CHAP. XXIIT. EMBOUCHURE DU NIGER
Le sultan de Yaourie , qui régnait depuis trente-neuf ans, se montra beaucoup plus rapace que tous les autres souverains ou gouverneurs des autres villes déjà visitées par nos voyageurs. Non-seulement il ne leur fournit pas les provisions dont ils avaient besoin, mais il chercäait évidemment à les retenir pendant un temps indéfini. « Ainsi, dit Richard Lander , il a fait arracher du corps d'une autruche vivante une certaine quantité de plumes qu'il nous a données, et persuadé qu’il suffisait d’en accroître le nombre pour offrir un fort agréable cadeau à notre gracieux souverain , il nous a déclaré qu'il nous fallait attendre que le plumage de l’autruche eût repoussé, et que l'on pnt faire subir la même opération à la partie de son corps intacte; le temps, assurait-il, étant trop rigoureux pour qu’on pût enlever à l'oiseau toutes ses plumes à la fois ; de plus, selon lui, pour accélérer leur craissance, il fallait frotter la peau de l'animal avec du beurre, ce qui exigeait environ deux cent quatre-vingt-huit livres de beurre et ne coûtait pas moins de 2,000 cauris, somme qui entrerait en déduction de celle qu'il nous devait, car, disait-il, ces fraislà ne pouvaient le regarder. » Malheureusement pour nos voyageurs la dernière expédition avait inondé le pays d’aiguilles ; ils eurent de la peine à placer au quart de leur valeur celles qu'ils apportaient avec eux, et que les naturels leur tendirent bientôt en se plaignant de ne pouvoir les enfiler , faute de trous. « Effectivement, dit Richard, elles justifiaient de cette façon l'annonce du fabricant, qui les garantissait pour ne jamais couper le fil.» Les boutons de leurs habits devinrent alors leur meilleure et leur unique ressource. Cependant, à leur grande surprise et à leur complète satisfaction , un messager du roi de Boussa vint à Yaourrie s'informer de l’inexplicable conduite du sultan, et exiger que les Anglais fussent immédiatement relächés. Il leur apportait, en même temps , l'heureuse nouvelle que le roi de Boussa leur accordait la permission, qu’ils lui avaient demandée par écrit, de descendre le fleuve jusqu’à la mer , et consentait à leur procurer un canot pour aller à Funda , en supposant que la route de terrene fût pas sûre. Nos voyageurs se hâtèrent donc de revenir à Boussa , après cinq semaines d’un emprisonnement forcé, Le roi, charmé de les revoir, les accueillit avec la
plus franche eordialité ; mais, avant de leur donner un canot, il voulut demander au Beken rouah (l'eau sombre ou l’eau noire) s’il serait prudent et sage anx hommes blancs de s’embarquer sur ce fleuve, et le Beken rouah promit de porter les hommes blancs sâins et saufs jusqu'à sou embouchure ; mais nos voyageurs furent retenus encore long-temps à Boussa ou dans les environs par une visite forcée au roi de Wowou, la difficulté de se procurer une barque , et les retards des messagers que le roi avait envoyés aux principaux sultans des bords du fleuve.
La nuit du 2 septembre, il leur arriva une aventure qui mérite d’être racontée, « Vers onze heures du soir, dit Lander, nous étions couchés et profondément endormis sur nos nattes, quand un cri de détresse, poussé par d'innombrables voix , acccompagné d’un horrible cliquetis et d’un mélange de bruits assourdissants, que le calme de la nuit rendait encore plus effroyables, nous éveilla en sursaut. Avant que nous fussions remis de notre surprise, le vieux Paskoe, hors d’haleine et l’air éponvanté , se précipita dans la hutte , et nous dit d’une voix tremblante, — que le soleil trainait la lune à travers les cieux. — Curieux de connaitre l’origine de cette étrange et ridicule histoire, nous courûmes dehors, à moitié habillés, et nous découvrimes qu'il y avait éclipse totale de lune. Une quantité de gens s'étaient réunis dans notre cour; et, persuadés que le monde touchait à sa fin, et que ce n'était là que — le commencement des douleurs, — ils nous apprirent que les prêtres mahométans, personnifiant le soleil et la lune, avaient dit au roi et au peuple que l’éclipse était causée par l'obstination et la désobéissance du plus petit de ces deux astres, Selon eux, la lune, dégoûtée depuis long-temps du sentier qu’elle avait à parcourir dans le ciel, ce qui n'était pas étonnant, vu que ledit sentier était rempli de ronces, d'épines, et obstrué de mille façens, avait épié une occasion favorable, et avait, ce soir-là même, abandonné son ancienne route pour entrer dans celle du soleil ; elle n'avait cependant pas pu faire beaucoup de chemin dans ,cette nouvelle voie, sans que le soleil se fût aperçu de cette innovation; accourun de suite vers elle, il l'avait masquée et enveloppée de ténèbres, pour punir cette insubordination, forçant la coupable
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