Monarchiam luin ire in parles non permisit
contre le démembrement de la monarchie. Il adjure le pape Grégoire IV de s'associer à Lothaire, de sauver l'Eglise et l'Empire. Lothaire passe les Alpes avec une armée où est le pape. Il appelle ses frères à lui. L'empereur réunit un synode à AVorms; les évêques du Nord se prononcent pour lui. Le pape entre en correspondance avec eux et l'empereur. Et déjà se pose la grande question qui troublera tant le moyen âge. Le pape, qui a auprès de lui Agobard et Wala, réclame le retour au pacte de 817; il refuse aux évoques le droit de s'élever contre l'autorité pontificale et parle hardiment de la supériorité de l'Eglise sur l'Etat. Il fallut combattre. Le jour de la Saint-Jean de 833, entre Colmar et Bàle, à Rottfeld, les deux armées sont en présence. Louis veut négocier. Le pape se rend auprès de lui. Sa venue fait un effet extraordinaire sur les évoques, sur les Germains, sur les Saxons. Le soir de sa visite, toute l'armée, sauf quelques fidèles, passe dans le camp des rebelles'. Louis s'y rend à son tour. « Je ne veux pas qu'on meure pour moi », dit-il. Il vient demander grâce pour Judith et pour Charles.
La grâce fut chèrement achetée. Il avait fait la pénitence volontaire d'Attigny; il eut la pénitence involontaire de Saint- Médard de Soissons. Il s'entendit lire la liste de ses péchés; il s'entendit appeler auteur de scandale, perturbateur de la paix, violateur de serments. Puis il déposa son baudrier sur l'autel, se dépouilla des vêlements séculiers, revêtit le costume des pénitents et fut déclaré incapable de revenir désormais à la vie séculière ^ On n'osa pas toutefois le tondre et l'obliger à se faire moine.
Les évêques avaient cru rétablir l'unité de l'Empire. Bientôt ils s'aperçurent de leur erreur. Ils avaient affaibli la dignité impériale et présidé à un nouveau partage tout au profit de Louis et de Pépin. Le pape repassa les monts fort attristé. Lothaire, empereur à la place de Louis, vit aussitôt ses frères Louis et Pépin se coaliser contre lui. Ceux-ci avaient fait
1. Celte trahison indif^na le peuple, et le lieu en conserva, dit-on, le nom de Champ du mensonge (Liigenfeld).
2. Ilahilum pœnitentis per vnposilioncm manuum suscepit iif, posf tnniam talernque pœnitentiam, nemo ultra ad viililiam sœcularem redeat. [Episcoporum de ■exauctoralione Ludovici imperatoris relalio, Leges, I, p. 306.)
agrandir leur part à Colmar. Louis avait ajouté à la Bavière tout le reste de la Germanie (formant pour la première fois un groupe à part). Pépin avait l'Aquitaine, le pays entre Loire et Seine. Les événements de Soissons étaient, dans une certaine mesure, dirigés contre eux. Ils prirent donc les armes, délivrèrent leur père, qui recouvra encore une fois le pouvoir (834) et les insignes de ce pouvoir, quand les évêques l'eurent permis. Lothaire, quoique vigoureusement soutenu par ses partisans, n'osa pas livrer bataille à son père et se soumit. En février 835, à Metz, Louis se fit solennellement absoudre par les évêques et couronner de nouveau.
Il ne tarda pas à commettre de nouvelles fautes. Il décida de nouveaux partages, toujours pour faire une part à Charles; en 837, il lui donna la Belgique, le pays entre la Meuse, la Seine et l'Yonne.
Il voulut ensuite réduire son fils Louis à la Bavière, et Pépin à l'Aquitaine, leur reprenant les pays dont ils avaient agrandi leurs parts en 833. Il faisait couronner roi son fils préféré, Charles (Kiersy, septembre 838) ; Pépin mourut sur ces entrefaites (décembre 838), laissant deux fils en bas âge. L'empereur résolut alors de s'entendre avec Lothaire. Il attribua à Charles l'Aquitaine, la Scptimanie, la Provence, la moitié de la Bourgogne, le pays jusqu'à la Meuse ; à Lothaire, tout le reste, sauf la Bavière laissée à Louis. Lothaire recouvrait la prééminence. L'Acjuitaine résista, voulant garder son autonomie sous les fils de Pépin. Louis se souleva et toute la Germanie le reconnut comme souverain au printemps de 840. L'empereur mourut en allant le combattre. Ses derniers moments furent tristes. Pourtant il dit aux évêques qui leutouraient, eu parlant de Louis le Germanique : « Je lui pardonne, mais qu'il sache bien que je meurs par lui » (20 juin 840).
//. — Le démembrement de VEmpire en royaumes.
La bataille de Fontanet. — Trois ans après, tout était consommé. En vain Lolhaiiv revendiqua la monarchie. 11 a
Histoire générale. I. 25
pour lui l'Église, les Austrasiens des deux rives du Rhin, vrais fondateurs de FEmpire et ses derniers défenseurs, jdus les Aquitains. L'indécision et la faiblesse de Lothaire assurèrent sa défaite. Il n'osa combattre séparément ni Louis le Germanique à Francfort, ni Charles à Orléans; tous deux se consolidèrent sur leur terrain et, en 841, ils opérèrent la jonction de leurs armées près de Chàlons-sur-Marne. La bataille décisive eut lieu à Fontanet, près d'Auxerre \ le 20 juin 841. Lolhaire avait avec lui des Austrasiens, des Frisons, des Saxons, des Italiens; Pépin, fils de Pépin, lui avait amené des Aquitains; ce furent ses meilleurs soldats. Louis avait les Bavarois, les Alamans, des Saxons; Charles, des Neustriens et des gens d'Aquitaine et de Provence. Toutes les parties de l'Empire étaient représentées. A midi, Lothaire était vaincu ; on fit un efîroyaltle massacre de ses soldats. Angilbert, qui assistait à la bataille, a bien vu les conséquences :
Et re{,mum unitum cecidit sorte trilbrmi. Induperator ibi prorsus jam nemo putatur. Pro rege est regulus, pro regiio fragmina regni.
