit leur influence céder à celle d'un jeune homme qui tendait à concentrer en lui seul toute l'autorité (2), l'espoir fit place à la crainte. Pour dissiper ces inquiétudes , et en même temps pour décrier le gouvernement de la reine-mère , Luynes engagea Louis XIII à convoquer à Rouen une assemblée de notables , oii Ton délibérerait sur les moyens de réformer les abus. Celte assemblée, présidée par un enfant de neuf ans, Gaston, frère du roi, assisté de quatre vice-présidens, s'ouvrit vers la fin de
(1) « La taverne, disait le maréchal de Bouillon, étoit toujours demeurée « la méW, et il n'y a voit eu d'autre changement que de bouchon. »
(2) a Bien qu'il 11'eust jamais entendu parler d'affaires, ni veu autre chose « que des chiens et des oiseaux, d'où il a voit tiré tout son avancement, « ne counoissant ny le dedans ny le dehors du royaume , il en prist néin- « moins le gouvernail avec autant de hardiesse que s'il n'eus» jamais fait « d'autre métier, rien ne se faisant que par ses ordres, et les vieux minis- « très lny servant plustost de couverture que de guidos. » [Mém. de Fontenay-MareuiL] « Le premier soin de Luynes, dit le duc de Rohan, est « de mettre autour du roi de petites gens qui l'amusent aux passe-temps « puérils, et l'assiègent de telle sorte, qu'il ne soit loisible à aucunes per- « sonnes de lui rien dire en particulier. »
l'an 1617. Elle proposa de beaux réglemens , auxquels on n'eut point égard. L'unique fruit qu'en retirèrent les peuples fut la suppression de la Paulette, qui même fut rétablie trois ans après.
Cependant le nouveau favori presse rapidement sa fortune et celle de sa famille. Il s'approprie la dépouille du maréchal d'Ancre, au mépris de l'arrêt du parlement qui la confisquait au profit du trésor. En même temps , il répand les grâces sur Cadenet et Brant, ses deux frères. Le premier, outre un million comptant et une pension de 60,000 livres, obtient la dignité de maréchal de France et la main de la plus riche héritière du royaume (la Demoiselle de Pecquigny); le second reçoit un don de 600,000 écus, et épouse l'héritière de Luxembourg. « Outre cela, tout ce qui vacquoit de charges, biens « ecclésiastiques et pensions , est pris par les trois frères et « distribué à de petits parens qui leur venoient du costé d'A- « vignon. »
Cette conduite soulève le mécontentement général. Enhardi par ces dispositions, le duc d'Epernon conspire avec la reinemère pour mettre fin à la captivité de, cette princesse. Marie s'échappe de Blois le 22 février 1619, et suit d'Epernon à Angoulême , d'où ils écrivent au roi des lettres pleines de soumission, en même temps qu'ils lèvent des troupes pour lui résister. On se préparait à la guerre, lorsque Richelieu, secrètement d'intelligence avec Luynes, ménagea une réconciliation. Du fond de sa retraite, Tévêque de Luçon observait les événemens. Instruit de l'embarras où était la cour, il offrit ses services qui furent acceptés, et il reçut la permission de se rendre auprès de la reine-mère. Il la disposa à se départir des prétentions exagérées qu'elle avait annoncées dans les premiers momens de sa liberté, et à se trouver assez heureuse d'obtenir le gouvernement de l'Anjou, avec les villes d'Angers, * de Chinon et le Pont-de-Cé, que le roi consentait à lui abandonner comme places de sûreté. Un accommodement fut conclu a ces conditions. Le fils et la mère se virent ensuite près de Tours, au château de Courtières (5 septembre), d'où Marie se rendit à Angers, emportant avec elle la trompeuse espérance d'être bientôt rappelée à la cour, et de recouvrer son premier ascendant. Les alarmes qu'elle inspira au favori hâtèrent la délivrance du prince de Condé, prisonnier depuis
trois années. Luynes, pour s'en faire un appui contre la reine-mère, alla lui-même le tirer de Vincennes, le 20 novembre 1619, et six jours après, une déclaration du roi proclama solennellement son innocence et l'injustice de sa captivité. Louis XIII n'eut pas dans la suite de sujet plus fidèle.
Le traité d'Angoulêmc ne fut qu'une trêve passagère. La puissance toujours croissante de Luynes , créé duc et pair et maréchal de France, excitait de violentes jalousies. La reinemère les encourageait. La cour d'Angers devint le centre de toutes les cabales et le refuge de tous les mécontens. On reprit les armes de part et d'autre en 1620. L'activité que le roi déploya en cette circonstance déconcerta les rebelles. Marie se soumit ; plusieurs de ses partisans furent dépossédés de leurs charges; on s'en référa d'ailleurs au traité d'Angoulême. Ce nouvel accommodement fut encore en partie l'ouvrage de Richelieu, qui avait poussé la reine-mère à la rupture, pour se rendre nécessaire et faire acheter sa médiation. Le chapeau de cardinal lui fut promis par un article secret. Ainsi, l'ambition de cet homme extraordinaire , indifférente au choix de ses instrumens , continuait par la main de Luynes l'édifice de sa fortune commencée par le maréchal d'Ancre.
Ces guerres civiles, suscitées par des intrigues de cour, étaient presque aussitôt finies que commencées. Les dissentimens religieux en allumèrent de plus opiniâtres et de plus sanglantes. Le changement survenu dans la politique de la France, l'alliance de cette puissance avec l'Espagne, avaient dû naturellement alarmer les protestans : aussi avaient-ils pris part à toutes les cabales des mécontens. Nous avons vu le duc de Bouillon, un des principaux chefs du parti réformé, fomenter incessamment les troubles,. et soulever contre la cour, tantôt le parlement, tantôt le prince de Condé qu'il gouvernait. Le duc de Rohan, gendre de Sully, moins remuant que le duc de Bouillon , mais plus zélé peut-être pour la cause des calvinistes , ne perdait aucune occasion de la servir, soit par les négociations, soit par les armes. En 1612, il s'était emparé de Saint-Jean-d'Angely. Le traité de Sainte-Ménéhould et les états de 161 4 calmèrent ces premiers mouvemens qui recommencèrent l'année suivante, et furent apaisés de nouveau par le traité de Loudun. Ranimée par l'emprisonnement du prince
de Condé, la guerre fut encore suspendue par l'assassinat du maréchal d'Ancre. Les protestans prirent peu de part a celles qui s'élevèrent entre Louis XIII et la reine-mère, pendant la faveur de Luynes : mais bientôt, séparant entièrement leur cause de celle des catholiques mécontens, et ne s'occupant plus que des intérêts propres de leur secte, ils s'armèrent pour assurer l'exécution del'édit de Nantes, qui leur paraissait violé en plusieurs points. La faiblesse du gouvernement et l'exemple des protestans d'Allemagne, qui venaient de se soulever contre l'empereur Ferdinand II, les enhardissaient à la révolte. On acheva de les y pousser par un édit rendu en 1620, pour la réunion du Béarn à la couronne , et pour le rétablissement de la religion catholique dans ce pays. L'édit portait que les biens ecclésiastiques seraient restitués aux catholiques ; et Louis , après l'expédition d'Angers , alla lui-môme opérer cette restitution a main armée. Aussitôt un cri d'alarme et de vengeance s'éleva parmi les protestans. Vainement Sully et Mornai conseillèrent aux autres chefs la modération. Ceux-ci, comptant sur leurs forces , dédaignèrent de recourir aux remontrances , convoquèrent une assemblée générale à La Rochelle (1 ) , et le 10 mai 1621 , ils publièrent une espèce de déclaration d'indépendance, qui partageait en cercles les églises réformées de France, et qui réglait la levée des contributions, la discipline et le commandement des troupes, et en général tout ce qui concernait le gouvernement de la nouvelle république (2).
(1) Cette place était très-ferle, et Henri IV avait commis la faute, nonseulement de la laisser fortifier par les protestans, mais même de les y aider, ce dont Fontenny-Mareuil le blâme vivement dans ses Mémoires : 8 enr, dit-il , de laisser fortifier des gens dont il sçavoit toutes les préten- 4 tions, sans qu'ils fussent en lieu où on deust appréhender les estrangers,
• ny qu'ils en eussent d'autre besoin que pour se mieux defTendre contre «luyou contre ses successeurs, et y contribuer mesme du sien, tirant « quatre mille escus tous les ans de son espargne pour cela, c'est chose
• qui ne s» peut excuser. »
(2) « Ils a voient fait entre eux un département de tontes les provinces de « la France dans lesquelles ils étoient dispersés, lequel faisoit le partage, «non-seulement des villes qu'ils appeloient de sûreté, mais de tout le ' royaume qu'ils avoient divisé en dix-huit églises subdi visées, les unes en ««l'anlrcs églises simples, les autres en colloques qui avoient nombre « devises simples sous eux. En chacune de ces églises, ils avoient nommé « et ordonné des chefs pour commander les armées , avec des conseillers
Louis XIII voulut leur faire la guerre en personne. Après avoir conféré au duc de Luynes, cet homme qui ne savoit pas ce que pesoit une épée, la dignité de connétable, il se mit à la tête de ses troupes, et marcha contre les réformés. Les succès qu'il obtint au commencement de cette guerre furent suivis de quelques revers. La ville de Montauban (1), que Louis XIII assiégea en personne avec le connétable et six maréchaux de France et l'élite de sa noblesse, fut si vaillamment défendue par le marquis de La Force , que l'armée royale fut obligée de se retirer après avoir perdu huit mille hommes et le duc de Mayenne. Luynes luttait alors contre une fièvre dangereuse. Le chagrin qu'il conçut de cet échec en accrut la malignité. Il mourut le 1 5 décembre 1 621 , Agé de quarante-deux ans. 11 était d'un esprit fort médiocre et aussi peu propre aux affaires qu'à la guerre. Du reste, son gouvernement fut assez doux. Il aimait à garder les vieilles coutumes, et rendait assez bonne justice aux peuples , desquels il fut haï toutefois , selon l'ordinaire destin des favoris.
