‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 93 sur 206 · PRÉSIDENCES DE GRANT ET DE HAYES · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCES DE GRANT ET DE HAYES

Le nouveau programme des démocrates. — Mais les circonstances provoquèrent la formation d'un parti puissant, recruté aussi bien dans les rangs du parti républicain que dans celui des démocrates, et qui ne tendait à rien moins qu*à une répudiation partielle des engagements publics. Ce parti nouveau, Ch'eenbacker Party^ loin d*appuyer la théorie du rachat le plus rapide possible du papier-monnaie {greenbacks), demandait que la circulation de ces billets d*Etat fût au contraire largement accrue [expanded)^ et que le gouvernement payât en papier riotérèt et le principal de la dette, cause de toutes les misères sous lesquelles succombait une partie du peuple américain.

Ce système expansionist ou du soft money trouvait des adhé* rents par millions dans les populations agricoles de TOuest, ruinées ou appauvries par les impôts, les hypothèques, les pertes subies pendant cinq ou six années. Dans cette région on était généralement débiteur, tandis que TEst était créancier.

Les courtisans intéressés du peuple n'avaient pas tardé à dénoncer « l'arrogance » des créanciers de TEst, terme dans lequel étaient confondus les prêteurs envers lesquels étaient directement engagés les agriculteurs de l'Ouest et les porteurs de titres de la dette fédérale. Le traitement qui serait appliqué au gouvernement fédéral débiteur serait étendu aux débiteurs particuliers. S'il payait ses engagements en papier, ils paieraient aussi en papier le principal et l'intérêt de leurs hypothèques. S'il était obligé de payer en or, ils seraient astreints à la même obligation. Le premier système leur assurait une large diminution de leurs engagements; ils prélendaient voir dans le second une aggravation inique de leur charges.

Les démocrates, voyant dans ce courant d'opinion un puissant facteur d'influence politique, résolurent de le capter au profit de leurs intérêts de parti.

Leurs leaders promirent aux gens de l'Ouest et du Sud non seulement l'acquittement de leurs charges en papier-monnaie, mais encore l'abaissement du tarif douanier, la diminution des impôts, la vie k bon marché. Dans le nouveau programme démocratique figuraient encore la réforme des abus administratifsi une réduction considérable des dépenses du gouvernement

fédéral. On y retrouvait enfin, liée à tous ces desiderata, l'ancienne doctrine des State Righls (droits réservés des Etats) contre les prétentions des radicaux à l'omnipotence fédérale, contre les tendances du parti républicain à la centralisation. Ainsi les démocrates associaient dans leurs attaques la politique de reconstruction des radicaux et les dépenses excessives qu elle rendait nécessaires. Ils se faisaient devant le peuple les avocats de réconomie contre les prodigalités des républicains au pouvoir. Us devaient conserver pendant un quart de siècle et conservent encore aujourd'hui cette attitude habilement prise dès les premières opérations de la liquidation de la guerre civile.

Les scandales de New- York. Tweed (1873). —Les Irlandais s'étaient établis dans les grandes villes et peu à peu, grâce à leurs aptitudes spéciales pour l'organisation et l'association, ils avaient acquis une énorme influence politique qui ne s'exerça d'abord que dans le cercle des intérêts locaux, puis s'étendit peu à peu à la politique nationale. En 1871 ils occupaient à New- York la plus grande partie des fonctions municipales, et la caisse de la ville était aux mains de politiciens qui devaient leur élection aux votes des Irlandais.

Un grand nombre de juges issus de l'élection, et portés sur les tickets démocratiques, étaient soumis par là à la même influence. C'est le vote Irlandais, encore aujourd'hui, qui donne au parti démocratique dans la ville de New- York son imposante majorité. La domination tyrannique de Tweed n'a été rendue possible que par l'appui de Tammany, la principale organisation irlandaise de New- York.

