RIVALITÉ DES CAROLINGIENS ET DES ROBERTIENS
sans doute maniable : Louis lui devrait tout. Hup:ue le présenta donc aux suffragres des seigneurs francs, et, après Télection, il le conduisit lui-même à Reims, pour y être oint et couronné par les mains de larchevèque Artaud, fidèle, comme ses prédécesseurs, à la dynastie traditionnelle.
Ilugue le Grand fut récompensé de sa modestie calculée par le titre de « duc des Francs » , dux Francorum. Le nom de Francia était alors restreint à la partie de la Gaule située au nord de la Seine, le pays entre Seine et Loire ayant reçu désormais celui de Neustria. Or la maison robertienne, déjà maîtresse depuis près d'un siècle de la majeure partie de la Neustria, se trouva investie par le titre de dux Francorum attribué à son chef, non pas d'une nouvelle circonscription territoriale à limites fixes, mais de l'autorité militaire dans les divers pays de la Francia. Les Robertiens furent désormais ducs dans la Francia, comme les Agilolfing avaient été ducs en Bavière. Hugue devint, en droit, le second personnage du royaume. En fait, il était incontestablement le premier : comment comparer le suzerain de la Bourgogne, le suzerain des comtes de Champagne, de Blois, de Chartres, d'Anjou, de Sens, de Sentis, de Dreux, etc., le maître de la Neustria, le duc de la Francia, au Carolingien réduit à la possession de Laon et de ses environs?
Louis d'Outremer, cependant, n'était point le roi fainéant que le duc de la Francia avait rêvé de s'asservir. Il avait du courage et une haute idée de sa dignité. Il disposait, dans la province ecclésiastique de Reims, qui confinait à l'Austrasie, berceau de sa famille, de fidélités éprouvées. Enfin, il était le beau-frère du César allemand, Otto le Grand, qui avait ressuscité le Saint-Empire romain de Charlemagne au profit de la nation germanique. Il y eut des guerres sanglantes, directes et indirectes, entre Louis d'Outremer et celui qui avait été son grand électeur. Il fallut qu'Hugue, pour se maintenir, cultivât à son tour l'amitié des empereurs allemands.
Mais la race carolingienne était condamnée : la mort accidentelle de Louis d'Outremer, remplacé en 954 par un enfant, son fils Lothaire, rendit tout d'un coup à Ilugue le Grand la plénitude de sa prépondérance , légèrement compromise. Il
survécut deux ans à Louis d'Outremer. A son fils Hug-ue Capet, « esprit froid, mesuré, plein d'astuce et de ressources, capable d'énerg-ie et de souplesse », élevé à l'école paternelle, il laissait un héritag-e très vaste.
Hugue Capet. — Cet héritag-e, le nouveau duc se préoccupa immédiatement de l'augmenter encore : la Bourg-og:ne en avait été démembrée, au profit de l'un de ses frères : il se fit conférer en échange par le roi Lothaire les droits de souveraineté sur le Poitou. Un des derniers projets d'Hugue le Grand avait été de s'agrandir du côté du midi : Hugue Capet dirigea contre divers seigneurs d'Aquitaine des expéditions qui aboutirent à son mariage, en 967, avec l'héritière Adélaïde de Poitou. En même temps, il appuyait les efTorts des archevêques de Tours pour englober la Bretagne quasi indépendante dans la mouvance de leur siège métropolitain, afin d'étendre indirectement son pouvoir sur la péninsule.
Quand le roi Lothaire fut arrivé à l'âge d'homme, il parut qu'il valait son père par l'énergie désespérée avec laquelle il essaya de se débattre dans le filet du Robertien. Malheureusement, il oscilla toute sa vie entre deux politiques contradictoires, toutes les deux avantageuses, mais entre lesquelles il aurait fallu choisir. Appauvri, réduit à la possession de quelques châteaux dans les vallées de l'Oise et de l'Aisne, Lothaire jetait, comme avaient déjà fait Louis d'Outremer et Charles le Simple, des regards de convoitise sur la fertile Lorraine. La reprendre aux rois allemands, c'était se reconstituer un domaine. Mais c'était aussi se brouiller mortellement avec les empereurs allemands, et l'amitié protectrice d'Olto I" n'étaitelle pas la meilleure sauvegarde des princes carolingiens des Francs occidentaux contre l'ambition de la famille robertienne? Or Lothaire se laissa entraîner tour à tour à braver, en envahissant la Lorraine, la dynastie des Ottonides et à rechercher son alliance. En 978, à propos de la Lorraine, il s'aliéna Otto II, qui vint exercer des représailles presque sous les murs de Paris. Lorsqu'il essaya de se réconcilier avec le gouvernement d'Otto III, il était trop tard : Ilugue Capet, par l'intermédiaire du fameux Gerbert, qui avait été à la fois
son précepteur et celui du jeune empereur, l'avait devancé; il trouva la cour d'Allemagne entièrement g-ag-née à la cause de son rival. En même temps il perdait son principal appui : il se brouilla à demi, dès 977, avec l'archevêque de Reims Adalbéron qui, répudiant la fidélité proverbiale des titulaires de son siège à la maison de Charlemagne, passa au parti adverse. Vers 984, Gerbert écrivait déjà que « Lothaire nétait roi de France que de nom et que le roi de fait était Ilugue ». — C'étaient l'amitié de l'Allemagne et le loyalisme du clergé qui avaient conservé, depuis soixante ans, aux descendants de Louis le Bègue une royauté précaire; quand ces deux choses leur manquèrent à la fois, il fut facile de prévoir leur disparition prochaine.
