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VOYAGE DE JOBSON

Jobson, en arrivant dans le pays, résolut d'emyer le même zèle , avec jdus de prudence , pour répondre aux vues de la compagnie. Il remonta la rivière jusqu'à Tenda, en prenant à chaque village des informations sur le commerce de l'or. Il fit aussi quelque trafic dans les mêmes lieux ; mais la mauvaise conduite de plusieurs de ses compagnons, et la nature même de ses marchandises, qui n'étaient pas propres au pays, ruinèrent une partie de ses .espérances.

A son retour en Angleterre , il publia la relation de son voyage dans une double vue ; Tune , de faire ocmnaître la maligmté des marchands qui avaient traversé son entreprise ; l'autre , d'encourager la nation à profiter de ses découvertes. Son ouvrage est divisé en neuf parties. Il nous apprend dans l'introduction les causes de son entreprise. Ensuite il passe à 4a description de la rivière de Gambie, et des secours qu'on en peut espérer pour un établissement. Il tombe de là sur les hsd)itants , qu'il distingue en trois sortes; les Mandingues ou les nègres; les Foulbiés (i)^ qui sont d'un brun foncé; et les Portugais répandus dans divers cantons. Il s'étend sur leurs usages, leurs bâtiments, leurs forts, et leur gouvernement civil; après quoi il parle des marabouts , qui sont tout à la fois prêtres et marchands. Il traite de leur religion , de leur commerce, de leurs amusements, de leur

La résidence de ce prince était à Irois milles dcTobabo Conda, port de Seriko.

• (i) Ce sont les Foulis, ou Foulahs.

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agriculture, des grains et des plantes dont ils ont Tusage, de la variété des saisoiis et des qualités dn climat. Dans les dernières parties, il rend compte des animaux du pays, et surtout des oiseaux.

Ses remarques sur quantité d'articles sont les plus exactes et les plus complètes qu'on ait sur cette partie de l'Afrique. Jobson pénétra plus loin,sur la Gambie, qu'aucun Anglais antérieurement à son voyage. Sa narration paraît fidèle. S'il rapporte qudque chose sur le témoignage d'autrui, il cite ses autorités. Mais son style est obscur, ennuyeux, affecté ; et quoiqu'il ait divisé son ouvrage en plusieurs parties, il est sujet à tomber souvent dans la confusion, par le mélange de ses matières.

En donnant ici la substance de ces deux pièces, on a pris soin, suivant la méthode qu'on s'est imposée dans ce recueil, de joindre ensemble tout ce qui regarde le voyage et les entreprises de l'auteur; et l'on 9 réservé ses observations sur les habitants et sur les productions naturelles du pays pour les incorporer avec celles des autres voyageurs de la même époque.

Navigation de Jobson , et ses entreprises sur la Gambie.

Jobson partit de Gravesend le samedi 5 octobre 1620. Il se rendit à Darmouth, d'où il mit à la voile pour les Canaries le 2 5 du même mois; et dès le' 4 de novembre il arriva le matin à la vue de Lancerota.

Le 5 après midi, il passa la grande Canarie, sans trouver rien de remarquable jusqu'à Travisio (i), ' où il arriva le 1 4 de novembre.

En entrant dans cette rade, il découvrit à l'ancre trois vaisseaux français et un hollandais. Mais, n'ayant rien à démêler avec ces deux nations, il fur plus attentif à l'arrivée d'un habitant portugais du pays, nommé Francisco, qui, après s'être informé fort curieusement si les deux bâtiments anglais faisaient voile à 1^ rivière de Gambie, lui donna une lettre d'un Anglais nommé Gràmp, envoyé par la compagnie de Londres à Sierra-Ijçone pour approfondir l'affaire de la Catherine, vaisseau du capitaine Thompson, et le meurtre de ses gens. Jobson, excité par cette lettre, entra dans la rivière de Bursal ou Bur-Salum , et fit quelque recherche des meurtriers ; mais elle n'aboutit qu'à saisir les effets d'Hector Nunez, qui passait pour le principal auteur du massacre. Tous les Portugais que Jobson rencontra lui parlèrent de cette aventure avec horreur; c'est-à-dire qu'ils se mirent à couvert sous de fausses apparences , car ils n'étaient tous qu'un tas de fripons et dç renégats, capables des derniers crimes. Les Ai^glais construisirent dans le même lieu une grande chaloupe, qui fut lancée lé 22; et le jour suivant ils firent voile vers la Gambie; mais, y trouvant la marée vers la fin , ils furent obligés de jeter

(i) C'est Rufisque, autrement RioFresco, suivant les auteurs anglais, premiers rédacteurs de cette histoire. Mais où est la preuve de cette assertion ? Nous ne retrouvons pas ce nom de Travisio dans aucun autre auteur , et la suite du récit de Jobson montre que ce nom peut s*appliquer aussi bien à la rade de Portudale qu'à celle de Rufisque.

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Tancre contre une petite tle, à quatre lieues au sud (i).

Depuis le mois d'octobre jusqu'au mois de mai, les vents sont toujours d'est sur la Gambie; ce qui était si contraire à leur course, qu'ils ne purent avancer qu'à la faveur des marées. L'obscurité de la nuit lair ayant (ait manquer une ville nommée Tankrowal, où ils s'étaient proposé de mouiller, ils se trouvèrent le matin vis-à-vis de Tendobaougo (a), autre ville qui est plus haut de quatre lieues. Ils y trouvèrent un Portugais nommé Emmanud Ccnrfica , qui les informa de la mort du capitaine Thompson et de la situation de ses gens. La rivière est si étroite en cet endroit, que le bord, des deux cotés, ^t à la portée du canon.

