CHAPITRE XVII
Établissements formés dans le royaume de Galaro. Tentatives pour pénétrer dans le Bambouk. •
Les richesses du royaume de Bambouk excitaient depuis long-temps toute l'ardeur des compagnies françaises. Elles n'avaient pas eu de directeur^général qui n'eût recommandé à ses agents d'employer tous leurs soins pour la découverte d'un pays d'où venait l'or qu'ils recevaient des sujets du siratique, et de ne rien négliger pour s'en ouvrir l'entrée. Les affaires du commerce français, qui avait reçu tant d'altération par la mauvaise conduite d'une grande partie de ses officiers, avaient besoin d'iin secours si puissant pour se rétablir (i).
Cette découverte était réservée à la compagnie
(i) Labat, Afrique occidentale, t. iv, p. 5 etsuiv.
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de 1696^ et Brùe fut le premier directeur cjui se procura les éclaircissements nécessaires pour remonter jusqu^à la source des trésors que les nègres apportai^t au Sénégal et sur les bords de la Gamjbie. Il avait vu quelquefois jusqu'à quatre cents marcs d'or çntre les mains des Mandingues , qui les avaient apportés aux Anglais établis sur la rivière Gambie. C'était pour approfondir cet important secret qu'il avaij fait le voyage du royaume de Calam^ et qu'il avait entrepris d'y établir plusieurs comptoirs. Il voulait s'avancer par degrés vers le pays qui mérite justemeut le nom de Terre-^'Or, puisque, outre les rivières, il s'y trouve plusieurs cantons qui partent ce précieux métal en aboudance.
Ce n'était pas une entreprise aisée. Les Maudingues du royaume de Galam et les Saracoléz , qui sont les habitants naturels du pays, comprenaient également qu'il n'était pas de leur intérêt d'introduire des étrangers, dont le premier soin serait de faire tourner un si riche commerce à leur avantage , et qui ne s'établiraient peut-être dans le pays que pour les en chasser. Ils consentaient volontiers à partager ^vec les Français le commerce de leur propre pays ; mais ils ne voulaient pas les recevoir pour associés dans celui de Bambouk et des autres pays à Test. En un mot , leur jalousie allant jusqu'à leur faire exclure les sujets du siratique, leurs voisins, leurs pareils çn couleur, et leurs frères en religion, il était aisé de s'imaginer qu'ils admettraient bien moins les Européens , dont ils connaissaient le génie entreprenant et l'humeur audacieuse.
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D'ailleurs les peuples de Bambouk n'ignoraient pas les avantages de leur pays. L'expérience leur avait fait connaître depuis long-temps combien les hommes de toutes sortes de nations et de caractères étaient passionnés pour le précieux métal qu'il renfermait dans son sein , et quelle ardeur ils auraient eue à s'en rendre maîtres, s'ils avaient trouvé de la facilité dans les circonstances. Par cette raison , ils n'y recevaient aucun étranger, sous quelque prétexte qu'il se présentât , à la réserve d'un petit nombre de négociants qui leur apportaient les productions que la nature a refusées à leur climat ; dé sorte que si l'on excepte les occasions du commerce , personne ne pouvait se Vanter d'avoir pénétré dans le royaume de Bambouk. Ceux qui l'avaient tenté avaient payé leur curiosité bien cher; et l'on ne connaissait pas de voyageurs qui fussent revenus pour en faire le récit.
Cependant la compagnie française , cpii n'entreprenait rien qu'avec prudence, n'était pas disposée à risquer ses peines et son argent, sans être bien sûre que l'or dont les Mandingues et les Saracolez faisaient un si riche trafic, venait réellement de Bambouk, et n'était pas peut-être apporté de quelque région beaucoup plus éloignée. Il fallait commencer par faire découvrir non-seulement les lieux, mais encore la, quantité de métal qui s'y trouvait; chercher le moyen d'y former des établissements; s'en rendre maître, s'il était possible, autant du moins qu'il était nécessaire pour empêcher que les trésors du pays ne passassent dans d'autres mains ; projet dont l'exécution n'avait pas moins de difficultés que de dangers.
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La première démarche et la plus indispensable était de s'établir d'abord dans le royaume de Galam. Brûe se l'était proposé dès l'année 1698, près d'un lieu nommé Dramanet, oîi il avait tracé le plan d'un fort. Il avait eu le même dessein dans l'île de Caignou, près des cataractes de Felou; et cette double entreprise aurait réussi, particulièrement la première, s'il eût été libre alors de suivre ses vues , et s'il avait eu le nombre d'hommes et de matériaux nécessaires. Mais il lui fallait le consentement de la compagnie , qui , toute prévenue qu'elle était par les informations qu'il avait pris soin de lui envoyer , marquait tant de lenteur dans ses délibérations, que le renfort d'hommes et les autres secours qu'il lui demandait, n'arrivèrent point au Sénégal avant le milieu de l'année 1700.
