CHAPITRE XIII
Voyage de Briie aux îles de Bissao et des BiasagoU (i).
I^ES Français avaient reconnu les avantages du commerce de Bissao. (li) avant que de s'y être fait un établissement. Dès les années 1685 et 1686, Lafond, qui avait fait le voyage de cette île en qualité de directeur particulier, en avait tiré dix-huit cents esclaves, et près de quatre cents quintaux de cire. En 1687 ^^ 1688, Bourguignon, autre directeur de la même espèce, s'y était procuré sept cents esclaves dans l'espace de dix-huit mois; et Lafond n'avait eu besoin que de trois mois, en 1689, pour en acheter trois cents. Mais la guerre avait nui à ce commerce, et il était tombé presque entièrement lors de l'arrivée de Brûe au Sénégal, en 1697, Il n'avait pas trouvé un seul des agents de sa compagnie qui eût été à Bissao par terre ou par mer. Cependant il reconnut bientôt que cette île méritait l'attention d'un directeur, et qu'année commune elle pouvait fournir, en échange pour les marchandises de l'Europe, quatre cents nègres, cinq cents quintaux de cire , et trois ou quatre
(i) Labat, t. v, p. 84.
(2) Labat écrit Bissaux. Barbot met Biseos ; mais c'est Bissao qui est le nom nègre.
cents quintaux d'ivoire. C'est à sa situation qu'elle doit ces richesses. Elle est au centre de plusieurs autres îles fort peuplées , et proche de plusieurs rivières navigables qui sortent du continent.
Le premier dessein de la compagnie française était de former un comptoir dans une petite île nommée l'île de Bourbon, à peu de distance de celle de Bissao(i). Mais après l'avoir examinée plus soigneusement, Brùe la trouva trop petite, et se détermina d'abord pour celle de Boulam, où il se proposa d'établir une colonie. Le 10 de janvier 1699, il y envoya l'Éléonor de Roye , vaisseau de la compagnie , avec les corvettes la Mignonne et l'Hirondelle, chargées de plusieurs facteurs, d'un chapelain, d'un ingénieur, d'un chirurgien, et de quelques soldats avec leurs officiers. Ces trois bâtiments firent heureusement le voyage, et trouvèrent l'île inhabitée; mais le sieur Cartaing, qui avait la direction du projet, jugea, dès la première vue, qu'elle était trop grande pour être défendue par le petit nombre d'homjnes qu'il avait sous ses ordres. Il envoya proposer aussitôt cette objection au général , qui lui fit dire de former son établissement dans l'île même de Bissao , et d'y prendre possession du fort des Portugais, s'ils prenaient le parti de l'abandonner, comme le bruit s'en était répandu.
(i) La petite île de Bourbon est à un mille, au plus, de la c6te de Bissao, à Test et au midi du village de Bissao , à l'entrée du fleuve Jeba. Voyez la carte réduite de l'archipel des Bissagots, dressée par le dépôt de la marine, en 1 822 , et la' carte particulière de la côte occidentale d'Afrique de d'Anville. Deux feuilles. Juillet t^Si.
Cartaing exécuta une partie de ces ordres. U fk voile à Bissao. Il y fut bien reçu du roi , qui lui prêta quelques maisons pour y déposer ses marchandises, et qui lui permh d'ouvrir un commerce fort avanta^ geux avec les habitants. Mais, quelques mois après, on fut extrêmement surpris de le voir arriver à Corée. Il s'était vu forcé d'abandonner son entreprise par la mort d'une partie de ses gens , et par le triste état oii la maladie avait réduit les autres ; sans compter les exactions du gouverneur portugais, qui prétendait lever sur les marchandises françaises un droit de dix pour cent. Brùe, plus rempli que jamais de la nécessité de cet établissement, résolut de se rendre lui-même à Bissao, mais si bien accompagné, qu'il n'eût rien à redouter des Portugais et des nègres.
Il était revenu depuis peu de Cacheo et d'Albreda* Après avoir employé jusqu'au ai de février 1701 à faire ses préparatifs, il mit à la voile avec deux vais-» seaux de la compagnie, la Princesse et l'Éléonor de Roye; les deux corvettes la Mignonne et l'Hirondelle;, la Sirène, galiote à bombes; le Saint-Georges, brigantin; et la Christine, barque de provisions. Cette petite flotte mouilla le lendemain près delà pointe de Bagnon. Le soir, ayant levé l'ancre avec la marée, elle continua sa course jusqu'au 28. Elle était à la vue de Saint-Martin , pointe ouest-sud-ouest de l'île de Bissao, lorsque l'Éléonor avertit, par un signal, qu'il paraissait un bâtiment. De La Rue, qui commandait la Princesse, entreprit aussitôt de lui donner la chasse, et le suivit en effet au sud-sud-ouest, vers le canal qui sépare les îles de Cazegut et de Cara-
che(i).Maiss'étaBtfié à son pilote, qui croyait y trouver assez de fond, il échoua doucement sur le sable. La même disgrâce était arrivée au vaisseau qu'il poursuivait.
Elle n'empêcha pas le capitaine français d'armer aussitôt ses chaloupes ; mais l'autre se rendit sans résistance. C'était un bâtiment danois , commandé par Louis Batman, Français de Dieppe, établi à Saint- Thomas, une des îles Vierges en Amérique. Après avoir assuré cette prise , et remis la Princesse à flot , la flotte française alla mouiller, le 4 de mars, sous la pointe de Bernafel, dans l'île de Bissao, six lieues à Touest du fort portugais. La même nuit , Brûe aperçut des feux en mer; ce qui lui fit juger qu'il y avait sur la côte d'autres bâtiments d'interlope. Il découvrit en effet, avec la lumière du jour, deux vaisseaux à l'ancre sous le vent de la flotte. S'étant avancé pour les observer, il les reconnut en moins d'une heure pour des hollandais. La Princesse arbora son paviU Ion , et , portant droit au plus gros, tira un coup de canon pour le sommer de se rendre. Mais le hollandais fît bonne contenance, et parut disposé à se défendre. Alors de La Rue, cessant de le ménager, lui envoya quelques bordées qui lui ôtèrent l'envie de combattre. Dans le même temps l'Eléonor donnait la chasse à l'autre, qui se défendit vigoureusement; mais l'équipage hollandais, désespérant à la fin de pouvoir s'échapper, se fit échouer volontairement , et
(i) Ces îles sont mal connues. La carte du dépôt de la marine ne donne qu'une portion de la côte nord de Tiie Garache , et se tait sur Cazegut D'AnviUe met entre Cazegu et Oarache File Corbèle.
se sauva dans ses chaloupes. Les nègres qui étaient à bord profitèrent de l'occasion pour briser leurs chaînes. Us pillèrent même une partie des marchandises, avec lesquelles ils gagnèrent la terre en sautant dans la vase. Il fut impossible aux barques françaises d'arriver assez tôt pour prévenir ce désordre. Elles trouvèrent le vaisseau abandonné, et le tillac couvert des restes du pillage. Les nègres de l'île, voyant un vaisseau à sec, s'approchèrent avec leurs arcs pour attaquer les Français; mais la chute de quelques-uns de leurs compagnons arrêta leur ardeur, et le bâtiment fut remis à flot par la première marée. Le plus considérable de ces deux vaisseaux se nommait l'Anne, de vingt -deux pièces de canon. L'autre, nommé le Peter, en avait seize. Les deux capitaines, Vandernotte et Jacob Kenoque, étaient morts de maladie sur la cote.