Après avoir payé les droits du roi dans cette ville, Jobson prit le parti d'y laisser son vaisseau avec vingtcinq hommes, et de remonter la rivière dans la pinasse, avec deux chaloupes pour la tirer dans le calme. Le i®^ décembre, il arriva dans l'île Pudding, à seize lieues du port où était demeuré le vaisseau. Le lendemain, il mouilla vis-à-vis d'une petite crique, qui conduit à la ville de Mansegar (3). Le roi du pays lui fit l'honneur de venir à bord avec son alkade, et de s'y enivrer. Jobson, après lui avoir payé les droits, tira parti de cet incident pour obtenir une maison dans la ville, où il laissa trois facteurs, Henri Lowe, Humphrey Davis , et Jean Blythe , avec un domestique •

(i) On ne trouve point cette ile sur les cartes, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe pas.

(a) C*«st le Tendebar de la carte xle d'AuviUe.

(3) On ne trouve, sur les cartes, ni le nom d'ile Pudding, ni celui de la ville de Mansegar.

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nommé Nicolas. Mais la mort y enleva bientôt les deux derniers.

Le 7 de décembre, il passa par une ville nommée Woolley-Woolley (i), la plus grande qu'il eût vue dans le pays; et le même jour il jeta l'ancre à Cassan, lieu funeste, où le vaisseau de Thompson avait été trahi. Tous les Portugais avaient pris la fuite , par la crainte apparemment de la vengeance qui les menaçait. IjC roi de cette ville est tributaire de celui.de Bur-Salum. Les Anglais y furent reçus fort civilement par l'alkade ou le gouveruieur. Il leur apprit qu'à leur arrivée dans la rivière les Portugais avaient loué des nègres pour les surprendre dans quelque embuscade, mais qu'ils n'avaient pu trouver personne qui leur eût voulu servir de pilote, hà ville de Cassan est fort peuplée, et le sel est une marchandise avantageuse dans ce canton. Le poisson y est en abondance. C'est le dernier lieu de la rivière où les grands vaisseaux puissent remonter. .Le roi du pays y fait sa résidence. La ville est située sur le bord de la rivière, et renfermée d'une palissade fort proche des maisons. Les édifices y sont mêlés de petites tours, d'où les habitants peuvent tirer leurs flèches, et défendre l'approche de leur enclos. 11 est environné au dehors d'un large fossé, qui a de l'autre coté une seconde palissade haute de cinq pieds, et si serrée, qu'il n'y a d'ouverture que dans les lieux destinés à servir de passage. A quelque distance, il y en a une troisième;

(i) Cette ville ne 5e trouve pas sur les caries, et son nom ne doit pas se confondre avec Woolli, royaume qui est plus à l'est. La distance indiquée prouve que WooIley-WoolIey devait être placé où est le port de Yaniroareu sur la carte de d'Anville.

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et cet espace sert à loger la cavalerie. Le palais du roi est au centre de la ville, entouré des logements de ses femmes, avec un autre endos qui est commun à tous ces édifices. On n'y peut entrer que par une cour des gardes, après laquelle on passe au travers d'une salle ouverte, où Ton voit sans cesse un Êiuteuil vide, sur lequel il n'y a que lui qui puisse s'asseoir. Ses tambours sont suspendus dans le même lieu.

Jobson arriva le i4 de décembre dans un port nommé Pompetane, au sud de la Gambie. Il n'y trouva point de Portugais. Le lendemain il mouilla au port de JerarConda(i), près duquel habitait le roi Farran (a), prince livré à l'ivrognerie, qui avait répandu la terreur dans tout le pays. Deux Anglais du comptoir d'Oranto (3), qui est à seize milles de Pompetane, vinrent au-devant de la pinasse. Ils se nommaient Mathieu Broad, et Henri Bridge. Leur joie fut extrême de revoir des compatriotes qui venaient partager leurs fatigues. Us- donnèrent à Jobson de grandes espérances de commerce; mais la rivière étant prête à baisser, ils lui conseillèrent de ne pas perdre un moment.

Lorsqu'il fut à six milles d'Oranto, il fit le reste du chemin par terre. Outre Broad et Bridge qui étaient venus au-devant de lui , il trouva au comptoir Brewer, qui avait fait le voyage de Tenda avec Thompson , et

(i) Il est probable que Potnpetane est le port de Sappo des cartes de d'An ville et de Leach, et que Jera-Conda est Junko-Gonda.

(2) Ce ii*est point an nom propre, mais un titre d'honneur. Les Anglab entretinrent, dans la suite , beaucoup de commerce avec ce prince.

(3) On ne saurait douter que ce ne fût le lien où Thompson s'était établi. Il n'est sur aucune carte.

qui ne cessait pas de vanter For dont il s'était rempli l'imagination dans ce lieu. Plus les Anglais s'étaient avancés sur la rivière, plus ils avaient senti quel tort ils s'étaient fait de n'avoir point apporté de sel. Ils passèrent ici la Gambie pour aller rendre leurs devoirs à Summa Tomba, roi d'Oranto, prince qui avait perdu l'usage des yeux, et qui était tributaire du roi de Cantor. Un baril d'eau-de-vie les acquitta de la reconnaissance que le comptoir devait à ses bienfaits.

Les jours suivants furent employés au commerce avec une foule de nègres qui venaient vendre ou acheter. Le roi même, ses femmes, ses fils et ses filles, étaient sans cesse au marché des Anglais. Le jour de Noël, un prince nègre nommé Ferambra, qui faisait . profession d'aimer la nation anglaise , envoya au capitaine une charge de chair d'éléphant. Il faisait sa résidence à quatre milles d'Oranto. C'était lui qui avait armé ses sujets pour la défense de Thompson , lorsque^le roi de Nani (i), excité par les Portugais, avait fait marcher ses forces pour le perdre. Il l'avait conduit chez le prince Bo-John (2) son frère, et les Anglais lui avaient été redevables de la conservation de leurs biens.