Les soins du directeur s'étaient bornés dans cet intervalle à cultiver le commerce de Galam , autant qu'il l'avait pu , avec la petite quantité de marchandises qu'il recevait de France. Il n'avait pas cessé d'y envoya* des barques dans la saison. Ses présents et ses promesses lui avaient fait obtenir l'amitié des princes du pays. Il s'était assuré de leur protection pour les établissements qu'il méditait ; et dans la faveur qu'il avait acquise à la cour, il crut avoir trouvé l'occasion d'envoyer un de ses facteurs à Bambouk , et d'approfondir enfin la situation et les richesses de cette contrée.
Entre les Français qu'il avait laissés à Dramanet, il faisait beaucoup de fond sur l'intelligence d'un frère augustin, nommé Apollinaire, chirurgien de profession, qui avait servi la compagnie dans cette qualité,
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avant que d'embrasser Tëtat religieux, et qui ëtaiè rentré depuis à son service. Comaie il joignait des mœurs fort réglées aux qualités de l'esprit ^ il y avait beaucoup d'^pparadce que la considératios nême ^'tl s'était acqiûse parmi les oègrest, servirait à lui ouvrir un passage libre dans leur pays , et le ferait recevoir sans d^anee, sous k conduite des Mandii^uies^ qui rendraient témoignage à son caractère. Il rapporta long-temps ses soins à ce grand projet; mais ka Mandingues eurent Fadresse d'éluder toutes ses offres. Il fut obligé de réduire ses observatiodas au royaume de Galam ; ou y s'il les étendit au-delà , ce ne fut que dans une partie de celui de CasseoE!, environ quatre lieues au-dessous de la cataracte de Govina. Les nègres du pays lui refusèrent constamment la liberté de pénétrer plus loin y sous prétexte de leurs guerres qui ne leur permettaient , ni de lui servir de guides , ni àe lui accorda le passage.
Cependant il fut plus hetureux du coté de la rivière Faleméy qu'il remonta jusqu'à la <dia!ne de rocs qui est vis-à-vis de Caynoura. Il mit dans les intérêts de la compagnie le seigneur de ce village , et l'attacha par des liens si forts , que les Français ont tiré des fruits constants de son amitié. Brue avait laissé au frère Apollinaire un assortiment de marchandises pour le commerce. Il l'avait «recommandé particulièrement au chef des marabouts de Dramanet, qui ne se relâcha point de son zèle dans toutes les occasions de lui rendre service. Ce fut sous sa protection que frère Apollinaire se procura une maison à Dramanet , et qu'en vendant ses marchandises il acquit beaucoup
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de lumières sur tout ce qui regarde la situation et te commerce du pays. Mais it n'exécuta rien de plus dans le cours d'une année ; et rassemblant toutes ses connaissances , il en fit un mémoire , daté le 8 d'octobre 1699, qu'il prit soin d'envoyer à la compagnie. Il en reçut de nouvelles instructions et diverses demandes auxquelles on le pressait de répondre. Comme il n'excellait pas dans l'art d'écrire , il crut qu'il lui serait plus facile de faire le voyage de France que de satisfaire par ses lettres aux questions de la compagnie. Dans cette résolution , il arriva au fort Saint- Louis le 16 de septembre 1700. Deux mois après, il s'embarqua pour l'Europe, avec des lettres du directeur-général, qui rendaient témoignage à son mérite, et qui exhortaient la compagnie non-seulement à le récompenser avec distinction, mais à le retenir à son service dans quelque poste honorable.