Brûe alla jeter l'ancre avec ses prises sous le fort portugais de Bissao. Quoique la flotte française y fût arrivée avec ses pavillons déployés, le gouverneur lui fit tirer un coup de canon à balles ; ce qui irrita si vivement de La Rue, que, sans les instances du général, il aurait battu sur-le-champ la place avec toute son artillerie. Mais Brûe lui ayant fait suspendre son ressentiment, envoya la Mignonne, commandée par le sieur Le Cerf, avec ordre d'entrer dans une crique fort proche du fort, résolu de ne garder aucun ménagement avec les Portugais , s'ils continuaient de tirer sur cette corvette ou sur la flotte. Le Cerf mouilla si près du fort, que le gouverneur, nommé dom Rodrigo de Olivera de Alfonça , prit le parti de lui envoyer
demander qui il était, et de lé faire prier de descendre au rivage. Le Cerf descendit , et se laissa conduire dans le fort, où le gouverneur, feignant d'apprendre qu'il était Français, lui demanda si Cartaing était à bord. Sans s'expliquer nettement. Le Cerf répondit que Cartaing serait bientôt dans l'île. Alors le Portugais, prenant un ton fort haut, déclara que si Cartaing paraissait à Bissao , on le forcerait d'en sortir plus vite qu'il n'y serait entré, et que les Français ne devaient pas espérer d'être soufferts dans l'île, ni même d'obtenir la liberté d'y descendre. Là-dessus il conseilla au capitaine de se retirer, et de faire voile où ses affaires l'appelaient.
Au retour de Le Cerf, et sur le récit des rodomontades portugaises, Brùe fit monter Cartaing sur une barque bien armée, pour aller complimenter de sa part le gouverneur, lui faire des plaintes du coup de canon qu'il avait fait tirer, et lui déclarer que le général français du Sénégal était venu précisément dans la vue de s'établir à Bissao. Cette députation rendit les Portugais plus modérés. Dom Alphonse reçut Cartaing fort civilement, et s'excusa sur Faccident du boulet. Cependant il continua de prétendre que les Français ne pouvaient être reçus dans l'île, parce qu'elle était comprise dans les limites de la compagnie portugaise en Afrique, et qu'il avait une défense expresse du roi son maître d'y souffrir l'établissement d'aucune autre nation. Le soir du même jour il envoya son alfèresou son enseigne au général, avec des expli* cations dans la même vue, et de grandes offres de service.
8o TROISlilME VOYACE
Brûe répondit qu'il était fort surpris qu'après avoir résidé si long-temps dans le pays, il oubliât que les Français y avaient exercé le commerce avant que les Portugais y eussent bâti leur fort; qu'il devait apprendre à mettre de la distinction entre là compagnie française et les interlopiers, puisque la compagnie avait un droit établi par lettres*patentes d'exercer le commerce au long des côtes, depuis le cap Blanc jusqu'à Sierra-Leone; droit qui excluait toutes les autres nations, comme il pouvait en juger par les prises que la flotte française venait de faire à ses yeux; que le meilleur parti qu'il eût à prendre était de bien vivre avec la compagnie , et de faire son commerce sans apporter d'obstacle à celui d'autrui.
Comme il fallait s'attendre qu'il emploierait tout son crédit auprès de l'empereur de Bissao pour empêcher l'établissement français, Brûe envoya de La Rue et Cartaing à la cour de ce prince, pour lui faire demander une prompte audience. Ils furent reçus fort civilement. L'empereur promit de se rendre dans un jour ou deux à sa capitale, et de délibérer avec le conseil sur l'établissement que le général proposait.
Le 9 de mars, ce prince arriva de grand matin dans une maison qu'il avait près^ du rivage , et fit donner avis de son arrivée à la flotte française. Brîîe se disposa aussitôt à descendre* Il entra dans sa chaloupe au bruit de toute l'artillerie de. sa flotte. En touchant à terre, sa marche fut ordonnée avec beaucoup d'appareil. Elle commença par deux trompettes et deux haut-bois. Un capitaine d'infanterie, nommé de Segonzac, suivait armé du sponton, à la tête de
vingt-cinq soldats, avec deui sergents et deux tambours. Les facteurs de la compagnie marchaient ensuite deux à deux devant le général, qui avait à ses cotés les deux principaux capitaines de la flotte. Les autres officiers venaient après lui, suivis des domestiques de sa livrée, et d'un corps de matelots armés. L'artillerie fit une seconde décharge lorsque cette troupe se mit en mouvement. Elle s'avança vers un grand arbre, entre le fort portugais et le couvent des franciscains. Là , Briie trouva l'empereur de Bissao assis sur un fauteuil. Ce prince portait un habit de moire verte , orné de quelques dentelles d'argent. Ses hauts-de-chausses étaient d'une belle étoffe de coton. Il avait la tête couverte d'un bonnet de drap rouge en forme de pain de sucre, et bordé par le bas d'un double rang de corde de chanvre. Ce bord de corde ,est la marque de son pouvoir absolu sur la liberté de ses sujets. Quatre de ses femmes étaient assises à ses pieds, et les seigneurs de sa cour se tenaient debout en cercle, mais à quelque distance. Derrière eux, trois nègres d'une taille fort haute jouaient d'un instrument qui ressemble à la flûte allemande. Il y avait quelques fauteuils placés vis-à-vis de l'empereur.
Brûe s'étant approché, l'empereur se leva pour le recevoir. Ils se saluèrent en se serrant plusieurs fois les mains, et l'empereur répéta chaque fois, d'un air riant: Vous êtes le bienvenu. Lorsqu'ils se furent assis tous deux, Brûe commença son compliment, qui fut expliqué aussitôt par l'interprète de la compagnie à genoux entre l'empereur et le général. Il contenait III. 6
82 TROISIÈME VOTAGfe
en substance que la grande réputation de Sa Majesté n'étant pas moins répandue en Europe qu'en Afrique, la compagnie, qui avait appris en même temps sa bonté pour les étrangers , et le soin qu'il prenait de rendre son peuple riche et florissant par les encouragements qu'il donnait au commerce, souhaitait ardemment et lui demandait la permission d'établir un comptoir dans ses états , et d'y bâtir les magasins nécessaires à cette entreprisé, avec l'espérance que Sa Majesté lui accorderait tout à la fois son consentement et sa protection.
L'empereur répondit civilement qu'il remerciait le général de sa visite, et qu'il souhaitait de vivre en bonne intelligence avec les Français ; mais qu'à l'égard de l'établissement, il ne pouvait se détermitier sans avoir consulté ses dieux en présence du gouverneur portugais, qu'il allait faire appeler. Brûe jugea que cette réponse avait été concertée; car le gouverneur arriva immédiatement, accompagné de son alfèreset • de six fusiliers nègres. Cependant il profita de ce court •intervalle pour représenter à l'empereur les grands avantages qu'il pouvait tirer de l'ouverture du commerce, surtout avec la compagnie française. Le gouverneur, en arrivant, salua Brûe, et fit une profonde révérence à l'empereur, qui le reçut d'un air familier, sans se Tever de son fauteuil, et qui le pria de s'asseoir.
Après un moment de silence, l'empereur lui dit d'un ton sévère : « Vous m'avez soutenu que le descc sein des Français était de bâtir ici non-seulement un <c comptoir , mais encore un fort. M'avez-vous dit la
DE BRCE (17OI). 83
« vérité, ou n'est-ce qu'une fable de votre invention ? » Le gouverneur, ne pouvant prouver ce qu'il avait avancé, demeura quelque temps dans l'embarras. Enfin il répondit que les Français ne pouvaient penser à bâtir un comptoir sans le fortifier d'une manière qui assurât la conservation de leurs marchandises ; que le roi son maître ne le souffrirait jamais, et qu'une entreprise de cette nature était contraire aux traités du Portugal avec Sa Majesté impériale et ses prédécesseurs. Briie prit la parole pour expliquer hautement que ce qu'il demandait n'était pas une nouvelle faveur , mais le renouvellement d'une ancienne alKance entre les deux nations ; que les injustes prétentions des Portugais avaient forcé le sieur Cartaing de se retirer l'année d'auparavant ; que la compagnie ne pensait point à bâtir un fort, ni même des magasins de pierre ; et qu'elle croirait des marchandises assez assurées par la protection de l'empereur; que ce prince étant le maître dans son île, pouvait accorder les faveurs qu'il jugeait à propos, et n'avait pas besoin de consulter des nations étrangères. Cette réponse parut plaire à l'empereur. Il se leva; et regardant le gouverneur portugais d'un air sombre, il lui dit qu'il trouvait fort étrange qu'on prétendît lui imposer des lois dans son royaume; qu'il ferait voir s'il était le maître, et qu'il savait comment il devait traiter ceux qui entreprendraient de s'opposer à ses volontés. Ensuite prenant Brùe par la main, il le pria de le suivre. Il s'avança vers la mer avec ses femmes et ses principaux courtisans , précédé de ses trois joueurs de flûte. Il s'arrêta près d'un grand arbre , que les habitants regardent comme une espèce
de divinité , parce qu'il contient les images de leurs dieux. Tout le cortège fit un grand cercle autour de cet arbre , tandis que l'empereur et ses femmes s'approchèrent du tronc. Un prêtre des idole^ , vêtu d'un habit de plusieurs couleurs , d'où pendaient quantité de petites sonnettes, présenta au monarque une coupe de calebasse remplie de vin de palmier. Ce prince la reçut sur la paume de sa main droite, et ses femmes y joignirent aussi leur main pour la soutenir. Tous les seigneurs qui purent trouver place , firent la même chose; et ceux qui n'eu purent trouver, soutinrent le coud^ des autres.