Contre Lothaire, qui continuait la lutte et recrutait en Saxe et en Austrasie une autre armée, Charles et Louis renouvellent leur alliance. Ils se rencontrent à Strasbourg- (février 842), pour prêter le fameux serment; Louis jure en langue romane, Charles en langue allemande. Les principaux de chaque armée jurent dans leur langue propre. Nous avons conservé ce document, qui est à la fois le plus vieux monument de deux langues et l'acte de naissance de deux nationalités, le signe certain de leur distinction. Les grands qui jurèrent représentaient le peuple, et par le serment ils s'engageaient à ne prêter aucun secours à celui des deux princes qui manquerait à sa foi. Yoilà le signe de la nationalité consentie par les peuples.
L'Eglise elle-même abandonne la cause de l'Empire. Elle voit dans la bataille de Fontanet un jugement de Dieu. Lothaire céda, et les trois frères se virent à Màcon, dans une île de la Saône (juin 842).
i. Aujourd'hui Fontenoy-en-Puisaye. Un obélisque y a été érigé (1860) en souvenir de la bataille.
Le traité de Verdun : Lotharingie, France, Germanie. — Après de longues nég-ociations poursuivies à Metz, à Coblentz, à Verdun, et des discussions auxquelles la lassitude g-énérale imposa un terme, fut conclu le traité de- Verdun (août 843). Lothaire garda le titre d'empereur, mais sans aucune suzeraineté elTective ou théorique. Il avait l'Italie et le pays compris entre le Rhin à Test, le Rhône, la Saône,la Meuse et l'Escaut à l'ouest. Louis le Germanique avait les contrées à l'est de l'Aar et du Rhin; Charles ceux de l'ouest. Il faut noter toutefois que Lothaire conservait Uzès, Viviers, Lyon, à l'ouest du Rhône, le pays ripuaire et frison à l'est du Rhin jusqu'aux bouches du Weser; la licrne de démarcation avec le royaume de Charles lui laissait, entre Escaut et Meuse,la forêt Charbonnière, qu'il avait tenu à conserver; il est vrai qu'il avait cédé, dans la région de Mayence, Spire et Worms à son frère Louis, les vignobles de la rive gauche du Rhin. La part de Lothaire comprenait trop de peuples divers (Italiens, Provençaux, Bourguignons, Austrasiens, Frisons) pour former un ensemble homogène; au contraire, chacun de ses frères règne sur un domaiae où va achever de se former une nation; à partir de 843, il y a une France et une Allemagne.
En 395, il y avait en Occident un grand empire où les nationalités étaient confondues comme les individus. Il y avait l'unité. — En 800, il y avait en Occident un grand empire, où les nationalités, groupées dans les cadres géographi(nies renouvelés par l'invasion, commençaient à se connaître; mais un chef unique, appuyé sur l'Eglise et sur une hiérarchie bien surveillée, commandait ; il y avait donc une unité d'une autre espèce, mais il y avait encore une unité. — En 843, il y a trois royaumes qui vont se diviser et se subdiviser. L'Eglise, pour avoir voulu régir l'Empire, a aidé à sa ruine et elle a fini par accepter ce résultat. Dans chacun de ces royaumes, l'aristocratie coalisée va lutter contre la royauté; les subdivisions se subdiviseront à leur tour: nous entrerons ainsi dans l'étal féodal.
Ce qui subsiste de l'unité de l'Empire. — Le partage de Verdun ne fut pas sur-le-champ regardé comme définitif; on y voyait plutôt une organisation provisoire destinée à ter-
miner la guerre civile. Le royaume des Francs subsiste encore; chacun des frères a reçu pour mission d'en gouverner spécialement une partie, mais chacun conserve un certain droit sur l'ensemble; tous trois sont rois des Francs, en général, et ils devront se concerter pour les cas qui intéressent tout l'Empire. On n'a pas encore oublié les conventions de 81". Mais la différence est grande. Lothaire doit à son aînesse et à son titre d'empereur une sorte de primauté, mais simplement honorifique; son pouvoir est de même nature et de même degré que celui de Louis le Germanique et de Charles le Chauve. Néanmoins les partisans de l'unité ne considèrent pas le traité de Verdun comme un démembrement de l'Empire créant trois Étals nouveaux; les sujets des trois frères non plus. Il ne faut pas oublier que beaucoup de grands, spécialement des grands austrasiens, enrichis par la conquête, possédaient des terres et des propriétés à la fois dans diverses parties de l'Empire, dans deux ou même dans les trois zones attribuées aux trois frères. Parmi ces grands il faut citer : le comte Adalard, beau-père de Charles le Chauve ; la riche famille des ^^'elfs, qui s'étendait sur l'Alamanie et la Bourgogne; Bernard de Septimanie, dans la Bourgogne et la Septimanie; le margrave Eberhard de Frioul, gendre de Louis le Débonnaire, apparenté au margrave Ernest de Bavière, lui-même parent du comte Adalard. Ces personnages devaient contribuer à maintenir l'unité, étant effectivement sujets de Lothaire aussi bien que de Louis ou de Charles, et ne regardant pas l'un comme leur chef à l'exclusion des deux autres. L'Eglise agit dans le même sens, elle n'avait pas cessé de défendre l'unité de l'Empire; elle avait, de plus, un intérêt immédiat et tangible à ne pas attacher trop d'importance au partage. Les limites adoptées à Verdun ne coïncidaient pas avec celles des circonscriptions ecclésiastiques, car plusieurs des archevêchés étaient partagés entre deux frères : Cologne, entre Lothaire et Louis; Reims et Lyon, entre Lothaire et Charles; même pour les autres (Mayence, Besançon), les frontières royales ne coïncidaient pas avec celles des diocèses.
