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CHAPITRE XIX

Sixième voyage de Briie. Affaires du comptoir françai» à Macanet.

C'est ici qu'il faut joindre aux transactions de Brùe ce qu'il rapporte de Macanet, après le rétablissement du fort en 1718, et ce qui regarde le projet qu'il avait formé de bâtir un fort à Caignou , pour couper le commerce des Anglais sur la rivière de la Gambie.

Aussitôt que le fort de Saint Joseph eut été rétabli à Macanet , Brùe reçut plusieurs plaintes , au fort Saint-Louis , des insultes continuelles que les agents de la compagnie recevaient d'un chef nègre nommé Badel, alquier de Tonca Niamé, roi deGalam (i). Cet ennemi des Français défendait le commerce , suivant

(l) Labat, Afrique occidentale , t. iv, p. 78.

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les mouvemoits de son caprice , dans la vue de Êûre monter les droits aussi haut que ceux du siratîque, ou de réduire les agents à la nécessite de quitter le pays. Brûe prit la résolution, le 3i de juillet 1718 , d'envoyer au sieur Charles, gouverneur du fort S.-Josq>h, Tordre de rassembler toutes les munitions nécessaires pour sa défense , et de commencer alors à punir rigoureusement Bad«l , non-seulement par le pillage et Tincendie de son village , mais , s'il en trouvait l'occasion , en l'enlevant lui-même avec ses femmes et ses enfants. Il ajoutait à cet ordre que , si Tonca Niamé prenait le parti de son alquier, au lieu de le corriger, et refusait de satisfaire la compagnie , il voulait que Charles engageât les baqueris, ou les principaux seigneurs de Galam , à déposer leur roi pour en élire un plus agréable aux Français. Ces menaces, qu'on ne chercha point à tenir secrètes, alarmèrent si vivement le roi, son alquier et les baqueris, qu'abandonnant toute leur fierté ils devinrent extrêmement civils. Mais c'était un masque sous lequel ils voulaient attendre l'occasion d'exercer leur ressentiment.

La paix dura jusqu'en 1722, que l'alquier et les baqueris de Macanet , soutenus par Tonca Niamé , recommencèrent leurs outrages , et les poussèrent si loin , qu'ils tuèrent un facteur à son retour du marché. Le gouverneur de Saint-Jôseph , qui se nommait alors Charpentier, ne se trouvant point en état de penser ^ la vengeance , prit le parti d'attendre l'arrivée des barques du fort Saint -Louis. A peine eurent -elles pçtru, qu'il rassembla toutes ses forces; et, tournant

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vers le village de Macanet, il battit en plaine campagne les nègres , qui avaient pris les armes ; il en tua soixante, il en blessa le double, et fît quatre cents esclaves; ensuite il brûla le village, après en avoir enlevé tous les bestiaux.

Un châtiment si juste et si sévère jeta la terreur dans tout le pays, et força Tonca Niamé et ses baqueris d'implorer la clémence des vainqueurs. Ils employèrent pour médiateurs \es marabouts de Dramanet, et les principaux négociants nègres qui s'étaient conservé l'amitié des Français. Charpentier se fit presser long-temps, et ne manqua pas, dans l'intervalle, de faire conduire ses esclaves et son butin au fort Sainte Louis. Ensuite il se rendit aux sollicitations des marabouts. Le roi désavoua la conduite de ses baqueriâ , qui, reconnaissant leur faute, demandèrent pardon aux Français , et se reconnurent sujets de la compagnie de France. Le traité fut confirmé avec les cérémonies ordinaires par le serment des deux parties. Il fot observé fidèlement. La compagnie devint plus puissante dans ces régions, et son commerce ne fit qu'augmenter de jour en jour.