Le 2 de janvier, Jobson, accompagné de neuf Anglais, partit d'Oranto pour se rendre àTenda. La première marée les fit arriver à Batto (3) , ville du prince Bo-John. Us y firent marché avec un jeune

(i) C'est Yani.

(2) Bojohn est ua titre que tout autre qu'un Anglais aurait sans doute écrit Bojau. Il ne se trouve dans aucun autre voyageur.

(3) Cette ville fi'est sur aucune carte.

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marabout pour leur servir de guide ; mais l'émulation de Lowe les retarda beaucoup. Le 6, Summawaj, roi de Barek, et tributaire de celui de Cantor, vint à bord avec la reine son époiise. Ils prirent à leur service un jeune nègre nommé Samgoulley , qui avait demeuré avec le capitaine Thompson , et qui savait assez la langue anglaise pour leur tenir lieu d'interprète. Le 9, en jetant l'ancre à midi et le soir, ils furent effrayés par la multitude de chevaux marins dont ils aperçurent les traces sur les deux bords de la rivière. Le lo, ils mouillèrent à Mossomakoadaun , quinze lieues au-delà de Barek. Le 1 1 , ik arrivèrent à Benanko, et le 12 ils pénétrèrent par des passages semés de rocs jusqu'au port de Barraconda. Au-delà de ce lieu, où la marée trouve des rochers pour bornes^ tout le pays n'est plus qu'un désert inhabité.

Le 14^ Bakay Tombo, chef de Barraconda, vint à bord, et fit présent d'un bœuf aux Anglais. Jobson loua ici deux nègres de plus , et un marabout nommé Soleyman , pour lui servir de guides en continuant de remonter la rivière. L'un des deux nègres , qui se nommait Tombo, était parent de Bakay Tombo, et se vantait d'avoir déjà fait le voyage de Tenda. La troupe se troiivait composée de dix blancs et de quatre nègres. Ils avaient dans leur barque un petit canot pour gagner la rive dans le besoin. La crainte des rocs, dans une navTgatibn où ils avaient sans cesse le courant contre eux, ne leur permettait pas d'avancer pendant la nuit; et l'ardeur excessive du soleil ne les empêchait pas mqins de pousser leur course depuis

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neuf heures du matin jusqu'à trois heures après midi. Ils partirent de Barraoonda le 1 5.

Le 16, ils passèrent une petite rivière nommée Wodley (i), qui vient se décharger dans laGamBie. L'eau, quoique fort basse au-dessus , était remplie de chevaux marins. l\ s'en trouva un mort et déjà puant. Les nègres s'affligèrent beaucoup qu'on leur refusât la permission de le manger. Le 17, il se présenta, des deux côtés de la rivière, de grandes troupes de singes. La barque heurta fort rudement le même jour contre un cheval marin. On mit le canot à l'eau, sous la conduite des quatre nègres, qui reçurent ordre de précéder sans cesse la barque pour sonder les profondeurs. Le 18, les basses devinrent si fréquentes, que, malgré la crainte des crocodiles, les nègres furent forcés de descendre dans l'eau pour diriger la barque au travers de tant d'écueils. Le 19, le courant se trouva si rapide, qu'avec six rames on ne pouvait faire plus d'un mille par heure.

Le ao , ils découvrirent l'embouchure de la rivière de Cantor,oii régnait alors un prince puissant , nommé Ferran Kabo. Le a i , ils descendirent à terre pour observer le pays, du sommet des montagnes voisines; mais ils n'aperçurent que des déserts, remplis de bêtes féroces, dont les cris se faisaient entendre pendant la nuit. Les nègres n'osèrent s'écarter un moment, dans la crainte des crocodiles, dont plusieurs avaient trente pieds de long. Le 22, Jobson, se promenant sur la rive, aperçut seize éléphants, grands

(x) Probablement celle qui est marquée sur les cartes à la crique de ' Prey , à l'entrée du royaume de Woolli.

et petits, dans quelques bruyères voisines. Il fit tirer dessus ; et quoique Tanne eût Êiit long feu , ils prirent là fuite vers les montagnes. Le !23, on fut obligé de traîner la barque l'espace d'un mille et demi, pour trouver autant d'eau qu'elle en avait besoin. Le 2^4 ? on n'eut pas moins de peine à la tirer au long de la rive, contre le courant qui était fort rapide, et parmi des rocs brisés. Le iiS, on entendit entre les basses une petite chute d'eau dont on s'approcha; ^, dans le b^oin qu'on avait d'eau fraîche , parce que celle de la rivière avait une forte odeur de musc (i), on en prit une provision qui parut fort bonne; mais un des nègres faillit de se noyer dans un tournant.

Le 26, on découvrit la montagne de Tenda (2), et tout le pays parut rempli de rocs. A la Vue du terme, Jobson dépêcha trois Maures au roi et à Boud^or Sano, riche négociant, dont on a déjà vu le nom, pour leur faire demander des provisions. Les bêtes fauves et les oiseaux de rivière se présentaient en abondance sur les deux rives, mais on n'avait pas d'armes qui pussent servir à les tirer; et les bords d'ailleurs étaient infestés de crocodiles, qui se faisaient voir quelquefois en troupe jusqu'au nombre de vingt. Pendant la nuit on les entendait d'une Ueue. On fut incommodé tout le jour par la quantité de

(i) L'auteur ajoute qu'eUe en avait aussi le goût, sans expliquer ici la cause de ce phénomène. H dit que, par la même raison, on ne pouvait manger le poisson de la rivière. On en verra d-après Texplication.

(2) Le Tenda de Jobson est le Koba-Tenda de Mungo-Park. D'Anville n'a point inscrit ce nom sur sa carte d'Afrique, quoique Jobson en eût -indiqué la position. Voyez d-après.

