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CHAPITRE XII

Troisième voyage de Brûe. Voyage d'Albreda à Cacheo(i).

Pendant le sëjour que Brûe fit au comptoir d'Albredâ^ il forma le dessein de quitter les bords de la rivière pour s'avancer par terre jusqu'à Cacheo (2), moins dans la vue de satisfaire sa curiosité , que dans la résolution d'y établir un nouveau commerce, et d'examiner par ses propres yeux ce qu'il avait à se promettre du pays , sans se fier aux officiers subalternes, qui ont toujours beaucoup d'intérêt à cacher une partie de la vérité à leurs supérieurs.

Il partit d'Albreda sans autre suite que deux facteurs, sou chirurgien, ses domestiques, et lin petit nombre de laptots, pour le transport de son bagage et de quelques marchandises , dont il voulait faire des présents sur la route. En traversant la rivière de Gambie, il rendit une visite au gouverneur anglais de Jamesfort, ou de fort Saint- Jacques, qui le reçut fort civilement, et qui lui donna pour guide un de ses officiers très-versé dans la connaissance du pays et des différentes langues des nègres.

(i) Labat, t. ▼, page i à 261.

(a) Labat écrit Cacfaaux ; les Portugais écrivent Chacheo ;'^les'^Anglaîs écrivent Kachew, et prononcent Kachiou. Les cartes de d'AnvilIe, d'Arrowsmith , de Purdy , de Gardner, ont Cacheo.

De Jamesfort il entra dans la rivière de Vintam , ou Bintam , qui se jette dans la Gambie du côté du sud, une lieue au-dessus du fort anglais. Les Européens l'ont nommée la rivière de Saint-Grigou. L'entrée en est facile, et le canal profond. Ses rives offrent sur la droite des collines chargées de grands bois, et sur la gauche, de vastes plaines ou des prairies qui s'étendent à perte de vue. La ville du même nom est située sur la rive droite, au pied d'une colline, et couverte d'arbres qui garantissent les maisons de l'ardeur du soleil. Brùe prit son logement au comptoir anglais.

Il trouva dans cette ville quantité de Portugais qui s'y sont fait des établissements , et qui ont une plus belle église qu'à Jilfrey. Leurs chefs se rendirent auprès du général français en habits de cérémonie, c'est-à-dire vêtus de longues robes noires , avec l'épée au côté, le poignard*îi la ceinture, de grands chapelets à la main gauche , qui pendaient sur le pommeau de leurs épées, des chapeaux plats comme ceux des quakers , et de longues moustaches. Ils firent un compliment fort grave, qui fut suivi de présents et d'offres de services. L'alquier ou le chef nègre de la ville vint faire aussi sa cour au général, qui le renvoya fort satisfait avec quelques flacons d'eau-de-vie. Le soir, Brùe rendit visite à ceux de qui il l'avait reçue , et crut en devoir une au^ssi à la femme d'un capitaine anjglais nommé Agis. C'était une mulâtre qui n'avait pas encore trente ans, grande, bien faite, et d'une figure agréable, mais sans beauté. Elle avait épousé en premières noces un Portugais qui l'avait laissée veuve m. 4

5o TROISIÈME VOYAGE

dans un€ giande jeunesse, avec un bien assez considérable. Aussi sa maison et le nombre de ses domestiques répondaient-ils à sa fortune. Brùe la trouva sous son portique, assise sur une natte avec trois servantes nègres qui filaient du coton autour d'elle. Aussitôt qu'elle eut aperçu la compagnie du général , elle se fit apporter une pagne pour se couvrir. Ses fileuses se retirèrent. Il ne resta qu'une de ses filles et deux esclaves nègres qui se tinrent debout derrière sa chaise ; car elle en prit une , après en avoir feit donner à toute la compagnie. Elle parlait fort bien les langues portugaise et anglaise, mais elle ne savait le français que pour l'entendre.

