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de l’Abyssinie, nous apercumes, dit-il, trois voyageurs chassan‘ une vache devant eux. Ces voyageurs avaient presque ÿ: tout costume des peaux de chèvre noire sur leurs épuules, et ils étaient armés de lances et de boucliers; du reste, ils ressemblaient à des soldats. La vache paraissait trop
maigre pour étre tuée, et il nous sembla qu’elle venait d’être
volée ; mais, d’une part, un pareil vol ne nous regardait pas, et, de l’autre, de tels délits se commettaient souvent alors, dans un pays sileng-temps ravagé par la guerre. Tout-à-coup ces trois hommes arrétèrent la vache, et lui assénèrent sur la tête un coup si violent, qu’elle tomba à terre: Mais ce n’était encoré là que le commencement des souffrances de la pauvre bête : l'un ge ses bourreaux s’assit à califourchon sur son
Jui tint la tête par les cornes ; un second lia ensem-
la*corde, ses pieds de devant, tandis que le troisième, qui tenait un couteau à la main, au lieu de le lui plonger dans la gorge, lui ouvrit le ventre près des jambes de derrière, et lui fit une profonde blessure à la partie supérieure de la croupe. » M. Bruce s’éloignait pour ne pas étre témoin d’un pareil spectacle; mais apprenant que ces trois hommes vie: voulaient pas tuer la vache, sa curiosité l’emporta sur sa sensibilité, il revint sur ses pas, et il vit avec étonne-
ment les bourreaux enlever-de la croupe de leur victime deux
morceaux de chair plus épais et plus longs que des beefteaks ordinaires. La peau n'avait pas été coupée ; les voleurs la rabaissèrent sur la blessure , l’attachèrent solidement à l’aide de petites épingles, recouvrirent le tout d’un emnplâtre de terre, contraignirent la vache à se relever, et la chassèrent de nouveau devant eux. — Ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, cette histoire si invraisemblable a trouvé un grand nombre d'incrédules. Quelques écrivains , au contraire, se sont imaginé que les Abyssiniens aimaient beaucoup la viande crue, et qu'ils s’en procuraient toujours de la même manière. Mais un acte isolé de cruauté .ne doit pas être pris pour un usage ordinaire, + a été réellement témoin du fait qu'il raconte, il n’en faut pas conclure nécessairement que les Abyssiniens aient l'habitude d'enlever ainsi des tranches de chair à des animaux qui vivent encore.
La route de Gondar, la capitale de l’Abyssinie, traverse la
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montagne de Lamalmon, qui, malgré sa hauteur, est couverte de magnifiques champs de blé. Les montagnards de ce district sont actifs et industrieux. Ils ont conservé leurs mœurs primitives, et ils jouissent d’un plus grand comfort que tousles autres Abyssiniens. Aussi, les habitants des basses terres attribuent-ils leur supériorité générale à leur connaissance de la magie. Sur les plaines situées au-dessous du Lamalmon, se cultivaient alors quelques plantations de cannes à sucre qui y avaient étésemées. La province deWoggora, voisine de celle de Gondar, est l’une des plus fertiles de l'Abyssinie; et cependant, malgré leur triple récolte annuelle, les habitants sont pauvres et misérables. Des quantités prodigieuses de grosses sauterelles , des armées de rats et de souris, les ravages de lague ve, qui se font plus cruellement sentir dans les environs de { tale que partout ailleurs, et surtont les vices d’un” ment barbare, telles sont les causes principales de la misère du peuple dans un pays si fertile.