Lorsque Brûe avait été rappelé en France, peu de temps après la perte du fort de Dramanet en 1 702 , plusieurs facteurs s'étaient fait un mérite d'écrire leurs sentiments à la compagnie sur les lieux les plus propres à la construction d'un nouveau fort. Mais la plupart n'avaient pris pour guides que leur passion et leur intérêt. La différence des opinions tint long-temps la compagnie en suspens. Quelques-uns proposaient de

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bâtir à Femboucliure de la rivière de Falemé ; et cet avis n'aarait pas été le moins raisonnable, s'il avait été • possible de l'exécuter. D'antres furent peur Macanet, sans considérer ce qu'il y avait à craind)^ parmi des nègres &ctieux. et turi)ulents; enfin d'autres louèrent nie de Caignou, et prirent parti pour l'opinion de Brûe, qui avait toujours jugé ce lieu fort commode, pourvu qu'il y eût près de la rivière de Falemé un autre fort, tel que celui de Dramanet, pour soutenir le principal établissement, et que le commerce pût suffire aux firais de ces deux comptoirs , ce qu'on ne pouvait connaître que par une expérience de plusieurs années.

Le fi^re Apollinaire, ayant été consulté comme un homme de probité et d'expérience, déclara qu'on ne pouvait choisir de place plus favorable que le canton deDramanet, i* parce que les provisions y sont en abondance, objet d'une importance égale pour la commodité des agents de la compagnie et pour l'entretien des esclaves jusqu'à l'arrivée des barques; 2* parce qu'on y pourrait toujours compter sur un commerce avantageux , et trouver pendant toute l'année l'occasion d'acheter des esclaves , de Fivoire et de l'or, pourvu que les marchandises ne manquassent point au comptoir , et que les facteurs fussent des gens doux et civils ; 3* frère Apollinaire représentait qu'à la vérité lesSaracolez de Caignou désiraient de voir chez eux un établissement français ; mais qu'étant une nation maligne et turbulente , et leurs chefs fort avides , il serait fort difficile , dans le cas ^'une rupture , de retirer les marchandises d'entre

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leurs mains ; que , comme il était vrai xiéamnoins qu'on pouvait tirer de l'avantage du commerce de Caignou, parce que les caravanes de Bambarra Cana s'y arrêtaient, et que les marchands nègres seraient bien aises qu'on leur épargnât la peine de porter leur ivoire et leur or jusqu'à la Gambie , il croyait qu'en attendant que le fort de Dramanet fût en état de souf tenir celui qu'on voulait bâtir à Caignou , il fallait ne pas négliger ce dernier lieu , et prendre soin d'y envoyer des barques pour le passage des caravanes. Il ajoutait qu'il serait plus aisé de soutenir un établissement à Dramanet qu'à Caignou , parce qu'ici la paresse des Saracolez rendait les provisions toujours rares ; de sorte que , dans toutes les suppositions , il était nécessaire d'avoir un fort à Dramanet, ne fût-ce que pour fournir des provisions à l'autre.

D'ailleurs, il faisait observer que, dans les temps même où la rivière est la plus basse, il y a toujours devant Dramanet un canal d'une demi-lieue de largeur, avec six ou sept pieds d'eau, ce qui suffisait pour les barques , au lieu que , la rivière étant trop large à Caignou, il y avait à peine assez d'eau pour les canots; enfin que , si les Français voulaient pousser leur commerce dans le pays de Bambouk, il fallait absolument qu'ils eussent deux ou trois postes fortifiés sur la rivière de Falemé, particulièrement à Caynoura , ce qui établissait encore la nécessité d'un fort à Dramanet pour les provisions. Caynoura est situé dans un lieu fort avantageux , et dépend d'un peuple ami des Français. Il n'est qu'à dix-huit ou vingt lieues de Dramanet par terre , sans être beaucoup plus

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éloigné par eau. C'est ce qui a fait prendre enfin le parti d'y bâtir un fort sous le nom de Saint-Pierre , comme on l'a déjà remarqué.