. Après les premiers compliments, une de ses esclaves, jeune et fort jolie, mais vêtue avec peu de modestie, présenta au général du cola(i) dans un bassin d'étain. Le cola est un fruit fort estimé des Portugais. Il est amer, et jaunit les dents et la salive. Jja même esclave lui offrit ensuite, dans une coupe de terre de Portugal, de l'eau fraîche qu'il ne trouva pas meilleure après avoir mangé du cola , quoique les Portugais en aient cette opinion. Madame Agis fit voir au gouverneur deux petits canons de cuivre qui avaient appartenu à son premier mari. Brùe promit de les acheter. Elle l'invita à dîner le jour suivant. Comme il lui reconnut l'esprit adroit, et qu'il avait appris qu'elle était fort bien à la cour de

(i)G*eAt lefhiit du stercuUa acnminata.Yoyez'DecaBdùIltyProdromuSf t. I, p. 48 2. Il a été bien décrit par Palisot de Beauvois, Fl. ow. 1, t. a4. Labat, t. v, p. 8, le décrit aussi sous le nom de colles, et dit que ces fruits viennent de plus de trois cents lieues à Test & Bintam , et qu*on eu trouve aussi à Sierra-Leone.

DB BRUE (1700). 5l

Tenipereur de Foigny ou Fonia , il accepta volontiers son invitation. Le capitaine Agis était alors à Barracoiida. Quelques mois après, ayant trouvé, à son retour, (jue sa femme était accouchée d'un petit nègre, et la soupçonnant de l'avoir eu de l'alquier avec lequel il prétendait avoir découvert qu'elle était en commerce de galanterie, il poussa la rage jusqu'à écraser l'enfant dans un mortier, et le jeter ensuite aux chiens. Sa femme, épouvantée de cette barbarie, prit pendant quelque temps le parti de se cacher; mais ils se réconcilièrent enfin , et recommencèrent à vivre ensemble. .

Vers le soir Brùe fit une promenade autour de la ville, pour observer les bords de la rivière et le grand nombre de ruisseaux qui s'y jettent. Il y vit, dans les mangliers et les palétuviers, une si prodigieuse quantité d'abeilles^ qu'il ne fut pas surpris que le pays produise tant de cire. Les habitants de cette contrée sont distingués par le nom de Feloupes ou Floupes. Ils ont une langue , ou plutôt un dialecte qui leur est propre. Leur religion n'a pas d'objet fixe, ou , s'ils ont quelques divinités , ils ne leur rendent que des adorations arbitraires. Ceujc qui habitent Fintérieur des terres sont farouches, et souvent cruels pour les autres nègres qui passent dans leur pays, à moins qu'ils ne soient à la suite de quelque Européen. A Bintam et dans les lieux voisins, ils ont le naturel beaucoup plus doux. Ils aiment les étrangers , ils sont de bonne foi dans le commerce; mais comme ils ne sont pas capables de tromper , ils n'aiment pas non plus qu'on abuse de leur simplicité; Brùe passa quatre jours

Sa TROISIÈME VOYAGE

à Bintam , pour y jeter les fondements d'un comptoir qui reçut bientôt sa perfection. Elle ne fut d'abord retardée que par l'absence de l'empereur, qui était allé secourir le roi de Comba contre ses sujets rebelles.

Le général français quitta Bintam pour se rendre à Gerèges. La distance n'étant que de sept lieues, il était à peine six heures lorsqu'il y arriva; mais les crépuscules sont si courts dans ces régions équinoxiales, que la nuit le surprit tout d'un coup. Il fut reçu dans cette ville avec de grands honneurs par l'alquier nègre , par les Portugais, et par les facteurs des comptoirs anglais et français. Le lendemain , il se rendit au palais du roi , qui n'est qu'à une demi-lieue de la ville. Ce ne fut pas sans difficulté qu'il se procura des chevaux pour son cortège. Ils sont non-seulement rares dans le pays , mais petits et fort mal faits. La plus grande partie du commerce s'y fait par eau.

Les cabanes du roi sont en assez grand nombre pour former un petit village. Brùe trouva ce monarque sur le seuil de sa porte. C'était un petit homme d'une figure assez agréable, les yeux vifs, la bouche riante et les dents fort blanches. Son habillement n'était pas différent de celui des nègres , excepté qu'il portait sur la tête un chapeau à la portugaise , et qu'il tenait à la main une longue épée espagnole, sur laquelle il s'appuyait. Après les premiers compliments, il conduisit le général français dans sa salle , et s'assit avec lui sur des sièges de bois. La conversation dura jusqu'à l'heure du dîner. Le roi fit passer ses hôtes dans une seconde chambre, où l'on avait déjà servi. Il s'assit