Lorsque Bruce arriva à Gondar, le roi et Ras-Michel, gouverneur de la province, venaient d'en partir, et les autres personnages de distinction, à qui il était recommandé, avaient suivi la cour. Aussi eût-il éprouvé peut-être quelque
.embarras sans la bonté de ses compagnons mauresques qui
lui donnèrent d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir. Son ami Janni avait aussi écrit d'Adowa à un noble aussi riche qu’inflnent, nommé Ayto-Aylo, pour l'informer qu'un étranger de distinction , qu'il lui reeommandait, se rendait dans la capitale. Le soir même de son arrivée à Gondar, Bruce reçut la visite d'Ayto-Aylo, et les politesses d'usage achevées, il reconnut, à ça grande satisfaction, que son hôte comprenait parfaitement le tigré et l'amharic, les deux langues naturelles de l’Abyssinie, et qu'il connaissait un peu l'arabe. Ayto-Aylo entendait en effet cette langue lorsqu'on la parlait devant lui, mais il ne savait ni la lire ni l'écrire et il la parlait lui-même fort mal. Du reste, il y avait à Gondar des iuterprètes pod toutes les langues. Après avoir soutenu pendant quelque temps la conversation en mauvais arabe, Bruce et Ayto-Aylo employèrent le dialecte
tigré qui, depuis que Michel avait usurpé le souverain pou-
voir, était tont-à-fait devenu à la mode. A ylo fut étrangement
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eurs sles ttrile la ultiient dar, gré miles , , qui tAPirneisère
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surpris d'entendre Bruce parler si bien ce dialêcte , et il s’écria qu'il ne devait a: "tr aucune crainte et que son entreprise ne pouvait pas manquer de réussir.
À l'époque où Bruce arriva en Abyssinie, de violentes commotions politiques agitaient ce royaume. Michel, le gouverneur de Tigré, ayant massacré le roi, usurpa le souverain pouvoir, bien qu’il permit à un jeune enfant inexpérimenté d'occuper le trône, et, afin d'augmenter son influence, il ‘épousa Ozoro Esther, la fille de la reine-mère. Notre voyageur fut présenté à cette dame comme un Franc et un médecin, car les mahométans pensent d'ordinaire que tous les Frances sont des médecins, Chargé par elle de donner des soins à ses enfants , qui étaient tous attaqués de la petite vérole, il prescrivit dès le principe la tempérance, la propreté et une ventilation bien ménagée. Ces remèdes si simples guérirent tous les malades confiés à ses soins, et les femmes de la famille royale , qui conservaient seules, à ce qu’il paraît, une influence stable au milieu de ces révolutions, lui en témoignèrent la plus vive reconnaissance. Ce fut alors qu’il obtint l'honneur d’être présenté au terrible Ras- Michel. « C'était, dit-il, un vieillard maigre, dont les cheveux blancs frisés formaient un nombre infini de petites boucles très-courtes ; sa figure soucieuse ét grave n’exprimait pourtant aucun sentiment de déplaisir ; ses yeux vifs et perçants semblaient souffrir du contact de l’air extérieur. IL me parut avoir environ six pieds, bien que son boitement ne me permit pas d'évaluer avec une exactitude parfaite la hauteur de sa taille. IL eût fallu être bien mauvais physionomiste pour ne pas reconnaitre en lui, à la première vue, un homme capable et intelligent; chacun de ses regards exprimait un sentiment ou une pensée, aussi n’avait-il pas besoin, pour se faire comprendre, d'autre langage que du langage des yeux, et certes il parlait fort peu. » Notre voyageur obtint par la suite du jeune roi une grande marque de faveur, car il fut nommé gouverneur de la province de Ras-el-Feel. Cet emploi, qu'il n'avait ni recherché ni désiré pour lui-même, il s'empressa de le transinettre à un de ses amis nommé Yasine.
Les fêtes grossières de la cour abyssinienne altérèrent
sensiblement la santé de Bruce, et il s’eatima le plus heureux .
