CHAPITRE XI
Voyage du capitaine Ross à la baie de Baffin. — Montagnes de glaces. — Erreurs remarquées sur les cartes. — Les Esquimaux du nord. — Ils possèdent du fer. — Neige rouge, — Rivages nord de la baie de Baflin, — Mer libre à l'ouest des glaces. — Détroit de sir James Lancaster. — Ross ne l’explore point. — Il revient en Angleterre. — Désappointement général causé par les résultats de son voyage, — Expédition du capitaine Parry. — Il avance dans le détroit de Lancaster.— Bras de mer du Prince-Régent, — Singulier phénomène de l'aiguille magnétique. — Les vaisseaux avancent à l'ouest dans le détroit de Barrow. — Ils atteignent la méridienne du 410e degré. — Hivernage dans l'île Melville, — Intensité du froid. — Phénomènes qui en résultent, — Amusements d'hiver.— Cazette de la Géorgie
! du nord.— Excursion sur l'île Melville.— On brise la glace.— Efforts inutiles pour
avancer plus loin vers l'ouest. — L'aurore boréale. — Situation supposée du pôle
magnétique, — Retour de l'expédition,
La découverte d'un passage au nord-ouest avait toujours été l’objet favori des recherches de la nation anglaise ; et les voyages que l'on avait faits pour y parvenir, ceux de Frobisher, de Davis, de Baffin, d'Hudson ct d'autres, en établissant d’une manière incontestable la persévérance de ces hommes, leur courage et leurs talents nautiques ont peut-
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. EHAP. XI, ROSS ET PARRY,. 165 me être fait plus pour leur réputation que d'autres entreprises ins suivies des plus brillants succès. Lorsque la dernière guerre Le parut toucher à son terme , et que le gouvernement anglais | ts. eut le temps d'employer à des expéditions pacifiques une L ces portion de sa marine, il fut résolu qu’on enverrait explorer L les, la baie de Baffin, dans l’espoir qu’en examinant les rivages de 4 À dé- cette grande mer, on découvrirait le passage nord-ouest, objet ! he- de tant de désirs. Dans ce but, on fréta l’Zsabelle et | du l'aleæandre , qu'on plaça sous le commandement du capi- | ces taine Ross, officier accoutumé à la navigation des mers du {| t de nord ; l’4lexandre était commandé par le lieutenant Parry, & par fort jeune alors, mais dont le nom s’est depuis associé hono- | geur rablement aux découvertes récentes dans le nord-ouest. e 24 Les vaisseaux se mirent en mer le 18 avril 4818. Lorsqu'ils fl
arrivèrent sur la côte occidentale du Groënland, ils y trouvèrent une grande quantité de glaces, et le gouverneur d'un des établissements danois leur dit que depuis quelques années leshivers augmentaient régulièrement de sévérité. D'après des observations faites sur l’île de Wygat, il leur parut que cette côte était ma! indiquée sur toutes les cartes ; celle de l’Amirauté contenait à cet égard une erreur de longitude qui n'allait pas à moins de cinq degrés.
Par le 75° 54 de latitude, lorsque les navires eurent dé-
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Erreurs passé ce que l'on avait cru jusqu ’alors la portion habitée du du Groënland , on vit un détachement d'Esquimaux arriver par revient les glaces jusqu'auprès du navire; on eut quelque difficulté big à engager l'entretien avec eux. Quoique séparés du Groënique. — land par une distance qui n’excédait pas deux degrés, ils ae ignoraient qu'il y eût sur la terre un autre peuple que le leur, Géorgie On pouvait à peine les décider à toucher les Anglais qu'ils dr Fe regardèrent d’abord comme des êtres surnaturels, L’un d'eux
parlait aux vaisseaux avec une solennité des plus étranges. « Qui étes-vous, leur disait-il, d’où venez-vous? Est-ce du
ujours soleil ou de la lune ? » Ce peuple, que d'après son ignorance et Les nautique on pourrait croire inférieur aux autres tribus des Fro- Esquimaux en fait d'arts et de bien-être matériel, avait pourtablis- tant sur elles l'avantage énorme de connaître le fer, dont il e ces était parvenu à se fabriquer des couteaux. À ce qu’ils expli-
peut- quèrent, nos sauvages liraient ce précienx métal d’une mon-
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tagne qui en était entièrement composée ; puis, le brisant en petits fragments, ils le forgeaient à coups de pierre. D’après l'aspect de ce métal et l'analyse qui en fut faite, on jugea que c'était du fer météorique ; dans ce cas la montagne dont parlaient les naturels n’existerait que dans une infidèle traduction de leurs paroles, et se devrait entendre simplement d’un gros morceau de fer. Le capitaine Ross donna à cette tribu, la plus difforme de toutes les races de l'Amérique du nord, le nom de FHighlanders arctiques.
