GUERRES ET CONQUÊTES DE CHARLEMAGNE
la Saxe avait repris les armes; la Bavière n'était pas complètement résig^née; Pépin le Bossu, bâtard et fils aîné de Charlemag-ne, se mettait à la tète d'une conspiration pour assassiner son père qui n'échappa que par hasard et sévit cruellement contre les complices (792); la querelle des Iconoclastes aigrissait les rapports avec l'Empire d'Orient, tandis que l'hérésie des adoptianistes ' divisait l'église d'Occident. Gharlemagne passa plusieurs années en Bavière, convoquant à Ralisbonne l'assemblée g-énérale de ses sujets en "92 et 793, laissant ses lieutenants combattre les Avars, que son fils Pépin d'Italie et le duc de Frioul prenaient à revers en soumettant les Slaves des vallées alpestres (Styrie, Carinthie). La g-uerre fut acharnée; presque toute la noblesse et une grande partie du peuple avar y périrent. En 79G, le Ring fut enlevé d'assaut par les soldats francs, et Pépin vint y camper. Les trésors accumulés par ces pillards passèrent aux mains des vainqueurs, si abondants qu'ils firent, dit-on, baisser la valeur des métaux précieux. Gharlemagne en fit une large distrilnilion aux grands, laïques et ecclésiastiques, à ses fidèles. La puissance des Avars était brisée; les uns se retirèrent au delà de la Theiss; les autres, sous un nouveau Khagan , jurèrent obéissance à Gharlemagne. Ils étaient si affaiblis que, peu d'années après, ils durent invoquer sa protection contre leurs anciens vassaux.
Les Slaves et les Danois. — La plupart de ceux-ci, de race slave, passèrent sous la domination des Francs. De ce côté, comme au nord, les progrès des armes franques eurent j)our résultat un progrès du christianisme, qui reconquit les Alpes orientales, les anciennes provinces de Norique et de Pannonie. L'immigration germanique commença de s'y épandre, inaugurant la marche vers l'Est {Drang nach Osten).
Sur toute la frontière de l'est, d'ailleurs, Gharlemagne fit reconnaître sa primauté par les populations slaves. Les Sorbes,
1. L'adoplianisnic était une hérésie mise en avant par Félix, évèiiiie d'Urgei, cl Elipand, archevêque de Tolède; ils enseignaient que Jésus-Christ, en lanl qu'homme, n'est pas vrai fils de Dieu, mais a été adopté par lui. C'est une variante de Thérésie nestorienne. Le concile de Francfort, tenu pendant l'assemblée générale de 794, condamna l'adoplianisme.
entre la Saalc et FElbe, les Wiltzes, entre l'Elbe et l'Oder, y furent contraints à main armée. Les 7nargraves de la frontière, disposant de troupes choisies, appuyés sur des forteresses, tinrent les ennemis en respect. Sous Charlemagne les margraviats ne sont pas constitués d'une manière permanente : ils changent avec leurs titulaires. Les principaux sont celui de Frioul, qui domine l'Istrie, surveille la Dalmatie et contient les Slaves de la Drave et de la Save ; celui de la Bavière orientale, qui surveille les Avars, les Slaves de Moravie et de Bohême; celui de Thuringe, qui contient les Sorbes; celui de Nordalbingie, appuyé par les alliés obotrites et gardant la frontière septentrionale.
C'est là que se trouvèrent les adversaires les plus redoutables de la fin du règne, les Danois. Leur roi Godefroi (Goetfrik), qui régnait sur la presqu'île du Jutland et avait sa capitale à Slesvig, envahit le pays des Obotrites (808), peut-être pour y rétablir les Saxons. Avec le concours des Wiltzes, il dévasta le pavs, tua un des chefs, détruisit le port de Bérich, dont il transféra les commerçants à Slesvig. Il se retira devant le jeune roi Charles, et coupa la péninsule par un retranchement tracé au nord de l'Eider. Deux ans après, un autre prince des Obotrites fut tué, une flotte danoise pilla la côte de Frise, et Godefroi menaça, dit-on, d'aller chercher Charlemagne dans Aix-la-Chapelle. L'empereur vint à sa rencontre jusqu'à Yerden, oii il assembla ses sujets. On y apprit l'assassinat du roi danois, dont le frère et successeur, qui avait des ennemis intérieurs, se hâta de traiter, cédant tout le territoire au sud de son retranchement. On l'organisa en marc/te, et au fort de Hobhuoki (Hambourg) s'ajouta celui d'Itzehoe (Essesburg).
//. — Gouvernement de Charlemagne.
