CHAPITRE XI
Voyages de John Davis, — Résultat de ses recherches. — I] croit à l'existence d'un passage au nord-ouest, — Expéditions septentrionales des Hollandais. — Voyages de William Barentz, — Cornelison traverse le détroit de Waigalz. — Barentz parvient jusqu'à l'extrémité nord de la Nouvelle-Zemble, — Description du cheval marin.— Serond voyage de Barentz.— Renseignements fournis par les Samoïèdes. — Troisième voyage.—Découverte du Spitzberg et de Cherry-Ilsland.— Barentz et son équipage passent l'hiver dans la Nouvelle-Zemble., — Leurs souffrances. — Réfraction extraordinaire. — Mort de Barentz, et voyage de ses gets dans des bar ques découvertes. — Tentatives des Danois pour explorer le Groënland,— Voyages de James Hall. — Destinée de Hall et de Knight, — Henry Hudson, — Il fait des observations sur l'inclinaison de l'aiguille aimantée, — Son voyage vers le pôle, — Second voyage, — Siluation du pôle magnétique. — Description d'une sirène, — — Troisième voyage.— Découverte de la rivière Hudson. — Quatrième voyage. — I navigue à l'ouest, — Pénètre dans la baie d'Hudson, — Récit de ses découvertes, — Révolte de l'équipage.- !udson et les malades abandonnés à la merci des flots. — Retour des rebelles,
Le zèle et lestalent déployés par Frobisher dans la recherche d'un passage au nord-ouest furent contrebalancés , ainsi que nous l'avons vu, par l'insuceès de ses recherches en fait de métaux précieux. La mauvaise issue des derniers
(1) Hakluyt, vol, nr,
voyages rendit à la spéculation son premier et son plus noble caractère; on résolut de faire partir une expédition dont les découvertes géographiques seraient l'unique objet.
Les marchands de Londres, persuadés « de la probabilité de l'existence d’un passage au nord-ouest, » équipèrent deux petites embarcations , l'une de cinquante , l'autre de trentecinq tonneaux, qu’ils placèrent sous Les ordres de John Davis, marin habile et courageux. Il partit de Dartmouth , le 7 juin 1585 , et vers le milieu de juillet se trouva près des régions occidentales du Groënland, où la côte offrait un aspect si sombre et si stérile que Davis Jui donna le nom de Terre de la Désolation (Land of Desolation). Il y trouva une grande quantité de bois flottants et recueillit un arbre de plus de soixante pieds de long. En quittant cette côte, il se dirigea au nord-ouest où il trouva la terre sous le 60° 15° de latitude ; à cette époque la température était moyenne, et la mer libre de glaces. Cette terre était un groupe d'îles parmi lesquelles se trouvaient des hâvres excellents et nombreux. Celui où Davis jeta l'ancre fut nommé par lui port Gilbert ( Gilbert’s Sound ) en l'honneur de son patron, M. Adrien Gilbert, frère de l’infortuné sir Humphrey. Les indigènes étaient nombreux et favorablement disposés ; ils dansèrent avec les matelots, et ensuite leur firent part de tout ce qu'ils possédaient. Le premier août, Davis cingla vers le nordouest, et le 6, il découvrit la terre sous le 66° 48° de latitude. Les navigateurs jetèrent l’ancre auprès d'un promontoire qu'ils appelèrent le mont Raleigh ( Mount Raleigh) et « dont les pics reiuisaient comme de l'or. » Ils nommèrent la terre qui s’avançait au nord le cap Dier ( Dier’s cape), et cap Walsingham ( Cape alsingham ) celle qui s’avançait au sud. Continuant leur route vers Île nord, ils découvrirent à l'ouest un détroit large de vingt à trente lieues et tout-à-fait libre de glaces: La couleur de la mer, en cet endroit, parfaitement semblable à celle de l'Océan, donnait à nos aventuriers les plus graudes espérances d’avoir trouvé le passage silong-temps désiré. Ils allèvent à soixante lieucs vers l'ouest, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent un groupe d'iles qui occupait le milieu du détroit.
