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LES AUTRES GRANDES MAISONS FRANÇAISES o03
Clèves, de Juliors, de Hollande, sans parler d'une foule énorme de petits seig-neurs de la région de TEifel, qui prétendaient à Vimmédiateté '.
Rien de plus aride que cette histoire lorraine du x*^ siècle. Les Lorrains ne paraissent avoir gardé aucun souvenir précis ou légendaire des circonstances qui ont accompagné la lutte mémorable de Giselbert et d'Otto et la dissolution du duché. Nous avons bien un cycle de chansons de geste, intitulé les Lorrains, qui ne comprend pas moins de cinq grands poèmes : Hervi, Garin, Girbevt, Anséis et Von, mais ces poèmes sont tous consacrés à décrire les épisodes d'une lutte fabuleuse entre plusieurs générations de Lorrains et de Bordelais (!). On n'a pas réussi, jusqu'à présent, à trouver à cette immense composition, la plus historique d'allures de toutes les chansons (|ui nous ont été conservées, le moindre fondement dans l'histoire réelle. Peut-être fait-elle allusion à des événements dont la chronique ne nous a pas transmis le plus faible écho; peut-être est-elle aussi imaginaire que l'histoire des aventures de ce Mosellanus, prince troyen, cousin de Francion, fils d'Hector, qui aurait donné son nom à la Lorraine mosellane.
Champagne. — Nous avons une excellente chronique de l'église de Reims, rédigée au x" siècle avec beaucoup de critique, chose rare, par le chanoine Flodoard, archiviste de la cathédrale métropolitaine. Flodoard a exposé mieux que personne le rôle des archevêques dans la lutte séculaire des derniers Carolingiens contre les partisans syndiqués de la maison robertienne : de l'archevêque Foulque , qui fut assassiné en 900 par un fidèle de Robert; de l'archevêque Hérivée, qui délivra, en 920, Charles le Simple des mains du même Robert; de l'archevêque Artaud, le ministre de Louis d'Outremer, qui souffrit pour lui l'exil et la persécution. Les désordres causés par tant de guerres suscitèrent en Champagne une féodalité drue et serrée. L'évêque de Chàlons devint comte de la ville, en 963; l'évêque Anségise essaya d'en faire autant à Troyes, en 965. « Tout est plein de violences, disait Hérivée au concile de
1. L'/»!we(iia/e/e consistait à ne dépendre que de l'empereur ou du roi, sans intermédiaire.
o04 LE ROYAUME DE FRANCE
ïrosly; on n'écoute plus que la voix de son ambition. Le fort opprime le faible, et les hommes ressemblent aux poissons qui s'avalent les uns les autres. »
Bourgogne. — Les Carolingiens du ix^ siècle avaient créé des ducs dans la Bourgogne, en deçà de la Saône, pour les y représenter, combattre les Normands, les écumeurs de frontière, et les brigandages des grands. Le plus ancien duc ou marquis carolingien de Bourgogne qui soit mentionné l'est en 877 : il s'appelait Richard le Justicier, et il était comte d'Autun. Il est resté célèbre dans la tradition populaire comme vainqueur des Normands , comme frère de Boso , le fondateur du royaume de Provence, beau-frère de Rodolphe I", roi de la Transjurane, et père de ce Raoul qui fut élu et sacré roi de France après Charles le Simple. — Richard fut le fondateur d'une première maison ducale, bien qu'il n'ait jamais prétendu, ni lui ni ses descendants, avoir acquis la dignité ducale à titre héréditaire. Pendant plus d'un siècle, à partir de Richard le Justicier, les ducs de Bourgogne demandèrent une nomination nouvelle du roi à chaque génération.
