‹ Histoire générale des voyagesChapitre 3 sur 51 · III · texte numérisé non relu

III

quinze ou dix-sept de la compagnie de$*rance et de œlle d'Angleterre à Barraconda ou à Guiachor (i)^ furent attirés à l'embouchure de la rivière par l'espé- Tance d'un profit qui compensait avantageusement leurs |)eities. Ainsi les agents des deux compagnies se virent forcés de demeurer oisifs, et d'attendre patiem* ment la fin de ce ruineux commerce. Depuis le mois ^e jan^er 1699 jusqu'au mois de juin, tous ces négociants particuliers ne transportèrent pas moins de trois mille six cents esclaves, et répandirent dans le pays plus de marchandises qu'il n'en fallait pour plusieurs années.

La compagnie anglaise ouvrit enfin les yeux sur son imprudence. Elle s^itit qu'il aurait mieux valu ne rien recevoir du parlement pour les réparations de Jamesfort, que d'accepter un bienfait pernicieux, dont l'effet manifeste était de ruiner son propre commerce. Elle avait espéré de nuire par cette méthode au commerce des Français, et les plus grandes pertes tombèrent sur elle-même. Cependant M. Corker avait établi des t^onlptoirs dans plusieurs endroits où sa compagnie n'en avait jamais eu. Outre ceux des bords de la rivière et de Gercges ou Jerqa (2), il en avait à Joval (3) et à Portudale. Il avait envoyé au roi de Cayor, qu'on a vu paraître tant de fois sous le titre de damel, quelques-uns de ses facteurs,- avec des mar-

(i) Autrement Joar. On ne doit pas être surpris de voir porter deux, trois noms, c% quelquefois phis, au mèttie Keu; c*e$t-à-dire celui qu'il a dans le pays, et celui qu'il a re^u des Français, des Portugais, des Anglais, etc. Voyez Labat, t. iv, p. a68 et 297.

(a) l^abat écrit toujours Gerèges; mais d'Anville a préféré Jercja.

(3) Joal, Juali ou Joala.

diandises, et l'ordre de les vendre à ce prince avide fort au-(fessous de leur prix, en les accompagnant de présents considérables. Ces libéralités avaient eu si peu de succès, que le damel, après avoir promené les facteurs anglais de ville en ville, comme il avait déjà fait dans une autre occasion , les avait renvoyés sans paiement , et fort heureux d'être ^happés de ses mains. Corker avait fait beaucoup plus : il avait vendu les marchandises de la compagnie au même prix, c'està-dire aussi bas que les vaisseaux d'interlope; il avait employé la force pour fermer l'entrée de la rivière aux bâtiments de la compagnie française; il en avait arrêté quelques-uns, et fait feu sur les autres, sous prétexte qu'ils étaient sans passe-port; en un mot, il avait déclaré dans toutes les occasions une haine ouverte aux Français.

Il reconnut enfin son erreur; et dans le cliagrin de tant d'imprudences , il écrivit à la compagnie royale qu'il valait mieux renoncer au dix pour cent, réparer le fort à ses propres frais, et vivre en bonne intelligence avec la compagnie française , que de s'exposer tôt ou tard à la nécessité d'abandonner le commerce. D'un autre côté, il proposa au directeur français un accommodement, par l^uel le prix*des marchandises devait être réglé de concert entre les deux compagnies, avec des mesures unanimes pour arrêter le commerce d'interlope, aussitôt que l'acte de 1696 aurait été révoqué par le parlement d'Angleterre. Il envoya dans cette vue un officier au fort Saint-Louis, le 10 de novembre ^^99 ? chargé de ses complimente pour Briie , et d'un projet de concordat.