On put donc se bercer encore de l'illusion que la monarchie
franque subsistait et pouvait rester ou se retrouver une, comme au temps de Charlemagne. Ce n'était qu'une apparence. Les causes qui avaient provoqué le partage continuaient à agir : en moins d'un demi-siècle, le démembrement fut achevé. Les princes carolingiens ne s'entendirent pas mieux pour l'administration commune do l'Empire, quand ils en possédèrent chacun un tiers, qu'ils n'avaient fait auparavant. L'aristocratie laïque avait beaucoup à gagner à ces luttes entre frères; les rois, ayant un besoin pressant do leurs services, les payaient en droits, en terres. Les Carolingiens s'afîaiblissaient ainsi d'année en année, se dépouillaient de leur autorité, se ruinaient matériellement et moralement, tout comme les Mérovingiens. Loin de pouvoir prendre en main le gouvernement général de l'Empire, chacun d'eux n'était même plus le maître chez lui et passait son temps à y combattre les rebelles.
Les rois cherchèrent à se procurer, par des alliances avec les grandes familles aristocratiques, le point d'appui qui leur manquait de plus en plus. Sans les parents de sa mère Judith. Charles le Chauve se fût difficilement défendu contre ses frères: lui-même épousa la fille du comte Adalard, puis la sœur de Boso, le futur roi de Bourgogne cisjurane. Carloman, fils de Louis le Germanique, établi en Bavière, épouse la fille du margrave Ernest. Lothaire II épouse la sœur du redoutable abbé de Saint- Maurice, Hubert, maître des passages des Alpes. Ces unions répondirent assez mal aux désirs des rois ; elles accrurent beaucoup l'influence des familles qui en étaient honorées ; mais celles-ci n'en furent pas plus fidèles. Louis le Germanique dut sévir contre le margrave Ernest ; Charles le Chauve vit son beau-père à la tète de toutes les intrigues dirigées contre lui, et finit par dépouiller de tous ses biens la famille de sa femme ; Lothaire II, brouillé, par son divorce, avec l'abbé de Saint- Maurice, trouva en lui un adversaire implacable. Toutes ces parentés concourent à expliquer les soulèvements incessants des fils de rois contre leurs pères; trop souvent, les fils de rois servirent d'instruments à leurs parents maternels, qui s'insurgeaient en leur nom dès qu'ils entraient dans l'adolescence.
La coutume du partage entre les fils, et du partage anticipé.
promiili,'ué du vivant même du père, réglé d'avance par lui, continua de produire dans chaque royaume ses funestes efîets. Les fils de Louis le Débonnaire virent leurs fils répéter leur histoire, se coaliser contre leur père, puis se combattre les uns les autres, subdivisant chacune des trois parties de l'Empire et mettant partout l'anarchie . Cinquante ans après la mort de Charlemagne, son empire se trouve livré presque sans défense aux attaques des ennemis extérieurs : Normands, Danois, Slaves, Arabes.
Le signe le plus tang-ible de l'unité conservée de la monarchie franque était la convocation, à peu près annuelle, d'assemblées où les trois frères venaient délibérer en commun. Ces assemblées générales du peuple franc conservent le caractère qu'elles avaient sous Louis le Débonnaire; les princes délibèrent avec leurs principaux conseillers, puis annoncent les ilécisions au peuple. Ajoutons que chacun d'eux tenait dans son propre royaume des assemblées générales, spéciales à ce royaume, et que celles où se réunissaient les trois frères étaient moins fréquentes et moins importantes. Une action commune eût été désirable contre les rebelles et aussi contre les Normands, l'ennemi commun. Mais les rois, après avoir affirmé leur union fraternelle, après s'être engagés à protéger l'Eglise et les opprimés, se bornaient à promettre des secours réciproques qui ne venaient jamais. Ainsi fit-on en 844, au congrès de Thionville. Puis Charles et Lothaire se brouillèrent : Charles protégea Giselbert, séducteur d'une fille de l'empereur, et celui-ci soutint les adversaires de Charles en Aquitaine. La réconciliation ne fut qu'apparente au congrès de Mersen (février 847), où Lothaire, Louis et Charles garantissent réciproquement à leurs fils leur héritage. Elle se fit au congrès de Péronne (janvier 849). A l'autre congrès de Mersen (printemps 831), on affirme solennellement la concorde : on se livrera les violateurs de la paix qui fuiraient d'un royaume dans l'autre. Lothaire pardonne à Giselbert et cesse d'encourager les mécontents d'Aquitaine.
En 852, Lothaire et Charles opèrent ensemble contre les Normands de la Seine. Le troisième frère, Louis le Germa-
nique, <[uo la défiance contre Lothaire avait contribué à maintenir d'accord avec Charles, se brouille alors avec celui-ci et accepte la couronne d'Aquitaine, que lui ofTrent les adversaires de Charles. Il envoya son second fils avec une armée pour la prendre; l'échec fut d'ailleurs complet et les deux frères se réconcilièrent.