SECTION II
Depuis la mort de Luynes jusqu'à celle de Louis XIII (1621—1643). La guerre, nourrie par un large subside du clergé catho-
« qui lis dévoient assister, et pouvoir d établir un ou plusieurs lieutcnans v sous eux, et donner toutes les autres charges, à condition toutefois « qu'on prendrait les provisions de l'assemblée générale. Jls avoient aussi « ordonné des gouverneurs de toutes les places particulières, et fait des lois « de police et de gouvernement , tant en paix qu'en guerre. Ils ordon- « noient le duc de Bouillon pour leur chef général ; mais il se garda de « se méprendre, et la charge enfin demeura au duc de Kohan et à son frère, « qui n'en eurent pas l'issue qu'ils espéraient. Cet acte de rébellion et des- « sein formé d établissement d'une république dans le royaume, anima vi- « vement le rai contre eux, etc. » [Mém. de Richelieu.]
(1) S'il en faut croire Richelieu, qui, du reste, s'applique à le décrier, « Luynes n'approcha jamais la ville de b portée du canon. Il s'amusoit à « sceller (étant garde des sceaux en même temps que connétable), pen- « dant que les autres étoient aux mains. Ce qui fit dire à M. le prince que, « si on vouloit distinguer le temps, il étoit propre à toutes les charges : bon « garde des sceaux en temps de guerre , et connétable eu temps de paix. »
lkjue, continua sur diiïérens points. Le roi, consolé d'abord par quelques actions d'éclat de l'affront que ses armes avaient reçu devant Montauban , allait peut-être éprouver une pareille disgrâce devant Montpellier, si les chefs des protestans, las d'une guerre ruineuse et meurtrière dout les fureurs commençaient, à rappeler celles de l'antique guerre des Albigeois, ne se fussent pressés de faire leur accommodement avec la cour. Le traité de pacification générale, signé h Montpellier, confirmait tes huguenots dans les droits qu'ils avaient acquis par l'édit de Nantes. Toutefois, il fut stipulé que, libres de tenir des assemblées pour les affaires ecclésiastiques, ils ne pourraient se réunir pour un but politique, sans l'expresse permission du monarque. De plus , ils consentirent à la démolition de tous les ouvrages fortifiés , murailles , bastions et castels sur les montagnes ou à la tête des ponts et rivières, et livrèrent des otages pour garantie de l'exécution de celte clause. Deux villes seules furent exceptées, La Rochelle et Montauban, fortes citadelles, mais désormais trop isolées pour protéger efficacement une insurrection calviniste.
Malgré cette issue avantageuse d'une guerre si malheureuse à son début, le gouvernement royal, faute d'une direction dominante, resta quelques années encore dans le même état de faiblesse et d'incertitude. Pendant l'interrègne qui suivit la mort de Luynes , jusqu'à l'avènement de Richelieu, l'autorité fut partagée entre plusieurs ministres qui n'ont laissé aucun souvenir dans l'histoire , et ne furent guère occupés qu'à défendre leur frêle existence contre l'ambition du cardinal , que la reine-mère, rentrée au conseil, voulait leur donner pour collègue, et qu'ils craignaient d'avoir bientôt pour maître. » Zélée pour la fortune d'un homme qu'elle avait la simplicité de croire sa créature , et qui cachait habilement la soif de commander qui le dévorait, Marie disgracia les plus redoutables ennemis du cardinal, dissipa les préventions qu'ils avaient inspirées au roi contre lui, et, forçant tous les obstacles, introduisit enfin Richelieu dans le ministère ; victoire dont elle
Richelieu prétend encore que son ambition n'était point satisfaite do la dignité de connétable, et qu'il eut dessein de se faire roi d'AusIrasie, en érigeant Metz, Toul et Verdun en royaume, ainsi que prince d'Orange, comte d'Augnon et duc d'Albret.
272 HISTOIRB GÉNÉRALE
s'applaudit alors, et qui depuis lui coûta bien des larmes (1).
A peine Richelieu est-il entré au conseil, que ses paroles et ses actions annoncent un génie supérieur et décisif (2). Le gouvernement prend une marche plus assurée. On conclut le mariage de Henriette de France, sœur du roi, avec le priace de Galles (Charles 1er) , qui naguère recherchait une princesse espagnole. On fait un nouveau traité avec la Hollande qui avait repris les 'armes contre l'Espagne. Enfin, l'expédition de la Valteline commence à relever l'honneur de la France. Le roi d'Espagne avait enlevé aux Grisons cette petite province, sous prétexte d'empêcher l'hérésie d'y pénétrer, mais en effet pour établir un point fixe de communication entre l'Allemagne et les provinces espagnoles d'Italie. Louis XIII, dans une circonstance ou ses intérêts étaient blessés si vivement , s'était contenté jusqu'alors des voies de négociation. Tout ce qu'il avait obtenu , c'était que le pape Urbain VIII tînt en séquestre les places de la Valteline. Richelieu fait comprendre à son maître la nécessité d'agir avec plus de vigueur. L'ambassadeur de France à Rome se plaignant des difficultés que présentait cette contestation : Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime y lui répond Richelieu; on enverra une armée dans
(1) « La reine-mère ayant élevé à la dignité de premier ministre le car- « clinal de Richelieu, son favori après le maréchal d'Ancre, elle le regarda « comme sa créature, et crut qu'elle ré^neroit toujours par lui ; mais elle « se trompa, et fit une expérience cruelle du peu de fidélité qui se ren- * contre en ceux qui ont une ambition démesurée. » [Mém. de madame de Motteville.]
(2) Richelieu, dans sa Succincte narration des grandes actions du roi [Louis XII J] adressée à ce prince, trace le tableau suivant de l'état où était la France quand il fut appelé au ministère :
« Lorsque votre majesté, dit- il au roi, se résolut de me donner en même « temps et l'entrée de ses conseils et grande part en sa confiance pour la di- « rectiou de ses affaires, je puis dire avec vérité que les huguenots parta- « geoient l'état avec elle ; que les grands se conduisoient comme s'ils n'eus- « sent pas été ses sujets, et les plus puissans gouverneurs des provinces, « comme s'ils eussent été souverains en leurs charges.
« Je puis dire que chacun mesurait son mérite par son audace ,
« et que les plus entreprenans étoicut estimés les plus sages, et se trou- « voient souvent les plus heureux ; je puis dire encore que les alliances « étrangères étoient méprisées , les intérêts particuliers préférés aux pu- « blies; en un mot, la dignité de votre majesté royale tellement ravalée... « qu'il étoit presque impossible de la reconnoître. »
k Valteline, qui rendra le pape moins incertain et les Espagnols plus Imitables. Aussitôt un corps de troupes entre dans la Valteline (1624), et l'affranchit delà domination autrichienne.
La politique de Richelieu roulait sur trois points principaux : dans l'intérieur, ruiner la puissance des calvinistes, porter les derniers coups à celle de la noblesse ; à l'extérieur, humilier la maison d'Autriche. Il suivit l'exécution de ces desseins avec autant d'énergie que de succès.
Le dernier édit de pacification n'était observé ni par les catholiques ni par les protestans. Les premiers entretenaient une garnison près de La Rochelle, dans le fort Louis, dont la démolition avait été stipulée ; les autres maltraitaient les catholiques partout où dominait la religion réformée. La guerre se ralluma en 1625.
Les protestans furent battus sur terre et sur mer. Mais au dedans, Richelieu avait besoin de la paix pour affermir son autorité naissante; au dehors, la guerre de la Valteline durait encore. Ces considérations le déterminèrent à traiter avec les réformés; et, remettant leur ruine à d'autres temps, pour ne point l'opérer à demi, il consentit à scandaliser le monde, et à se laisser appeler dans les satires du temps le cardinal de La Rochelle, le pontife des calvinistes et le patriarche des athées (1). L'année suivante (1626), une convention signée à Monzon, en Aragon, entre la France, l'Espagne et la cour de Rome, mit fin à la guerre de la Valteline. Les forts construits par les Espagnols dans cette province furent démolis , et elle fat déclarée à peu près indépendante, sauf l'obligation de payer aux ligues grises un tribut annuel de 25,00D écus d'Allemagne, état de choses qui dura jusqu'en 1639, où les Gri-
(1) « Il n'ignoroit point que, faisant faire la paix avec les huguenots, et « leur témoignant quelque inclination à les favoriser auprès du roi , il ne " s'exposât à se mettre en mauvaise réputation à Home. Mais il ne pouvoit « venir par antre voie aux fins de sa majesté. Sa robe le rendoit suspect aux « huguenots. Il étoit donc nécessaire qu'il se conduisit eu sorte qu'ils crus- « sent qu'il leur étoit favorable : car, ce faisant , il avoit moyen d'attendre « plus commodément le temps de les réduire aux termes où tous sujets « doivent être en un état , <;'est-à-dire , de ne pouvoir faire aucun corps « séparé, et dépendre des volontés de leur souverain. »» [Mémoires tic Richelieu.]
IllSTOIllE GÉNÉRALE
sons furent mis en possession de ce pays, à condition que la religion catholique y serait seule exercée.
Richelieu, ayant retiré sa main prête à écraser les protestans, commença a diriger ses coups contre la noblesse. Les princes et les grands seigneurs étaient devenus trop redoutables sous un roi qui ne savait pas les réprimer. Ils affectaient l'indépendance dans leurs gouvernemens , et leur turbulence remplissait la cour d'intrigues et de cabales. Gaston , duc d'Orléans, frère de Louis XIII, y avait un parti, ou plutôt un parti abusait de l'humeur inquiète de ce jeune prince, de son caractère faible et léger, pour le faire servir d'instrument aux factions (1). Le colonel d'Ornaho, gouverneur de Gaston, l'aigrissait contre le souverain et le ministre. Richelieu essaie d'abord de gagner Ornano en le faisant nommer maréchal de France. Celui-ci accepte cette faveur, et continue à irriter l'ambition du duc d'Orléans. La reine-mère, de concert avec le cardinal, voulait marier ce prince à mademoiselle de Montpensier, la plus riche héritière de la cour. Ornano aurait préféré une alliance étrangère qui eût rendu Gaston plus indépendant du roi et de ses ministres. Le prince adopte cette idée, et refuse, sous différons prétextes, l'épouse qui lui est offerte. Instruit de la cause secrète de cette résistance, Richelieu fait conduire Ornano à Vincennes , où il meurt peu de temps après non sans soupçon de mort violente. (Mém. de Gaston.) Le duc d'Orléans, irrité de ce coup d'autorité, se livre aux conseils pernicieux du chevalier de Vendôme, grandprieur de France, et du comte de Chalais, maître de la garderobe, jeune homme d'un caractère facile, qui, égaré par son amitié pour le chevalier de Vendôme , et par son amour pour la duchesse de Chevreuse, ennemie de Richelieu, entre dans
(1) Richelieu prétend dans ses Mémoires que le dessein des conjurés était de placer Monsieur sur le trône pour le tenir en tutelle, et que leur partie était si bien liée , qu'il y avait cinquante mille liommes unis pour mettre Louis XIII dans un monastère ; que sans le cardinal , dragon veillant incessamment au salut de son maître, le roi courait grand danger d'être détrôné. Mais il exagère probablement ce danger, pour justifier la rigueur dont il usa ù l'égard du malheureux Chalais, que d'ailleurs il affecte hypocritement de plaindre, en disant que rien ne put détourner de son projet ce pauvre gentilhomme.