L'inclination que Brûe avait à fixer avec la corikpagnie d'Ajigleterre un tarif ou un prix i ^glé pour les marchandises , sur un pied dont les deux nations pussent tirer autant de satisfaction que d'avantage, lui fit naître la pensée d'entreprendre un voyage à la rivière de Gdnabie, -sur la Princesse, vaisseau de trente-deux pièces de canon. Il entra dans cette riivière le lo de février 1700. Son premier soin fut xl'envoyer faire des compliments au général Corkeh Mais apprenant qu'il était allé à Cachao ou Cacheo , il prit ce temps pour visiter les comptoirs -d'Albreda, de Jereja ou Gerèges , et de Bissao. En chemin il se saisit d'un vaisseau hollandais nommé l'Anne , qui faisait le commerce sur cette cote. Gomme il fallait passer devant Jamesfort pour se rendre avec sa prise au comptoir d'Albreda , il salua les Anglais de neuf tioups de canott, et leur envoya un de ses officiers pour savoir quand leur général pourrait recevoir sa visite. Ils r^ondirent à son artillerie coUp pour coup. Le lendemain un capitaine de vaisseau, nommé Joannes, vint faire les compliments de M. Gorker au général français, et l'assurer qu'aussitôt qu'il serait délivré de sa goutte, il s'empresserait de l'aller voir à Albreda. • »

Gependant on convint que Joannes irait prendre Brûe à Albreda, IcH^que Gorker commencerait à se porter mieux. Il s'y rendit trois jours après, avec deux magnifiques barques , au bruit des trompettes et des hautbois. Sept vaisseaux anglais , qui étaient à l'ancre dans la rivière , déployèrent leu A pavillons au passage du général français, et le saluèrent de leur artil-

l«rie. En descendant, il trouva le lieutenant du fort et tous les capitaines des vaisseaux assemblés pour le recevoir. La garnison ëtait sous les armes. Corker, qui n'était pas encore bien remis de sa goutte, ne laissa pas de venir au-devant de HH jusqu'à la porte. Après le premier complimeat , les deux généraux entrèrent dans une grande salle, où la table du festin était déjà préparée. Ell« était faite en longueur. Corker fit placer Brùe au sommet. Il se mit à sa droite , et le lieutenant du fort à sa gauche. Les officiers français furent placés d'un côté, et les capitaines anglais de l'autre. On servit beaucoup de grosse viande, et des pâtés de différentes sortes. IjC vin, le punch, le san-? gris et l'eau-de-vie brûlée ne furent point épargnés. Les santés des rois de France et d'Angleterre , des compa^gnies anglaise et française , et des deux généraux, furent bues avec autant de décharges de l'artillerie du fort. Enfin , la fête ayant duré jusqt'à deux heures après minuit , Brùe fut reconduit à Albreda , et salué comme en arrivant par tous les vaisseaux anglais.

Deux jours après cette visite, il reçut celle de Corker, qui s'était promis de le surprendre, mais qui se trouva» fort loin de ses espérances. Les Anglais furent surpris de la magnificence avec laquelle ils furent traités; et tout prévenus qu'ils sont en faveur de leurs propres usages , ils convinrent que rien n'approchait de la galanterie des Français. A l'égard du cérémonial, il fut le même qu'à Jamesfort. Le général anglais et. ses officiers se retirèrent fort satisfaits, après être convenus avec Brùe de se revoir sur le vaisseau an?

glais du capitaine Brown, qui était entre Albreda et Jilfrey. Mais la fête et les plaisirs avaient été poussés si loin , qu'on fut obligé de remettre cette assemblée au 19 avril, et de régler qu'elle se ferait sans cérémonie dans le fort.

Brùe s'y rendit, et la conférence s'ouvrit après le dîner. Cîorker parut fort disposé à suivre toutes les vues du général français ; mais ses pouvoirs n'étant pas assez étendus pour rien conclure sans le consentement des capitaines qui étaient à l'ancre dans la rivière , il devint nécessaire de les faire inviter à l'assemblée , quoiqu'il filt aisé de prévoir qu'ils ne goûteraient pas des résolutions qui devaient mettre fin à leur commerce. Cependant ayant été appelés, Brûe leur représenta le préjudice extrême que les marchands particuliers apportaient au commerce des deux nations, en fournissant aux nègres des marchandises au-desséus de l'ancien prix ; ce qui leur avait donné l'occasion d'augmenter à l'excès celui des esclaves et des provisions. Pour remédier à ce désordre et rétablir le commerce sur l'ancien pied, il leur présenta un projet de convention en quatre articles.

