‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 85 sur 206 · L'ART HORS DE FRANCE · texte numérisé non relu

L'ART HORS DE FRANCE

littéraire, de comédie ou de vaudeville; ce D*est pas non plus un réalisme excessif et militant; c'est encore moins ce mélange médiocre d'intentions sentimentales et de conventions qui s'est appelé « le genre » : c'est vraiment un coin d'humanité qui est évoqué; l'esprit est intéressé, le cœur touché par l'évidente sincérité, la cordialité expansive d'un art vigoureux et sain, en qui la culture a rejoint l'instinct et qui, avec une sorte d'audace candide et de naïve intransigeance, nous révèle une façon tendre et profonde en sa bonhomie de comprendre la vie.

Vigo Johansen, en Danemark, est au premier rang des peintres de la vie intime. Dans ses réunions d'amis, fêtes de famille, soirées de musique, dans la transparence voilée de l'atmosphère intérieure, dans la clarté des lampes, tantôt arrondie sous l'abat-jour, tantôt diffuse et épandue en fines modulations, il a rendu sensible, avec la finesse d'un Chardin septentrional, la douceur patriarcale et reposante du home, — Peter Kroyer, qui est aussi graveur et sculpteur, prompt à saisir comme au vol l'aspect des choses dans la lumière du plein jour ou dans la demi-teinte, plus nerveux et plus incisif, est tour à tour un portraitiste pénétrant et un paysagiste incomparable. Nul n'a mieux que lui exprimé le charme de cette heure enchantée, de ces longs crépuscules d'extrême Nord, de ces soirs d'été où, dans la douceur satinée du ciel, la lumière prolongée du jour a déjà tout le mystère et tout l'apaisement de la nuit. — Avec ces deux maitres, Vigo Pedersen, Paulsen, Niels Skovgaard, Ring, Philipsen, Irminger, Schichting, M"*~ Anna Anker, Thomsen, Wegmann, d'aulres encore mériteraient d'être nommés.

En Norvège domine une certaine rudesse à peindre l'àpreté des longs hivers, la vie laborieuse des paysans et des pêcheurs. Mais, sous cette rudesse, une grande bonhomie se fait aussi sentir et, avec l'amour du foyer et de la terre natale, une tendresse d'âme, une aptitude à la rêverie après l'action vigoureuse, où le souvenir toujours vivant des antiques légendes s'éveille dans la contemplation des horizons familiers. Eyolf Soot, Sinding, Skrodsvig, Halfdan Strom, Borgen, A. Jacobsen, Werenskjold, Hans Heyerdahl, Wentzel, Aug. Eiebakke, Kitty Kielland, Hjerlow, Nils Hansten comptent parmi les forces

actives de celte jeuue école. Et si Fritz Thaulow, le grand peintre des eaux courantes et frileuses, est presque devenu l'un des nôtres, c est à ses origines héréditaires qu'il doit ce qu'il a de meilleur.

Si l'art des Norvégiens est surtout de < paysans », celui des Suédois serait plus volontiers « citadin » et il fut plus longtemps cosmopolite. Mais cette distinction était plus vraie hier qu'elle ne le sera peut-être demain. La dernière Exposition de Stockholm révéla chez plusieurs jeunes architectes comme chez beaucoup de peintres, une volonté commune d'être « national». Le seul moyen, pour ceux-là surtout, était de renoncer aux modèles français et italiens, aux colonnades et au rococo des xvu"" et xvuF siècles, et de s'inspirer, en l'adaptant aux besoins de la vie moderne, de cette architecture des ancêtres charpentiers dont les églises de village et les constructions rustiques conservent la tradition. Les pavillons suédois, norvégien et finlandais de la Rue des Nations et plusieurs dessins d'architectes à l'Exposition universelle de 1900 ont témo^né de refiicacité de cet effort. Pour les peintres, même ceux qui ont mis à profit les leçons des Français et des Japonais n'ont applique qu'à la réalité prochaine ce qu'ils ont pu apprendre ailleurs, par exemple : Anders Zorn, le maître de la peinture suédoise, et, après lui, Richard Bergh, Bruno Liljefors, Larsson, Oscar Bjorck, Cari Nordstrom, Axel Sjoberg, Robert Thegerstrom, Wilhemson, Pauli, le prince Eugène, etc.

Chez les Finlandais, l'amour profond du sol natal a inspiré une école qui conserve une forte et irréductible autonomie morale et dont les représentants les plus caractéristiques sont : Edelfelt, Jarnefelt, Vistrom, Halonen, Blomstedt, Ahlstedt, Axel-Galien, Enckell, Lagerstrom, Munsterhjelm, Boofeld, Westerholm, Siraberg.