Aquitaine et Languedoc. — Les provinces méridionales de l'ancienne Gaule, Aquitaine, Languedoc, vallée du Rhône, ne gardèrent point leur unité au moment de la dissolution de l'empire carolingien. Elles se réduisirent en une poussière de seigneuries indépendantes. — Quand le royaume d'Aquitaine fut aboli, en 877, il n'était plus qu'un nom. Il s'était émietté en comtés à peine reliés les uns aux autres par une hiérarchie nominale. Le titre de duc d'Aquitaine, qui persista, ne conférait au n" siècle aucune autorité réelle sur les principautés de la Gascogne, de l'Auvergne, de la Marche, du Limousin, etc. Gomme le titre même de roi de France, il n'acquit de valeur que quand il échut à de puissants propriétaires fonciers, capables de le faire respecter. Le roi Eude en investit d'abord Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne, du Yelay et du Berry. Il fut légué, en 928, par le neveu de ce Guillaume à Ebles, comte de Poitiers, qui en fut dépouillé par le roi Raoul au profit de Raymond Pons, comte de Toulouse. Puis Louis d'Outremer, en 951, le restitua à Guillaume Tête d'étoitpes, héritier d'Ebles.
Tête d'étoupes, ainsi surnommé à cause de son abondante chevelure blonde, fonda la seconde maison ducale d'Aquitaine; des héritages avaient confondu dans sa maison les comtés d'Auverg-ne, de Poitou, du Limousin; il fut la tige de Tillustre lisrnée des Guilhem , dont le dixième eut pour unique héritière cette fameuse Eléonore, successivement mariée à la France et à l'Angleterre, à Louis VII et à Henri II. — La féodalité languedocienne fut aussi, à lorigine, une ag-giomération de petits princes indépendants, et aucun vestigre de l'antique unité de la Septimanie ne fut conservé, même sous forme de titre honorifique. Mais une tendance se manifesta de bonne heure, comme en Aquitaine, à rattacher les seigrneuries de médiocre étendue aux domaines de la plus puissante des maisons locales. Ce fut la maison des comtes de Toulouse que le hasard chargea d'opérer ainsi, par voie d'héritage et par la force, une sorte de centralisation monarchique. Le comte Eude de Toulouse, déjà maître dun beau patrimoine héréditaire, acquit par mariage les comtés d'Albi et de Nîmes; à la mort de Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine (918), il recueillit dans la succession vacante le marquisat de Gothie , grâce à la bienveillance de Charles le Simple, à la cause duquel il se montra toujours fort attaché. Cent ans se passèrent toutefois sans que la grandeur des comtes de Toulouse s'établît sur une base solide, tant à cause de partages malencontreux qu'à cause d'une rivalité opiniâtre avec la grande maison voisine des comtes de Barcelone. Les comtes de Toulouse n'eurent accompli leur œuvre historique — la réunion sous une même suzeraineté de tous les pays qui s'étendent des Alpes à la rivière de Gimone — qu'au début (lu xn" siècle.
La vallée du Rhône. — La vallée du Rhône eut, pendant la lutte des derniers Carolingiens contre les Robertiens, des destinées tragiques. Elle fut envahie par les Hongrois, colonisée par les Maures ou Arabes, délivrée par des héros, comme l'évêque Isarn de Grenoble et Guillaume d'Orange, lequel a contribué, avec d'autres personnages historiques du nom de Guillaume, à constituer la grande figure légendaire <lu « Guillaume au court nez » des chansons de geste du moyen âge.
Mais, depuis le traité de Verdun, la vallée du Rhône n'appartenait plus au royaume de France : on trouvera ailleurs Thistoire des royaumes de Bourgosrne et du royaume d'Arles. Qu'il suffise de dire ici que le royaume de Bourgogne transjurane, qui s'étendait dans la Suisse actuelle, fut fondé, suivant la tradition, par le comte Welf, beau-père de Charles le Chauve; et que le royaume de Bourgogne cisjurane , dont Vienne était la capitale, passa des mains de Boso et de son fils Louis l'Aveugle à un certain comte Hugue, de la race carolingienne. Cet Hugue, qui rêvait de se créer un royaume en Italie, abandonna, en 933 la plus grande partie de ses Etats du Rhône à Rodolphe II, roi de Bourgogne transjurane, afin d'avoir les mains libres de ce côté-ci des Alpes. Ainsi fut constitué, en 933, le nouveau royaume de Bourgogne ou royaume d'Arles (Franche- Comté, Savoie, Lyonnais, Dauphiné, Vivarais, Comtat, Provence, moitié occidentale de la Suisse), sur lequel régnèrent, au x^ et au xi'' siècle, Conrad le Pacifique et Rodolphe III le Fainéant! A la mort de Rodolphe III, en 1032, le diadème des rois burgondes et la lance de saint Maurice, palladium du rovaume de Bourgogne, devaient passer à Conrad II, roi de Germanie et empereur.
