‹ Histoire générale des voyagesChapitre 17 sur 51 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

Voyage de Compagnon au Bambouk, en 1716.

Un facteur, nommé le sieur Compagnon, qu'on a vu depuis maître maçon à Paris ( i ) , fut le seul qui osa risquer tous les périls de la grande entreprise que Brùe avait méditée. Il s'était fourni de toutes les marchandises qu'il avait crues convenables au pays, et de présents pour les farims ou les chefs de villages qui pouvaient favoriser son dessein par leur protection. Toutes ses mesures furent prises avec tant d'habileté, qu'ayant réussi avec autant de bonheur, il fut le premier Européen qui pénétra dans cette redoutable contrée , et qui acquit assei de connaissance des lieux pour y retourner plusieurs fois. Il en dressa la carte, et après y avoir tracé les différentes routes qu'il avait suivies dans ces divers voyages, il a pris soin de les corriger ensuite, et de rectifier la position et les distances des places , siir le recueil général de ses propres observations.

(i) Labat, Afrique occidentale ^ t it, p. da^

^4^ VOTAGK

Son premier voyage fîit du fort Saint-Jo&epb^ ett droite ligne, jusqu'à celui de Sainte-Pierre sur la ritière de Faletné. Il en fit un second, en suivant la rive orientale de cette rivière , depuis Onneka jusqu'à Naye. Dans le troisième, il traversa le pays depuis Babaiocolam, sur le Sénégal, jusqu'à Netteko et Tarnbaaoura, lieux qui sont au centre du Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace d'un an et demi qu'il mit à voyager dans ce royaume, il le visita de tant de côtés différents, qu'il parait n'avoir laissé aucun endroit à parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se présentèrent dans sa route avec l'exactitude dont son génie le rendait capable, autant pour satisfaire sa curiosité que pour répondre aux espérances de la compagnie qui l'employait.

La sagesse de sa conduite et ses présents lui gagnant aisément l'estime du farim de CaynouTa, qui le prit moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux, dont le but était de s^instruire. tl le fit conduire par son propre fils jusqu'à Sambanoura , dans le royaume de Contou. On y fut extrêmement surpris de voir Un blanc , mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet étranger; et les nègres l'auraient fort mal reçu, s'il n'avait eu pour guide le 6ls du farim de Caynoura. Tout était à craindre de la part d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionnés proposèrent de lui ôter la vie. D'autres, plus modérés, voulurent quil fut renvoyé sans lui laisser le temps d'observer le pays.

Cependant le farim de la ville, sollicité psûc le fils

ï)E coMPACivoIr (1716). a4Î

de son ami^ et peut-être gagné par les présents d0 Compagnon, trouva le moyen de persuader à ses su-^ jets que leurs alarmes étaient sans fondement. Il les assura que ce blanc était un honnête homme qui venait leur proposer un commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes mardiandises à meil* leur marché que les négociants maures ou nègres auxquels ils permettaient l'entrée de leur pays. Ces raisons, Soutenues de quelques présents, qui forent répandus à propos entre les principaux habitants et leurs femmes, produisirent un changement merveil*» leux. La défiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour àdilfiiref les armes et l'habillement de l'étranger. Où lui trouva du sens et de bcmnes qualités. Gomme il s'accommodait à leurs manières, il s'insinua si heureusement daâs leur es^ time, qu^il se vit bientôt autant d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de persécuteurs. On lui répétait de toutes parts : « Nous remercions le ciel de vous * avoir conduit ici. Nous souhaitons qtt'il ne vous arec rtve aucun mal. »

Compagnon aurait remercié la fortuné, s'il n'avait pas eu d'autre obstacle à surmonter. Mais il devait ^'attendre aux mêmes difficultés dans chaque ville qu^il avait à travei^s^r* A la vérité il n'oublia pas de se faire accompagne!*, dans toute la suite de ses voyages, par quelques habitants du pays qui lui avaient paro fort attachés à ses intérêts. Cependant les jalousies et les dangers renaissaient à chaque pas. Il fut obligé de répondre à mille questions ennuyeuse^ tf essuyer des obser\'ations fort gênantes; et, sans

à 44 VOYAGE

Tamorcc des présents, il aurait désespéré plus d'une fois de pouvoir pénétrer plus loin. Dans ce pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sûr moyen de donner de la force et du poids aux arguments. Il trouva néanmoins plusieurs villes où les présents joints aux raisons furent trop faibles pour dissiper la crainte et la défiance. Si les habitants paraissaient disposés à ménager sa vie, ils n'en refusaient pas moins de le laisser toucher à la terre de leurs mines. En vain leur ofïrait-il de l'acheter au prix cpi'ils y vou* draient mettre, en les assurant par lui-même et par ses guides qu'il n'avait pas d'autre motif que sa curiosité, et que son dessein était d'en faire des cassots ou des têtes de pipes; après avoir écouté ses raisons, ils hii déclaraient que jamais il ne leur ferait croire qu'un homme pût voyager si loin par un motif si léger. Us hii soutenaient qu'il était venu dans quelque mauvaise intention, celle peut-être de voler leur or, ou de conquérir leur pays après l'avoir reconnu; et la conclusion ordinaire était de le renvoyer sur-lechamp, ou de le tuer, pour ôter aux blancs la pensée de suivre son exemple.