- potaines ; les uns nageaient à peu de distance des bords ; les
des hommé##ilorsqu'après de longues et instantes prières il obtint enfin là permission de la quitter pour aller faire une excursion aux sources du Nil. Tel avait toujours été le but principal de son voyage , mais les Abyssiniens ne pouvaient pas comprendre la nature de son enthousiasme. L’Tteghe, ou la reine-mère, essaya par tous les moyens possibles de le retenir à Gondar. Elle traita son projet l'aller à la source du Nil d’une folie fantastique, indigne d’un homme instruit et intelligent ; elle lui conseilla avec chaleur de rester dans son palais de Koscam, pour y attendre le résultat des dissensions qui agitaient le royaume. « Voyez , lui disait-elle, comme chaque jour nous fournit des preuves de la perversité et de l'inconstance de la nature humaine. Vous êtes parti de Jérusalem, vous avez traversé les états de plusieurs rois aussi vils que perfides, vous vous êtes exposé aux maladies mortelles des climats chauds du midi, et tout cela pour voir une rivière et une fondrière, dont vous ne pourriez emporter aucun fragment dans votre pays, quand bien même elles seraient aussi précieuses que vous le dites , et vous êtes mécontent si je vous dissuade de tenter une pareille entreprise, dans laquelle vous périrez vraisemblablement , sans que vos parents et vos amis puissent jamais savoir où, quand et comment vous avez péri; et moi, la mère de plusieurs rois qui ont occu;é le trône de ce pays pendant plus de trente années, je n'ai qu'un seul désir, qu’une seule pensée qui me poursuit et la nuit et le jour, c'est d'abandonner tout, patrie, parents, fortune , amis , afin d'aller à l’église du Saint-Sépulcré à Jérusalem, et de demander ensuite l'aumône pour vivre durant le reste de mes jours. »
Malgré ces conseils et ces reproches , Bruce partit le 4 avril 4770 pour aller visiter les sources du Nil, et il atteignit bientôt le lac Tsana. Ce lac, le plus grand de toute l’Abyssinie, a quarante-neuf milles de long et environ trentecinq milles de large. Toutefois, son étendue varie selon les saisons. Les Abyssiniens, qui, Bruce l'avoue avec aigreur, sont très-menteurs , prétendent que le lac Tsana renferme quarante-cinq îles , mais il réduit ce nombre à onze. Il vit sur les rivages de ce vaste bassin un grand nombre d'hippo-
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autres, qui venaient de paître, se promenaient d’un pas tranquille ; mais, effrayés à la vue des étrangers, ils plongèrent et disparurent sous les eaux.
Quelques jours de marche amenèrent notre voyageur à la chute d’Alata, appelée dans l’Abyssinie la seconde cataracte du Nil. Le fleuve , dont la largeur est en cet endroit d’un demi-mille et qui était alors considérablement grossi par les pluies, tombe en une seule masse d’eau d'une hauteur de quarante pieds avec une force et un bruit vraiment terribles, Jérôme Lobo prétendait s'être assis sur une arche naturelle entre le rocher et la chute d’eau; Bruce affirme que Lobo a trompé la crédulité publique; car , à l'en croire, l’eau touche partout le rocher et, se brisant contre sa base, rejaillit ensuite en colonnes d’écume blanche. Mais peut-être , bien que Bruce dise la vérité, Jérôme Lobo ne mérite-t-il pas d’être accusé de mensonge. Il y a quelques années, on allait derrière la chute principale du Niagara, maintenant cela n’est plus possible. Orles eaux n'ont-elles pas pu, à Alata commeau Niagara, détruire certains blocs de rochers qui leur imprimaient une direction contraire à celle qu’elles ont prise au-
jourd'hui ? Du reste, Bruce n’imite-t-il pas l'exemple de Loho ? est-il plus véridique et plus raisonnable que son prédécesseur , dont il blâme:sans cesse l’exagération et le mensonge ? « La cataracte d’Alata, dit-il, offre un spectacle si magnifique queîdes siècles ajoutés à la plus grande longueur de la vie humaine ne pourraient pas en effacer le souvenir de ma mémoire : elle me frappa d'une sorte de stupeur; j'oubliai
complètement tout ce qui pouvait m'oceuper sur la terre... »° L'explosion d’un ouragan politique interrompit alors le voyage de Bruce. Fazil, chef de la tribu Galla, prit les armes contre Michel, sous le pretexte de venger la mort du dernier roi, et une partie de la noblesse ahyssinienne se joignit à lui. Les deux armées ennemies ne tardèrent pas à se rencontrer; Michel fut défait et prit la fuite ; les insurgés élurent un nouveau roi, et Fazil devint maître de Gondar. Bruce, qui ne voulait pas renoncer à son voyage aux sources du Nil, se vit contraint de venir présenter ses hommages à ce souverain demi-barbare. Lorsqu'il pénétra dans sa tente, il trouva Fazil assis snr un coussin recouvert d'une peau de lion; une
autre peau de lion était étendue comme un tapis à ses pieds ; un morceau de calicot semblable à une serviette sale entourait sa tête; la tente ne renfermait aucun autre tapis ou coussin, seulement une couche de paille très-mince recouvrait
-çà et là le sol. Les manières de Fazil étaient aussi gros-
sières et aussi communes que son extérieur, et Bruce, que son courage rendait souvent imprudent, s’il faut ajouter une foi entière à son récit, eut avec le nouveau souverain une trèsvive altercation au sujet de son voyage projeté aux sources du Nil. Cependant ils déjeünérent ensemble le lendemain matin; leur repas se composait de miel, de beurre et de bœnf cru à discrétion. Quelques présents apaisèrent le courroux de Fazil, et non-seulement il permit à son convive d'aller visiter les sources du Nil, mais il lui confia le gouvernement d'Agow Geesh, district dans lequel ces sources sont situées, Enfin, Bruce manquait de guides et son hôte lui en fournit. « Écoutez-moi, lui dit-il, vous voyez ces sept individus (jamais Bruce ne vit de monstres plus effrayants), ce sont les chefs de la tribu Galla, des sauvages si vous le voulez, mais ils n’en sont pas moins vos frères ; vous pouvez parcourir leur pays comme s’il vous appartenait, sans qu’aucun homme ose vous faire le moindre mal, » 11 parla ensuite dans leur langue naturelle à ces sept individus, qui lui répondirent par un hurlement sauvage et qui se frappèrent la poitrine en signe d’assentiment. Ce ne fut pas tout encore ; Fazil donna à Bruce son propre cheval bridé et sellé, qu'il devait conduire devant lui comme une espèce de passeport, “car dans la tribu Galla le cheval du chef est aussi ss ii que le chef lui-même.