Alors l'empereur s'adressant aux divinités qui étaient • placées dans les niches de l'arbre, leur répéta la demande du général français , et leur demanda gravement leur avis. Brûe avait peu d'embarras pour la réponse; il avait pris soin de se la rendre favorable par les présents qu'il avait faits secrètement au prêtre, aux femmes de l'empereur et à ses principaux courtisans.
L'empereur, après avoir arrosé l'arbre d'une partie de la liqueur, et versé le reste au pied , donna ordre qu'on amenât un bœuf destiné pour le sacrifice. Le prêtre se saisit de la victime , lui coupa la gorge ; et recevant le sang dans la même calebasse , il la présenta encore à l'empereur, qui recommença ses aspersions. Ensuite ayant trempé un de ses doigts dans le sang, il s'approcha du général, et lui toucha la main ; mystère sacré qui emporte un serment d'alliance perpétuelle. Après toutes ces formalités , il prit Brûe par la main, et 4e reconduisit au premier lieu de
l'audience. On s'y assit. La musique cessa, et fut suivie pendant quelques moments d'un profond silence. Enfin l'empereur s'adressa au général dans ces termes : a Vous êtes le bienvenu. Vous avez la liberté d'étaa blir ici un comptoir et des magasins dans les lieux a que vous voudrez choisir. Je fais une alliance per- « pétuelle avec vous et votre nation. Je vous reçois a sous ma protection ; et jusqu'à ce que vos maisons a soient bâties , je vous prêterai les miennes. » Lorsque l'empereur eut fini ce discours, ses femmes, les grands, et tous les spectateurs , poussèrent un cri de joie, auquel les Français répondirent par une décharge de leur mousqueterie et de tout le canon de leur flotte.
Brûe s'étaut levé aussitôt , rendit grâce à l'empe-* reur de ses bontés , et fit apporter les présents de la compagnie : c'étaient de fort. beaux calicots, de l'eaude-vie et d'autres liqueurs , du corail , des verres ardents, des télescopes, des cristaux, et plusieurs belles paires de pistolets , avec une épée à monture d'argent et le ceinturon brodé. Les femmes de l'empereur eurent aussi leurs présents , qui consistaient en petites galanteries de l'Europe. Toute l'assemblée fut traitée avec de l'eau-de-vie ; ce qui produisit de nouvelles acclamations. En se retirant , l'empereur donna plusieurs fois la main au général , et le fit conduire jusqu'à sa barque par ses joueurs de flûte et par une partie de ses courtisans. Le gouverneur portugais , qui avait quitté l'assemblée en apprenant la réponse de l'oracle , rejoignit Brûe en chemin , et lui fit un compliment fort froid sur l'avantage qu'il venait d'obtenir. Brûe lui répondit que ce qu'ils avaient à faire
de mieux l'un et l'autre, était de vivre en amis, jusqu'à ce que leurs différends fussent terminés par leurs supérieurs en Europe. Le gouverneur s'y engagea nettement par sa promesse. Il pressa même les officiers français d'accepter un dîner dans le fort. Brûe ne fit pas difficulté d'y consentir. On l'y reçut avec une décharge de treize canons; mais il arriva malheureusement qu'une pièce étant chargée à boulet, brisa quelques pierres qui blessèrent le fils du roi et quel- |£^ques seigneurs du pays. Quoique ce fût le simple effet du hasard, les nègres en firent un crime aux Portu- . gais , et l'attribuèrent au ressentiment de ce qui s'était passé. Il s'éleva de grands cris, on courut aux armes; et les habitants du canton commençaient à s'assembler. Brùe envoya Cartaing à l'empereur pour l'informer de la vérité, et le supplier d'arrêter le désordre. Sa prière eut l'effet qu'il avait espéré. Après le festin , il fut conduit par le gouverneur au couvent des cordeliers, oîi il fut traité avec de nouvelles politesses. Le fort portugais de Bissao est peu considérable. C'est un carré d'assez grande étendue, qui n'a que trois bastions, parce que le quatrième est demeuré imparfait , sans fossés , sans chemin couvert et sans palissades. Les courtines étaient fort basses et fort mal entretenues. L'artillerie consistait en vingt pièces de campagne; mais il n'y avait dans l'arsenal que vingt fusils , outre ceux de la garnison , qui était ou qui devait être composée de quinze gromettes(i), c'est-à-
(i) Labat les appelle gourmettes ; mais Barbot, Atkins, etc., s'accordent pour gromettas, qui est le nom portugais. Ces nègres sont les mêmes qu*on appelle laptots sur le Sénégal et la Gambie. /
dire de quidze nègres gagés. Le gouverneur, son lieutenant et son alfères, étaient les seuls blancs. Us avaient pour sergent un vieux créole noir de Saint-Jago.
Brûe ne perdit pas un moment pour commencer l'édifice du comptoir. Tous ses gens furent employés au travail. ïl se servit des nègres pour couper le bois de la charpente; mais^ au lieu de paille et de feuillage, il couvrit les toits de fort bonnes tuiles qu'il avait apportées pour lest, D fit un grand cabinet de briques, avec la précaution de les enduire de terre glaise et d'en blanchir les dehors ^ pour aller au-devant de toutes les défiances des nègres.
L'ouvrage fiit pressé avec tant de diligence, que dans l'espace d'un mois le comptoir fut en état nonseulement de recevoir les marchandises et les facteurs, mais de se défendre même en cas d'attaque. On avait ménagé autour de la maison des embrasures bouchées de terre et blanchies. Sous prétexte de se procurer de l'eau pour les ouvriers, et se précautionner contre les accidents du feu, on avait environné le comptoir d'un fossé large de six pieds, sur autant de profondeur, avec une double haie d'épine , qui en défendait l'approche. Brûe n'avait pas manqué, tandis qu'on travaillait aux embrasures, de prodiguer l'eau-de-vie aux ouvriers nègres, pour écarter leur attention.
Après l'heureuse exécution de son projet, il se rendit à la maison de campagne de l'empereur, qui n'est pas à plus d'un quart de lieue du fort portugais. Le grand nombre de ses cabanes lui donne l'apparence d'un petit village. La première porte était gardée par vingt-cinq ou trente nègres, armés de sabres, d'arcs.
88 TROISIÈME VOTAGE
et de flèches. On entre dans un labyrinthe de bananiers , entremêlé de cabanes fort propres qui sont la demeure des femmes , des enfants et des esclaves donîestiques. Au centre est une grande place, au milieu de laquelle est un oranger d'une si prodigieuse grosseur , qu'il couvre toute la place de ses branches. Brùe trouva l'empereur assis sous cet arbre avec une douzaine de ses femmes et de ses enfants. Il était en déshabillé. Une pagne faisait toute sa parure; mais il avait son diadème sur la tête , c'est-à-dire le bonnet bordé de corde. Après avoir fait donner au général et à ses officiers des chaises de bois, telles que la sienne, il se servit de la langue portugaise, qu'il parlait fort bien, et que Brûe entendait parfaitement. Ses discours furent civils. Il présenta du vin de palmier à la compagnie. Il but à la santé du général. On apporta des pipes, et la conversation dura trois heures.