Tweed et Sweeny étaient les deux principaux chefs {bomi) du Tammany Ring (clique ou syndicat de Tammany). Le public n'avait pas d*illusion sur l'état de corruption de radministratiou à New- York, mais l'indolence et la crainte avaient empêché jusqu'alors toute révolte. Cependant, en juillet 1871, un journal entra en guerre contre Tammany. Le New-York Times commença une enquête sur l'emploi des fonds publics confiés à la discrétion du maire et du conseil municipal. Il révéla que, de janvier 1869 à mars 1871, on avait payé 16 millions de dollars pour la réparation et l'aménagement d'arsenaux, de casernes, de

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bureaux, et que sur cette somme, la menuiserie» le mobilier, les tapis figuraient pour près de 6 millions de dollars. Le journal évaluait que la dépense consacrée aux seuls tapis eût suffi pour couvrir tout le Parc Central des plus beaux produits en ce genre. L'impression produite par ces divulgations fut considérable. L'indignation du public éclata. Un meeting monstre, tenu à Coopères Institute le 4 septembre 1871, nomma un comité de soixante-dix membres chargé d'appliquer tous les remèdes légaux contre le fléau dénoncé et de faire rendre gorge aux spoliateurs. Dans les élections d'automne, le Tammany Ring fut complètement battu. Les républicains, vainqueurs dans la ville même, enlevèrent aussi à leurs adversaires le contrôle de TÉtat en conquérant la majorité dans la législature. William M. Tweed, commissaire des travaux publics à New- York, fut bien nommé membre du sénat de l'État, mais il n'osa siéger. Avant la fin de l'année, il était arrêté, puis mis en liberté sous caution. A la fin de 1874, il fut condamné à douze ans de prison pour délits commis dans ses fonctions officielles.

L'élection présidentielle de 1872. — Les démocrates et les républicains libéraux, fraction antigrantiste détachée de la majorité du parti républicain, s'unirent en 1872 pour opposer un concurrent à Grant, candidat à un second terme présidentiel. Les jeunes démocrates et les libéraux, dont le leader le plus en vue était un Allemand naturalisé, Garl Schurz, adoptèrent un programme auquel ils donnèrent le nom de : « The new departurey et dont les articles essentiels étaient : Protection des droits de tous les citoyens sans distinction de couleur; rétablissement des relations amicales entre le Sud et le Nord; cessation de toute agitation sur les anciennes questions; développement de rinstruction publique; réduction des droits de douane, restriction des monopoles; suppression des concessions de terres aux compagnies de chemins de fer et autres entreprises de spéculation; amnistie générale pour tous faits politiques.

Le 3 mai 1872, une convention nationale de libéraux républicains, tenue à Cincinnati, nomma candidat pour la présidence Horace Greeley, directeur de la Tribune de New- York, et la convention démocratique, tenue à Baltimore en juillet, adopta la

HlSTOIU QiniBALE, XII. ^^

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candidature et la plate-forme proposées parles libéraux. Greeley quitta la direction de la Tribune et commença une campa^e très active. Au scrutin populaire il obtint 2834 000 votes contre 3 597 000 donnés à Grant. Dans le collège électoral Grant eut 286 suffrages sur 349.

Statistique générale d'après le census de 1870. — D*après le census de 1870 la population des Etats-Unis s'élevait à 38 549987 habitants, dont 33 581 680 blancs, 4 879 363 personnes de couleur, 25 733 Indiens civilisés, et 63 196 Chinois.

Depuis 1820, dans Tespace de cinquante années, le chiffre de rimmigration avait été de 7 554 000 personnes dont 3 852 000 Anglais ou Irlandais, 2267000 Allemands, 246000 Français, 154 000 Scandinaves, 109000 Asiatiques, etc. — Le centre de gravité de la population avait constamment progressé vers l'ouest. En 1840, il se trouvait au pied du versant oriental des monts Cumberland (Virginie), à la hauteur du 39^ degré de latitude. En 1850 il avait reculé de 57 milles à Touest, jusqu'à un point situé près de Parkersburg sur TOhio (Virginie occidentale). En 1860 nouveau recul de 82 milles, jusqu'à Chilicothe (Ohio). En 1870 enfin on le trouvait fixé à 45 milles en arrière de Chilicothe, à Wilmington, comté de Clinton, État de TOhio. La publication des résultats du census entraînait une refonte du système de répartition et du nombre des sièges à la chambre des représentants. Il fut décidé qu'il y aurait désormais 283 membres au lieu de 243, soit un représentant par 131 000 habitants. La nouvelle répartition fut tout à l'avantage des États de l'Ouest qui avaient fait d'énormes progrès depuis dix années. La fixation à 131 000 habitants du chiffre de population nécessaire pour l'élection d'un représentant enlevait toute possibilité à rUtah, au Colorado et au Nouveau-Mexique de faire admettre à bref délai leurs prétentions à être acceptés comme membres de l'Union en qualité d'États nouveaux. Il leur fallait attendre. Pour le Colorado toutefois ce ne fut qu'un ajournement de quelques années.