///. — Les quatre premiers Capétiens.
Carolingiens et Robertiens en 987. — Une coïncidence vraiment extraordinaire de circonstances favorables facilita, au dernier moment, le passage de la seconde dynastie à la troisième. La situation de la famille royale était déplorable. La veuve de Lothaire, la reine Emma, accusée de relations adultères avec l'évèque de Laon, se trouvait en mauvaise iiilelligence avec le dernier survivant de la race de Charlemagnc. Charles, duc de Basse-Lorraine. Celui-ci, vassal d'Otto III, aussi Allemand que Français, était le seul qui pût revendiquer l'héritage laissé par son neveu, Louis V. Un pareil prétendant ne devait guère compter réunir sur son nom les suf-
LES QUATRE PREMIERS CAPÉTIENS o07
frages des quelques seigneurs particulièrement dévoués à la dynastie lég-itime. En réalité, le parti carolingien navait plus de chef. Le seul personnage, intelligent et actif, qui aurait pu prolonger quelque temps la résistance et qui y réussit en elTet un peu plus tard, était un bâtard de Lothaire, Arnoul, prêtre de Laon et chancelier sous les deux derniers rois. Mais Hugue Capetavait su, au moment opportun, le mettre dans ses intérêts, de même qu'il s'était concilié la reine Emma.
Le parti carolingien était absolument dénué de ressources matérielles, puisque le domaine royal ne se composait plus que de la cité de Laon et de quelques villes éparses dans les bassins de l'Oise et de l'Aisne. Il ne comptait plus au dehors aucun allié. L'empereur allemand, plusieurs fois combattu par les derniers descendants de Charlemagne, ne se crovait nullement intéressé à leur tendre la main dans cette suprême conjoncture. D'autre part, le clergé français avait, en majorité, abandonné une dynastie qui ne possédait plus ni force militaire pour secourir l'Eglise contre les violences féodales, ni domaines à distribuer aux évêchés et aux monastères. Il ne restait donc aux Carolingiens que le souvenir d'un passé glorieux et l'attachement du peuple à la famille de Charlemagne. Ce souvenir s'atîaiblissait de plus en plus. Le sentiment de la légitimité n'avait pas empêché l'aristocratie d'enlever déjà trois fois la couronne aux petits-neveux du grand empereur, pour la donner à des familles féodales.
Hugue Capet, esprit froid, mesuré, réfléchi, plein de ressources et d'astuce , capable d'énergie et de souplesse , avait bien le caractère qu'il fallait à un fondateur de dynastie. Il disposait d'une puissance territoriale et militaire encore assez imposante, malgré les efforts des comtes placés sous son commandement, pour h immédiatiser et conquérir l'indépendance. Son frère Henri était duc de Bourgogne ; les ducs de Normandie et d'Aquitaine étaient ses beaux-frères ; des liens de parenté lui rattachaient la maison de Yermandois. Larchevêque de Reims, Adalbéron, et Gerbert étaient gagnés à sa cause. La plupart des grandes abbayes et des plus influentes, enrichies par lui ou ses prédécesseurs, lui étaient toutes dévouées. Le peuple
même ne pouvait manquer d'être sympathique au descendant de Robert et d'Eude, ces héros de la guerre normande. Tout concourait à assurer Félévation du personnage qui, en fait, se trouvait être le véritable représentant de la nation des Francs occidentaux.
Élection de Hugue Capet : caractère de la nouvelle monarchie. — Les évèques de France, dirigés par Adalbéron, engagèrent donc les seigneurs à se réunir pour choisir entre Charles de Lorraine et son redoutable concurrent. L'assemblée électorale se tint à Sentis. « Nous n'ignorons pas, dit l'archevêque de Reims, que Charles a des partisans : ils prétendent que le troue lui appartient par droit de naissance. Si l'on pose ainsi la question, nous répondrons que le trône ne s'acquiert pas par droit héréditaire ; on ne doit y élever que celui qui se distingue non seulement par la noblesse de sa naissance, mais par la sagesse de son esprit. » Après avoir démontré que Charles de Lorraine s'était rendu indigne de la dignité royale, l'archevêque conclut en s'écriant : « Couronnez donc le duc : c'est le plus illustre de tous par ses exploits, sa noblesse, ses troupes. En lui, non seulement l'Etat, mais tous les intérêts particuliers trouveront un défenseur. » Elu par un vote unanime, Hugue Capet fut couronné « en qualité de roi des Gaulois, des Bretons, des Danois (Normands), des Aquitains, des Goths, des Espagnols et des Vascons ».