Brùe reconnut bientôt que ses propositions ne s'accordaient pas avec les intérêts de la plus nombreuse partie de l'assemblée. Les capitaines étant sortis un moment avec leur général , rentrèrent presque aussitôt; et Corker répondit à Brûe, en leur nom, que sans un ordre exprès de la compagnie d'Angleterre, autorisé par le paiement, ils ne pouvaient consentir au tarif proposé entre les deux nations ; qu'ils ne troubleraient pas les. Français dans la possession de leur

commerce à Albreda et#i Gerèges , mais qu'ils ne leur accorderaient jamais la liberté de remonter plus haut dans la rivière , puisque les Français la leur avaient ôtée dans celle du Sénégal; que la proposition d'interdire aux Anglais le commerce de Joale et de Portudale regardait le parlement d'Angleterre, qui prendrait soin sans doute de régler cet article; et que la restitution du vaisseau de William-Jane contribuerait à terminer là-dessus tous les différends.

Telle fiit la fin de la conférence. On prit de part et d'autre le mémoire de ce qui s'était passé, et les deux généraux se séparèrent avec de grands témoignages d'amitié et de civilité.

Brûe , s'étant aperçu que le général anglais favorisait secrètement son opinion , se flatta qu'il emploierait son crédit auprès de la compagnie anglaise pour avancer le succès de ses intentions. Mais Corker fut rappelé vers la fin d'avril , et le sieur Pinder nommé pour lui succéder. La compagnie d'Angleterre envoya dans le même temps à Jamesfort une compagnie de grenadiers, avec des ouvriers pour la réparation du fort, qui portait encore des marques deJ'expédition de M. de G^nes. Brûe ne manqua point d'écrire au nouveau général pour le complimenter sur son élévation, aussi-«bien qu'au sieur Corker, pour le féliciter du bonheur qu'il avait de quitter un climat si pflljudiciable à sa santé , et d'aller jouir dans sa patrie des richesses qu'il avait acquises en Afi^ique (i). Pinder, en recevant la lettre du général français , lui envoya

(i) Il avait gagné.) en peu de temps, trei^ip mille cinq cents livras sterling.

4o SECOND VOYAGE

son lieutenant avec son cha|plain et le capkaioe du vaisseau qui l'avait amené pour lui rendre ses politesses. Ils s'assemblèrent plusieurs fois ; et, cherchant tous, deux les véritables intérêts de leur compagnie, ils formèrent enfin un plan de paix et de commerce, rr^'ils entreprirent de faire approuver à Paris et à Londres. En même ten^s Pinder communiqua au général français un mémoire présenté au parlement d'Angleterre par la compagnie royale d'Afrique, eu lui apprenant qu'il y avait lieu d'espérer que les soins des ambassadeurs des deux couronnes dans les cours respectives produiraiei;it bientôt une parfaite intelligencew

Après beaucoup d'efforts, Brûe perdit l'espérance de réussir dans ses vues. Quoiquç le gouverneur anglais les approuvât, les marchands, particuliers, dont les intérêts étaient fprt différents de ceux de la compagnie, ne cessèrent pas de s'y opposer; et, par leur crédit ou leurs libéralités, ils obtinrent du gouvernement d'Angleterre un vaisseau de guerre de cinquante pièces de canon pour assurer leur commerce.