Ainsi pourvu de tout ce qui lui était nécessaire pour son voyage, Bruce atteignit enfin le Nil à un endroit où il n'avait plus que deux cent soixante pieds de largeur. Grande fut sa joie de reconnaitre que les Agows établis sur ces rives vénéraient encore la divinité du fleuve. Ils ne voulurent pas permettre aux divers individus qui composaient la petite caravane de traverser le Nil à cheval, et ils insistèrent même pour qu'ils ôtassent leurs souliers. Après avoir surmonté tous les obstacles quedui suscitèrent ses guides, Bruce parvint enfin au but si désiré de son voyage, À peine lui cut-on désigné
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du doigt la place où le Nil prend sa source, qu'il y courut en toute hâte, et il ne s'arrêta, épuisé et haletant , mais ivre de bonheur et de joie, que sur une petite île de gazon vert, sans doute un ouvrage des hommes, car elle avait la forme d’un autel. C’est du milieu de cette ile que sort la principale source du fleuve. «J'étais enfin parvenu, s’écrie-t-il dans l'exaltation du triomphe, à ce lieu qui avait défié le génie , l'intelligence
et le courage de tous les peuples anciens et modernes
durant l’espace de plus de trois mille ans. Des rois avaient essayé de le découvrir à la tête de leurs armées, et toutes ces
expéditions ne se distinguërent entre elles que par le chiffre :
total de leurs victimes ; toutes elles échouèrent sans exception. Renommée, richesses, honneurs, ces souverains promirent tout pendant une longue série de siècles à ces myriades d'individus qu'ils gouvernaient, et cependant il ne s'était pas encore trouvé un seul de leurs sujets capable de satisfaire leur curiosité, de venger l'humanité des affronts qu’elle subissait depuis si long-temps et d'enrichir d'une découverte si désirée la science de la géographie. »
Tandis que notre voyageur s'abandonnait ainsi à son enthousiasme et s’efforçait d’inspirer à Strates, son esclave grec, les sentiments qu'il éprouvait, des paysans observaient à une certaine distance les gestes et les grimaces de ce pauvre diable. «Il a été mordu par un chien enragé et il a perdu la raison,» leur ditalors Weldo, le guide galla.—« L'eau du Nil le guérira infailliblement, répondirent les paysans; mais il faut qu'il en boive à jeun. » Ce singulier remède pour l’hydrophobie est sans doute une invention de notre voyageur.
Après nous avoir donné ces détails, Bruce fait une description minutieuse des trois fontaines qu’it appelle les sources du Nil. Les Agows, habitants de ce district, contemplaient ces sources avec une vénération égale à celle du voyageur anglais. Ils sacrifient chaque année une génisse noire à la fontaine principale, et après l'avoir soigneusement purifiée avec l’eau du fleuve, ils la distribuent en parts réglées aux chefs des tribus qui mangent la chair et réduisent les os en cendres. Ils ôtent toujours leurs chaussures lorsqu'ils approchent de ce lieu vénéré; ils ne se baignent jamais et ils ne lavent jamais leurs habits dans les eaux de la rivière sacrée;
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