‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 116 sur 192 · Rollon le Marcheur · texte numérisé non relu

Rollon le Marcheur

d'Outremer et le firent prisonnier. En 966, le duc Richard envova de nouveau chercher des auxiliaires en Danemark, contre son ennemi Thihaut de Chartres. Réciproquement, quand Swegen de Danemark entreprit de venger sur les Anglo-Saxons le massacre de la Saint-Brice, au commencement du xf siècle, il vint à Rouen et signa avec le duc une convention stipulant que la paix régnerait à perpétuité entre les Danois et les Normands, que les Danois pourraient vendre lihrement leur butin en Normandie, et que les Danois blessés y trouveraient, assistance « comme chez eux ».

Que la Normandie du x' siècle soit restée profondément Scandinave, bien des faits concourent à l'établir. Si les colonisateurs de l'ancienne Neustrie n'avaient pas fait un usage prolongé du norois, de leur langue Scandinave, dans leur nouvelle patrie, il serait bien malaisé d'expliquer la présence, dans le dialecte normand de nos jours, d'une foule de mots d'origine noroise.

Mais ce n'est pas seulement la langue qui se maintint : les instincts aristocratiques des Scandinaves restèrent vivaces; ils s'affirmèrent dans les célèbres révoltes de 932 et de 996. — En 932, Guillaume Longue Epée s'allia avec des princes français et obtint du roi Raoul la confirmation de la Bretagne; c'en fut assez pour émouvoir les Normands, encore païens, du Bessin et du Cotentin : ils craignirent que Guillaume, leur duc, ne devînt trop puissant, et, sur les conseils d'un Jarl nommé Riulf, ils résolurent d'exiger de leur duc qu'il se dépouillât de tout le pays à l'ouest de la Risle; de la sorte, « potentiores eo erimus forluna, ille tantum noMs nomine ». C'était justement l'ancienne maxime Scandinave. Cette révolte de Riulf n'est autre chose qu'une lutte de l'ancienne aristocratie contre les premiers essais de monarchie ducale. En la réprimant, Guillaume fonda, pour ainsi dire, le duché une seconde fois. La seconde insurrection, celle de 996, a un tout autre caractère, encore plus instructif. Cette année-là, dit Guillaume de Jumiègcs, les paysans, rustici unanimes, résolurent de vivre à leur guise et de se donner des règles sur l'usage des forêts et des eaux dont, jusqu'alors, aucune loi ne les avait privés. Quelques

historiens voient dans ces nistici des Danois; c'étaient plutôt, pour la plupart, des Gallo-Francs, et leur révolte doit sans doute être considérée comme un indice de la tyrannie toute féodale que les seigneurs normands, à la fin du x*^ siècle, faisaient peser sur leurs sujets.

La province fut donc profondément normannisée. De bonne heure, cependant, des influences venues de France travaillèrent à franciser la Normandie Scandinave, et ce sont les princes de la famille de Rollon qui en furent les plus efficaces propagateurs. Leur cour fut le foyer et le centre de limitation romanofrançaise, qui devait un jour préparer les voies à la fusion du duché avec le domaine royal des Capétiens. Rollon et Guillaume Longue Epée furent constamment fidèles à Charles le Simple et au roi Raoul. Richard Sans Peur fut un allié très sûr des ducs de France, y compris Hugue Capet. Tous aspiraient évidemment à augmenter leur pouvoir sur leurs hommes, à ne plus régner à la manière précaire des chefs du Nord. Bien que la chronique française de Richer, en 996, traite encore dédaigneusement Richard I*"'" de chef des pirates {Obiit Ricardus pù'atorum dux), il est avéré que ce Richard fit de son mieux pour être un duc à la française, grand protecteur des églises, toujours favorable aux autorités monarchiques. Des successeurs immédiats de Richard P'", l'un, Richard II le Bon (mort en 1027), fut un personnage tout à fait ecclésiastique; l'autre, Robert le Diable (mort en 103o), est resté le type légendaire du prince aventureux et magnifique. — « 0 France, s'écrie Dudon à la fin de son livre, tu étais accablée, gisante à terre... Voici venir à toi, du Danemark, une race nouvelle... Une alliance est conclue; paix entre elle et toi. Cette race portera jusqu'au ciel ton nom et ton empire. »