Les partages de la Lotharingie. — Peu après, Lothaire mourut dans le couvent de Prûm, où il s'était fait transporter <29 septembre 800).
Il avait divisé son royaume entre ses trois fils : Louis, Lothaire, Charles. Louis avait été couronné roi d'Italie par le pape Serge, en 844. puis empereur par le pape Léon IV en 806; il garda donc l'Italie. Lothaire II eut la région du Xord, avec Aix-la-Chapelle pour capitale. Ce pays entre Escaut et Rhin, qui représentait (outre la Frise) la plus grande partie de l'ancienne Austrasie, garda son nom de Lotharinfjie : d'où Lorraine. Le troisième fils de Lothaire, Charles, était accepté par les grands du bassin du Rhône; ses frères le convoquèrent (à Orbe, sur le lac de Neufchàtel) à une réunion pour s'entendre; on faillit s'y battre et les grands de Charles furent obligés de le tirer des mains de son frère Lothaire II, qui voulait le faire tondre. Cependant on lui laissa la Provence et « le duché de Lyon », le sud de l'ancien royaume de Bourgog-ne (806).
L'empereur. Louis II, réside en Italie, plus sensible aux intrigues romaines qu'aux intérêts généraux de rEm})ire. dont l'unité n'a plus de représentant autorisé.
Les fils de Lothaire vécurent peu et se montrèrent médiocrement capables. Charles ne sut pas maintenir son pouvoir royal en face d'une aristocratie puissante, qui acheva alors de s'emparer des droits et des biens de la couronne. En 803, (chartes mourut et son royaume, sur lequel Charles le Chauve avait essayé de s'agrandir, fut partagé entre ses frères, Lothaire II et Louis IL Le premier eut les comtés adroite du Rhône; le second le pays entre le Rhône et les Alpes. Lothaire II, moins faible peut-être que son frère, se sentit liés menacé entre ses deux oncles, Charles le Chauve et Louis le Germanique, qui convoitaient son royaume. Il s'engagea dans une querelle avec
l'Église : ce fut la grande affaire de sa vie. Il répudia sa femme Teutberge, pour donner la place à Waldrade qu'il aimait et dont il eut un fils. Le clergé et surtout le pape, l'énergique Nicolas P"", s'élevèrent contre lui. Les évoques du royaume de Lothaire II, réunis à Metz sous la présidence des archevêques de Cologne et de Trêves, avaient sanctionné la répudiation de Teutberge. Quand le pape cassa leur arrêt et les cita à son tribunal, ils se montrèrent prêts à résister, car leurs prérogatives étaient en jeu. Lothaire II ne les soutint pas; son irrésolution, ses alternatives de repentir et de rechute, furent un triste spectacle.
Cependant ses oncles, n'étant plus contenus par la crainte ou par l'influence de Lothaire, se trouvèrent bientôt aux prises. I1& usèrent les vingt dernières années de leur règne en discordes et en guerres qui témoignent de leur égale impuissance. On avait renouvelé, au congrès de Mersen, l'affirmation de l'unité de l'Empire, et déclaré que les sujets d'un roi, s'ils étaient victimes d'une grave injustice, pourraient réclamer l'intercession d'un autre roi. Ce fut une cause de nouveaux troubles. Plusieurs grands du royaume de Charles le Chauve s'adressèrent ainsi à Louis le Germanique, lequel en profita pour envahir les Etats de son frère, tandis que Charles était occupé à combattre les Normands. Celui-ci marcha contre Louis, et les deux armées se rencontrèrent à Brienne. On négocia, et Louis réussit à débaucher l'armée de Charles le Chauve, qui se retira en Bourgogne (novembre 858). Louis le Germanique se fit prêter serment par les Francs occidentaux et s'allia à Lothaire II. Les évêques, quoique mécontents de Charles, se tinrent sur la réserve. Bientôt Charles le Chauve, aidé par les parents de sa mère Judith, rassembla une armée et expulsa facilement son frère. Dans les premiers jours de l'année 859, Lothaire II vient avec lui au concile de Metz, oii l'Eglise travaille à imposer la paix aux deux frères. Ils se réconcilient à Coblentz (juin 860), et les chefs qui avaient appelé Louis sont remis en possession de leurs biens et dignités. Eu novembre 862, les trois rois sont réunis à Sablonnières (près de Tout). Il est à noter que jamais les deux rois des pays méridionaux ne
viennent à ces congrès, et qu'aucune assemblée générale de Francs ne réunit les cinq monarques carolingiens.
Egalement intéressés à empêcher la reconnaissance du divorce et du second mariage de leur neveu Lolhaire II, afin d'écarter le fils de Waldrade et de se partager éventuellement la Lotharingie qui séparait leurs royaumes, Charles le Chauve et Louis le Germanique conclurent à Tousey, près de ïoul (février 865), une alliance par laquelle ils garantissaient à leurs fils leur succession respective. En 868, ils la renouvellent à Metz. Lothaire II mourut au cours d'un voyage entrepris en Italie afin de faire lever l'excommunication et reconnaître son second mariage {Plaisance. 8 août 859). L'héritier légitime semblait être son frère, l'empereur Louis II, qui avait déjà partagé avec lui la part de Charles de Provence, récemment décédé. Mais Louis le Germanique et Charles le Chauve profilèrent de ce que leur neveu était absorbé par les affaires d'Italie, pour occuper l'héritage de Lothaire II, malgré les protestations du pape, Charles le Chauve paraît avoir d'abord voulu s'emparer du tout; mais il lui fut impossible de ne pas partager avec Louis le Germanique. La convention eut lieu à Mersen, près de Maestricht, dans une presqu'île de la Meuse (août 870). Des 65 comtés de Lothaire, 30 revinrent à Charles le Chauve, 31 à Louis le Germanique, 4 furent partagés. La ligne frontière suivit à peu près la Moselle et le cours inférieur de la Meuse. La limite entre les deux royaumes coïncidait presque avec celle des langues romane et allemande. L'empereur Louis II gardait le pays entre le Rhône et les Alpes.