§ II
Description de l'île de Bissao, ou Bissaux , et des usages du pays.
La circonférence de cette île est de trente-cinq ou quarante lieues. Sa perspective est d'autant plus agréable de la mer , qu'elle s'élève insensiblement jusqu'au centre, où l'on découvre plusieurs hauteurs qui sont moins des montagnes que des collines, entre lesquelles il se trouve des vallées et des sources d'eau assez fortes pour former des rivières qui vont se perdre dans rOcéan , après avoir fertilisé toutes les parties
de l'île* Aussi est-elle entièrement cultivée , avec un mélange de petits bois de palmiers, qui servent d'abris contre la chaleur. Les orangers y sont en abondance, avec les autres espèces d'arbres qui sont propres au climat. Il y a peu de cabanes qui ne soient environnées de bananiers et de goyaviers.
Le terroir est si riche et si fécond, qu'à la grandeur du riz et du maïs on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le maïs des deux espèces, ime autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est blanc, et se réduit aisément en farine, que les habitants mêlent avec du beurre ou de la graisse , pour en faire une pâte qu'ils nomment fonde. Le maïs ne leur sert pas, comme au Sénégal, à faire du pain ou du couscous ; ils le mangent grillé. Cependant les plus curieux en forment quelquefois des gâteaux nommés batangos, de l'épaisseur d'un doigt, et les fpnt cuire dans des cercles de terre , comme la cassave en Amérique. Cette sorte de pâtisserie excite l'appétit, surtout lorsqu'on la mange fraîche avec du beurre. Ils préparent le riz avec du beurre ou sous la volaille. Les femmes du roi en firent manger à Brùe, qu'il trouva délicieux.
Les bœufs et les vaches sont d'une grosseur extraordinaire dans l'île de Bissao, et se vendent assez cher. Mais le lait et le vin de palmier sont en si grande abondance, qu'ils ne peuvent être à meilleur marché, de même que les bananes, les goyaves, et les autres fruits. L'île est si remplie de bananiers, qu'une- de ses parties en a tiré son nom. Les Portugais y ont planté du manioc, dont ils faisaient d'aussi bonne
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QO TROISIÈME VOYAGE
farine qu'au Brésil. On ne remarque pas que les nègres en prennent le goût, apparemment parce que leur paresse leur fait craindre la peine de le préparer. Cependant il s'en trouve quelques-uns qui le cultivent; mais ce n'est pas pour en faire de la cassave ni de la farine. Ils le mangent grillé sur les charbons , ce qui le purge de son jus qui passe pour nuisible. Les patates et les ignames font une grande partie de leur nourriture. Ils ont une grande quantité de chèvres grasses à courtes jambes; mais ils manquent de moutons et de chevaux. On prétend même que les chevaux meurent aussitôt qu'ils ont goûté de l'herbe de l'île. On n'y voit pas de porcs. Les Portugais et les nègres paraissent les mépriser également, sans qu'on puisse soupçonner ceux-ci d'être arrêtés par des scrupules de religion 9 puisqu'ils ne sont ni juifs ni mahométans : mais que faut-il penser des premiers ? Leurs vaches leur servent de monture au lieu de chevaux. On leur fait un trou dans les narines, par lequel on passe une corde qui leur sert de bride ; et si leur pas n'est pas fort vite, il est extrêmement doux.
Les habitants demeurent dans des cabanes dispersées; car, excepté deux petits villages qui se sont formés autour de l'église paroissiale et du couvent des Portugais, il n'y a rien dans l'île qui ait l'apparence d'une habitation régulière. Le couvent et sa chapelle ont un grand air de pauvreté; mais ils étaient entretenus proprement, La paroisse, qui est entre le fort et le couvent, regarde la mer, et n'est pas mieux bâtie que les maisons des Portugais , qui sont de terre blanchie et couvertes de paille. Elle a deux ou trois
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petites cloches, mais si peu de revenu, qu'il ne peut suffire à l'entretien de ses ministres. Les paroissiens sont environ cent cinquante nègres et quatre cents femmes, qui se disent Portugais, quoiqu'ils soient aussi noirs que des corbeaux. Brûe vk à Bissao une femme aussi blanche qu'une Anglaise, née d'un père et d'une mère noirs. Elle fut mariée à un nègre, dont elle eut des enfants aussi noirs que leur père.
L'île de Bissao est fort peuplée , et le serait beaucoup plus, si elle n'était exposée aux incursions des nègres Biafares, Balantes, Bissagots, qui infestent souvent ses côtes. Les Biafares vendent une partie de leurs prisonniers aux blancs, et sacrifient le reste à leur divinité qui se nomme Chine.
Les habitants de Bissao sont Papels. Cette nation occupe une partie des îles et des côtes voisines, surtout au sud de Cacheo. Elle est mal disposée pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunté un grand nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour habillement qu'une pagne de coton , avec des bracelets de verre ou de corail. Les filles sont entièrement nues. Si leur naissance est distinguée, elles ont le corps régulièrement marqué de fleurs et d'autres figures; ce qui fait paraître leur peau comme une pièce de satin travaillé. Les princesses , filles de l'empereur de Bissao, étaient couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail et un petit tablier de coton.
L'habillement des seigneurs est peu différent de celui des conditions inférieures. C'est une peau de chèvre passée entre les jambes, qui leur couvre le
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derrière et le devant du corps (i). Ils portent à la main un sabre nu, et deux grosses ba|[ues de fer, qui ont, au lieu de pierre, une petite plaque du même mëtal dont ils se servent comme de castagnettes. L'une est au pouce, et l'autre au doigt du milieu. En les frappant l'une contre l'autre , ils expriment mille choses qui ne peuvent être entendues de ceux qui ignorent cette méthode. Les nègres de Bissaô sont excellents mariniers, et passent pour les plus habiles rameurs de toute la côte. Ils emploient, au lieu de rames, de petites pelles de bois, qu'ils nomment pagaies; et le mouvement qu'ils font pour s'en servir produit une sorte de musique , avec un faux-bourdon qui n'est pas sans harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels , comme ils ont des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas servi peu à les civiliser. Ils sont idolâtres; mais leurs idées de religion sont si confuses, qu'il n'est pas aisé de les démêler (2). Leur principale idole est une petite figure qu'ils appellent Chine , dont ils ne peuvent expliquer la nature ni l'origine. Chacun , d'ailleurs , se fait une divinité suivant son caprice. Ils regardent certains arbres consacrés, sinon comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque dieu. Ils leur sacrifient des chiens, des coqs et des bœufs, qu'ils engraissent et qu'ils lavent avec beaucoup de soin avant que de les faire servir de victimes. Après les avoir égorgés,
(i) Barbot dit que c*est une peau d'agneau préparée et peinte en rouge. Description de la Guinée, dans Churchill, t. v, p. 88.
(2) L'auteur a dit ci-dessus qu'ils adorent particulièrement les bois et les arbres.
DE BMTK (1701). 93
ils arrosent de leur sang les brandies et le pied de Farbre. Ensuite ils les coupent en pièces , dont Tempereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en reste à la divinité que les cornes, qu^on attache au tronc de l'arbre jusqu'à ce qu'elles tond)ent d'elles-mêmes.
n ne paraît pas que l'île de Bissao ait jamais été broublée par des guerres civiles; preuve assez honorable de l'humanité des habitants et de leur soumission pour leur prince. Cependant ils sont sans cesse en guerre avec leurs voisins , qu'ils troublent, comme ils en sont troublés, par des incursions continuelles. Les Biafares, les Bissagots, les Balantes, et les Nalous (i) , qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort braves, qui se battent avec la dernièi^ fiffie. Les traités de paix n'étant pas connus entre ces barbares, il n'y a jsunais beaucoup de correspondance entre eux dans les intervalles mêmes de repos. Loin de leur oflFrir leur médiation, les Européens trouvent leur intérêt à les voir souvent aux mains, parce que la guerre augmente le nombre des esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne durent pas plus de cinq ou six jours.