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basses, et l'on ne retrouva de l'eau qu'à l'embouchure de la rivière de Tenda.

Cette circonstance est rapportée un peu différemment dans un autre endroit de la relation. On y lit qu'à une demi-lieue de la rivière de Tenda , Jobson rencontra une basse qui lui ferma le passage; qu'il y avait cependant neuf pouces d'eau, dans la saison où la rivière en a le moins; que cette basse n'avait pas plus de vingt toises de longueur, et que le canal audessus paraissait aussi profond qu'on peut le souhaiter; que si la troupe avait été assez nombreuse, et qu'elle eût été pourvue d'instruments propres au travail , on aurait pu percer cet obstacle, et continuer le voyage.

Dans l'espace de douze jours qu'on avait mis à remonter depuis le lieu où la marée cesse, on avait fait cent vingt lieues ou trois cent soixante milles. Il faut pbserver que la navigation n'avait pas été poussée pendant le jour entier. On partait à la pointe du jour, et l'on avançait jusqu'à dix heures. Ensuite on était forcé par la chaleur de se reposer jusqu'à trois heures après midi , qu'on se remettait en mouvement jusqu'à la nuit. Au retour, on n'eut besoin que de cinq jours pour regagner Barraconda.

Le 3o, on tua une gazelle, et un oiseau de la grosseur d'un homme; l'auteur le nomme stalker. Il s'était passé quatre jours depuis le départ des trois nègres, sans qu'on les eût vus reparaître, quoiqu'ils n'en eussent demandé que deux pour leur commission. Les Anglais commençaient à murmurer , en se voyant presque à la fin de leurs provisions. Jobson III* 22

tua, le 3i , une gazelle qui Ait regardée comme un secours du ciel , lorsqu'on vit arriver un des messagers nègres, avec le frère de Bouckar-Sano , et un domestique du roi , qui venaient s'informer quelles marchandises la barque avait à bord. Us apportaient quelques poules, avec promesse que Bouckar-Sano arriverait le jour suivant. Jobson, pour les traiter, fit préparer la chair de la gazelle. Le bruit s'était déjà répandu dans le pays, qu'il avait tué cet animal avec le tonnerre , parce qu'on n'y avait jamais vu d'arn^es à feu.

Bbuckar-Sano arriva le mercredi, premier jour de février , avec sa femme et sa fille , sous une escorte d'environ quarante nègres. Il se livra si avidement au plaisir de boire des liqueurs fortes , que , s'étant parfaitement enivré dans le cours de la nuit, il se trouva fort incommodé le lendemain. Il avait fait présent d'un bœuf au capitaine; et ses gens avaient apporté des chèvres et des poules, que les Anglais achetèrent à fort bon marché.

Le 3 , on commença le commerce, qui ne consista , de la part des Anglais , que dans une petite quantité de sel. En échange ils trouvèrent des dents d'éléphants, des étoffes de coton , et quelques onces d'or. On leur demanda d'autres marchandises, dont ils n'avaient pas fait provision. Bouckar-Sano leur déclara que les esclaves étaient chers dans le pays , mais qu'il pour* rait leur procurer beaucoup d'autres commodités. Jobson refusa de prendre des cuirs, parce que la rivière étant si basse, il craignait que sa barque ne fût surchargée. Les nègres du canton s'assemblèrent

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en si grand nombre pour le commerce , que la rive avait l'apparence d'une petite ville. Il se trouvait parmi eux cinq cents sauvages, sous le commandement de Bajay-dinko, tributaire du roi de Cantor. Ces barbares voyaient des blancs pour la première fois. Leurs femmes se cachèrent d'abord, comme si ce spectacle les eût effrayées; mais elles eurent bientôt le courage de se familiariser avec les. Anglais. Tous ces peuples demandaient particulièrement du sel , et présentaient de l'ivoire et des cuirs. Mais le fonds des Anglais , qui n'avait été que de quarante boisseaux , était déjà tout-à-fait épuisé.

Le 7 de février, on vit arriver, sur le bord de la rivière, le roi de Jelikot (i), tributaire du grand roi de WooUi, avec ses instruments et ses chanteurs. C'est une sorte de poètes qui chantent , pendant le dîner des rois nègres, leurs louanges et celles de leurs ancêtres.

Le 8 , Bouckar-Sano reçut , avec beaucoup de cérémonies, la qualité d'alkade du capitaine blanc. Cette fête ne consista qu'en gesticulations et en grimaces. Jobson lui passa autour du cou un collier de cristal. Broade lui donna une chaîne d'argent. On but ensuite quelques verres d'eau-de-vie au bruit d'une décharge de cinq mousquets. Le nouvel alkade informa Jobson qu'il avait fait trois ou quatre voyages dans une région au sud , où les maisons étaient cou-

(i) Le nom et la position de cet état ne se trouvent sur aucune de nos cartes. La ville de Jelico , placée par d'Anville sur la carte d'Afrique, est beaucoup trop loin à l'est pour pouvoir se rapporter à un tributaire du roi de Woolli.

