Le pays de Tournay
inent des traités conclus et rcnouvolés : les Ripuaires ont la ^arde du Rhin. En 400, on rappelle les troupes romaines pour combattre Alaric. En 406, les bandes de la grande invasiom durent, pour entrer en Gaule, culbuter les Francs.
L'établissement des Francs en Gaule. — Il y eut alors progression des Francs sur toute la ligne, des Ripuaires et des Saliens. Toute la Seconde Germanie est au pouvoir des Ripuaires. (Cologne, vallée inférieure et moyenne de la Meuse, Ardenne^ -, une partie de la Seconde Belgique est au pouvoir des Saliens (Brabant, Flandre) \
Nous sommes parvenus à l'époque où les Burgondes et les. Wisigoths s'établissaient aussi en Gaule. L'histoire des Francs est obscure parce qu'elle se passe sur une frontière lointaine et d'une grande étendue; parce (jue les Francs ne sont jtas un seul peuple marchant en une troupe comme les Wisigoths et les Burgondes. C'est un amalgame de plusieurs peuples qui finissent par se distinguer en deux groupes principaux : Saliens et Ripuaires. Encore y a-l-il chez ces Saliens et ces Ripuaires des unités distinctes, et Clovis ne sera roi que d'une tribu des Saliens. Autre difîérence, très importante pour l'avenir : les Wisigoths, le jour où ils sont entrés dans l'Empire, se sont détachés de la masse barbare; ils sont venus former dans cet océan de l'Empire une sorte d'ile mouvante. Ils ont fini par s'arrêter. Leurs rois, à Toulouse, sont enveloppés de toutes parts par la civilisation romaine. Les Buraondes vont se détacher du Rhin, passer dans les vallées de la Saône et du Rhône; eux aussi, ils seront enveloppés. Les Francs restent au contraire en contact avec la Germanie, dont ils sont l'avant-garde. Il y a là une grande force pour l'avenir, une garantie contre l'influence funeste de la civilisation sur des Barbares et aussi une garantie de recrutement indéfini. Ce n'est pas à dire que les Francs soient d'une autre nature, plus fiers, plus indépendants. Leur histoire, avec ces différences que je viens dénoter, est, au fond, essenfiellement la même que celle des Burgondes, des Wisigoths et des autres peuples germaniques. Ils ont fourni à l'Em-
1. La Nolice {\ot{fia)ne. connaît i)his la Seconde Germanie; elle donne cnninnpostes romains extrêmes au nord Tongres et Arras.
pire des esclaves; des cultivateurs qui ont repeuplé des cantons déserts; des soldats, individuellement ou par groupes distincts «dans les armées. On en trouve partout : dans toute la Gaule, en Espairne, à Rome, à Gonstantinople, en Egypte, en Thé- ,| baïde, on Mésopotamie. Leurs chefs s'élèvent aux Iionneurs ■d'Empire et jouent un grand rùle : tels Mellobaud, comte des •domestiques (cowes domesticorum) de Gratien; Richomer, qui lui succède et devient maître de la milice et consul: Bauto, consul en 383; Arbogast, qui régna sous le nom de Yalenlinien II. Il fit un empereur, Eugène (392), renversé par Théodose au bout de deux ans. Aux frontières, les Francs se sont fédérés {fœdei'ati) ; ils ont, comme dit le prologue de la loi salique, « porté le dur jo'jg des Romains ».
A mesure que s'affaiblit l'Empire, ils avancent : les Ripuaires vers l'ouest, les Saliens vers le sud. Dans les deux directions Aétius les combattit; en 428, ceux de l'est; en 431, ceux du nord. Clodion établi à Dispargum (Duisbourg? entre Bruxelles et Louvain) a occupé Tournai, puis Gambrai, et s'est étendu jusqu'à la Somme. Aétius l'a vaincu auprès du vicus Heleiiœ (He?;din le Vieux), l'a contraint d'obéir à l'Empire et de le servir. Les Francs ont pris part à la campagne contre Attila. (Jue ce fût leur condition de servir l'Empire, cela résulte de l'histoire légendaire de Childéric.
