Louis le Débonnaire s'appelle aussi Louis le Pieux
de l'Empire, ou plutôt il l'a retardé par une énergique surveillance. Ses successeurs ne purent le faire, non seulement parce que ce furent des esprits faibles, mais parce que les institutions devinrent plus fortes. Un grand nombre d'hommes ne sont donc plus soumis directement au roi ni à ses officiers; ils sont soumis à des grands, ecclésiastiques ou laïques, envers lesquels ils ont des obligations. Ces grands deviennent ainsi, sans être officiers royaux, des personnages publics.
Sans doute l'Empire est divisé en comtés; mais les comtes eux-mêmes, ces agents du pouvoir public, sont dangereux pour ce pouvoir; le cumul des attributions militaires, judiciaires, administratives en fait de petits souverains. Les évèques, dans cette monarchie chrétienne, sont aussi les représentants de l'empereur; mais ils s'entendent mal avec les comtes, et ces dissensions affaiblissent l'organisation politique de l'Empire.
Ces groupes sont partout, dans l'Empire, sensiblement pareils ; ils en seront les héritiers, puisqu'ils constituent la féodalité, qui passera par-dessus toutes les frontières. Mais, de l'Empire en général passons à ses diverses parties. Les nationalités qui y sont confondues ont persisté; un jour, elles réclameront contre l'unité. Elles ont gardé leurs lois particulières, leurs souvenirs, leur goût pour la vie distincte de la vie des voisins. On a pu leur ôter leurs ducs nationaux, éveiller dans les âmes et entretenir l'idée d'une commune patrie chrétienne; on n'a pas détruit le sentiment de la « patrie étroite ».
Il est curieux, par exemple, d'observer ce qui se passe en Allemagne. Les Germains étaient encore, en 395, à l'état de tribus. Avant Charlemagne , l'idée de la nationalité n'existe pas en Allemagne; elle n'existe pas encore de son vivant. Il est hors de doute qu'il a contribué à la créer, en réunissant toutes les tribus germaniques sous son sceptre. Dans cette union, elles ont puisé les sentiments d'une communauté d'intérêts. Elles se sont senties différentes par la langue, par le droit, par les mœurs, des autres parties de l'Empire. Ce (jui est arrivé pour les Allemands est arrivé i)our les Franco-Gallo- Romains, pour les Italiens. Déjà Alcuin appelle Charles, dans
une de ses lettres roi de Germanie, de Gaule et d'Italie. Ce long titre est de mauvais augure.
C'est par la communauté de la foi que Charlemagjie a voulu maintenir l'unité de son Etat. Saxons, Gaulois, Italiens professent la même religion. Ils ont un même chef spirituel; il est naturel qu'ils aient un même chef temporel. C'est une idée très haute que de rattacher les hommes, en dépit des frontières, par le lien d'une foi commune; mais ce n'est point une idée pratique. L'Etat n'a pas la même mission que l'Eglise; celle-ci a la sienne qui lui est propre, ahsolue, immuahle, dont elle entend ne jamais sacrifier une parcelle aux intérêts de l'Etat. On a vu comment elle est devenue indifTérente, puis hostile à l'Empire romain; il en sera de même pour l'Empire carolingien. Le caractère ecclésiastique de cet Empire était assurément pour lui une cause de faiblesse.
Les causes profondes de la dissolution de l'Empire carolingien sont donc : le morcellement féodal commencé; la difîérence des nationalités; la confusion des rapports entre l'Etat et l'Eglise. Ajoutons la diminution par la guerre des forces de l'Austrasie, berceau des conquérants. Enfin les crises furent provoquées par la coutume germanique du partage entre les fils, qui rendit fatal le démembrement, mit aux prises des ambitions également armées, provoqua des conflits et une anarchie où s'accéléra la ruine de l'autorité royale et des forces matérielles de l'Empire.