La fermeté de Compagnon servait souvent à le tirer des plus dangereux embarras. Étant à Toraco, il envoya un de ses guides à Silabali pour lui apporter du guingan ou de la terre doï^ée, et pour iiiviter le peuple à lui vendre ses cassots, qu'il promettait ^e payer libéralement. Son messager fut mal reçu. Noq-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut chassé brutalement, avec ordre de dire au Êu*im de Toraco qu'il fallait être fou pour ouvrir l'entrée de ses

DE COUPAGNOK (1716). ^45

terres à un blanc, dont Tunique intention était de voler le pays après y avoir fait ses observations. Cette réponse fut rendue à Compagnon dans la présence du farim; mais, sans se déconcerter, il répliqua que le farim de Silabali devait être lui-màne un fou pour s'effrayer de l'arrivée d'un. blai\c dans son pays, et pour refuser de vendre quelques morceaux d\inç terre dont il avait beaucoup. plus qu'il n'en pouvait jam^s employer. Après ce discours, il paya le nègre avec autant de libéralité que s'il eût riéu.S3i dai\s s^ çommission^

Cette humeur généreuse fît tant d'impression sur les habitants du pays, qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre nègre ofirit à Compagnon d&thii aller chercher de la terre pendant la nuit. ]V(ai^ comme la politique du facteur français le portait toujoups à cacher ses vues, il reçut cette offre avec beaucoup d'indifférence , en se contentant- d^ répondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait pas difficulté de lui vendre de la. terre et d^ çf^^sots.

Il parvint ainsi à s'en voir apporter plus qu'il n'en désirait. Les farims et le. peuple, même prirent par degrés tant de considération pour lui, qu'ils lui rendirent des présents pour les siens, et qu'à la fin ils accordèrent la liberté de choisir lui-même la terre qui lui plaisait le plus , et d'en faire autant de cassots qu'il désirait. Brûe, qui continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya de ces cassots (i) à la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par l<p

(i) On trouve de ces. cassots à Piiris dans plusieurs cabinets.

»46 * YOTAGX

vaisseau la Victoîre, qui partit àa Sénégal le a8 juîl* kt 1716.

Les mines qui ftirent ouYertes en 1 716 sont marquées de plusieure petites croix dans la carte de Ghb* pagncm. Ce sont celles où les nègres du pays traTaiUettI habituellanent La plupart produisent de For en sî grande abondance, qu'il n'est pas besoin de creus^r^ (te gratte la superficie du terrain. On met la terre dans un vase; et, l'ayant dëtayëe anec de l'eau, il suffit de pencher doucement le vase pour en £ûre sortir les parties terrestres, qui laissent au ùmd de For en poudre, et quelquefois en assez gros grains* Compagnon fit lui-même l'expérience de cette mé^ tbode; mais il remarqua que les nègres, s'ariétant ainsi à Fextrémité des rameaux d'une mine, ne par* viennent jionais aux principales veines. A la vérité ces rameaux mêmes sont fixt riches, et l'or ai est sb pur, qu'on n'y trouve aucun mélange de maicassite, ni d'autres substances minérales. Il n'a pas besoin d'être fondu; et tel qp'il sort de la mine il peut être mis en <]feuvre. La terre qui le produk ne demancte pas non plus beaucoup de travail. C'est ordinairem^it une sorte d'argile de différentes couleurs, mêlée de veines de sable ou de gravier ; de sorte que dix hommes font plus ici que cent dans les plus riches nûnes du Pérou et du Brésil.