Lorsque l'empereur prend la résolution de porter la guerre chez les voisins, il fait sonner le bombalon, qui est une sorte de tocsin ; et ce signal rassemble en certains lieux les officiers et les soldats. Ils y trouvent la (lotte royale, qui est ordinairement de trente
(i) La carte de TAfrique française, par Deli«le, les appelle Anallus. D'autres les nomment Naloux et Ânalloux.
canots. Chaque canot reçoit vingt hommes, dont le commandant répond. Il est rare que l'empereur prenne lui-même la conduite de ces expéditions ; mais il consulte ses dieux, avant l'entreprise, par le sacrifice de plusieurs victimes, dont la chair ne se partage qu'en ti'e lui, les prêtres et son armée. Comme les divinités de bois sont toujours dans les intérêts du prince , la réponse ne manque point de lui être favorable. Alors les troupes s'embarquent avec une vive confiance, et la course est tellement réglée , qu'elles arrivent sur le terrain ennemi pendant les ténèbres; elles débarquent sans bruit. S'il se trouve quelque cabane écartée et sans défense, elles l'environnent, la surprennent; et, se saisissant des habitants et des effets, elles se rembarquent aussitôt. Si les habitations sont capables de se défendre, l'attaque n'est pas si brusque. On se met en embuscade du côté de quelque rivière ou de quelque fontaine, et l'on cherche l'occasion d'enlever furtivement quelque ennemi. Au moindre avantage de cette nature, on s'attribue la victoire et l'on retourne en triomphe. La moitié du butin appartient à l'empereur. Le reste se divise entre ceux qui l'ont enlevé. Tous les esclaves sont vendus aux Européens, à moins que dans le nombre il ne se trouve quelque nègre d'un rang distingué, qui est ordinairement racheté par sa famille ou ses amis, en donnant à sa place deux autres enclaves ou cinq ou six bœufs. Les guerriers de l'expédition font parade de leurs avantages dans toutes les parties de l'île. Ils montrent leurs blessures. Ils se font suivre de leurs prisonniers. Leur usage n'est pas de les maltraiter comme dans le nord
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de rAmérique , mais de les accabler de reproches et de les forcer à chanter les louanges de leurs vainqueurs. C'est une espèce d'ovation qu'ils appellent cavalarze , nom tiré apparemment des Portugais. Mais, s'il arrive au contraire que l'entreprise soit malheureuse , les prisonniers courent grand risque d'être sacrifiés , surtout lorsqu'on a perdu quelque personne riche ou d'une famille puissante. Ceux qui périssent dans ces occasions reçoivent des honneurs publics par des chants et des danses au son du tambour. Les femmes , qui sont les principales actrices de la pompe jfunèbre, expriment leur douleur d'une manière qui inspire là compassion; elles s'arrachent les cheveux, elles se déchirent la peau , et leurs cris ne peuvent être représentés. Lorsqu'elles sont fatiguées d'un si rude exercice , on leur donne du vin de palmier en abondance. Ce rafraîchissement les met en état de recommencer la scène, et leur fournit une nouvelle source de larmes, jusqu'à ce que le corps ait reçu la sépulture. L'empereur de Bissao jouit d'une autorité fort despotique. Il a trouvé une voie fort étrange pour s'enrichir aux dépens de ses sujets sans qu'il lui en coûte jamais rien : c'est d'accepter la donation qu'un nègre lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitôt possession , et le propriétaire se trouve dans la nécessité de la racheter ou d'en bâtir une autre. A la vérité, le moyen de se venger est facile, en jouant le même tour à celui de qui on l'a reçu. Mais l'empereur n'y peut rien perdre , puisqu'il ne hasarde que de gagner' deux maisons pour une. Ce pouvoir arbitraire s'étend sur tous ceux qui habitent dans l'île. Un jour, l'em-
pereur deBissao avait confié à la garde des Portugais un esdave qui se pendit. C'était lui naturellement qui devait supporter cette perte ; mais il ordonna que le cadavre fût laissé dans le même lieu jusqu'à ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le désagrément de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fît prendre le parti d'obéir. Dans une autre occasion , deux esclaves qu'il avait vendus s'échappèrent de leurs chaînes, et furent repris par ses soldats. L'équité semblait demander qu'ils fussent restitués à leur maître. Mais l'empereur déclara qu'ils étaient à lui , puisqu'ils s'étaient remis en liberté, et les revendit sans scrupule à d'autres marchands. Le sieur de la Fond, agent de la compagnie française, s'était procuré un nègre qui jouait excellemment d'un instrument du pays, nommé balafo. L'empereur, qui entendit louer le talent de cet esclave, souhaita de l'acheter; et l'agent, pour l'intérêt de sa compagnie, consentit à le vendre. Mais le nègre, s'étant échappé de la maison de Fempereur, retourna sur le vaisseau de la Fond, qui lui demanda avec surprise pourquoi il avait abandonné son maître. L'esclave répondit que l'usage de la cour était de tuer les musiciens à la mort du prince, pour l'accompagner et le réjouir dans l'autre monde ; et que les bkincs n'ayant pas cette cruelle coutume, il préférait leur esclavage à celui de l'empereur. Cependant il fut' réclamé par ce maître impérieux, qui ne craignit pas de démentir son propre exemple; et l'agent français n'osa refuser de payer le prix de l'esclave.
A la mort des empereurs de Bissao , les femmes
qu'ils oat atinées le plus tendrement et l^rs esclaves les plus familiers sont condamnés à perdre la vie , et reçoivent la sépulture près de leur maître, pour le servir dans un autre monde. L'usage était même autrefois d'enterrer des esclaves vivants avec le monarque mort. Mais il pataît que cette coutume est abolie. Le dernier roi n'eut qu'un esclave enterré avec lui; et celui qui règne à présent paraît disposé à détruire entièrement une loi si barbare. Un seigneur du pays avait donné ordre ^ en mourant, qu'on enterrât près de lui trois jeunes filles qu'il avait choisies pour cet affreux sacrifice ; l'empereur les vendit , et doïina l'argent aux héritiers du mort.
En parlant de la guerre, on a nommé le tocsin qui sert à rassembler la milice des nègres. Il porte dans cette île le nom de bombalon. C'est une sorte de trompette marine , mais sans corde , avec beaucoup plus de grosseur et le double de la longueur. Elle est d'un bois léger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur, et l'on prétend que le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de ces instruments au long des côtes et dans l'intérieur de l'île , avec une garde pour chacun ; et lorsque le sien a donné le signal, les autres répètent autant de fois les mêmes coups et sur les mêmes tons; de sorte que ses volontés . sont connues en un moment, par la manière de les communiquer. Si quelqu'un refuse d'obéir , il est vendu pour l'esclavage. Ce châtiment politique tient tout le monde dans la soumission ; et l'empereur, pour qui la désobéissance est utile, se plaint quelquefois de trouver ses sujets trop ardents à le servir, m. 7
Au lieu- de la qualité de roi , la plupart des écrivains lui donnent celle d'empereur, parce que llle étant divisée en huit ou neuf provinces, ils prétendent que le titre de gouverneur répond à celui de roi.
Voyage dans l'île de Boulam.
Tandis que le comptoir se formait à Bissao , Brûc entreprit de visiter l'île de Boulam , où son premier dessein avait été d'établir une colonie. La grandeur de l'île l'avait fait renoncer à ce projet; mais il lui restait des impressions avantageuses du pays , et quelque espérance d'en tirer de l'avantage pour les intérêts de la compagnie- Dans cette vue, il prit deux barques montées par les laptots de Gorée, et par quelques Papels qui avaient traversé les détroits dans leurs expéditions , avec deux pilotes français qu'il se proposait de laisser à Bissao après son départ , pour examiner les côtes et pousser le commerce.
