Morl en 814; d'origine neuslrienne
iemag-ne, envové en diverses missions, auteur du grand recueil des Capitulaires ; l'Espagnol Ag'obard (779-840), archevêque de Lvon, un des théologiens les plus intelligents de l'époque, conseiller politique écouté; le Bavarois Leidrade (-|- vers 826), l'un des >>?/ss/ principaux de Charlemagne, archevêque de Lyon; un autre missiis, Théodulf, Goth né en Italie (-{- 821), évêque d'Orléans, personnage d'une haute valeur morale, dont les poèmes donnent une idée de la société du vni^ siècle.
De cette énumération il résulte que Charlemagne sut attirer à sa cour, de toutes les parties de son Empire, les hommes distingués, qu'il en forma d'autres auprès de lui, et que, non content de jouir de leur société, il utilisa leurs talents dans les plus importantes fonctions. A côté des simples lettrés qui s'élevèrent par leur savoir, figurent des grands seigneurs qui s'éprirent de science à l'égal du souverain. Comme la plupart de ces hommes étaient des ecclésiastiques ou le devinrent, ils organisèrent, dans leurs villes épiscopales ou dans leurs abbayes, des écoles qui répandirent l'instruction dans tout l'Empire.
Telle fut l'œuvre de Charlemagne, accomplie, comme tout ce qu'il fit, avec le concours de l'Eglise. Mais on se tromperait si l'on croyait qu'il s'est borné à grouper et à favoriser les lettrés de son temps. Il a eu la volonté d'instruire son peuple. Lorsqu'il envoyait Leidrade et Théodulf dans la Provence et la Sei> timanie, ce n'était pas seulement pour contrôler l'administration : il voulait aussi réformer les églises. Leidrade, dans son archevêché de Lyon, se vante d'avoir établi une psalmodie qui suit les rites du palais, des écoles de chantres, des écoles de lecteurs qui, « par la méditation des livres saints, s'assurent le fruit de rintelligencc des choses spirituelles ». Il a reconstruit ou réparé les principales églises de Lyon, un grand nombre de monastères du diocèse. Théodulf ordonne à ses prêtres de tenir des écoles, dans les bourgs et les campagnes, pour instruire les enfants des fidèles. Il leur rappelle le mol de Daniel : « Ceux qui auront été savants jjrilleront comme les feux du firmament; et ceux (jui en auront instruit plusieurs dans la voie de la justice, luiront comme des étoiles dans toute l'éternité. » Il leur défend d'exiger un salaire.
358 l'empire de GHARLEMAGNE
Le roi a donné une attention particulière au chant et à la musiqiie d'église; il s'est fait envoyer par le pape Adrien I" deux Italiens, pour enseigner leur méthode aux Francs; ils fondèrent deux écoles, à Metz et à Soissons. L'usage de l'orgue, introduit en 757, se répandit si vite, qu'à dater de 826 on les fabriqua en France.
A l'instigation d'Alcuin, Charlemagne s'occupe de la revision et de la correction des manuscrits de l'Ecriture sainte : c'est ce qui explique l'importance attachée à la grammaire et à l'orthographe. En 788, Charlemagne envoie aux évêques deux volumes de morceaux choisis tirés des Pères de l'Eglise : « ces lectures, pures de fautes, convenablement adaptées à chaque fête, suffiront pour toute l'année ». Le langage du roi est caractéristique : « Ayant à cœur que l'état de nos églises s'améliore de plus en plus, et voulant relever par un soin assidu la culture des lettres, qui a presque entièrement péri par l'inertie de nos ancêtres, nous excitons, par l'exemple même, à l'étude des arts libéraux, tous ceux que nous pouvons y attirer. » En 801, Alcuin envoie à Charlemagne une édition soigneusement corrigée des livres saints. L'année d'avant sa mort, l'empereur revisait les quatre évangiles, avec l'aide de Grecs et de Syriens.