Un peu plus loin, nos voyageurs virent des rochers couverts d'une neige d’un rouge foncé. En fondant elle prenait l'aspect d'un vin trouble. On avait déjà vu auparavant de la neige rouge; d'habiles naturalistes l’avaient observée dans les Alpes et les Pyrénées, mais an n'avait jamais expliqué d’une manière satisfaisante les causes qui la colorent ainsi. La neige rouge de la baie de Baffin fut rapportée en Angleterre et soumise à l'examen de la chimie et des naturalistes, Quelquesuns décidèrent que la matière colorante était d’une nature animale , d’autres , au contraire , l’attribuèrent à un principe végétal; mais la question semble maintenant résolue en faveur de cette dernière opinion, attendu que, selon les savants, un lichen extrêmement menu peut végéter sur la neige.
Le capitaine Ross, bien qu’il fût un chef expérimenté, semble avoir manqué de l'espérance confiante et de lardeur qui sont des qualités de premier ordre chez les hommes appelés à diriger les voyages de découvertes, On eût dit qu’il attachait peu d'intérêt à la solution des problèmes géographiques, et son indifférence sur ce point dut nuire à une expédition qui les avait pour objet principal. Il traversa le détroit Wolstenholm et celui des Baleines (#hale sound) sans daigner les examiner ; il passa devant le grand bras de mer situé sur la côte nord-est de la baie de Baflin (celui que Baffin appelait le détroit de sir Thomas Smith) à une si grande distance, qu’on l’aperçut à peine. Mais la négligence avec laquelle il étudiait ces côtes intéressantes ne fut pas la seule faute dont le capitaine Ross se rendit coupable ; imposant son avis particulier dans des questions qui devaient se décider par voie de disenssion , il déclara baies presque tous ces bras
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que En descendant la côte occidéntale de la baie de Baffin vers at - le sud, on eut à observer un grand changement : la mer était ra- libre de glaces, et extrêmement profonde; la température ent s'élevait, la tert'e gagnait en hauteur, et les montagnes, en géette néral, n'étaient plus chargées de neiges. Un magnifique bras du de mer, large d'environ cinquante milles et profondément encaissé, S’offrit alors aux regards de nos voyageurs. Les erts vaisseaux y pénétrèrent le 29 du mois d'août; mais ils n’apect vaient pas fait plus de trente milles, lorsque, au grand étoneige nement de tous les officiers, le capitaine Ross ordonna de viles rer devant, et de s’en revenir. Pour expliquer cette manœuvre ‘une il affirma qu’il avait vu la terre s'étendant en travers du bras eige de mer, à la distance de huit lieues. Il donna le nom de mone et tagnes de Croker (Croker's mountains) à la prétendue ues- chaine qui lui semblait devoir l'empécher d'avancer à ture l’ouest. Ses officiers aÿant la confiance que ce grand bras icipe de mer , maintenant reconnu pour être le détroit de sir 1 fa- James Lancaster, ainsi nommé par Baffin, communiquait avec à les la mer dans la direction de l’ouest, ne furent pas moins morv la tifiés que surpris, en s'apercévant que leur commandant allait le quitter sans pousser plus loin l’investigation. Tandis enté, qu'il longeait au sud une côte, dont quelques parties à peine deur étaient connues, le capitaine continua à montrer la même in- S ap- différence pour l'accumulation des renseignements géographiqu'il ques. Les navires étaient maintenus à une telle distance de | phi- terre, que le rivage, fort mal entrevu, ne put jamais être exaxpé- miné. Le 4° octobre, les explorateurs étaient parvenus à | troit l'entrée du détroit de Cumberland, où beaucoup restait à faire 1 sans pour un commandant véritablement pénétré du goût des dée mer couvertes; mais le capitaine Ross dirigea sa course vers Baffin l'Angleterre, où il parvint sans accident. à > dis- L'échec du capitaine Ross, bien loin d'ôter courage à ceux 1 uelle qui maintenaient l'existence d’un passage au nord-ouest, L faute leur fournit de nouveaux arguments à faire valoir. Il con- i1 son firma l'authenticité du troisième voyage de Baffin; car les icider vieilles cartes de la baie de Baffin, évidemment dues à ce na-
bras vigateur , approchaient trop de la vérité des lieux pour ètre
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l'œuvre de l'imagination. Le capitaine Ross confirma aussi l'existence, vers l'ouest, de ces bras de mer nombreux que Baffin avait trouvé bon d'appeler des détroits. La Hrfondeur de la mer dans ces baies, et la température élevés de l'eau, montraient que ce n'étaient pas là de simples golfes.