Brûe avait abandonné le dessein du fort dont il avait tracé le plan à Dramanet ; ou du moins en ayant difFé:^ l'exécution jusqu'à l'arrivée des secours de France, il commençait à désespérer de cette entreprise, depuis deux ans d'une attente inutile, lorsqu'en 1 700 il reçut , par les vaisseaux de la compagnie, ce qu'il n'avait pas cessé de demander avec des instances continuelles. Il dépêcha aussitôt un facteur à Dramanet pour commencer le fort; mais cet officier eut la présomption de changer le terrain que le général avait marqué. Sous prétexte d'en prendre un pluscommode pour charger et décharger les marchandises,, il bâtit si près de la rivière , qu'à la première inondation le fort fut emporté par la violence des flots,
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avec une perte considérable pour la compagnie. Cette disgrâce chagrina d'aatant plus le général, qu'elle rompait toutes sesT mesures. Cependant il se hâta de la réparer par de nouveaux ordres. Comme la quantité des marchandises augmentait , a proportion que le commerce acquérait plus d'étendue , il fit prendre un lieu plus élevé, et donner aussi plus d'élévation aux édifices, pour mettre d'abord à couvert les biens- de la. compagnie. L'enclos fut environné d'une bonne terrasse, sur laquelle on plaça quelques pièces de canon. Brùe se disposait à s'y rendre, pour achever d'en feire un fort régulier; mais, contre son attente, il fiit rappelé en France le 12 d'avril 1702.
Suivant les informations des Man dingues, la rivière de Falemé sépare du Sénégal, un peu au-dessous de Barracotta , ou Barraconda , un village où les Anglais de Gambie paraissent souvent, soit par eux-mêmes, soit par les nègres libres, et les Portugais qui leur servent de gromettes, c'est-à-dire de messagers et de facteurs. Ils se rendent dans ce Ueu par la rivière de Gambie , qu'on croyait alors une branche du Sénégal ( f ), mais qui n'est pas navigable au-dessus de Barraconda , parce qu'une chaîne de rocs dont elle est traversée y forme une de ces chutes d'eau qu'on a nommées cataractes» I^es gromettes , et quelquefois même un capitaine anglais nommé Agis, laissant leurs barques à Barraconda, venaient avec une fatigue incroyable jusqu'à Caynoura. Us étaient obligés de faire à pied une route aussi dangereuse que difficile, sans oser prendre à l'est de la
(i) C'était uue supposition inexacte , et qui tenait à la fausse opinion que l'on avait de la communication des deux fleuves.
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Falemé , parce que les nègre» y sont si défiants qu'ils ne permettent à personne l'accès de leur pays. Cette rivière de Falemé , après un cours dont la longueur n'est pas encore bien connue , vient se rendre dans la rivière du Sénégal à Doughioumè. Elle forme une grande île nommée Babadegou, qui renferme les contrées de Bambouk, de Makanna, de Jaga, ou Giaca^ et de Gadda , ou Gadoua , partie des royaumes de Galam et de Casson, avec divers autres pays à l'est, dont les Européens n'ont point acquis la connaissance. On n'y a trouvé jusqu'à présent qu'une chaîne de rocs, près de Caynoura; mais c'est assez pour y rendre la navigation impossible, dans tout autre temps du moins que celui des pluies. Ses eaux ^ont fort rapides , avec beaucoup moins de profondeur que celles du Sénégal. Ses débordements arrivent dans la même saison. Les lieux mêmes où elle est navigable sont d'un accès difficile, par la hauteur des rives qui sont en même temps escarpées et couvertes d'arbres ou de grandes bornes; on n'y peut faire passer ni hommes ni animaux pour tirer les barques. On ne va pas plus aisément à la voile, parce que les arbres coupent sans cesse le vent. Cependant il se trouve, sur les bords, quantité de villages qui communiquent l'un à l'autre par des routes , et dont l'accès est fort aisé par terre.
Le départ du directeur général l'ayant empêché de former à Caignou l'établissement qu'il s'était proposé, devint fatal à celui de Dramanet. Les marabouts mandingues se repentirent bientôt d'avoir reçu les Français. Ils ne se crurent pas obligés , dans l'absence du général , d'observer le traité d'alliance qu'ils
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avaient fait avec lui. On ignore si ce changement vint de la diminution du cmnmerce^ou des artifices des Anglais , qui insinuèrent aux nègres que la compagnie française n avait poussé si loin ses découvertes que pour leur imposer la loi, et remonter jusqu'à la source de l'or. Ces discours furent soutenus par une lettre qu'on prétendait avoir reçue de Salé , et qui portait que les Français devaient se joindre aux Maures de Maroc pour conquérir une partie de l'Afrique, réduire à l'esclavage tous les nègres qui étaient en état de porter les armes, et forcer le reste de travailler aux mines. C'était assez pour soulever contre eux tout le pays. Aussi le fort de Dramanet, qu'ils avaient nonmié Saint-Josq>h, fot-il assiégé par une multitude de nègres, avant que le commandant pût s'en défier. Malheureusement il venait d'abattre une partie de son enclos, dans la vue de l'élargir; et le canon du fort ayant été démonté^ la garnison se trouvait exposée aux flèdies empoisonnées des assiégeants , qui ne cessaient d'en lancer jour et nuit. Les facteurs et quelques soldats employés par la compagnie se défendirent pendant plusieurs jours avec un courage extrême ^ et tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi. Mais ces barbares, irrités par leurs pertes, n'en forent que plus ardents à presser le siège. Ils y employèrent une habileté qui n'est ordinairement que le fruit de l'expérience, s'avançant la nuit à couvert de leurs fascines, et paraissant se proposer de brûler le fort. A la vérité leurs efforts eurent si peu de succès, qu'ils ne tuèrent pas un homme aux assiégés. Mais la fatigue de tant de jours et de nuits passés sous les
BANS LE GALAM (1710). ^So
armes, et la diminution de la poudre et des vivres, forcèrent enfei le commandant de faire quelques propositions d'accommodement. Elles furent si mat reçues que, perdant toute espérance, il prît le parti de profiter des ténèbres pour descendre dans une barque qui était sous le fort, avec ses gelis, le reste de ses munitions -et ses meilleures marchandises. Il mit le feu atout ce qu'A laissait derrière hii; et, s'abandonnant au cours de la rivière, le a 3 décembre 1702 il ne pensa qu'à retourner droit au fort Saint-Louis.
