‹ Histoire générale des voyagesChapitre 7 sur 51 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Voyage à Cazegut, une des îles des Bissagots.

Après avoir fait toutes les observations convenables à ses vues, Brùe revint à Bissao, où il trouva les édifices du comptoir fort avancés. Comme il n'y avait rien qui demandât nécessairement sa présence, il remonta aussitôt dans sa barque, pour visiter quelques îles des Bissagols. On en compte treize ou qualorae, dont les principales et les plus fi'équentées sont Canabak(i), Gallines, Cazegut, Carache, Arangliera, Papagago ou l'île des Perroquets, Formose, Babachoka, Bissague, et Warang (2). Il y en a quelques autres moins copnues, parce qu'elles sont peu fréquentées. Chacune de ces îles est gouvernée par un chef qui est revêtu de l'autorité souveraine. Tous ces petits monarques sont indépendants l'un de l'autre, et se font même souvent la guerre; mais ils s'unissent pour la faire sur le continent aux Biafares leurs anciens ennemis, qu'ils ont chassés de l'île de Boulam. Leurs canots sont assez grands pour recevoir vingt-

(i) Canabak sur la carte de d*ÀnviIle et dans Labat, et Cagnabak sur celle du dépôt de la marine. Prévost écrit Gasnabak.

(3) D'Anville nomme , sur la carte de 1751 , la plus occidentale de ces lies Ouarange, on Formose; mais Brûe ou Labat désigne, par ce nom de Formose, la petite lie qui est au nord, près de Boulam, et que d'Anville nomme das Arcas sur cette même carte, tandis que sur sa carte de 1 729 , et sur celle d* Afrique de 1749, il la nomme aussi Formose, comme Briie. Voyez ci- dessus, p. 98.

cinq ou trente hommes , avec des provisions et leufs armes, qui sont l'arc et le sabre.

Les nègres de ces îles sont grands et robustes, quoique leurs aliments ordinaires soient le poisson-, les coquillages, l'huile et les noix de palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz, leur maïs et leui's lëgumes aux Européens, que de les réserver pour leur usage. Ils sont idolâtres, et d'une cruauté extrême pour leurs ennemis. Ils coupent la tête à ceux qu'ils tuent dans leurs guerres: ils emportent cette proie pour l'écorcher; et, faisant sécher la peau du crâne avec la chevelure , ils en ornent leurs maisons comme d'un trophée. Au moindre sujet de diagrin, ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mêmes. Ils se pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier précipice. Leurs héros se poignardent. Ils sont passionnés pour l'eau-de- vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur coûte pour se procurer cette chère liqueur. Alors le plus faible dévient la proie du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois de la nature. Le père vend ses enfants; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la force ou l'adresse, ils traitent de même leurs pères et leurs mères.

Formose, ou l'île das Arcas de d'An ville, est la plus orientale ( i ) de toutes leurs îles ; mais elle est inhabitée. Celle des Collines et de Cauabak, qui sont situées à la

(i) Dons Labat, t t, p. 169, Boufaun s^étend encore plus loin à l'orieut La carte du dé|)6tde la mariae ne marcpie Ouarangue^ou Warauç (uoin de Formose daus d'Anville), que ccmine un brisaut ou un banc de rochers.

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tête des bancs et des basses qui environnent cette chaîne d'îles , sont également fertiles et peuplées. L'eau fraîche y est en abondance. Les côtes sont remplies de poisson et de coquillages. Avec un peu plus d'industrie pour cultiver leurs terres, les habitants pourraient faire un commerce considérable, car le terroir est excellent dans toutes les îles.

Cazegut est une des plus grandes et des plus fertiles. Elle est renfermée dans un cercle de bancs de sable et de basses, excepté aux deux pointes du nordest et du sud-ouest, où les vaisseaux peuvent mouiller en sûreté. On compte dix ou douze lieues depuis la pointe de Barnafeld dans l'île de Bissao, jusqu'à la pointe nord-e3t de Cazegut, et cinq seulement jusqu'à celle de Saint-Martin. En partant de la pointe de Barnafeld, il faut suivre de près l'île des Perroquets (i); sans quoi les marées et les courants écartent beaucoup un vaisseau, et l'obligent de louvoyer long-temps pour regagner ce qu'il a perdu. Les habitants de Cazegut sont les plus civils de tous ces insulaires, et doivent cet avantage au commerce. Mais il y a néanmoins des précautions nécessaires pour traiter avec eux. Brùe, qui en était bien informé, les observa soigneusement. Lorsqu'il eut amarré sa corvette, il fit arborer son pavillon, et tirer une petite pièce d'artillerie. Trois Bissagots, qui parurent aussi-

(i) Il fallait dire les îles aux Perroquets, ou les îles Papagciyes ; car ce sont plusieurs îlots, ou écueils, près de la côte de Cazegut, selon la carte de d'Anville (1761), mais près de l'île Corbelle, sur la carte du dépôt de la marine, qui ne fait qu*une île de Corbelle et de Cazegut, tandis que d'Auville et Briie en fout deux. Ces îles sont encore mal connues.

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tôt sur le rivage, firent connaître par des signes qu'iis souhaitaient d'être conduits à bord. On les prît dans l'esquif. C'était un des grands de l'île el des plus proches parents du roi, accompagné de dieux person-^ nés de sa famille. Il n'avait qu'une pagne autour de la ceinture , et un chapeau sur la tête. Ses cheveux étaient graissés d'huile de palmier, ce qui les faisait paraître rouges. Il salua civilement Brûe, en se découvrant la tête; et l'ayant pris par la main, il lui demanda des nouvelles du sieur de Lafond , dont il avait été l'ami particulieri

Tandis que le général traitait ce seigneur nègre avec de l'eau-de-vie, on vit paraître un canot chargé de cinq insulaires , dont l'un étant monté à hord s'arrêta sur le tillac, en tenant un coq d'une main , et de l'autre un couteau. Il se mit à genoux devant Brue, sans prononcer un seul mot. Il y demeura une minute; et, s'étant levé, il se tourna vers l'est, et coupa la gorge au coq. Ensuite, s'étant remis à genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur le pied du gêné-»rai. Il alla Étire la même cérémonie au pied du mât et de la pompe; après quoi, retournant vers le gêné* rai , il lui présenta son coq. Brûe lui fit donner un verre d'^au-de-yie, et lui demanda la raison de cette Conduite. Il répondit que les habitants de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer; que le mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe était un miracle , puisqu'elle faisait monter l'eau , dont la propriété naturelle était de descendre.

Brûe renvoya le seigneur nègre après lui avoir fait

un présent. Comme la nuit s'approchait , il remit sa descente au lendemain. Le premier insulaire qu'il rencontra sur le rivage fut ce même seigneur, qui venait au-devant de lui pour te conduire dans son habitation! Elle était à trois cents pas du rivage , bâtie à la maiHère des Portugais , et blanchie en dehors, avec un porche ouvert qui était environné de grands palmiers, et garnie dé chaises de bois assez propres. Après quelques moments de conversation, le nègre conduisit Brùe- vers ui\ édifice qui était à cinquante* pas de la^ maison, et que les Français reconnurent avec beaucoup d'étonnement pour une chapelle, qui avai|:$o{i autel, ses bancs, et même une cloche d'environ trente livres, suspendue près de la porte à un grand arbre. Le seigneur nègre fit sonner la cloche, et dit, à Brùe qu'aimant les chrétiens sans l'être luimôme, il avait fait bâtir cette chapelle pour l'usage de ceux qui pourraient venir dans l'île; et que si quelque prêtre voulait s'y établir avec lui, il s'engageait à ne le laisser manquer de rien.