avec ses femmes, mais en laissant entre la reine et lui une place qui fut remplie par le général. Il ne parut que des femmes pour servir à table. Le dîner consista dans une grande fricassée de poulets et quelques plats de riz , de couscous et de biscuit. On prodigua le vin de palmier; et Brùe ayant fait apporter de l'eau-de-vie, du vin de l'Europe et des confitures, le repas fut poussé jusqu'au soir avec de grands témoignages d'une satisfaction mutuelle. Le général fit divers présents au roi et à la reine. Mais ceux qu'il fit au roi lui furent si agréables , que ce prince avoua qu'il n'avait jamais rien vu de si magnifique. Il était passionné pour les armes à feu, et l'adresse ne lui manquait pas pour s'en servir. Ses sujets ne sont pas moins belliqueux. De bons officiers en feraient d'excellentes troupes , et les Anglais l'ont reconnu par plus d'une expérience. Quelques mois avant l'arrivée du général Brûe, sur quelques sujets de plainte qui regardaient les droits et les présents , ils envoyèrent une chaloupe bien armée jusqu'à Gerèges, ou Jereja. Le roi, qui avait mis ses gens en embuscade derrière quelques arbres , sur le bord de la rivière , reçut ses ennemis avec un feu si vif, que pendant deux heures ils n'osèrent paraître sur le pont; et vraisemblablement il aurait abîmé la chaloupe si le reflux de la marée n'était arrivé à propos pour tirer les Anglais d'embarras. Bientôt la paix fut conclue à l'avantage du roi , qui fut bien payé de la poudre et des balles qu'il avait employées à se défendre. Outre quantité de Portugais qui vivent dans ses états et qui lui parient un tribut annuel , ses sujets sont composés de deux nations nè-

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gres, les Bagnons (i) et les Feloupes. Les premiers habitent la rive sud de la rivière de Gambie , et fonnent une nation civilisée , brave et industrieuse. Leurs femmes paraissent entièrement livrées à l'éco* nomie domestique et au soin de leurs familles, avec une application qui n'est pas ordinaire aux nègres. On rapporte que, pour éviter la médisance et l'inutilité des discours, elles se remplissent la bouche d'eau pendant qu'elles sont au travail. Le roi fait sa résidence au nord (2) de Casamansa. Il est idolâtre, lui et tous ses sujets (3) , et par consécpent plus facile à convertir que les mahométans.' C'était du moins l'opinion de dom Juan Felipe, gentilhomme espagnol établi depuis long-temps dans le pays, et si agréable au roi, que ce prince lui avait donné en mariage une de ses filles, qui ne manquait ni de jeunesse, ni d'agréments.

Dom Juan assura le général qu'il avait converti sa femme , et que le roi son beau-père avait embrassé secrètement le christianisme. Il racontait même que le ciel avait confirmé cette conversion par un miracle. Un jour que le roi était tombé dans un précipice, par un faux pas que son cheval avait fait sous lui, il ne fit que prononcer avec confiance. Seigneur Jésus, ayez pitié de moi ! et par la vertu de cette prière, il

(i) Autrement Bannons, ou Baneays. Moore écrit Banyans dans son Voyage d'Afrique , p. 40.

(a) A douze ou treize lieues de la mer , dit Fauteur anonyme de la relation qui est à la fin de Le Maire , p. I25.

(3) Le même auteur dit qu'ils adorent les bois et les forêts , parce que ces lieux sont remplis de voleurs, et qu'ils les craignent, beaucoup.

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se retrouva dans son chemin , à l'étonnenient extrême des témoins de sa chute ^ et sans savoir lui-même OHBment cette merveille était arrivée. Dom Juan avait o£Bert aux Portugais du pays de partager les frais d'une mission. Us avaient refusé d'entrer dans une si pieuse intention ; ce qui lui faisait croire que c'étaient autant de Juifs déguisés, que la crainte de Tinquisîtion avait chassés du Portugal. Quoiqu'ils portent de grands chapelets, il est certain, ajoute l'auteur, qu'ils ne mènent pas une vie fort chrétienne. Pour remercier le général de ses présents , le roi donna ordre à l'alquier de Gerèges de lui fournir des chevaux, et lui prêta trois des siens. Après s'être arrêté six jours, Brùe* partit accompagné de seize personnes bien armées, de cinq chevaux de bagage, et de deux chevaux de main. Le premier jour, sa marche fut de dix lieues. Il arriva le soir à Pasqua, grand village de nègres Baguons, dont l'alquier le reçut fort civilement. On avait préparé , par l'ordre du roi, trois grandes maisons pour le loger avec son cortège, et du fourrage pour ses chevaux. Il trouva un bœuf et un mouton tués pour son souper , * un quartier de cheval marin, de la volaille, du poisson, du couscous et du miel; enfin plus qu'il n'aurait fallu pour traiter cinquante personnes. Outre de l'eau excellente et du vin de palmier, on lui servit une liqueur qui se nomme farob (i), et qui a quelque ressemblance avec la bière. Elle se fait avec certains fruits dont les noms seront rapportés dans l'article