Les nègres du pays n'ont aucune notion des difie^ rences de la terre, ni la moindre règle ponr distin^ guer celle qui produit de l'or d'avec ceile qui n'en produit pas. Ils savent en général que leur pays en çoptient J)eaucoup , et qu'à proportion que le sol est

DE GOMPAQUON (1716). %/\J

plii$ $ec at plus stérile I il produit plus d'or. Ils grs^t^ lent U terra indiff^rammept dans toutes sortes de lieux; et quand le hasard leur fait rencoptrer une certaine quantité de mëtal, il» continuent de travail*- 1er dans le même endroit jusqu'à qe qu'ils le voient diminuer ou disparaître entièr^nent. Alors ils tournent leur travail d'un autre coté. Ils sont permutées que l'or est un être malin qui se plaît à tourmenter ceux qui Taiment, et qui par cette raison change auvent de domieile. Aussi quand, après avoir remué quelques poignée^ de terre, ils ne trouvent rien qui réponde à leurs espérances, ils se disent l'un à l'au-^ Ire, sans aucune plainte : Il est parti. Ensuite ils vont (^rdier plus de bonbei^r dans un autre lieu.

Si la mine est fort riche , et que sans beaucoup de totvail ils soient satisfaits du produit, ils s'y arrêtent, et (areusent quelquefois jusqu'à s%% , sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne vont pas plus loin; non qu'ils craignent que le métal vienne à manquer, car ils déclarent au contraire que plus ils pénètrent, plus ils le trouvent en abondance; mais parce qu'ils igno* rent la manière de faire des i^chelles, et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la terre et pour empêcher qu'elle ne s'écroule. Ils ont seulement l'usage de tailler des degrés pour y descendre ; ce qi^i prend beaucoup d'ei^ace, et n^empêche pas la terre de tom^ ber, surtout dans la saison des pluies, qui est ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin d'eau pour séparer l'or. Loi'squ'ijs s'aperçoivent que la terre menace ruine, ils quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre, qu'ils abandon-

^48 YOTAOS

nent de même, après l'ayoïr conduit à la même prcH fondem*. On conçoit qu'arec » peu d'industrie non*> seulement ils ne tirent qu'une petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ik ne recueillent même qu'impar&kement celui qu'ils ont tiré ; car ils ne s'ar* rêtent qu'aux parties sensibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en sort avec l'eau et la terre une infinité de particules qui feraient bientôt la fortune dhin Européen.

Cependant les habitants de cette riche contrée n'ont pas la liberté d'ouvrir en tous temps la terre , ni de chercher des mines quand il leur plaît. Ce choix dé* pend de l'autorité de leurs farims ou des che6 de leurs viHages. Ces seigneurs finit publier dans certaines occasions, soit en faveur du pubKc, soit pour leur intérêt particulier, que la mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se rendent au lieu marqué, et commencent le travail. Les uns creusent la terre, d'autres la transportent; d'autres ap^ portent de l'eau, et d'autres- lavent le minéral. Le ferim et les principaux nègres gardent l'or qui est nettoyé, et prennent garde que les ouvriers n'en détournant quelque partie. Api*ès le travail, il est partagé, c'est-à-dire que le farim commence par se mettre en possession de son lot, qui est ordinairement la moitié, à laquelle il joint, par un anden droit, tous les grains qui surpassent une certaine grosseur^ L'ouvrage dure aussi long-temps qu'il le juge à propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a la hardiesse de toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause que l'or n'est point apporté régulièrement dans lesi

mêmes saisons; car si les nègres avaient toujours la liberté de travailler, leur paresse céderait au besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le travail serait aussi continuel que la nécessité du commerce. Leur pays est si sec, qu'il ne produit aucune 'des nécessités de la vie. Les Mandingues, les Guinéas, et d'autres marchands, tirent avantage de leurs besoins pour leur faire attendre long-temps les moindres secours , dans la vue de les leur faire payer plus cher* Mais si les Européens s'établissaient une fois parmi eux , on les délivrerait de la tyrannie de ces étrangers; et la connaissance qu'on leur donnerait des marchandises de l'Europe servirait également à leur en faire consommer davantage, et à nous procurer de l'or avec plus d'abondance.

Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs frontières toutes les marchandises dont ils ont besoin, parce qu'ils ont aussi peu de disposition à sortir de leur pays, qu'à recevoir les étrangers. D'ailleurs , s'ils entreprenaient de traverser la contrée des Sanicolez pour se rendre aux établissements de France sur le bord du Sénégal , ces peuples , qui sont pauvres, avides, méchants, et de mauvaise foi, ne manqueraient pas, au mépris de tous les traités , de piller des passants qu'ils verraient chargés d'or. Ainsi les Français se trouveraient engagés dans des guerres continuelles, pour soutenir leur commerce. L'auteur conclut que l'intérêt de la compagnie française est d'établir des comptoirs bien fortifiés dans un pays dont elle a tant de richesses à se promettre.