Bretagne. — Dès 843, les Normands avaient paru sur les cotes de Bretagne, et, à la fin du ix'' siècle, ils avaient conquis les terres qui s'étendent entre la Loire et le Blavet. Le comte de Vannes, Alain, surnommé Alain le Grand à cause de ses victoires sur les pirates, assura, il est vrai, quinze ans de tranquillité à la province; mais en 907, après sa mort, les T»îormands reparurent, plus terribles (|ue jamais. A Saint-Clair-

sur-Epte, Rollon ayant demandé, en même temps que des^ terres à coloniser, des terres à piller provisoirement, jusqu'à ce que les champs du nouveau duché de Normandie fussent remis en culture {terram unde possit vivere, regnum unde conducat sibi cihum et ajes(itiim), Charles le Simple, s'il faut en croire Dudon, lui proposa la Flandre; mais Rollon refusa « parce qu'il y avait là trop de marais » (pi-œ paludum impeditioné). « Alors le roi lui conféra la Bretagne, qui était sur les confins du pays précédemment accordé. » Les ducs de Normandie acquirent donc à Saint-Clair-sur-Epte des droits vagues et provisoires, à faire valoir à la pointe de l'épée. Les Bretons, incapables, cette fois, de résister, se soumirent ou émicrèrent. Les pauvres subirent le joug- de seigneurs normands : quelques-unes des plus illustres familles de la Haute- Bretagne descendent de ces seigneurs normands du x® siècle. Les chefs bretons et les moines s'en allèrent : quelques-uns retournèrent en Angleterre, d'où leurs pères étaient venus jadis. D'autres s'enfuirent en France, en Bourgogne, en Aquitaine, emportant avec eux leurs richesses et les reliques des saints. C'est pour cela que les reliques des saints bretons ne sont pas toutes conservées en Bretagne : le corps de saint Magloire fut alors transporté à Paris; celui de saint Guénolé à Montreuil-sur-Mer ; celui de saint Samson à Orléans.

Les Normands furent les maîtres de la Bretagne pendant vingt-cinq ans; il semblait que la province ne dût plus être désormais qu'une annexe du duché voisin de Normandie. Mais cela n'arriva pas, grâce à l'énergie des Bretons. En 938, un petit-fîls d'Alain le Grand, qui s'appelait aussi Alain, Alain à la Barbe torte, revint d'xlngleterre en Armorique. Il chassa les étrangers, que le peuple breton et gallo-romain n'avait pas cessé de haïr, releva les églises abattues, restaura les cultures. Les exilés furent rappelés. Alain Barbe torte fut acclamé comme libérateur, à la fois par les Bretons et par les Gallo- Romains de la péninsule. Il fonda ainsi, sur les ruines des anciens royaumes bretons de Domnonée, Cornouailles et Bro-Waroch, un duché de Bretagne où l'antique rivalité des Bretons et des Gallo-Romains n'exista plus. Ce duché comprit,

outre la Bretagne bretonnante, toutes les conquêtes de Noménoé : Rennes, Nantes et le pays de Retz au delà de la Loire. Au régime celtique de la tril)u succéda le régime du fief; il v eut désormais en Bretagne toute une hiérarchie de comtes et de seigneurs, de suzerains et de vassaux. La Bretagne, après l'expulsion des Normands , sous Alain Barbe torte (mort en 952) et ses successeurs, s'organisa en État féodal.

