Émirs des émirs
Le khalifat de Bagdad. — La belle époque du khalifat de Bag-dad est la fin du viu' et le commencement du ix" siècle. La <lynastie abbasside s'est ailermie; en Orient, au moins, il n'est plus question des Omméïades; les insurrections tentées par les Alides ont été réprimées. Au debors, les seuls ennemis dont il faille tenir compte, les Khazars vers les frontières d'Arménie, les Grecs en Asie Mineure, sont contenus ou refoulés. L'impératrice Irène, puis son successeur Nicéphore P'' subissent des traités humiliants. Le khalifat comprend 28 provinces de rindus à l'Atlantique et du Caucase au Sahara. L'extrémité occidentale, Espai>'ne et Maghrel), a fait sécession, mais tout le reste €st soumis. Une organisation d'un mécanisme simple et d'un maniement facile relie toutes les parties de ce vaste corps. Les artisans et les marchands sont groupés en corporations dont les syndics exercent une juridiction. Les chrétiens ont leurs métropolitains et leurs évèques, chefs civils aussi bien que religieux; les Juifs ont leur prince de la captivité, qui réside à Bagdad. Dans les villes, le cadi rend la justice; le niohtesib, chargé de la .surveillance des rues et des marchés, maintient l'ordre, punit les fraudes, tranche les contestations. Au-dessus de ces petites autorités locales, le g-ouverneur de province commande les troupes, garde les frontières, réprime les révoltes, fait rentrer l'impôt. S'il est très loin, comme les Aghlabites, il devient une manière de vice-roi inamovible et héréditaire, qui s'arrange comme il veut dans son commandement, pourvu que le tribut annuel soit versé avec ponctualité. Mais les autres ont leurs coudées moins franches : ils ont à compter avec les divans de Bagdad, qui contrôlent leurs actes, confectionnent les rôles d'impôts, nomment les receveurs et percepteurs. De Bagdad relèvent directement les maîtres des postes, préposés au service des courriers et des pigeons voyageurs, fonctionnaires importants (jui ne se bornent pas à transmettre des dépèches, mais <]ui rédigent et envoient des rapports, tiennent le pouvoir central au courant de ce qui se passe, dénoncent au besoin les méfaits des gouverneurs. Si le cas est grave, le châtiment ne se fait pas attendre. Sous le règne de Haroun des troubles se sont produits dans le Khorassan, causés par les déju'édalions de
l'émir Ali. Le khalife est informé, mais le Khorassan est loin, Ali a (les troupes, une révolte est à craindre. Un homme de confiance. Ilartama, est chariié ostensiblement de lui conduire des renforts; il aborde Ali avec déférence, lui cède le pas pour entrer dans Merv, puis subitement lui signifie sa destitution. Ali est arrêté, ses biens sé(piestrés; tous les jours, couvert de chaînes, il assiste à l'audience que tient dans la mosquée son successeur, pour recevoir les plaintes élevées contre lui; les plaignants qui peuvent faire la preuve sont indemnisés à ses frais. Par de telles exécutions, le khalife fait sentir son autorité jusque dans les parties reculées de l'Empire; il se débarrasse d'agents intidèles ou dangereux; il rend son nom populaire. Le surnom de Rachid. le Juste, lui restera dans l'histoire.
Le trésor des Abbassides est alimenté par les mêmes impôts directs qu'ont étal)lis le Prophète et les premiers khalifes : un impôt foncier, zekkal, i)ayé par les propriétaires musulmans. kharadj par les non-musulmans; un impôt personnel, la capilation ou (Ijezieh, dû par les sujets non-musulmans et dont la quotité varie suivant les ressources des contribuables, distribués d'ordinaire en trois classes. L'Etat possède, en plus, des revenus indirects provenant de son domaine : il perçoit des droits de douanes, exploite les mines, dispose des terres vagues ou incultes, recueille les biens en déshérence. Les impôts sont acquittés partie en argent, partie en nature : chaque province fournit ce qu'elle a de meilleur en produits agricoles ou en ouvrages fabriqués. Le montant des revenus varie entre 300 et 400 millions de dirhems, soit de 180 à 240 millions de notre monnaie (1 dirhem = 0 franc 60), ce qui, en tenant compte du pouvoir actuel de l'argent, représente une valeur 10 fois plus forte, (l'est donc un budget d'à p«'u jirès (knix milliards (jue les khalifes ont en mains, et, comme la plupart des frais d'administration ou d'entretien sont à la charge des pouvoirs locaux, ils peuvent appliquer ces sommes énormes à leur armée, à des travaux d'utilité ou de magnificence, à leurs dé[»enses de luxe et à leurs largesses impériales.