Il mit à la voile entre l'île des Sorciers et cerlle de Bourbon , portant au sud , pour doubler la pointe de l'île Formose, ou das Arcas (i). Les apparences de celle-ci répondent fort bien à son nom. Elle est couverte de grands arbres, excepté sur les côtes, qui sont basses et
(i) Ce dernier nom est celui que d'Anville, sur sa carte de 1751 , donne à cette île, tandis qu'il nomme Formose l'île Ouarangue, ou Waraug, trèséloignée vers Touest de celle dont il est ici question. Mais antérieurement d'AnvilIe, sur ses cartes d'Afrique, de 1729 et de 1749» avait nommé Formose la petite île au nord de l'île Boulam, que Brue et Labat désignent pak* ce nom, et il ne donnait que le seul nom deOuarangue à l'autre, ce qvi était mieux. Voyez ci-après, p. 1 1 3 et 1 1 4>
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qui ne présentent que des arbrisseaux. I^e terroir paraît uni et fertile; mais il manque d'eau fraîche, et c'est apparemment ce qui le rend désert. Brûe se sentait beaucoup de penchant à descendre au rivage , pour observer un si beau pays. Quelques raisons lui firent remettre ce dessein à d'autres temps. Il remarqua seulement que la longueur de l'île est d'environ deux lieues, sur une de largeur. On en compte cinq depuis la pointe sud-est de Bissao jusqu'à la pointe nord-est de l'île Formose.
En doublant cette pointe , on entre dans le bras d'une grande rivière, qui sépare la péninsule des Biafares de l'île de Boulam. L'entrée de ce canal peut avoir une bonne lieue de largeur. Ses rives sont hautes , et la mer y bat avec assez de violence , à proportion de la force des marées. Comme le dessein du général était de reconnaître soigneusement tous ces {5assages , il avançait la sonde à la main. Entre la pointe ouest de la péninsule des Biafares et la pointe est de l'île Formose, il trouva depuis deux et trois jusqu'à sept brasses , et qu'il est nécessaire de suivre le milieu du canal pour éviter les bancs qui le resserrent beaucoup, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à la pointe nord-est de l'île de Boulam.
En sondant^ avec trop peu d'attention pour le reste, les deux barques échouèrent vis-à-vis l'une de lautre. Le reflux , qui est d'une extrême rapidité dans le canal , les laissa si vite à sec, qu'on n'eut pas d'autre parti à prendre que d'y faire la garde, en attendant le retour de la marée. Il est dangereux de demeurer exposé aux nègres Biafares. Leur avidité pour le butin les rend
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attentifs à tous les bâtiments qui s'approchent de leur cîote, et rarement manquent-ils de les insulter. Ils attachent à leurs pieds , dans ces occasions , des semelles d'écorce d'arbre, longues de vingt-quatre pouces, et larges de sept ou huit , avec lesquelles ils marchent sur la vase sans enfoncer, à peu près comme les sauvages du Canada font pour marcher sur la neige. Quoique les deux barques fussent trop bien armées pour craindre des ennemis si méprisables , l'équipage demeura sous les armes jusqu'à l'arrivée des flots.
En doublant la pointe nord-est de Boulam , on trouve une crique large d'une lieue , et d'environ la même profondeur, au milieu de laquelle il y a toujours trois ou quatre brasses d'eau , et dont les bords sont couverts d'arbrisseaux. Dans le mauvais temps, c'est une fort bonne retraite pour les petits vaisseaux. De cette petite baie jusqu'à la pointe sud , le mouillage est sûr et commode au long de la côte , pour lés plus grands bâtiments ; mais il faut connaître la nature d^ marées. Brùe en sentit la nécessité par son expérience ; car à peine eut-il gagné la pointe est , que la même marée qui l'y avait conduit lui devenant contraire , produisit le même effet que le neflux. Il n'eut pas d'autre ressource que de gagner aussitôt le rivage, et d'amarrer contre les arbres, à l'exemple d'un canot de Bissagots qui se trouvait dans le même cas. Il passa la nuit dans ce lieu. Ses tentes n'empêchèrent pas qu'il n'y fût fort mouillé, et qu'il n'eût beaucoup à soufïîrir d'un violent ouragan, accompagné de tonnerre et de pluie ; outre l'irrégularité des courants , qui lui firent craindre d'être enlevé de des-
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SUS ses ancres et de se briser sur la cote. L'obscurité d'ailleurs était si épaisse, que les objets les plus proches ne pouvant être distingués qu'à la lueur des feux, il n'était pas possible de se hasarder en mer. Le jour suivant ramena un temps plus tranquille. Les Bissagots, qui avaient passé la nuit sur le rivage, avec beaucoup d'inquiétude pour leur canot, s'approchèrent des barques françaises , après^ les avoir long-temps observées. Brùe les y encouragea par des signes d'amitié , et leur fît parler par ses interprètes. Il en vint trois à bord , qui furent traités civilement. On les fît boire ; on leur offrit quelques petits présents. Enfîn tous les autres s'avancèrent, au nombre de quinze.
Brùe leur ayant déclaré le dessein qu'il avait de traverser l'île, et de chasser en chemin, ils s'offrirent volontairement à lui servir de guides. Il en prit sept, et laissa le reste dans ses barques , sous prétexte d'assister ses gens, mais en effet pour lui servir d'otages pendant sa course. Après avoir doublé la pointe est de Boulam , il découvrit une belle rivière , de la largeur d'une lieue , et d'une profondeur à recevoir les plus gros vaisseaux. Ce fut là qu'il reconnut la cause de cette contrariété qui l'avait surpris dans les marées et les courants. Le canal ou la rivière qui est entre l'île de Boulam et la péninsule desBiafares, fait partie de la grande rivière, nommée Rio-Grande, qui se divise en deux bras à la pointe sud-est de Boulam. Il arrive de là que la marée entrant par deux ouvertures , les flots du canal du sud , qui vont impétueusement à l'est, forcent ceux du canal du nord, qui est plus étroit et plus creux que l'autre, à retourner sur
tîux-mêiiies, et forment ces courants rapides et incertains qui obligent de jeter l'ancre, pour ne pas perdre, par le reflux, ce qu'on a gagné à la faveur de la marée»
Depuis la pointe nord-est de Boulam jusqu'au sudest, l'ancrage est excellent , entre douze et vingt brasses d'un très-bon fond. La côte est unie et couverte de grands arbres. Les terres intérieures sont cultivées en plusieurs endroits, et présentent uqe perspective agréable. Quatre gros ruisseaux se déchargent dans la baie, qui est large d'environ deux lieues. Elle forme un port très-commode pour toutes sortes de vaisseaux.
Dans la péninsule des Biafares, à l'opposite du lieu où les barques françaises avaient jeté l'ancre, on trouve trois sources d'eau fraîche, qu'on a nommées les Trois-Fontaines. La rivière en est éloignée d'une lieue.
Brûe, laissant ses deux barques amarrées avec le* canot des Bissagots, descendit au rivage, accompagné de dix-huit blancs, de douze laptots, et de plusieurs nègres armés, sans compter les sept Bissagots. 11 laissa un officier avec le reste de ses gens, pour garder les deux barques, et tenir l'œil ouvert sur le canot et sur les huit hommes qui y étaient restés. Après avoir marché l'espace de six cents pas, et s'être dégagé des bois qui bordent la côte, il trouva un pays fort agréable, qui paraissait avoir été habité, et qui est encore cultivé tous les ans par trois ou quatre cents Bissagots, qui viennent y semer leur riz, leur maïs et leurs légumes, et qui se retirent dans leur pays après la moisson. Le terrain s'élève insensiblement jusqu'au pied de quelques collines, qui servent comme de base à des montagnes plus élevées. Mais
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les plus hautes ne sont ni escarpées ni stériles. Elles sont couvertes de grands arbres. Les dotes sont capables de culture ; et l'on voit sortir des fréquentes vallées qui les séparent quantité de petits ruisseaux, qui, suivant le témoignage des Bissagots, ne tarissent jamais dans les plus grandes chaleurs.
