Franconie
//, — La royauté dans la maison de Saxe.
Conrad de Franconie et les Saxons. — A la mort de Louis l'Enfant (911) s'arrête, en Allemagne, la succession carolingienne. Un Franc encore, Conrad, duc de Franconie, dont la famille était probablement alliée à celle d'Arnulf, devient roi avec le consentement des Saxons et des Souabes; mais il n'a aucune autorité et c'est en vain que, au synode d'Hohenaltheim (916), l'Église prodigue les menaces contre les seigneurs révoltés. Après avoir inutilement lutté contre le duc de Saxe Henri, le roi, au moment de mourir (décembre 918), aurait, selon l'historien saxon Widukind, ordonné à son frère Éberhard de porter à son adversaire les insignes royaux : « La fortune, lui dit-il, est passée du côté de Henri, la direction des affaires publiques appartient aux Saxons. Porte donc au duc la lance sacrée, les bracelets d'or, la chlamyde, le glaive et le diadème des anciens rois, fais la paix avec lui afin de l'avoir toujours pour allié. Est-il nécessaire en effet que le peuple franc avec toi succombe devant lui? Henri sera vraiment roi et empereur de beaucoup de peuples. » Si ce discours n'est pas authentique, du moins définit-il bien la situation de l'Allemagne à ce moment. La nonne Hrosvitha, dans son poème en l'honneur d'Otto I", célèbre aussi le jour « où le roi des rois, qui règne au ciel, ordonna que le noble royaume des Francs fût transféré à la glorieuse nation des Saxons ». Ainsi les Saxons triomphaient des Francs, mais les nouveaux rois, descendants de Widukind, l'adversaire obstiné de Gharlemagne, allaient recueillir tout l'héritage des traditions carolingiennes : ils devaient à leur tour en accepter jusqu'aux illusions, et placer sur leur tête la couronne impériale.
La maison de Saxe a régné en Allemagne de 919 à 1024. Son histoire se divise en trois périodes : une période de constitution, sous Henri P"" (919-936); une période d'apogée, sous Otto P"" (936-973); une période de décadence, sous les successeurs de celui-ci.
Henri F"; la lutte contre les Hongrois. — Henri, qu'on s'est habitué à appeler l'Oiseleur ', rencontrait les mêmes difficultés intérieures et extérieures que ses prédécesseurs, mais il disposait de forces plus grandes. Reconnu roi à Fritzlar par les Saxons et les Francs, il avait chance de s'imposer aux autres tribus. C'était afîaire de décision. Il se met aussitôt à l'œuvre, marche sur l'Alamanie dont le duc, Burchard, n'ose même pas résister (919). Il passe de là en Bavière, où le duc Arnulf, après avoir essayé de tenir dans Ralisbonne, est obligé de se soumettre (920 ou 921). Alors, maître de la situation, il se préoccupe de se fortifier à l'extérieur. Dans une entrevue à Bonn (921), il se lie par serment avec Charles le Simple; puis, profitant des troubles de la France occidentale, il intervient en Lorraine à partir de 923 ; le seigneur intrigant et habile qui dominait dans ce pays, Giselbert, lui prête serment et épouse sa fille Gerberge (928).
Du côté de l'est, le royaume germanique était toujours ouvert aux invasions. Les Hongrois venaient d'assiéger le monastère de Saint-Gall, près du lac de Constance. Le chroniqueur du couvent, Ekkekard, dépeint leur terrible tactique : ils arrivent par bandes isolées qui se cachent dans les forêts, fondent à l'improviste sur les villes, les monastères, les villages; « la fumée et le ciel rougi par la flamme des incendies signalent seuls leur présence ». Pour délivrer la Germanie de ce fléau il faut un énergique effort, il faut surtout décider les Allemands à lutter contre un ennemi qu'ils s'habituent à ne plus oser combattre. Afin de les y préparer, Henri, en 924, conclut une paix de neuf ans avec les Hongrois; puis il s'attache à réorganiser et à discipliner les forces de l'Allemagne. Dans la Saxe, encore à demi sauvage, dont les villages aux maisons éparses rappellent la Germanie de Tacite, il fonde des forts, des villes comme Quedlimbourg, Mersebourg. Dans les champs voisins des villes, « sur neuf paysans propriétaires et assujettis au service militaire, un fut astreint à habiter la
1. D'après une légende, qui se rencontre pour la première fois dans des annales du milieu du xu'= siècle, les envoyés qui lui apportaient les insignes royaux l'auraient trouvé occupé à préparer des pièges pour les oiseaux.