Compagnon , et ceux qui ont entrepris , à son

çxemple, de pénétrer dans le royaume de Bambouki pour confirmer l'alliance qu'il avait Commencée avec le» farims , n'ont pu trouver en remontant la rivière de Falemé, depuis sa jonction avec le Sénégal jusqu'au village de Naye, cW^-dire dans l'espaoe de quatorze ou quin;;e lieues, qu'un seul village où ils aient découvert quelques marques de mines d'or. Ce lieu, qui se nomme Fourkaranne , est une hahitatton ruinée, à deux lieues de la rivière, au nord-est, prè& d'un marigot ou d'un ruisseau qui va s'y jeter. Ce marigot a trop peu d'eau pour recevoir des barques; mais, n'étant qu'à deux lieues de la rivière, il swait fort aisé, si l'on y avait formé un établissement, de transporter le minéral sur le dos des chameaux. Outre les apparences d'une mine dor, on y a trouvé celles d'une mine d'argent des plus riches^ On prendrait facilement possession d'un lieu qui est abandonné, éloigné de toute habitation, et qui n'est pa$ à plus^ d'une journée du fort de Saint-Joseph.

La seconde mine d'or, dont on doit la découverte à Compagnon, est à l'est de la rivière de Falemé, à vingt-cinq lieues de sa jonction avec le Sén^al, environ cinq lieues dans les terres , entre les villages de Sambanoura et de Dallemoulet. C'est un canton haut et sablonneux, où les nègres trouvent de l'or en levant seulement la surface de la terre, qu'ils grattent au hasard, sans se donner la peine de la creuser.

Les environs de Segnlla, village à cinq cents pas de^la rive droite de Falané, en remontant cette rivière, et à cinquante lieues de son embouchure, sont

DE GOAIPAGNON ( 1 7 1 6). 2 5 1

remplis de veines de la même couleur et de la même substance que celles des mines d'or de Guingui-Faranna; sans compter que les nègres y recueillent aussi de l'or en lavant seul^nent la terre. Il est d'une beautfé extraordinaire, et facile à travailler. On ne doutera point que si ces terrains métalliques étaient ouverts par des mains habiles, ils ne produisissent beaucoup plus que les nègres n'en peuvent tirer.

Les mines de Guingui^Faranna sont cinq lieues plus loin. B semble que oe canton soit uniquement composé d'or. Le farim de Toraco, qui en est le maître, ayant accordé à Compagnon la liberté d'enlever autant de terre qu'il en souhaiterait, «lie fut prise au hasanl, et lavée dans un vase, au fend duquel Compagnon trouva une grosse quantité d'or pur, qu'il fit fondre fort aisément. Une autre preuve de la richesse de ce terroir , c'est que tous ies marigots ou les ruisseaux qui l'arrosent, et qui vont se jeter dans la rivière de Falemé , charrient tant d'or dans leur sable, que les nègres voisins, lorscp'ils ont besoin d'or pendant Le repos de leurs mines, viennent au bord de ces marigots et de la rivière de Falemé, en {>r^sment le sable, le lavent, et tirent quantité d'or. Cette manière de le ramasser n'est défendue dans aucun temps; et si les nègres étaient moins paresseux, elle suffirait pour les eniicbir.

Les montagmes voisines de Ouingui-Faranna sont composées d'un gravier doux , qui parait entièrement couvert de paillettes d'or. Brùe en communiqua des essais à la compagnie de France, après avoir fait luimême diverses expériences qui lui réussirent heureu-

2Jm

!l5a VOYAGE

sèment. Sans le secours d'aucun dissolvant, il fit, avec le feu seul, des lingots d'or d'une excellente qualité. Dans le même lieu , on trouve des marcassites dorées qui surpassant les espérances. On prétend que le village deNiansabana, sur la rivière Sannon, près de TouretCandat, est un des premiers endroits oïl les peuples de cette région aient découvert de For. La mine en est riche, et le travail facile. Mais le minéral demande d'être fondu, ouvrage dont les nègres n'ont aucune notion. D'ailleurs il est mêlé de soufres d'arsenic qui produisent de fâcheux effets sur ceux qui n'ont pas l'art de s'en défendre. Les nègres , qui sont idolâtres de leur santé, et qui ont une extrême aversion pour le travail pénible, ont entièrement $d)andonné cette mine. Il y a beaucoup d'apparence que le fariro de ce canton céderait volontiers un terrain dont il ne fait aucun usage.

La plus riche de toutes les mines où les nègres travaillent actuellement, est presque au centre du royaume de Bambouk, entre les villages de Tamba^ aoura, et Nettoko, à trente lieues de la rivière de Falemé à l'est , et à quarante du fort Saint-Pierre à Caynoura, sur la même rivière. Elle est d'une abondance surprenante , et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays, à quinze ou vingt lieues, soit si rempli de mines qu'on n'aurait pu les marquer toutes dans la carte sans y mettre trop de confusion , il est certain que ce canton de Bambouk surpasse tous les autres en richesse.