Louis le Débonnaire. — L'héritier de Charlemagne était bien inférieur à son père par sa paresse, ou du moins sa lenteur au travail, son manque d'activité, de rapidité dans l'action. Son corps n'a pas gardé la vigueur paternelle; il lui faut de longs repos. Il est grand chasseur, mais soldat médiocre. Il a la peur du péché, qui est souvent pour un roi mauvaise conseillère, car ce sont deux choses très différentes que de faire son salut et de gouverner un grand royaume. Ce n'est pas un adultère, comme Charles; il est fidèle à l'impératrice Ermenerarde; à sa mort, il voulut se faire moine.
Elève de saint Benoît d'Aniane, le réformateur des couvents, pieux comme un moine de ce temps-là, Louis commença par
des actes de fermeté. Pendant deux ans, il réforma l'Eg-lise et les monastères. Il réforma aussi la cour de Charlemagne et mit de l'ordre dans sa famille, qui était un peu dissolue. Il traita durement les concubines de son père, ses sœurs, que Charlemagne n'avait pas voulu marier, en cloîtra plusieurs, fit périr un de ses beaux-frères, chassa les femmes inutiles au service du palais. Peut-être faut-il lui savoir gré d'avoir diminué les rigueurs terribles du rég-ime auquel la Saxe était soumise, en rendant aux Saxons, (|ui lavaient perdu, le droit d'héritage et en les faisant les égaux des autres peuples de l'Empire. Mais on remarque avec inquiétude que Louis laisse le pape Etienne IV, élu en 816, à la mort de Léon III, se faire consacrer en toute hâte, sans attendre la confirmation impériale : ce que Charlemagne n'eût pas souffert. Louis avait reçu la couronne impériale des mains de son père en 813. Ce sacre paternel ne lui suffit point : en 81 G, il se fit couronner encore une fois, dans l'église de Reims, par le pape. Par trois fois, il se prosterna de tout son corps devant le pontife. L'empereur ne confirmait plus le pape; le pape couronnait encore l'empereur : l'équilibre était rompu.
Le partage de 817 et ses modifications. — Cependant Louis aimait l'autorité, aimait l'unité de l'Empire. On lui a reproché de l'avoir partagé entre ses fils, mais c'est ce qu'avait fait Charlemagne en 806, et Louis, en 817, se montrait bien plus soucieux que son père des droits de l'Empire.
Ce partage fut ordonné à Worms, devant les grands, ecclésiastiques et laïques, après qu'on eut jeûné trois jours et prié « pour le salut de tous, la tranquillité de l'Eglise, l'unité de l'Empire ». En vertu de la charte de division, comme on l'appela, Lothaire, l'aîné des fils, fut associé à l'Empire avec le gouvernement du Nord, pendant que Pépin avait l'Acjuitaine, Louis la Bavière, et que Bernard, fils d'un bâtard de Charlemagne, gardait, en sous-ordre et comme vassal, lllalie. Voici comment l'empereur réglait les rapports de ses fils et de son neveu avec Lolliaire : tous les ans, ils se rendront auprès du frère aîné pour prendre conseil de lui; ils lui apporteront des présents; quant à lui, « à qui Dieu a donné une plus grande puissance »,
il leur donnera en échang-e son amour fraternel et de plus riches présents. Il les aidera, par ses fidèles et ses armées, contre les ennemis extérieurs. Ils ne feront pas la g-uerre sans son avis. — Ainsi est marquée l'unité de l'Empire contre l'extérieur. — Au dedans les rois sont vraiment rois. Ils ont la libre disposition des offices, des revenus, la justice souveraine. Pourtant, ici encore, le frère aine {senior fraler) a son droit de surveillance. S'il trouve cju'un de ses frères gouverne mal, qu'il n'a pas rempli ses devoirs envers les églises ou les pauvres, il l'avertira jusqu'à trois fois, secrètement, puis le fera comparaître devant un autre frère et l'avertira plus solennellement. Si ce dernier avertissement demeure sans effet, il décidera, d'accord avec son peuple'. Voilà certainement une tentative curieuse pour concilier l'unité de l'Empire avec l'usage germanique du partage. Il est très important de noter que la ratification pontificale fut,^ dans la suite, sollicitée pour cet acte.
Bernard d'Italie protesta contre ce partage; il se mit en révolte ouverte, se soumit, quand il vit qu'il n'était pas de force, fut jugé, condamné à mort, reçut remise de la peine capitale : on lui creva les yeux et il mourut des suites de l'opération (817).