Ensuite ils se rendirent ensemble à la maison , ou , si l'on veut, au palaisr du roi, qui n'était éloigné que d'un miUe, Ce prince parut charmé de la visite qu'il recevait du général. C'était un vénérable vieillard . d'environ soixante-dix ans. Sa barbe était frisée et presque blanche. Il avait la bouche et les yeux agréables et l'air majestueux. Son habillement n'était qu'une pagne et ua chapeau. Il se découvrit pour saluer Brùe; et, lui ayant pris la main en répétant plusieurs fois^qu'il était le bienvenu, il lui offrit la Hberté de s'établir dans son île. Brùe lui fit présent de quelques

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curiosités^ de l'Europe et de deux barils d'eau-de-vie. Sa maison n'était pas si commode que celle de son parent ; mais elle ne manquait ni de chaises ni dé tables. Il retint le général à dîner. Les mets furent de la volaille bouillie dans du riz , de la venaison , du mouton et du bœuf. Le viq de palmier était^xcellent, et l'eau-de-vie du général ne fut pas épargnée^. Ensuite le roi proposa de fumer, et pressa Brùe de se servir de sa pipe. Le tuyau n'avait pas moins de cinq pieds de longueur, et la tête était assez grande pour contenir un quarteron de tabac; elle était ornée ^e divers anneaux et d'autres bijoux de cuivre blanc. Le roi fit présent au général de deux coqs , ce qui passe à Cazegut pour la plus haute marque de distinction , parce que cet animal est consacré particulièrement aux divinités de l'île.

. La largeur de Cazegut surpasse trois fois sa longueur. Le terroir est riche et bien cultivé. Il produit en abondance des lataniers, des palmiers et de^ oran^ gers , du maïs , du riz , des courges , des pois et d'autres espèces de légumes. Brûe remarqua près du palais quarante ou cinquante nègres armés de sabres , qu'il prit pour la garde du roi. Cazegut, Caradie, Canabak et la Galline sont les seules îles des Bissagots oïl le commerce soit sans péril pour les étrangers. Dans toutes les autres , il faut être dans une défiance continuelle, et ne pas se hasarder témérairement au rivage. Les Portugais se sont repentis plusieurs fois d'avoir négligé les précautions. A bord même , c'està-dire sur sou propre vaisseau , un étranger ne peut être trop sur ses gardes , particulièrement dans les

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lénèbres ; et l'ancre doit être jetée dans un lieu où l'on ne puisse pas craindre que la marée laisse jamais un moment le vaisseau à sec.

Brûe donne des avis fort utiles pour la conduite qu'il faut tenir ensuite avec les insulaires. Après avoir arbore les ccmleurs et tiré un coup de canon , il recommande d'envoyer au rivage un interprète avec des essais de marchandises et une bouteille d'eau-de-vie pour le roi ou le chef de l'île. Pour cette députation, il veut que la chaloupe soit bien armée, et n'approche pas pkis du rivage qu'il est nécessaire pour débarquer l-ÎBterprète, Les insulaires le reçoivent et le conduisent à leur roi, qui se trouve souvent sur le bord de la mer dans la ùm\e de ses sujets. Leurs compliments sont fort eanuyeux, et consistent à r^ter mille fois bonjour, soyez le bienvenu. On convient néanmoins assez promptement du prix des esclaves, de l'ivoire et des autre&«marchân<iises. La chaloupe ramène l'interprète , qui rend compte de sa négociation. Si les lialntants ont des esclaves ou des biens à vendre, ils s'en^ressent bientôt de les amener à bord dans leurs canots. C'est alors qu'il feut redoubler la garde, tenir l'équipage sous les armes, et pointer même le canon pour forcer les nègres d'entrer l'un après l'autre. Malgré le danger , il n'y a pas d'année où l'on ne tire de ces îles trois ou quatre cents esclaves dont le prix est depuis quinze jusqu'à vingt barres; et ce commerce pourrait recevoir beaucoup d'augmentation s'il était bien ménagé. Les marchandises qui conviennent à ces îles sont l'ambre jaune, les étoffes de laine jaUnes et rouges, l'eau-de-vie en abondance, les sonnettes, les

armes à feu ,' surtout pour la chasse , les parements de lit rouges et jaunes , les étoffes de coton ou les pagnes, la vaisselle d'étain, les bassins de cuivre , des toiles de différentes sortes. , et des grains de verre rouges et noirs.

Ije roi de Cazegut avait eu de grands sujets de plainte, qu'il promit d'oublier en faveur du général Brûe. En 1687, le sieur de La^fond, qui était venu commercer dans ces îles , avait perdu quelques marchandises par le pillage des habitants. Pendant qu'il cherchait à se venger, il arriva sur la côte un vaisseau de guerre français nommé le Lion, sous le commandement du sieur de Montorsier. Les deux capitaines convinrent de piller l'île , et débarquèrent , dans cette vue , deux cents hommes qui n'y trouvèrent aucune , résistance. Le roi, qui se nommait DuKermenay, se voyant surpris dans sa maison , sans espérance de pouvoir se sauver par la fuite, prit le parti d'y mettre le feu de ses propres mains et de se brûler vif. Les nègres se retirèrent si ^romptement dans les mon^ tagnes , que de deux ou trois mille habitants il fut impossible aux Français d'en prendre plus de dix ou douze. Le mauvais suçcès.de cette entreprise fit crain* dre à Lafond que le commerce ne fût interrompu pouç jamais avec tous ces peuples ; mais il eut l'habileté de leur persuader qu'il n'avait pas eu de part au pillage, et qu'ils ne devaient accuser que les corsaires.

Les habitants de Cazegut, surtout ceux qui sont distingués par le rang ou les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier , ce qui les fait paraître tout-à-fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour

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de la ceiature qu'une espèce de frange épaisse, composée de roseaux, qui leur tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en ont une autre qui leur couvre la moitié du corps, et descend jusqu'à la ceinture. Quelques-unes en ajoutent une troisième sur la tête , qui pend jusqu'aux épaules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y joignent des bracelets de cuivre et d'étain aux bras et aux jambes. En général, les deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez réguliers et la couleur du jais* le plus brillant, sans avoir le nez plat, ni les lèvres trop grosses. L'esprit et la vivacité ne leur manquent pas. Il ne serait pas difficile de les instruire dans toutes sortes d'arts, si leiir indolence n'était un obstacle insurmontable; mais ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience , surtout hors de leur patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand nombre à bord. Lafond, après en avoir acheté plusieurs , avait pris toutes sortes de précautions pour les tenir sous le joug, en les enchaînant deux à deux par le pied, et mettant des menottes aux plus vigoureux. Ils n'en trouvèrent pas moins le moyen d'arracher l'étoupe du vaisseau; et l'eau pénétra si Vite, qu'il aurait coulé à fond si le capitaine n'eût rencontré fort heureusement une vieille voile qui servit à boucher le trou. Le naturel fier et indomptable, de ces insulaires , et leur paresse obstinée, sont des vices si connus en Amérique, qu'on ne les y achète qu'avec de grandes précautions. Ils ne travaillent qu'à force de coups. Ils se dérobent souvent par la fuite , et quelquefois ils se détruisent eux-mêmes.

Affaires de Bissao.

En firrivant de Cazegut , le général trouva ses édrfices presque achevés. Le fossé demandait encore quelque travail, mais la haie était entièrement plantée ; et deux où trois nuits paraissaient suffire pour la perfection de Teiitreprise. Son premier soin fut de se rendre auprès de l'empereur, qui le reçut avec de grands témoignages d'amitié et de nouvelles assurances de protection. l-ics femmes de ce prince et le^ seigneurs de la cour lui firent mille offres de service. Enfin, dans cette occasion , comme lorsqu'il retourna, en 17 199 au Sénégal avec la qualité de directeur, toutes les apparences devaient lui persuader que l'empereur Qt ses peuples étaient de boane foi dans ses intérêts.

