‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 92 sur 192 · Voir ci-dessous, chapitre xm · texte numérisé non relu

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nait-il de le donner? La Chroyuque de Moissac parle du sénat des Francs, des anciens parmi les Romains et du reste du peuple romain, qui ont été consultés. Les Annales de Lorsch parlent des Pères du concile et du reste du peuple chrétien, consultés par le pape. La Vie de Léon III met au premier plan le fidèle peuple de Rome. D'une j)art, il seml)le qu'il n'y ait eu qu'une simple consultation; d'autre part, le pape agit par lui-même et il est le premier et principal acteur dans la cérémonie. Et pourtant, l'empereur ne considère pas du tout qu'il doive sa couronne au pape. Cela ressort de toute cette histoire et du fait que Charlemagne a disposé seul et souverainement de la couronne, en faveur de son fils. Charlemagne n'a pas pris la couronne : il l'a reçue, mais comme lui revenant naturellement. Le pape agit là, pour ainsi dire, comme instrument de la Providence. Le peuple (quel qu'il soit) n'élit pas; il acclame après. Cette indétermination permettra plus tard la coexistence de trois théories : les empereurs considérant la couronne comme conquise par leurs prédécesseurs; la municipalité romaine considérant l'Empire comme une délég-ation du sénat et du peuple romains {.S'. P. Q. R.); les papes soutenant que Léon a fait l'Empire, en vertu de son pouvoir de vicaire de Dieu. En réalité, il n'y eut ni conquête, ni élection, ni droit du pape. On n'a pas créé une légalilé, on n'a agi en vertu d'aucun droit. Le résultat naturel et la conséquence forcée de toute une série d'actes ont été acceptés par tous, sans que personne se préoccupât des droits respectifs.

Cet acte sans précédent, sans fondement de droit, a-t-il établi un droit nouveau? Il y a ici plusieurs questions à examiner. L'Empire restauré est-il universel? Quel est le droit envers Constantinople? Sans nul doute, Gharlemagne conçoit très nettement et admet deux Empires coexistants et ég-aux. Il songe à tout arranger par un mariage avec Irène; les grands de Constantinople auraient fait échouer ce projet. En tout cas, il négocie avec les Grecs pour obtenir la parité. Il leur écrit à maintes reprises, les qualifiant de frères; il obtient que leurs ambassadeurs viennent à Aix-la-Chapelle le saluer du nom de Basileus, le titre impérial grec. Dans une lettre à l'empereur Michel I", il parle de la paix cuire l'Empire d'Orient et

Celui d'Occident. Mais la situation n'était pas si nette que le prouveraient les actes et les paroles de Gharlemagne. En Occident, lui et ses successeurs sont souvent reg-ardés comme chefs suprêmes du monde {caput tolius urbt's). Et d'autre part, les Byzantins les regardent comme des usurpateurs. Ils écriront à Louis II en le qualifiant de « roi des Francs et des Lombards appelé par eux empereur », Louis II s'en plaindra, expliquant son titre d'empereur des Romains. Ici donc encore, aucun droit précis : d'où conflit pour l'avenir.

Dans l'Empire même apparaissent une série de difficultés. Quelles relations ont été établies alors entre l'Empire et l'Esflise? On voit bien l'intimité, en théorie : l'identification entre les fidèles du Saint-Siège et ceux de Charlemagne est affirmée par les lettres du pape. L'obligation principale de l'empereur est de protég:er l'Eglise. Mais cette obligation existait auparavant. Le pape a couronné l'empereur, mais il l'a ensuite adoré. Du chef ecclésiastique et du chef laïque, quel est le plus grand? L'avenir seul le dira. Ce sont les circonstances f[ui décideront, et la force. Il n'y a pas de doute qu'à ce moment l'Eglise est dans l'Empire, soit parce que Charlemagne est lui-même un personnage ecclésiasticjue, soit parce qu'il est le supérieur temporel du pape, en tant que prince. Il décide les affaires romaines comme celles du reste de l'Italie; dans sou testament, il nomme Rome en tête de la liste des métropoles; les monnaies pontificales portent le nom de l'empereur. Mais ce ne sont là que des faits du règne de Charlemagne, et de graves conflits se préparent pour l'avenir. Une seule chose est claire, très g-rave d'ailleurs : Rome est à jamais séparée de l'Orient; or ceci est un des éléments du grand conflit religieux, le schisme des deux églises.