Le pacte de Mersen ne fut pas plus définitif que les précédents, mais il marque un progrès dans le démembrement. Ni Charles le Chauve ni Louis le Germanique n'ont plus guère souci de l'unité de l'Empire; chacun semble exclusivement préoccupé d'agrandir son propre royaume. En 870, il est évident que l'unité de la monarchie carolingienne ne pourra être restaurée; les difTércnts royaumes sont trop distincts pour que, même réunis sous un chef, ils puissent abdiquer leur individualité et former de nouveau un Etat unique. L'Eglise même dut renoncer à ce rêve. Il lui était plus facile d'essayer de
recueillir la succession de l'Empire et de donner au pape la direction politique de la chrétienté d'Occident.
///. — Le royaume de France depuis 848.
Étendue et limites. — Le royaume de Charles le Chauve correspond à la France; mais il allait plus loin au nord et au sud, et, d'autre part, il lui manquait toute la zone orientale de noire pays. Du côté de l'est, sa frontière était formée par l'Escaut, depuis l'emhouchure à peu près jusqu'à la source, ensuite par une lig^ne irrégulière qui restait partout en deçà de la Meuse, la rejoignant seulement vers la source, à l'est de Langres. De là, cette ligne gagnait la Saône, qui marquait la frontière jusqu'au confluent du Doubs; le territoire de Chalon débordait à l'est de la Saône, mais le diocèse de Mâcon restait à Lothaire, et une portion même du cours de la Loire était hors du royaume des Francs occidentaux. Depuis la latitude de Vienne, la frontière suivait sensiblement les Cévennes, puis une ligne tracée entre Uzès et Nîmes, de la montagne au delta du Rhône. Au sud des Pyrénées, la Marche d'Espagne, qui comprenait la moitié du territoire entre l'Èbre et les Pyrénées, avec Barcelone, dépendait de Charles le Chauve.
Dans ces limites assez étroites, le dernier lils de Louis le Débonnaire n'était nullement le maître; il y avait là de vastes régions presque autonomes, et de vigoureux ennemis : Bretagne, Septimanie, Aquitaine.
La Bretagne et ses rois. — La Bretagne, l'ancienne Armorique, redevenue celtique, se sentait en toutes choses distincte de la France, du pays de langue romane. Elle s'était repeuplée par une émigration venue récemment de l'île de Grande-Bretagne, ayant sa langue, ses lois, sa manière d'être religieuse et ecclésiastique, n'admettant ni les rites, ni la discipline, à peine la suprématie de l'Eglise romaine. Devant ce peuple homogène et vaillant, les Francs avaient plutôt reculé, depuis les temps mérovingiens. Ils occupaient Rennes, Nantes
et même parfois Vannes, mais les quatre comtés bretons (Léon, Cornouailles, Domnonée, Vannes) tenaient l'ouest et le nord de la presqu'île.
La résistance n'avait jamais été domptée complètement, même par Louis le Débonnaire, qui dirigea deux campagnes contre les Bretons. En 818, il établit la discipline romaine dans les églises et la règle de saint Benoît dans les couvents. En 822, il dut revenir et ravager le pays pendant quarante jours. Lambert, le puissant comte de la frontière, et le plus redoutable ennemi des Bretons, s'entendit avec eux, quand fut certaine la dissolution de l'Empire.
Dirigés par des rois nationaux habiles et braves, les Bretons firent de grands progrès. Le premier de ces rois fut Xoménoé. Placé là par Louis le Débonnaire, il s'organisa, résista à l'empereur, s'appuya sur le clergé indigène qu'il favorisa, chassant les évêques francs, mais comblant de biens l'altbaye de Redon et l'évêché de Dol. 11 refusa l'obéissance à Charles le Chauve; associé avec Lambert, il le battit à Ballon (22 novembre 845), le repoussa de nouveau, en 846, et conquit Rennes, Nantes, l'Anjou, le Maine, le Vendômois, pénétrant jus(|u'à Chartres; « rien ne résistait à la furie bretonne. »
Quand Noménoé mourut (851), Erispoé lui succéda. Charles le Chauve l'attaqua avec une armée de cavaliers francs et de mercenaires saxons; après deux jours de lutte, au malin du troisième, le roi s'enfuit; son armée était détruite (22 août 851), Charles traita, cédant à Erispoé les comtés de Rennes, Nantes et Retz, lui reconnaissant le titre de roi; les évêques expulsés ne furent pas réinstalb''s dans les églises bretonnes. Le royaume d'Erispoé s'étendait jusqu't" la rivière de Maine, disent les chartes bretonnes. Il vainquit aussi les Normands. En 856, Louis, lils de Charles le Chauve, épouse sa fille. Peu après, Erispoé fut assassiné par Salomon, qui lui succéda, et maintint à peu près ses conquêtes. Salomon fut tué à son tour par les comtes de Vannes et de Rennes. Depuis lors, la Bretagne, divisée par une guerre intestine, cesse de s'agrandir et résiste péniblement aux Normands.