Il se crut obUgé de rendre une seconde visite au gouverneur portugais, avec lequel il vivait aussi bien qu'on pouvait l'attendre de l'un et* de l'autre dans l'opposition de leurs intérêts. Dom Rodrigo apprenant que Brûe se proposait de loger dans son nouveau comptoir, le pressa de prendre un appartement dans le fort. Il s'en défendit , parce que le fort était trop éloigné de ses bâtiments. Le gouverneur lui offrit le couvent des cordeliers , que Brûe refusa par la môme raison. Enfin il accepta un magasin dont la situation lui parut plus commode , et les Portugais le

firent aussitôt meubler pour l'y recevoir. Le dimanche suivant 9 Brùe étant à la messe avec le gouverneur, qui l'y avait invité , observa qu'une des peintures de Tautel portait les armes de la compagnie française , c'est-à-dire argent semé de fleurs-de-lis d'or, avec deux nègres pour support. Il les fit remarquer au gouverneur, comme une preuve que sa nation avait eu des établissements dans l'île avant les Portugais, ou du moins aussitôt qu'eux , puisque cette peinture paraissait aussi ancienne que l'église. Dom Rodrigo répondit qu'il n'entreprenait pas de décider cette difficulté; mais il protesta qu'un empereur de Bissao avait envoyé son fils au roi de Portugal, pour le reconnaître en qualité de souverain , et s'était engagé, par un traité exclusif, à recevoir les Portugais dans son île, et à leur permettre d'y élever un fort. Ce récit parut d'autant plus fabuleux à Brùe , que le gouverneur ne put lui citer le temps dont il parlait, ni sous quels rois de Portugal et de fiissao le traité s'était conclu , ni même la date de l'érection du fort (i). Aussi n'aban-

(i) On trouve dans la Gazette de Paris, du mois de novembre 1694, un article de Lisbonne ep date du 26 octobre , où Ton raconte qu'il était arrivé un vaisseau de Cacheo, avec un prince nègre nommé Batonto, ftts de Bacompoloco , empereur de Tile de Bissao ; que* sou père Tavait envoyé à la cour de Portugal pour le faire baptiser, pour en amener des missionnaires, pour demander la protection du roi, et pour lui promettre la liberté de bâtir un fort dans son île. La gazette de la même ville, du 18 décembre , dit dans un autre article de Lisbonne, du 9 novembre, que ce jeune priuce avait été baptisé dans la chapelle du château , par Contarini, nonce du pape;^ que le roi lui avait sei:vi de parrain, l'avait nommé Emmanuel, et lui avait fait présent d'un joyau de huit cents pistoles. Voyez Barbot, àdAxs ssi Description de la Giùnée^ page 4a8. On ne peu! contester ce fait ; mais il parait si peu que les Portugais aient profité

donna-t-il pas le projet d'établir son commerce et de ruiner celui des Portugais.

L'amitié fut entretenue extérieurement par des visites, des présents, et des festins mutuels. Cependant, lorsque Brue fut à la veille de son départ, il reçut de la main d'un officier du fort une protestation formelle au nom du roi de Portugal, contre l'établissement des Français. Le parti qu'il prit^ sans rien changer a ses politesses , fut de répondre par une contre-protestation, datée à bord de l'Anne, dans la rade de fiissao, le i6 d'avril 1701. Malgré cette espèce d'hostilité , les deux chefs ne cessèrent point de se voir avec leurs civilités ordinaires, et convinrent de laisser la décision du différend aux deux cours.

L'empereur de Bissao n'eut pas plus tôt appris que Brûe se disposait à partir , et lui faisait demander son audience de congé , qu'il se rendit avec toute sa cour au nouveau comptoir. Les Français allèrent le recevoir à quelque distance , et le saluèrent de toute l'artillerie de la flotte. Ils lui rendirent tous les honneurs dont ils ne pouvaient craindre aucune conséquence. L'empereur demanda civilement à* Brûe s'il était satisfait de son établissement , en lui offrant la liberté de le changer ou de l'augmenter à son gré. Le général lui fît des remerciements fort vifs, et lui marqua

des offres du prince, que Le Maire, dans son voyage publié en 1694, déclare positivement qu*ils n*avaient point alor» de fort dans Tile de Bissao. En quelque année qu'eût été bâti celui que Briie y trouva, le droit des Françab, qui portait sur un traité de commerce plus ancien, u en pouvait recevoir d'affaiblissement.

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beaucoup de confiance à sa protection. Entre plusieurs présents , il lui donna un bonnet de velours cramoisi brodé d'or , que ce prince mit aussitôt sur sa tête.

Il était vêtu fort bizarrement ce jour-là. Ses hauts-dechausses étaient une pagne fort longue. Il portait sur le corps un manteau de gros drap sans forme, sous lequel on ne voyait ni veste ni chemise. Ce manteau était long , et par-derrjère il avait un capuchon qui pendait jusqu'au milieu des épaules. Sa tête était couverte d'un grand chapeau noir à forme haute , ceint d'un ruban rouge, sans sa bordure ordinaire de corde de chanvre. Il avait les pieds nus ; ce qui ne l'empêcha point de marcher dans cet état l'espace d'un quart de mille , jusqu'au comptoir français. Il aurait pu venir à cheval; car à l'exception de la taille, qui est fort basse, il se trouve d'assez jolis chevaux dans l'île; mais il n'en avait pas assez pour tout son train.

Brûe se rendit à son palais de campagne le 26 d'avril, pour lui faire ses derniers adieux. On donna des cliaises, au général et à son cortège, sous un arbre fort près de la porte de l'enclos. L'empere^r parut immédiatement, couvert, sur sa pagne, d'un manteau d'écarlate, doublé de calicot , avec un bonnet gris sur la tête. Brûe lui renouvela ses remerciements pour toutes ses faveurs , et lui présent^ le sieur Cartaing, qu'il laissait pour chef du comptoir, afvec six autres facteurs qui devaient demeurer dans l'île , et pour lesquels il lui demanda sa protection. Elle lui fut accordée avec des vœux pour le succès de son voyage, et pour le plaisir de le revoir. Le même

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jour, une partie des courtisans (i) et des femmes de l'empereur l'allèrent complimenter sur son départ, et lui portèrent des provbions. Ils l'amusèrent par des danses, au son des tambours impériaux. Enfin ce prince , qui marque tant de hauteur pour toutes les autres nations , traita Brùe avec des témoignages extraordinaires de considération.

Avec les facteurs, Brûe laissa dans le comptoir un chirut'gien , deux interprètes et quelques laptots. Il leur donna une barque , un brigantin , une excellente chaloupe, avec des pilotes et des matelots. Dans le comptoir, il mit des armes, des munitions, des marchandises pour le commerce, et des provisions de l'Europe. Il donna au sîeur Cartaîng toutes les instructions qui pouvaient servir à régler sa conduite. Mais il le chargea particulièrement de reconnaître avec soin les côtes voisines ; et si les Portugais abandonnaient leur fort , comme on ne cessait pas de le publier, il lui recommanda de s'en mettre en possession avant que les nègres pussent le détruire.

Le 3o d'avril, il se rendit dans le fort , pour rendre ses dernières civilités au gouverneur. Il y fut reçu , comme il l'avait toujours été, au son des instruments militaires , et la garnison sous les armes. Dom Rodrigo alla au-devant de lui jusqu'à la porte extérieure. Après quelques compliments , Brûe lui présenta les sept officiers de la compagnie , qui étaient destinés

(t) Les Portugais, pour flatter les seigneurs de l'île, leur avaient donné le nom de fidalgos, qui signifie gentilshommes. Les Français se gardaient bien de leur refuser ce titre, lorsqu*il était question de se les attacher, et d'assurer leur protection au nouveau comptoir.

pour le comptoir , en le priant de leur accorder son amitié jusqu'à la décision de leur différend. Elle lui fut promise ; et dom Rodrigo voulut l'accompagner jusqu'au port. L'artillerie du fort le salua de neuf coups à son embarquement* Comme il avait envoyé devant lui ses deux plus grands vaisseaux pour faire leur cargaison au Sénégal et à Gorée , il partit de Bissao avec ses trois prises et les petites barques, fort satisfait du succès de son voyage.