La revision des manuscrits s'opérait aussi pour les auteurs profanes, et des copistes en multipliaient les exemplaires pour les bibliothèques et les écoles, chaque jour plus nombreuses. A Lyon, à Metz, à Aniane, à Saint-Martin de Tours, à Orléans, à Fleury-sur-Loire, à Ferrières, à Fontenelle, à Saint-Riquier, à Corbie, à Soissons, à Mayence, à Lorsch, à Fulda, à Reichenau, à Saint-Gall, il y eut des hommes occupés à copier ou à étudier la Bible, les Père&, les grands écrivains classiques. La conservation du précieux héritage intellectuel que nous a légué l'antiquité est assurée.
Charlemagne, malgré son respect pour la culture latine, n'oublia pas qu'il était un Germain. Il voulut donner aux douze mois, aux douze vents des noms allemands. Il fit rassembler et copier les chants germains qui célébraient la gloire des héros de sa race.
Enfin il fut, comme tous les grands conquérants et souverains
lettrés, un constructeur. Au moment de l'expédition contre les Avars, il entreprit de relier le Main au Danube par un canal. Il construisit son grand pont de Mayence, qu'un incendie détruisit. Il bâtit un g-rand nombre d'églises et plusieurs palais, surtout ceux d'Ingelheim et d'Aix-la-Chapelle. Il les décorait des dépouilles de l'Italie, tableaux, mosaïques, marbres précieux. Les colonnes, qu'on ne savait plus tailler, étaient empruntées aux monuments anciens. Le palais impérial de Ravenne en fournit une centaine à celui d'Ingelheim. Pour Aix-la-Chapelle, on en prit à Trêves, à Rome, à Ravenne; on alla chercher les grosses pierres de la chapelle à coupole, copiée de San-Yitale, dans les murailles de Verdun. On apporta même une statue équestre de Théodoric. En revanche, quand il s'ag-it d'en fabriquer une pareille pour Charlemagne, on fit un petit bronze qui serait à sa place sur une pendule'. Tous les édifices érig-és par Charlemag-ne ont disparu ; ils sont médiocrement à regretter, car, si la renaissance intellectuelle date de lui, la décadence artistique ne fut pas arrêtée.
///. — Rétablissement de VEînpire.
Idées et faits qui ont préparé la restauration de l'Empire en Occident. — Parmi les causes historiques de l'événement de l'an 800, il faut placer le souvenir de l'Empire romain, dont le Saint-Empire instauré en 800 n'est que la résurrection imaginaire; de l'Empire tel qu'il se présente à la fin de son existence, alors qu'il apparaît comme une patrie commune de toutes les nations.
Dans cet Empire universel, dans ses cadres, mais avec tous les moyens d'une existence indépendante, est entrée l'Eglise universelle, laquelle, confondant aussi dans son sein tous les peuples, ayant l'uniformité de doctrine et d'organisation, un corps de fidèles unis par les sacrements, corrobore le sentiment
1. Celte statuette, autrefois conservée à la calliédrale de Metz, est aujourd'hui en Angleterre.
de l'unité du peuple romain. Ni les chrétiens romains, ni les chrétieils barbares ne peuvent concevoir le monde sans l'Empire. Après viendra l'Antéchrist.
Peu à peu cependant, lorsque l'empereur a été relégué à Constantinople, l'idée de l'Empire s'efface chez les peuples occidentaux, avec le fait de l'unité : en Bretagne, en Espagne, en Afrique, en Gaule, des Etats inditTérents ou ennemis. Mais cette idée est gardée par l'Eglise; elle est universelle et parle une langue universelle. Pendant que les peuples occidentaux oublient l'empereur, trop éloigné, le pape qui est leur chef religieux ne peut l'oublier, car il habite la capitale et il est en relations continues avec l'empereur.
Il est impossible de concevoir la restauration de l'an 800, si l'on suppose le pape résidant à Constantinople. A cause de cela, le Saint-Empire sera, par une de ses origines, ecclésiastique.
Il a, d'autre part, une origine germanique. De bonne heure, et au moment même où l'empereur se retirait à Constantinople, l'entente s'établissait entre l'Eglise et une des nations germaniques. La nation des Francs a été à la fois la plus unie à l'Eglise et la plus puissante. Dès qu'elle a été catholique, au milieu des peuples ariens et des peuples païens, elle a été, avec une précision extraordinaire, marquée pour sa tâche universelle, c'est-à-dire catholique, par les évèques comme Avitus et par les papes comme Grégoire le Grand. Les Francs ont gardé cette prédilection de l'Eglise, même après que les Wisigolhs sont devenus catholiques, parce que les Wisigoths étaient trop loin de Rome; même après que les Lombards sont devenus catholiques, parce que les Lombards étaient trop près. A peine les Mérovingiens ont-ils tari les forces de la royauté, que l'Eglise se tourne vers les Garoliniriens.
