CHAPITRE XX
Bruce nommé consul à Alger, — Ses voyages sur la côte de Barbarie, — Le lion nourriture habituelle des Arabes. — Ville pétrifiée de Ras-Sem. — Balbeck et Palmyre. — Réception de bruce au Caire. — 1} rémonte le Nil. — Voyage dans le désert, — Jidda, — La montagne des émeraudes, — Commerce, — Montagne de Taranta. — Ruines d'Axum. — Beefsteaks vivants. — Bruce arrive à Gondar.— 11 est reçu à la coùr. — Ras-Michél. — 11 visite les cataractes d'Alata, — Dissensions civiles. — Entrevue de Bruce et de Fazil, — Brute est nommé gouverneur de Geesh. — Son voyage aux sources du Nil, — Le lac Asana. — Superstition du peuple, — Dessription des fontaines. — Joie de notre voyageur, — Ses mérites. — Sa
- vanité,
De toutes les relations de voyage que nous possédions aujourd’hui, eelle dont ce chapitre renfermera l'analyse est sans aucun doute l’une des plus agré’.i:les et des plus instructives. Nul voyageur ne posséda à un pus haut degré l'assurance et le courage nécessaires pour se faire respecter des nations sauvages; nul ne fut doué par la nature d'un plus :grand talent d'observation et n'avait acquis, en outre, des ‘connaissances plus générales; nul peut-être n'eut à souffrir davantage de cette répugnance instinctive avec laquelle l’es pèce humaine accorde aux voyageurs le privilége de colorer un peu la vérité afin de donner quelque intérêt à leur récit.
Jacques Bruce, descendant d'une riche et honorable famille du nord de l'Angleterre, conçut dès sa jeunesse le projet d'aller déconvrir les sonrces du Nil, et de résoudre ainsi cet
important problème qui, depuis les temps les plus anciens, occupait si vivement l’attention du monde savant. Il parcourut d’abord une partie de l'Europe, et, s'étant arrêté en Hollande, où florissait encore l’école de Erpenius et de Schultens, il y apprit l'arabe et l’éthiopien, les mathématiques et l’astronomie pratique. En 1762, on lui offrit le consulat d'Alger qui était alors vacant ; il l’accepta avec empressement, et se rendit bientôt à son poste, muni d'uñe excellente collection des instruments nécessaires pour observer le passage de Vénus, et bien déterminé à apprendre la langue arabe telle qu'on la parlait alors , car il ne connaissait encore que la langue écrite.
Cependant ïl n'exerça pas long-temps les fonctions de consul. Une dispute qu’il eut au commencement de l’année 1765 avec le dey le contraignit à donner sa démission. En quittant la régence, il entreprit dans l'Orient un voyage auquel sa résidence à Alger l'avait complètement préparé. Il débarqua d’abord sur tous les points de la côte de Barbarie, où il espérait trouver quelques vestiges de l'antiquité. A Hydra, le Thunodunum des anciens, près des frontières des royaumes d'Alger et de Tunis, il rencontra une tribu arabe appelée les Fils du Père des Troupeaux, qui avait conservé son indépendance, et qui formait une sorte de confrérie religieuse et militaire, son chef étant considéré comme un saint. Les règlements de cet ordre obligent tous les membres à se nourrir journellement de la chair de lion; aussi sont-ils tous d’intrépides et d'habiles chasseurs. Leur courage et les services qu'ils rendent à la contrée qu’ils habitent en détruisant les bêtes fauves’les a fait exempter de tout tribut. Bruce mangea lui-même de la chair de lion, qu il trouva maigre, cas musquée et d’une saveur désagréable.
A Jibbel Aurez ; notre voyageur fut étrangement surpris de voir les montagnes habitées par une tribu qui avait des yeux bleus et un beau teint. Il regarda cette race sauvage
et indépendante comme un dernier débris des anciens Van-
dales. Des huttes construites avec de la boue et de la paille lui servaient d'habitations,
De Jibbel A4urez, Bruce, qui se laissait peut-être entrainer par un trop grand penchant pour le merveilleux, se rendit à
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Ras-Sem après avoir traversé Arsinoé et Barca, dans le but avoué de s'assurer de la vérité d’une tradition très-répandue en Afrique et même. en Europe concernant l'existence d'une ville pétrifiée au milieu du désert. Les habitants de Ras- Sem, racontait-on, au grand étonnement de tous les esprits crédules , conservaient encore les mêmes attitudes qu'ils avaient au moment où ils furent atteints par la vengeance divine. Un consul français de Tripoli promit une forte récompense à quelques Arabes qui lui racontaient un jour cette histoire, s'ils pouvaient lui procurer un de ces hommes pétrifiés ; mais, après de longs délais et des hésitations calcu-
lées, ils lui rapportèrent enfin une statue mutilée qu'ils
avaient sans doute trouvée parmi d’autres ruines le long de la côte. Après avoir failli périr dans le port de Bengazi, Bruce visita les îles de Rhodes, de Crète et de Chypre, puis il se rendit à Sidon avec l'intention d'explorer les montagnes du Liban et l’Anti-Liban. Il visita ensuite les ruines vénérables de Baalbeck et de Palmyre, et, tandis qu'il hésitait sur la direction future de ses voyages, les conseils du docteur Russell, dont l’histoire d'Alep est bien connue, le déterminèrent à donner la préférence à l'Abyssinie. Différents bruits avaient, à ce qu’il paraît, circulé en Angleterre concernant ses projets de voyage et son intention de visiter les sources du Nil. Vivement contrarié par cette nouvelle, il affecta d’abord de renoncer à son projet favori. Mais il est certain qu’il ne songea jamais sérieusement à prendre une semblable résolution.