Childéric. — Grégoire de Tours raconte que la luxure de Childéric le fit chasser par les Francs; il se retira auprès ■du roi de Thuringe Bisinus, qui avait pour femme Basine; il avait laissé derrière lui un ami sur avec lequel il partagea une pièce d'or; quand l'ami lui enverrait sa moitié, ce serait le signal du retour. Les Francs auraient pris alors pour roi Egi- <lius, maître de la milice. Huit ans après, l'ami qui avait travaillé à apaiser les Francs envoya le signe du retour : Childéric fut restauré et peu après Basine le rejoignit, lui disant qu'elle le suivait parce qu'il était le plus vaillant qu'elle connût. De leur union naquit Glovis. D'autres textes (Historia epitomata) sont plus explicites encore; l'ami do Cbildéric s'appelle Wiomadus; c'est lui qu'Egidius a choisi pour vice-roi des Francs. Wiomadus, pour rendre odieux le maître romain, lui conseille
d'imposer les Francs d'un sou d'or par tète, puis de trois sous d'or; comme ils le préfèrent encore à Childéric, il lui persuade d'en massacrer un grand nombre et arrive ainsi à faire rappeler le roi exilé. Ces textes sont intéressants à parcourir i)0ur qui veut étudier la formation d'une légende et le travail poétique populaire. 11 peut se faire qu'il n'y ait pas là le moindre fondement historique. Cette légende a une grande ressemblance avec des contes très répandus en pays germanique et qui se rattachent au mythe d'Odin '.
Évidemment il est impossible que des Germains aient pris un roi romain; on peut seulement admettre que Childéric ayant été exilé, Égidius leur ait donné un autre roi. En effet, il avait autorité sur eux comme maître de la milice; et après lui son fils Syagrius. Il semble qu'en 463 Childéric ait servi sous ses ordres à Orléans. Quand Egidius est mort, les Barbares sont plus libres. Cependant nous retrouvons Childéric, sous les ordres d'un comte i*aul, combattant les Wisigoths et les Saxons de la région d'Angers : il remplit son devoir de fédéré. Dans son tombeau retrouvé à Tournai, tout est romain. Son anneau porte : Childerici reçjis. On peut ajouter que ces campagnes entre Seine et Loire, pour le compte des Romains, ont montré le chemin à son fils.
Premières conquêtes de Clovis. — Clovis a succédé à son père en 481. 11 n'est qu'un des rois saliens. Grégoire nomme à côté de lui Ragnacaire à Cambrai; deux frères de celui-ci, Richard et Rignomir; Chararic, qui régnait on ne sait où. 11 y en avait d'autres encore. Clovis n'a sur eux nulle supériorité.
Syagrius, fils d'Egidius, qu'à défaut d'autre titre Grégoire de Tours appelle roi des Romains, domine entre Seine et Loire. 11 touche aux Saliens sur la Somme, aux Ripuaires sur la Moselle, dont il semble posséder le cours supérieur avec Toul et Nerdun; il a Auxerre, mais non pas Langres. Son donuiine
1. 11 n'est pas impossible cependant (|ue Childéric ait été chassé, qu'il se soil réfugié ciicz Bisiniis; l'invraisemblance commence avec le rôle d'Egidius. Childéric paraît avoir régné de 457 à 481; or Égidius est mort en 464 : il n'y a que sept ans pour placer celle histoire. Égidius est en lutte perpéluelle avec les Wisigoths: on le voit par Idace; or jamais Idace ne dit qu'il commandât aux Francs dans le nord de la Gaule.
ne va pas jusqu'à la Loire : il y a de ce côté des cités indépendantes; à l'ouest, les cités armoricaines et les Celtes de Bretairne, sous leurs princes, ne reconnaissent pas Syagrius.
En 480. Syacrius est atla(|ué par Clovis, aidé de Rai^nacaire, qui a bien voulu le suivre, tandis que les autres se sont abstenus. Le combat eut lieu près de Soissons. Syagrrius vaincu se réfugie à Toulouse; il est livré enchaîné par Alaric II, à qui Clovis Fa demandé avec menaces. Clovis le fait tuer en secret. C'est le vieux droit païen de tuer le vaincu, pratiqué par Rome, puis par les BarJjares. La domination franque, portée à la Seine après la victoire sur Syagrius, s'étendit jusqu'à la Loire par une série de combats. 11 y eut substitution de Clovis à Svag-rius plutôt qu'occupation ; le plus grand nombre des Francs est certainement retourné vers le nord; il est possible que Soissons soit devenue la capitale; là se fit le partage du butin. L'histoire du vase de Soissons montre la modestie de l'autorité de ce ^ roi g^ermanique et son désir de plaire à un évêque. Cinq ans plus tard, la dixième année de son règne, CloA'is attaqua et subjugua les Thuringiens '.