Les nègres ne perdirent pas la barque de vue. Ils s'obstinèrent à la suivre au long de la rivière , dans l'espérance que l'eau lui manquant au milieu du canal , elle serait forcée, dans quelque endroit, de s'approcher des rives. Mais les Français aimèrent mieux s'exposer à toute autre sorte de danger , ce qui n'empêcha point que lorsqu'ils rencontraient des basses ou des bancs de sable, ils ne sévissent dans la nécessité de s'avancer quelquefois à la portée des flèches. Ils ne sortirait de cet embarras qu'en arrivant dans les états du siratique.
Après ce fâcheux événement, les affaires de la compagnie tombèrent dans une langueur qui fit différer le rétablissement du fort Saint-Joseph jusqu'à l'année 1710, lorsque le sieur Mustellier, premier directeur de la cinquième compagnie, et dix-neuvième depuis la concession du Sénégal, arriva au fort Saint- Louis dans le cours du mois de mai. Il en partit l'année suivante , dans le dessein de relever le comptoir de Dramanet; mais la mort l'arrêta dans ce voyage, le 1 5 du mois d'août, à Tuabo sur le Sénégal.
a^O iTABLISSEMEHTS FRANÇAIS
Il eut pour successeur le sieur de Rididiourg, commandant de Corée, qui ne posséda guère plus long-temps le même office. Le ïi de mai 17 13 , ayant voulu pass^ la barre du Sénégal, il eut le malheur de se noyer avec quelques matelots; mais ce ne fut qu'après avoir établi un comptoir, et bâti un fort dans le royaume de Galam , une lieue au-dessous de Brankan^, dans un lieu nommé Makanet (i). La situation en est agréable et Tair excellent. L'ancrage pour les barques est sûr et commode, au pied d'une petite éminence, et défendu par l'artillerie et la mousqueterie du fort.
Brûe, renvoyé au fort Saint-Louis dans le cours du mois d'avril l'ji^j s'attacha beaucoup à remettre le commerce de Galam dans un état florissant. Il fit achever le fort de Makanet, sous l'ancien nom de Saint-Joseph ; et dans le même temps il en éleva un à Caynoura, qu'il nomma fort de Saint-Pierre. Des commencements si favorables semblaient lui promettre beaucoup de succès; mais il ne voyait réussir qu'une partie de ses espérances, par la vente des marchandises qu'il envoyait dans ses comptoirs , sans aucun moyen de participer à des richesses beaucoup plus considérables, qu'il ne pouvait se promettre (ju'en les allant chercher à leur source. U fallait, comme on l'a déjà fait remarquer, avoir acquis une parfaite connaissance du pays et de ses mines. Brûe en avait proposé l'entreprise à plusieurs de ses facteurs. Il avait joint des offres fort avantageuses à ses
(0 Cest ainsi qu'écrit d'AnTiOe. Les auteurs anglais mettent Mapkanet.
VOYAGE DE GOMPAGNON (1716). 24^
propositions; Quejques-uns s'y étaient engagés par des promesses formelles. Mais ils s'étaient crus tous en droit de les rétracter, lorsqu'ils avaient appris de quels dangers les blancs étaient menacés à l'entrée du royaume deBambouk, où la jalousie des nègres n'épargnait rien pour éloigner les étrangers.