Les civilités du gouverneur portugais, et la parole qu'il avait donnée, d'attendre la décision de ses maîtres en Europe, ne l'empêchèrent pas d'employer secrètement toutes sortes d'artifices pour engager Brûe à payer les dix pour cent , dont il s'attribuait le droit sur les marchandises. Le gouverneur portugais de Cacheo écrivit à Gorée, pour représenter au général français que c'était le moyen 'de vendre pluâ de marchandises en quinze jours qu'il ne pouvait l'espérer dans une année. Il lui offrit même de rabattre quelque chose de ce droit, en lui rappelant que le sieur Lafond avait fait des profits considérables dans l'île de Bissao, parce qu'il ne s'était pas fait un scrupule de le payer. Il ajoutait que le roi son maître lui ayant permis de commercer avec les étrangers, il souhaitait que les Français voulussent saisir une si belle occasion , avant qu'il l'offrît aux marchands d'Angleterre et de Hollande. Brùe répondit qu'il ne manquerait pas de communiquer ces propositions à sa compagnie , quoique, suivant ses prqpres lumières, il les trouvât préjudiciables au commerce des Français, et contraires à leurs privilèges; que l'exemple de Lafond n'était pas

laS TROISIÈME VOYAGE

une raison qui leur pût faire abandonner leurs droits^ parce qu'il s'était conduit en négociant particulier, qui n'avait en vue que son propre intérêt. Bientôt le commerce des Portugais à Bissao tomba dans une décadence qui ne leur permit plus de fournir aux frais d'un commandant et d'une garnison. Leur magasinier fut rappelé , et le gouverneur de Cacheo conseilla au roi de Portugal d'abandonner et de raser le fort. Brùe se hâta d'en donner avis à sa compagnie, qui écrivit aussitôt au président Rouillé, ambassadeur de Frsmce à la cour de Portugal. En lyoS, Brùe se rendit luimême à Lisbonne , et joignit ses instances à celles de l'ambassadeur , pour obtenir du ministère portugais que le fort fût vendu à la compagnie française. Mais la cour de Lisbonne prit le parti de le faire démolir ; ce qui fut exécuté ' au mois d'octobre de la même année.

Le couvent appartenait à l'ordre de Saint-François; mais il avait été rempli successivement par des cordeliers, des capucins et des récollets. La paroisse était gouvernée par des prêtres séculiers qu'on y envoyait de San-Jago; et s'ils venaient à manquer, c'étaient les religieux du couvent qui suppléaient à leurs fonctions. Ils n'étaient que trois pendant le séjour que Brûe fit à Bissao ; mais quoique leur zèle fût fort ardent , ils pensaient à se retirer, rebutés du champ stérile qu'ils avaient à cultiver. Les mauvais exemples des blancs, leurs débauches et leurs vices sont un obstacle presque invincible à la conversion des nègres. Cependant un insulaire de quelque distinction se fit baptiser; ^mais ayant bientôt renoncé à sa nouvelle religion , il mou-

rut sans aucun signe de pénitence. Ses parents ne laissèrent pas d'apporter son corps à l'église portugaise* Les récollets, qui exerçaient alors l'office de curé, refusèrent de l'enterrer, à cause de son apostasie et de son impénitence finale ; ce qui fit naître un tumulte qu'il ne fut pas aisé d'apaiser. Les^ amis du mort enterrèrent le corps dans l'église , malgré la résistance des récollets, qui interrompirent le service divin , et regardèrent l'église comme profanée. Cette sévérité, que les Portugais mêmes traitèrent de contretemps, rendit les prêtres fort odieux dans l'île. Ils furent accablés de reproches par les seigneurs nègres; et la vengeance aurait été poussée plus loin, s'ils n'eussent été sous la protection du roi de Portugal. Enfin le vicaire-général de Cacheo , alarmé pour les suites de cette affaire , envoya un commissaire ecclésiastique à Bissao pour terminer le différend. Après de longues délibérations , l'expédient auquel on s'arrêta, fut d'enlever secrètement le corps pendant la nuit, et de purifier l'église par une nouvelle consécration. Mais cette démarche satisfit si peu les récollets , qu'ils publièrent un manifeste pour justifier leur conduite. Ils accusèrent d'irréligion tous les chrétiens qui tenaient d'autres chrétiens dans l'esclavage, quoique nègres et barbares. Ils firent un crime de vendre des esclaves aux Anglais et aux Hollandais, parce qu'il n'y avait point avec eux de sûreté pour l'exercice de la religion. Us s'emportèrent ouvertement contre leurs compatriotes en leur reprochant d'arrêter, par leurs irrégularités, les progrès de la foi catholique. Us firent répandre des copies de ce mémoire en Espagne et en

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Portugal. Enfin l'excès de leur zèle les ayant fait chasser de Bissao par les nègres et par les Portugais ' mêmes, qui les obligèrent de s'embarquer dans un vaisseau de la compagnie française , qui faisait voile à la Martinique, ils s'efforcèrent de faire approuver leur conduite et leurs sentiments aux négociants français de cette île ; mais le gouverneur les pria de garder leur apologie pour eux-mêmes , et de ne pas ouvrir la bouche sur cette matière , pendant le séjour qu'ils devaient faire parmi les Français , en attendant l'occasion de repasser dans leur patrie. Ils eurent des cordeliers pour successeurs à Bissao.

s VI.

Voyage à Gèves, avec une description historique et géographique des pays et des îles jusqu'à Sierra-Leone(i).

La rivière de Casamansa (a) est, selon Brue, une branche de la Gambie (3). Son cours est fort long et fort rapide. Elle le prend entre les rivières de Saint* Jean et de San-Domingo, dont la dernière est souvent nommée rivière de Cacheo , parce que cette ville est située sur ses bords.

Les Portugais ont detix petits forts sur la rivière

(i) Labat, chap. ix, t. v, p. a3u.

(2) Ce nom lui vient de celui d'un seigneur du pays. L'auteur anonyme , à la fin de Le Maire, la nomme Zamenée, p. ia4. ^

(3) Cela n'est pas exact. Il parait seulement y avoir communication par ' la rivière de Vintam ou de Pasqua.

SSttS^^A^hr

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de Casamansa , tous deux sur la rive droite en remontant. Le premier, qui n'est qu'à dix-huit ou vingt lieues de son embouchure, s'appelle Zinghinchor. Le second, presque à la même distance de l'autre, est ce même fort de Ghinghin dont on a déjà vu la description dans le voyage de Cacheo. Ces deux places ne sont proprement que des magasins environnés d'un mur ou d'un enclos de terre garni de fascines. Leur principale force consiste dans la difficulté de l'accès , à cause des marais et des arbres au milieu desquels ils sont situés, quoiqu'ils soient assez défendus par des légions de mouches qui suffiraient pour détruire une armée. C'est dans ce triste séjour qu'on trouve dix ou douze misérables bannis portugais, avec deux pu trois pièces d'artillerie, pour exclure les autres nations du commerce de cette contrée. Les Portugais tirent annuellement de ces deux lieux cent ou cent vingt quintaux de cire jaune aux mois d'avril , de mai et de juin. Lorsqu'ils ne peuvent la vendre aux bâtiments étrangers qui s'approchent de la côte , ils la transportent à Sommers, village sur la gauche de leur rivière, d'où elle passe à Gerèges (Jereja), et de là dans la Gambie. Quelquefois ils la portent à Cacheo; mais c'est lorsqu'ils désespèrent de trouver d'autres voies , parce qu'il y a des droits à payer au gouverneur de cette ville , et que ceux qui achètent la cire en baissent d'autant plus le prix, qu'ils ne peuvent trouver autrement de profit à la revendre.

A cent cinquante lieues de son embouchure, la rivière de Casamansa forme, en tournant, un coude

l32 TROISIÈME VOYAGE

qui donne le nom de Cabo , ou du Cap ( i ) ^ à un grand royaume voisin. Il était gouverné, au commencement de notre siècle, par un roi nègre nommé BiramMansaté(2), qui vivait avec plus de faste que tous les autres princes de la même côte. Sa cour était nombreuse. Il se faisait servir dans de la vaisselle d'argent (3), dont il avait jusqu'à quatre mille marcs. Il entretenait constamment six ou sept mille hommes bien armés, avec lesquels il tenait ses voisins dans la soumission, et les forçait de lui payer un tribut. La police était si bien établie dans ses états que les négociants auraient pu laisser sans crainte leurs marchandises sur le grand chemin. A force de lois , et par la rigueur de l'exécution., il avait corrigé dans ses sujets le penchant au vol , qui est Un vice comme naturel aux nègres. Japiais ses esclaves n'étaient enchaînés. Lorsqu'ils avaient reçu la marque du marchand, il ne fallait plus craindre de les perdre par la fuite, tant la garde était exacte sur les frontières , et la discipline rigoureuse dans le gouvernement. Ce prince faisait chaque année avec les Portugais un commerce de six cents esclaves, à quinze ou dix-huit barres (4)

(i) A l'est de Geba et des Biafares. Voyez la carte de d'Anville (i75i). (a) Mansaté est probablement ici le même que Maiisé, qui, en mandingue, signifie roi.