Le terroir est gras, riche et profond, autant qu'on en peut juger par la hauteur des arbres qu'il produit. 11 s'y trouve des palmiers de toutes les espèces. On y voit aussi des chênes verts, les uns droits, d'autres tortus, qui paraissent très-propres aux édifices, et des poiriers de la même espèce que dans les îles de l'Amérique. Le bois en est fort bon pour toutes sortes d'usages, pourvu qu'on apporte un peu de soin à le garantir de certains insectes qui l'altèrent beaucoup. liC rivage offre une pierre grise d'un beau grain. Toutes les rivières ont du sable fort net; et la mer jette sur les côtes une si grande quantité d'huîtres et d'autres coquillages, qu'on ne .saurait manquer de ciment. La pointe sud de l'île est une prairie naturelle, où le pâturage est excellent. On y voit des troupeaux de vaches et de chevaux sauvages. Les chevaux sont petits ; mais les taureaux et les vaches paraissent d'une grosseur extraordinaire. Les cerfs, les daims, les buffles, ne sont pas en moindre abondance. On rencontre même quelques éléphants, qui viennent sans doute du continent.
L'île de Boulam appartenait anciennement aux Biafares; mais les Bissagots, leurs ennemis, leur ont fait une guerre si cruelle, qu'après en avoir enlevé un grand nombre pour l'esclavage, ils ont forcé le resl;9
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de se renfermer dans leur pays. Cependant les vainqueurs n'ont jamais entrepris de se mettre en possession de leur conquête. Ils s'y rendent chaque année au nombre de trois ou quatre cents , pendant les moÎR de février , de mars , d'avril et de mai , pour y faire leurs lougans, ou leurs plantations; et la fin de la moisson est le signal qui les rappelle chez eux. S'il s'y en trouve en d'autres temps , comme à l'arrivée du général français, ce sont ou des aventuriers qui vont ravager les cotes des Biafares , ou des chasseurs qui viennent tuer des éléphants. Ces animaux sont toujours une riche proie pour les nègres, qui, outre le profit des dents, se nourrissent long-temps de la chair. C'est cette destruction qui empêche les éléphants de multiplier, comme ils feraient nécessairement dans une ; trouve pas de lions, ni d'autres bêtes eur fassent la guerre, manque pas d'oiseaux, soit de passage, u pays. La mer y est rempUe de poissons. : les coquillages de toute espèce y sont abondance , que l'homme le plus paresivre avec peu de travail. Brûe et tout son cortège, qui n'avaient avec eux que du biscuit, du vin et de l'eau-de-vie, ne laissèrent pas de faire fort bonne chère pendant quelques jours, qu'ils employèrent à faire le tour de l'île. Ils la trouvèrent charmante dans toutes ses parties, et fort propre à l'établissement d'une colonie , qui ne manquerait pas de devenir bientôt riche et florissante. Le commerce y serait avantageux avec les Portugais et les nègres des pays voisins, non-seulement en marchandises de
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l'Europe, mais même m productions du pays, telles que le sucre, le rum, le coco, l'indigo, le coton, le roucou, etc., qui n'y réussiraient pas moins que dans les îles d'Amérique. Il serait d'autant plus aisé d'y établir deîs manufactures de sucre, que les cannes viennent en perfection au Sénégal, d'où l'on pourrait en tirer facilement ; et la plus grande partie de l'île étant déjà défrichée, les plantations s'y feraient sans peine. Les esclaves, qui sont si chers en Amérique , se trouveraient ici à bon marché. On pourrait s'assurer la possession tranquille du pays, soit par un traité avec les Bissagots, ou par la voie de la force, en les châtiant s'ils entreprenaient de s'y opposer.
Brùe mit quatre jours à faire le tour de l'île. Qqoique fatigué en retournant à ses barqu'**^ '1 «'annlan. dit beaucoup d'un voyage qui le con résolution d'établir une colonie à Boul à celle de l'île à Vaches, sur la côte mingue. Suivant son calcul, Fîle de ou dix lieues de longueur de l'est à 1 largeur du nord au sud, et vingt-cin circonférence.
Après avoir fait ses observations par terre , il entreprit d'en faire le tour sur ses barques, pour reconnaître parfaitement les baies, les rocs, les ports et les profondeurs. Il partit avec des provisions fraîches, en suivant la même direction qu'il avait prise pour venir. La sonde, qu'il n'abandonnait pas, ne put lui faire trouver de passage entre l'île de Boulam et l'île de Formose. C'est un banc continuel, où le moindre vent met la mer dans ut?e grande agitation.
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Il y envoya les Bissagots dans leur canot, avec la précaution d'en retenir quatre pour la sûreté de deux pilotes dont il les fit accompagner. Quoique la marée fût pleine, le canot toucha le fond dans plusieurs endroits, et les nègres furent obligés de se jeter dans l'eau pour le tirer au travers d«s rocs sur une basse de la plus dure espèce. Il rejoignit les barques à la pointe ouest de Formose, où elles s'étaient rendues par un passage plus sûr. Les rocs continuent d'une pointe à l'autre, en formant un demi-cercle jusqu'à celle du nord-ouest dans l'île île Boulam. Cependant, à la distance de deux cables de ces rocs, on trouve de l'eau depuis huit jusqu'à dix brasses.
En avançant entre 111e de Boulam et celle des Bissagots, que les Portugais ont nommée l'île das Gallinhas, parce qu'elle produit beaucoup de poules, on rencontre un canal d'une lieue de large, qui a l'apparence d'une rue fort droite, et qui a cinq lieues de long au sud-est. Le fond est depuis douze jusqu'à trente-six brasses. Entre les bancs et les basses qui commencent à la pointe de l'île des Bissagots , et qui continuent jusqu'à une île déserte qui est à l'est-sudest de Canabak, on trouve au, long du rivage, à deux câbles de distance, un fond de gravier entre quatre et cinq brasses.
Les basses de l'île Boulam commencent à deux lieues de sa pointe nord-ouest. Cet espace forme la* rade de l'ouest, qui n'est pas moins sûre et moins commode pour l'ancrage que celle de l'est. Les bancs reparaissent et forment un angle droit, à deux lieues de la pointe de l'île, par une ligne qui 'retourne et
qui va se terminer à la pointe sud-sud-esf. Entre cette pointe des rocs et celle de Tombali au continent, qui est habitée par les nègres Nalous ou Anallous, on découvre le plus grand bras du Rio-Grande, qui a dans toutes ses parties depuis vingt jusqu'à trente brasses d'eau. Brùe s'engagea dans ce bras, entre la pointe des Nalous et celle des Trois-Fontaines. Rio- Grande a deux lieues de largeur dans ce lieu. Après avoir coulé pendant quelques lieues à l'est et à l'ouest , et fait un grand détour au sud , il prend un autre cours au nord-est , jusqu'à ce qu'il soit divisé en deux bras par l'île de Bissague.
Tout le pays aux deux côtés de cette rivière est fort bien peuplé. Brûe entendit pendant la nuit les tambours qui battaient dans chaque quartier, soit par simple amusement, soit que les deux barques fussent suspectes aux habitants, et qu'ils voulussent faire connaître qu'ils étaient sur leurs gardes. Les bords du Rio-Grande sont couverts de gros arbres, qui firent naître aux Portugais la pensée d'y venir construire des vaisseaux. Celui qu'on nomme le micheri , donne d'excellentes planches, qui sont fort aisées à travailler , et qui ont la propriété d'être à l'épreuve des vers, non-seulement sur cette côte, où les vaisseaux s'en ressentent beaucoup, mais encore dans toutes les parties de l'Afrique, de l'Europe, et de l'Amérique. La résine onctueuse dont cet arbre est rempli, a tant d'amertume, qu'on n'attribue pas sa vertu à d'autre cause. Il n'est pas fort haut, et rarement surpasse-t-il vingt ou vingt-deux pieds; mais il a le tronc d'une grosseur surprenante.