DBS TEMPS MODERNES. 275
un complot contre le cardinal , et se charge d'attenter à ses jours : mais il se perd par d'imprudentes conûdences. Averti du projet qu'il médite, Richelieu le mande, l'interroge, lui arrache quelques aveux et quelques paroles de repentir, et lui prédit un sort funeste, s'il ne se dégage d'un complot odieux. Trop passionné pour écouter les conseils ou craindre la menace, Chalais persiste dans son fatal dessein. Richelieu le fait arrêter avec les Vendôme. Gaston, intimidé par cet acte de vigueur, consent à épouser mademoiselle de Montpensier, et leur mariage est célébré à Nantes, où la cour était alors. Cette même ville voit les apprêts lugubres d'un jugement criminel se mêler aux pompes de cette fête. Le comte de Chalais est traduit devant une commission spéciale, composée de quelques membres du parlement de Bretagne , et condamné à mort, après une procédure mystérieuse et irrégulière. Ni sa jeunesse , ni sa naissance , ni les instances de ses amis, ni les larmes de sa mère ne peuvent le sauver. L'inexorable Richelieu veut établir son pouvoir par la terreur, et la tète de Chalais tombe sur l'échafaud (19 août 1626).
Le danger qu'avait couru le cardinal lui lit donner une compagnie de gardes-du-corps (1 ). Son pouvoir, vainement attaqué, s'affermit par ces efforts infructueux pour le renverser. Il s'accrut encore par la suppression des charges d'amiral et de connétable. Lesdiguières étant mort ne fut point remplacé. Le duc de Montmorency, moyennant un million pour dédommagement, se démit de l'amirauté, et le cardinal, sous le titre de surintendant de la navigation , fut maître de la marine. Elle était entièrement ruinée ; il sentait la nécessité de la rétablir; il en fit l'objet de ses soins , qui d'ailleurs s'étendaient à toutes les branches de l'administration. Pour autoriser les changemens qu'il proposait , et en même temps pour distraire les esprits par un grand spectacle , il convoqua une assemblée de notables . Elle s'ouvrit au palais des Tuileries le2 décembre 1 626. Le garde des sceaux , Marillac , représenta que les revenus ne montaient qu'à seize millions , et qu'il s'en dépensait chaque année près de quarante. La suppression des grandes charges,
(1) U eut d'abord ceut hommes à cheval. En 1632, cette garde fut augmentée de deux cents mousquetaires, et par la suite d'une compagnie de gendarmes et d'une de chevau-légers de cent vingt hommes chacuuc
276 msToriŒ générale
dont les gages étaient excessifs, le rachat des domaines royaux aliénés à bas prix , la réduction des pensions , la démolition des forteresses intérieures, mesures qui tombaient directement sur les grands et sur les huguenots, furent proposés au nombre des moyens d'économie qui pouvaient ramener l'équilibre entre la recette et la dépense. L'assemblée examina attentivement toutes les questions qui lui furent soumises, et les résolut au gré du cardinal. De toutes ses demandes , une seule fut rejetée, et sans doute il ne l'eût point faite, s'il n'eût été certain d'un refus : c'était de modérer les peines établies contre les criminels d'état , et de les réduire à la privation des charges et des emplois. S'il cherchait à se faire une réputation de douceur, le supplice de Chalais démentait trop hautement cette ostentation d'indulgence. Mais n'est-il pas plus probable que sa proposition n'était qu'un détour adroit pour arriver au but contraire, et qu'il ue voulait qu'intimider les grands par la confirmation des anciennes lois, en s'épargnant toutefois l'odieux de l'avoir provoquée lui-même? Quelques mois après, un second exemple de sévérité fit trembler la noblesse. La fureur des duels faisait alors de terribles ravages. On comptait près de huit mille lettres de grâces accordées en moins de vingt ans à des gentilshommes qui en avaient tué d'autres dans des combats singuliers. Henri IV, effrayé de la grandeur du mal , avait défeudu les duels en 1602, sous peine de mort. Louis XIII 9 en 1626, renouvela avec quelques modifications cette ordonnance (1).x Mais le préjugé bravait l'autorité et la rigueur des lois. En 1 627, le comte de Chapelles et le duc de Bouteville, père du célèbre Luxembourg, tirèrent l'épée sur la Place-Royale même, contre
(I) D'après l'edit de Txmis XIII, ceux qui appelaient et se battaient, sans que mort s'en suivit, étaient prives de toutes leurs charges et de toutes les pensions et grâces qu'ils tenaient de S. M. , laquelle, s'ils avaient tué, en- Undoit que la rigueur des e'dits précédent eût lieu. Et au cas que ceux qui seraient déchus de leurs gratifications se voulussent lettre avec ceux à qui elles seraient données, ils étaient dégradés de noblesse, déclarés infâmes et punis de mort. D après les Mémoires de Richelieu , « d'une part , la « modération de la peine (qui dans le cas de simple appel et de combat non
• mortel se bornait à la perte des charges et pensions), et de l'autre, l'in- « flexible fermeté à n'en exempter aucun, furent très-profitables; et depuis
• ce temps, cette fureur, qui étoit si ardente, se ralentit, et on n'entendit
• quasi plus prier des duels. »
deux autres seigneurs , dont l'un fut tué dans le combat. Ces illustres gladiateurs (Mém. de Gaston) furent condamnés a mort et exécutés en grand appareil. Les grands, accoutumés à l'impunité lorsqu'ils n'offensaient que les lois, frémirent d'un acte de justice qui leur ôlait le privilège de la désobéissance. Mais le ministre allait à son but d'un pas ferme, sans calculer ni le nombre ni la puissance de ses ennemis.
Tandis que Richelieu dominait en France, !c duc de Buckingham, ministre et favori de Charles Ier, armait ce prince contre son beau-frère. En 1025, Buckingham avait été député en France pour chercher la princesse Henriette, et la conduire en Angleterre. « C'étoit un homme de peu de noblesse de race, « mais de moins de noblesse encore d'esprit, sans vertu et « sans étude, mal né et plus mal nourri. » {Mémoires de Richelieu.) Pendant ce voyage, cet homme vain et téméraire s'était infatué d'une passion romanesque pour la reine Anne d'Autriche; il avait même osé la déclarer. De retour en Angleterre, pour se rapprocher de l'objet de son fol amour, il se lit charger d'une seconde ambassade à Paris , sous prétexte de signer un traité contre l'Espagne , mais l'entrée du royaume lui fut interdite. Pour se venger de cet outrage, il alluma la guerre entre l'Angleterre et la France. Richelieu était enûn prêt à faire cesser le scandale qu'il avait donné aux catholiques en accordant la paix aux calvinistes. Il méditait la ruine de La Rochelle, le dernier boulevard des religionnaires français. Les ducs de Uohan et de Soubise, soupçonnant ses desseins, étaient allés à Londres implorer la protection de Charles. Le favori appuya leurs sollicitations, et, malgré l'embarras de ses finances, le roi arma une Hotte de cent voiles, portant sept mille hommes de débarquement, avec lesquels Buckingham alla descendre dans l'île de Rhé (1627). Il en fut chassé par le marquis de Toiras. Sur l'assurance des secours de l'Angleterre, La Roclielle , s'était soulevée. Cette ville fut aussitôt investie par une armée royale. Richelieu, nommé lieutenant-général dans les armées royales de Poitou, de Saintonge, d'Angvumois et d'Aunis, qui eurent ordre de lui obéir comme à la personne même du roi, prit la direction du siège. Pour fermer le port aux flottes anglaises, il lit construire dans l'Océan, devant La Rochelle, comme autrefois Alexandre devant ïyr, une digue prodigieuse, dont l'exécution était regardée comme impossible.
Mais le génie de Richelieu dompta la mer et les tempêtes. (I n'était guère moins difficile de dompter 1 indocilité du soldat français, fortifiée par une longue habitude de licence et de pillage , et le mécontentement des chefs , dont l'autorité nouvelle accordée à Richelieu blessait l'orgueil militaire. Tout céda à la fermeté du cardinal. L'ordre le plûs rigoureux, la discipline la plus parfaite régnèrent dans l'armée. Les plus mécontens , ceux même qui sentaient combien la réduction de La Rochelle allait ajouter au pouvoir déjà excessif de Richelieu (1), se plièrent à l'obéissance. Subjugués par un ascendant irrésistible , ils servaient avec exactitude , et même avec zèle; et le maréchal de Bassompierrc disait à ses collègues : Nous serons assez fous pour pretidre La Rochelle.