Duché de Septimanie et Marche d'Espagne. — La
Septimanie était presque aussi réfractaire à l'unité que la Bretag-iie. C'était la région des sept évêchés compris entre les Cévennes, la Méditerranée, le Rhône et les Pyrénées : Nîmes, Béziers, Maguelonne, Lodève, Agde, Garcassonne, Elne. Ce pays a vécu à part, dès le temps des Mérovingiens, car il n'a pas été conquis par les Francs et est demeuré aux Goths; aussi l'appelai t-on souvent Gothie. Les Arabes s'y sont implantés et défendus contre Pépin, notamment dans la forte place de Narbonne. A ce pavs frontière les victoires des Francs ont rattaché la Marche d'Espagne, avec Barcelone pour capitale.
Au ix*" siècle, il eut un chef, Bernard de Septimanie, fils de Guillaume le Saint, duc de Toulouse, et l'un des personnages principaux de l'aristocratie carolingienne. Bernard, né en 790, comte dès 807, est duc de Septimanie et comte de Barcelone en 820. Au partage de 817, lu Septimanie n'avait pas été donnée à Pépin avec l'Aquitaine. Après le second mariage de Louis le Débonnaire, Bernard s'attache au parti de Judith; on l'accusa d'être son amant, d'avoir fasciné l'empereur et l'impératrice par des sortilèges, d'avoir voulu assassiner les fils du premier lit.
En 830, il fut disgracié, son frère eut les yeux crevés. Il revint dans son duché, où il avait depuis longtemps cherché à se créer une situation autonome et oii il luttait contre les grands. Il fut destitué en 832, quoiqu'il se fût purgé par serment des accusations qu'on lui imputait, à la diète de Thionville. Son frère Gaucelme, comte de Roussillon, fut destitué avec lui. Bernard se relira dans ses terres de Bourgogne, concourut, en 834, à la restauration de Louis le Débonnaire et rentra en grâce. Lothaire se vengea en faisant tuer son frère Gaucelme et noyer sa sœur. Bernard, redevenu duc de Septimanie, s'y maintint contre le duc de Toulouse et repoussa les Arabes. Lors de la grande guerre de 840, il s'abstint, ne voulant se rallier ni à Pépin II, ni à Charles le Chauve, sans leur faire payer son adhésion. Il essaya même de se rendre indépendant et data ses actes sans mentionner le roi régnant. Charles le Chauve, en 844, l'attira à une diète convoquée devant Toulouse et le fit périr. Ce meurtre fit du tort à Charles, que beaucoup prétendaient fils
<le Bernard, et la chronique de Bardin reproduit un liruit populaire daprès lequel il l'aurait égorg-é de sa main.
Le fils de Bernard, Guillaume, le vengea. Il massacra une armée royale au passage de FAgout, tua ou prit un grand nombre de seigneurs francs : l'abbé Hugue, fils, l'abbé de Sainte- Agnès, petit-fils de Charlemagne, le porte-bannière étaient tués, les évêques de Poitiers. d'Amiens, prisonniers. Guillaume resta maître du comté de Barcelone et guerroya en Septimanie jusqu'en 850, oii il périt à son tour assassiné.
La Septimanie ne fut pas pour cela soumise : l'Aquitaine la séparait des régions oii Charles le Chauve était à peu près le maître. En 865, après une révolte du marquis Humfrid. le roi la divise, séparant du marquisat de Gothie, la Marche d'Espagne. Plus tard, Louis le Bègue portera le titre de roi des Gaules, d'Aquitaine et d'Espagne ou Septimanie; et dans une charte de 904, nous retrouvons la qualification de royaume de Septimanie.
Duché d'Aquitaine. — L'Aquitaine était, en Gaule, un pays romain par excellence. Clovis en chassa les Wisigoths sans que les Francs s'y établissent; elle garda son nom romain, alors que les autres provinces perdaient le leur ; les rois mérovingiens se la partagèrent comme une terre d'exploitation. Dagobert en fit un moment un royaume, lequel ne dura guère, mais qui devint aussitôt un duché héréditaire, avec Toulouse pour capitale. Elle fut alors prospère, jusqu'au jour des invasions sarrasines. Elle se détachait du nord, quand Charles Martel, en la délivrant des Arabes, commença à la mettre sous le joug des Francs. Pour assurer la conquête il fallut à Pépin, à Charlemagne des efforts aussi grands, des guerres aussi terribles qu'en Saxe. Rapidement on reconstitua un vice-royaume d'Aquitaine, pour Louis le Débonnaire sous Charlemagne, pour Pépin sous Louis. Quand on le transféra à Charles le Chauve, les Aquitains résistèrent, soutenant Pépin II, qui les conduisit à Fontanet. Après la défaite, Pépin fut abandonné par son oncle Lothaire. Le traité de Verdun attril»ua l'Aquitaine à Charles le Chauve.
On comprenait alors sous ce nom les bassins de la Loire et de la Garonne, entre la Loire au nord, les Cévennes à lest, les
Pyrénées au sud. L'Aquitaine allait jusqu'aux sources de la Seine (comtat d'Auxois). Mais toute la partie nord-est, avec le Berry, en fut de bonne heure détachée. De même l'Orléanais,, le Blésois, les districts du sud de la Loire inférieure, annexés à l'Anjou ou à la Bretagne. Il est vrai que plus tard on comprit dans l'Aquitaine du moyen âge l'ancienne Septimanie, passée aux mains des ducs de Toulouse, comme au temps de Charlemagne.