> ■ ayinj.

vertes d'or (i), et qu'il avait mis quatre mois en chemin. Il lui parla d'un peuple nommé les Arabecks, qui venaient assez près de Tenda en grosses caravanes^ montes sur des chameaux^ et qui devaient être, dans l'espace de deux lunes, à Mombar (2), ville à six journées de Tenda, où ils faisaient un grand commerce d'or. Il ajouta qu'il venait beaucoup d'or d'une ville à trois journées de Mombar, mais qu'on n'y voyait jamais d'Arabecks. Jobson en aurait appris davantage, si la jalousie de quelques-uns de ses compagnons ne les eût portés à faire taire Sam- Gulley par leurs menaces. Il arriva dans le même temps quelques nègres étrangers, d'une ville nommée Tombokonda (3) , à quatre journées de distance ; et Jobson ne douta point que cette ville ne fut Tombouctou. Bouckar-Sano lui fit voir une lame d'épée , et les bracelets d'une de ses fenunes, qu'il avait achetés des Arabecks. Il paraissait, à diverses marques, que ces marchandises venaient des Maures d'Arabie. Les Anglais virent arriver aussi un vieux marabout ,qui se glorifiait d'avoir été l'ami de Thompson, et qui, s'arrêtant peu avec les habitants de Tenda, vécut fort familièrement avec les Anglais. Il était natif de Jaye (4), où il leur promit de les conduire, et de

(i) Jobson ne prit sans doute ce récit que pour une fiction des Maures. Tous les Européens ont reconnu ces peuples pour menteurs.

(a) C'est le Munkbar de la carte d'Afrique de d'Anville, qui aurait pu» d'après cette indication , placer aussi Tenda. ^

(3) Purchass altère ce nom. Il met Gombo Konda. C'est le Tambaconda des Toyageurs modernes, dans le royaume de Neola, et à Test de Tenda.

(4) On verra que sa résidence était à Serrambras.

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Jaye à Mombar, s'ils pouvaient s'avancer seulement au-delà de Tenda (1). H les assura qu'un grand nombre d'autres nègres, qui s'étaient mis en chemin pour le commerce, étaient retournés sur leurs pas enapprenant qu'il ne leur restait plus de sel.

Jobson aurait accepté volontiers les offres du marabout, si la diminution de l'eau, qui était déjà baissée de six pouces, ne l'eût mis dans la nécessité de hâter son départ. Une raison si pressante lui fit quitter la rivière de Tenda , à laquelle il donna le nom do Saint-John's mart , ou marché de Saint-Jean. Le vent et le cours de l'eau lui furent également favorables; mais la crainte des basses ne lui permit pas de se servir de ses voiles pendant le jour, ni de se faire tirer pendant la nuit. Le î4? étant arrivé à trois lieues de Barraconda , il prit la résolution d'achever le chemin par terre; et, dans les bruyères qu'il eut à traverser , il chassa un éléphant , qu'il perdit néanmoins après l'avoir blessé trois fois.

Le 19 il se rendit à Butto, résidence de Bo-John, où il avait engagé à son service le premier marabout. Il ne put empêcher que Sam-GuUey ne s'y fît circoncire. Mais après cette opération il continua de s'en servir pour faire le voyage de Settiko (2), où il esr pérait de rencontrer les marchands de Tenda. A deux milles de ce lieu sa barque reçut une si rude secousse d'un cheval marin, qu'on eut beaucoup de peine à

(i) Jobson ajoute qu'il lui fit une mauvaise peinture des habitants du Tenda.

(2) Ce lieu se trouve sur toutes i>os cartes a\i nord de Fatatenda , dans le royaume de Woolli.

boucher la voie d'eau. Settiko est à quatre milles de la Gambie. C'est la plus grande ville de ce canton. Elle était alors gouvernée par un marabout nommé Fodi Bram, et le commerce y était coQsidérable en esclaves, en sel et en ânes.

Jobson dit, dans un autre endroit, que Settiko n'est qu'à trois milles de la rivière de Gambie, et qu'elle lui parut la plus grande ville qu'il eût vue dans tout le pays. Elle était bâtie en forme circulaire. Les maisons étaient fort petites , mais les rues avaient une grandeur raisonnable. Il jugea que la longueur de la ville, dans son diamètre, était d'environ un mille d'Angleterre. Mais une partie des édifices servant de retraite à quantité de bestiaux, particulièrement d'ânes, elle n'était pas peuplée à proportion de sa grandeur. Les Anglais obtinrent la liberté d'y bâtir quelques logements pour leur propre usage. Ils les environnèrent de claies de paille , suivant la coutume du pays. Le lieu qu'ils choisirent était au bord de. la rivière, sur une petite éminence, que les habitants nommèrent Tababoconda (i), c'est-à-dire, dans leur langue, ville des Blancs. Un quart de mille plus loin, il y avait une petite ville de marabouts; et trois milles au-delà , on trouvait une autre ville nommée Farambra (2).

Le dimanche, 11 de mars, Jobson rentra dans sa barque, pour retourner enfia vers son vaisseau. Il arriva le samedi suivant à Pompetane , où il fut traité

(i) On croit que c'est aujourd'hui Fatatenda , où les Anglais ont établi un comptoir.

(2) Ce nom n'est pas inscrit sur nos cartes.

mÊSÊBÊ

civilement par les Portugais; et le mardi d'après, ayant mouillé à Cassan, il fut surpris d'y trouver son vaisseau, que diverses raisons avaient fait avancer jusqu'à ce port. La plus fâcheuse était la maladie du pilote et d'une partie de l'équipage. Il n'y restait que quatre hommes en état de faire la manœuvre. Jobson ne s'arrêta néanmoins que jusqu'au 19 d'avril; et, mettant à la voile dans de meilleures espérances, il alla jeter l'ancre à Woolley-Woolley, ville du même royaume. Le 20, il se trouva près de Mansegar, pîi il se tient un marché, mais de mauvaises marchandises. Sa pinasse l'ayant rejoint le i®** ^e mai, il ne pensa plus qu'à regagner avec ses deux vaisseaux l'embouchure de la rivière. Ce ne fut pas néanmoins sans avoir fait réparer ses chaloupes sur la rive du royaume de Combo, où il reçut la visite du roi, dans des tentes qu'il avait fait dresser pour son propre logement.