Russie. — L'art russe moderne commence à peine à se dégager des influences étrangères, romaines, académiques» françaises et allemandes^ qui l'ont dominé depuis Pierre le Grand — mais on y chercherait encore en vain une expression plastique du génie national. Quand, les yeux et l'imagination remplis des paysages que Ton a vus se lever lentement ou surgir

L'ART flORS DE FRANGE 599

tout à coup entre les lignes de Tolstoï ou de Tourguénief, on entre dans une salle d'exposition russe, la déception est grande. On peut se dispenser de rien dire de ceux qui, selon l'expression de M. de Vogué, « firent pendant un siècle du prix de Rome avec constance, labeur et médiocrité », de cette « effroyable consommation de tuniques rouges et de manteaux bleus, d'hommes nus sous des casques, de glaives carrés, de trépieds, de ruines doriques, de pâtres d'Albano... » Mais voici que les choses semblent, là-bas aussi, sur le point de changer ; un jeune peintre, Philippe Maliavine, a trouvé le chemin des sources, et c'est de ces villages, dont les industries locales révèlent tant d'invention naïve en même temps que de fidélité aux obscurs et profonds instincts de la race, qu'il a rapporté des tableaux les plus savoureux que conipte la peinture de son pays. Des paysages de Sérof et de Lévilan, des portraits de Sérof et de Répine, des tentatives fort inégales de Yasnétsof, soit pour animer d'un naturalisme plus vivant les figures traditionnelles des icônes, soit pour faire revivre en des paysages évocateurs les antiques légendes, — des scènes de mœurs et des études d'Arkhipof, de Strobovsky, de Vladimir Makovsky, de Nicolas Kassatkine, de Pasternac, peuvent être notées comme des indications plus ou moins significatives, tandis que, parmi les sculpteurs, Antakolsky et le prince Paul Troubetskoï, celui-ci plein de verve primesautière et de hardiesse expressive, sont surtout dignes d'attention.

Allemagne. — En Allemagne, ce qui caractérise depuis trente ans les productions de l'art officiel et de l'architecture, c'est moins une originalité véritable qu'une volonté fortement accusée de puissance et de grandeur. Les villes du nouvel Empire se sont couvertes d'édifices nombreux : universités, musées, gares, postes, casernes, dont les éléments ne révèlent à l'analyse que des emprunts à des styles connus — surtout à la Renaisance italienne, comme le palais du Reichstag à Berlin (1894) — mais dont l'expression totale est toujours d'une affectation de force. Même les bureaux de poste prennent des airs à la fois de forteresse et de palais. C'est peut-être dans Vaménagement des gares monumentales, admirablement com-

binées pour la circulation facile et rapide de masses énormes de voyageurs — et surtout de troupes mobilisées — que Tarchiteclure allemande a été le plus originale.

Les sculpteurs ont été surtout occupés à des commandes officielles et il est permis de regretter qu*ils aient si complètement oublié les traditions de Peter Vischer et de Adam Krafl. Mais la volonté des maîtres de TAUemagne centralisée a peuplé de monuments décoratifs et commémoratifs les avenues, les places publiques et les boulevards de la Victoire {Sièges Allée). Le nom de Begas est le plus populaire : ceux de Peter Breuer, Ludwig Cauer, Eberlein, Lessing, Manzel, Brûtt, Tuaillon, Max Kruse, Widemann, à Berlin, — Robert Dietz et Epier a Dresde, — Maison, Bôhm et Frantz Stûck à Munich, jouissent d'uoe grande notoriété.

Chez les peintres allemands, la production a été plus abondante que vraiment expressive. Quelques artistes caractéristiques ont cependant paru. Tandis que lart de Técole historique, telle que Piloty à la suite de Kaulbach Tavait constituée, tombait dans l*insignifiance la plus avérée, Ad. Menzel (né en 1815 et dont TAllemagne fête encore la glorieuse vieillesse) a trouvé, dans la patiente et pénétrante étude de la vie, une force toujours active. Son illustration de Thisloire de Frédéric le Grand Ta rendu populaire; mais à côté de ces divinations rétrospectives où son « réalisme » Fa puissamment servi, il a réuni dans son œuvre diverse et multiple tous les types populaires et sociaux, toutes les conditions et tous les métiers : soldais, ouvriers, moines, bourgeois et marchands, gens du monde et forgerons; par un anachronisme hardi, il les a même fait entrer dans les scènes de Thistoire sacrée, et c*est dans les boutiques de la Judenstrasse qu*il est allé chercher les types de son Ch7nst au milieu des docteurs.

Deux peintres plus jeunes, deux maîtres éminents, de bonne heure gagnés à Técole c du plein air » et que quelques-uns de leurs compatriotes ont classés sous Tinfluence de Técole française, Max Liebermann et Fritz von Uhde, l'un Berlinois, l'autre Saxon d'origine, ont voulu surtout « naturahser l'art » après qu'on avait trop € arlialisé la nature ». — Liebermann,

Page 1