On peut très bien concevoir les Carolingiens agissant de leur côté, c'est-à-dire reconquérant la Gaule, la Germanie, luttant contre les Arabes, établissant leur suprématie en Occident; et l'Eglise, d'autre part, remettant la discipline dans les églises anciennes et fondant des églises nouvelles, sans qu'il y eût pour cela restauration de l'Empire; mais les papes, dont les relations avec les Francs sont intimes et fréquentes, depuis que
leurs missionnaires se rencontrent avec les soldats carolingiens, ne reçoivent Je Constantinople que des offenses, sans la compensation de secours contre les Lombards. Ils appellent donc les Francs en Italie, à Rome, c"est-à-dire sur le terrain impérial. Ce fut la cause prochaine et immédiate du rétablissement de l'Empire.
Telles sont les causes. Voici les faits qui ont précédé et amené l'événement de l'an 800. En premier lieu, la réforme de l'Eglise, -d'où sortira l'effective domination de Rome sur les églises de l'Occident, et qui remettra les choses en l'état où elles étaient au iv° siècle, lorsque l'Eglise, avec ses évoques, ses métropolitains, ses primats, son pape, reproduisait la hiérarchie impériale; en second lieu, l'institution des églises-fîlles de Bretagne €t de Germanie, si bien que l'Occident se trouve réuni en une sorte d'empire ecclésiasti(|ue et que saint Pierre tient la place de César; en troisième lieu, l'appel du pape aux chefs des Francs contre les Lombards; en quatrième lieu, la coopération du pape dans la substitution des Carolingiens aux Mérovingiens. Elle se serait accomplie sans lui, certainement, mais la coopération du pape a fait de cet événement de l'histoire franque un fait d'histoire ecclésiastique, un épisode de l'histoire universelle.
Bien qu'il ne soit pas sûr que le pape Etienne II ait donné en son propre nom à Pépin le titre de patrice, bien qu'il soit possible qu'il l'ait donné au nom de l'empereur qui l'aurait chargé de négocier une alliance contre les Lombards, bien que ce titre de patrice soit très vague et qu'on ne sache si cette sorte de protection et d'autorité dont les rois francs vont être investis vient de ce titre ou de leur qualité de rois sacrés; bien que certaines relations avec l'Empire subsistent encore à Rome longtemps après le sacre, il est certain, qu'en fait, la papauté se détourne de Constantinople et se tourne vers le roi des Francs. L'Empire était en germe dans la révolution de loi.
Dans l'histoire de Pépin, puis dans celle de Charlemagne, il faut distinguer deux ordres de faits : les conquêtes des Francs, les relations avec les papes en Italie. Si les Francs n'avaient pas fait de conquêtes, il n'y aurait pas eu matière à
Empire; s'ils n'avaient pas été en relation avec les papes en Italie, le moyen même de la restauration de l'Empire aurait fait défaut. L'alliance fut intime et formelle entre le roi nouveau et ses successeurs, d'une part, le Saint-Siège de l'autre, les rois francs ayant promis que les amis du pape seraient leurs amis et ses ennemis leurs ennemis. La donation au Saint- Siège des villes de l'Exarchat, enlevées au roi des Lombards, fit apparaître une « république de saint Pierre et de la sainte Eglise de Dieu » : ce qui désigne non plus l'Empire, mais un Etat romain, impossible à définir, dont le pape serait le chef. De là une situation confuse, où le pape agit contre Constantinople, sans s'en être encore séparé, et se garde bien de régler ses rapports avec Pépin.