(i) Labat, vol. 1. p. 20 et suiv.

des productions naturelles du pays. On en met plus ou moins, à proportion de la force qu'on veut donner à la liqueur. Après l'avoir fait bouillir, on la passe au clair dans de grands vaisseaux de terre, où la fermentation lui fait jeter une sorte d'écume ou de lie. Elle a l'odeur et le goût du pain de gingembre. Brùe la trouva beaucoup plus agréable que le vin de latanier, dont les Serères font usage; mais elle enivre facilement.

Il avait été surpris, dans sa marche, de voir le pays si bien cultivé que rien n'y paraissait en friche. IjCS cantons bas étaient divisés par de petits canaux, et semés de riz. Au long de chaque canal, l'art des habitants avait élevé des bordures de terre pour arrêter l'eau. Les lieux élevés produisaient du millet, du riz, du maïs et des pois de différentes espèces, particulièrement une espèce noire qui s'appelle pois nègre, et qui fait d'excellentes soupes. Les melons d'eau de ce canton sont d'une bonté parfaite. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à soixante livres. Leur graine est couleur d'écarlate , et le jus en est extrêmement doux et rafraîchissant. Le bœuf du pays est excellent, mais le mouton est si gras qu'il sent le suif. La volaille et toutes les nécessités de la vie y sont en abondance.

Entre Gerèges et Pasqua , Brûe rencontra une caravane de nègres et de négresses, qui attendaient son arrivée pour se garantir, par sa protection, de l'insulte des Feloupes , qui ne manquent guère de piller les passants. Leurs cabanes sont fortifiées par un enclos de palissades de sept ou huit pieds de hauteur, qui a plusieurs entrées dans différents endroits du

cerde. Les cabanes sont au centre, fort bien couvertes de feuilles de palmier. Celle où le général fut logé avait environ vingt pieds de largeur. Elle était composée de suC chambres. Le propriétaire lui dit que Tusage des enclos leur venait également de la nécessité de se défendre contre les bêtes farouches et contre leurs ennemis. Dix hommes y soutiendraient Fattaque de cent. Près d'un de ces enclos , Brùe rencontra un guiriot, c'est-à-dire un poète-musicien du pays, avec un bonnet de la forme d'une tête de bœuf, couvert de certains grains jaunes ( i ) , et défendu par deux grandes cornes. Cet histrion s'approcha du général , lorsqu'il l'eut reconnu pour le chef de la troupe. Il se mit à genoux devant lui , à trois pas de distance , en le regardant d'un œil fixe. Ensuite se levant de même, il se retira sans avoir prononcé une parole.

Les chauve-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons , avec de longues ailes pointues , qui leur servent à s'attacher aux arbres, où elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espèces de gros pelotons. Les nègres en mangent la chair, après les avoir écorchées , parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont la peau couverte est un poison. Notre voyageur, qui ignore que cet animal est un quadrupède, dit que c'est le seul volatile auquel la nature ait donné du lait pour la nourriture de ses petits.

Brùe ayant remarqué , en chemin , des pyramides de terre dans plusieurs endroits , les avait prises d'abord pour des tombeaux. Mais l'alquier, qui kii servait

(i) C'est la parure de ceux qui sont nouvellen^ent circoncis.

de guide, l'assura que c'était la retraite des fourmis, et l'en convainquit aussitôt en ouvrant un de ces teiriers, dont le dehors était uni et cimenté, comme s'il eût été l'ouvrage d'un maçon. Ces fourmis sont blanches (i), de la grosseur d'un grain d'orge, et fort agiles. Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture, vers le ti^?s de leur hauteur, d'où elles descaident sous terre par une sorte d'escalier circu-r laire. Brûe fit jeter, près d'un de ces terriers, une poignée de riz, quoiqu'il ne parût auome fourmi hors du trou. Mais dans l'instant il en sortit une lé-^ gion , qui transportèrent ce trésor dans leur maga^ ^ sans en laisser le moindre reste, et qui rentrèrent dans leur asile lorsqu'elles n'en trouvèrent plus. Ces espèces de ruches sont si fortes qu'il n'est pas facile de les ouvrir.

