CHAPITRE XIV
Quatrième voyage de Briie. Entreprise pour découvrir le lac de Cayor , en 1 7 14 , avec des observations sur le commerce deGorée (a).
Le lac de Cayor ou de Cayar , n'est pas à plus de cinquante lieues du fort Saint-Louis, c'est-à-dire de l'embouchure du Sénégal. U est formé par les inon-
(i) Les Anglais ont depuis abandonné ce fort, (a) Labat, t. ui, p. 53.
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dations de cette rivière, au nord de laquelle il est situe; nu^is lorsque les flots se retirent, il demeure à sec dans une grande partie de son étendue , et les Maures ou les nègres qui habitent ses bords y font leurs plantations de millçt et de riz, qui réussissent merveilleusement dans un terrain engraissé par les eaux de la rivière. Ce lac n'avait pas été fort connu des Français, ou du moins leurs principales lumières venaient des Maures et des nègres, dont le témoignage est toujours suspect. On savait, sur leurs récits, que le lac de Cayor était fort grand, et que pour y naviguer on était obligé d'employer la boussole. Quoique cette circonstance parût douteuse, on était sûr, du moins par l'accord de tous les témoignages, qu'il était plus grand que celui de Panier-Fouli ; que le commerce s'y était fait autrefois avec beaucoup d'avantage, et que les pays voisins étaient habités par des Maures et des nègres sujets du siratique.
Les changements qui étaient arrivés dans la compagnie française ayant fait perdre toutes les idées de ce commerce, Chamboneau, directeur au Sénégal en 1693, entreprit de les faire revivre. Il fit partir du fort Saint-Louis une barque avec un facteur et des marchandises. Les Français chargés de cette commission arrivèrent au lac, et n'y entrèrent pas sans difficulté. Ils eurent à traverser une forêt de roseaux, qui rendait le passage presque impossible. Cependant, après avoir surmonté cet obstacle, ils furent effrayés par la vue d'un corps de nègres armés qui se présenta sur la côte, près d'un village où ils se proposaient de débarquer. Ils revinrent sans aucun
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fruit de leur voyage; et les récits qu'ils en firent ayant paru terribles, le directeur ne trouva personne qui voulût tenter la même entreprise.
Brûe, qui se trouva revêtu de la qualité de directeur en 1697, entra d'abord ardemment dans les vues de son prédécesseur; mais d'autres affaires le forcèrent de les suspendre jusqu'en 1699. Enfin, son caractère lui faisant mépriser les difficultés, il envoya une barque bien armée, sous la conduite d'un facteur habile, avec les marchandises convenables et des présents pour les chefs maures. Il avait eu la précaution de mettre dans ses intérêts quantité de marabouts ou de prêtres, qui lui avaient promis de faire goûter ses propositions de commerce aux chefs de plusieurs nations. La barque gagna heureusement la rivière de Cayor. C'est un canal naturel par lequel les eaux du lac communiquent avec la rivière du Sénégal, et celles du Sénégal vont grossir le lac dans leurs débordements. Sa largeur est de seize ou dixhuit toises, et sa profondeur de douze ou quinze pieds. L(? navigation n'y est pas difficile jusqu'au port de Graine ou d'Engrein, village éloigné du lac d'environ huit lieues , où les nègres ont un commerce établi pour le millet, les pois et d'autres légumes. Mais, un peu au-dessus de ce village, les Français commencèrent à trouver le canal si bouché par l'épaisseur et la force des roseaux, qu'avec un fort bon vent et de l'eau dans une juste hauteur, leur barque fut arrêtée. Le facteur, qui s'était fait accompagner par plusieurs canots du village d'Engrein, en prit un pour aller reconnaître de plus près la grandeur de l'obstacle,
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6t s'ouvrir un passage. Mais^ ae trouvant pas plus de fecilité à pénétrer, et les roseaux s'élevant, dans plusieurs endroits, de deux toises au-dessus de reau;^ il n'eut pas d'autre parti à prendre que de retourner sur ses traces.