La question noire. — Dans plusieurs États du Sud, les nègres l'emportaient en nombre sur les blancs. L'accession au droit électoral leur assurait l'ascendant sur leurs anciens maîtres*

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Avec un peu de sagacité politique, ils pouvaient s'emparer pour longtemps du pouvoir. Mais, toujours aussi incapables de se diriger eux-mêmes, les nègres furent une proie facile pour les aventuriers du Nord, carpet-baggers (gens au sac de nuit), qui vinrent s*abattre au milieu d*eux, étourdissant ces pauvres noirs de leurs grands gestes, de leur faconde intarissable, promettant aux affranchis que TUnion donnerait à chacun d*eux 160 acres de terre et une mule, et les excitant à se venger, en gouvernant à leur tour, de ces blancs exécrés qui, jadis, levaient le fouet sur eux. Les carpet-baggers n*eurent point de peine à convaincre cette race crédule qu'ils étaient ses meilleurs amis. Mais lorsque les Yankees, grâce au vote nègre, furent pourvus des meilleures places et des plus gros émoluments, lorsqu'ils tinrent la législature, le département judiciaire, et surtout la caisse, ils se livrèrent à une telle orgie de gaspillages, de fraudes, d'illégalités, de vols éhontés, que les noirs se sentirent dupés et se détachèrent de ces singuliers pionniers de la civilisation supérieure du Nord. La défiance du nègre à l'égard de son bon, de son excellent ami le carpet-bagger^ fut le commencement de la réaction contre le gouvernement du parti républicain dans le Sud.

Les blancs, cependant, écrasés tout d'abord sous le poids de la défaite, ruinés par quatre années de guerre, traités en parias politiques par les Congrès républicains de Washington, soigneusement écartés des scrutins, ne songèrent que peu à peu à examiner si la situation ne comportait pas quelque remède. Doués d'un esprit politique affiné par une longue pratique des affaires avant la guerre de sécession, ils comprirent qu'il ne serait pas aussi impossible qu'ils l'avaient cru d'abord de reprendre sur une race manifestement impropre aux fonctions de gouvernement l'ancien ascendant. Il ne s'agissait que de renverser ces administrations prétendument républicaines, installées dans chaque Etat comme une vaste officine de repré^ sentants et de sénateurs pour la majorité républicaine du Congrès. Ces gouvernements, en dépit de la législation formidable que le pouvoir central forgeait chaque année à leur usage, n'étaient guère solides. Ils disparurent, l'un après l'autre,

chassés par la prédominance renaissante de Télément blanc, par le retour au pouvoir des anciens planteurs.

Mais cette révolution, car c*en fut une, aussi heureuse pour le Sud dans ses conséquences futures que désastreuse dans le présent pour le parti républicain, ne s'accomplit pas avec tout le calme désirable. D*un côté le blanc, impatient de sa longue déchéance, humilié de Tégalité politique qui lui était imposée avec son ancien esclave, ne sut pas se montrer tolérant ni politique. Il voulut tout de suite rentrer en possession de lautorité, oubliant les conditions nouvelles qu'avaient créées les résultats de la guerre civile. Dans plusieurs Etats se formèrent des ligues blanches, dont les attentats contre la race noire répandirent bientôt la terreur dans tout le Sud et l'indignation dans le Nord. Les jours d'élection, des noirs furent abattus à coups de fusil au moment où ils allaient exercer leur droit de suffrage. Ce fut la période des outrages sudistes; la réaction blanche se produisait, violente, contre l'éphémère domination de la race noire. A Washington l'inquiétude des républicains était grande ; allait-on perdre tous les fruits de la guerre, tout ce qui avait été si péniblement gagné pendant la période de reconstruction? De nouveau le Congrès fédéral recourut aux lois d exception. Des mesures plus rigoureuses que celles qui avaient été imaginées jusqu'alors furent édictées et appliquées Le gouvernement fédéral fut investi du contrôle exclusif de toutes les opérations électorales pour la désignation des membres du Congrès et pour l'élection présidentielle. Les carpetbaggers, dont le règne était passé, essayèrent un retour offensif à la faveur des dernières lois. Ils avaient encore pied dans la Louisiane et dans la Caroline du Sud ; le général Grant mit à leur disposition l'armée, la marine et la justice fédérales; ils réussirent ainsi à prolonger leur règne de trois ou quatre années à la Nouvelle-Orléans et à Charleston.