(3) Dans Prévost (t. u, p. 583 de rin-4'', ou t. viu, p. 293 de Tin- 13), la qualité du métal est laissée en blanc. On dit que l'auteur l'ayant omies, on doit conjecturer par ce qui suit qu'elle était en or. Mais c'est ici une omission des auteurs anglais. Si Prévost avait consulté Toriginal français, il aurait vu que la nature du métal s'y trouvait exprimée

(4) Le mot de barre est uue évaluation imaginaire de marchandises, qui sert de règle pour le commerce , et qui autrefois était égale à une barre de fer.

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par tête, en différentes espèces de marchandises, telles que des armes à feu, des sabres courbés avec de belles poignées, descelles de France, des fauteuils de velours, et d'autres meubles, de la fenouillette de l'île de Rhé , de l'eau de cannelle , du rossolis. Lorsqu'il recevait la visite de quelque blanc , il lé faisait défrayer dès l'entrée de ses états ; et ses sujets ne pouvaient rien exiger d'un étranger, sous peine d'être vendus pour l'esclavage. Il était toujours prêt à donner audience. A la vérité on était obligé , pour l'obtenir, de lui faire un présent de la valeur de trois esclaves; mais il rendait toujours plus qu'il n'avait reçu. Ces civilités continuaient jusqu'à ce que l'étranger eut disposé de ses marchandises. Alors si, dans son audience de congé, il demandait au roi un présent pour sa femme , ce prince ne manquait jamais de donner un esclave ou deux marcs d'or. Il mourut en 1 705 , également regretté de ses peuples et des étrangers.

L'île de Bussi, ou Bassi(i), est située à l'ouest de Bissao. Elle en est séparée par un canal large et profond , dont l'entrée , du côté du sud , est devenue fort dangereuse par deux basses qui se sont formées à* l'embouchure. C'est tout ce qu'on a pu découvrir de cette île , parce que ses habitants , qui sont Papels , comme ceux de Bissao , ont le caractère si farouche ' et si méchant, qu'on n'ose se fier à leur commerce.

Cependant on tire d'eux quelques bestiaux et des

(i) Ce dernier nom est celui de la carte du dépôt de la marine. D*An,ville écrit Bussis. Cette île est aussi quelqyefois nommée Boissisi. Prévost dit à tort qu'elle est à l'est de Bissao.

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noix de palmier , qu*on fait servir à la nourriture des esclaves, après en avoir exprimé l'huile. Cinq barils de ces noix ne coûtent que deux barres en grains de verre. I-.eurs bœufs reviennent à, quatre ou citiq barres. L'île de Bussi a deux ports, où l'ancrage est sur et commode. Celui du nord porte le nom de Vieux-Port, et l'autre celui de Port-Neuf. On n'y peut trop apporter de précaution contre la surprise et la fraude. La plus sûre est de ne recevoir qu'un canot à la fois, et de feire feu sur les autres, s'ils ne se retirent pas après avoir été avertis.

Au nord de l'île de Bussi , de l'autre côté du canal ou de la rivière de Gèves , on trouve un canton de dix ou douze lieues de longueur, habité par des nègres nommés Balantes, qui n'ont aucune correspondance avec leurs voisins, et qui ne souf&ent pas que les étrangers pénètrent dans leur pays. Ils ne contractent leurs alliances qu'entre eux , sans se relâcher jamais de cette loi pour les mariages. Leur religion est l'idolâtrie, et leur gouvernement une espèce de république , dont le conseil est composé des anciens. Ils ne font aucun esclave dans leur ' pays , mais ils 'sont méchants a l'excès pour leurs voisins; et comme ils cherchent souvent leur proie , ils ont surpris plusieurs barques portugaises. Dans ces occasions ils ne font pas de quartier aux blancs. Pour les nègres, ils les vendent à leurs voisins, ou les échangent pour des bestiaux. Leurs armes sont le sabre, la sagaie et les flèches. Ils eurent la hardiesse, le 2 3 d'avril 1700, d'attaquer un brigantin français de quatre pièces de canon. Ils l'environnèrent avec trente-cinq canots,

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dont chacun ne portait pas moins de quarante hommes. Heureusement les Français, à la vue de cette flotte, eurent le temps de se couvrir d'un double mur de peaux de bœufs, qui les garantit de la première grêle de flèches. Les nègres tentèrent plusieurs fois d'aborder le brigantin ; mais le capitaine français fit un usage si bien entendu de son artillerie, que prenant plusieurs files de canots avec sa mitraille, il en détruisit une grande partie. Le combat dura néanmoins plus de six heures ; et rien ne peut être comparé à la furie des sauvages. Enfin leur courage diminuant avec le nombre , ils se retirèrent en marquant par des cris effroyables la grandeur de leur perte et leur consternation.

C'est l'opinion commune du pays que les Balantes ont des mines d'or dans leur terroir, et qu'ils n'ont pas d'autre raison pour en interdire l'entrée aux étrangers. Cette persuasion est fondée sur deux ou trois arguments, i* Que les Portugais ayant acheté d'eux de là volaille sur cette côte , ont trouvé de l'or dans presque tous les gésiers. 2® Que ces peuples paient en or leur tribut annuel au roi de Casamansa , dont le territoire est entre la rivière de ce nom et celle de Gèves. 3** Que leur or est différent de celui de Galam et de Tombaaoura , quoique les Mandingues n'aient aucun commerce avec eux.

Quant à la première raison , quoique les Français n'aient jamais trouvé d'or dans la volaille de cette contrée , parce qu'elle leur venait peut-être d'un autre canton , les Portugais étaient si persuadés de la vérité du feit, que s'étant assemblés à Bissao au mois

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de juillet ï6g5 , ils partirent avec trois cents nègres pour la conquête de la toison d'or, et débarquèrent sans opposition. Mais comme on était alors au milieu de la saison des pluies, leurs armes et leurs munitions furent si mouillées, qu'elles se trouvèrent hors d'état de servir. Ils furent attaqués par les Balantes, et repoussés avec beaucoup de résolution jusqu'à leurs barques , en laissant à leurs ennemis une bonne partie de leur bagage et de leurs nègres auxiliaires.

Les Balantes sont laborieux , autant du moins qu'on en peut juger par cette partie de leur côte qu'on découvre de la mer; car aucun voyageur n'a pénétré assez loin pour en donner la description. S'ils font quelque commerce avec leurs voisins , il ne consiste qu'en riz, en maïs, en légumes, en bestiaux et en volaille. . On juge de la fertilité de leur terroir par l'abondance de leur volaille et^ de leurs bestiaux.

Rio San-Doniingo , autrement nommé la rivière de Cacheo , a son embouchure à trois lieues au sud de celle de Casamansa. L'accès en est difficile. Après avoir doublé le cap Rouge (cabo Roxo) , qui est à onze degrés trente-six minutes de latitude du nord, il faut mouiller sur quatorze ou quinze brasses à deux lieues de ce cap , nord et sud. On envoie de là sa chaloupe, pour observer l'état présent de la rivière, parce qu'une partie des rocs et des basses se faisant voir à découvert dans les basses marées y on juge plus aisément du péril. On doit passer fort près de ceux du nord, si l'on veut éviter ceux du sud, qui sont les plus dangereux. Ces bancs ont environ trois lieues de longueur. Il ne faut pas espérer d'y pouvoir

louvoyer, parce que le canal n'a qu'une demi-lieue de large. Lorsqu'on a mis au nord et sud un gros arbre qu'on a nommé l'arbre couronné, po^r la forme de ses branches , on peut s'avancer droit vers la rivière, sans s'embariasser des battements de la marée , que ceux qui connaissent mal ce lieu peuvent prendre pour autant d'écueils , et qui leur feraient chercher des dangers réels pour en éviter d'imaginaires.