Aussitôt que ce vaisseau, nommé le Rochester, fut arrivé, le 12 mars 1701, dan& la rivière de Gambie, le capitaine Mayn, qui le commanaait, écrivit à Brùe que, sur diverses plaintes des sujets de l'Angleteri( qui accusaient la compagnie française de les troubler dans leur commerce, et d'avoir fait saisir plusieurs bâtiments anglais contre les articles formels du traité de Riswick , le roi son maître l'avait envoyé pour protéger le commerce anglais sur cette cote , et pour demander la restitution dcsvaisscaux saisis, par-

Gqogle.

jm BRUE (1700). 4'

liculièrement celle du brigantin le Saint-Georges. La réponse du général français n'étant pas venue aussitôt que Mayn l'attendait, il sortit de la rivière pour aller mouiller devant Goréè , hors de la portée du canon; et, dépêchant un de ses officiers à Brûe avec le pavillon blanc, il lui fit demander si sa nation était en paix ou en guerre avec les Anglais. Le député déclara aux Françafô que le vaisseau qui avait mouillé dans leur rade était un vaisseau de guerre anglais de cinquante pièces de canon; que si le fort lui faisait l'honneur de le saluer, les Anglais rendraient coup pour coup; mais qu'ils demandaient du moins que le fort fît feu de deux pièces, pour leur faire connaître qu'on n'était pas en guerre avec eux. Brûe repondit que ce n'était pas l'usage des forts royaux de saluer les premiers; mais <pie, si les Anglais voulaient cohimencer, on leur rendrait coup pour coup. L'officier anglais, n'espérant plus de faire tomber Brûe dans le piège, lui demanda. une réponse à la lettre du capitaine. Elle lui fut accordée sur-le-champ. Brûe lui marquait qu'il lui avait envoyé la copie d'un arrêt du conseil d'état, daté le 24 d'avril 1700, dans lequel il trouverait les explications qu'il demandait, surtout par rapport au vaisseau le William-Jane qui , malgré les représentations de lord Manchester, envoyé d'Angleterre à Paris , et quoiqu'il eût pajré dix pour cent à la compagnie anglaise , avait été déclaré de bonne prise; que le brigantin le Saint-Georges, que Mayn réclamait, ayant été pris sans permission et sans passeport, était encore plus sujet à confiscation^ Il ajoutait que toute sa passion était de vivre en bonne intelli-

4a SECOND VOYAGE

gence avec les Anglais, suivant les ordres du roi soir maître , et ceux de sa compagnie , pourvu que les Anglais ne fissent rien de propre à la troubler. Après avoir reçu cette lettre , Mayn leva l'ancre et s'éloigna de Gorée.

Les officiers de la compagnie anglaise furent bientôt forcés de reconnaître que les propositions de Brue étaient ce qu'ils pouvaient accepter de plus utile. La guerre ayant éclaté dans l'Europe , toute la diligence qu'ils apportèrent à mettre Jamesfort en état de se défendre ne l'empêcha point d'être pris, au commen* cément de lyoS, par le sieur de la Roque, avec un seul vaisseau; et l'année suivante il fut pillé par Henri Bâton , armateur de la Martinique , qui montait un brigantin nommé le Fanfaron, avec cent vingt hotnmes. Ainsi le commerce de la compagnie anglaise fîit réduit si bas sur cette cote, qu'elle se vit obligée de proposer à la compagnie française un traité de neutralité , dont les articles furent signés à Londres le 8 juin 1705 par les agents des deux partis. On nous en a conservé la substance.

I. Que les deux compagnies ordonneront à leurs gouverneurs et à leurs officiers dans tous leurs établissements sur la côte d'Afrique, depuis le cap Blanc jusqu'à la rivière de Sierra-Leone , de vivre en bonne intelligence et de s'aider réciproquement contre les nègres, ou quiconque entreprendrait de troubler leur commerce. II. Que la compagnie anglaise s'engage à ne pas permettre qu'aucun de ses officiers, de ses agents et de ses commandants de vaisseaux attaque ou chagrine, par mer ou par terre, aucun fort, aucun