L'Empire et les nationalités : ducs, margraves, comtes. — Il y a dans l'Empire les nationalités les plus diverses. Or chacune a son droit particulier, par lequel elle doit être régie. De là leur indépendance et leur force.
Charlemagne comprend le danger et s'efforce d'y parer. Les duchés ont disparu : ils menaçaient l'unité de l'Empire. Les ducs de Bénévent, de Bretagne, de Gascogne ne sont pas dans l'Empire proprement dit. Les autres ducs sont de simples généraux. Pour les margraves seuls \ les comtes de la frontière, chargés de la défendre, une exception est faite à cette règle qu'il ne faut pas confier plus d'un comté à un homme. Les duchés d'Alamanie, d'Aquitaine, de Bavière, de Saxe ont été morcelés en comtés.
Gomme au temps mérovingien, le comte est le principal personnage de l'administration royale. Charlemagne alla jusqu'à donner des comtés à des non libres '. Mais ce n'était que l'exception. La règle, prouvée par de nombreux exemples, c'est que les comtés sont confiés aux membres de puissantes familles qui y sont établies. Il semble que les offices de comte étaient donnés à vie. A la vérité on pouvait, pour mauvaise gestion ou infidélité, destituer un comte; on trouve dans le capitulaire de Saxe (ch. 24 et 28) des menaces très précises contre les comtes infidèles. Il y a des exemples de ces sortes de destitutions, par exemple celle du comte alaman Udalrich, beaufrère de Charlemagne. Mais le roi, qui s'appliquait autant que possible à conserver l'ordre existant, en se réservant de maintenir chacun dans son devoir, n'aimait point ces mesures de rigueur. Il recommandait à son fils de ne dépouiller personne de son « honneur » sans cause sérieuse. Et déjà, par la force des choses, l'hérédité existe; les fils de Guillaume, margrave de Toulouse, héritent des comtés de leur père.
Le comte a toutes les attributions du comte mérovingien. Au-dessous sont les centeniers (centenarii), avec lesquels il semble qu'on doive confondre les vicaires {vicariï). Les vicomtes {vice-co77iiies), qu'on trouve surtout dans le Midi, semblent aussi n'être que des vicaires; ce sont les centeniers mérovingiens, avec cette différence que, bien qu'élus encore, ils sont
1. Les margraves (d'où le mot français marquis) pouvcrnciit les mardtes de Brclagne, d'Espagne, de Frioiil, de Pannonie, de Nordalbingic.
2. Miracida sancti Benedicli. D. Doiiqiiet, V, p. 448. — Nous savons aussi, par le moine de Saint-Gall, qu'il se croyait le droit d'élever souvent à la dignité épiscopale des gens de très petite naissance.
considérés comme des officiers ordinaires de l'Etat. Donc peu de changement. Seulement, à tout moment, Charlemairne rappelle aux comtes leurs devoirs envers lui, l'obéissance à ses commandements, mais aussi leurs devoirs envers ceux qu'ils administrent : ils ne doivent pas opprimer les hommes libres, les astreindre à des travaux servîtes à leur profit '; il ne faut rien prendre de ce qui appartient à l'Etat, sous peine d'être réputés infidèles ^ Gharlemagne met un grand soin à ne choisir que de bons officiers.
Dans un capitulaire de 825 se trouve un bel exposé des devoirs du comte et des officiers : qu'ils soient les vrais auxiliaires du roi et conservateurs du peuple; qu'aucun présent, que la crainte, la haine, l'amitié ne les fassent dévier du droit chemin. Un si rare personnage ne se rencontrait guère. Alcuin se plaint que l'empereur n'a pas tant d'auxiliaires que de destructeurs de la justice ^ Après Charlemagne ces plaintes sont très nombreuses.
Rôle des évêques et des abbés comme fonctionnaires du prince. — Cependant il ne se fia pas uni(|uement à sa force personnelle. 11 appela d'autres forces à son secours, dans l'œuvre qu'il avait entreprise de fonder un régime selon la volonté de Dieu et les besoins de son temps. Il a été impossible, en parlant de l'administration mérovingienne, de ne pas parler aussi des évêques; cela est impossible également en parlant de l'administration carolingienne. L'union est bien plus étroite, l'Etat bien plus chrétien qu'aux temps jadis. Charles est le restaurateur, le réorganisateur de l'Eglise. Dans le capitulaire de 779, il rétablit la hiérarchie en donnant, pour ainsi dire, la consécration légale à l'autorité des métropolitains. Il ordonne qu'il soit pourvu à toutes les vacances de sièges. De même que les prêtres, diacres, clercs doivent être soumis à l'autorité des évêques, les monastères doivent rentrer dans la règle. Le capitulaire ecclésiastique de 789 confirme et active cette réorganisation.