ville, afin d'y construire des habitations pour les huit autres, d'y recevoir et d'y emmagasiner le tiers de toutes les récoltes; les huit autres semaient, moissonnaient pour lui et serraient sa part des récoltes. Toutes les assemblées, tous les festins devaient avoir lieu dans les villes, qu'on travaillait à bâtir nuit et jour. Ainsi on apprenait pendant la paix ce qu'on aurait à faire contre l'ennemi, en cas de besoin. En dehors des villes, on n'élevait point de murs ou ils étaient sans importance. » (Widukind.) Tous les moyens paraissent bons : dans la banlieue de Mersebourg-, Henri établit une foule de brigands, de voleurs, auxquels il fait grâce.
Tels sont les éléments de son armée. A mesure qu'elle se forme et se discipline, il l'exerce. Tantôt il marche contre les Slaves au delà de l'Elbe; tantôt il pénètre en Bohême et force le duc Yenceslas à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut. Enfin, en 933, quand les neuf ans de paix se sont écoulés, il déclare la guerre. Les Hongrois se jettent sur la Saxe, mais cette fois ils se heurtent à une résistance patiemment préparée et subissent deux grandes défaites qui, pour quelque temps, délivrent l'Allemagne. D'après l'Italien Liutprand, on place souvent à Mersebourg la bataille où Henri lui-même fut vainqueur; mais ce renseignement ne se retrouve pas dans les chroniqueurs allemands, mieux informés, et Widukind indique Riade sur l'Unstrut.
Trois ans après (juillet 936), Henri mourait, après avoir désigné son fils Otto comme son successeur. Yers la fin de sa vie, vainqueur des peuples qui menaçaient l'Allemagne, il aurait voulu, s'il faut en croire Widukind, partir pour Rome. Songeait-il à l'Empire, comme l'ont cru quelques historiens allemands? L'hypothèse est douteuse et, jusque-là du moins, jamais roi germain n'eut l'esprit plus net, plus pratique, moins accessible aux rêves de dominations lointaines et de couronnes dangereuses. Sage, avisé, il avait reconstitué l'Allemagne avec méthode, ne se hasardant pas dans des entreprises trop multiples, n'abordant que les unes après les autres les diverses parties de son œuvre, sachant attendre, même pendant de longues années, l'heure favorable à chacun de ses projets. Il faut
remarquer qu'il n'était arrivé à ce résultat qu'en laissant une très large part d'autonomie aux Etals dont elle se composait et qui formaient plutôt une sorte de confédération.
Otto r' : les luttes intérieures. — Sous Otto P"", la maison de Saxe atteint à l'apog^ée de sa gloire; sous lui aussi se prépare sa décadence. Ce règne, si long et si plein d'événements, se divise d'ailleurs en quelques parties bien déterminées : luttes à l'intérieur pour défendre la royauté; luttes sur les frontières pour défendre l'Allemagne ; luttes en Italie pour rétablir l'Empire.
Le jeune roi est sacré à Aix-la-Chapelle, dans la basilique de Charlemagne : ainsi, dès le premier jour du règne, paraît se manifester le désir, qui de plus en plus y dominera, de se rattacher aux souvenirs carolingiens. L'historien Widukind, qui a longuement décrit la cérémonie du sacre, ne mentionne que la participation des Francs et des Saxons; ce sont eux qui, par leur union récente, constituent vraiment le nouveau royaume; les autres peuples ne sont représentés que parleurs ducs. Au lendemain du sacre, se manifestent les difficultés : discordes dans la famille saxonne, discordes avec les ducs à peu près indépendants, et ces deux causes de désorganisation s'unissent contre le jeune roi.