Ces mines sont environnées de montagnes, hautes, unes, et stériles. Les habitants du pays n'ayant pas

PE COMPAGWOIf (171 6). 2Ô3

d'autres commodités que celtes qu'ils se procurent avec leur or, sont obligés d'y travailler avec plus d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'ai^ guillon à leur industrie. On trouve, dans cet espace, des trous qui n'ont pas moins de dix pieds de profondeur; ce qui doit paraître merveilleux pour des peuples qui n'ont ni échelles ni machines. Ils confessent tous qu'à la profondeur où ils s'arrêtent, l'or se trouve en plus grande abondance qu'à la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mêlée de gravier, ou de quelque substance plus dure, l'expérience leur a fait comprendre qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les fragments, et rassemblent ainsi ce qui frappe 'leurs yeux. Qui ne con-çoit pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infinement davantage? Ajoutons qu'ils n'ont jamais été capables de pénétrer jusqu'aux principales veines.

Toutes ces terres sont argileuses , et de différentes couleurs; comme blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les nègres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des cassots ou des têtes de pipes. On voit briller de tous côtés , dans la terre dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de diverses grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent cette terre guingan , c'estrà-dire terre d'or ou dorée. Quoiqu'elle ait été lavée lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait encore beaucoup d'or.

Assez près du fort Saint-Pierre à Caynoura, on trouve un marigot dont le fond et les bords sont revêtus de rocailles colorées, du de marcassites mé-

2 54 VOTAGR

talliques. La couleur et le poids semblent indiquer quelques mines aux environs; et la difficulté de les découvrir ne saurait être infinie à si peu de distance du fort.

Le village de Naye a deux mines d'or« Celle qui est le plus près de la rivière est abandonnée dejmis long-temps, parce qu'elle est sujette aux inondations, et que lesf nègres ne pensent guère à vider les puits. Mais on en a découvert une autre sur la droite de la rivière, et plus éloignée, qui n'a rien à redouter du débordement des eaux. Le village de Naye est assez ^and« Comme il n'est qu'à quatre lieues du fort Saint-Joseph, il ne serait pas difficile de se saisir de cette mine, ou de l'acheter.

Vingt lieues au-dessus de Cajnoura, à gauche de la rivière de Falemé, on connaît une mine d'or dans les terres de Tomané Niacanel , où la pureté du métal ne le cède qu'à son abondance. Quoique le travail y soit aisé, les nègres l'ont abandonnée, par l'opinion superstitieuse qu'il n'y a que des femmes ou des blancs qui puissent y travailler sans mourir. Les femmes n'osent y mettre la main, parce qu'elles se croient menacées du même danger que leurs maris. Ainsi , conclut l'auteur, elle paraît réservée aux blancs , à qui l'intérêt seul est capable de faire mépriser les superstitions.

On trouve en différents lieux des signes manifestes de mines d'or, surtout à dix-sept lieues de la jonctioh des rivières de Falemé et du Sénégal. L'auteur désigne encore plus exactement le lieu, en marquant la trente-sixième raque de bois à main droite. Il nomme

DE coMPAGiroN (1716). a55

souvent ces raques , sans expliquer leur usage; mais ou croit comprendre que ce sont des poteaux à dis« tances égales, qui servent à marquer l'ëloignement des lieux. La terre de ce canton est sèche, stérile, et chargée d'un gravier doux , divisé en plusieurs couches de couleurs fort vives ^ comme celle de Tam*baaoura et de Nettoko. Quoiqu'on n'ait pas découvert d'autres mines jusqu'en 1 720, on doit présumer que le même pays en a quantité d'autres, qui demeurent inconnues par l'ignor&nce et la paresâè des nègres.

Outre l'or et l'argent dont la nature est si prodigue dans la contrée de Bambouk, on trouve dans quantité d'endrmts des pierres bleues, qu'on regarde comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de plomb, de fer, d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant, dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur médiocre , dans un pays où l'on nous représente l'or si commun^

A l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bamboidc , de Galam , de Cagneux et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en descendant le Sénégal, surtout à Joël et Donguel, dans les états du siratique, oîi il est si commun que les nègres en font des pots et des marmites , sans autre secours que le feu et le marteau. Aussi n'en achètentils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.

Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, de pierres transparentes et de beau marbre.

Il n'est pas moins riche en bois de couleur d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes donneraient beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.