Cependant les Rochellois semblaient invincibles. Guiton, leur chef, leur inspirait l'audace et le fanatisme dont il était animé. Elu maire par ses concitoyens, il avait d'abord refusé d'accepter la charge qu'ils lui offraient; enfin, vaincu parleurs instances , il avait saisi un poignard , et leur avait dit : Vous le voulez, je serai maire, mais c'est à condition qu'il me sera permis d'enfoncer ce fer dans le cœur du premier qui parlera de se rendre; qu'on s* en serve contre moi, si jamais je songe à capituler. Le poignard demeura sur une table , dans la salle du conseil, jusqu'à la fin de la guerre. La famine seule put triompher de l'opiniâtre résistance des habit ans. Ils capitulent, après un siège de quatorze mois. Louis XIII était alors à l'armée. La Rochelle lui ouvre ses portes le 1er novembre 1628. Guiton lui présente les clés, et, conservant sa fierté jusque dans la soumission : Sire, dit-il au monarque, i/ est plus glorieux pour nous de reconnoitre le roi qui a su prendre notre ville, que celui qui n'a pas su la secourir. De près de trente mille habitans, il en restait à peine cinq mille (2). On leur
(1 ) 11 y en avait un grand nombre , tant dans la cour que dans l'armée , qui ne voulaient pas que Ton prit La Rochelle, « croyant, sous un faux « fondement, comme il s'est veu depuis, que dès que cela serait fait on « estahliroit la gabelle partout où il n'y en avoit point , et que le roy estent « maistre absolu de son estât, ils en seraient moins considérés, préférant ces « imaginations à tous les avantages que la religion , le roy et le royaume • en pourraient tirer. »> [Mém. de Fontenay-Mareuil.]
(2) « On ne peut pas s'imaginer une opiuiastreté ny une patience plus
laissa leurs biens et l'exercice de leur religion ; mais leurs fortifications furent rasées et leurs privilèges abolis. Ainsi tomba cette ville fameuse par sa puissance et par ses révoltes , et qui, durant près de deux cents ans , avait aspiré à se .rendre indépendante de ses souverains. Il en avait coûté quarante millions pour la réduire a l'obéissance ; et Richelieu ne crut pas sa ruine trop chèrement achetée, même à ce prix. La réduction de La Rochelle donna l'unité à la France, et une autorité absolue à la couronne, par la soumission delà faction protestante (4).
Le duc de Rohan entretenait encore dans le Languedoc un reste de guerre. Ces derniers efforts d'un parti expirant n'empêchèrent pas le roi d'aller secourir en Italie le duc de Nevers, Charles de Gonzague, contre les Espagnols, qui lui disputaient
« grande que celle des Rocheliois, ayant souffert un siège de près de quinze « mois et enduré une telle nécessité, qu'il est certain que la faim en tua plus « de huit ou dix mille ; qu'il y cust quelques femmes qui mangèrent leurs
• enfans ; qu'il falloit faire garder les cimetières, de peur qu'on allast des- « terrer les morts pour les manger ; que le prix des vivres y devint sur la
• fin si excessif, qu'un mouton y es toit vendu trois cents livres et une « vache deux mille.... Or, ces gens-là ne s'estoient pas laissés réduire à de « telles extrémités par le seui motif de la religion et de la liberté, maisaussy ■ parce que le bon estât où ils pensoient estre par le moyen de leurs gran-
• des fortifications, de leur union avec tous les huguenots de France, et « principalement de Guienne et de Languedoc, et des intelligences qu'ils « avoient en Angleterre, en Hollande et en Allemagne , les avoit tellement « enorgueillis, que ne reconnoissant le roi qu'autant qu'il leur plaisoit et « leur tournoit à compte, ils l'a voient encore tellement offensé en donnant « retraite û tous les méconteus, entrant dans toutes les factions , rt se joi- « gnant avec tous ceux qui avoient voulu prendre les armes contre luy et « luy faire la guerre, qu'ils croyoient impossible qu'il leur peust pardonner, « et ne les ruinast entièrement, quand il en auroit le pouvoir. Mais il leur « fit voir qu'ils le counoissoient mal, etc. » [Mém. de Fontenay-Marvuil.)
(!) L'exclamation plaisante de Bassompierre n'exprimait, au fond, que l' opinion de l'époque. « C'était alors en France un axiome reconnu , incon- « testé , que la prise de La Rochelle rendrait l'autorité du roi absolue , que, « du jour où il en serait maître, il ne dépendrait plus ni deses ennemis, ni de « ses serviteurs. Qu'on s'exagérât ou non l'importance de cet obstacle et la « nécessité où il réduisait le roi, le sentiment général était qu'il tenait le pou- « voir en échec, en alarme , en besoin continuel de coûteuses complaisances , « et que sa ruine serait l'affranchissement de la couronne. » (M. Bazin, Hist. de Louis XIII)
le duché de Manloue et de Montferrat, dont le dernier duc , Vincent II deGonzague, mort en 1627 sans postérité , lui avait fait donation par testament, comme à son plus pioche héritier. Cette guerre fut résolue d'après les conseils de Richelieu , au grand déplaisir de la reine-mère. Marie de Médicis n'avait trouvé dans le cardinal ni cette docilité, ni ce dévoûment qu'elle avait attendus d'un homme comblé de ses bienfaits. Entourée de courtisans dont Richelieu gênait l'ambition , elle prêtait une oreille complaisante et crédule a leurs invectives et à leurs rapports. La défiance et la haine remplaçaient insensiblement dans son cœur son ancienne affection pour le ministre; une division sourde régnait entre eux; la guerre de Mantoue la flt éclater. La reine-mère condamnait cette entreprise par un motif d'intérêt ou de vanité personnelle. Le duc d'Orléans, veuf de sa première épouse, avait tourné ses vœux du côté de Marie de Gonzague, fille du nouveau duc de Mantoue. Le zèle de Richelieu pour la cause de ce princè olîensa Marie de Médicis, qui destinait à son fils une princesse florentine. Elle s'efforça vainement de retenir le roi à Paris, en lui représentant les dangers auxquels une expédition lointaine exposait sa santé chancelante. Louis, accompagné du cardinal, passa les Alpes au mois de février 1629, força le Pas-de-Suze , prit cette ville , et y signa avec le duc de Savoie un traité par lequel ce prince livrait aux Français le passage de ses états. Les Espagnols assiégeaient Casai, capitale du Montferrat. À l'approche du roi, ils se retirèrent, et, adhérant au traité de Suze9 promirent de laisser en paix le duc de Mantoue. Cette courte et brillante expédition terminée, Louis revint triomphant achever la soumission des huguenots. Le duc de Rohan, réduit à l'extrémité, demanda enfin la paix. Ce seigneur, que le parlement de Toulouse avait fait exécuter en effigie , obtint néanmoins, par Pédit de pacification donné à Alais le 27 juin 1629, l'abolition du passé pour tous les rebelles, et 100,000 écus pour lui-même (1); seulement on
(1) Voici comme il parle de ce fait dans ses Mémoires : « La paix géné- « raie fut faite, ayant eu en mon particulier promesse de cent mille écus, « sur lesquels j'ai baillé des assignations à ceux qui ont servi le party ou « payé des gens de guerre pour plus de quatre-vingt mille écus ; si bien « qu'il ne me reste pas vingt mille écus pour rétablir ma maison ruinée. *
exigea qu'il sortît du royaume, jusqu'à ce qu'il plût au roi de le rappeler. La pacification d'Alais conservait aux calvinistes le libre exercice de leur culte ; mais on démolit les fortifications de leurs villes, et désormais ils cessèrent de former un corps dans l'état. Ce fut le plus beau moment du ministère de Richelieu. Les armes de la France triomphaient au dedans et an dehors par les soins de ce grand ministre ; les ennemis extérieurs étaient forcés d'admirer sa fermeté et sa sagesse , et les protestans de reconnaître sa modération dans la victoire et sa bonne foi dans les traités.
Le duc de Savoie et les Espagnols, soutenus par l'empereur Ferdinand II ( voyez la Guerre de trente ans ) , avaient promptement violé le traité de Suze , et le duc de Mantoue, près de se voir dépouillé de ses états , implorait de nouveau le secours delà France. Richelieu pensa qu'Userait honteux de le refuser, et le roi passa les Alpes à la tête d'une nouvelle armée. Le cardinal raccompagnait en qualité de son lieutenant-général, avec pouvoir sur tous les généraux, sur les maréchaux mêmes. Louis soumit rapidement la Savoie , et il était sur le point d'entrer dans le Monlferrat, lorsqu'une indisposition subite et dangereuse l'obligea de revenir en France. Méclicis redoubla d'efforts en cette circonstance pour perdre le ministre qu'elle haïssait. Ses imporlunités , ses larmes et ses emportemens arrachèrent à son Gis la promesse de la disgrâce du cardinal. Le roi convalescent essaya de ramener sa mère à des sentimens plus doux, et de la réconcilier avec Richelieu. Mais ni les supplications du monarque, ni les condescendances du ministre ne purent fléchir cette princesse irritée. Le roi, en blâmant sa violence, eut la faiblesse d'y céder une seconde fois. Il manda
Depuis long-temps la cour était accoutumée à payer aux rebelles les frais de la guerre. « Dans la paix de Montpellier, dit ailleurs le duc de Kohan , « ne se trouvèrent compris des chefs des provinces que mon frère et moi , « tous les autres ayant faict leur paix particulière avec récompense. » Si les cliefs se tiraient de leurs rébellions avec i écompense , il parait que leurs soldats couraient des chances moins favorables. Nous lisons dans les Mémoires de Richelieu , que le roi , en 1 622 , ayant taillé eu pièces l'infanterie de Soubisc, fit un grand nombre de prisonniers entre lesquels il en fut pendu treize , et cinq cent soixante-quinze furent condamnes et envoyés aux galères.
le duc de Montmorency, lui donna , en pleurant , la commission de conduire le cardinal à Bruxelles, et, ne pouvant se contraindre à être témoin d'un éclat qu'il ordonnait à regret, il quitta la cour, et se retira à Versailles. Le triomphe de la reine-mère semblait assuré; déjà , entourée de courtisans dans son palais du Luxembourg, elle distribuait les places et les faveurs. Richelieu, de son côté, hâtait les préparatifs de son départ. Tout -à-coup le favori du jour, Saint-Simon, dont les intérêts étaient liés à ceux du cardinal , lui fait dire que tout n'est pas désespéré. Cet avis et les instances du cardinal de La Valette , dont l'attachement, pour Richelieu ne se démentit jamais , le déterminent à essayer une seconde fois son ascendant sur un maître qui l'estime et qui le regrette. Il court à Versailles, et tout change de face en un moment. Louis XIII l'accueille comme un ami fidèle et nécessaire. Continuez, lui dit-il , à me servir comme vous avez fait , et je vous maintiendrai contre tous ceux qui ont jure' votre perte. On croyait Richelieu terrassé. Soudain le bruit se répand qu'il est rentré dans les bonnes grâces du roi , qu'il est plus puissant que jamais. A cette nouvelle, la foule qui environnait la reine-mère, et adorait sa grandeur future, se dissipe, et Marie reste seule et confuse dans son palais désert.