Cacheo (i), colonie portugaise, dont on a déjà vu la description , est située sur la rive droite de la rivière , à vingt lieues de son embouchure. Il s'y fait annuellement un commerce de deux ou trois cents esclaves, à trente barres par tête; de cent quintaux de cire , à seize barres le quintal ; et d'autant d'ivoire , à dix-huit barres le quintal.

Farim est un autre marché sur la rive droite, c'està-dire au sud de rio San-Domingo. Cette ville est environ quarante-cinq lieues au-dessus de Cacheo , et n'a guère que la moitié du même commerce.

Mais, revenant à l'embouchure de rio San-Domingo, on trouve, entre sa rive sud et le canal de Gèves , un village nommé le Bot, où le riz est excellent et dans une extrême abondance. On l'achète avec de l'ambre jaune , des cristaux , du fer , des sabres , du cuivre et de l'étain , des bassins , des sonnettes de différentes grandeurs, des couteaux, et d'autres sortes de mercerie. On remarque avec étonnement, dans le rio San-Domingo, que les caïmans ou les crocodiles, qui sont ordinairement des animaux si terribles, ne

(i) Labat, t. v, p. 237, écrit Cachaux.

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nuisent ici à personne. Il est certain, dit Fauteur, que les enfants en font leur jouet , jusqu'à leur iponter sur le dos et les battre même sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur vient peut-être du soin que les habitants prennent de les nourrir et de les bien traiter. Dans toutes les autres parties de l'Afrique , ils se jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux. Cependant il se trouve des nègres assez hardis pour les attaquer à coups de poignard. Un laptot du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours un amusement qui lui avait long-temps réussi; mais il reçut enfin tant de blessures dans ce combat, que, sans le secours de ses compagnons, il aurait perdu la vie entre les dents du monstre.

Un peu au-dessus du Bot, et du même côté sur la rivière de Gèves , au nord de Bissao, est le village de Bole (i), où les habitants donnent du maïs et des bœufs pour du fer, du cuivre, des bassins, des grains de verre noir , des couteaux et du cristal. Le baril de maïs écossé se vend quatre barres , et le plus gros bœuf ne passe pas le même prix. Ces nègres sont Papels et font un commerce assez considérable. La rivière de Gèves est au nord-nord-est de l'île de Bissao. Ses habitants sont Biafares et Mandingues ; les premiers idolâtres , et ceux-ci mahométans. Les Portugais ont un comptoir dans ce canton , avec un officier qu'ils appellent sergent. Ils y ont aussi une église desservie par deux ou trois prêtres.

(i) si, comme cela parait certain, ce lieu est le Boy la de la carte de d'Anville, il est situé assez avant dans les terres, tout près et à l'ouest de Geba ou Gèves.

Çoogle

La rivière de Gèves est extrêmement rapide. Outre la pente du canal y on attribue la vitesse de son cours à l'irrégularité de la marée , qui , après avoir employé six heures à monter , descend en trois heures , et quelquefois plus vite, avec une si furieuse violence, que les vagues s'élèvent comme autant de montagnes. Il est à propos de jeter l'ancre de manière qu'on soit toujours à flot, et que les bâtiments obéissent aux mouvements de la marée. On emploie dix marées pour se rendre de Bissao à Gèves. Les barques qui sont destinées pour ce voyage ne doivent prendre que quatre pieds d'eau. Hles ne peuvent partir que depuis le mois de décembre jusqu'au mois de sepjbembrc, c'est-à-dire pendant que: la rivière est accessible; car, depuis octobre jusqu'au mois de janvier, les marées sont si fortes, que la navigation est trop dangereuse, surtout lorsqu'il n'y a pas d'espérance d'être aidé sur les rives.

La ville ou le village de Gèves, ou Geba , contient environ quatre mille âmes, entre lesquelles on compte quatre ou cinq familles de blancs. Tout le reste est noir ou basané , et n'en prend pas moins le nom de Portugais , mais sans autre garant que leur parole. Gèves est située sur une éminence, et n'a pas de mur ni d'enclos. Les maisons sont de terre , blanchies en dehors et couvertes de paille. L'église paroissiale est fort belle. C'est un prêtre mulâtre de Saint-Jago qui exerce les fonctions de curé. Autrefois les environs de la ville ét^ent fort bien cultivés ; mais les terres sont à présent fort négligées , et les habitants tirent leurs provisions des villages voisins. Années communes, il s'y fait un

l4o TROISIÈME YOTIGE

commerce de deux cent cinquante esclaves , à traite barres par tête; de quatre-vingts ou cent quintaux de cire , à seize barres le quintal ; d'autant (Hvoire , à dixhuit barres; et de quatre ou cinq cents goulousans ou pagnes communes ^ qui se donnent pour une paire de cordes ou pour une pinte et demie d'eau-de-vie. Ces goulousans sont absolument nécessaires pour le commerce des Bissagots et de la plupart des nègres. Comme ils se vendent sur le pied de trois livres pièce ^ et de même que les pagnes blanches^ nommées jongoutaides^ il y aurait peu de profit sur ces ventes, si l'évaluation commune de l'eau-de-vie n'était à quarante sous la pinte. La meilleure voie et la plus sûre pour étendre ici le commerce, serait d'avoir un grand nombre de petites barques qui fussent répandues continuellement dans les marigots et dans les autres lieux où les nègres se présentent. On pourrait faire un établissement fort avantageux avec deux facteurs et quelques gromettes au village de Melampagne , qui est vis-à-vis celui de Gèves. Ce pays est habité par les Biafares , dont le souverain se nomme Tamba. Celui qui occupait alors le trône était un prince des plus affables de cette côte, porté d'inclination pour les blancs, surtout pour les Français. La compagnie française emploie dans ses comptoirs , et pour le service de ses barques , un grand nombre de gromettes dont elle tire beaucoup d'avantage. Les uns servent d'interprètes. Ceux qui ont plus de lumières et d'habileté sont chargés du commerce intérieur pour la cire, l'ivoire, l'or et les esclaves. Outre leurs gages, elle leur accorde un certain profit sur les marchandises. De cette

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manière , elle est sûre que tout ce qu'elle achète est de la première main ; et son profit est de cent pour cent. Lorsque ces facteurs nègres ont rassemblé de quoi charger une barque ou deux, la compagnie leur envoie de nouvelles marchandises pour remplir leurs magasins, et fait transporter celles qu'ils ont achetées.

Dix-sept lieues au-dessus de Melampagne , on trouve un village nommé Malformose (i), dont le terroir produit les plus beaux arbres du monde pour la construction des vaisseaux. Il est facile de les couper et de les transporter à bord. Le chef du village donnerait la moitié de sa forêt pour un baril d'eau-de-vic.

Après avoir tourné le coude pour entrer dans la véritable embouchure de la rivière de Gèves, qui a son cours au nord-est, on découvre sur la rive droite un village nommé Gonfode(2), habité parles Biafares civilisés, qui font un commerce assez considérable de millet, de riz, d'ivoire, de bestiaux et d'esclaves. Plus au sud du même coude , dans un grand marigot qui se nomme rivière de Dongol , et qui est plutôt un bras de mer ou une baie qui sépare du continent la péninsule des Biafares , on voit le village de Golli où l'on achète des esclaves depuis dix jusqu'à quinze barres par tête , de l'ivoire à huit ou dix barres le quintal , et des goulousans pour une pinte et demie d'eau -de -vie. Mais c'est à condition que votre commerce se borne aux nègres du canton ; car , s'ils ap-

(i) Les auteurs aoglais, dans une note, confondent ce lieu avec Matta» Fonnosa. D'Anville les distingue, et met Malformose à Touest de Me* lamps^ne.