La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de salpêtre. U ne demande que la peine du travail et du transport. Ce serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes orientales, d'où l'on en tire beaucoup;

Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit au jugement de sa compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la permission de bâtir des fort^ dans leur pays. Il proposait d'en construire deux sur la rivière de Falemé, et d'en faire un troisième cpii fût mobile, c'est-à-dire de bois, pour le transporter de mine en mine, suivant les nûsons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le directeur, les oflSciers, les mineurs, les soldats, et tous les gens nécessaires à l'entreprise , auraient eu dans le fort mobile une retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné les nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second, qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1728. Il y établissait que douze cents hommes étaient une armée su£Ssante pour la conquête du royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de troupes, pendant quatre ans, ne reviendrait qu'à deux millions de livres. U comptait que quatre mille marcs d'or,

à cinq cents livres le marc, rembourseraient toute la dépense, et que lés mines fourniraient annuellement plus de mille marcs. Mais oh ne s'est point aperçu jusqu'à présent que ce système ait été goûté.

On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la situation d'un royaume dont on a tant vanté leâ richesses. Du èôté du nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam et de Casson. A l'ouest, il a la rivière dé Falemé et les royaumes de Coïitou et de Combégoudou; au sud, celui de Macanna, et les pays à f ouest de Mandingue. Ses bornes orientales sont encore peu connues. On sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs découvertes.

Le pays de Bambouk, cotnme ceiix de Contou et de Combegoudou, n'est gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être avait-il autrefois des souverains. Mais à présent les habitants n'ont pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés farims vers la rivière de Falemé, avec Taddition du lieu dont ils sont les maîtres, comme farim Toraco, farim Farbanna. Dans l'intérieur dii pays , ces chefs s'appellent élémani , ou portent d'autres noms. Quoique leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de roi, ils ont la même autorité , et leurs sujets vivent dans la même soumission, aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de cette aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation ; car il serait dangereux ici d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment m. J 7

258 VOYAOE

qui menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le pillage de leurs biens.

Tous ces farinis ou ces chefs sont indépendants l'un de l'autre; mais leur devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitants s'appellent Malinkops. Ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la multitude de villages qui sont à l'est de la rivière de Falemé, quoiqu'on n'ait pu donner place dans la carte qu'aux plus considérables. Le Sanon-Ck)lez ou rivière d'Or, la Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières cjui se rendent dans celle de Falemé ou du Sénégal, sont aussi bordées d'habitations. Mais le centre du pays n'est pas si peuplé, parce que les Ueux qui n'ont pas de rivières sont secs et stériles. La terre n'y produit ni millet, ni riz, ni légumes. La paille même y manque pour couvrir les maisons. 'Cette stérilité vient de la chaleur excessive du climat, non-seulement parce qu'il est entre le treizième et le quinzième degré de latitude du nord, mais encore plus parce qu'étant environné de hautes montagnes, l'air n'y trouve aucun passage, et les vapeurs qui s'exhalent sans cesse d'un fond si rempli de métaux et de minéraux, y demeurent constamment renfermées. Aussi le séjour de ce canton est-il fort malsain ," et très-dangereux pour les étrangers, quoique les habitants naturels n'en souffrent aucune incommodité.

Comme le royaume de Bambouk produit quelques animaux extraordinaires , et plusieurs plantes qui lui sont propres, il est naturel de les placer ici, sans les

DÉ COMPAGNON (1716). a 5^

tcotifoïidrê dans l'article général de l'histoire naturelle.

On y trouve une espèce de singes blancs, d'une blancheur beaucoup plus brillante que les lapine blancs de l'Europe. Ils ont les yeux rouges. On les apprivoise aisément dans leur jeunesse; mais lorsqu'ils avancent en âge , ils deviennent aussi méchants que les singes des autres pays. Jusqu'à présent il n'a pas encore été possible d'en apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la délicatesse de leur constitution , ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays , et leur tristesse va jusqu'à leur faire refuse!* toute sorte de nourriture.

Le renard blanc est un auti*e animal particulier ail pays de Bamboùk , qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe. Sa couleur est un blanc argenté. Les nègres en mangent la chair, et vendent la peau aux comptoirs français.

Les pigeons de Bambouk sont tout*à-fait verts; cfe qui les fait prendre souvent pour des perroquets. Où trouve dans le même pays , et dans les régions voisines, un animal extraordinaire, nommé guiamala. Il ^e retire particulièrement à l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadoua et de Giaca. Ceux qui l'ont vu prétendent qu'il est plus haut de la moitié que l'éléphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. Oh le croit de l'espèce des chameaux , avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par la tête et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme un dromadaire. Ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert encore à le faire paraître plus haut. Il se nourrit, comme le chameau, de ronces et de chardons;

a6o VOYAGE

aussi n'est-il jamais fort gras. Mais les nègres n'es mangent pas moins la chair, lorsc|u'ils peuvent le prendre. Cet animal pourrait devenir propre à porter les plus lourds fardeaux, si les nègres étaient capables de l'apprivoiser. Le pays de Bambouk ayant peu de |)âturages, on n'y voit pas de troupeaux, à la réserve de quelques moutons et de quelques chèvres, qui trouvent à vivre dans les lieux les plus secs. Le guiamala est extrêmement féroce. La nature l'a pourvu de s^t petites cornes fort droites, qui , dans leur pleine .grandeur, sont longues chacune d'environ deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable à celle du bœuf. Sa marche est prompte, et se soutient longtemps. Les nègres trouvent sa chair ^xeelltmte (i).

