CHAP. IL % COLOMB
Le 23 décembre, au lever du soleil , la flotte appareilla et sortit de la baie de Cadix ; ce fut sans doute pour Colomb un des plus beaux moments de sa vie, quand il aperçut pour la première fois la terre de Guandhani. Les sensations de joie, les sentiments de reconnaissance , l’orgueil intime d'avoir , par son courage, sa sagacité et sa persévérance , acquis un rang élevé, une fortune colossale et un nom immortel, durent certes remplir son âme de toutes les impressions les plus puissantes et les plus enivrantes que puisse éprouver la nature humaine; ceperidant l'Océan étendait encore son immensité entre lui et l’immortalité après laquelle il soupirait. Sa tâche glorieuse restait inachevée tant qu’il n'aurait pas communiqué ses découvertes au monde. Mais maintenant il se trouvait à la tête d'une flotte considérable; son mérite venait d’étre dignement apprécié; il avait été accueilli par les applaudissements de l'Europe entière, et ses souverains lui avaient témoigné la bienveillance la plus flatteuse ; il était confirmé dans la-possession de ses titres auxquels il paraît avoir attaché uné si grande importance, et, ce qui lui causait péüit-être une plus vive satisfaction, il n’avait plus à lutter contre le courant de l'opinion ; la faveur publique lui était désormais assurée et flattait le rêve unique de toute sa vie, avec cette ardeur qui la caractérise toujours lorsqu'elle commence à s'attacher à un objet nouveau. Cependant les motifs qui engägeaient une si grande multitude à s’embarquer sous la conduite de Colomb étaient d’une nâtüre essentiellement différente de l'éhthousiasme qui dévorait l'âme de son chef: Ce principe de désunion fe tarda pas à se développer, et devint pour Colomb une source popetuelle de chagtins pendant le reste de sa vie.
Cette fois l'amiral fit voile pour le cap Vert avec l’intention de se diriger de là au midi de la route qu’il avait suivie dans son premier voyage. Le 13 octobre, l'île de Fer cessa d'être en vue, et la flotte, poussée par une brise favorable, déviait légèrement vers l’ouest, lorsque, le 2 novembre, on signala une ile à laquelle on donna le nom de Dominica , parce qu'elle avait été découverte un dimanche: Colomb eut alors l'occasion d'apprendre à connaître les Caraïbes, cette nation
féroce que les pacifiques habitants d'Hispaniola lui avaient dépeinte comme si terrible. Pendant que la flotte longeait les Antilles ou Iles du Vent, les Espagnols’ eurent à soutenir contre les naturels diverses rencontres dans lesquelles ils éprouvèrent leur obstination et leur courage ; les femmes combattaient en désespérées comme les hommes, même lorsque , renversées de leurs canots et précipitées dans la mer, elles avaient à lutter à la fois et contre leurs ennemis et contre les flots A la Guadeloupe, les Espagnols virent pour la première fois le délicieux fruit de l'ananas, et ils furent saisis d'horreur à l'aspect des membres humains que les naturels faisaient rôtir devant le feu, ou qui étaient suspendus dans leurs huttes pour les besoins futurs. Cependant cet horrible spectacle n'abattit pas leur courage ; ils firent prisonniers quelques Caraïbes , et ils les emmenèrent avec eux à Hispaniola, où ils arrivèrent le 22 novembre.
En approchant de cette partie de la côte où le fort de Navidad avait été construit, les Espagnols à bord de ia flotte attendaient avec anxiété les signaux de leurs compatriotes laissés dans l'ilé. lors de la première expédition, mais le morne silence qui régnait le long du rivage annonçait quelque désastre et les remplit d’appréhensions. On ne voyait pas un canot se diriger vers les navires. Les naturels, si bienveillants, si affectueux pour les Espagnols lorsque ceuxci les avaient visités pour la première fois, se tenaient maintenant à l'écart; mais on ne tarda pas à pénétrer la cause de cette froideur mystérieuse, car on trouva le fort de Navidad réduit en cendres, et toutes les circonstances qu ’on recueillit ne permirent bientôt plus de douter que la garnison n’eût été détruite par les Indiens.
Le triste sort des premiers colons d’'Hispaniola causa une profonde tristesse aux nouveaux aventuriers; et un esprit pénétrant eût pu aisément voir dans ces désastres le présage menaçant des calamités futures. Dès qu’on eut renoué quelques relations avec les naturels, on apprit les nouvelles suivantes : à peine l'amiral s’était-il-éloigné de la côte, que la garnison du fort, secouant toute subordination, traita les Indiens avec la licence la plus insolente et la plus effrénée. Ce peuple qui, dans sa simplicité, regardait les nouveaux
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