A l'époque où Bruce visita l'Égypte, ce pays n’était pas aussi accessible pour les étrangers qu'il l’est aujourd’hui. Les chrétiens se voyaient exposés à de violents outrages et à toutes sortes d'insultes, et il leur fusait tout à la fois beaucoup de courage et d'adresse pour faire face et échapper aux dangers dont ils étaient sans cesse menacés ; heureusement
pour Bruce, lorsqu'il arriva au Caire, le secrétaire d’Ali-Ben,
le pacha d'Égypte , nommé Risk, gouvernait complètement son maitre, et ce ministre tout-puissant avait une passion extraordinaire pour l’astrologie. Les instruments de Bruce, qui furent ouverts et examinés à la douane, lui donnèrent une si bonne opinion de leur possesseur qu’il lui promit à
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l'instant même la protection immédiate du bey. Une pareille marque d'amitié de‘la part d'un homme aussi cruel et aussi perfide n’était pas de nature à causer un bien vif plaisir à notre voyageur ; mais, quand il apprit que le secrétaire s’informait avec avidité de sa connaissance des astres, il comprit le mystère qui l'avait d'abord effrayé, et toutes ses craintes se dissipérent.
Bruce logeait, au Caire, dans le couvent de Saint-George, où il eut le bonheur de retrouver un vieil ami, un prètre grec, qui lui avait appris le grec à Alger. Son ex-précepteur s'était, depuis leur séparation, élevé à la seconde dignité de l'église grecque en Égypte; non-seulement il donna à son ancien élève une foule de renseignements et de conseils précieux sur son voyage projeté ; mais il lui procura des lettres de recommandation adressées à tous les principaux dignitaires de l’église grecque, soit en Égypte, soit e, Abyssinie.
Le 123 décembre 1768, Bruce s’embarqua au Caire pour remonter le Nil. La misère et le déréglement de la population lui causèrent d’abord une plus vive impression que la fertilité et l'abondance du sol ; mais le quatrième jour le paysage lui parut plus remarquable. Le Nil avait un mille de large, une profondeur considérable et un courant rapide. Ses bords étaient couverts de villages, tous ombragés de beaux palmiers verts, mais offrant cet aspect monotone qui fatigue en Hollande les yeux des voyageurs. A un village appelé Rhoda, il vit les ruines magnifiques de l’ancienne ville d’Antinoüs, bâtie par Adrien. Malheureusement, il n'en avait pas entendu parler pendant son séjour au Caire, et il ne s’était, en conséquence, pas muni des passeports et des recommandations nécessaires pour pouvoir les visiter en sûreté. S'étant informé du caractère du peuple qui habitait ces ruines , il apprit que la population d’Antinoüs se composait de très-mauvais Turcs, de très-mauvais Maures et de trés-mauvais Chrétiens, et qu’on avait vu tout réceminent parmi eux quelques diables dont les mœurs, plus sages et plus tranquilles que celles des habitants mortels , trahissaient seules l’incognito. A une faible distance de Denderah , il aperçut le premier crocodile , et il ne tarda pas à en découvrir plusieurs centaines, étendus sur les îles comme des troupeaux de moutons.
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Les habitants de Denderah font cependant baigner et boire tous leurs animaux domestiques dans les eaux du fleuve, et ils les y laissent souvent pendant des heures entières. Les femmes qui viennent chercher de l’eau se baignent quelquefois aussi dans le Nil, et jamais elles ne sont attaquées par les crocodiles,
Remontant toujours le fleuve, Bruce arriva bientôt à Fursbout, où il visita un couvent de moines italiens, Cette ville, qui contient environ dix mille habitants, est située sur une vaste plaine cultivée, et couverte de blé et de plantations de cannes à sucre. Comme une forte pluie tomba sans interruption pendant toute la nuit, les habitants, en proie à la plus vive anxiété, déclarèrent à notre voyageur qu'ils craignaient que leur ville ne fût détruite. Il pleut très-rarement dans cette partie de l'Égypte. Les devins, sommés d'expliquer ce phénomène, répondirent qu’il annonçait la dissolution du gouvernement, prophétie qui s’accomplit en effet peu de temps après.
Le 16 février 1796, Bruce, s’éloignant du Nil ,se mit en route avec une caravane pour se rendre, en traversant le désert, à Kenné, le Cœne Emporium de l'antiquité. Près d’un puits appelé Birambar, ou le puits des Épices, il eut l’occasion d'observer les habitations singulières des Azaizy, pauvte tribu arabe : leurs huttes sont faites de terre à poterie d'une seule pièce et dans la forme d’une ruche; la plus grande n'a pas plus de dix pieds de hauteur et six pieds de diamètre, La route traverse une plaine onverte, bornée à l'horizon par des collines de sable et de gravier fin ; on n’y rencontre aucune trace d'aucune créature vivante ; on n’y aperçoit pas même d’antilopes ou d’autruches , ces habitants ordinaires des déserts les plus affreux. À l’une des stations , la caravane s'augmenta de vingt Tures de la Caramanie , que la noblesse de leur tournure, leur gravité et leur propreté, faisaient aisément distinguer des Arabes. Ils venaient d’être pillés et assez maltraités par une bande d’Arabes, Dès qu’ils apprirent qu'un Anglais voyageait avec la caravane, ils s'empressèrent de rechercher son amitié en qualité de concitoyens; car, si nous en croyons Bruce, les Turcs pensent que la nation anglaise est originaire d’un district appelé Caz-Dagli , sur les frontières de la Caramanie ; aussi se prétendent-ils toujours
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