(2) Goufode, dans la carte de d*Anville.

l4a TROISIÈME VOYAGE

prennent que vous ayez quelque relation avec les Portugais qui s'y sont établis , ils font monter le prix des esclaves jusqu'à trente barres, et celui du quintal d'ivoire à dix-huit. Les nègres biafares de Golli sont d'un naturel assez doux, et l'on peut traiter sûrement avec .eux sur le rivage. Cependant il ne faut jamais perdre les marchandises de vue; car l'occasion les porte quelquefois à tromper.

Le village de Gourbali donne son nom à la rivière qui passe au long de son enclos, et qui, venant de l'est, va se perdre dans celle de Gèves. Ses bords sont fott unis des deux côtés , et cultivés avec beaucoup de soin. Mais les habitants sont obligés de veiller nuit et jour pour garantir leurs plantations des éléphants et des chevaux marins. Cette rivière de Courbali conduit dans un village où le roi de Ghinala fait quelquefois sa résidence. Il eàt fort commun de voir dans le pays des troupeaux de quarante ou cinquante éléphants. Lorsqu'ils sont couchés dans la fenge pour s'y rafraîchir, ils ne jettent pas les yeux sur les passants, et l'on n'a pas d'exemple qu'ils aient jamais attaqué personne, à moins qu'on ne fasse feu sur eux , et qu'on ne les irrite par quelque blessure; car ils deviennent alors des ennemis si dangereux, qu'il est fort difficile de leur échapper. Mais si l'on parvient à les effrayer assez pour leur faire prendre le parti de se retirer, ils le font avec beaucoup de lenteur. Ils regardent jSxement ceux qui troublent leur repos; et, jetant deux ou trois cris , ils continuent leur marche.

Quelques matelots français remontant la rivière dans une barque, virent un éléphant si embarrassé

dans la fange , qu'ils se promirent d'en faire aisément leur proie. Comme ils ne pouvaient s'en approcher assez pour le tuer, leurs balles ne servirent qu'à le mettre en fureur. Ne pouvant aussi s'avancer vers eux, il n'eut pas d'autre moyen, pour se venger, que de remplir sa trompe d'eau bouribeuse, et de leur en lancer une si grosse pluie , qu'elle faillit les abîmer dans leur barque. Ils furent contraints de se retirer; et la marée, qui revint bientôt, mit l'éléphant en état de regagner la rive à la nage.

Les chevaux marins sont en nombre prodigieux dans toutes ces rivières, comme dans celles du Sénégal et de Gambie; mais ils ne causent nulle part tant de désordre qu'entre celles de Casamansa et de Sierra- Leone. Les plantations de riz et de maïs que les nègres ont dans les cantons maréc&geux, sont exposées à des ravages continuels , si la garde né s'y fait nuit et jour. Cependant ils sont plus timides et plus aisés à chasser que les éléphants. Au moindre bruit, ils regagnent la rivière, oii ils plongent d'abord la tête; et, se relevant ensuite sur la surface, ils secouent les oreilles, et poussent deux ou trois cris si haut, qu'ils peuvent être entendus d'une lieue.

Il se trouve quantité de Portugais établis sur les deux rives de la rivière de Courbali. Leur occupation, pendant tout le jour, est de demeurer assis sur des nattes à l'entrée de leurs ipaisons , sans autre habillement que leur chemise et des hauts-de-cbausses, et d'y passer, le temps à discourir et à fumer. Ils se promènent rarement; ils ne chassent jamais; enfin ils paraissent avoir renoncé à toutes sortes d'exercices.

l44 TROISIÈME VOYAGE

Après avoir mangé du cola (i), ils boivent de l'eau , que Tamertume de cette noix leur fait trouver plus agréable. Us ne laissent pas de faire un commerce considérable sur la rivière, par le ministère de leurs gromettes. On y voit sans cesse descendre et monter leurs canots, quoique la marée soit si violente qu'elle s'approche avec un bruit horrible, et qu'elle arrive en un moment. Il s'y trouve des .serpents d'une grandeur prodigieuse. On en a vu de vingt-cinq et trente pieds de long. On assure même qu'ils sont capables d'avaler un bœuf entier, à la seule exception des cornes. Mais comme ces récits viennent des Portugais, ils sont d'autant plus suspects qu'on n'ignore pas que la nature apprend aux serpents, loi*squ'ils dévorent quelque anynal, à commencer par la tête. Ainsi, dire qu'ils ne peuvent avaler les cornes d'un bœuf, c'est donner lieu de conclure qu'ils ne nuisent pas plus au corps.

Pendant le voyage que Briie fit à Gèves, la mort enleva le capitaine Manuel Al vas, gouverneur de cette ville pour le roi de Portugal. C'était un chrétien nègre, chevalier de l'ordre de Christ, et le plus généreux cavalier du pays; qualité rare parmi les nègres, et qu'il portait si loin, qu'outre l'accueil agréable qu'il faisait aux étrangers , personne ne sortait de sa maison sans avoir reçu de lui un petit présent d'or plus ou moins considérable , suivant la qualité de ses hôtes. Briie, en arrivant dans la ville, ne manqua point d'aller faire ses compliments de condoléance à

(i) Voyez ci-dessus.

la veuve et aux enfants du mort. Aussitôt qu'il parut à la porte de là maison , les pleureuses gagées pour cette cérémonie commencèrent leurs lamentations^ comme si le gouverneur eût expiré le même jour.

Les usages des Portugais et des nègres sont à peu près les mêmes à la mort des chefs de famille. Il serait difficile de juger laquelle des deux nations emprunte les siens de l'autre. Lorsque la principale personne, d'une maison a rendu l'ame, toutes les femmes du voisinage s'assemblent; et si le nombre n'en est pas assez grand, on en prend d'autres à gages. Ces femmes tiennent compagnie pendant quelque temps à la femme et aux enfants du mort, et font leurs gémissements en cadence. Ces cris funèbres, accompagnés de soupirs et de larmes, sont capables de toucher vivement ceux qui ne les prendraient pas, pour de simples grimaces. A la fin de chaque scène on sert aux pleureuses de l'eau-de-vie et du vin de palmier, qu'elles boivent d'aussi bonne grâce que si elles n'avaient fait que rire pendant tout le jour. Elles se réjouissent ainsi jusqu'à l'arrivée de quelques nouveaux spectateurs, devant lesquels cette comédie recommence.

Les enfants du capitaine Manuel étaient assis sur des nattes, en deuil, et avec tous leurs parents autour d'eux. Lorsque Brùe leur eut fait son compliment, il s'assit près d'eux, et pendant quelques moments il régna dans la compagnie un profond silence. Ensuite on servit du vin de palmier. Tous les assistants en burent quelques verres; après quoi la conversation^ tourna sur les nouvelles, tandis que les pleureuses, m, 10

l46 TAOISlJnUE VOYAGE

qui étùentdans une chambre voisine avec la veuve ^ criaient de toutes leurs forces, buvant dans les intér^ valles, et récitant les grandes actions du mort. Après avoir assisté une heure entière à cette triste cérémo-» nie, Brûe se leva, et fut conduit à la porte par les parents; car l'usage oblige les enfants de demeurer sur leur natte, dans la même posture, c'est-à-dire à demi-étendus, et la tête appuyée sur le bras.