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Sur les bords des ruisseaux et dans les terrains marécageux , on trouve certains arbres d'une hauteur médiocre, qui ressemblent, par le bois et par les feuilles, au mahot de l'Amérique, dont l'écorce sert au lieu d'étoupe pour calfater les vaisseaux. Les habitants, au défaut de goudron , qui leur manque souvent, emploient l'huile de palmier mêlée avec de la glu vive, et bouillie jusqu'à la consistance nécessaire. Pour suppléer aux câbles , la nature a donné au pays certains roseaux, ou bambous (i), qui croissent dans les lieux marécageux. On les coupe, on les laisse rouir dans l'eau; après quoi, les ayant bien battus pour en séparer les parties les plus grossières, on les file en corde. Ce qui manque au pays, c'est du bois propre à faire des mâts. Le micheri est trop court, le palmier trop pesant, et tous les autres arbres trop faciles à se fendre, de sorte qu'on est réduit à se servir du palmier; mais, pour corriger sa pesanteur, on n'y met pas de perroquets, et l'on fait généralement les mâts fort courts. Il est étrange que l'îleproduisant un si grand nombre de cocotiers, on ne s'y serve pas, comme aux Indes orientales , des cosses pour en faire des cordes.
Après avoir passé l'île de Bissague , d'où les Bissagots ont peut-être tiré leur nom,Brûe trouva, une lieue plus loin , sur la gauche, un marigot (a), ou une petite rivière, dans laquelle s'étant avancé l'espace d'une lieue, il arriva près de Guinala, ouGhinala, grand village habité depuis long-temps par les Portugais.
(i) Labat, t. v, p. i58, les nomme bamboches.
(a) Ce nom signifie proprement Teau qui reste dans les terres, lorsque la marée se retire ; mais les Français le donnent sans di^tincliou à toutes les rivières qui sont sur cette côte.
Il y trouva un petit vaisseau anglais de Sierra-Leone, commande par le capitaine Glick, qui s'était marié dans ce pays avec une riche négresse. Outre une grosse somme d'argent, elle lui avait apportera pro«priété d'une grande île dans la rivière de Sierra-Leone; et tandis qu'il £siisait cultiver son bien par des esclaves, il exerçait un commerce avantageux sur le& cotes voisines. Son vaisseau était un brigantin de cinquante ou soixante tonneaux, construit à Sierra- Leone. A l'arrivée des Français, Glick se hâta de venir faire des éivilités au général. Le signor Patricio Paresse, un des principaux habitants, ne fut pas moins empressé dans les siennes, et lui offrit sa maison, qu'il accepta. Cet honnête Africain était né d'un père hollandais et d'une mulâtre portugaise. Il était blanc, tnais avec un cercle noirâtre autour deS' yeux , qu'il tenait apparemment de sa mère. Il avait hérité de la gravité du Portugal , et de la propreté de la Hollande. Il était riche. Sa maison était fort belle. A peine Brûe y fîit-il entré, qu^il y reçut la visite du chef des Portugais et de tous les fîdalgos du voisinage, personnages fort remarquables par la longueur de leurs noms et de leurs titres.
Le village de Guinala est situé sur la rive droite du marigot ou de la rivière du même nom. Elle donne aussi son nom au royaume , qui porte également celui des Biafares. Cette région est considérable par le nombre des Portugais blancs, noirs, basanés et mulâtres, qui y jouissent d'une fortune aisée, et qui sont assez bien logés. L'antichambre, qu'ils appellent le portique de leurs maisons, est agréable et fort bien
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meublée. Nul étranger ne pénètre plus loi^ dans un pays où la jalousie est le vice général. Femmes et maîtresses, tout est renfermé sous une même clef* ' A l'exception de ce point, les Portugais de Guinala sont civils et complaisants. Brùe employa trois jours à rendre ses visites , et à prendre des informations sur l'état du commerce.
Il partit escorté de vingt hommes de sa suite et de plusieurs gentilshommes portugais, qui se firent honneur de l'accompagner l'espace d'une lieue , jusqu'à la cour du roi de Guinala ou des Biafares ; car ce monarque est également connu sous ces deux noms. Il le trouva informé de son approche, et déjà prêt à le recevoir, sous un arbre qui est vis-à-vis de son enclos. Son habillement était une pagne noire, qui lui tombait jusqu'au milieu des jambes, avec un manteau de la même couleur, des sandales noires, sans bas; et sur la tête un grand chapeau noir; de sorte qu^à la réserve de ses dents et de ses yeux, on n'apercevait rien que de noir dans sa figure.
Il reçut avec beaucoup de civilité le compliment et les présents du général finançais, en lui touchant plusieurs fois la main , et l'assurant qu'il verrait volontiers des Français dans ses états; qu'il leur accorderait une protection particulière, et qu'il prendrait plus de plaisir à commercer avec eux qu'avec toute autre nation; qu'il leur donnait la permission de s'établir dans les lieux qu'ils voudraient choisir, et d'y bâtir des magasins et des enclos. Enfin Briie lui témoignant quelque désir de former un établisseinent dans l'île de Boulam , dont il n'ignorait pas , lui dit-il , que le do-
maine était à lui, il répondit que rien ne pouvait lui être plus agréable que de voir les Bissagots ses enne^ mis chassés pour jamais de cette île; qu'il en faisait présent de tout son cœur aux Français; et que si cet espace de pays ne leur suffisait pas, il y joindrait volontiers d'autres terres du côté de Trois-Fontaines. Ensuite il examina curieusement les présents du général; et pour lui témoigner qu'il en était satisfait, il fît apporter du vin de palmier, dont il lui fit boire, après avoir bu lui-même à sa santé.
Il prit tant de plaisir dans sa conversation, qu'il parut chagrin de ne pouvoir le retenir quelques jours de plus à sa cour. Il lui donna un dîner dans le goût du pays, c'est-à-dire que l'abondance y tint lieu de la délicatesse. Cependant le riz était fort bien pré- .paré"; et la volaille bouillie, qu'on servit dessus, était coupée en quartiers avec assez de propreté. Après le repas, Brûe visita le village, qu'il trouva fort grand. Le pays aux environs, lui parut délicieux. Les bananiers et les autres arbres dont les maisons sont entourées, les enclos de roseaux, les haies d'épine," forment des perspectives charmantes. La situation du village est sur le bord d'une rivière médiocre, qui, venant de l'est, va se jeter dans celle de Courbali. Elle répand la fécondité dans un terroir déjà riche et fertile, qui le deviendrait encore plus s'il était cultivé par d'autres mains. La cire, les esclaves et l'ivoire y entretiennent un commerce considérable. Les éléphants y sont en grand nombre malgré les persécutions des nègres, qui en aiment autant la chair que les dents.
j 1 2 TROISIÈME VOYAÔE
Les Français retournèrent le soir à Guinala-, et prirent le reste du jour pour se reposer. Le lendemain Brûe eut la curiosité de faire six lieues sur la rivière, pour visiter un village où Texcellence du bois porte divers Européens à faire construire des vaisseaux. Il en trouva un sur les chantiers, d'environ cent tonneaux. Le seul désavantage du pays est de manquer de mâts.
La plupart des villages au long de la rivière sont habités par des Portugais, quelquefois entremêlés de nèg lc aisément leurs maisons par
la if< Outre la cire , les esclaves et
Vive pour le commerce de grands
cuir , quelques plumes d'autru-
che ! différentes sortes. Il fournit
mêi des terres intérieures au sud
et à l'on connaisse autrement les
lieux.
^ . ^ Rio-Grande est navigable jusqu'à cent cinquante
^ lieues de son embouchure, du moins pour les barques
et les autres petits bâtiments. Brue assure que si l'établissement de Boulam était une fois formé, et qu'on n'y laissât pas manquer les marchandises de l'Europe , on pourrait s'ouvrir un commerce fort étendu dans toutes ces régions. I^s Portugais de Bissao et des rivières de Geba, ou Gèves, de Nunez, de Courbali, de Rio-Grande, s'empresseraient d'y venir prendre les marchandises dont ils auraient besoin, et d'y apporter en vente, ou en échange, leurs propres richesses.
DE BRDE (1701). Il3