Pépin mort, et le royaume partagé entre ses deux fils, cette dualité, si elle avait persisté, aurait peut-être rendu impossible le rétablissement de l'Empire. 11 est vrai que le pape considère les deux frères comme intimement unis l'un et l'autre à sa personne, et comme ayant collectivement les mêmes relations et les mêmes obligations que Pépin envers saint Pierre. 11 leur écrit à tous les deux à la fois. Mais le désaccord entre eux met en péril la grande combinaison qui se prépare. Leur réconciliation causa une vive joie au pape, comme on le voit par une lettre qui nous apprend que les deux frères lui ont annoncé la bonne nouvelle et lui ont promis, en même temps, d'observer le pacte d'amour contracté par leur père. Le pape leur rappelle tout de suite qu'ils sont obligés à rendre à « la sainte Église de la République romaine » ce qui lui appartient, les menaçant du jugement de Dieu dans l'autre monde. Ce n'est pas seulement la dualité des royaumes francs qui met en péril la combinaison ; c'est aussi ce singulier mariage que Charles contracte avec Désirée, fille de Didier, et qui émeut le pape très violemment. Ce sont donc des circonstances historiques de haute importance, que Charles ait promptement répudié Désirée, que Carloman soit mort, et que, ses fils s'élant réfugiés chez Didier, Charlemagne soit devenu l'irréconciliable ennemi de celui-ci.
Charlemagne a achevé l'unification de la Gaule, la conquête de la Germanie ; il a détruit le duché de Bavière avec l'aide du
clergé bavarois et du pape. Détruire ce duché indépendant, à qui ne manque que le titre de royaume, c'était travailler à la constitution de l'Empire. On sait d'ailleurs que la plus errande conquête, celle de la Saxe, fut une œuvre chrétienne et ecclésiastique autant qu'un acte de conquête franque. La légende ne tarde pas à dire que Charles avait donné la Saxe à saint Pierre, cela dès le temps de Louis le Germanique, et Grécoire VII l'affirmera plus tard. Achever l'unification de la Gaule, de l'Allcmag-ne, c'était achever l'œuvre commencée par les prédécesseurs; mais la conquête sur les Danois d'une partie de leur territoire ; le premier succès des armes et de la politique franques contre les Slaves de l'Est; les victoires sur les Avars; l'annexion du royaume lombard; les relations de supériorité avec tous ceux qui, dans l'Occident, portent encore le titre de roi; avec ce roi des Goths, Alphonse, qui envoie à Charles les trophées de la victoire et dans ses lettres s'intitule l'homme de Charles; avec ces rois des Scots, qui le qualifiaient de maître {dominus); avec le roi anglo-saxon Egbert, qui vécut à sa cour : tout cela fait de Charlemag-ne un personnage comme on n'en avait pas vu dans le monde depuis la chute de l'Empire romain. Tous cela prépare l'événement de l'an 800; car pour faire l'Empire il fallait un empereur, et Charlemag-ne était l'homme. Ni ces conquêtes, ni le caractère ecclésiastique de cette royauté, ni l'idée de la mission chrétienne, que Charlemagne avait assurément et qu'on avait autour de lui, n'auraient suffi, si Charlemagne n'avait été, par suite de ses relations avec les Lombards, dans des rapports particuliers avec les papes. Ayant détruit le royaume des Lombards, il s'est substitué à leurs rois; il en prend formellement le titre {rex Langobardorum) . Alcuin l'appelle roi d'Italie. C'est la prise de possession du terrain impérial. Il fallait aussi prendre possession de la ville impériale. Pendant la guerre contre Didier, Charles, venu à Rome, a été reçu par le pape « selon la manière usitée envers un exarque ou un palrice ». Le pontife et le roi sont descendus auprès du corps de saint Pierre, avec les chefs des Romains et des Francs, et là ils se sont unis par serment. C'est alors que Charles a renouvelé l'alliance d'amour {fidei et caritalis inviolabile fœdus);
qu'il a renouvelé la promesse de restitutions au Saint-Siège; c'est alors aussi qu'il se nomme patrice des Romains {patricius Romanorum) ; c'est alors que, sans lui donner des droits positifs sur Rome, le pape fait prier pour lui dans la ville et fait jurer fidélité à Charles comme à lui-même, dans les possessions qu'il a reçues. Il était impossible qu'un conflit ne naquît pas de cette situation très complexe, et que Charles, s'étant substitué aux Lombards, ne rencontrât pas tôt ou tard quelques-unes des difficultés qu'ils avaient eues avec le pontife. Il y eut en effet conflit véritable, bien qu'adouci et dissimulé dans la forme. Le conflit pour Spolète, que le pape s'est approprié avant même la défaite de Didier, et qu'après des négociations prolongées il a été obligé de restituer, amène une sorte de brouille qui dure près de deux années. Toute cette histoire met aux prises l'ambition du pontife, qui considère tout accroissement de territoire comme une « exaltation de la sainte Église », et la volonté du roi, qui est de ne céder que ce qui appartient légitimement, en y ajoutant quelques générosités. Le litige ne pouvait aller à l'extrême : le roi était trop puissant; le pape avait trop j^esoin de lui.