Ce jour fut appelé la journée des dupes, mais il fit aussi des victimes. Les deux frères Marillac, l'un garde-des-sceaux et surintendant des finances, l'autre maréchal de France, avaient été élevés aux honneurs par Richelieu, à la recommandation de Marie de Médicis. Dans la mésintelligence de leurs protecteurs, ils n'avaient pas su garder la neutralité : ils s'étaient associés aux ressentimens de la reine contre le ministre, et s'étaient livrés à l'ambition de le supplanter. Richelieu devant principalement son crédit auprès du roi au succès de toutes ses entreprises , la reine-mère et ses auxiliaires avaient conspiré pour le faire échouer dans la guerre d'Italie. Le gardedes-sceaux devait différer, sous divers prétextes, de fournir l'argent nécessaire pour cette expédition, et le maréchal, d'envoyer à l'armée de Richelieu des recrues qu'il était chargé de lui faire passer. L'habileté du cardinal rendit leur mauvaise volonté inutile. Après avoir démêlé et déjoué leurs complots, il aspirait à les punir. Sa vengeance éclata après la journée des dupes. Le garde-des-sceaux fut dépouillé de sa charge,
et exilé de la cour. Le maréchal, arrêté en Italie , où il avait un commandement , porta tout le poids de la colère de Richelieu, qui voulut faire un exemple en sa personne. Marillac fut traduit devant une commission spéciale, dont quelques membres étaient ses ennemis personnels. 11 les récusa vainement; et, pour que toutes les formes de la justice fussent violées dans ce procès, l'instruction , commencée à Verdun , fut achevée à Ruel , dans la maison même du cardinal. L'accusation roulait presque uniquement sur des concussions et des profits illicites dont le maréchal s'était autrefois rendu coupable. La discipline militaire était si relâchée a cette époque , et les habitons des campagnes étaient si peu respectés des gens de guerre, que peut-être n'y avait-il pas dans l'armée un seul officier supérieur ou subalterne qui eût pu échapper à une telle imputation (1). C'est une chose bien étrange, disait l'accusé, qu'on me poursuive comme on fait. Il ne s'agit dans mon procès que de foin , de paille , de bois , de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais. Cependant il fut condamné à avoir la tête tranchée en place de Grève, et, sans égard pour quarante ans de ûdèles services sous deux rois , il fut exécuté en 4630 (2). Son frère parut frappé du même coup. Il tomba malade de douleur, et mourut peu de temps après dans son exil.
Le sort des Marillac apprit aux ennemis de Richelieu à redouter ses vengeances. 11 avait fondé son pouvoir sur la terreur ; mais tant que la reine-mère serait libre et habiterait la cour, il craignait de nouvelles intrigues. La conduite inconsidérée du duc d'Orléans'lui fournit l'occasion de se délivrer de cette inquiétude. Après une feinte réconciliation avec le
{{) « Mais, dit à ce sujet Richelieu dans ses Mémoires, si la multitude des « coupables fait qu'il n'est pas convenable de les punir tous, il y en a qui « sont bons pour l'exemple. »
(2) « Lorsqu'on vint dire au cardinal de Richelieu que ce maréchal étoit « condamné à mort, il dit qu'il n'auroit pas cru que cette ailàirc en dût ve- « nir jusque-là ; mais qu'il paroissoit que les juges avoicnt des lumières que M les autres n'avoient pas. C'est ainsi qu'après avoir employé tous les « moyens possibles pour perdre celui qu'il n'aimoit point , il voulut se jus- « tifier en apparenœ, en rejetant sur les juges la haine d'une coudamnatiou « que tout le publie a attribuée à lui seul. <» [Mém. de Pontis.]
cardinal, Gaston, excité par la reine-mère, s'était déclaré le mortel ennemi du ministre, et s'était retiré en Lorraine, sous prétexte de fuir sa tyrannie (1631). Sommé par le roi de revenir à la cour, il s'y refusait obstinément. Richelieu attribua son opiniâtreté aux conseils de Marie de Médicis; et , représentant au roi les cabales entretenues par cette princesse comme un éternel obstacle à la prospérité de son règne, il lui persuada de détruire, par une disgrâce irrévocable, la funeste influence qu'elle avait trop long-temps exercée. Dans la nuit du 23 février 1631, elle fut laissée prisonnière à Compiègnes, d'où, six mois après, elle s'enfuit à Bruxelles. Le cardinal s'élevait de plus en plus sur les ruines de ses adversaires. Les succès de sa politique extérieure le couvraient en même temps d'une véritable gloire , et mettaient le comble à sa puissance.
11 venait de terminer la guerre d'Italie (1) par les traités de Quérasque et de Millefleurs. Le duc de Mantoue était rétabli dans ses états, et le duc de Savoie avait cédé Pignerol a la France (1631 ). Le grand projet d'abaisser la maison d'Autriche commençait à s'exécuter. L'empereur Ferdinand II , en ordonnant la restitution des biens ecclésiastiques enlevés par les protestons, avait soulevé contre lui la moitié de l'Allemagne. D'abord victorieux, il avait abusé de la. victoire; et, au moment où ses mesures violentes et la tyrannie de ses généraux excitaient dans l'empire de profonds méeontenlemens, il s'élait laissé abuser à la diète de Ralisbonne par le fameux père Joseph, envoyé et confident de Richelieu; et, dans l'espoir trompeur d'obtenir par ses condescendances l'élection de sou fils en qualité de roi des Romains , il avait consenti à licencier une partie de ses troupes. Tandis qu'il s'affaiblissait ainsi imprudemment, Richelieu armait contre lui un nouvel ennemi ; il traitait avec Gustave-Adolphe, qui, assuré de l'alliance de la France, envahit l'Allemagne, et lit trembler la maison d'Autriche. (Voyez ci-dessous, Histoire d'Allemagne, Gaenr de trente ans. )
(1) Jules Mazarin, depuis cardinal et ministre sous Louis XIV, connu» n^a à se faire connaître dans cette guerre. Attache à la légation du nonce l'aucirola , que le pape Urbain VIII avait chargé de menacer la paix, il avait conclu uue trêve, en IC50, entre les Français et les Espagnols.
Cependant Gaston, aidé par le duc de Lorraine, Charles IV, dont il avait épousé la sœur en secondes noces, se disposait à la guerre civile pour se venger du cardinal. Celui-ci déconcerta ses complots par sa fermeté et son activité accoutumées. Le roi parut sur la frontière de Lorraine, au cœur de l'hiver, à la tête d'une forte année. Charles, surpris sans défense, chercha son salut dans une prompte soumission. Par deux traités, signés successivement le 31 décembre 1631 et le 6 janvier 1632, il s'obligea a recevoir garnison française dans ses meilleures forteresses, et à faire sortir Gaston de son duché. Ce prince se retira auprès de sa mère à Bruxelles. De là , il entretenait des correspondances avec les mécontens de France; il cherchait à pousser les grands à la révolte. Le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc , s'engagea à le seconder. « Il étoit le premier des grands du royaume, mais de l'hu- « meur de ceux qui y a voient vécu depuis cent ans, lesquels « transportaient à leur grandeur et à leurs intérêts l'affection « que leurs prédécesseurs portoient à leurs rois et à l'état. » ( Mémoires de Richelieu. ) 11 avait cependant rendu des services importons au prince et même au ministre; mais il se plaignait d'être resté sans récompense (1).; car le bâton de maréchal était au-dessous de l'ambition d'un homme allié à la famille royale, et dont les ancêtres avaient porté avec tant d'éclat l'épéc de conuélable. Dans son dépit aveugle, il se croit assez fort pour lutter contre Richelieu, et promet au duc d'Orléans de se joindre a lui, s'il parvient a pénétrer en France. Un sage et vénérable prélat, l'archevêque de Narhonne, président des étals de Languedoc, a pitié de son illusion, et s'efforce de l'éclairer sur la profondeur de l'abîme où il va se précipiter. Montmorency n'écoute rien. 11 se souvient
(1) L'auteur des Mémoires de Pontis suppose à Montmorency un motif plus noble que son intérêt personnel. Après avoir fait l'éloge de ce seigueur aimable et généreux , zélé jusque-là pour le service du roi et de la patrie, il ajoute : « On peut dire , en quelque sorte, de ce dernier engage-
■ ment où il s'est trouvé, qu'il a paru un peu excusable de n'avoir pu vivre « en voyant la reine, mère du roi, cliassée de France, le frère unique de sa
■ majesté éloigné de la cour, et tant de grands ou exilés , ou emprisonnés , M ou exécutés à mort par la violence d'un seul ministre , et que ç a été un
■ grand maibeur pour lui d'avoir cru pouvoir rendre un service considé- « rable à son prince en prenant les armes contre ce ministre. »
286 ursTOifiB générale