IjC roi de G«règes entretient à Pasqua une garnison de cent mousquetaires nègres pour contenir les Feloupes sauvages dans la soumission, et lever Iç tribut auquel ils sont assujettis. La ville , dont le nom signifie , en langage nègre , arbre ou pavillon du roi , contient environ trois cents habitants. Ses fortifications consistent en six rangs de palissades. Brûe y passa un jour et deux nuits, pour se donner le temps de renvoyer les chevaux qu'il avait amenés de Gerèges , et pour s'en procurer d'autres. Il employa cet intervalle à visiter le canton , qu'il trouva rempli de nègres occupés de l'agriculture, et les bords de la rivière, qui, sans être fort large ni profonde, nourrit un grand

(i) Ces prétendues fourmis blanches sont des termites.

nombre de crocodiles. Avec beaucoup de peine, il trouva des chevaux pour lui et pour les blancs de son train; et deux canots, conduits par des nègres, servirent au transport de son bagage. Mais l'aprèsmidi du ti*oisième jour était arrivé avant qu'il fût en état de partir.

Il s'arrêta la nuit suivante dans la maison d'un Espagnol, à une lieue de Pasqua, et située sur la même rivière. Elle était commode, défendue par une quadruple palissade , dont la jdus intérieure était flanquée de terre, et montée de huit pièces de canon. Le maître se nommait dom Juan Maldonado, natif de l'île de Cuba, et si respecté des nègres, qu'il n'en passait pas un qui ne vînt lui faire son compliment. Il ne manquait jamais de reconnaître cette civilité par quelque petit présent, ne fût-ce qu'une aiguillée de fil de la couleur que ces peuples aiment le plus , et dont ils ornent le collet et les manches de leurs chemises. Le pays, autour de sa maison, présentait une fort belle perspective. Les terres qui étaient sans culture consistaient en vastes prairies, entremêlées de petits bois de palmiers et de polons (i). Dom Juan n'était pas marié; mais il profitait de Fusage du pays, qui permet d'avoir autant de femmes qu'on le désire. Brûe admira ici l'adresse d'un nègre, qui tenait son arc et SCS flèches d'une main , tandis que de l'autre il condui-

(i) Labat dit que le polon est l'arbre qui s'appelle fromager en Amérique. La plupart des fromagers ou des bombax scmt du Nouveau-Monde. Une seule espèce parait bien clairement africaine : c'est celle que Palisot de Beauvois a décrite sous le nom de Bombax Buonoporense» Voyez Decandollc ProffromuSf t. i, p. 479.

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sait un canot. S'il apercevait un poisson, il était sûr de le percer; et sur-le-champ il retirait la flèche avec sa proie. Entre les mangliers et les palétuviers qui bordent les deux rives, Brùe trouva des oiseaux à gros bec comme des merles (i), dont la chair est fort grasse et de très-bon goût. Leur cri consiste à répéter les deux syllabes ha ha, aussi distinctement que la voix humaine.

En quittant cet agréable canton, Brûe voyagea pendant deux jours dans un pays qui n'est habité que par des Feloupes. C'est une espèce de nègres indépendants qui se sont établis entre la rivière de Gambie et celle de Cacheo. Ceux qui ont été subjugués par le roi deGerègeset les Portugais sont assez civilisés; mais les autres , qui habitent les bords de la rivière de Casamansa, forment une nation sauvage et barbare (2) qui ménage peu les étrangers, comme l'expérience l'a fait connaître aux Anglais et aux Français. Ils ont peu de commerce avec les blancs , et ne vivent pas mieux avec leurs voisins , contre lesquels ils ont perpétuellement la guerre. Les nègres des autres nations n'auraient pas la hardiesse de traverser les pays des Feloupes, s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs européens, qui n'y passent pas même sans se mettre en état de ne craindre aucune insulte. A cette peinture que Brûe fait d'un peuple si farouche, on peut joindre ici le

(i) Labat, t. v, p. 41. Prévost traduisant d'après l'anglais, et trouvant le mot trush, dont les auteurs anglais s'étaient servis à tort pour traduire Labat, ignorant que ce mot signifie grive, le transcrit, et dit : <« de la gros- " seur des trushes. »>

(a) Les Portugais les appellent Bravos.