Cette confirmation des premiers récits fit abandon*» ner l'entreprise jusqu'en 1714? qi*^ Brûe prit la résolution dé la tenter lui-même. Il semble que la meilleure méthode aurait été de mettre le feu aux roseaux dans le temps de la sécheresse, et de les brûler ainsi jusqu'à la surface de l'eau; après quoi il aurait été moins difficile de les déraciner , surtout avec le secours des nègres qui habitent les bords du canal, et que leur propre intérêt aurait attachés au travail. Les terres des deux cotés appartiennent à un chef nègre, nommé Riquet (i), qui a plusieurs villages au long des rives. U est vassal du siratique. Son terroir est fertile, et les habitants y vivent dans l'abondance.
La saison des pluies ayant fini tard cette année, et les ^ux étant plus grosses qu'à l'ordinaire, Brûe se flattait de trouver les passages plus ouverts, 011 du moins les roseaux plus faciles à forcer. Il se mit dans une barque de vingt tonneaux, commandée par Gaudebou, ancien officier de la compagnie, qui connaissait la rivière et le pays. Étant partis du fort Saint-Louis au commencement de novembre, ils arrivèrent,le soir du même jour ,à Bouxar ou Brouksar,
(i) D*AnvilIe, sur sa carte particulière de la cote occidentale d'Afrique (1751)9 marque uû village nommé Riquet, au nord du Sénégal, et un peu à l'ouest de l'entrée du marigot de Cayor.
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qui en est à quinâse lieues. Cette habitation est un composé de plusieurs villages , dans une grande plaine qui aboutit aux bords du Sénégal. Les nègres y nour« rissent un grand nombre de bestiaux, et mènent une vie fort aisée. On remarque que de Bouxar jusqu'à la mer, les bestiaux sont petits, et qu^on les trouve plus gros à mesure qu'on remonte la rivière. Us y sont infestés par certains oiseaux qui s^attachent sur leur dos, et qui leur mangeraient la chair jusqu'à l'os, si l'on ne prenait soin de les en déUvrer. Brûe, sans s'arrêter à Bouxar, continua de remonter, avec le secours de ses laptots, jusqu'à l'île des Palmiers. C'est un peu plus haut, du coté nord de la rivière, qu'on trouve le marigot ou le canal de Cayor. Il a quinze lieues de longueur , du nord au sud. Dans l'endroit où il se joint au Sénégal, sa largeur est d'environ huit toises. Le 4 de novembre , il avait quatre toises de profondeur, ce qui fit connaître au général que l'eau était beaucoup plus diminuée qu'il ne devait s'y attendre dans la saison. Cependant sa résolution n'en fut pas refroidie. En avançant, il observa que le canal devenait plus large et plus creux. 11 jeta l'ancre près du village de Graine ou d'Engrein , à trois lieues du Sénégal , contre la rive gauche du canal.
Ce village appartient à Riquet, seigneur nègre du royaume de Ho val, et parent du grand brac. Quoiqu'il n'y fasse pas sa principale résidence, il y a des femmes et des esclaves pour ne pas manquer de compagnie lorsqu'il y vient. Il s'y trouvait à l'arrivée du général. n lui fit présent d'un esclave , et Brûe descendit sans difficulté pour tirer quelques pintades avec lui. II
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trouva le pays agréable, bien cultive , et libre de cé^ moucherons importuns qui remplissent les cantons bas et marécageux. Le riz et le maïs promettaient une riche moisson sur les bords du canal. Les pompions n'y étaient pas moins abondant^: c'est le nom que les nègres donnent aux melons d'eau que les Espagnols appellent pastèques. Les melons de France et d'Espagne, c'est-à-dire les rouges et les verts, croissent ici parfaitement. On en ramasse la graine, etJes nègres s'en font un mets qu'ils aiment beaucoup, en la rôtissant dans des poêles pleines de trous.
Brûe passa la nuit dans sa barque; mais, le jour suivant , Riquet lui rendit une seconde visite , accompagné d'une de ses femmes qui fit présent d'un bœuf gras au général. Cette dame avait la taille bien prise, le visage agréable et les dents d'une blancheur surprenante. Brûe lui demanda quelle était sa méthode pour les conserver si belles. Elle lui dit qu'elle se les frottait avec un certain bois dont elle lui donna quelques pièces. Ce bois se nomme guelelé. Il croît sur le bord de l'eau, et ressemble beaucoup à notre osier; mais il est d'un goût fort amer. L'âge de Riquet paraissait d'environ soixante - quinze ans , mais il jouissait d'une parfaite santé; il avait l'air martial et robuste, avec beaucoup de vivacité dans les yeux. Son courage avait éclaté dans les guerres des nègres contre les maures mahométans, oii il avait battu plus d'une fois les troupes du roi de Maroc.