Henri I" n'avait point observé le vieux principe germanique des partages, et cependant Otto avait deux frères également jaloux de son pouvoir : l'un, Tancmar, était son aîné, mais bâtard; l'autre, Henri, était plus jeune que lui; mais, né après l'avènement de son père à la royauté, il prétendait avoir plus de droits à la couronne qu'Otto qui était né avant. Henri avait des partisans, et la veuve de Henri I". Malhilde, si célèbre par sa piété et sa sagesse, était pour lui. En face du jeune roi, s'agitent les ducs de Bavière, de Franconie, de Lorraine; il les traite avec hauteur et achève de les irriter. Alors commence une lutte qui, à travers bien des épisodes, se prolonge jusqu'en 941. Tancmar est tué à Ehresbourg, dans une église (938). Henri s'allie contre son frère avec Eberhard de Franconie et Giselbert de Lorraine. Le roi est partout victorieux des rebelles : en Bavière, les fils dArnuIf sont battus et
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dépouillés de leur duché; Eberhard de Franconie et Giselbert de Lorraine sont attaqués à l'improviste près du Rhin : le premier est égorgé, le second, en fuyant, se noie dans le fleuve (939). Otto est maître de la Lorraine. Enfin une dernière tentative de Henri échoue : en 941, exploitant le mécontentement des soldats que fatiguaient des expéditions continuelles contre les Slaves, il veut profiter des fêtes de Pâques pour égorger le roi. Ce complot est déjoué. Aux fêtes de Noël, une réconciliation définitive a lieu, à Francfort, entre les deux frères, et bientôt après l'entente se rétablit aussi entre Otto et sa mère Mathilde. Ainsi Otto triomphe, et dès lors il s'attache à abattre ces puissantes familles ducales, toujours avides d'indépendance, toujours prêtes à la révolte, qui ont grandi au commencement du x® siècle. Si les ducs, lors de son couronnement, lui ont promis fidélité et secours contre ses ennemis, il sait ce que valent de pareils serments. En Bavière, il établit un frère d'Arnulf, Berthold, qui lui est dévoué, et, plus tard, il donne le duché à son propre frère, Henri, désormais fidèle (947). Il marie sa fille Ida à Conrad, auquel il donne la Franconie, mais sans laisser se reconstituer l'ancien duché. Il marie une autre de ses filles, Liutgarde, à Conrad le Rouge, qu'il pourvoit de la Lorraine (944). Son fils Liudolf épouse (947) la fille unique du duc de Souabe, Hermann, et devient duc en 950. Otto confie l'administration de la Saxe à deux de ses fidèles, Hermann Billung et Gero. x\insi la maison saxonne, par ses membres ou ses adhérents, se trouve à la tête de tous les États de l'Allemagne. L'administration intérieure d'Otto a le môme caractère : point de lois, point de capitulaires nombreux émanant de lui; assisté de parents et d'amis, il gouverne son royaume comme un chef de famille. Cette politique, il l'étend même à l'extérieur, dans les Etats issus de l'empire carolingien. En France, les deux acharnés rivaux, le Carolingien Louis IV et le Robertien Hugue le Grand, sont tous deux ses beaux-frères et recherchent à l'envi son appui. Aussi le voit-on envahir la France, intervenir dans ses affaires. Il fait en faveur de Louis une grande expédition, s'empare de Reims, de Laon, qu'il restitue au roi de France, pousse jusqu'en Normandie (94G).
En 948, un synode réuni à Ingelheim, et auquel assistaient les deux rois et un légat du pape, excommunie les ennemis du Carolingien de France. De même, Otto prend sous sa protection Conrad le Pacifique, le jeune roi d'Arles. Dès la première partie de son règne, il apparaît comme le roi des rois; en 949, lorsqu'il célèbre la Pâques à Aix-la-Chapelle, on voit autour de lui des ambassadeurs de Byzance, d'Italie, d'Angleterre : les temps de Charlemagne semblent revenus. La haute taille d'Otto, ses yeux étincelants, sa figure imposante et colorée, sa longue barbe, l'air d'autorité qui s'accuse jusque dans ses gestes, tout en lui frappe les contemporains et impose le respect.