C'est la première tentative contre l'unité de l'Empire. D'autres se produisent; elles sont également réprimées. Les Slaves sont rejetés au delà de l'Elbe, les Bretons dans leur péninsule, les Yascons, les Avars révoltés sont châtiés, la Septimanie est délivrée d'une invasion des Arabes d'Espagne, les côtes du sud sont protégées contre les Sarrasins, celles du nord et de l'ouest contre les Normands.
Faiblesses et fautes de l'empereur. — Mais la conscience de Louis n'est pas tranqufile : il se repent des rigueurs de l'an 817; il se repent des péchés qu'il a commis; il est troublé par l'état de l'Empire; il veut confesser publiquement ses fautes et son trouble. Cette confession publique, suivie d'une pénitence indiquée par l'Église, est un acte d'une haute
1. Communi omnium senlentia de illo, quid agendum s'il, decernatur, ut, quem salubris admonitio a ncfandis actibus rcvocare non potuerit, imperialis potentiel communisque omnium sententia coerceat.
gravité; non seulement Louis le Débonnaire humiliait, en sa personne, l'autorité monarchique, mais il semblait convier ses •sujets à discuter les ordres d'un pouvoir qui s'accusait lui-même. Par le capitulaire d'Attig-ny, il fait connaître à tous cet aveu de défaillance *.
L'année suivante, Lothaire va se faire couronner empereur à Rome par le pape Pascal P"" (élu en 817). Comme pour accentuer encore la portée de cet acte, le pape fait ou laisse mettre à mort deux conseillers de Lothaire, chefs du parti franc à Rome.
De plus en plus, Louis se subordonne à rÉc-lise; c'est à elle qu'il se confesse, qu'il demande des remèdes. Elle le dirio-e dans sa vie privée. Quand il eut perdu sa première femme, il voulut se faire moine, les évèques lui conseillèrent de se remarier. Ceux des grands qui craignaient que sa retraite ne mît l'Empire en péril rassemblèrent, en une espèce de concours de beauté, les filles nobles de toutes les parties de l'Empire - : la séduisante Judith, fille de Welf, comte de Bavière, eut la préférence (819), et Louis, semblable aux pieux rois d'Espagne si passionnés dans l'amour permis, aima Judith avec la faiblesse d'un vieux mari pour une jeune femme, comme il aima Charles, le fils qu'elle lui donna, de l'affection d'un vieux père pour un Benjamin. La crainte du péché, l'amour immodéré pour sa femme et son fils, toute sa façon d'être, qui n'était pas colle du commandement, privèrent la personne impériale du respect, de l'affection, de l'admiration qu'avait inspirés Charlemagne et qui étaient la plus solide raison d'être de l'Empire.
Son mariage fut la cause de grrands malheurs. Ainsi, souvent dans l'histoire, des circonstances particulières viennent tout d'un coup s'ajouter aux causes générales pour en précipiter les effets. Judith voulut un royaume pour le fils, Chai'les, qui lui naipiit bientôt (823). Elle eut une cour, où brilla trop Bernard de Septimanic. Elle eut contre clic l'aristocratie et l'Église, qui
1. Confitemur nos in pluribus locis tam in vila quam in doctrina et }72inis-
terio nrf/lif/enles ej:slilisse.
2. riidcciimfjiœ adductas proceritm filias, dit l'Astronome. Ces concours de beauté pour les mariages d'empereur sont une coutume byzantine, qui s'est perpétuée dans la Russie du xvi" et du xvu" siècle.