Brûe, ayant levé l'ancre, se rendit, quatre lieues plus loin , dans un village nommé Quedé (i), sur la
(i)Kedé, dans d'An ville.
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rive droite du canal, et de la dépendance du siratique, empereur ou roi des Foulés. Le canal et le lac de Cayor séparent ses états de ceux des Jalofs et du Brac. Ici le canal se rétrécit beaucoup , et l'eau s'abaisse visiblement. Vis-à-vis du village, il s'est formé une crique fort profonde, où de gros vaisseaux pourraient être à flot toute l'année ; mais lorsqu'on en est sorti, à peine trouve^t-on assez d'eau pour les plus petites barques, dans les temps de sécheresse. Le chef du village vint faire les compliments ordinaires à Brûe, et les accompagna d'un présent. Il lui déclara que, s'il ne finissait pas son voyage dans l'espace de quarantehuit heures , il fallait y renoncer jusqu'à la saison suivante , parce que les eaux se retiraient avec une promptitude dont on n'avait jamais eu d'exemple. Un seigneur de Cayor, qui vint rendre le lendemain ses civilités au général, lui tint le même langage, en paraissant fort affligé de ce que la retraite des eaux lui ôtait l'espérance de le recevoir dans son village. Il l'assura que, si les barques françaises venaient à la fin de juillet ou d'août, elles trouveraient le passage plus libre, et qu'elles feraient un commerce avantageux dans le pays, où les habitants seraient charmés qu'on leur épargnât la peine de porter leurs marchandises à Arguim, à Portendic et aux comptoirs du Sénégal. Il ajouta que , si le général voulait s'arrêter deux ou trois jours à Quedé, on lui fournirait assez de maïs et de riz pour charger sa barque. Brùe accepta cette offre, (Jui fut exécutée fidèlement.
Le même jour, il reçut à bord un seigneur maure, accompagné de deux autres , avec une suite qui annon-
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çalt son rang. Les trois seigneurs étaient fort basanée. Ils avaient la tête nue, les cheveux frisés au sommet, et tressés par-derrière. Leur barbe et leurs moustaches étaient fort longues. Ils étaient vêtus comme les nègres; mais leurs pagnes étaient d'une étoffe très-fine et d'un noir brillant. Sans avoir beaucoup d'embonpoint ni la taille fort haute, ils étaient de fort bonne mine, et leurs manières fort polies. Le principal fit un compliment au général, et lui présenta deux bœufs d'une grosseur extraordinaire , mais si farouches que, pour les empêcher de nuire, il fallut les tuer surle-champ. Les présents des deux autres seigneurs furent quelques belles pagnes. Brue leur fit aussi les siens ; et les ayant retenus à dîner avec quelques seigneurs nègres, il ne leur épargna pas l'eau-de-vie. Mais, par un scrupule de religion, les Maures ne burent que l'hydromel. Ils étaient venus sur des chevaux barbes d'une grande beauté, qu'ils estimaient la valeur de quinze esclaves , c'est-à-dire quatre cent cinquante livres.
Le lendemain , au lever du soleil, on vit arriver plus de cinq cents marchands , nègres ou maures , avec du maïs , du riz et des fèves en cosse , chargés sur des chameaux, des chevaux et des ânes. Les chefs de Quedé et de Cayor réglèrent les prix du marché. Leur mesure contient environ le minot de Paris. Le commerce se fît à bord , avec la précaution de n'y recevoir à là fois qu'un petit nombre de marchands, pour éviter là confusion. Ils étaient si empressés à se procurer des marchandises de l'Europe, que plusieurs tombèrent dans l'eau ; et le bruit aurait été capable d'effrayer, si
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ToD en avait ignoré la cause ; cependant il n'arriva aucun désordre. Les Français achetèrent quatre-vingts barils de maïs, de riz et de fèves, de l'ivoire, des plumes d'autruche et quelques hvres d'ambre gris'; mais, avec si peu d'espace pour placer les marchandises , ils fiirent obligés de renvoyer plus de quatre cents marchands.