Quand Charles le Chauve voulut se mettre en possession de l'Aquitaine, il rencontra une vive résistance (844). Toulouse lui ferma ses portes; il l'assiégeait quand il fit décapiter Bernard de Septimanie. Cette violence tourna mal; la défaite de l'Agout l'affaiblit au point (ju'il dut lever le siège de Toulouse. L'année suivante, il se décide à transiger avec Pépin. Par le traité de Fleury-sur-Loirc (juin 845), il lui laisse l'Aquitaine, moins les comtés de Poitou, Saintonge et Angoumois. Ce partage est le point de départ de la division de l'Aquitaine entre les comtes de Poitiers et de Toulouse, qui plus tard s'en disputèrent le titre ducal. Pépin ne tint guère ses promesses de fidélité, d'autant que ses sujets mécontents, et spécialement les abl)és et évêques, s'adressaient naturellement à son oncle. En 848, Charles le Chauve en profite pour faire couronner son fils Charles à Limoges, et cette fois il s'empare de Toulouse. En 850, les Aquitains rappellent Pépin, qui lutte, allié aux Sarrasins et aux Normands. Livré à Charles en 852, il est enfermé dans un monastère. Le fils de Charles le Chauve est alors reconnu roi d'Aquitaine. Les mécontents, que ne soutient })lus Lothaire, s'adressent à Louis le Germanique ; celui-ci s'empresse d'envoyer son fils Louis avec une armée (854) ; il n'a pas de succès. Pépin, échappé de nouveau, reprend la lutte avec ses auxiliaires païens, jusqu'à ce qu'il soit pris et enfermé dans un monastère pour n'en plus sortir. On voit que l'Aquitaine est livrée à l'anarchie, mais qu'elle veut vivre à part. Les troubles favorisent la formation de seigneuries puissantes.
Difficultés de Charles le Chauve avec sa famille. — Môme dans la Neuslrie, la seule région où il soit obéi, Cliarles le Chauve a beaucoup à faire pour maintenir l'ordre. Nous
avons vu ses grands appeler Louis le Germanique. Il eut aussi dans sa famille des querelles, probablement fomentées par l'ambition de ses vassaux.
Instruit par l'exemple de son père et de ses frères, il cherche à éviter les compétitions entre ses fils. Il en avait eu huit, dont quatre morts en bas âge. Des quatre autres, il en destina deux seulement à lui succéder : Charles en Aquitaine, Louis le Bègue en Neustrie. Les deux autres durent entrer dans les ordres, Clotaire fut abbé de Moutier-Sainl-Jean; Carloman abbé de Saint-Médard. Charles mourut le 29 septembre 865 ; Lothaire l'année suivante. Louis le Bègue, né en 8iG, restait seul pour recueillir le royaume des Francs occidentaux ; son père le fit couronner roi d'Aquitaine en 867. Mais Carloman, qui paraît avoir eu un caractère énergique et remuant, ne se résigna pas à rester prêtre. Il conspira contre son père (870). Dans une assemblée tenue à Attigny, il fut privé de ses abbayes et emprisonné. Le pape Adrien II intervint en sa faveur. Mis en liberté, Carloman rassembla une bande et pilla la Neustrie, puis le diocèse de Tout et la Bourgogne. Hincmar, archevêque de Reims, et le roi prirent alors des mesures rigoureuses : condamnation à mort des partisans de Carloman ; confiscation des biens ; excommunication. Le pape, mécontent de Charles depuis le partage de Mersen, fait au détriment de l'empereur Louis II, intervint de nouveau, otîrant sa médiation et défendant aux évêques d'excommunier Carloman. Hincmar, en cette afTaire, comme lors de l'appel porté au pape par l'évèque Hincmar de Laon, qu'il avait déposé (août 871), revendiqua contre le pape les droits des métropolitains et des conciles provinciaux. Le pape céda. Son successeur Jean YIII (872-882),. qui comptait s'appuyer sur Charles le Chauve et lui destinait la couronne impériale, abandonna Carloman, qui. fait prisonnier et repoussé de l'Eglise par jugement des évêques (janvier 873), fut condamné à mort par jugement des laïques. Son père lui fit crever les yeux et l'interna à Corbie. Carloman s'échappa et se réfugia auprès de Louis le Germanique, (jui lui donna l'abbaye d'Echternach oîi il mourut bientôt (874).
Charles le Chauve eut des difficultés analogues à l'occasion
de sa fille Judith; il l'avait solennellement mariée au vieux roi des Anglo-Saxons, Ethelwulf. Après la mort de son mari, elle épousa son Ijcau-fils Elhelbert, mais fut expulsée par le peuple et le clergé. Revenue à la cour de son père, elle se fit enlever par Baudouin Bras de fer, le fondateur du comté féodal de Flandre; ils s'enfuirent chez Lothaire; malgré l'excommunicaiion, Charles le Chauve ne put les dompter et finit par leur pardonner.
Afin d'éviter qu'en Aquitaine son fils Louis ne servît d'instrument aux mécontents, ainsi qu'il était arrivé pour Charles dès l'âge de quinze ans, et pour ce môme Louis, qui s'était allié aux Bretons, il l'entoura de grands d'une fidélité éprouvée.
Ravages des Normands. — Les plus redoutables ennemis du royaume et les plus efficaces agents de sa décadence furent les Normands. Leurs ravages, s'ils ne mirent pas en péril l'existence même du royaume, eurent du moins pour résultat de le ruiner totalement. La majeure partie de la population périt massacrée ou affamée; les villes, les monastères furent pillés, incendiés; les agglomérations urbaines furent réduites à rien; d'immenses étendues de champs cessèrent d'être cultivées. Les Francs occidentaux, comme leurs frères de Lorraine, comme les Italiens et les Provençaux qu'attaquaient les Sarrasins, furent donc victimes de l'ennemi extérieur non moins que de l'évolution intérieure de leur société. La sécurité disparut.