Flandre et Vermandois. — Les Normands sï^tablirent de bonne heure à poste fixe aux bouches de l'Escaut. Leurs invasions dévastatrices eurent, dans la région flamande comme dans toutes les autres, des conséquences très importantes. D'abord, elles favorisèrent la formation des agglomérations urbaines. Pour se défendre, on se mit à réparer les anciennes fortifications romaines; on en construisit de plus Aasles. La communauté du danger fédéra les habitants, et, derrière les murailles relevées par leurs mains, les transforma en citovens; elle retrempa leur énergie et leur donna le goût de l'union. En second lieu, les continuelles attaques des Normands permirent à la féodalité de s'organiser rapidement. Féodalité veut dire destruction du pouvoir central et iiiérarchie; or les rois, s'étant montrés inhabiles à repousser les Normands, se trouvèrent déchus par là même; et, quant à la hiérarchie, elle s'établit naturellement, les seigneurs les moins puissants se recommandant aux plus forts pour la défense commune. Contre les envahisseurs, le plus riche des seigneurs fut le chef indiqué de tous les autres. Et c'est ainsi que se sont créées les grandes maisons féodales de France, dont les fondateurs, au ix" et au x= siècle, ont tous été des héros de la lutte nationale contre les Normands. Tel fut Robert le Fort en Neustrie ; tel Alain de Bretagne; tel Baudouin Bras de fer, le premier des comtes de Flandre. Sous Charles le Chauve (dont il enleva et épousa la fille Judith), Baudouin Bras de fer créa une marche héréditaire de Flandre contre les Normands de l'Escaut, en même temps que Robert le Fort créait une marche contre les Normands de la Loire.

L'histoire de la marche de Flandre au x^ siècle est des plus obscures et des plus sanglantes. Depuis l'avènement du premier

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Robertien, la France du Nord a été déchirée par de continuelles g-uerres féodales. Les adversaires en présence s'allient, se brouillent, se raccommodent, se battent, se groupent, d'une année à l'autre, de vingt façons difTérentes; l'empereur germanique et le roi de France, carolingien ou robertien, sont appelés constamment au secours de l'un ou de l'autre des combattants : le comte de Flandre, le duc de Normandie, le comte de Ponthieu, le comte de Yermandois, les barons de Basse-Lorraine. Brochant sur le tout, les Barbares, dont les incursions meurtrières ne s'arrêtent point : les Normands d'abord; puis, quand le torrent Scandinave est à sec, les Hongrois. L'Artois était généralement le terrain où tous ces ennemis vidaient leurs querelles; dans le courant du x" siècle, il fut saccagé plus de trente fois de fond en comble.

Rappelons brièvement quelques épisodes. Le comte de Flandre, Baudouin le Chauve, qui avait pris ce surnom, malgré sa florissante chevelure, pour rappeler qu'il descendait de Charles le Chauve, s'unit au roi de Germanie et à Herbert de Yermandois pour opposer le jeune Charles le Simple au roi Eude. Après l'avènement de Charles le Simple, comme le nouveau roi suivait en tout les conseils de l'archevêque de Reims, allié d'Herbert de Yermandois, le comte de Flandre, jaloux, se rapprocha de Robert, frère du défunt roi Eude, et fit assassiner l'archevêque. Yoilà Charles le Simple isolé; il s'adressa aux Normands, et l'épée de Rollon, après le traité de Saint-Clairsur-Epte, tint les Flamands en respect. Baudouin le Chauve mourut en 918. — Ce fut une autre histoire sous son fils et successeur Arnulf. Lorsque Charles le Sim|»le fut menacé par les Roberliens, alliés à Herbert H de Yermandois, Arnulf unit ses forces à celles des Allemands et des Lolharingiens qui soutenaient le malheureux fils de Louis le Bègue. — Sous Raoul, le Yermandois qui tient Charles le Simple enfermé dans un de ses donjons, et la Flandre sont d'accord; leur ennemi commun, cette fois, c'est le duc de Normandie (jui s'avance jusqu'à Arras, tandis qu'un Normand nommé Sigfried enlève la sœur du comte Arnulf, se fixe à Guines, et y fonde un nouvel Etat féodal normand. — Nouvelles scènes sous Louis d'Outremer.

Cette fois, le comte de Flandre, toujours en bons termes avec le duc de France, avec le royal Carolingien et avec le Vermandois, dépouille l'héritier du comté de Montreuil de son héritag-e. Celui-ci s'adresse au duc de Normandie, Guillaume Longue Epée. Guillaume est vainqueur, mais en 943, pendant une entrevue, il est assassiné par les émissaires du comte de Flandre.