DE BRDE (1700). 43

comptoir, ni aucun autre établissement de la compagnie française, depuis le cap Blanc jusqu'à la rivière de Sierra-Leone, ni aucune barque , vaisseau ou bâtiment de la même compagnie exerçant le commerce dans les rivières ou sur la côte. III. Que la compagnie française du Sénégal promet les mêmes égards pour la compagnie anglaise entre le cap Blanc et les rivières de Sierra -Leone et de Scherboro inclusivement. IV. Que si quelque vaisseau de l'une ou l'autre compagnie était pris par les armateurs , les pirates ou les vaisseaux de guerre de la nation opposée , cette violence, qu'aucune des deux compagnies ne peut prévenir, ne sera pas regardée comme une infraction du traité. V. Que les deux compagnies s'emploieront auprès de leurs cours respectives pour obtenir que les vaisseaux de guerre de l'une et l'autre nation ne commettent pas d'hostilités dans les bornes qu'on a nommées. VI. Que, pour l'exécution de ces articles, le traité sera déposé entre les mains du sieur André de la Porte à Leyden, et qu'on s'engage de part et d'autre à le signer et le ratifier aussitôt que la défense du commerce sera levée par les deux cours. VII. Qu'on promet aussi de ne rien négliger des deux côtés auprès du ministre de chaque nation. VIII. Que les deux compagnies donneront ordre à leurs gouverneurs, leurs facteurs et leurs agents, de se rendre fidèlement les déserteurs.

Pendant que Brùe était au comptoir d'Albreda , if eut deux aventures remarquables. La première fait honneur à sa continence, dans l'attaque qu'elle reçut d'une fameuse courtisane du pays. C'était une négresse^

de distinction , fille d'un roi , et veuve d'un Portugais^ Elle n'avait pas ëtë moins galante pendant son mariage que depuis qu'elle était veuve; et ses charmes ayant fait impression sur le roi de Barra , elle avait fait avec lui quelques marchés fort avantageux. L'auteur loue la beauté de sa taille et celle de son visage. Elle était adroite et rusée. Elle parlait en perfection les langues française, anglaise, et portugaise. Elle savait même écrire dans ces trois langues. Ses richesses , la beauté de sa maison et la multitude de ses domestiques, relevaient encore l'éclat de ses qualités personnelles. Elle se nommait la signora Bélinguere^ Jamais femme ne fut plus exercée dans l'art de plaire, et ne connut mieux celui de ruiner ses amants. Plusieurs Européens en ont fait une expérience qui leur a coûté bien cher. Cependant l'intérêt de la compagnie obligeait les facteurs d'entretenir son amitié par des présents.

Brûe n'ayant pu se dispenser de lui rendre une vi^ site, elle le reçut dans une grande salle ouverte de trois cotés, à la manière des Portugais,. et fort bien ornée de fauteuils et de tapisseries. Il ne paraît pas qu'il eût dessein de rendre sa visite fort longue. Mais la signora, qui pensait à le mettre au nombre de ses conquêtes , le retint à dîner avec les caresses les plus flatteuses. Le repas fut servi fort proprement. D'abord il ne manquait i*ien' à la beauté du linge. Le premier service consistait en fruits du pays, tels que des citrons, des oranges, des melons, et deux ou trois sortes de bananes et de courbaris (i). Il fut relevé

(i) Labat a décrit cet arbre et son fruit, t. iv, p. 363. fl est de la

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par trois poulets au riz où le poivre dominait beaucoup, et par deux pintades désossées et farcies. Pour rôti , c'étaient des poulets gras , du mouton , et d'autres viandes , accompagnées de jambons et de langues à l'européenne. I^es boissons furent d'excellent vin de palmier et du punch. La signora ne but que de l'eau pendant le dîner, mais elle prit un peu de punch au dessert. Elfe -entretint la compagnie avec tout l'agrément possible. Brùe, ou son éditeur, passe modestement sur les efforts qu'elle fit pour plaire, et se contente de remarquer que si elle perdit ses ^peines, ce ne fut pas pour les avoir épargnées.