C'est ainsi que la royauté des Francs occidentaux, celle qui commandait aux pays placés entre la Meuse et l'Océan, fut transportée à une nouvelle dynastie. Bien des raisons expliquaient ce fait capital : l'irrésistible expansion de la féodalité, qui avait fait la puissance de la maison capétienne ; les services que cette maison avait rendus en combattant les Normands ; la position centrale de son fief; mais surtout Finlime liaison de Hugue Capet avec les dignitaires influents de l'Eglise. La France achevait aussi par là de se séparer du corps germanique. Le royaume d'Occident arrivait à une indépendance nationale plus complète, par l'avènement d'une dynastie qui avait ses racines dans le sol.
Le pouvoir conféré au premier Capétien n'était pas d'ailleurs
une institution nouvelle : c'était l'ancienne rovauté des Francs de l'Ouest, reposant avant tout sur l'adhésion des évêques et du clergé rég-ulier, la monarchie romaine et ecclésiastique fondée par Clovis et renforcée par Charlemag-ne. Husfue Capet et ses successeurs, sacrés par FEg-lise, se sont considérés dès le début comme les héritiers légitimes des deux dynasties franques qui avaient précédé la leur, comme les continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs décrets. Telle était la manière de voir du clergé, le véritable auteur des événements de 987, le patron et le soutien de cette nouvelle dynastie. Ainsi pensaient aussi les pauvres habitants des campagnes et des villes, pour qui le roi était toujours le souverain absolu, chargé par Dieu de distribuer la justice, tenu de protéger le faible contre la tyrannie du puissant. Mais le monde féodal, composé de tous les seigneurs, grands et petits, dont la concession bénéficiaire ou l'usurpation avait fait autant de souverains, concevait d'une façon toute différente la royauté créée à Senlis. Aux yeux des ducs et des comtes, ce roi, qu'ils avaient accepté de la main de l'archevêque de Reims, n'était que le suzerain élu et électif, un supérieur hiérarchique, placé comme les autres dans la société féodale et soumis à ses lois. En fait, ilnélait que l'égal des plus puissants d'entre eux; et même cette égalité de force n'existera plus au milieu du xi'^ siècle. En droit, il ne pouvait exiger de ses vassaux que les services résultant de Ihommage et de la fidélité; il devait s'abstenir de troubler l'ordre de choses qui tendait invinciblement à s'établir, soit en s'opposant à la transmission héréditaire des lîefs, soit en s'immisçant dans les relations des feudataires avec leurs hommes, ce qui était attentatoire à la hiérarchie sociale.
Ces deux conceptions contraires, toutes deux légitimes et logiques, nous donnent la clef des événements politiques qui composent au moyen âge la trame de l'histoire de la troisième monarchie et lexplication des progrès immenses qu'elle a su réaliser. Le Capétien s'est approprié l'une et l'autre conception. Il a exploité l'absolutisme d'origine romaine et sacerdotale, que lui attribuait l'idée ecclésiastique et populaire, en môme temps que la haute suzeraineté dont l'investissait la théorie féodale.
Il a tiré de ces deux situations, avec une énergie persévérante et une rigueur de déduction impitoyable, tout ce qu'elles pouvaient contenir d'avantageux pour le développement de son autorité morale, de son action politique, de sa puissance matérielle. Il est arrivé par là, en moins de trois siècles, à recouvrer les droits de VElat et à reconstituer le domaine public, c'est à-dire à rétablir, à son profit, l'unité politique et territoriale que la féodalité avait brisée. Cette œuvre gigantesque ne s'est point accomplie sans traverses.