Une dernière question se pose, à propos de l'événement de l'an 800. A-t-il produit un droit nouveau de Charlemagne au gouvernement de ses sujets? Devenu empereur, s'est-il senti autre qu'il n'était auparavant? Quelques indices vagues le feraient supposer. La restauration de l'Empire en Occident n'est pas seulement la résurrection d'un nom, mais d'un office; les anciens Césars sont traités de prédécesseurs. Il v a des

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faits plus précis : Charlemag-ne cxiire de ceux qui lui ont prêté serment comme roi de lui prêter un nouveau serment comme empereur, et il les avertit que bien des choses sont comprises dans ce serment. D'autre jijjrt, il témoigne, en l'an 802, d'une activité législative singulière. Au mois d'octobre, il convoqua une grande assemblée; les évêques, les prêtres et les diacres relurent tous les canons et décrétales et en firent une collection ; les abbés et moines se réunirent de leur côté et firent le même travail avec la règle de saint Benoît; enfin les ducs, les comtes et le reste du peuple se réunirent avec des législateurs, on relut toutes les lois, on les revisa et à chacun on remit la sienne. Cette tentative pour établir, dans l'ordre laïque, l'unité et la régularité déjà remises dans les choses ecclésiastiques, est curieuse. Charlemagne, remarquant que beaucoup de choses manquent aux lois de son peuple (aux deux lois des Francs), a voulu les compléter et concilier les contradictions; il n'a fait que peu d'additions. Il fit aussi rédiger les lois de tous les peuples qui étaient sous sa domination.

Mais on peut objecter que ce que Charlemagne fit après 800, il l'eût fait sans être empereur, uniquement parce que l'œuvre militaire était finie. L'œuvre législative se réduit à peu de chose; Eginhard lui-même le regrette. D'ailleurs, elle n'a rien de romain. Après le fameux préambule du capitulaire de 802, sur l'importance du serment, vient cette recommandation qui n'a rien de romain : « Que chacun s'efforce de se maintenir dans le service d'un saint, selon le précepte divin, car l'empereur ne peut consacrer à tous en particulier le soin qu'il faudrait. » Après quoi il prescrit pêle-mêle : de ne pas prendre la terre et les gens de César; de ne pas procurer la liberté aux hommes du fisc; de ne pas faire tort aux veuves, orphelins, étrangers, etc. Le couronnement comme empereur a donné à Charlemagne une plus haute idée de sa dignité, lui a fait éprouver peut-être un plus grand besoin d'unification; mais il n'a changé en rien son droit au gouvernement de ses sujets.

En résumé, les causes de l'événement de l'an 800 sont faciles à voir; les contemporains les ont vues comme nous les voyons; mais c'est la seule chose qui soit claire, avec le récit

même du fait du couronnement. Sur les sentiments provoqués dans l'esprit de Charlemag'ne par le couronnement, des conjectures. Sur la question de droit, très importante, puisque la réponse devait déterminer pour l'avenir celui de prendre ou de donner l'Empire, nous ne savons rien. Sur ces questions : Quel droit a été créé à l'ég-ard de l'Empire de Constantinople? Quel droit à l'égard de l'Eglise ? obscurité absolue. Quel droit nouveau à l'égard des sujets? quelque chose de vag-ue. La restauration de l'Empire d'Occident en l'an 800 fut donc un fait bien préparé, mais entouré de toutes sortes d'équivoques qui préparent les conflits de l'aA enir.

Questions relatives à la succession de Charlemagne. — Les diflîcultés nouvelles qui résultaient de la restauration de l'Empire apparurent nettement quand se posa la question de la succession de Gharlemag-ne, d'autant que nul ne pouvait prévoir ce qui arriverait après la disparition de cette personnalité exceptionnelle. De ses concubines et de ses femmes, entre lesquelles il distinguait peu, il avait quinze enfants, énumérés par Eg-inhard. D'une concubine franque, Himiltrude, expulsée pour épouser Désirée, il avait eu Pépin le Bossu, tonsuré après le complot de 792. De sa femme Hildeg-arde, de la famille des anciens ducs d'Alamanie (morte en 783), étaient nés cinq fils, dont trois A'écurent, Charles, Pépin, Louis, et trois filles, Rothrude, Berthe, Gisèle. De Fastrade, fille d'un comte franc (morte en 794), deux filles, Theodora et Hiltrude. De la Souabe Luilçarde (morte en 800) il n'eut pas d'enfants. En outre, quatre concubines lui donnèrent trois filles, Rothaïde, Rothilde, Adaltrudc, et trois fils, Drog-o, Hug-ue, Théodoric. Il y avait peu de différence entre les enfants légitimes et les illégitimes; tous vivaient ensemble à la cour. L'empereur adorait ses filles, il ne voulut pas les laisser marier, soit par égoïsme paternel, soit }»our éviter de créer des rivaux à ses fils. Il ne considérait comme ses héritiers que les trois fils d'IIildegardc; c'est entre eux qu'il voulait partager ses vastes possessions. En 780, il avait préposé les deux cadets, Pépin et Louis, aux royaumes d'Italie et d'Aquitaine.