DE BRUE (l-JOo). 6l

témoignage de deux autres écrivains. Le premier est un voyageur anonyme, qui a publié de curieuses remarques sur cette côte, à la fin du voyage de Le Maire en 1682. U observe que les Feloupes (i) possèdent, jusqu'à six lieues dans les terres , tout l'espace qui est depuis la pointe sud de l'embouchure de la Gambie jusqu'au village de Boulol , à l'entrée de la rivière de San-Domingo. Ceux, dit-il, qui habitent l'embouchure de la rivière de Zamenée , qui est la même que celle de Casamansa , sont si sauvages qu'aucune nation n'entretient de commerce avec eux. Chacun d'eux a sa divinité, qui est l'ouvrage de son imagination. L'un adore des cornes de taureau, l'autre une bête, ou un arbre , et leurs sacrifices se font avec autant de bizarrerie. Leur habillement ressemble à celui des nègres du cap Vert et des habitants de la Gambie; c'est-àdire qu'il consiste dans une pièce d'étoffe dé coton rayée, suivant la coutume du pays, pour cacher uniquement leur nudité jusqu'à la ceinture. Ils n'ont pas de succession établie pour les rois. C'est le plus puissant qui se met en possession de l'autorité souveraine. Ils cultivent assez bien leurs terres pour y semer du riz et du millet. Leurs richesses sont de grands troupeaux de vaches et de chèvres. Leurs villages sont bien peuplés, et ne sont éloignés que d'un quart de lieue l'un de l'autre.

Les Feloupes qui habitent le coté du sud de la rivière sont d'une cruauté barbare. Us n'accordent point de quartier aux blancs qui tombent entre leurs

(i) Il les appelle Flouppes.

b'J^ TROISIÈME \OYAGE

mains, et l'on raconte même qu'ils en mangent ia chair (i). Cette côte est mieux peuplée que celle de la Gambie. On ne compte que deux lieues d'un village à l'autre; et le plus proche de la mer n'en est qu'à un quart de lieue (2).

J'ai promis le témoignage de deux écrivains. Le second est un voyageur anglais, qui, parlant des Feloupes(3), habitants naturels du sud de la Gambie, les représente comme un peuple tout-à-fait sauvage, mortel ennemi des Mandingues. Leur contrée, dit-il, est d'une grande étendue, et leurs villes sont fortifiées de pieux flanqués de terre. Quoiqu'ils vivent dans l'indépendance et qu'ils n'aient pas de rois, l'union est si bien établie parmi eux, que les Mandingues, en quelque nombre qu'ils soient, n'ont jamais pu les subjuguer. Leur caractère les rend également capables et d'oublier les bienfaits, et de ne jamais pardonner les injures. Le même auteur ajoute qu'en i^Si une chaloupe, envoyée pour le commerce de Cacheo par le gouverneur de Jamesfort, ayant échoué malheureusement à vingt lieues dans la Gambie , fut attaquée par ces cruels ennemis de l'humanité. L'équipage, qui était composé de cinq blancs et de sept esclaves, se battit avec un courage extrême, et tua

(i) C'est une opinion qui a peu de fondement en Afrique, et dont on ne laisse pas d'être ffappé de part et d'autre. Certains nègres croient que les blancs sont capables de les manger, comme les blancs craignent de Fétre par les nègres.

(a) Voyage de Le Maire aux (les Canaries, p. ia4, et suivant Barbot, Description de la Guinée, p. 8a. Mais il est clair que Barbot a copié Le Maire et plusieurs autres.

(3) C'est Moore, dans son Voyage d'Afrique, p. 36. Il écrit Floops.

uïï grand nombre àe Feloupes. Mais la chaloupe et tout ce qui lui restait de défenseurs auraient été la proie de ces barbares^ si le reflux de la marée ne les eût délivrés d'un si grand danger. £n arrivant à Jamesfort^ le gouverneur anglais kur fit présent à chacun d'un habit neuf, pour récompenser leur valeur. Ce trait confirme ce (ju'on a déjà rapporté d'après Brûe, si ce n'est pas le même événement avec quelque altération dans les circonstances.