Léon III : le couronnement impérial. — Il y eut, sous le pontificat de Léon III, une combinaison de circonstances qui amenèrent l'éclosion de l'événement longtemps préparé.
Les relations de Léon III avec le roi des Francs sont, dès le début, caractéristiques. Le pape est très respectueux. Eginhard exagère peut-être en disant qu'il envoya à Charlemagne les clés du tombeau de saint Pierre, l'étendard de la ville de Rome, et demanda que le roi voulût bien envoyer à Rome quelqu'un qui reçût le serment de fidélité et de soumission du peuple. Mais la lettre de Charlemagne, par laquelle il annonce la mission d'Angilbert, ne laisse aucun doute sur le fait que le pape a fait profession d'obéissance. Charlemagne dit encore qu'il a chargé Angilbert de consolider à la fois le pouvoir du pape et son propre patriciat. Il pense évidemment que ce patriciat lui confère des droits sur Rome. Il est à remarquer que Léon III est le premier pape qui ait daté ses actes des années du règne de Charlemagne.
Le roi avait fait acte d'autorité à Rome, en y envoyant Angilbert, dans de telles conditions, après l'élection de Léon IIL Ce dernier ne tarde pas à faire appel soit à l'autorité, soit à la puissance de Charlemagne. Menacé, maltraité par une révolution, réfugié chez le duc franc de Spolète, il va trouver Charlemagne en Saxe et le voit à Paderborn. De leur côté, les ennemis de Léon députent vers le roi des Francs. Charlemag-ne donne au pape, pour l'accompagner, des missi, deux archevêques, cinq évêques, trois comtes, qui viennent tenir un tribunal à Rome. A l'automne de 800, Charlemag-ne arrive dans la ville éternelle. Un concile y était réuni; il refuse déjuger le vicaire du Christ, et celui-ci se justifie alors par serment devant le roi.
C'est peu de temps après, pendant la nuit de Noël, qui, d'après la chronologie du temps, commençait une nouvelle année et un nouveau siècle, qu'eut lieu la cérémonie du couronnement. La scène est décrite dans les principales ^«wa/es contemporaines. Charlemagne assistait à la messe dans la basilique de Saint- Pierre. Il priait agenouillé. Le pape lui mit la couronne sur la tète; le peuple l'acclama : « A Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire! » Le pape Y adora (selon l'ancien usage) par un baiser sur la bouche.
Il n'y a, sur le fait et sur la façon dont il s'est passé, aucun doute. Que ce fait fût l'achèvement naturel de toute la série des faits qui précèdent, cela est certain. Mais un passage de la Vie de Charles, d'Eginhard, a posé devant les historiens un problème à peu près insoluble. Il dit que Charlemagne fut très surpris et qu'il répétait souvent que, s'il avait su ce qui devait se passer, il ne serait pas allé à l'église ce jour-là. Nous sommes ainsi amenés à examiner comment le couronnement de Charlemagne fut préparé et quelles en devaient être les conséquences.