Brue fut invité aux obsèques du capitaine. Tous les Portugais du canton y assistèrent en habits longs, avec leurs longues épées et leurs poignards. On avait placé devant la maison du mort huit petites pièces de canon, dont on fit une décharge au départ du convoi. On continua de tirer successivement chaque pièce, à mesure que la procession défilait. Après l'en-r terrement, on fit encore une décharge générale. Ensuite , le cortège étant retourné à la maison , on y distribua du vin de palmier, et tout le monde se retira. ,

Le capitaine Manuel avait toujours donné un appartement dans sa maison aux facteurs finançais que leurs affaires amenaient à Gèves. Mais l'état de sa famille ne permettait pas au général d'en attendre cette civilité. Un officier portugais, nommé dom Francisco G>lleo, le fit prier d'accepter un logement près de sa maison. Il profita de cette offre ; mais ayant cru devoir une visite à son hôte, il fut surpris, en approchant de sa maison, d'entendre des cris si aigus, que s'il avait distingué plus d'une voix, il les aurait pris pour quelque nouvelle cérémonie d'enterrement. Étant entré, il trouva un grand homme maigre, dans

un hamac ou un branle, qui faisait une pénitence forcée pour les péchés de sa jeunesse. Sa femme, qui était une négresse du pays, ne manquait ni d'agréments ni de politesse. Elle avait préparé l'appartement du général avec autant de propreté qu'elle avait pu, c'est-à-dire qu'elle y avait mis un branle, des chaises, des nattes, une table, du bois et de l'eau, et qu'elle y avait laissé des domestiques pour lui faire son souper. Heureusement, il avait apporté des provisions et du linge, parce qu'il s'était attendu à n'en pas trouver aisément dans la ville. C'est un embarras extrême lorsqu'il faut se procurer un chevreau ou quelques poulets. Les Portugais, qui sont établis depuis long-temps dans un pays si fertile et si capable de culture , se laissent manquer des choses les plus nécessaires à la vie, et se traitent plus misérablement que les nègres.

Cette disette générale de provisions les force à là tempérance. Leur nourriture la plus ordinaire est la chair des chevaux marins; viande qui, avec l'appa*rence dû bœuf, n'a qu'un goût sauvage de poisson. Ils n'ont guère d'autre vin que celui de palmier, ni d'autre liqueur que le rum. Encore leur rum est-il si fort et d'une odeur si désagréable, que dans les îles voisines il n'y a que les nègres et la plus vile populace qui en veuillent faire usage. La chasse pourrait suppléer au défaut de la volaille et des bestiaux ; car le pays est rempli de singes, de gazelles, de daims, et d'autre gibier. Il s'y trouve aussi des oiseaux de toute espèce, et dans une grande abondance. Mais le soin de les tuer serait un exercice trop pénibfe pour

l48 TROISIEME VOYAGE

des gens qui préfèrent roisiveté et Tinaction à tous les plaisirs.

Les flamants (i) sont en grand nombre dans le canton , et si respectés par les Mandingues d'un village à demi-lieue de Gèves, qu'il s'y en trouve des milliers. Ces oiseaux sont de la grandeur d'un coq-dinde. Ils ont les jambes fort longues ; leur plumage est d'un rouge de feu, mêlé de quelques plumes noires. Mais leur chair a le goût huileux j et fait un mets trèsmédiocre pour ceux qui n'y sont pas accoutumés. Les habitants du même village portent le respect si loin pour ces animaux, qu'ils ne souffrent pas qu'on leur fasse le moindre mal. Ils les laissent tranquilles sur des arbres, au milieu de leur habitation, sans être incommodés de leurs cris, qui se font entendre néanmoins d'un quart de lieue. Les Français en ayant tué quelques-uns dans cet asile, fiirent forcés de les cacher sous l'herbe, de peur qu'il ne prît envie aux nègres de venger sur eux la mort d'une bête si révérée.

Dans plusieurs endroits de la côte, surtout aux environs de Gèves, on trouve une sorte d'oiseaux de rivière, de l'espèce des oies ou des canards. On les a nommés spatules (2), parce que leur bec a beaucoup de ressemblance avec cet instrument de chirurgie. Ils ont la chair beaucoup meilleure que les flamants.

Rio-Grande n'est qu'à dix ou douze lieues au sud de la rivière de Gèves. Dans l'intervalle, on trouve

(i) Phœniooptertis ruber. Labat, t. v, p. a54. (a) PUtalea. Il y en a de plusieurs espèces.

deux autres petites rivières qui sont peu ffëquentées. Le commerce des esclaves est plus ou moins riche dans cette contrée , suivant les guerres des habitants et leurs divers çuccès. On en tire aussi de l'ivoire, de la cire et de l'or.

En remontant Rio-Grande, quatre-vingts lieues audessus de son embouchure, on arrive dans le pays des Nalous ou des Analoux, nègres qui ont beaucoup de passion pour le commerce. Leurs richesses sont Fi voire, le riz, le maïs, et les esclaves.

A seize lieues de Rio-Grande, vers le sud, on trouve la rivière de Nugno ou Nunez (i), sur les bords de laquelle on fait un commerce annuel de trois cents quintaux d'ivoire , à huit ou dix barres le quintal , et d'une centaine d'esclaves , depuis dix jusqu'à quinze barres par tête. Le riz y est excellent et à fort bon marché. Les cannes de sucre et l'indigo y croissent naturellement. Ce commerce se fait depuis le mois de marsjusqu'au mois d'août, pour se ménager l'avantage des vents du sud au retour.

Le pays, aux environs de la rivière de Nugno, produit un sel que les Portugais estiment beaucoup , et qu'ils regardent comme un contre-poison. Ils ont l'obligation aux éléphants de leur en avoir découvert la vertu. Les nègres, qui vont à la chasse de ces animaux, leur tirent des flèches empoisonnées; et lorsqu'ils les tuent, ils coupent Pendroit où la flèche a touché ,et vident le corps de ses boyaux, pour en

(x) On lit mal à propos Nongue dans la carte de Delisle, puisqu*il est certain que le nom vient de Nunez, ouNugnez. D'AnviUe éfl^ÙSÏuno.

l5o TROISIÈME VOYAGE

manger la chair. Des chasseurs qui avaient blessé un éléphant, furent surpris de le voir marcher et se nourrir, sans aucun ressentiment de sa blessure. Us cherchaient la cause de ce prodige, lorsqu'ils le virent s'approcher de la rivière , et prendre dans sa trompe quelque chose qu'il mangeait avidement. Ils trouvèrent, après son départ, que c'était un sel blanc qui avait le goût de l'alun. Un autre éléphant qu'ils blessèrent encore, s'étant guéri de la même manière, les Portugais , qui sont dans une défiance continuelle du poison , firent diverses expériences de ce sel , et le reconnurent pour un des plus puissants antidotes qui aient jamais été découverts. Que le poison soit intérieur ou extérieur, une drachme du sel deNugno, délayée dans de l'eau chaude, est un remède spécifique.

On compte cinq rivières entre celles de Nugno et de Sierra-Leone. Leurs noms sont Pongue , Tafali^ Samos, et Casseres (i). Les peuples qui en habitent les bords se nomment les Zapes, les Foulis (a), les Cocolis, et les Nalez. (3) Les Zapes sont divisés en quatre tribus, distinguées par autant de noms, les Zapez errants, les Zapez Volumez, les Zapes Râpez, et les ^pez Sosez. Toutes ces nations sont idolâtres, et n'en reconnaissent pas moins un être suprême, auquel ils ne rendent aucun culte, parce qu'ils se fient à sa

(i) Vauteur n'en nomme que quatre. Les cartes en mettent six, et, dans la description de Sierra-Leone , Tauteur même en met dix.

(a) Labat, t ▼, p. a 59, écrit ici Foulis, et dans d'autres endroits Fouies. Les voyageurs les plus modernes écrivent Foulahs.

(3) Ail^Mirs, Labat écrit Nalous.

DÉ BRUE (1701): l5l

bonté. Ils empoisonnent si habilement leurs flèches y que la moindre blessure cause la.mort dans l'espace d'une demi-heure. Mais ils n'entendent pas moins l'art des contre-poisons. Leur principal commerce est celui de l'ivoire , et d'un certain fruit nommé cola , ou colles^ dont les Portugais font beaucoup d'usage pour relever le goût de l'eau , comme on l'a déjà fait observer.

Les Anglais ont un petit fort sur la rivi^e de Sierra-Leone, d'où leur commerce s'étend dans l'intérieur du pays jusqu'à celui des Foulés à l'est. Ils en tirent des esclaves, de l'ivoire, et même une bonne quantité d'or (i). Mais on n'a point encore appris d'où cet or vient comme de sa première source. La rivière de Sîerra-Leone borne au sud la concession de la compagnie du Sénégal.

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