Quoique le merle blanc passe pour une chimère^ il s'en trouve néanmoins de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam. On y en voit aussi de marquetés. Le tnonocéros n'y est pas rare. Sa grandeur est celle d'un coq ordinaii'e, et son plumage variée surtout aux ailes. Son bec est crochu comme celui de l'aigle; ses éperons gros et robustes. Il a sur la tête deux plumes longues de trois ou quatre pouces, qui se joignent dans un point avec l'apparence d'une corne; ce qui a fait croire mal à propos que c'en était une (2).

(1) Plusieun particularités de cette description indiquent la girafe ; mais d'antres ne peuvent s'y rapporter, et ont été considérées comme fabuleuses par les naturalbtes, qui prononcent souvent trop légèrement sur les récits des voyageurs.

(a) Dans les dictionnaires d'histoire naturelle, d'habiles ornithologistes ont rapporté cette description au manucode, ou Paradisœa rcgia , ce qui ne peut être, puisque celui-ct n'est pas plus grand qu'un moineau. Il c&t

Les cantons sablonneux du royaume de Bambouk produisent une espèce de pois fort singulière. La cosse en' est ronde, d'environ deux pouces de diamètre. La tige rampe et s'étend fort loin. Il est fort ordinaire de lui voir- cinq ou six pieds de longueur. Ses feuilles, . semblables au trèfle, n'ont pas moins de six pouces de long, et presque autant de largeur dans leur plus grand diamètre, et sortent deux à deux, à cinq ou six pouces de distance. C'est entre les deux feuilles que se placent les fleurs; mais diles sont de différentes formes. Les premières forment une cloche ou un calice évasé, composé de cinq feuilles. bleues, tirant sur le violet, longues de quinze ou seize lignes, et presque de la même largeur. Ce calice est supporté par cinq petites feuilles vertes, lisses, et comme vernissées, dures et fortes. Le centre du calice contient quantité d^étamines longues de six lignes, d'un jaune foncé ou couleur d'orange; mais il est-sans pistil. Les autres fleurs ressemblent à celles de nos.pois. La plus grande différence entre les unes et les autres, c'est 'que» les premières ne produisent point de cosse ; au lieu que les autres en donnent une, qui est partagée en petites cellules par une petite peau rouge. Chaque cellule contient un pois de la grosseur d'une balle de mousquet de seize à la livre. Les pois sont rondîf , d'un gris

même probable, si cette descriptioii est exacte, et n*est pas fantastique , que le monoceros n'est pas un oiseaux de Paradis. Ce qui a trompé les naturalistes, c'est que, dans V Histoire générale des Voyages de Prévost, on lit ces mots : «« Le monoceros , ou Toiseau de paradis , n*y est pas rare : » mab on ne voit rien de semblable dans l'ouvrage original de Labat, t. iv, P' 99 » dont la^ description commence ainsi : « On y trouve encore Toiseau lé, par quelques naturalistes, monoceros. »

a6a VOYAGE

marbré, durs, et difficiles à cuire, s'ils n'ont été trempés dans l'eau chaude pendant onze ou douze heures. Comme ils viennent sans culture , les nègres eu font beaucoup de cas , et les préfèrent à de meilleures espèces qui leur coûteraient plus de peine et de travail. Ce qui paraît fort extraordins^ire dans cette plante ^ c'est que ses deux sortes de fleurs , si différentes l'une de l'autre, sont placées alternativement de chaque côté de la tige.

Lf'abeliQosch? nommé autrement U graine de musçv ou l'ambrette (i), croît en aboads^nçe et sans culture dans le pays de Galam. Les nègres n'en font aucun usage. liCurs femmes mêmes, qui aiment beaucoup les odeurs, et qui sont passionnées pouries clous de girofle, doAt elles portent des paquets autour du cou, négligent cette graine, par la seule raison peut-^re quelle est fort commune; car, lorsqu'elle est cueillie doucement, elle rend une odeur de çiusc qui est fort agréable. Il est vrai que cette odeur se dissipe ; mais; çlle peut être renouvelée avec de la graine fraîche. Les marchands ne doivent pas souhaiter que l'usage s'en établisse parmi les nègres , pa.rçe que le girofle , qu'ils achètent assez cher, leur deviendrait inutile.