L'armée est permanente. Elle se recrute par enrôlement volontaire, reçoit une solde môme en temps de paix. Pour en
faire partie, il faut être musulman, de condition libre, arrivé à l'âge d'homme, sain de corps et d'esprit, dressé aux exercices militaires. Elle est distribuée en divisions qui occupent les différentes provinces : les plus fortes sont aux frontières ou dans la capitale. L'armée de Bagdad compte jusqu'à 50 000 hommes. Au début, ces divisions régionales ont été formées avec les colonies militaires araljes, semées en tous sens après la conquête; mais peu à peu les éléments indigènes s'y sont introduits; ils finiront par dominer. Ces troupes se battent bien; elles ont presque toujours le dessus dans les guerres contre l'Empire grec; mais elles aiment le pillage plus que la bataille; elles sont avides, turbulentes, indisciplinées. Dans les provinces, les milices arabes reprennent de temps à autre les vieilles querelles de tribus; les indigènes s'attachent à l'émir qui les commande, surtout s'il est de leur race, et le suivent jusqu'à la rébellion. La garnison de Bagdad profite des changements de règne pour rançonner les khalifes : en 785, à la mort du khalife Mahdi, elle refuse le serment à son successeur à moins qu'on ne lui donne une gratification de deux années de solde. Après des pourparlers elle obtient la moitié de ce qu'elle exige. A la mort de Ilaroun, en 809, son fils aîné El-Amin paiera les deux années sans marchander. C'est le donativum romain. Les khalifes s'avisent alors d'enrôler des mercenaires étrangers, surtout des Turcs, peuplades besogneuses et belliqueuses qui fournissent des hommes à bas prix; sous Motacem, il y en a déjà sept mille dans la garde impériale et les principaux corps. Mais, avec le temps, ces mercenaires et leurs chefs deviendront plus arrogants et plus dangereux que l'ancienne armée arabe.
Des divans sont préposés aux diverses parties du gouvernement. L'un s'occupe de l'armée : recrutement, solde, approvisionnements; c'est le ministère de la guerre. Un second dresse les rôles de l'impôt et gère le domaine public; c'est le ministère des finances. Un autre nomme le personnel, un autre apure les comptes de recettes et ordonnance les dépenses, un autre libelle les décrets du khalife. Le personnel des liatibs qui travaille dans ces bureaux est plus stable, moins exposé aux vicissitudes et aux révolutions du [)alais que celui des hauts fonctionnaires
OU des digiiilaires de cour, qui approche de plus près le khalife : le directeur général des postes, le chef de la police, le hadjib ou arand-chambellan, le vizir.
Le khalife réside soit à Bagdad, soit à la caïupagne, dans les châteaux de plaisance qu'il s'est bâtis, à Samaoua, près de la capitale, à Raqq'a aux environs de Mossoul. A Bagdad, le palais impérial avec les maisons où sont logés les bureaux, les casernes de la garde, les hôtels des grands personnages, forme, un peu à l'écart de la cité affairée et bruyante, une ville distincte, un Versailles oriental, où vit un peuple de fonctionnaires, de courtisans, de théologiens, de poètes, de chanteurs, d'eunuques, de solliciteurs. Tout ce monde est là pour le service de l'Etat et plus encore pour le service du maître, pour obéir à ses ordres, pour complaire à ses fantaisies, pour amuser ses loisirs, pour figurer dans ses fêtes. Les salles d'apparat sont décorées avec un luxe inouï : colonnes de marbre, revêlements de stuc et de faïence, bois précieux peints et sculptés, meubles incrustés de nacre, vases dor, dargent, de cristal, armes enrichies de pierreries, tapis moelleux aux mille nuances, tentures de soie aux broderies d'or. Sept mille eunuques blancs ou noirs, sept cents gardes d'appartement, habillés d'étoffes magnifiques, mettent parmi ces splendeurs une décoration vivante. Cent lions rugissent dans les ménageries. Au milieu d'une salle se dresse un arbre d'or et d'argent avec dixhuit branches chargées de feuilles et garnies d'oiseaux; chaque feuille, chaque oiseau est un bijou fait de métal et de pierres précieuses '. L'arbre se balance comme les arbres des forêts au souffle du vent, les branches s'agitent, les feuilles tremblent, les oiseaux cliantenl. C est la que le khalife donne ses audiences solennelles, qu'il reçoit les ambassadeurs étrangers, Byzantins, Francs, Chinois, tous également éblouis par ce déploiement de richesse et de puissance. Mais le j)alais a aussi, au fond des jardins, au milieu des ombrages, des Heurs et des eaux murmurantes, ses pavillons intimes et ses retraites parfumées, où le prince se repose de la fatigue de régner.