Les « grangers » . — Après la crise financière déterminée par la chute du Crédit Mobilier et les nombreuses faillites de petites et grandes maisons, qui se succédèrent à la fin de 1873, les dénonciations du parti libéral républicain contre ladministralion de Grant trouvèrent de l'écho dans le pays.

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Dans les Etats de Touest, les agriculteurs s'organisèrent en associations de c grangers », ou « patrons of husbandry », contre les bénéficiaires du « monopole » des chemins de fer; le Farmers* Party fut un nouvel appoint à Topposition. Les élections de 1873 infligèrent déjà des défaites significatives aux grantistes dans quelques États importants. La crise de 1873 se prolongeait en 1874. Elle n^avait pas été seulement un krach de spéculation sur les titres de chemins de fer, avec des éclaboussures sur quelques intérêts voisins. Les grandes opérations financières engagées pendant la guerre et le régime du papiermonnaie avaient provoqué une hausse générale des prix de tous objets et des salaires. Le malaise ne pouvait prendre fin qu'après un retour des prix des denrées et de la rémunération du travail à un niveau normal.

Les élections de 1874. — Les souffrances du peuple se traduisirent aux élections d'automne de 1874 par une formidable défaite du parti républicain. Alors que dans la Chambre de 1873-75, les républicains avaient près de cent voix de majorité, la Chambre élue le 3 novembre 1874 pour 1875-77 contenait 111 républicains et 181 démocrates. Quelques Etats, entre autres le Massachusetts, la Pennsylvanie et TlUinois avaient passé d'un parti à l'autre. Dans le New- York, Tilden, démocrate, était élu contre le général Dix, républicain, par 40 000 voix de majorité. Dans le Sud, les démocrates balayèrent les républicains de tout le pays, depuis le Maryland jusqu'au Rio Grande (Caroline du Sud exceptée).

Causes de la défaite des répnblioains. — Les démocrates furent aussi surpris de leur victoire que les républicains le pouvaient être d'une défaite qui leur avait paru jusqu'alors si invraisemblable. Les causes principales auxquelles fut attribué ce grand revirement d'opinion étaient les suivantes : le maintien par le parti républicain, depuis la guerre, d'une taxation excessive; la corruption politique qu'avait engendrée, par suite d'une longue possession du pouvoir, la formation d'une classe officielle républicaine; l'appui donné par le parti républicain aux classes capitalistes; son asservissement aux intérêts manufacturiers; le développement de la richesse entre les

mains d'une étroite oligarchie par le monopole et par le régime protectionniste; les tendances du parti à la centralisation; la crainte qu'il ne se montrât de moins en moins fidèle aux principes et même aux formes d*un gouvernement vraiment démocratique et républicain. La presse américaine, discutant le résultat des élections, le regarda, presque à lunanimité, comme une protestation contre les visées du général Grant et de ses amis touchant « un troisième terme » de présidence. Le vice-président Wilson estimait que les élections de 1874 avaient réglé pour cent ans cette question du third tenn. Il ne trouvait rien d'ailleurs à désapprouver dans les grandes lignes de la politique du parti républicain, mais celui-ci avait à sa tète des hommes que le peuple n'était plus satisfait d*y voir En fait, ces élections mémorables furent avant tout une insurrection de lopinion publique contre un personnel politique qui rêvait de se perpétuer au pouvoir.

Dispositions des démocrates. — Le système politique américain enlève à ces soudaines révolutions du sentiment public ce qu'elles pourraient avoir de périlleux pour la stabilité des institutions. Le nouveau Congrès ne se réunit qu'à la fin de 1876, une année après son élection. La majorité démocratique de la Chambre se trouva alors en face d'un président et d*un Sénat républicains. Elle ne put donc faire prévaloir ses idées par des changements législatifs; son activité se borna à de multiples enquêtes dirigées contre les divers départements du pouvoir exécutif. D'ailleurs, les chefs du parti démocratique (sauf quelques énergumènes du Sud, auxquels fut appliqué le sobriquet de Bourbons) n avaient nulle intention de remettre en question les grands points de rémancipation et du suffrage nègres, réglés par la guerre et par les amendements constitutionnels. Le mot d'ordre des démocrates du Nord était Tacceptation franche du passé : le nègre resterait libre et électeur; quant à l'égalité sociale, elle serait l'œuvre du temps et non d'une législation artificielle. C'en était fait du Ciml Rigkii bill de Sumner, que le Congrès se décida à voter, mais dont la Cour suprême prononça l'inconstitutionnalité. Au point de vue du crédit national, le succès des démocrates ne devait inspirer

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