Enfin , il sortit de la Gambie le 9 de mai , dans la résolution de faire voile en Angleterre. Mais dès le lendemain il essuya un si violent orage, accompagné de tonnerre et d'éclairs , qu'ayant perdu ses charpentiers à Cassan, il se vit forcé de relâcher à Travisco (i), pour y trouver des ouvriers. Ces tempêtes , que les Portugais nomment tornado,sont très fréquentes au long de la cote , depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre» De Travisco , Jobson se rendit heureusement au port de Londres.

Il ajoute, aux remarques précédentes , que de plu-

(i) On a déjà remarqué que c'est Rufisco. Voyez ci-dessus, p. 339.

sieurs noms qu'on a donnés à la Gambie, tiels que ceux: deGambia et de Gamba, il s'est déterminé pour celui de Gambie, parce qu'il l'a trouvé le plus commun , quoique pendant trois cent vingt lieues, ou neuf cent soixante milles qu'il avait faits sur cette rivière, il ne l'eût jamais entendu nommer, par les habitants,. que Gée ou Ji (i),'nom qu'ils donnent généralement à toute sorte d'eau.

La Gambie , suivant Jobson , n'a qu'un canal d'entrée, d'environ quatre lieues de largeur, avec trois brasses d'eau dans les endroits qui en ont le moins; et contre ce qu'on a lu dans les voyageurs précédents, il ne lui donne point de barre. Lorsqu'on a remonté l'espace de quatre lieues, on trouve tant d'autres rivières , tant de baies et de criques , que depuis Tankrowa.1 jusqu'à la mer , c'est-à-dire pendant trente lieues , il faudrait employer plusieurs mois pour suivre un si grand nombre de détours. Cependant on ne peut se méprendre au véritable canal de la Gambie.

La marée y remonte l'espace de deux cents lieues, c'est-à-dire jusqu'à Barraconda; mais, dans la saison même de la sécheresse, elle ne va pas plus loin. Le temps favorable pour la navigation est celui des pluies, pendant lequel l'eau s'enfle de trente pieds. On ne trouve alors aucun obstacle dans les basses, qui arrêtent souvent les vaisseaux lorsque la rivière est moins pleine. Ces pluies viennent du sud-est, et commencent plus tôt dans l'intérieur delà rivière que vers son embouchure. Elles continuent de descendre, de-

(i) Moore dit, dans sa relation, que les nègres de la Gambie appelleu^ celte rivière Balto, qui signifie rivière dans leur langue.

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puis le mois de mai jusqu'au mois de juin , avec une rapidité extrême , et des vents impétumix, mêlés de tonnerre et d'éclairs.

Depuis Barraconda jusqu'à Tenda, Jobson n'aperçut aucune habitation sur les bords de la rivière , et n'apprit point qu'il s'y en trouve dans aucun endroit. Il n'y vit pas même d'autres barques que deux ou trois radeaux de feuilles de palmier, dont les habitants se servent pour traverser la rivière. On lui dit que les nations qui se trouvaient plus loin étaient d'un méchant naturel , et qu'elles avaient bouché le canal avec tant de troncs d'arbres et de pierres , qu'il était impossible d'y pénétrer. D'ailleurs , cette partie de la rivière était remplie de chevaux marins et de crocodiles, qui infectaient également l'eau et le poisson , avec leur odeur de musc. La première obstruction qui arrêta la barque au-dessus de Barraconda , fut une petite basse d'un sable fort dur, sur laquelle il y avait à peine quatre pieds d'eau. Les Anglais sautèrent dans l'eau pour tirer leur bâtiment à force de bras; et les nègres, qui avaient d'abord appréhendé les crocodiles, imitèrent aussitôt leur hardiesse. Les chevaux marins heurtèrent trois fois la barque dans le cours du voyage ; et l'on aurait eu tout à craindre de leur nombre , si les feux qu'on tenait allumés pendant toute la nuit n'eussent servi à les effrayer.

A l'égard des informations qui regardent les villes de Mombar, de Jaye et de Tombo-Conda, elles paraissent si imparfaites , que l'auteur ne marque pas même si ces villes sont situées sur la Gambie ou dans l'intérieur des terres ; et, s'abandonnant à ses conjec-

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tures, il conclut seulement que les Anglais pourraient s'ouvrir un commerce fort avantageux à Mombar et à Jaye , si elles sont situées sur la rivière , et si la Gambie sort de la même source que le Sénégal , comme les géographes de son temps en étaient persuadés. En un mot, JobsoD suppose que Jaye n'est autre chose que Gayo , pays riche en or , et que Tombo-Conda est Tombouctou, mais sur le seul fondement de la ressemblance des noms. Ces idées fausses et erronées servaient à entretenir l'ardeur pour les découvertes.

QuoiqueJobsonaitpénétroplusloin qu'aucun Anglais n'a fait après lui , dans ce siècle, il fit moins que Thompson, qui non-seulement avait été comme lui à Tenda, mais qui, ayant entendu parler aussi de Jaye, y avait envoyé un messager pour se procurer des informations. Ce messager était un vieux marabout dont on a déjà parlé, et qui, se trouvant avec Thompson au marché de Saint-Jean, près de la rivière de Tenda, lui avait donné les premières lumières sur le commerce de l'or dans cette contrée. Il faisait sa demeure dans la ville de Ferambra; et lorsqu'il fut près d'y retourner, Thompson le chargea de quelques lettres pour Settiko, qui n'en est pas fort loin. Ils se rejoignirent ensuite à Settiko; et le marabout, surpris que les Anglais • n'eussent pas fait plus d'efforts pour pénétrer au-delà de Tenda, lui dit que s'il eût pu réussir dans cette entreprise, il aurait trouvé beaucoup d'avantages dans le commerce de l'or. Il ajouta qu'assez près de Jaye il y avait un peuple qui ne voulait pas être vu , et qui, recevant du sel des Arabes de Barbarie , auxquels il donnait son or, se cachait soigneusement à leur vue.