Lorsque l'abelmosch se trouve dau^ un riche terroir, et qu'il rencontre un arbre auquel il puisse s'attacher, il s'élève jusqu'à six ou sept pieds de hauteur. Sans ce secours , il rampe sur la terre , et ne s'élève à la fin

(i) C'est V hibiscus abelmoschus de Linnée» ou la ketmie odorante ou musquée. On la nomme aussi bauiea , et elle se trouve en Egypte , eu Arabie et dans l'Inde. Voyez Decandolle Prodromits, sep. 7a, t. 1, page 45a.

que (Fenviron deux pieds. Ses cosses sont rondes, blanches, tendres, et couvertes d'un duvet. Les feuilles croissent deux à deux, mais d'inégale grandeur. Celles du côté supérieur sont beaucoup plus grandes que les autres* Elles sont dentelées ; et quoique l'échancrure ne soit pas fort profonde , elle forme des angles si aigus, qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant au-dessus, et plus pâle audessous. On prétend que ces feuilles bouillies dans l'eau , et réduites en cataplasmes , sont un remède excellent pour les tumeurs, et qu'elles les font mûrir en peu de temps. Elles ne sont pas moins estimées, pour les contusions et les érysipèles. C'est du pied de la feuille que sortent les fleurs, composées de cinq feuilles rondes, qui forment un grand calice. Le dehors est de couleur d'or fort brillante, et le dedans couleur de pourpre. Du fond du calice il s'élève plusieurs étamines, au milieu desquelles est un pistil blanc, qui se change en un fruit pyramidal, à cinq angles. Il est d'abord d'un vert pâle, ensuite brun, et presque noir dans sa maturité. Ce fruit contient quantité de petites semences grises, plates d'un côté, de la forme d'un rognon, et d'une odeur d'ambre qui est fort agréable. On prétend que cette semence est extrêmement chaude, et qu'elle est d'un excellent usage dans certaines maladies. Il s'en trouve chez nos parfumeurs. On les accuse même de s'en servir pour falsifier leur musc.

Entre les curiosités du pays de Bambouk , Brùe reçut, des marchands mandingues, plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse , qui , sans être aussi blanche que celle du mouton , avait la même consis-

tance. On. la nomme balaule ditns le pays. Les nègres qui soiit plus bas sur la rivière lui donnent le nom de bs^mbouk toulou y ou beurre de Bambouk^ parce qu'elle leur vient de cette contrée. C'est un admirable présent de la nature. Cependant on assure que la meilleure vient du pays de Guiaora, sur les bords du Sénégal, trois cent vingt lieues à l'est de Galam. L'arbre qui produit le frjuit d'où l'on, tire cette graisse,, est d'une grosseur, médiocre. Les feuilles sont petites,^ rudes, et en fort grand nombre. Si on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux. Les incisions, qu'on fait au tronc de l'arbre en tii^enj; la même Ijiqueur, mais en moindre quantité. On n'en connaît, pas d'autre propriété , parce que les Maures et. les, nègres s'attachent plus au commerce de leur beurre qu'à l'étude de l'arbre qui le produit. Cependant on, sait d'eux que le fruit en est roi^d, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque, avec une petite, peau sèche et brillante. Il est d'un blanc rougeâtre, et ferme çomine le gland ,, huileux et d'une odeur aro- . matique. Son noyau est de la grosseur d'une. nmsçade, el fort dur ; mais l'amande qu'il contient a le goût; d'une noisette. Les nègres sont passionnés pour ce fruit. Après en avoir séparé une partie , qui tient de la nature du suif, ils pilent le reste et le mettent dans. Teau chaude. Il s'en forme une graisse qui surnage. C'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard, avec leurs légumes , et quelquefois sans aucun mélange. Les blancs qui en mangent sur le pain ou dans les. sauces, ne le trouvent pas différent du lard, à la réserve d'une petite âcreté qui n'est pas désagréable.

Digiîized by VjOOQ IC

flfi^

SIXIÈME VOYAGE DE BRCE (1718). a65

Bcùe paraît persuadé que l'usage de cette graisse est fort sain. Les nègres l'emploient d'ailleurs avec succès pour la guérison de& rhumatismes , des sciatiques, des douleurs de nerfs, et des autres maladies de cette nature. Ils la préfèrent beaucoup à l'huile de palmier. Leur méthode est d'en frotter devant le feu- les parties attaquées, pour y faire pénétrer la graisse autant qu'il est possible; de les couvrir enisuite avec du papier gris, le plus doux, et de les tenir chaudement sous, quelque drap fort épais.

Page 1