Comment a-t-il été préparé? Que le pape ait, comme l'afflrmo le diacre Jean, promis l'Empire à Charlemagne, quand il vint b^ trouver à Paderborn, cela est douteux; mais le témoignage des Annales ne permet pas de croire que la restauration de l'Empire ait été improvisée. Elles décrivent la marche suivie. Le pape
366 L'EMPIUE de CHARLEMAGNE
s'est entretenu racc les Pères du concile et le peuple chrétien; il s'est entendu avec les principaux Francs et a donné la couronne avec le consentement de ce » sénat », et probablement aussi celui du sénat des Romains. Gharlemag-ne a certainement été consulté et consentant. On ne peut pruère soutenir qu'il ait joué une comédie en feignant d'être surpris. Le texte d'Eginhard prouve seulement que Charlemag-ne fut mécontent d'être ainsi couronné; qu'il y eut improvisation, non de la restauration de l'Empire, mais du couronnement. Et le récit de la cérémonie le montre bien. Il n'y a pas eu de préparatifs visibles; pas de grande cérémonie, comme celles qui s'étaient faites pour le sacre royal de Pépin et de Charlemagne, comme celles qui se faisaient à Constantinople pour le couronnement de l'empereur. On n'a pas conduit processionnellement le pape à l'église, et dans l'église à l'autel. Tout porte à croire que le pape a surpris Charlemagne ce jour-là, précisément peut-être pour le couronner sans cérémonie, pour s'éviter à lui-même celles qui auraient témoigné de la trop grande subordination du pontife à l'empereur. Charlemagne put être mécontent aussi de ce que le pape lui ait mis la couronne sur la tète, alors qu'il aurait dû seulement le sacrer ; plus tard il donnera la couronne à son fils, sans participation aucune du pape. Une autre opinion veut que Charlemagne ait craint le mécontentement des Grecs. Assurément, il devait se préoccuper de ses rapports avec Constantinople. Il était avec les Grecs en relations fréquentes et suivies. Il est permis de croire que Charlemagne ne désespérait pas d'être vraiment l'empereur unique, en Orient comme en Occident. Ce ne sont là que des hypothèses. En somme, la restauration de l'Empire en faveur de Charlemagne fut le résultat d'un accord entre le pape, les grands, ecclésiastiques et laïques, et le roi. L'accord fait sur le principe, le pape a pris l'initiative et la direction de la cérémonie, et c'est ainsi qu'il a mécontenté Charlemagne.
Les théories du temps sur le pouvoir de Charlemagne. — Quant aux raisons déterminantes de ce grave événement, nous les avons exposées : la principale est que Charlemagne était, de fait, empereur. Certainement, les consi-
dérations indiquées par les différentes annales étaient dans tous les esprits : il était juste que l'on reconnût empereur celui qui possédait l'empire, comme en "oi on avait reconnu roi celui qui possédait le royaume. De plus, il était maître de Rome, la capitale {matroyia imperii), le lieu éternel de commandement. Enfin Charlemagne était le défenseur de la sainte Eglise.
Ces raisons, les contemporains les ont vues telles que nous les voyons; ils en ajoutent une autre qui paraît avoir été d'un grand poids pour eux, c'est que l'Empire était vacant. « Comme du coté des Grecs, disent les Annales de Lorsch, disparaissait le nom d'empereur et qu'ils avaient un empire ^ féminin, il parut au pape Léon, à tous les saints Pères, que Charles devait être nommé empereur, attendu qu'il occupait Rome où toujours les Césars avaient coutume de demeurer... » La Chronique de Moissac parle longuement du crime commis par Irène, qui s'est emparée de son fils, qui lui a fait crever les yeux ("9") et a pris possession du pouvoir *, comme il est dit d'Athalie au Livre des Rois. Alcuin aussi parle de cette circonstance, dans une lettre de mai 799, oii il développe une théorie très intéressante. Il y eut, dit-il, jusqu'ici dans le monde trois personnes supérieures : le pape [apostoUca suhlirnitas) , vicaire de saint Pierre; l'empereur {imjjerialis dignitas), pouvoir séculaire de la seconde Rome; le roi {regalis dignitas), qui est maintenant le plus puissant de ces trois personnages et celui dont toute la communauté chrétienne attend son salut. Celle lettre prouve qu'Alcuin concevait très bien Charlemagne non empereur, puisqu'il invente pour lui une troisième dignité, Charlemagne étant roi par excellence et unique, de même qu'unique et par excellence étaient ailleurs lempereur et le pape. Cependant déjà on se préoccupait en Occident de la vacance de l'Empire; l'attentat d'Irène n'a pas produit à lui seul l'événement de l'an 800, mais il a permis qu'il se produisît, en enlevant tout scrupule au pape.
Qui a donné l'Empire et en vertu de quel droit? Admettons que l'Empire fût réellement considéré comme vacant; à qui apparle-