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Hiompson demanda quelle pouvait être la raison de cette conduite ; mais le marabout mit le doigt sur ses lèvres, et ne fit pas d'autre réponse.

Jobson , qui avait entendu parler aussi de ce trafic mystérieux, en rapporte les circonstances d'après quelques auteurs, dont il confesse qu'il na pu se rappeler les noms (i). Les Maures, dit-il, viennent un certain jour dans un lieu assigné , où ils apportent leur sel et d'autres marchandises qu'ils y laissent en tas séparés. Ensuite , se retirant à quelque distance , ils donnent le temps à leurs étrangers de s'approcher du même lieu, et de mettre à chaque tas la quantité d'or qu'ils en veulent donner. Les Maures reviennent après que les autres se sont retirés ; et s'ils sont satisfaits du marché, ils emportent l'or, et laissent les marchandises. S'ils trouvent qu'on leur ait offert trop peu, ils divisent le tas en deux parties, et laissent auprès de l'or ce qui leur paraît convenable. Le retour des étrangers fait la conclusion du marché ; car s'ils ne veulent pas donner plus d'or, ils emportent celui qu'ils avaient laissé. On prétend que la raison qui les empêche de se montrer, est qu'ils ont les lèvres d'une si prodigieuse grandeur, qu'elles leur tombent jusque sur la poitrine. On ajoute qu'elles sont toujours crues et saignantes, et que la chaleur du soleil les ferait pourrir, s'ils ne les salaient oontinuellement. Comme leur pays ne produit pas de sel , ils sont obli-

(i) Cà>da-Mosto est le premier qui ait parlé de cette sorte de cornmerce ,et d'un peuple qui a des lèvres difformes. Voyea 1. 1, p. 809 et 3 10. On lit dans le Voyage de W'tndus à Mequinez , p. 212, que cette opinion dure encore.

gés de donner leur or pour le sel de Barbarie. Quelque opinion qu'on veuille prendre de ces récits, il est certain^ dit Jobson, que les nègres du pays de Tenda demandent beaucoup de sel; qu'ils ne le reçoivent pas pour leur propre usage, et qu'ils le transportent plus loin. Il en conclut que ce motif suffit seul pour encourager de ce coté-là les Anglais au commerce ; et que ces peuples étant d'ailleurs fort doux et fort civils , il n'y a que de l'avantage à tirer de leur pays.

Divers incidents du voyage de Jobson sur la Gambie.

Pendant que le vaisseau de Jobson était à Cassan , l'équipage, trouvant du poisson en abondance, s'occupait souvent à la pêche. Un jour qu'on avait retiré le filet chargé, et qu'on l'avait vidé sur le tillac, un matelot prit un poisson qui lui parut ressembler à la brème ; mais à peine l'eut-il touché que , poussant un grand cri , il se plaignit d'avoir perdu l'usage de la main. Quoi,! lui dit un de ses compagnons, pour avoir touché un si petit animal ! et voulant le presser du pied , qu'il avait nu , sa jambe demeura aussitôt sans sentiment. Cette merveille attira tout l'équipage autour de lui; mais lorsqu'on se fut aperçu que l'engourdissement était passé, quelques mauvais plaisants appelèrent le cuisinier qui était sous le pont , et lui

dirent de prendre le poisson pour le préparer (i). Il le prit des deux mains , et le laissant tomber aussitôt, * il déclara, en gémissant , qu'il se croyait attaqué d'une paralysie. Un nègre, nommé Sandie, qui parlait la langue portugaise, accourut à bord; et, riant de leurs craintes, il leur apprit quils n'avaient qu'à tuer le poisson pour lui faire perdre cette dangereuse qualité (2).

, La Gambie est remplie de crocodiles que les nègres appellent bumbos. Ils les croient si redoutables , qu'ils n'ont pas la hardiesse de laver leurs mains dans la rivière, et bien moins de la traverser à gué ou à la nage. Les exemples de la voracité de ces animaux sont en grand nombre. Ils dévorent également les honunes etJes bestiaux. Aussi les nègres emploient-ils de grandes précautions pour faire traverser la rivière à leurs bœufs, comme ils y sont fort souvent obligés pour la commodité du pâturage. Us prennent le temps de la basse marée ; et , se mettant cinq ou six dans un canot , ils tirent le bœuf avec deux cordes , l'une attachée aux cornes, l'autre à la queue, tandis qu'un marabout, monté sur l'animal, fait des prières et crache sur lui pour charmer les crocodiles. Mais, de peur que le charme ne manque de vertu , un nègre

(i) Plusieurs espèces de poissons ont, comme la torpille, la vertu électrique.

(2) Kempfer observe {Amœnitat. Exôtic, p. 5i5) qu'on peut se garantir de cet effet en retenant fortement soc haleine. Il avait appris ce secret d'un Africain dans le golfe Përsique. Ovington rapporte la même chose dans son Voyage de Surat, p. 49. Moore assure que le poisson a la même qualité quaud il est mort.

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se tient prêt avec son arc pour tirer sur le monstre lorsqu'il vient à paraître. C'était par la même raison qu'aux deux premières basses que Jobson avait rencontrées dans son voyage de Tenda, ses nègres avaient fait difficulté de sauter dans l'eau pour aider au mouvement de la barque. Mais , leur en ayant lui-même donné l'exemple , ils y sautèrent après lui , dans l'opinion , comme ils ne firent pas difficulté de le déclarer, que , la blancheur des Européens leur rendant la peau plus brillante , Jobson serait le premier dévoré par les bumbos. Il observe que ces animaux ne paraissent sur le sable qu'en troupes , et qu'ils craignent la vue et le bruit des hommes , à peu près comme les serpents de l'Europe , mais qu'ils ont plus de hardiesse dans l'eau. Les nègres prétendent qu'ils sont devenus beaucoup moins dangereux depuis que les blancs ont commencé à fréquenter la rivière.