Le gouvernement, comprenant la force de ces arguments, équipa deux navires, la bombarde l'Hécla et le brigantin le Griper, pour recommencer l'examen ainsi manqué. Le lieutenant Parry, qui avait navigué sous les ordres du capitaine Ross, mais qui s'était trouvé d'un avis opposé à celui de son chef en ce qu'il croyait praticable le passage au nord-ouest, fut désigné pour commander l'expédition. Les navires sortirent de laTamise le 5 mai 1815, et le 45 juin on signalait, à la distance de plus de quarante lieues, le cap Farewell, extrémité sud du Groënland. Le jour suivant , ils rencontrèrent un courant et plusieurs pics de glaces. En avançant au nord au-dessus du détroit de Davis et de la baie de Baffin, les glaces qui bordaient l'ouest offrirent une barrière continue à l’encontre de laquelle il était impossible de se frayer un chemin. Après plusieurs essais de ce genre, toujours également inutiles, les vaisseaux arrivèrent par le 75° de latitude; et là, le capitaine Parry, ne voulant pas dépasser le détroit de sir James Lancaster , résolut de risquer encore une tentative pour traverser les glaces qui occupaient le milieu de ce bras de mer. Il y réussit après sept jours de navigation, durant lesquels les vaisseaux eurent à se diriger au travers de glaces accumulées sur une étendue d'environ quatre-vingts milles.
Dès qu'ils furent parvenus au revers ouest de cette barrière, nos navigateurs observèrent plusieurs symptômes favorables. La mer était profonde : un sondage de trois cent dix brasses ne donna pas de résultats. Les mouvements houleux de l'Océan commencaient aussi à se faire sentir ; la température de l’eau s'était élevée d'environ six degrés, et l’on n’apercevait pas de glaces ; d'ailleurs, ils se trouvaient dans une région que hantaient particulièrement les baleines : en un seul jour on en signala plus de quatre-vingts, presque toutes d’une dimension considérable.
Le 51 juillet, nos voyageurs visitèrent, dans la baie de la Posse ssion, le lieu où ils avaient abordé l'année précé-
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dente. Ils trouvèrent debout le bâton du pavillon qu'ils y avaient laissé. En quelques endroits, la trace de leurs pas élait encore assez fortement empreinte sur le sol pour leur donner à juger qu’il était tombé, depuis leur départ, une fort petite quantité de neige ou de givre. Ils allaient alors pénétrer dans le grand bras de mer ou détroit vers lequel leurs instructions les dirigeaient surtout. L'espoir de découvrir un passage au nord-oucst reposait principalement sur le succès qu'ils obtiendraient dans cette partie de leur mission. Ils mirent toutes voiles dehors, et, poussés par une fraiche brise d'Orient, glissèrent rapidement vers l'ouest. « Il est plus aisé, dit le capitaine Parry, d'imaginer que de décrire l’anxiété peinte en ce moment sur toutes les physionomies , tandis que nous avancions dans le détroit avec une rapidité toujours croissante, grâce à la brise toujours plus forte. Les huniers furent couverts d'officiers et de matelots durant toute l’après-dinée , et un observateur désintéressé, s’il en pouvait être devant une scène pareille, se serait amusé de l’ardeur avec laquelle on recevait les nouvelles transmises par les vigies : jusqu'alors elles étaient toutes favorables à nos plus ambitieuses espérances. » Avant que la nuit fût tombée, nos voyageurs avaient dépassé les limites explorées pendant le dernier voyage, et cependant ils n'apercevaient aucune terre dans la direction qu'ils suivaient. Par le 83° 142’ de longitude, les deux rives du passage continuaient encore parallèlement, aussi loin que l'œil les pouvait suivre ; c’est-à-dire à plus de cinquante milles. On avançait toujours à l’ouest ; la mer, profonde, colorée comme l'Océan , roulait en longues vagues venant de l’est et du sud, sans charrier aucune glace. Nos navigateurs commencèrent à se flatter qu'ils avaient atteint la mer du Pôle ; mais leur joie se dissipa quelque peu, lorsque, vent devant, ils aperçurent une terre. Ce n’était, à la vérité, qu’une petite ile ; néanmoins les glaces qui s'étaient amoncelées entre elle et le rivage nord troublaient leur espoir de continuer leur route à l’ouest.
Vers le sud, un bras de mer, large d'environ dix lieues, leur parut digne d’être examiné. Ils y entrèrent, s'attendant à y trouver une voie de communication plus libre avec l'ouest. Ils avaient observé jusque là, depuis le moment où