Voir, ci-dessous, au chapitre ix
se sont donné pour tâche de réunir au royaume des Francs les portions cjui menaçaient de se détacher, de poursuivre la conquête. Ils ont été forcément conduits à briser ou du moins à essayer de briser les forces féodales en formation. Pour cela, il n'était besoin d'aucun proiiTamme, principe ou théorie : ayant la force, ils ont voulu avoir l'autorité. Quand Eginhard dit que Charles ^lartel écrasa par toute la France les tyrans qui revendiquaient la domination, il résume toute une partie, la moins connue, du principal de ce puissant maire du palais de Neustrie et d'Austrasie. Les plus redoutables de ces « tyrans » sont les ecclésiastiques. De puissantes familles se maintiennent en possession des évêchés. L'immunité en a fait des princes, sur leurs domaines, qui sont très vastes. L'évêque d'Auxerre a étendu son autorité sur une bonne partie de la Bourgogne. Ces évoques résistent parfois à Charles ]\Iartcl; celui de Reims, Rigobert, au dire d'un document postérieur, lui a fermé ses portes. Charles le dépose (717), sans convocation préalable d'un synode, et le remplace par Milo, déjà évèque de Trêves, et qui se trouve détenir deux évêchés : autre violation des règles canoniques. En "32, à son retour de la campagne contre les Arabes, c'est l'évêque d'Orléans, Enchère, qu'il fait saisir par ses satellites et emmener à Cologne. Il dépose en foule évèque et abbés; il distribue aux siens évêchés et abbayes. Ceux-ci ne se font pas ecclésiastiques pour cela. Ils restent laïques, guerriers, chasseurs. Milo, évèque de Trêves et de Reims, n'est clerc que par la tonsure, comme dit le pape dans une lettre pleine de lamentations. Hugues, le neveu de Charles Martel, reçoit les évêchés de Paris, Rouen, Bayeux, les abbayes de Fontenelle. Jumiêges. Ce fut un grand scandale; souvent Charles distribue aux siens les terres des églises dont il respectait les pasteurs. Bref, il traite la Gaule en pays conquis, et chaque fois qu'il y paraît, c'est en conquérant, dépossédant qui lui plaît pour mettre les fidèles à la place des dépossédés.
Pour l'histoire du développement du régime féodal, cela est intéressant. Les relations créées par la terre ont pris une importance de plus en plus grande. Le roi, les grands, les ecclésiastiques ou laïques, donnent ou reçoivent des terres.
Quand les terres de la couronne sont toutes données, il en faut bien trouver d'autres. C'est pourquoi l'on voit Ebroïn demander à des ég^lises de donner des précaires à tel ou tel. Celui qui reçoit ces précaires demeure obligé à Ebroïn. Le bien n'en reste pas moins à l'Eglise. Ainsi a fait Charles Martel, mais plus largement. Il crée des comtes à lui : il faut leur donner des domaines; il n'en a plus; il prend ceux de l'Eglise, sans que pour cela il y ait eu formelle sécularisation. La propriété de l'Eglise persiste.
C'est précisément au temps de Charles Martel, et peut-être après cette large distribution de terres d'Eglise, que le régime bénéficiaire apparaît avec le caractère qu'il gardera plus tard. Le mot bénéfice [beneficium) est employé pour tous les dons de terres royales. Les vrais bénéfices royaux sont de ce temps. Par là se resserre le lien qui unit celui qui reçoit à celui qui donne. La vague condition de fidélité se précise. Cependant il n'est pas vrai que la principale obligation ait été le service militaire, que l'on n'ait plus servi, depuis Charles Martel, en qualité d'homme libre et en vertu d'une obligation publique, de telle sorte que l'armée au lieu d'être nationale fût complètement féodale, le chef convoquant ses vassaux, ceux-ci les leurs. Cela vint peu à peu, par la force des choses. Charles Martel avait bien autre chose à faire (jue de fonder des institutions nouvelles. Plus tard on organisera : ce sera l'affaire de Charlemagne '; quant à Charles 31artel, il agit selon les besoins de chaque jour.
Conquérant à nouveau de la Gaule et de la Germanie, il a refait l'œuvre des Mérovingiens. La preuve qu'il s'agit bien d'un œuvre germanique, c'est que les vieilles assemblées reparaissent et précèdent les guerres. Or chaque année a sa guerre, quand elle n'en a pas plusieurs.
Relations avec Rome. — Charles est bien un barbare. Ce bâtard, qui n'a pas été élevé pour régner, est maudit de l'Église. Un frère de sa mère a tué saint Lambert, évêque de Liège. On a été jusqu'à dire que Charles Martel était païen. On a vu les