A Cassan , les Maures et les nègres se hasardent avec moins de précaution à nager dans la Gambie , parce qu'ils sont persuadés qu'elle est sans danger^ depuis qu'un fameux marabout a charmé les bumbos par sa bénédiction. Il est assez remarquable, dit Jobson^ qu'il ne paraisse 'jamais de crocodile du côté de la ville, quoiqu'on en voie de très -gros vers l'autre rive. Cest ce que les Anglais observèrent facilement, tandis que leur vaisseau était à l'ancre au milieu de la rivière.

Le crocodile jette une très -forte odeur de musc. Trois jours avant que d'arriver à Tenda, les Anglais s'aperçurent que le poisson avait perdu le goût qu'ils lui avaient trouvé jusqu'alors, et se virent obligés,

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pour en faire usage , de le faire dégorger dans des sources d'eau fraîche , lorsqu'ils en rencontraient sur la rive. Jobson en conclut que les crocodiles y sont en plus grand nombre que dans les parties inférieures de la rivière , où l'on ne remarque rien de semblable. Il confirme cette remarque par les cris de ces animaux qui s'y font entendre de fort loin , comme s'ils sortaient du fond d'un puits. Il en tire un nouvel argument pour établir la supposition de quelque grand lac qui les produit.

En revenant de Barraconda, il trouva le roi de Gassan dans une profonde mélancolie. Ce prince gouvernait le pays ' depuis long - temps ; mais , ayant usurpé la couronne, il venait d'apprendre que le roi de Bur-Salum , dont il était tributaire, avait pris la résolution de rétablir à sa place le fils de son prédécesseur. En effet , il fut obligé quelques jours après de résigner son autorité au légitime héritier , et de passer la rivière avec ses femmes , en laissant sa ville au pouvoir d'autrui. Il était fils d'une concubine (i) de l'ancien roi. Le nouveau prince promit aux Anglais son amitié et sa protection.

A Settiko , le vieux marabout , dont l'expérience et la fidélité leur avaient été fort utiles dans leur voyage sur la rivière , conduisit Jobson chez Fodi Bram, chef des marabouts du pays, ou grand-prêtre. En arrivant à sa maison , Jobson s'arrêta sur une terrasse que les personnes de distinction ont à Fen-

(i) L'extrait de Purchass met une captive. Il met aussi le roi de WooUi- WooUi , au lieu du roi de Cassan.

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trée de leur logement. Il envoya de là au marabout son présent, qui valait environ dix-huit sous; après quoi il fut introduit fort civilement. Mais il trouva le vieux prêtre dangereusement malade , quoique , par considération pour un étranger , il se fût levé de dessus sa natte , en se faisant soutenir par trois de ses femmes. Jobson reçut de grandes marques de reconnaissance pour sa visite et son présent. On lui fit servir à dîner dans une maison voisine. Entre plusieurs mets, on lui présenta une sorte de pâtisserie (i) qui paraissait aussi claire que de la gelée. Son guide lui fit remarquer que c'était un aliment des plus délicats du pays. Pendant le repas, un messager du grandprêtre vint faire des compliments de sa part au capitaine anglais , et lui apporter pour présent un grand cuir avec une grosse dent d'éléphant. A son départ, Jobson donna aux trois femmes du marabout quelques colliers de graijis de laiton , dont elles parurent charmées. Quoique ce vieux pontife ne fut point en état de parler beaucoup, il prononçait quelquefois les noms d'Adam, d'Eve et de Moïse, avec de grandes marques de dévotion.

Il mourut le jour suivant. On aurait peine à s'imaginer, dit l'auteur, combien la solennité de ses obsèques assembla de monde. Personne n'arrivait les mains vides. Les uns amenaient des bœufs et des chèvres; les autres apportaient de la volaille, du riz et du maïs. On plaça le corps dans un lieu destiné aux sépultures , avec un pot d'eau contre la bière. Alors

(i) Une espèce de flanc, dit l'auteur.

tous lés assistants environnèrent l'édifice, en poussant des hurlements accompagnés de gestes frénétiques, surtout de la part des femmes. Après qu'ils eurent passé quelque temps dans cette situation , chaque marabout fit l'oraison funèbre du mort ; et le peuple ,\ qui paraissait écouter fort attentivement , faisait des présents aux orateurs , suivant le goût qu'il prenait à leurs discours. Ensuite le principal marabout forma une balle de la terre du tombeau, en la mouillant un peu de l'eau du pot. Il en distribua une partie à tous les autres marabouts , qui la reçurent comme une rcliqUe fort précieuse ; et celui qui servit de guide à Jobson ne put être engagé par aucun prix à se défaire de la sienne. Il ne l'avait obtenue néanmoins qu'à la considération de Jobson, qui avait présenté aux officiers de la cérémonie quelques herbes aromatiques qu'ils ensevelirent avec le corps. Cette jassemblée dura douze jours entiers, avec un mouvement continuel du peuple. Après l'enterrement, on commença une autre solennité , qui fut celle de l'installation du fils dans la dignité de son père. Chacun lui fit un prévient; mais le plus remarquable ûit un grand bélier, lié sur une civière , qui devait être employé au sacrifice.

Lorsque Bouckar-Sano était venu au-devant de Jobson sur la rivière de Tenda, il était accompagné de sa femme et de sa fille, avec une suite de quarante personnes armées d'arcs et de flèches, qui chantaient ou jouaient des instruments autour de lui. Ce convoi fut suivi, en moins de deux heures, par une troupe de nègres, hommes et femmes, au nombre d'environ III. 23 *

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