que Lesdiguières est parvenu au rang de connétable en se faisant redouter de la cour, et que le duc d'Epernon a rendu impunément la liberté à la reine-mère : il ne voit pas combien les temps sont cbangés. Non moins aveugle que lui, le duc d'Orléans, à la tête de quelques milliers d'aventuriers, rebut de la Belgique, de l'Allemagne et de l'Italie , entre en France, et prend la route du Languedoc. 11 publie une déclaration contre le ministre, et se donne le titre de lieutenant-général du roi pour la ré formation des désordres introduits dans le gouvernement par le cardinal de Richelieu. Sur la foi de quelques favoris présomptueux et inhabiles, il s'imagine qu'un manifeste et trois ou quatre mille soldats vont produire une révolution ; mais il ne se fait aucun mouvement en sa faveur. Les villes lui ferment leurs portes; les habitans des campagnes s'enfuient à l'aspect de son armée, qui, telle qu'une horde dévastatrice, parcourt la France en vivant de rapines. Il joint enfin Montmorency, et ils marchent ensemble contre une armée royale, qu'ils rencontrent près de Castelnaudary. Mais Gaston, au moment décisif, montre une honteuse faiblesse. Après avoir fait des prodiges de valeur, Montmorency, couvert de blessures, est fait prisonnier. On représente à Gaston qu'il dépend de lui de le délivrer et de ramener la victoire. Pour unique réponse , il jette ses armes à terre, dit qu'il ne s'y joue plus, et fait sonner la retraite. Réfugié à Béziers, il s'empresse de désarmer la colère du roi par des actes de repentir et de nouvelles promesses de fidélité. Il signe un traité d'accommodement, dans lequel il s'engage à aimer tous les ministres du roi, et particulièrement le cardinal de Richelieu. Il tente quelques faibles efforts pour sauver la vie et la liberté de Montmorency; mais Richelieu ne connaît point la clémence : Montmorency est traduit devant le parlement de Toulouse comme criminel de lèse-majesté. 11 prévoit le sort qui l'attend, et s'y résigne avec fermeté. Pouvant récuser ses juges, il dédaigne ce moyen de prolonger ses jours : Mon parti est pris , dit-il , je ne veux point chicaner ma vie. Louis XIII était à Toulouse quand la sentence de mort fut prononcée. Le peuple, ému de compassion, se rassemble autour de son appartement, criant grâce et miséricorde. Les plus illustres seigneurs du royaume intercèdent en faveur du condamné. Le roi, comme inspiré par l'inexorable génie de Richelieu, reste in-
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flexible, et la victime est envoyée à Péchafaud ( 30 octobre HJ32). Ainsi périt a l'âge de trente-sept ans Henri de Montmorency, duc et pair, maréchal, et autrefois amiral, petit-fils de quatre connétables et de six maréchaux de France, enfin, dernier rejeton de la branche aînée de cette maison si féconde en héros. « La France, qui sa voit les grands services que les a ancêtres de ce seigneur et lui-même avoient rendus à cet a état, ne put s'empêcher de pleurer son malheur. L'affliction « fut encore plus grande en Languedoc, où il a voit tellement h gagné le cœur des peuples par sa courtoisie et par sa géné- « rosité, que lorsqu'on sut sa détention , il fut fait des prières « publiques pour sa liberté. » ( Mémoires de Gaston, duc d'Ork'ans.) « Tous les peuples et tout le royaume furent touchés « sensiblement de sa mort. Aussi dans l'instant que Texécu- « tion eut été faite, le grand-prévôt ayant fait ouvrir les por- « les, tout le peuple entra en foule avec un empressement in- « croyable pour voir le corps. Leur douleur et la vénération « qu'ils avoient pour la personne de ce grand duc de Mont- « morency étoient telles, que, ne pouvant se consoler d'une « autre manière de la perte qu'ils avoient faite, ils s'étouflbient « presque les uns les autres pour pouvoir au moins s'approcher « de l'échafaud, et recueillir le sang répandu qu'ils mettoient «dans leurs mouchoirs. Quelques-uns même se portèrent m jusqu'à cet excès qne d'en boire; et tous généralement fon- « doient en larmes. » ( Mémoires de Ponlis. ) « Le cardiual fit « semblant d'être affligé de sa mort; mais on a trop bien su « depuis que, surprenant à son ordinaire l'esprit du roi, il « avoit empêché sa majesté de faire un acte de clémence que « toute la cour auroit acheté de son sang. » ( Mémoires de Brienne. ) On a dit de Montmorency qu'il n'y avait pas de juges qui ne l'eussent condamné , ni de roi qui ne lui eut fait grâce. Richelieu l'immola à ses vengeances et à son système (1). Quel seigneur pouvait désormais se flatter de troubler
(t) « Plusieurs murmuraient de cette action, et la taxoient de quelque « sorte de rigueur ; mais les plus sages estimoieut le courage du cardinal 9 ■ qui mépr.soit la propre sûreté de sa personne et la haine de tous les » grands, pour satisfaire à la fidélité qu'il devoit au rot qui se confioit en « lui ; outre que ce n'est que depuis k ioiblesse de l'état et les guerres civiles «qui avoient quasi anéanti l'autorité royale, que les grands pouvoient
le royaume avec impunité, après avoir vu tomber sous la hache du bourreau la tele d'un Montmorency? Si toutefois cette terrible catastrophe n'étouffa pas entièrement le germe des discordes intestines, elle les rendit au moins plus rares et moins dangereuses; et, depuis ce temps, Richelieu put se livrer tout entier à son grand projet d'humilier la puissance autrichienne. Après la mort de Gustave-Adolphe, il conclut un nouveau traité avec la Suède , et contribua par ses secours ou par ses promesses à maintenir l'union protestante.
Dans ces circonstances, le duc de Lorraine, autant par légèreté de caractère que par zèle pour la maison d'Autriche, viola encore ses engagemens , et attira sur ses états un nouvel orage (1633). Le roi assiégea Nancy, et força le duc de lui abandonner cette capitale jusqu'à ce qu'il eût livré Marguerite de Lorraine, que Gaston avait épousée secrètement. Cette princesse était alors à Bruxelles auprès de son époux, qui, irrité de la mort de Montmorency, avait de nouveau quitté la France. Le duc n'ayant pu remettre sa sœur entre les mains du roi , Louis XIII resta maître de Nancy et de la plus grande partie de la Lorraine.
Le parlement avait cassé le mariage de Gaston; mais ce prince refusa d'en reconnaître la nullité, malgré sa faiblesse et son inconstance ordinaires. Cependant les liaisons qu'il entretenait avec l'Espagne faisaient désirer son retour dans le royaume. Puylaurens, son favori, gagné par les offres du ministre, le ramena (1634), et obtint pour récompense une nièce de Richelieu, avec la dignité de duc et pair. Enorgueilli de son élévation, et inûdèle à ses promesses, il affermit la résistance du duc d'Orléans au sujet de son mariage, au lieu de travailler à la fléchir. Oser tromper le cardinal , c'était courir à une perte certaine. Puylaurens fut mis à la Bastille , où il mourut en 1635.
La même année, la France «nvoya une armée au secours des Suédois, auxquels elle n'avait fourni jusque-là que des subsides, et déclara la guerre à l'Espagne. ( Voyez ci-dessous V Histoire d'Allemagne, Guerre de trente ans, période française.) Les armes françaises furent généralement heureuses. Cepen-
« commettre iupunemeut toutes sortes de crimes , et qu'ils sembloieut être « au-dessus des lois. » [Mémoires de Richelieu ]
dant Richelieu ayant négligé de fortifier la frontière de Picardie, les Espagnols envahirent cette province (1636), et s'emparèrent de Corbie. L'effroi se répandit jusque dans Paris. Richelieu, dans cette occasion, se troubla, connut la crainte et démentit son caractère. Ebranlé par le redoublement de haine qui éclatait contre lui de toutes parts, il fut sur le point de céder à l'orage, et de quitter le ministère. Le père Joseph, son confident, son bras droit, Véminence grise, comme on l'appelait, témoin de ses sollicitudes, le fit rougir de cette faiblesse, et ranimant sa vigueur, lui persuada de se montrer à cheval et sans gardes dans Paris, soit pour braver, soit pour rassurer le peuple. L'événement justifia cette résolution. La multitude, qu'on subjugue toujours quand on l'étonné , accueillit Richelieu par des applaudissemens. Au retour de celte espèce de triomphe, il serra dans ses bras son fidèle conseiller. Eh bien! lui disait l'intrépide capucin, ne vous avois-jc pas dit que vous n'étiez qu'une poule mouillée , et qu'avec un peu de courage et de fermeté vous rétabliriez vos affaires? D'activés et sages mesures dissipèrent promptement les alarmes de la nation. Une nombreuse armée, rassemblée en quelques jours, repoussa les Espagnols , et reprit Corbie. Pendant le siège de cette ville, le cardinal courut un grand danger. Le duc d'Orléans et le comte de SoissoDs résolurent de le faire poignarder à Amiens , dans le palais même du roi, à la sortie du conseil. Le moment était venu; les assassins n'attendaient qu'un 9ignal de Gaston. Ce prince irrésolu se retira sans avoir osé le donner, et Richelieu, sans le savoir, échappa au danger d'une mort inévitable. Le complot ne pouvant rester long-temps ignoré, les deux princes quittèrent la cour. Le comte de Soissons se réfugia à Sedan chez le duc de Bouillon. Il traita depuis avec les Espagnols, et fut tué en 1641 à la bataille de la Marfée, qu'il gagna sur le maréchal de Châtillon. Le duc d'Orléans se relira à Blois. Richelieu , pour prévenir les suites funestes que pouvait avoir cet éclat dans un temps où les ennemis du dehors étaient déjà trop à craindre, se hâta de négocier une réconciliation; et le roi, pour regagner son frère, promit enfin de consentir à son mariage avec Marguerite de Lorraine.
Gaston était jusque-là l'héritier présomptif de la couronne. La naissance d'un dauphin (Louis XIV ) lui enleva ce titre en
La même année , les Français ayant été obligés de lever le siège de Fontarabie, Richelieu imputa ce revers au duc de La Valette qu'il n'aimait point. Ce seigneur fut jugé par des commissaires, condamné à mort, et exécuté en effigie. Cette sentence fut cassée au commencement du règne suivant.
En 4 639, la création de quatre cents nouvelles charges de procureur au parlement de Paris et à la cour des aides et autres juridictions , et d'autres moyens extraordinaires employés pour avoir de l'argent, excitèrent des murmures et des raouvemens dans la nation, qui supportait impatiemment les charges de la guerre. Une révolte dangereuse éclata en Normandie. « Les peuples élurent un chef parmi eux, qu'ils nommèrent « Jean-va-nu-pieds, pour signiûer que les subsides les avoient « mis en état de ne se pouvoir chausser. »> ( Mém. de Montgîat. ) On étouffa ce soulèvement par des exécutions militaires; et le parlement de Rouen fut interdit pour n'avoir pas montré assez de vigueur contre les séditieux.