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La découverte d'un passage ouvert à l’ouest ; les bonnes dispositions des naturels qui paraissaient prêts à alimenter un commerce actif de pelleteries; enfin le talent généralement déployé par Davis dans la direction de son voyage, encouragèrent les négociants de l’ouest de l'Angleterre à lui confier une seconde expédition.
Le 7 mai il repartit de Dartmouth, et, v. ‘* milieu de juin 1586, il était parvenu à l’ouest du Groënland, où les naturels vinrent le rejoindre en grand nombre, apportant des peaux de veaux marins, des cerfs, des lièvres blancs, et des poissons destinés au commerce. Nos marins les croyaient sorciers ' pe foi aux maléfices qu’ils semblaient pratiquer. Les pics sggtee que vit Davis durant ce vol si énormes qu’il'8e refuse à les décrire , craignant que sa réputation de véracité n’en soit compromise. L'accumulation des glaces refroidit la température au point que les marins anglais s’en trouvèrent souffrants et découragés. Ce fut avec peine que Davis parvint à leur persuader de continuer leur voyage au nord. Sous le 66° 55’ de latitude nord, un groupe d'îles fut signalé. La mer n’était alors obstruée par aucune glace; la température avait pris une chaleur extrême; les moustiques étaient en grand nombre et fort incommodes. Sous le 670 de latitude, ils trouvèrent une terre à l'ouest, et revenant au sud jusqu’au 54 ils virent d’innombrables bras de mer qui, d’après l'apparence des eaux, réveillaient toujours leur espoir de trouver un passage. Mais le temps étant devenu orageux sur la côte du Labrador , Davis cingla vers son pays et arriva en Angleterre au commencement d'octobre. Pendant la plus grande partie de ce voyage, il était resté isolé sur le Clair de Lune, petit navire de trentecinq tonneaux,
Bien que, dans les expéditions précédentes, Davis ne fût parvenu ni à découvrir un passage au nord-ouest, ni à établir un commerce important, il avait si fort augmenté ses connaissances nautiques ct trouvé tant de bras de mer dans la
direction de l’ouest, que son espoir de succès s'était accru au lieu de diminuer, En conséquence, il projeta un troisième voyage, et fit voile de Dartmouth avec deux bâtiments, le 149 mai 4537. Au mois de juin il arriva sur les côtes ouest du Groënland, le long desquelles il se maintint jusqu’à ce qu’il fût parvenu sous le 72° 42° de latitude, où , se trouvant en pleine mer, il vira du côté de l’ouest et fit quarante lieues dans cette direction sans apercevoir aucune terre. Les courants et la violence des vents du nord ayant repoussé les navires vers le sud, ils arrivèrent au détroit découvert par Davis lors de son premier voyage, que l'on: appelle maintenant détroit de Cumberland (Cumberland’s strait). Ils l’explorèrent durant environ soixante lieues, et, courant ensuite au sud-est en traversant un grand golfe, ils signalèrent par le 61° 10° de latitude une terre avancée à
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leurs fort justement resté à celui qu’it avait traversé sous la latitude nord la plus éloignée.
Davis arriva en Angleterre le 45 septembre. Le résultat de ses trois voyages n'était pas fait pour encourager les négociants à aider plus long-temps ces recherches toujours inutiles. Mais son zèle était resté le même, et, à mesure qu’il acquérait la connaissance des mers occidentales, il croyait approcher davantage de la découverte d’un chemin vers l'Inde par le nord-ouest, chemin qu’il jugeait non-seulement praticable mais facile. Dans un petit volume qu'il publia peu d'années après son retour (1), il donne un résumé très-vif et très-intéressant de ses trois voyages. Il dit qu'il a fait jusqu'à quatrevingts lieues dans le détroit de Cumberland, et qu’à cette distance il y a trouvé au reflux jusqu’à six brasses de profondeur ; ce qu’il regarde comme une preuve de sa réunion au Grand- Océan. Il exprime l'opinion que les régions au nord du nouveau continent sont toutes des îles ; opinion soutenue pr les plus habiles navigateurs depuis l'époque de Sébastian Cabot jusqu’au temps actuel. Davis affirme aussi qu'il navigua au
(1) The Worlde’s hydrographicall Discription, 1595.