Les luttes contre les Hongrois et les Slaves : nouvelles marches; nouveaux évêchés. — Cependant, vers l'est, Slaves et Hongrois, repoussés par Henri P', débordent de nouveau sur la Germanie. Les Hongrois avaient recommencé leurs ravages en 937. Repoussés par Otto, ils s'étaient jetés sur la France, ils avaient poussé jusqu'à l'Aquitaine et ils étaient revenus par l'Italie, pillant jusqu'à Bénévent et à la côte deNaples. En 944, les Bavarois leur infligèrent une grande défaite à Wels. Plus tard, le frère du roi, Henri, devenu duc de Bavière, lutta vaillamment contre eux; de 947 à 950, il les poursuivit jusqu'en Italie et s'empara d'Aquilée. La lutte qui éclate entre Otto, d'une part, son fils Liudolf et son gendre Conrad, de l'autre, les encourage à envahir encore l'Allemagne (954). Cette fois Otto lui-même remporte, sur les bords du Lech, à Augsbourg (10 août 955), une grande victoire qui fait pendant à celle que son père avait remportée vingt-deux ans plus tôt. Ce fut la fin des grandes invasions hongroises.
Contre les Slaves, sur les bords de l'Oder et de l'Elbe, la lutte est incessante et terrible. Au sud, Henri de Bavière, au nord, les margraves Gero et Hermann Billung conquièrent pas à pas le terrain, massacrant sans pitié, puis, dans le pays gagné, établissant des colons allemands. Parfois aussi le roi luimême dirige une expédition : en 950, il pénètre en Bohême, force le roi Boleslav à reconnaître sa suzeraineté et place le pays sous la surveillance de la Bavière. En 955, les Slaves ayant essayé de profiter des invasions hongroises, il les bat
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sur les bords de la Rechnitz. Contre cette race ennemie, il org^anise des marches nouvelles, destinées à la tenir en bride. Dans le nord de la Saxe, c'est Hermann Billung qui s'oppose aux Obotrites et notamment aux Vauriens; vers l'est du duché, Gero, suivant un auteur du x^ siècle, est le « marquis des gens de l'Est ». Après eux, le pouvoir se fractionne et on trouve en Saxe jusqu'à six margraves, puis, à la fin du x*^ siècle, les marches saxonnes se ramènent à trois qui, suivant les époques, portent diverses appellations : marche du Nord {Xordmark) ; marche de Lusace; marche de Thuringe ou de Misnie. En Italie, Otto forme la marche de Vérone et cVAquilée, qu'il donne à son frère Henri de Bavière. La marche d'Autriche est reconstituée. Cette organisation, qui se complétera dans la suite du x'' siècle, aboutira à constituer comme un rempart ininterrompu de la Baltique à l'Adriatique.
Ainsi qu'au temps de Charlemagne, l'œuvre de conversion accompagne l'œuvre de conquête et doit en fortifier les résultats. En même temps qu'il fonde des marches, Otto fonde aussi des évêchés. Du côté du nord-ouest, Hambourg, autrefois le centre des missions chrétiennes dans ces régions, reprend son importance. « A cette époque, la Danie cismarine, que les habitants appellent Jutland, fut divisée en trois évêchés soumis à celui de Hambourg. Le pape Agapet accorda à Adalgag, archevêque de Hambourg, le droit d'ordonner les évêques en Danie et dans les autres pays du nord. Adalgag, le premier, établit donc des évêques en Danie : Horit pour l'évêché de Slestvig, Liadfag pour celui de Ripen, Reginbrod pour celui (ÏAarhus. » (Adam de Brème.) Dans la région de l'Elbe et de l'Oder, Magdebourg est la capitale religieuse des pays conquis sur les Slaves : en 967, au synode de Ravenne, tenu par Otto et Jean XHI, une bulle pontificale en fit une métropole placée sur le même rang que Constantinople. L'archevêque de Magdebourg avait pour sufîragants les évêques qui avaient été établis à Oldenbourg en Yagrie (946), Havelberg (94G ou 948), Brandebourg^ (948); il pouvait fonder des évêchés où il lui paraîtrait utile et notamment à Mersebourg, Zeitz, Meissen.