Malgré les obstacles qu'opposait aux vastes entreprises de Richelieu le mauvais état des finances, la France avait à la fois plusieurs armées en campagne , et faisait la guerre avec succès en Flandre, en Italie et en Allemagne, et dans la Catalogne révoltée contre Philippe IV, tandis que le roi était confiné à Saint-Germain , où sa principale occupation consistait « à fouiller des renards dans des terriers, et à prendre des « merles au milieu d'une douzaine de chasseurs, gens de peu « et de fort méchante compagnie. » (Mém. de Montglat.) Au milieu des triomphes de la France , un nouveau complot menaça l'autorité et même la vie du cardinal. Le jeune Cinq-Mars, fils du marquis d'EfTiat, avait été placé par Richelieu luimême auprès de Louis XIII, dont il avait gagné la faveur (1).
(!) « Parmi les grandes a flaires que le cardinal avoit à soutenir tant de- « dans que dehors le royaume, rien ne lui donnoit tant de peine que le ca- « binet : car, quoiqu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du roi , il ne « laissoit pas de connoitre qu'il étoit susceptible de prendre de mauvaises « impressions de ceux qui étoient le mieux avec lui ; et il s'apercevoit qu'il « le craigooit plus qu'il ne l'aimoit , et que ce qui le maintenoit bien avec « lui étoit la défiance qu'il avoit de lui-même , ne se sentant pas capable de « soutenir les grandes affaires qu'il avoit sur les bras sans son ministère. * C'est ce qui l'obligeoit à prendre garde que personne n'approchât de lui , « s'il n'étoit sa créature.... C'est pour cette raison qu'il avoit établi Gnq-
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L'ambition étouffa en lui la reconnaissance. Parvenu à la dignité de grand écuyer, il oublia les bienfaits d'un protecteur qui prétendait le maîtriser, et conspira contre le ministre , dans l'espoir de le supplanter et de gouverner le royaume. Il excita le duc d'Orléans à la révolte , entama de secrètes négociations avec l'Espagne, et conclut au nom de Gaston, avec le comte d'Olivarès , un traité par lequel le ministre espagnol promettait une armée aux mécontens. Louis XIII était allé en personne conquérir le Roussillon. Cinq-Mars, enorgueilli de son crédit toujours croissant auprès du monarque , ne gardait plus aucune mesure : il accusait hautement le cardinal; il proposait tantôt de s'en défaire par la violence , tantôt de le chasser de la cour. Le roi semblait résolu à prendre ce dernier parti, et Richelieu, dangereusement malade à Tarascon, ne doutait plus de sa disgrâce. Mais sa fortune le tira encore de ce danger. Ses émissaires lui procurèrent à force d'argent une copie du traité conclu avec les Espagnols. Il l'envoya au roi. Aussitôt tout changea de face. On arrêta Cinq-Mars, le duc de Bouillon, qui était de la conspiration, et le fils du fameux président De Thou, leur confident et leur ami, coupable seulement de n'avoir pas révélé le complot dont il avait eu connaissance. Le duc d'Orléans se hâta de s'absoudre en désavouant et en accusant ses complices. Bouillon paya sa félonie de sa ville de Sedan. Quant à Cinq-Mars et à De Thou, on leur fit leur procès (1), et ils eurent la tête tranchée à Lyon ( septembre 1 642 ) (2). Dans le même temps, Perpignan tomba
« Mars près du roi , pour y avoir une créature qui prît garde qu'il ne se « passât rien à son préjudice. Ce nouveau favori se trouva tellement bien «dans l'esprit du roi, qu'il ne pouvoit durer un moment sans le voir, « l'appelant son cher ami ; et le cardinal en étoit ravi , croyant être assuré « par là du cabinet ; mais comme il ne vouloit jamais trouver de contra- « diction dans les choses qu'il désiroit , d'abord que Cinq-Mars faisoit la « moindre imprudence de jeunesse , il le gourmandoit avec un empire ab- « solu , comme s'il n'eût été qu'un petit garçon , etc. » [Mémoires de Montglat.]
(1) On appliqua à l'infortuné De Thou le principe qui avait dicté, cent soixante ans auparavant, l'ordonnance atroce de Louis XI ( 22 déc. 1477 ), par laquelle quiconque , ayant connaissance d'une conspiration , s'abstenait de la révéler, devait être considéré comme coupable de lèse-majesté et puni de la peine capitale.
(2) Comptant sur la clémence royale, Cinq-Mars, dans son interrogatoire,
au pouvoir des Français. Sire, vos armes sont dans Perpignan, et vos ennemis sont morts , écrivit au roi le cardinal moribond lui-même, et jusqu'au bout formidable aux adversaires de son crédit et de la France.
Le 3 juillet de la même année, Marie de Médicis, toujours exilée , avait fini ses jours à Cologne , dans la douleur et l'indigence, à l'âge de soixante-huit ans. Princesse, dit le président Hénault, dont la fin fut digne de pilié, mais d'un esprit trop au-dessous de son ambition, et qui ne fut peut-être pas assez surprise ni assez affligée de la mort funeste d'un de nos plus grands rois. Richelieu, qu'elle avait forcé à devenir son persécuteur, et qui oublia trop qu'elle avait été sa bienfaitrice, ne lui survécut pas long-temps , et lui-même ne fit que précéder de peu de mois Louis XIII dans la tombe. Le ministre mourut (1) le 4 décembre 1642, et le roi le 14 mai 1643.
avait raconté toute l'histoire du complot, sans atténuer peut-être assez la part que De Thou y avait prise. Lorsque l'arrêt de mort leur eut été prononcé, DeThou, se tournant vers le grand écuyer, lui dit: «Eh bien! « Monsieur, humainement je pourrais me plaindre de vous; vous m'avez « accusé, vous me faites mourir ; mais Dieu sait combien je vous aime. « Mourons, Monsieur, mourons courageusement, et gagnons paradis.» Leur attitude sur l'échafaud fut conforme à ces généreuses paroles.
(I) Madame de Mottcville rapporte, dans ses Mémoires, que le confesseur de Richelieu le pressant , aux approches de sa mort , de pardonner à ses ennemis, il répondit quil n'en avoit point eu d'autres que ceux de Vétat. Le même auteur a porté sur ce grand ministre un jugement remarquable par la justesse et la supériorité des vues. Selon cette femme célèbre, « on doit dire de Richelieu , malgré ses défauts , qu'il a été le pre- « mier homme de son temps, et que les siècles passés n'ont rien pour le « surpasser. Il avoit la maxime des illustres tyrans ; il régloit ses desseins, «ses pensées, ses résolutions sur la raison d'état et sur le bien public, « qu'il ne considérait qu'autant que ce même bien public augmentait lau- « torité du roi et ses trésors. Il vouloit le faire régner sur le peuple , et lui* « même régnoit sur son roi. La vie et la mort des hommes ne le touchoient « que selon les intérêts de sa grandeur et de sa fortune, dont il croyoit que « celle de l'état dépendoit entièrement. Sous ce prétexte de conserver l'un « par l'autre, il ne fàisoit pas de difficulté de sacrifier toutes choses pour sa «conservation particulière.... Sa grande attention à découvrir les cabales « qui se fàisoient dans la cour, et sa diligence à les étouffer dans le com- « mencement , lui a fait maintenir le royaume. C'est enfin le premier favori « qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes et des grands , si « dommageable à celle de nos rois, et qui peut-être, dans le désir de gou-
Placé entre deux grands princes qui oui su gouverner par eux-mêmes, Louis XIII, élevé dans la dépendance , bègue , triste , maladif, fut gouverné toute sa vie. Il n'eut jamais de résolution qu'en un jour de combat. Capable peut-être de penser, mais non d'agir par lui-même; doué d'un jugement droit et éclairé, mais dépourvu de volonté, il était né pour être conduit. H est impossible de citer aueune action de ce prince qu'il ait faite de son-propreet unique mouvement. Mais ce caractère même, qui répandit tant de honte sur la première partie du règne de Louis Xltt , valut à la France le long ministère de Richelieu, qui lui rendit sa gloire et sa force. Il fallait à ce grand homme , pour développer ses projets et ses talens dans toute leur étendue et avec toute la vigueur que son esprit avait reçu de la nature , un prince tel que Louis XIII, qui eût la conscience de sa faiblesse, le besoin d'être gouverné,, et toutefois assez de lumières pour s'apercevoic que y si Richelieu avait des- envieux, il n'avait point de rivaux : de manière que ce ferme génie put prendre un ascendant durable sur un maître qui, s'avouant à lui-même sa propre impuissance, et reconnaissant la supériorité du cardinal, le regardait comme jon sujet précieux et même nécessaire r et attachait k sa conservation: les destinées du prince et de l'état. Cette opinion , si glorieuse pour le ministre , et qui honore en même temps le discernement du souverain, fut le fondement du pouvoir de Richelieu.; elle le soutint contre toutes les cabales
« verner seul , a toujours détrait ce qui pouvoit éfre contraire à l'autorité « royale j» {Mémoires de madame de Motteville.) «Quelque joie, dit le duc de La Rochefoucauld, que dussent recevoir les ennemis de Richelieu de se voir par sa mort à couvert de tant de persécutions, la suite a fait conr noitre que cette perte fut très-préjudiciable à l'état, et comme il en avoit osé changer la forme en tant de manières , lui seul la pouvoit maintenir utilement, si son administration ci sa vie eussent été de plus longue durée. Nul que lui n'a voit bien connu jusqu'alors toute la puissance du royaume, et ne l'avoit su mettre entière entre les mains du souverain. La sévérité de son ministère avoit répandu beaucoup de sang ; les grands du royaume avoient été abaissés ; les peuples a voient été chargés d'impositions : mais la prise de La Rochelle, la ruine du party huguenot, rabaissement de la maison d'Autriche , tant de grandeur dans ses desseins , tant de hardiesse à les exécuter, doivent étouffer les ressentimens particuliers , et donner à sa mémoire les louanges qu'elle a justement méritées. » (Mémoires de La fio- • chefoucaidd.)
et tous les complots; elle le soutint contre l'inconstance, contre l'inclination même du monarque que ne l'aimait pas (1), mais était forcé de l'estimer, et trouvait en lui cette grandeur qu'on craint et qu'on respecte, qui domine, mais qui protège.