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nord dans la mer qu'on appelle à présent la baie de Baffin jusque par le 75° de latitude. Cet intrépide marin, qui dans la suite accompagna Candish dans son second voyage au détroit de Magellan, et qui persista seul à vouloir pénétrer jusque dans l'Océan Pacifique, entra plus tard au service des Hollandais et ne fit pas moins de cinq voyages aux Indes orientales, ce qui pouvait à cette époque passer pour un exemple remarquable d'heureux hasard.
Lorsque les Hollandais furent amenés à conquérir leur indépendance, et voulurent prendre leur part du commerce lucralif jusqu'alors accaparé par les Espagnols, ils ne pensèrent pas tout d’abord à lutter contre leurs oppresseurs sur le chemin même que ceux-ci avaient ouvert; mais ils jugèrent plus à propos d'arriver, s’il était possible, jusqu'aux Indes par un chemin que l’usurpation eût respecté jusqu'alors. En conséquence ils dirigèrent toute leur attention vers la découverte d'un passage au nord-ouest, et, en 4594, les Provinces-Unies firent partir une expédition dont Cornelis Cornelison fut
amiral et William Barentz premier pilote. Cornelison ayant doublé le cap Nord y trouva la température aussi chaude durant le mois de juillet qu’elle l'est en Hollande pendant la canicule, et les moustiques excessivement incommodes. L'ile de Waigatz était couverte de verdure et embellie par une multitude, de fleurs magnifiques. Lés idoles vues par Burrow furent aussi observées par les Hollandais qui appelèrent cette portion de l'ile 4/fgoden- Hoek;"ôu la Pointe de l’Idole. Les Russes la nomment Waigati Noss, ou le Cap des Images sculptéesÿ c’est de là sans doute qu'est dérivé le nom de Waigatz. Mais, comme ce nom pourrait signifier en langue hollandaise le Détroit Orageux, quelques personnes ont cru qu'il avait été appliqué pour la première fois par Cornelison et ses compagnons, bien qu'il soit évident que Stéphen Burrow l'eût connu plusieurs années auparavant. L'amiral hollandais passa le détroit de Waïigatz et y rencontra d'abord des obstacles nombreux ; mais il parvint ensuite à une mer profonde et d'un azur foncé ; à quarante lieues dans le détroit, le continent parut céder vers le sud-est. Cette direction de la côte , ainsi queda profondeur de la mer ouverte de toutes parts , inspira à nos navigateurs une telle confiance de passer au Cathay,
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qu’au lieu de poursuivre leurs découvertes ils résolurent de revenir en Hollande avec ces heureuses nouvelles. En conséquence ils traversèrent de nouveau le détroit, et le 26 septembre arrivèrent sains et saufs dans leur patrie.