voulaient toutes deux l'unité de l'Empire, mais g-ouverné désormais à leur souhait. Parmi les opposants, figurait l'abbé AVala, de haute naissance, petit-fils de Charles Martel, conseiller très écouté des dernières années de Charlemagne. Louis l'avait banni, puis rappelé, et Wala était plus grand que jamais. Il joua son rôle dans quatre assemblées ecclésiastiques convoquées en 829 (à Paris, Mayence, Lyon, Toulouse) pour donner leur avis sur la situation où se trouvait l'Empire. De plus en plus Louis se faisait humble. Dans une lettre à son peuple {quae generaliter j)opulo Dei est legenda), en 828, il s'accuse encore d'avoir péché {desidia et ignorantia) et promet de se mieux conduire à l'avenir. Plus le pénitent se fait humble, plus l'Eglise parle haut. A l'assemblée de Worms (829), est porté devant l'empereur une sorte de manifeste très curieux. Il exprime l'opinion de l'Église sur le gouvernement du monde : « La sainte Église universelle forme un seul corps, dont le chef est le Christ, mais qui se divise en deux personnes illustres, la personne sacerdotale et la personne royale \ » Voici la conséquence : « Nous traiterons donc d'abord des ecclésiastiques, ensuite de la personne royale '. » Or il est remarquable qu'il est surtout question, dans la première partie, des droits de l'Eglise, et, dans la seconde, des devoirs de l'empereur envers l'Eglise. Le plus singulier est que l'Eglise qui, en cette circonstance, mêlait le spirituel et le temporel, rappelle à l'empereur le grand danger que Ion court à faire ces sortes de confusions.
Si débonnaire que fût Louis, il ne toléra pas le ton dont Wala lui présenta les doléances de l'Eglise ; il l'éloigna ainsi que ses partisans, et, de son autorité, il ordonna un nouveau partage où Charles reçut l'Alamanie (avec l'Alsace, la Rhétie, une partie de la Bourgogne). Ce fut le signal d'une étrange confusion : l'action de rancunes personnelles, l'ambition des rois, l'ambition des grands, ecclésiastiques et laïques, qui pourtant sont en désaccord, l'éveil des nationalités, tout cela se
1. In duas ej.imtas personas, sacerdotalrm videlicet et regalem. , 2. Cum hxc qitqjpc ita se habeant, primiiin de sacerdolihus. deinde de regali persona dicendum esse statuimus.
mêle dans les événements qui vont suivre. L'Empire croule de toutes parts; en môme temps, des choses nouvelles, rien moins (jue les nationalités nouvelles, apparaissent.
Tous les fils de Louis, même Lothaire qui est lésé par ce partage, se révoltent. L'Eglise est avec Lothaire, qui était presque complètement associé à l'Empire \
Wala, nous dit son biographe, ne voulait pas laisser se démembrer l'Empire -. Tout le monde abandonna Louis. Il dut révoquer ce quil avait fait. Il paraît avoir été, à ce moment, confié à des moines chargés de le chapitrer. Il est certain que Lothaire a voulu le brusquer, mais qu'il a effrayé ses autres frères, que Wala, revenu auprès de Louis, a pris parti pour l'empereur vaincu et repentant. Une assemblée du peuple à Compiègne avait sanctionné les prétentions de Lothaire associé à l'exercice du pouvoir, et cloîtré Judith ; une autre grande assemblée, réunie quelques mois après à Nimègue (octobre 830), rétablit Louis dans sa pleine autorité. L'assemblée d'Aix-la-Chapelle (février 831) acheva la défaite de Lothaire. Les principaux partisans de Lothaire furent emprisonnés, bannis, disgraciés; celui qu'ils avaient fait empereur les abandonna, ce qui devait l'afTaiblir pour l'avenir. L'ordre était restauré, mais un grand mal était fait. Lothaire, relégué en Italie, a perdu la primauté sur ses frères: la transmission de l'autorité impériale en sera plus difficile.
Révoltes des fils de l'empereur. — L'exercice de cette autorité devenait impossible. Louis s'abusait sur son triomphe.
Judith la Bavaroise est revenue, toujours belle; son fils est plus aimé que jamais. On lui rend sa part en Alamanie. Louis de Bavière et Pépin protestent; ils sont vaincus. Louis dépose Pépin et donne l'Aquitaine à Charles. C'est une nouvelle guerre : Pépin emprisonné s'échappe; les Aquitains se soulèvent en sa faveur et l'empereur est forcé de se retirer au Mans (832). Ses adversaires reprennent courage. Cette fois la coalition est formidable, Agobard, archevêque de Lyon, proteste