Le partage de sa succession entre ses trois fils, tel que

Charlemagne, àg-é de soixante-quatre ans, le réîrla en 806, est un des actes importants de son rèirne. II voulut évidemment les préserver des querelles et des guerres, si fréquentes au temps mérovingien et qui avaient failli se renouveler après la mort de Charles Martel et de Pépin. Il ne semble pas qu'il ait hésité, non plus que ses conseillers, à démembrer la grande monarchie qu'il avait régie; seul Théodulf d'Orléans manifeste ses préférences pour un successeur unique. Il ne semble pas, qu'à l'assemblée générale de Thionville, aucun des grrands ait proposé de déroger à l'usage constant des rois francs, le partage de leur royaume, comme du reste de leur héritag-e, entre leurs fils. D'autre part, dans le testament du 9 février 806, il n'est pas question de l'Empire. Peut-être Charlemagne considérait-il la dignité impériale comme dévolue à lui personnellement, sans examiner s'il la transmettrait à ses fils; plus vraisemblablement, il ne jugeait pas qu'elle fut unie à la monarchie franque et qu'il put être statué à ce sujet par une loi du peuple franc; il est possible qu'il se réservât de le faire ultérieurement, d'accord avec l'Eglise. Les deux préoccupations principales manifestées dans le testament de 806 sont d'assurer la protection de l'Eglise de saint Pierre et la défense du royaume contre les ennemis extérieurs, par l'entente cordiale entre les trois frères. Il est d'autant plus nécessaire d'assurer une action commune dans ces deux cas essentiels, que, pour tout le reste, chacun des trois rois est autonome, seul maître chez lui. Il y aura trois rovaumes distincts, dans chacun desquels le fils succédera à son père, avec le consentement de son peuple. Il faut enfin remarquer que, dans la division, presque nul compte n'est tenu des groupements nationaux, passés ou futurs. Le fils aîné, Charles, devait avoir la France {Francia), Austrasio et Neustrie, avec ses dépendances septentrionales, la Frise, la Saxe, la Thuringe, le Nordgau (c'est-à-dire Bavière au nord du Danube), la moitié septentrionale et occidentale de l'Alamanie, le nord de la Bourgogne (Langres, Besançon, Genève). Le second fils, Pépin, recevait l'Italie avec ses dépendances, Istrie et Slaves voisins, la Bavière et l'Alamanie au sud du Danube. Ce fleuve, puis une ligne tracée de sa source jusqu'au Rhin, vers

Schaffhouse, puis la vallée du Rhin (en lui laissant la Thurgovie et le pays de Coire) séparaient ce royaume de celui de Charles. Louis avait l'Aquitaine (moins Tours) avec ses dépendances de la Marche d'Espagne, la Bourgogne occidentale et méridionale (Nevers, Avallon, l'Auxols, Ghalon, Màcon, Lyon, la Savoie, la Maurienne, la Tarentaise, le val de Suse), enfin la Provence et la Septimanie. Louis par le val de Suse, Charles par le val d'Aoste communiquaient avec Pépin. Au cas où l'un des frères mourrait avant Charlemagne, le partage de son lot était prévu entre ses frères survivants. En cas de mort de Charles, on reviendrait au partage de 768. En cas de mort de Pépin, on diviserait l'Italie, Charles prenant Aoste, Yerceil, Modène et les territoires à Test de la route de Rome avec Spolète; Louis, les territoires de l'Orient avec la Toscane et la région au sud du Pô. En cas de mort de Louis, Pépin recevrait sa part de Bourgogne, la Provence, la Septimanie et son annexe d'Espagne; Charles, l'Aquitaine. La première hypothèse démemhre totalement les pays de langue allemande, la seconde l'Italie, la troisième la France méridionale. Il est interdit à chacun des rois de recevoir les vassaux rebelles de l'autre; bien plus, un sujet d'un royaume ne pourra posséder dans un autre que des alleux ou des bénéfices concédés par un particulier, mais non des bénéfices royaux.

De toutes ces prescriptions, il ressort clairement que Charlemagne n'avait nul désir de perpétuer l'unité de sa monarchie. Il voulut seulement assurer l'action commune de ses fils en faveur de l'Eglise et contre les ennemis du dehors, éviter les guerres civiles qui avaient afTaibli les Mérovingiens. Il s'inspirait des nécessités immédiates de la pratique bien plus que de théories générales. Les circonstances lui imposèrent comme héritier unique un homme imbu d'idées générales, mais le moins capable de ses trois fils. Les deux aînés moururent avant leur père : Pépin, le 8 juillet 810; Charles, le i décembre 811. Le fils naturel de Pépin, Bernard, conserva l'Italie, avec le titre de roi, mais fut subordonné à son oncle Louis, à qui Charlemagne laissa tout le reste, avec le titre impérial. Il ne régla ainsi sa succession qu'après avoir hésité, semble-t-il.