La transmission du pouvoir royal : la « famille » royale; les grands officiers. — Ce qui manquait surtout à la monarchie fondée en 987, c'était une constitution fixe pour la transmission du pouvoir royal. Elle était à la fois élective et héréditaire. Dès la première année du règne de son chef, la dynastie nouvelle marqua sa volonté bien arrêtée de se perpétuer par l'hérédité. Hugue Capet fit couronner son fils de son vivant : utile précaution, qui devint traditionnelle dans sa famille. Mais la cérémonie du sacre était toujours accompagnée d'une élection faite par les grands du royaume, et la féodalité ne manqua pas une seule occasion d'entraver le droit de succession. Les résistances et les rébellions éclataient à l'époque des avènements, et surtout pendant les minorités. Le principe d'hérédité finit cependant par prévaloir. La dynastie capétienne eut la chance singulière de ne jamais manquer d'héritier mâle et direct, pendant une période de plus de trois cents ans.
Les parents immédiats du prince participaient à l'autorité souveraine, dans une mesure que déterminaient leur proximité du trône et le degré de confiance que leur témoignait le chef de la maison. Deux personnes, parmi les membres de la famille royale, occupaient une situation privilégiée : la reine et l'hétier présomptif associé à la couronne. Tous deux en effet avaient reçu, par la cérémonie de l'onction et du couronnement, le caractère sacré qui s'attachait à la personne royale et la capacité morale nécessaire pour jouir des prérogatives inhérentes à la souveraineté.
La famille royale, dans l'acception la plus générale que les textes donnent à ce mot, comprenait, outre les parents du sou-
verain, les officiers de condition diverse qui constituaient la haute et la basse domesticité de sa maison. Dès leur avènement, les Capétiens apparaissent entourés des mêmes dignitaires et des mêmes serviteurs que les rois des deux dynasties précédentes. Les grands officiers, sénéchal, chancelier, houteiller, connétable, chambrier, sont à la fois les serviteurs personnels du roi et les agents principaux de son administration centrale. Ils tiennent donc une place importante dans l'organisation de la monarchie. Ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante, c'est que souvent ils ont occupé cette place malgré le roi et contre lui. Ils ont fait ombrage aux Capétiens, en se considérant comme investis féodalement de la propriété de leurs charges et en suivant constamment la tendance qui les portait à y maintenir leur famille par droit d'hérédité. Cette prétention rencontra, de la part de l'autorité royale, une résistance qui devint plus vive à mesure que celle-ci se sentait plus forte et mieux soutenue par l'opinion. La tactique suivie par les Capétiens du xn'' siècle à l'égard des grands offices fut toute simple : elle consista à en faire des fonctions purement honorifiques, ou même à les laisser vacantes, et à donner le pouvoir eflectif, linfluencc réelle, aux officiers inférieurs placés sous les ordres des grands dignitaires et qui, ne faisant point partie de la haute société féodale, ne pouvaient inquiéter la royauté.
L'autorité dans le palais appartint ainsi aux obscurs chambellans et aux humbles clercs de la chapelle, qui, n'existant que par le roi et attendant tout de sa bienveillance, ne pouvaient être que les exécuteurs dociles de ses volontés et les défenseurs toujours fidèles de ses intérêts.
Les palatins et les assemblées royales. — Les membres de la famille royale et les officiers de la couronne ne constituaient pas seuls l'entourage immédiat et régulier du souverain. Avec eux siégeaient au palais un certain nombre de laïques et de clercs, dépourvus souvent de titre officiel, qui aidaient à l'expédition des affaires courantes et formaient aussi le conseil ordinaire de la royauté. Ce conseil des palatins, dont l'importance s'accrut en raison même des progrès de l'autorité centrale, était un des rouages essentiels du gouvernement
capétien. La distinction entre ces conseillers permanents et les nobles, laïques ou ecclésiastiques, qui venaient, de temps à autre, assister le souverain et prendre leur part du pouvoir législatif, est difficile à établir au xi" siècle. Mais, dès le début du siècle suivant, se dessine un mouvement très accusé de concentration des pouvoirs entre les mains des palatins proprement dits. Les quatre premiers Capétiens sont moins maîtres de leur palais que leurs successeurs du xn" siècle. Ils apparaissent entourés d'une brillante et nombreuse cour de vassaux à qui sont dévolus les grands et les petits offices de la maison royale, mais qui, pour cette raison, ne se montrent ni plus dociles ni plus obéissants dans leurs rapports avec le souverain. x\vec les rois du xn^ siècle apparaît nettement la tendance qui caractérise tous les pouvoirs absolus : employer exclusivement des hommes <le petite naissance, instruments obscurs, mais solides et maniables, d'un gouvernement qui se concentre et se fortifie.