La mort de Lothaire, survenue en 986, et bientôt suivie de celle de son fils Louis Y, âgé de vingt ans, marque le dénouement de la longue lutte qui avait rempli le x° siècle. « L'occasion tant attendue et préparée de si loin par la politique robertienne s'offrait enfin. Le Capétien était prêt; il la saisit. »
Telle fut la lente croissance souterraine de la dynastie capétienne, avant son apparition définitive à la lumière. Si l'on en connaît mal le détail, on saisit très bien la direction générale de son évolution.
//. — Les autres grandes maisons françaises.
La lutte inégale des Roberliens et des Carolingiens a eu pour théâtre la Neuslria et la Francia; mais elle a afTecté, à certaines époques, d'autres régions de l'ancienne Gaule. Ces régions, Aquitaine, Bretagne, Normandie, Flandre, etc., ont eu. au x" siècle, une vie locale très intense qu'il serait bien intéressant de connaître, car c'est alors que se sont élaborées les originalités provinciales, si énergiquement affirmées dès le siècle suivant dans les arts et les littératures locales. Le x^ siècle est l'âge de la formation des grands fiefs, l'âge où les nationalités régionales ont pris conscience d'elles-mêmes. A la vérité, les
documents de ce temps sont bien rares et bien insuffisants : il faut les extraire de chansons épiques de très basse époque *, dans lesquelles sont étrangement corrompus, ou d'annales extrêmement sèches.
Normandie. — Le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin, qui a écrit, dans les premières années du xi*" siècle, l'histoire des plus anciens ducs de Normandie, d'après les récits qui se conservaient dans la famille des Rollonides (il nous apprend lui-même qu'il a rédigé sous la dictée de son protecteur Raoul d'Ivri, frère du duc Richard I"), rapporte à 886 la première apparition du chef normand Ilrolf ou Rollon à l'embouchure de la Seine. Les Normands avaient déjà des établissements considérables dans la région neustrienne lorsque, en 911, eut lieu entre Rollon et Charles le Simple une entrevue, à Saint-Clair-sur-Epte, où furent conclues des conventions verbales. D'après Dudon, Charles le Simple aurait cédé aux hommes du Nord les terres sises entre l'Epte et la mer, terrain ah Epta fluviolo ad mare. Guillaume de Jumièges est plus précis : terrain maritimam ah Epta fluviolo usque ad hritannicos limites, depuis le cours de l'Epte jusqu'aux frontières de Bretae-ne. Ce traité fut suivi de la conversion au christianisme de Rollon et de la plupart de ses compagnons. Mais les bandes normandes étaient organisées suivant un régime aristocratique; partout où elles se sont établies à demeure, au ix' et au x^ siècle, elles ont fait prévaloir ce régime. Rollon agit à Saint-Clair moins comme maître absolu des envahisseurs que comme leur représentant. Duc de Normandie, il ne prit jamais de décision sans le conseil de sesjarls. Immédiatement après son baptême, il partagea les terres concédées par le roi entre les chefs de son armée, en toute propriété, sous la seule condition de l'aider à la défense du pays. « Il partagea, dit Dudon, la terre au cordeau {funiculo) entre ses fidèles », probablement au moyen du tirage au sort. Un chroniqueur
\. Ajoutez que les chansons consacrées à célébrer des événements du x'= siècle ne nous sont pas toutes parvenues, même dans des rédactions remaniées. Ainsi ont été perdus les récits épiques dont GeotTroi Grisegonelle (comte d'Anjou) était devenu le héros dans l'ouest de la France, à l'occasion de la part qu'il avait prise à la guerre du roi Lothaire contre les Allemands, en GIS.
nous fait savoir, au surplus, qu'il g-arda pour lui-même la part du lion.
La rég-ion maritime entre FEpte et le Mont Saint-Michel se trouva donc, au commencement du x^ siècle, reliée au duc de Normandie par un lien de vassalité assez lâche. Elle était peuplée, ou de Scandinaves exclusivement, comme dans le Cotentin et le Bessin, ou de Scandinaves et de Gallo-Francs assujettis. A la province ainsi modiflée Rollon et ses compag-nons donnèrent des lois, des lois danoises, jura paterna. Ces lois sont malheureusement perdues, mais Dudon nous a conservé le souvenir de quelques-unes de leurs dispositions, qui sont tout à fait dans l'esprit des coutumes Scandinaves, sévères protectrices de la propriété. Saxo Grammaticus raconte que le roi de Danemark Frode III le Pacifique suspendit un anneau d'or à un rocher de Norvège et que personne n'osa v toucher pendant tout son règne. Guillaume de Jumiègres raconte la même chose de Rollon, qui aurait suspendu aux branches d'un chêne, sur le bord d'une roule, au lieu dit de Roumare {Rollonis mare), des anneaux d'or qui y seraient restés pendant trois années.
Rollon mourut plein de jours, en 931. Après sa mort, les ducs de Normandie se sont trouvés en relations avec leurs voisins robertiens et caroling-iens, d'une part; d'autre part, ils ont gardé des relations avec les rois du Nord, danois et norvégiens. Quelle a été lintluence de ces rapports sur la formation d'un Etat franco-normand?
Les Normands de Normandie gardèrent fidèlement le souvenir de leur origine. « Pendant longtemps, dit la saga de saint Olaf, les ducs de Rouen, issus de Gaungu-Hrolf ', se souvinrent de leur parenté avec les chefs de la Norvège. » Durant la minorité de Richard I", Louis d'Outremer ayant essayé de mettre la main sur la Normandie, une ambassade fut envoyée par les Normands au roi de Danemark, Ilarold à la Dent bleue, consanr/uineus et propi7iquus ducis Ricardi. Les Danois de Danemark vinrent au secours de leur colonie, battirent Louis