Peu de temps après, en 493 probablement, eut lieu le mariage de Clovis, avec Clotilde, fille de Chilpéric, et nièce catholique d'un roi arien, le Burgonde Gondebaud. L'importance de ce mariage est évidente et l'on peut supposer qu'il a été suggéré par quelque évêque, par saint Rémi. Dès lors, sans désemparer, l'œuvre de la conversion est commencée. Quel état religieux pouvons-nous prêter à Clovis? Sans aucun doute il était très tolérant; la vieille religion naturaliste des Germains ne peut être une religion de propagande, même dans la période où elle a fini par personnifier certaines forces et créer des personnes divines comme Odin. Autre chose est l'esprit de ])ropagande dans une religion connue celle du Christ. Il y a, pour tous ceux qui croient à la divinité de cette religion, une cause du Christ à défendre et à faire triompher. Il a donné son sang; qu'on donne le sien j»our lui, ou (jue pour lui on verse le sang des autres, cela est tout simple. La vieille religion germanique n'est ni
1. Il ne peut s'agir ici des Thuringiens de la Germanie centrale; on ne sait où placer ceux que subjugua Clovis.
propagandiste, ni intolérante. Depuis longtemps ces Barbares vivent avec des chrétiens; une sœur de Clovis, Lantechilde. est arienne; Audoflède aussi, la femme de Théodoric; une troisième, Alboflède, est païenne. Les prédécesseurs de Clovis, serviteurs de l'Empire, ont été en relations avec des évêques. D'une part, point de réprobation a priori; de l'autre, des habitudes prises. La résistance de Clovis n'a aucun caractère de violence : il raisonne son affaire, peut-on dire. Il laisse sa femme baptiser leur premier fils; l'enfant meurt dans la semaine; il le lui reproche, mais consent au baptême du second, Clodomir; celui-ci tombe malade, mais survit. On en était là. L'Eglise ne nie pas toute réalité des dieux adorés par les païens; elle les tient pour des esprits déchus, vaincus après révolte. Clovis ne nie pas non plus l'existence du dieu de Clotilde : il trouve seulement le sien plus puissant. Rien ne l'autorise à croire qu'il se trompe, et, dans le cas de ses deux enfants, il n'a pas à se louer de ce dieu étranger.
Dans la quinzième année de son règne, survint une guerre avec les Alamans. Nous en ignorons les causes. Les Alamans occupaient le pays entre le Main et les Alpes; au sud-est, ils allaient au Lech, cette future frontière des Bavarois; à l'ouest ils avaient franchi le Rhin, conquis l'Alsace. Ils étaient en contact et en lutte avec les Ripuaires. Le Rhin moyen serait-il alaman ou franc? C'était une (|uestion douteuse. Y eut-il un mouvement des Alamans, un appel de Sigebert de Cologne à Clovis? Nous ne savons ; il est seulement établi que les Alamans ont été vaincus dans une grande l)ataille (à Tolbiac?) *. La victoire eut pour conséquence, au dire de Grégoire, la soumission du peuple alamanique tout entier. Cela est confirmé par la lettre de Théodoric priant Clovis d'épargner les restes de ce peuple, réfugiés sur son territoire. Clovis s'est ici encore substitué au roi des vaincus. Il devient le chef de ce peujde dont les
1. Grégoire dit plus loin que Sigebert le Ripuaire, combattant les Alamans à Tolbiac, y a été blessé au genou: les historiens ont appelé Tolbiac la bataille gagnée par Clovis (496); c'est une assertion sans preuves, car Sigebert a souvent combattu les Alamans. La Vie de saint Vanst dit au contraire que la bataille fut livrée sur les bords du Rhin et que Clovis revint à Reims par Toul : ce qui placerait le champ de bataille vers l'Alsace, bien au sud de Tolbiac. Tolbiac est aujourd'hui Zulpich, près de Cologne.
cantons vont jusqu'aux sources du Rhin. Une partie de l'ancien territoire alaman, entre Main et Neckar, parait de bonne lieure complètement francisé; le dialecte y est franc; le droit y est franc; le pays s'appelle Franconie *; le reste sera l'Alanianie, Cette conquête est un événement historique considérable. C'est depuis longtemps le premier mouvement d'occident en orient, le premier refoulement des envahisseurs. Dans l'histoire de Clovis et des Mérovinsfiens, trop souvent on ne voit que la Gaule; il faudrait voir aussi la Germanie, se souvenir que les premiers rois d'Allemagne seront élus sur cette « terre rouge de Franconie » qui naît au temps de Clovis.