Les assemblées solennelles de prélats et de hauts barons, qui se réunissaient autour du roi, lors des grandes fêtes religieuses et toutes les fois que l'autorité souveraine les convoquait, ne formaient pas, à vrai dire, un corps politique. Elles ne possédaient ni le droit d'initiative, ni le droit de suffrage régulier. Le roi les consultait, requérait leur approbation, mais la résolution définitive dépendait toujours de lui seul. Quand il craignait de n'être pas approuvé, il s'abstenait de consulter le corps féodal et ne s'adressait qu'à ses curiales^. Cette consultation limitée devint de plus en plus la règle. Une évolution pacifique, pour nous facile à suivre, enleva peu à peu aux assemblées royales non seulement les procès, le pouvoir judiciaire, mais encore la plus grande partie des affaires administratives et politiques. Tout le pouvoir réel fut aux palatins. L'assemblée des grands ne fit plus guère qu'enregistrer les résolutions du conseil royal et les fortifier d'une sancUon qui, à la rigueur, n'était même pas indispensable.
Les hauts feudataires et le clergé. — Les premiers Capétiens ne trouvaient donc que pour une très faible part dans
i. A peu près synonyme de palatins.
la haute féodalité les appuis politiques et les ressources maté- ' rielles nécessaires au maintien comme au développement de leur monarchie. En réalité, les grands vassaux n'étaient pas plus étroitement attachés à la royauté par l'obligation du service militaire que par celle du service de cour et par l'hommage. Le roi ne pouvait guère recourir utilement, suivant le droit des fiefs, qu'à la clientèle immédiate des comtés dont il était le propriétaire. Encore fallut-il d'énergiques et persévérants efforts pour que les châtelains du domaine, réduits à l'obéissance, fussent par suite obligés d'observer strictement les lois qui régissaient la condition des vassaux. Les propriétaires des grands fiefs échappaient encore à peu près complètement à l'action du pouvoir central. Le vrai soutien, la vraie base de la monarchie nouvelle se trouvent dans la société ecclésiastique.
Les évèques et les abbés ne doivent pas être considérés seulement comme des vassaux immédiats de la couronne. Ils ont avec le souverain des attaches bien autrement sérieuses et solides que les liens féodaux. Ce sont les agents, les auxiliaires, les associés du roi dans la grande lutte soutenue au nom de l'idée de centralisation et d'unité contre les éléments d'indépendance et d'anarchie qui sont le fond même de la féodalité. Les prélats remplissent les assemblées solennelles ou restreintes sur lesquelles s'appuie le roi pour administrer et rendre la justice : ils en sont les membres les plus nombreux, les plus assidus et les plus actifs. C'est chez eux que la dynastie va chercher la plupart des auxiliaires intimes et les directeurs de son gouvernement intérieur comme de sa politique étrangère. L'Eglise fournit au roi l'argent dont il a besoin; elle lui procure même les ressources militaires que la féodalité lui refuse ou ne lui accorde qu'avec parcimonie et comme à regret. Le pouvoir des premiers Capétiens a pour fondement essentiel, non des relations précaires avec la féodalité qui est leur ennemie, mais leur autorité sur le clergé, qui les soutient à condition d'être soutenu par eux.