Il paraît par toutes ces^raisons qu'un établissement à Caignou a toujours été regardé comme un objet fort important pour le commerce des Français sur le Sénégal. Aussi Brùe n avait-il pas cessé de presser la compagnie , depuis son premier voyage au royaume de GalaQi en 1697. L'île de Caignou, ou Cagneux j comme Labat la nomme quelquefois , est située dans la rivière du Sénégal , un peu au-dessous des cataractes de Felou, et vingt lieues au-dessus de Macanet. Sa longueur est d'environ une lieuç', et dans leis plus grandes inondations l'eau ne couvre que sa pointe est. Les pays voisins, habités par les nègres, sont bien cultivés, et fourriissent beaucoup de provisions^ Mais le principal avantage de sa situation est d'avoir à l'opposite une ville du même nom, où les Mandingues et les auti'es marchands de Tombouto, de Bambarra Cana , et de plusieurs autres contrées à l'est et à l'est-sud-est , ne manquent jamais de s'arrêter avec les esclaves qu'ils amènent de l'intérieur des terres , pour les conduire sur la rivière de Gambie , où ils les vendent aux Anglais. On en doit conclure de quel avantage il serait de pouvoir intercepter ces marchands^ et leur faire perdre l'envie d'aller plus loin, en leur fournissant ici des marchandises pour leur or, leurs esclaves et leur ivoire. On composerait avec eux d'autant plus facilement, que ce serait leur épargner près de deux cents lieues qui leur restent à faire jusqu'aux établissements anglais sur la rivière

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de Gambie. Outre une nouvelle ouverture pour le débit de ses marchandises , la compagnie serait assurée de trouver tous les ans une grosse quantité d'or, et depuis quinze cents jusqu'à deux mille esclaves. A la vérité les Anglais ont portée le prix des esclaves trois ou quatre fois plus haut qu'il n'était anciennement, dans la vue de ruiner le commerce de France; mais que deviendrait le leur sur la Gambie, si la source en était coupée à la distance de deux cents lieues? Ils seraient peut-être obligés d'abandonner tous les établissements qu'ils ont sur cette rivière.

On convient que ce commerce avec les'Mandingues ne peut procurer des esclaves que de Bambarra. Mais il est certain que ces nègres sont les meilleurs d'Afrique pour le travail; qu'ils sont robustes, dociles et fidèles ; enfin qu'ils ne sont pas sujets , comme la' plupart •des nègres dfe Guinée, à se désespérer de leui^ condition, Jusqu'à vouloir s'en délivrer par la mort ou par la fuite.

Le ' sieur Courbe , que Brûe eut pour successeur en 1702, suivit le plan qu^il lui avait laissé, et n'épargna rien pour engager la compagnie à bâtir un fort à Caignou. Mais il fut rappelé avant l'exécution ; et le sieur Mustelier, qui prit sa place en 17 10, écrivit si fortement contre ce projet , qu'il parvint à le faire abandonner. Briie ayant repris l'emploi de directeur général en 1714» rentra aussitôt dans toutes ses anciennes vues, et renouvela ses efforts pour les faire goûter , sans y avoiç, pu jamais réussir. Il dressa, en 1720, un mémoire daté du fort Saiijt- Louis le 27 de février, où toutes ses raisons furent

ql']% sixième voyage i>e bhue (1718). réunies avec beaucoup de force , mais avec aussi ^eu de succès.

Brûe, par la hardiesse et la sagesse de ses vues, par son habileté et son courage dans l'exécution , par sa présence d'espril et sa prévoyance dans les dangers y et enfin par cet esprit d'ordre et de méthode qui fait qu'on marche à son but sans précipitation ni lenteur , doit être considéré comme un des plus habiles administrateurs qui aient existé. Il fut le véritable fondateur du commerce français en Afrique. Nous reprendrons l'histoire de ce commerce, quand nous aurons retracé celle des établissements formés par les Anglais , à la même époqtie, dans les mêmes régions , et particulièrement sur la Gambie. .

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