Le ministère de Richelieu a rencontré de violens détracteurs. On Ta comparé au règne de Louis XI ; il lui ressemble en effet en un point, le système de rigueur déployé contre la noblesse. Le roi et le ministre ont également attaqué , ou plutôt réprimé cet ordre alors dangereux ; tous deux ont eu le tort de donner les dehors de la vengeance à des actes de justice , et de violer les formes légales. Otez ce trait de conformité, nous ne voyons rien, dans le parallèle de Louis XI et de Richelieu, qui ne soit à l'avantage de ce dernier. Le roi , astucieux et subtil , cheminait toujours par des voies obliques ; le ministre, prompt et résolu , haïssait les détours , et marchait droit à son but. L'un s'était fait de l'intrigue un besoin , de la dissimulation une étude, de la ruse une politique; l'autre dédaignait, en général, les manœuvres sourdes et les trames obscures, et n'y pliait son génie que par nécessité. Celui-ci , trouvant la France travaillée d'un mal intérieur qui paraissait invétéré, ferma cette plaie de l'état d'une main puissante et victorieuse, et prévint, par un régime à la fois sévère et modéré , de nouveaux déchiremens ; celui-là , montant sur un trône que la victoire et la sàgesse avaient affermi , forma incessamment de nouveaux orages par une conduite plus insidieuse qu'adroite, plus hostile que décisive, par des promesses toujours trompeuses , par des serment* toujours violés. Louis XI, peu délicat sur le point d'honneur, et marchandant souvent la paix avant d'avoir combattu, ne sut point élever le caractère de sa nation, et ajouter à sa force réelle celle del'opinion et de la renommée.
(1) « Il domina par la terreur l'esprit de son maitre, qui l'estimoit, qui « le craignoit, et qui ne l'aimoit pas, jusque-là qu'il fut le premier à chanter « avec ses valets-de-chambre les vaudevilles que le peuple lit sur la mort « de ce grand ministre. » [Mémoires de l'abbé de Choisy.] « Jaloux de « ia grandeur de son ministre , il commença de le liaïr, des qu'il vit l'ex- « tréme autorité qu'il avoitdans son royaume... Richelieu s'en moquoit, et « sa puissance augmentait toujours par la nécessité que le roi avoit de ses « conseils. Il se faisoit adorer de toute la France et obe'ir de son roi même, *« faisant de son maitre son esclave, et de cet illustre esclave un des plus « grands monarques du monde. » [Madame de MoUevillc.\
Richelieu , déterminé à ne traiter avec ses ennemis qu'après les avoir vaincus, vit dans la gloire un élément de puissance, et pensa que, pour faire un peuple véritablement grand , il fallait commencer par lui imprimer dans le cœur le sentiment de sa dignité. Le roi, par sa fausse politique, perdit l'occasion de réunir à la couronne le riche héritage des ducs de Bourgogne, et le laissa passera la maison d'Autriche, acquisition qui servit comme de degré à celte maison heureuse pour monter au trône d'Espagne , d'où elle menaça et même convoita la France qu'elle enveloppait, pour ainsi dire, de tous côtés. Le ministre , héritier des desseins de Henri-le-Grand, s'efforça d'humilier le colosse que l'imprudence de Louis XI avait contribué à élever, et les coups qu'il lui porta en Espagne par la révolte de la Catalogne et du Portugal , en Italie par l'alliance des duchés de Savoie et de Mantoue, dans les Pays-Bas par celle de la Hollande , en Allemagne par celle de la Suède et de la Hesse, en tous lieux par les victoires des Français, préparèrent son abaissement au traité de Westphalie. Tous deux avaient des talens pour l'administration : l'un saisissait peutêtre plus les détails , l'autre embrassait mieux l'ensemble; mais ils avaient eu l'un et l'autre , dans cette partie, un modèle qu'ils n'égalèrent point : Louis XI , pour l'esprit de régularité et d'économie ? resta au-dessous de Charles VII, Richelieu au-dessous de Sully. Tous deux étaient instruits et aimaient les lettres ; mais Louis XI , contemporain des Côme et des Laurent de Médicis , leur laissa le soin de les faire renaître : Richelieu, leur ouvrant l'Académie, comme François Ier leur avait ouvert le Collège royal, Richelieu, marchant sur les traces du Père des lettres , fut pour elles un magnifique protecteur, un nouveau Mécène, (1) digne précurseur d'un nouvel Auguste. Au reste, ce n'est pas sous ce rapport seul que
(1) a Richelieu, avec les gens de lettres, s était toujours montré généreux, «aimable, courtois. Ce ministre, qui ne voulait abaisser devant aucune « grandeur sociale l'orgueil de son rang ecclésiastique , exigeait qu'un écri- « vain, sans autre nom que Gombauld ou Desmarets, se couvrit devant lui , « prit place dans un fauteuil , et lui parlât sur le ton de l'égalité. Sous son « règne d'ailleurs , il y avait des pensions inscrites pour les auteurs , et le « premier acte de l'émancipation de Louis XIII fut, dit-on, de les retrancher « sur l'état annuel, en disant : Nous n'avons plus affair e de ces gens- « là. » (M. Bazin , Hist. de Louis XIII )
Richelieu posa les fondemens de la gloire de Louis XIV : il né lui légua pas seulement des sa vans, des poêles, des orateurs, mais des hommes d'état expérimentés, d'habiles capitaines , des armées nombreuses et aguerries , une marine respectable (1), une administration dont toutes les parties tendaient à s'améliorer. Dans sa succincte narration des grandes actions du roi, Richelieu nous fait connaître le développement que notre force nationale avait pris sous son administration. « La « postérité, dit -il au roi, aura peine à croire que dans « cette guerre ( 1635 — 1640 ) ce royaume ait été capable « d'entretenir sept armées de terre et deux navales, sans « compter celles de ses alliés à la subsistance desquelles il « n'a pas peu contribué. Cependant il est vrai qu'outre une « puissante armée de vingt mille hommes de pied et de six à « sept mille chevaux , que vous avez toujours eu en Picardie « pour attaquer vos ennemis , vous en avez eu une autre en la <« même province, composée de dix mille hommes de pied et « de quatre mille chevaux, pour empêcher l'entrée de celte « frontière. Il est vrai, de plus, que vous en avez toujours « eu une en Champagne, de même nombre que celte deruière; « une en Rourgogne , de pareille force ; une non moins puis- « santé en Allemagne ; une autre aussi considérable en Italie, « et encore une autre en Valteline pendant certains temps. « Rien que vos prédécesseurs aient méprisé la mer jusqu'à
(i ) « Jamais la France n'avait été plus dépourvue de marins que sous le « règne de Henri IV. Lorsque Marie <}e Médicis vint pour l'épouser, on fut « obligé de se servir des galères de Toscane. Ce prince ayant voulu armer « un vaisseau de trois cents tonneaux et une pa tache de vingt-ciuq , il lui « fallut recourir à un capitaine marcliand de Bordeaux , Jean Lopez, , qui «exigea le cautionnement du chancelier de Cliiverny et de l'amiral de «Montmorency. Quand les Anglais eurent résolu d'aider les Rochellois, « Louis XIII ne trouva point d'abord d'autre moyen, pour protéger le com- « merce de ses sujets, que de leur défendre de mettre à la mer aucun vais- « seau. Il n'en avait pas un seul qui fut en état de donner la chasse aux « corsaires, dont les côtes de son royaume étaient infestées. Nommé chef et « surintendant de la navigation , Richelieu sentit enfin toute l'étendue des « ressources de sa patrie , et dans l'espace de deux ans il parvint à former « une escadre de viugt-trois navires de guerre , parmi lesquels la Cou- « ronne, de 72 canons , frappa d'étonnement les marins de ce temps-là , et « fut regardée comme le plus grand eflbrt de l'art, etc. » [Sainte- Croix* Uist. de la puissance navale de l'Angleterre.]
« ce point que le feu roi, votre père, n'avoit pas un seul « vaisseau (1), V. M. n'a pas laissé d'avoir en la mer Médi- « terranée, pendant tout le cours de cette guerre, vingt galères « et vingt vaisseaux ronds , et plus de soixante bien équipés « en l'Océan.
« Vous avez, de plus, tous les ans, secouru les Hollandais « de douze cent mille livres, et quelquefois de davantage; « et le duc de Savoie de plus d'un million; la couronne de « Suède de pareille somme; le landgrave de Hesse de deux « cent mille rixdales, et divers autres princes de diverses autres « sommes, selon que les occasions Font requis.
« Ces charges si excessives ont fait que la dépense de cha- « cune des cinq années que la France a supporté la guerre, « a été de plus de soixante millions ; ce qui est d'autant plus « admirable , qu'elle a été soutenue sans prendre les gages «des officiers, sans toucher au revenu des particuliers, et « même sans demander aucune aliénation des fonds du clergé : « tous moyens extraordinaires auxquels vos prédécesseurs « ont été souvent obligés de recourir en de moindres guer- « res, etc. »
Les matériaux du grand siècle étaient prêts, lorsque le grand roi naquit pour les mettre en œuvre ; et cet hommage rendu au ministre, n'est point une offense à la mémoire du monarque. Les choses n'ont point manqué à ce prince, mais ce prince n'a point manqué aux choses. Continuer l'ouvrage d'un Philippe ou d'un Richelieu à la manière d'un Alexandre ou d'un Louis XIV, c'est témoigner que, pour être grand, on pouvait se passer de tels prédécesseurs.
(1) Sully cependant avait songé à rétablir la marine. « Eu 1600, on jeta « les fondemens d'une marine autant que la situation préseutc des affaires « pouvait le permettre. La visite et l'examen des ports fut une opération « préliminaire ; l'état des réparations à faire fut dresse, et le petit nombre de « vaisseaux ou de galères qui restait fut réparé, en attendant qu'on eût le « moyen d'en mettre sur les chantiers. » (forùonnais , Recherches sur les finances.) Quoique, de l'aveu au même écrivain, ce projet n'ait pas eu de grandes suites alors , on peut néanmoins croire que Richelieu fait valoir le règne de Louis XIII, ou plutôt le sien , aux dépens de Henri IV, en disant que ce prince ri avait pas un seul vaisseau , et qu'après tout ces mots ne doivent point s'entendre à la lettre, mais ne sont qu'une hyperbole pour exprimer le mauvais état d'une marine long-temps négligée et hors de service.
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