Le domaine royal. — Pendant la majeure partie du xi'' siècle, la famille régnante se montra beaucoup plus soucieuse de retenir et d'exercer les prérogatives générales dont
Histoire générale. I. 33
avaient joui les Carolingiens que d'assurer son autorité réelle dans les limites du patrimoine héréditaire. Elle a laissé s'accomplir autour d'elle, jusque dans ses résultats extrêmes, l'œuvre de dissolution et d'usurpation qui était la conséquence même du triomphe de la féodalité. Non seulement Hugue Capet et ses successeurs n'ont pu conserver les propriétés et les palais royaux possédés par les derniers Carolingiens dans les pavs éloignés de la France proprement dite , mais les domaines étendus que leur avaient légués leurs propres aïeux, les ducs de France, semblèrent se fondre entre leurs mains. Les libéralités faites aux monastères et les bénéfices accordés aux soldats diminuaient singulièrement le nombre de leurs propriétés directes. L'usurpation lente et silencieuse des officiers locaux acheva de les faire disparaître. On a cependant exagéré en montrant les premiers Capétiens réduits aux cinq villes de Paris, Etampes, Orléans, Sentis et Melun. Ils avaient des palais à Laon, à Soissons, à Auxerre, à Sens, des possessions en Picardie, en Champagne, en Bourgogne, en Berri et jusqu'en Auvergne; un port de mer à Montreuil en Ponthieu. Le duché de Bourgogne resta même pendant quelque temps sous leur domination directe. On a exagéré aussi l'inertie de ces premiers souverains. La nullité traditionnelle qu'on leur attribue tient en partie à l'ignorance même des historiens.
Hugue Capet (987-996). — Le règne du fondateur de la dynastie est mal connu; mais le peu qu'on en sait prouve que, dès son avènement, il fut reconnu par un grand nombre de seigneurs de la France méridionale et de la Bourgogne, et qu'il s'efforça, comme l'avaient fait les derniers Carolingiens, de rattacher au pouvoir central les parties du territoire national qui tendaient à s'y soustraire et à s'isoler. Ce qui le préoccupa surtout, ce fut de conserver sur l'archevêché de Reims un pouvoir continu, immédiat et incontesté. L'histoire de ses rapports avec l'église rémoise est le point central où vinrent aboutir tous les événements importants de son règne. Il sut arracher la France du nord-est aux derniers représentants de la famille carolingienne, en introduisant Gerbert à Reims, et repousser les prétentions de la papauté , derrière laquelle se trouvait
l'empire allemand. Sa politique, conforme à l'intérêt national, parvint à faire cesser l'espèce d'hég-émonie exes*cée par la dynastie des Otto sur le royaume de Charles le Chauve, et à rendre encore plus complète une séparation que les difTérences de langage et de mœurs avaient déjà en grande partie effectuée.
Robert U (996-1031). — Une taille haute, le dos un peu voûté, un nez large et allongé, le regard doux, la bouche aimable et toujours prête « à donner le baiser de paix », des cheveux lisses et une barbe bien soignée, tel est, au physique, le portrait du roi Robert. Au moral, un esprit aimable, poli et enjoué, et un certain degré d'instruction. Les historiens n'ont vu en lui que le prince thaumaturge, moine et chantre d'église, faible pour tous et surtout pour sa femme, comme nous l'a dépeint Helgaud. Mais de récents travaux nous obligent à dire, avec Richer, qu'il excellait aussi dans les choses de la guerre et ne manquait pas d'activité. On a quelque peu calomnié un prince qui conquit le duché de Bourgogne, assiégea Bourges et Sens, mit tout en œuvre pour s'emparer de Meaux et de Troyes, alla deux fois à Rome, une fois dans le midi de la France, guerroya en Lorraine pour arracher ce duché à l'Allemagne, agrandit le domaine royal du comté de Sens, d'Autun, de Dijon, de Montreuil et de Dreux. La preuve que cette couronne capétienne conservait encore au dehors un certain prestige, c'est qu'en 102t]Robert aurait pu, s'il l'eût voulu, se faire nommer roi d'Italie par les seigneurs lombards, qui cherchaient un successeur à Ardouin et ne voulaient pas de l'Allemand Conrad IL
Henri I" (1031-1060). — C'est peut-être sous le règne d'Henri P' que le domaine et l'autorité des Capétiens furent réduits à leur minimum. La maison de Blois reprit le Sénonais; le duché de Bourgogne, que le nouveau roi dut céder à son frère Robert, échappait pour longtemps à la royauté. Et cependant Henri I" était loin d'être un personnage méprisable. Les chroniques sont unanimes à rendre témoignage de son activité et de sa bravoure. Son règne ne fut qu'une série continue d'expéditions, de petits combats et de sièges où l'on vit l'infatigable Capétien se défendre comme il put contre les deux puis-
santés ligues féodales dont les possessions enserraient et étouffaient son étroit domaine : celle des comtes de Blois et celle des ducs de Normandie.