En traversant ce dangereuit pays, les Français eurent à passer deux petites rivières qui tombent dans celle de Pasqua. Us s'arrêtèrent deux nuits dan^ le» cabanes de quelques Baguons , qui se trouvent mêlés avec les Feloupes. Les femmes du pays, n'ayant jamais vu d'hommes blancs, s'assemblaient eii foule autour dtf général pour admirer sa couleur, ses habits, ses armes, et surtout ses cheveux, qu'elles ne pouvaient croire naturels, parce qu'ils étaient fort loôgs. Il arriva le troisième jour à Jamez (i), à quatorze lieues de Pasqua. Jamez est l'endroit du pays qui produit le plus de cire. Il s'y tient deux fois la semaine un marché pour le commerce. Les Portugais, qui achètent la cire sans préparation , la purifient , et la font transporter à Cacheo. On trouve ici moins de férocité à la nation des Feloupes. Elle forme une espèce de république ,* sous le gouvernement de ses anciens. Les terres y sont bien cultivées, et les Portugais qui

(i) Autrement Jam, ou Yam. L'auteur anonyme, qui est à la fin de Le Maire, appelle ce lieu Jam, et le place à sept ou huit lieues de l'embouchure de rio Sau-Domingo. Il dit que les Portugais y ramassent beaucoup de cire qu'ils envoient à Cacheo et sur la Gambie.

s'y sont établis ont des maisons fort agréables. Mais ils y sont infestés par les mosquites (i). Ce fut de là que Brue renvoya ses chevaux, et qu'il prit des canots pour le conduire jusqu'à Cacheo.

Une lieue au-dessous de Jamez , il entra dans la rivière de Casamansa , deux lieues au-dessus d'un fort portugais qui est sur la rive droite de qette rivière , en la remontant, c'est-à-dire au sud. La Casamansa va porter ses eaux dans la mer , au nord de rio San- Domingo. Elle est assez large et assez profonde pour recevoir de gros vaisseaux; mais la barre est si dangereuse à son embouchure , qu'il n'y peut entrer que des canots, des chaloupes , et d'autres petits bâtiments, qui n'y sont pas même exempts de dangers. Le pays est divisé par plusieurs rivières, ou plutôt par des torrents sortis d'un grand lac qui se forme dans la saison des pluies, et qui se séchant ensuite, comme les torrents, ne compose plus qu'un inarais. Brùe passa par le fort portugais. Il consiste en deux demi-bastions qui font face à la rivière , et deux bastions du côté de la terre , montés de quelques pièces d'artillerie. Une lieue plus loin, il trouva le village de Bayto, oïl les Portugais ont une redouté ou un magasin palissade, avec quinze petits canons. La garnison est de quinze hommes, en y comprenant deux officiers qui la commandent; mais il était aisé déjuger, à la pâleur de leur visage et à l'enflure de leur ventre, que la situation de la place est fort malsaine. Le commandant reçut les Français avec beaucoup de civilité , et les

(i) Espèce de mouches que les matelots français appellent maringouins.

pressa de s'arrêter^ mais Brûe aima mieux s'avauçer vers un village de nègres bagnons, situé sur un ruisseau qui passe par Ghinghin, et qui se jette dans la rivière de Cacheo. Cependant il se repentit d'avoir refusé les offres de l'officier portugais ; car à peine eut-il fait cinq cents pas, qu'il se vit engagé dans des marais fort humides, et percé jusqu'à la peau par une pluie qui le força d'entrer dans quelques cabanes de nègres, et d'y passer une fort mauvaise nuit. Le jour suivant il gagna un village où le roi des Baguons fait sa résidence. Quoique ce prince fut absent , ses officiers fournirent au général français autant de chevaux et d'ânes qu'il en avait besoin. Avec ce secours il arriva le même soir à Ghinghin , qui n'est qu'à cinq lieues de Baitto (i^.

Le village ou la ville de Ghinghin est situé à la source d'un ruisseau qui sort de la rivière de Casamansa, et qui tombe dans celle de San -Domingo, trois lieues au-dessus de Cacheo, dont Ghinghin (2) n'est qu'à cinq lieues. Cette ville est bien peuplée, moitié de Baguons , moitié de Portugais qui s'y sont établis , et qui font cultiver leurs plsmtations par les gromettes, esclaves nègres, qu'on emploie au commerce de la cire. Le pays est agréable. Il porte des fruits en abondance, et de toutes parts on y voit des abeilles. Les singes y sont en si grand nombre, qu'ils y causent beaucoup de désordre; mais ils n'osent at-

(i) Labat, t v, p. 42.

(3) Dans Tappendioe, au voyage de Le Maire, ce lieu est nommé Gnanguin. D'AnviUe écrit comme dans le texte. D'autres écrivent Guinguin.

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