LE ROYAUME WISIGOTH EN GAULE ET EN ESPAGNE
dans l'Etat ne sont (jue difficilement pénétrés par la culture romaine. A la fin du vi'^ siècle, en 590, le premier officier de la cour de Reccared, Gussin, et quatre autres ijrands ne peuvent siirner leur nom. Les Romains les traitent toujours en Barbares : « C'est un Goth, disait-on, mais il est intellijïent. » Cependant à cette date les Goths s'étaient humanisés; on ne les voyait plus sans doute, comme au commencement du vi'' siècle, au temps de saint Césaire d'Arles, ravag-er un territoire par leurs chasses. Les moines de son monastère se plaignirent à lui que les comtes et les soldats g-oths vinssent sans relâche chasser les sangliers sur leurs terres, s'étahlissant chez les paysans de l'abbaye, se faisant donner à manger et à boire, employant les colons au service de leurs chasses. « Ils nous ruinent », disaient les moines. De faire partir ces chasseurs, on v pouvait d'autant moins songer que saint Césaire n'était pas bien en cour; le saint se mit donc en prières et demanda l'éloig-nement des sangliers, qui s'enfuirent. Cette lég'ende a gardé, comme les lois, le souvenir de violences qui durent se reproduire souvent.
Les sentiments <les Romains pour ces Barbares nous sont bien connus, en particulier par Sidoine; ils les méprisaient et les détestaient. Beaucoup ont dû se tenir à l'écart, formant un parti de dédaigneux comme en Italie; mais il est certain aussi que beaucoup ont cherché fortune auprès des Bar])ares, quelques-uns malhonnêtement. Pas plus que chez les Ostrogoths, il n'y avait d'opposition sérieuse ni de résistance. Sidoine a fait sa partie de dés avec Théodoric; exilé à Livia, en Catalogne, pour la part qu'il avait prise à la défense de l'Arvernie, il obtient son rappel et attend deux mois à Bordeaux une audience d'Euric. Celui-ci a pour secrétaire Léon le Juriste. Ce gouvernement des Wisigoths n'a rien d'odieux; ils n'ont pas même eu l'idée de traiter les Romains en vaincus; à la rédaction du code romain ont participé les élus des provinces et les évéques; la cité romaine a persisté avec son administration. S'il v a eu juxtaposition cl non tentatiye de fusion, l'élément qui l'emportait à la long'-ue était l'élément romain : par exemple, la loi des Wisigolhs difTère des autres lois barbares en ce point
important qu'elle n'admettait pas la composition ' et punissait de mort le meurtrier. On voit par les lois des Wisigoths qu'ils cultivaient la vig^ne, l'olivier, le figuier, les arbres résineux, qu'ils travaillaient les métaux précieux ; ils avaient donc l)eaucoup appris. La preuve qu'ils se civilisaient, c'est que Théodoric rOstroiroth, au moment oîi va éclater la iruerre de 507, leur rvqu'oche cette civilisation. Il n'y avait donc rien dans l'état d'esprit des Romains ni dans la conduite des Wisig-oths qui pût empêcher le succès d'une tentative de fusion entre les deux éléments; rien si ce n'est que les Wisiirolhs étaient ariens.
Les "Wisigoths et l'Église. — Là est le point principal de cette histoire, et pour la seconde fois on verra qu'il n'était pas permis aux Barbares de bâtir sans l'ag-rément de l'Eglise.
Non seulement les évoques sont les principaux représentants de la culture intellectuelle, mais ils ont une grande importance politique. Nous avons dit les pouvoirs de l'évoque; ajoutez qu'il est pris souvent dans les grandes familles romaines sénatoriales, où l'on héiitait des offices de commandement, que l'ambition ne pouvant plus se satisfaire par les dignités d'Empire allait aux dignités d'Eglise; ajoutez que l'élection de l'évêque, où prenait part la communauté des fidèles, était la grande affaire de la cité. Voilà les éléments de force de l'Eglise; en elle la vie intellectuelle, et par elle l'éducation morale; en elle la force sociale, résultant de la haute situation des chefs et de l'accord des grands et des petits sur le terrain commun de la foi. Les temps approchent où, tout vestige de la culture antique s'étant effacé, toute la vie sera dans la foi. Déjà la patrie romaine, où les Gaulois ont si longtemps vécu, ayant disparu, ils se sont réfugiés dans une sorte de patrie ecclésiastique, la cité étant la patrie étroite, l'Eglise catholique la grande patrie. Cette patrie sous les Wisigoths comme sous les Burgondes ariens est bien à eux; AVisigoths et Burgondes ariens sont en dehors. Les évoques qui vivent cantonnés dans chacun des royaumes barbares dépassent les frontières de ces royaumes; ils sont en relation les uns avec les autres et avec leur chef
1. Voir ci-dessous, p. 112. pour la composition et le icergcld.