Prenons, au lieu de continuer cette fatigante énumération, un exemple : l'épisode célébré dans la belle chanson de geste qui est in['ûu\ée Raoul de Cambrai. Voici l'analyse de ce poème : — Le comte Raoul Taillefer, à qui le roi de France avait, en récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa sœur en mariage, est mort, laissant sa femme grosse d'un fils, qui sera Raoul de Caml)rai, le héros de la chanson. Le roi, sur l'avis de ses barons, s'avise de donner le Cambrésis à un nommé Gibouin, au détriment de son neveu, l'héritier légitime. DeA'enu majeur, Raoul, excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi. Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller Gibouin qu'il en a investi : « Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit revenir au fils; je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps la honte de voir ma terre occupée par un autre. » Là-dessus, le roi promet à Raoul de lui accorder, en compensation, la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages garantissent cette promesse. — Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul demande l'exécution de sa promesse au roi, qui hésite. Car le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers; il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une seule. Le roi cède enfin, à charge pour Raoul de conquérir son nouveau fief. Celui-ci, malgré les conseils de son écuyer Dernier, entre sur les terres de Vermandois, brûle le monastère d'Origny, où la mère de Dernier périt. Querelle à ce sujet entre Raoul et Dernier, qui passe dans le camp des quatre frères de Vermandois. Combat. Raoul est tué par Dernier dans une mêlée. — Qucbjues années se passent. Gautier, neveu de Raoul, reprend la suite de ses affaires. Guerri d'x\rras l'arme chevalier, et la guerre recommence. Elle

est indécise. Peu après, à la Pentecôte, le roi mande ses barons à sa cour. Guerri et Gautier, Dernier et son père se trouvent réunis à la table royale; une bataille s'engage entre eux. Le roi veut que les blessés soient soignés dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près les uns des autres, dans la même salle, et ils continuent à s'invectiver. Cependant, la veuve de Raoul, dame Aalais, arrive aussi à la cour du roi son frère. En apercevant Dernier, meurtrier de son mari, elle saisit un levier pour l'en assommer. Dernier saute du lit et implore à genoux le pardon de la dame qui, touchée, finit par l'accorder. La paix est rétablie, au grand désappointement du roi, contre qui Guerri se répand en plaintes amères, l'accusant d'avoir été, à cause de son Gibouin, l'auteur premier de la guerre. Le roi choisit ce moment pour dire qu'il disposera aussi de la terre de Vermandois, à la mort du possesseur actuel. Ledit possesseur proteste; la querelle s'envenime; les barons se jettent sur le roi, qui est blessé dans la lutte. Ils se retirent en mettant le feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le roi mande ses hommes pour tirer vengeance de ceux qui l'ont insulté.

Cette histoire, pleine de détails qui peignent d'une manière très frappante les mœurs et les hommes du x" siècle, n'est point du tout imaginaire. « En 943, dit le chroniqueur Flodoard, mourut le comte Herbert de Vermandois. Ses fils l'ensevelirent à Saint-Quentin et, apprenant que Raoul, fils de Raoul de Gouy, venait pour attaquer les domaines de leur père, ils l'attaquèrent et le mirent à mort, ce qui affligea fort le roi Louis (Louis d'Outremer). » Ce Raoul, de Gouy en Cambrésis, le Raoul Taillefer de la chanson, était mort lui-même en 926, après avoir aidé le comte Arnulf de Flandre contre les Normands appelés par Charles le Simple. Ce Raoul de Gouy avait épousé réellement Aalais, l'une des nombreuses filles de Charles le Simple, sœur par conséquent de Louis d'Outremer. Guerri le Sor (le Dlond) n'est pas non plus un être de raison : un Guerri, allié de Raoul, fils d'Aalais, était seigneur de Chimay, entre les deux Helpes. Il n'est pas jusqu'aux personnages épisodiques de la

chanson qui ne se retrouvent exactement dans l'histoire réelle. Il est donc avéré que le poème sur Raoul de Cambrai raconte, en somme, des événements qui se sont à peu près passés comme il les décrit. Et c'est là une conclusion qui a son prix, car Raoul de Cambrai devient aussitôt le tableau le plus vivant qu'on puisse désirer de la vie féodale aux frontières de Flandre, vers le milieu du x° siècle.