Elle était vêtue d'une chemise d'homme très-fine, avec des boutons d'or au col et aux poignets. Par-dessus elle portait tm corset de satin à la portugaise , et pour jupe, une de ces belles étoffes qui se nomment pagne alte, et qui viennent de San-Yago, une des îles du cap Vert. Sa coiffure était une sorte de turban de mousseline blanche brochée d'or, qui s'élevait un peu sur le front. Elle avait un collier de grains d'or entremêlés d'ambre et de corail, et de très-belles bagues presque à tous les doigts. Cette parure ne contribuait pas peu à relever ses charmes naturels. Brùe lui fit un fort beau présent, et se crut fort heureux d'être échappé aux pièges d'une femme si dangereuse (i).

famille des légumineuses ; c'est Vhymenea courbaril des botanistes. Voyez Decandolle, Prodromus sjrstematis naturaUs regm vegetabiUs, 1. 11, p. 5i i ; mais cette espèce , qui est d'Amérique, est -elle la même que celle qui croit 5ur les bords de la Gambie ?

(i) Labat, t. iv, p. 377*

Sa seconde aventure fut avec un imposteur nègre, qui se donnait pour prophète , et qui se prétendait inspiré du ciel pour découvrir les secrets les plus cacliés. Il se vantait de pouvoir- se rendre invisible, et faire entendre sa voix à toutes sortes de distances. Ses disciples et ses partisans attestaient la vérité de ses miracles , et la confirmaient par cent relations fabuleuses; de sorte que le peuple, toujours crédule et passionné pour les nouveautés, donnait avidement dans le prestige. Ce charlatan se disait envoyé du ciel pour rétablir l'ordre et la justice, et prenait le titre de mamayembouk , c'est-à-dire de grand justicier. Il était sans cesse accompagné d'une nniltitude armée de ses disciples. On n'approchait de lui qu'avec des marques extraordinaires de soumission. S'il parlait, tous les assistants demeuraient dans un profond silence. Il aurait été dangereux de le contredire , ovtàe révoquer en doute la vérité de sa mission. Enfin la faveur du peuple l'avait rendu si redoutable, que si sa prudence «t sa conduite avaient répondu à son impudence, il n'aurait pas eu de peine à s'élever sur le trône. On voyait courir de toutes :parts des troupes de nègres, pour se mettre sous sa protection; car ceux à qui il donnait une fois le titre de ses enfants, ne se croyaient plus soumis à l'oppression du roi et des grands. Dans sa marche il se faisait précéder d'un petit tambour. S'il ouvrait la bouche pour prêcher ou pour parler, c'était avec un ton d'autorit^ qui faisait trembler le peuple, et qui disposait tous ses partisans à lui rendre une obéissance aveugle.

Brùe passant un jour près d'un bois, fut surpris

â'y voir une nombreuse assemblée. S'ëtant avancé vers un grand arbre qui semblait attirer les regards de cette populace, il aperçut des habits suspendus. C'étaient ceux de l'imposteur ; et les nègres paraissaient persuadés qu'il y était lui-même , quoique par la vertu de ses secrets il se rendît invisible. Brùe, qui était à cheval, voulut s'approcher davantage pour examiner mieux en quoi consistait l'artifice; mais tout le peuple s'efforça de l'arrêter par de grands cris, en le menaçant d'une mort certaine, s'il avait la hardiesse de toucher aux habits. Ses laptbts mêmes le voyant sourd aux prières et aux menaces, se mirent à pleurer, comme s'ils eussent déjà periiu leur maître. Cependant il arriva au pied de l'arbre , et frappant les habits d'une canne qu'il avait à la main, il fit voir à l'assemblée qu'il n^y avait rien d'extraordinaire. Le prophète apprenant cette insulte, déclara qu'il avait pardonné au général français, parce qu'il se sentait de l'affection pour lui, et qu'il savait qu'un jour il devait se convertir. Après cet incident, Brûe eut la curiosité de le voir. Quelques présents qu'il lui envoya le déterminèrent à se rendre au comptoir , mais suivi d'un grand cortège. Sa robe d'écorce d'arbre était si longue, qu'elle' traînait à terre, quoiqu'il s'en enveloppât la tête pour se cacher la moitié du visage, et qu'il eût aussi les mains couvertes de ses grandes manches. Brùe lui fit faire diverses questions par ses interprètes; mais il ne fit aucune réponse. De temps en temps il se mettait à danser au son de son tambour. La couleur de sa peau était fort noire, et son âge paraissait d'environ trente ans.

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