En 813, cinq synodes provinciaux furent convoqués à Mayence (Austrasie), Reims (Xeuslrie), Tours (Aquitaine), Chalon-sur- Saône (Bourgoii:ne), Arles (Gaule Xarbonnaise, c'est-à-dire Provence et Septimanie). On y prit, sur l'organisation de l'Empire, des dispositions générales que ratifia l'assemblée générale réunie à Aix-la-Chapelle. Charlemagne mit alors sur la tête de son fils la couronne impériale (septembre 813). Quatre mois après, il mourait (28 janvier 814).

BIBLIOGRAPHIE

Docniiieiit!^. — La bibliographie est donnée par Waitz et Monod. Voir aussi Fustel de Coulanges, Histoire des iuf^titutions, dernier volume.

Les documents sont réunis dans les mêmes recueils que pour les chapitres iv et vr. — Voir aussi la bibliographie du chapitre v.

Les historiens les plus importants sont Eginhard, les Annales Laurissenses, Chronicon Moissiacence. Le Moine de Saint-Gall ne donne guère que des anecdotes légendaires.

Sur Torganisalion de l'Empire, tous les documents officiels sont réunis dans les Capitularia regum francorum; la meilleure édition est celle de Boretius, 2'' édit. des Monumenta Germaniae, Loges, t. I, 1881-83, in-4''. — Hincmar, De online pahitii, pulilié par Prou, École des hautes études, 1885 (on le trouve aussi dans les œuvres d'Iiincmar, Patrolofjie), petit traité rédigé un demi-siècle après la mort de Charlemagne, exposant les usages suivis à sa cour. — Bœhmer, Reycsta Karolorwn, rééd. par Miihlbacher, 1880-89, donne le catalogue des actes des Carolingiens de 752 à 918. — Jaffé, Bibliotheca rerum (jer manie arum. De ce recueil font partie les Monumenta Carolina, qui contiennent les Lettres d'Éginhard et le Codex Carolinus, correspondance des papes et des rois francs, les Monumenta Alcuiniana, écrits et lettres d'Alcuin, documents sur la renaissance des lettres. — Dummler, Poctx latini sévi Carolini, 2 vol., 1880-84 (dans les Monum. Gcrman.), recueil des poètes latins qui constituent la renaissance littéraire de Charlemagne.

Liivi'os, — On trouvera la bibliographie dans Waitz et Monod, et plus récemment dans Viollet, Histoire des institutions liolitlques. t. I, 1890.

Pour le règne de Charlemagne, tous les faits connus sont réunis dans les Jahrbûcher des deutschen Reiches, le Charlemagne de Abel et Simson, 2 vol., rééd. 1878. Il n'e.viste en Irançais aucune histoire satisfaisante de Charlemagne. On trouvera un récit de son règne dans Bordier et Charton, Histoire de France, et dans H. Martin, Histoire de France, t. IL

Sur les institutions, les ouvrages les plus considérables sont Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichtc, 3" éd., 1882, et Fustel de Coulanges, dani la série Histoire des institutions politiques de la France, le volume intitulé les Transformations de la royauté carolingienne, ouvrage posihume publié par JuUian, 1892. La théorie générale de Fuslel est opposée à celle de Waitz et des érudits allemands. — P. Viollet, Histoire des institutions ^wli-

tiques et admiiustralives de la France, t. I, 1890, donne un résumé clair et intéressant à lire Jr-s plus récents travaux. — On trouvera un résumé plus court dans Rambaud, Histoire de la cicilisation française. — Guizot, Histoire de la cirilisation en France, coulient de bons cliapitres sur le caractère du gouvernement de Charlemagne. — Lehuërou, Histoire des institutions carohnqiemies, 1843; Vétault, Histoire d'. Charlenuujne, 1874, sont aujourd'hui complètement arriérés.

Sur la vie à la cour carolingienne. Hauréau. Charlemaç/nc et sa cour, 1868.

Sur les lettres et les écoles : A. Ebert, Histoire de la littérature du moyen âge en Occident^ trad. de l'allemand, 3° éd., 1883-80, exposé très sùp des œuvres latines de cette période. — J. B. Mûllinger. Tlœ schools of Charles the Great, and thc restorution of éducation in the IX" century, 1877.

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