Pendant le séjour qu'ils firent à Quedé , il arriva un accident qui retarda leur départ de quelques heures. Un des principaux habitants du village mourut subitement ; et sa femme n'eut pas plus tôt mis la tête à sa porte pour donner avis de sa perte par un cri, qu'il s'éleva un tumulte surprenant dans toute Phabitation. On n'entendit de toutes parts que des gémissements. Le3 femmes accoururent en foule; et, sans savoir de quoi il était question , elles commencèrent à s'arracher les cheveux, comme si chacune eûtperdu toute sa famille. Ensuite , lorsqu'elles eurent appris le nom du mort, elles se précipitèrent vers sa maison avec des hurlements qui n'auraient pas permis d'entendre le tonnerre. Au bout de quelques heures ^ les marabouts arrivèrent, lavèrent le corps, le revêtirent de ses meilleurs habits , et le placèrent sur son lit avec ses armes à son côté. Alors ses parents entrèrent l'un après l'autre, le prirent par la main, lui firent plusieurs questions ridicules et lui offrirent leurs services; mais, ne pouvant recevoir aucune réponse, ils se retiraient comme ils étaient entrés, en disant gravement : Il est mort. Pendant cette cérémonie , les femmes et les enÊmts du défont tuèrent ses bœufs, et vendirent ses marchandises et ses esclaves pour del'eau-de-vie, parce
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que l'usage, dans ces occasions , est de faire un folgar, c'est-à-dire <ie donner une fête après l'enterrement.
Le convoi fut précédé des guiriots avec leurs tambours. Tous les habitants suivaient en silence, char-* gés de leurs armes. Ensuite venait le corps , environné de tous les marabouts qu'on avait pu rassembler^ et porté par deux hommes. Les femmes fermaient la marche, en criant et se déchirant le visage comme autant de furieuses. Lorsque le mort est enterré dans sa propre maison, privilège qui n'appartient qu'au prince et aux seigneurs, la procession se fait autour du village. En arrivant au lieu destiné pour la sépuU ture, le principal marabout s'approche du corps, et lui dit quelques mots à l'oreille, tandis que quatre hommes soutiennent un drap de coton qui le cache à la vue des assistants.
Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le couvrent aussitôt de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses armes au sommet d'un pieu qu'ils placent à la tête du tombeau avec deux pots, l'un rempli de couscous, l'autre d'eau. Après ces formalités, ceux qui soutenaient le drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent leurs lamentations , jusqu'à ce que le principal marabout donne ordre aux guiriots de battre la marche du retour. Au même moment le deuil cesse, et l'on ne pense qu'à se réjouir, comme si personne n'avait fait aucune perte. Dans quelques endroits, on creuse un fossé autour du tombeau, et l'on plante sur le bord une haie d'épine. Sans cette précaution, il arrive souvent que le corps est déterré par les bêtes farouches.
Dans d'autres lifeux, la cérémonie funèbre dure sept ou huit jours. Si c'est un jeune homme qu'on ait perdu ^ tous les nègres du même âge courent le sabre à la main, comme s'ils cherchaient leur camarade^ et font retentir le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent. Brûe prit plaisir à ce spectacle.
Quoique la barque fût petite, il eut beaucoup de peine à retourner par le canal de Cayor jusqu'au Sénégal. Les eaux s'étaient retirées avec une promptitude qu'il aurait eu peine à croire, s'il ne l'eût reconnu par sa propre expérience. Dans le chagrin d'avoir manqué son entreprise , il ne pensa qu'à retourner directement au fort Saint-Louis»
§ II
Observations sur le commerce de Gorée (t)
Le dépai^tement ou là division du comptoir de Corée comprend le commerce des royaumes de Cayor, de Sin et de Salum.
On a déjà vu' que le royaume du damel, ou de Cayor, est assez loin du lac qui porte le même nom. Il est près du cap Vert et de Gorée, au lieu que le lac est dans le Sahara ou le Désert, habité par les Maurèâ au nord du Sénégal. Le commerce du royaume de Cayor produit chaque année deux ou trois cents esclaves, vingt mille cuirs, et deux cent cinquante
(i) Labat, t. IV, p. a32.