La grande affaire de la vie de Henri T' fut sa lutte contre les Normands. L'alliance établie depuis près d'un siècle entre les ducs de France et les successeurs de Rollon avait duré plus qu'on ne devait s'y attendre. La richesse et la prospérité du duché normand, sa population dense et belliqueuse, étaient autant d'objets de crainte pour la dynastie parisienne. Ce fîef, aussi important qu'un royaume et plus indépendant que toute autre région vassale, fermait aux Capétiens l'entrée de leur propre rivière et les emprisonnait dans des provinces sans issue. Toutes ces causes réunies amenèrent, vers le milieu du xf siècle, un revirement complet dans la conduite du roi à l'égard de la Normandie. Henri I" engagea résolument la lutte; malheureusement il avait affaire au futur conquérant de l'Angleterre. Guillaume le Bâtard lui infligea les deux sanglantes défaites de Morlemer (1054) et de Yaraville (1058). Le roi de France dut s'avouer vaincu. H n'en avait pas moins combattu avec une persévérance et un courage dont l'exemple ne sera pas perdu pour ses successeurs.
Philippe I' (1060-1108). — La plupart des historiens ont porté sur Philippe I" et son administration un jugement d'une extrême sévérité. On s'est accoutumé à ne voir en lui que le personnage glouton, débauché et paresseux, ravisseur de femmes et A'oleur de grand chemin, dont parlent les écrivains religieux et les lettres de Grégoire VH. Mais n'oublions pas que les chroniqueurs contemporains ont apprécié son caractère et ses actes sous l'empire des rancunes que nourrissait contre lui la société ecclésiastique, indignée de sa longue résistance aux anathèmes pontificaux et du despotisme irrévérencieux avec lequel il traitait le clergé national. L'inertie et la somnolence qu'on lui reproche pour les dernières années de son règne trouvent en partie leur excuse dans une obésité précoce et presque monstrueuse, maladie dont hérita Louis YL Quoi qu'il en soit, l'histoire impartiale est obligée de constater que, pendant les trente-cinq années qui précédèrent
le xn° siècle, Philippe se montra, comme homme politique et même comme chef d'armée, beaucoup plus actif que ne l'admet la tradition. Rappelons, entre autres faits, son expédition de Flandre en 1071, contre Robert le Frison; sa marche sur Corbie, en 1074; sa venue en Poitou, en 1076; la guerre qu'il alla faire cette même année en Bretagne, contre Guillaume le Conquérant' ; ses luttes contre Etienne, comte de Blois, Hugue de Dammartin, Simon de Valois, Hugue du Puiset; ses combats fréquents dans le Yexin, contre les Normands.
Ce gros homme sensuel, à l'esprit railleur, à la parole mordante, était un prince intelligent, pratique et doué d'un certain sens politique. On Fa surtout accusé d'indolence parce qu'il ne prit point part à la première croisade : mais, à ne considérer que les intérêts véritables du pouvoir royal, il faudrait plutôt lui en savoir gré. Son opposition à la réforme propagée par les papes et adoptée par une partie de l'épiscopat français s'explique par l'idée assez juste que le triomphe des doctrines réformistes tendait fatalement à annihiler le pouvoir exercé par les royautés sur les seigneurs ecclésiastiques, pour y substituer l'omnipotence de la cour de Rome et des légats. D'autre part, le fils de Henri l", fidèle à la tradition paternelle, ne cessa, avec raison, de considérer la puissance normande comme sa plus redoutable ennemie. Il n'était point responsable du tort que porta à la dynastie capétienne la conquête de l'Angleterre par le duc Guillaume, puisque cette conquête eut lieu pendant sa minorité. Jusqu'à son dernier jour, il resta l'ennemi déclaré du nouvel État anglo-normand. Il donna à ses successeurs l'exemple de cette tactique, qui consistait à tenir séparée autant que possible la Normandie de l'Angleterre et à favoriser les querelles intestines dans la famille du Conquérant. Enfin il est le premier roi capétien qui, frappé de l'insuffisance des ressources matérielles dont disposait la royauté, ait recherché, de propos délibéré et par système, tous les moyens propres à les accroître. Grâce à lui, une partie du Vexin et du Vermandois, le Gàtinais, Bourges et Dun-le-Roi vinrent s'ajouter au domaine royal.