Au cours de ces g-uerres perpétuelles, la féodalité locale se fortifia. Si le comte de Flandre était indépendant du roi de France, le comte de Cambrai, ceux de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne le devinrent également du comte de Flandre. Le morcellement s'accrut, la hiérarchie se relâcha : ce fut l'àere d'or des guerres privées. « Nous arrivâmes, dit le biographe de saint Ursmar, près de Stateseele, en un endroit où les discordes étaient si profondes qu'il n'y avait point de gens qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils. Les prêtres chargés des saintes reliques furent obligés de se dérober par la fuite à la fureur de ces hommes féroces. »

Lorraine. — La Lorraine, à la fin du ix" siècle, n'avait ni limite, ni nom particulier; elle était sans unité d'aucun genre, bilingue, à cheval sur les vallées divergentes de la Moselle et de la Meuse. Elle aurait pu s'appeler le pavs des Francs, mais ce nom avait été usurpé à l'ouest par la Francia autour de Paris, en Allemagne par la Franconie. Elle en fut réduite à emprunter son nom à un accident dynastique : Lorraine, Lotharingia, ancien royaume de Lothaire. Avec ce nom factice et des limites vagues, l'ancienne Austrasie ou Lorraine fut constituée en duché (ducatus) quand la dissolution de l'Empire carolingien fut devenue définitive par la déposition de Charles le Gros, en 888. Après le « roi » Zwentibold, le comte Rainier des Ardennes fut « duc » ou « marquis » de Lorraine. Il eut pour successeur, vers 916, son fils aîné, Giselbert.

Ce ducatus eut, au x° siècle, un sort assez misérable. D'abord, il fut atrocement ravagé par les plus redoutables et les plus destructeurs des Barbares, les Hongrois. Ils y firent, de 897 à 936, six invasions successives. En second lieu, il oscilla douloureusement entre la France et la Ger-

manie *. Les ducs Rainier et Giselbert, aussi bien que les grands évêques de la Meuse et de la Moselle, semblèrent plutôt favorables aux prétentions des Carolingiens de France. Charles le Simple et Louis d'Outremer trouvèrent en Giselbert un allié solide contre les rois d'Allemagne. On put croire un moment que la Lorraine serait, de son propre o^ré, rattachée à la Francia occidentalis . Mais l'extrême faiblesse des successeurs de Charles le Simple, la grandeur des rois de Germanie de la dynastie saxonne en décidèrent autrement. En 939, Giselbert, qui venait d'appuyer une expédition de Louis d'Outremer en Alsace, fut tué par Otto P'" dans une bataille livrée entre Lorrains et Saxons sur les bords du Rhin. Celte date est décisive, car, à partir de la défaite de Giselbert, il V eut une saute de vent. Évêques et seigneurs s'orientèrent décidément du côté de l'Allemagne. Et Lothaire de France, s'il avait été sage, aurait renoncé à l'espoir de redorer son patrimoine par l'acquisition du duché.

Otto le Grand, vainqueur de Giselbert, conféra la dignité de duc en Lorraine à son frère Bruno, archevêque de Cologne, qui présida en quelque sorte à une dissolution méthodique du duché. La « période ducale » de l'histoire d'Allemagne n'a pas duré très longtemps. Le duché était, en somme, une forme réduite du royaume; il avait quelque unité, et le progrès du régime féodal était dans le sens du morcellement indéfini. Le ducatus de Giselbert fut partagé en deux par Bruno : Haute-Lorraine ou Lorraine mosellane, d'une part; Basse-Lorraine ou Brabant, de l'autre. Chacun de ces deux duchés s'est lui-même subdivisé par la suite : chacun d'eux a été disloqué par une vigoureuse végétation féodale. En Lorraine mosellane a toujours subsisté un duché, qui a gardé et perpétué le nom de Lorraine; mais les trois villes impériales de Tout, jMelz et Verdun furent indépendantes de ce duché. En Basse-Lorraine, le lilre ducal eut encore une moindre fortune. Les ducs du xm*^ siècle y avaient quantité d'égaux : évoques-princes de Liège, d'Llrecht, comtes de Luxembourg, comtes de Namur, de Hainaut, de

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