Conversion de Clovis au catholicisme. — Pendant la bataille contre les Alamans, il avait vu plier les siens et s'écria, dit Grégoire de Tours : « Jésus-Christ, j'invoque avec dévotion ton glorieux appui. Si tu m'accordes de vaincre ces ennemis,... je croirai en toi et serai baptisé en ton nom. J'ai invoqué mes dieux, mais j'éprouve qu'ils ne sont pas près de me secourir... C'est toi que j'invoque maintenant et c'est en toi que je veux croire. » Après la victoire, Clovis exécuta loyalement le marché qu'il avait proposé au dieu de Clotilde. Il raconta son vœu à son épouse, dit sa volonté de le remplir. Elle prévint Rémi. Les choses se passèrent avec beaucoup de prudence et de mystère jusqu'à l'heure où l'assentiment des Francs fut certain. Trois mille se firent Isaptiser avec leur roi. C'est ce baptême catho- / lique qui permit la fusion entre Germains et Romains que nont obtenue ni les Wisigolhs, ni les Ostrogolhs, ni les Burgondes ; (jui rendit possibles les mariages entre les deux peuples, lesquels autrement ne se produisaient que par exception; qui a facilité les victoires de Clovis sur les hérétiques, Burgondes et Wisigoths; qui a lié étroitement la royauté mérovingienne à l'épiscopat, préparé l'alliance des Carolingiens avec Rome, assuré l'action franque et romaine dans la Germanie païenne, donné à la monarchie carolingienne son caractère ecclésiastique, amené rétablissement du saint-empire romain, clef de voûte de tout le moyen âge. Les conséquences de ce fait sont
1. Pays des Francs, avec Francfurlh ou Franc Tort, gtié des Francs.
ri^-oureusement certaines. Ce qui est extraordinaire, c'est que cela ait été vu par des lioninies du temps. Nous ne pouvons pas être assurés que Grégoire de Tours, appelant Clovis « nouveau Constantin », se soit douté qu'il ait dit très exactement la vérité. Mais on ne peut se méprendre sur la portée des déclarations d'Anastase et d'Avitus. Ils annoncent l'avenir avec une précision étonnante. L'Eglise, dont le chef est à Rome comme autrefois l'empereur, représentée dans les provinces par ses primats, métropolitains, évêc|ues, comme l'Empire jadis par ses préfets, vicaires et présidents, englobant dans son unité de foi les populations englobées dans l'unité de l'Empire, sentant sa mission universelle, comme l'Empire, ayant pris en un mot toutes les vieilles formes pour y mettre ses idées, voulait un chef unique temporel : en Clovis elle reconnaissait Constantin et })ressentait Charlemagne.
Guerres de Clovis contre les Burgondes et les"Wisigoths. — Désormais la fortune de Clovis est assurée et il poursuit le cours de ses succès. Il eut d'abord affaire aux Burg'ondes. Il profita de la mésintelligence des deux rois Gondebaud et Godegiscle. Ce dernier trahit son frère sur le champ de bataille et détermina la victoire de Clovis aux bords de rOuche (300). Gondebaud, poursuivi jusqu'à Avignon, se reconnut tributaire de Clovis. Au liout de quelque temps il reprit les armes, assiégea Godegisèle dans Vienne et le fit périr; il livra ses mercenaires francs à Alaric II, roi des Wisigoths. Une nouvelle guerre n'eut pas grand résultat. Nous avons vu (jue ïhéodoric l'Ostrogoth en profita i)our occuper la Provence.
Après avoir réduit les Burgondes à une sorte de vassalité, Clovis attaqua les Wisigoths. Cette guerre eut le caractère d'une guerre religieuse. On sait les sympathies des évoques catholi(|ues pour les Francs* : celui de Tours est exilé, puis mis à mort; celui de Rodez est chassé pour ce motif; quand éclatent les hostilités, celui de Lescar, Galactorius, leva, dit-on, un corps d'armée pour aller joindre les Francs; il fut tué à Mimizan. L'attitude de Clovis n'est pas moins caractéristique.