Sur ces entrefaites , Barentz, qui n’avait point navigué de conserve avec l'amiral, traversa la mer Blanche au nord-est, et arriva le 4 juillet sur la côte de la Nouvelle-Zemble ; il suivit au nord les rives de ce pays jusqu’à ce qu'il fût parvenu sous le 77° 25’ de latitude, où il trouva un vaste champ de glace dont il ne put atteindre la limite. Ses compagnons et lui furent en conséquence obligés de revenir vers le sud , et, passant d'une île à l’autre, ils s’occupèrent à charger les vaisseaux de dents de chevaux marins (Walrus ). Une description exacte et vive de cet animal nous est donnée dans la relation hollandaise. « Ce cheval marin est un monstre énorme, beaucoup plus gros qu'un bœuf, et qui habite continuellement la mer; il a une peau comme celle des phoques, avec des poils fort courts, une gueule de lion. Très-souvent on les voit étendus sur la glace. Ils sont difficiles à tuer à moins qu’on ne les frappe justessur le front. Ces animaux ont quatre pieds, mais pas d'oreilles ; les femelles paraissent engendrer deux petits à la fois. Lorsqu'un pêcheur en surprend une sur un ilot de glace avec ses deux nourrissons, elle Les jette. dans l’eau devant elle, les prend dans ses bras, et plonge ou rémonte sans les jamais quitter. Lorsqu’elle veut se venger des pêcheurs, ou leur résister, elle abandonne, ses petits et nage de toutes ses forces vers les barques. Nos hommes coururent ainsi un assez agrand danger, car un jour l’une d'elles avait presque enfoncé ses dents dans la poupe de l’une des barques , essayant de la faire chavirer ; heureusement les matelots parvinrent à l’effrayer en poussant de grands cris ; elle s’éloigna en nageant, et reprit ses petits dans ses bras. Les chevaux marins ont deux dents qui de chaque côté leur sortent de la bouche, chacune ayant une aune de long, et regardées comme d’une aussi bon ivoire que les dents d'éléphants (1). »
Barentz en revenant au sud toucha par le 71° 35, sur
(1) Threc Voyagcs made by the Dutch; trans. by Phillip, 1607,
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un point qui avait été déjà visité par un Anglais nommé Brunel, dont les voyages nous seraient totalement inconnus sans les allusions obscures de quelques navigateurs hollandais. Il se réunit bientôt après aux vaisseaux de Cornelison , et revint avec lui en Hollande.
Ce voyage releva les espérances de ceux qui aspiraient à la découverte d’un passage vers la Chine par le nord-est. Les États Généraux équipèrent une flotte de sept navires, dont six furent chargés de marchandises convenables pour les places orientales, et Barentz fut nommé premier pilote de l'expédition; mais elle partit trop tard pour rien effectuer d'important ; les glaces élevaient sur la côte de la Nouvelle- Zemble une barrière infranchissable. En traversant le détroit de Waigatz , les Hollandais rencontrèrent une barque russe venant de Petchora , dont les diverses parties étaient réunies à l’aide de cordes, et qui cherchait des dents de chevaux marins, des phoques et autres gibiers aquatiques. Ils apprirent des Russes qu’à neuf ou dix semaines de là, le froid deviendraitassez intense et que les riviéresprendraient assez pour que l'on pût passer sur la glace jusques en Tartarie. Des Samoïèdes qu'ilsrencontrèrent sur le même point leur apprirent aussi que cinq jours de navigation au nord-est les amèneraient à une pointe de terre au-delà de laquelle la côte prenait la direction du sud-est. Cette nouvelle fut reçue avec une grande joie, car ils la regardèrent comme confirmant leurs espérances relativement au passage en Chine. Mais le froid étant devenu rigoureux, et le temps paraissant d’ailleurs peu favorable , il fut résolu qu’on reviendrait en Hollande; le 48 novembre, la flotte aborda saine et sauve dans le Maes.
Deux expéditions coûteuses s’étant ainsi accomplies sans résultats, les États-Généraux ne se montrèrent plus disposés à poursuivre ladéconverte d’un pas sage au nord-est. Gependant ñe voulant point en abandonner l'espérance, et appréciant les bénéfices qui résulteraient pour la chose publique des dispositions maritimes qu'on entretiendrait chez le peuple, ils publièrent une proclamation offrant certaines récompenses aux personnes qui accompliraient un voyage en Chine par la route que l’on désirait ouvrir. Les négociants d'Amsterdam, ainsi encouragés, équipèrent deux navires qu’ils