Les Normands, qui pendant trois quarts de siècle dévastèrent l'Europe occidentale, étaient des Scandinaves. Habitant la région la plus septentrionale de l'Europe, ils se rattachaient à la grande famille germanique, particulièrement aux Goths. Dès l'origine, on y distingue trois groupes : Suédois (Suiones), Norvégiens, Danois. Ils ne prirent aucune part aux grandes invasions des iv° et v'' siècles, vivant isolés. Ils conservèrent le régime patriarcal et une organisation sociale analogue à celle des Germains de César et de Tacite. Ils étaient divisés en un grand nombre de cantons, commandés par des chefs héréditaires, ou des nobles (iarls). L'assemblée {thhuj), formée par tous les hommes libres, était l'autorité suprême eu matière politique et
religieuse. Les rois qui commandaient à l'ensemble de chaque nation n'avaient pas grande puissance. Vivant dans un pays peu fertile, incapable de nourrir une population nombreuse, les Scandinaves étaient forcés d'émigrer dès que leur nombre augmentait. Ils étaient d'ailleurs belliqueux, entretenus dans les sentiments héroïques par la religion d'Odin, qui promettait aux braves tués en combattant les joies du Walhalla, et par les chants de leurs poètes {skaldes). Dans ce pays profondément découpé par les fiords (Norvège) ou formé en grande partie d'îles (Danemark), tout le monde était marin. Tous ceux qu'animait l'esprit d'aventures, les cadets exclus par l'aîné de la succession paternelle, les hommes libres à qui répugnaient le travail ou l'obéissance, les petits chefs ambitieux ou désireux de se soustraire au pouvoir royal, les bannis, s'embarquaient donc pour chercher fortune. Beaucoup faisaient le commerce, beaucoup se bornaient à piller les riverains des pays plus riches, Russie, Grande-Bretagne, Irlande, Frise, Neustrie, Aquitaine, Espagne'. Quand l'anarchie leur livra le royaume des Francs, ils s'organisèrent pour de grandes expéditions sous les « rois de la mer ». Leurs barques non pontées, qu'on manœuvrait à la voile et à la rame, étaient assez légères pour pénétrer dans les plus petites rivières. Groupés par flottilles de 100 à 300 navires, parfois plus, car un de leurs rois en réunit jusqu'à 3000, les Normands apparaissaient à l'improviste, remontaient le cours des fleuves, pillant et rançonnant les populations et les villes du bord, fuyant au besoin devant le danger. Leur qualité de païens et l'animosité qu'ils portaient aux églises et aux couvents, ménagés dans les autres guerres de ce temps, contribuaient à accroître la terreur. Enhardis par le succès, ils se fortifièrent dans des îles A'oisines de l'embouchure des fleuves, formant des stations permanentes où ils accumulaient leur butin, où ils hivernaient, se défendaient contre les armées qui venaient les assaillir. Us ne craignaient pas de se lancer dans l'intérieur des terres, souvent à une grande distance de leurs barques, sur des
1. Voir ci-dessous, chapitre xii, pour rhisloire des Scandinaves dans les lies Britanniques, et chapitre xiv, pour leur histoire en Russie. Ce sont eux qui paraissent avoir donne son nom à la Russie.
Histoire générale. I. 26
402 DESTRUCTION DE L"EMPIRE GAllOLINGIEN
chevaux enlevés à l'ennemi. Ils étendirent ainsi l'aire de leurs dévastations.
Ils parurent le long des côtes de Frise dès le temps de Charlemagne, mais leurs grandes expéditions ne commencèrent qu'après la mort de Louis le Débonnaire. Leurs points d'attaque furent les embouchures des fleuves, de l'Elbe au Guadalquivir. Ils établirent leurs principaux centres d'opérations sur l'Escaut, la Seine et la Loire.
La Saxo, pauvre et belliqueuse, ne les attirait guère; ils ne s'y engagèrent que lorsque la civilisation carolingienne y eut multiplié villes et monastères. En 880, ils tuèrent le duc Bruno avec deux évêques et onze comtes ; quatre ans après, les Saxons prirent leur revanche en Westphalie.
La Frise fut bien plus souvent livrée aux déprédations des Normands; toutes les villes de cette région : Durstede, Utrecht, Anvers, furent détruites à plusieurs reprises. L'aristocratie implantée par les Carolingiens disparut et les Frisons, ancêtres des Hollandais, restèrent à travers tout le moyen âge une démocratie. Leurs rois ne les défendirent guère : en 846, Lothaire assista impuissant au sac de Durstede. Dans cette région, la principale place d'armes des Normands fut l'île de Walcheren, aux bouches de l'Escaut et de la Meuse, où nous les trouvons dès la fin du règne de Louis le Débonnaire. Ce dernier avait accordé à un chef normand baptisé, Ilarold, un établissement en Frise. Harold appela des compagnons, et le pays entre la Meuse et l'Escaut fut ravagé presque sans interruption pendant cinquante années. Les principaux chefs furent, de ce côté, Rorik, Rollon. Godefroi.
Charles le Chauve concéda à Rorik le titre de duc de Frise. Rollon, après plusieurs Auctoires, se transporta sur la Seine, Godefroi, fils d'Harold et neveu de Rorik, chassé d'Estanglie par Alfred le Grand, alla jusqu'au Rhin. Vaincu à Thuin (880) sur la Sambre, par Louis le Jeune (de Germanie), il tua de sa main le fils de ce roi. Les Normands se fortifièrent à Nimègue, à Courtrai. En 881, ils avaient été ])altus à Saucourt en Vimeux, par Louis III de Neustric. Aussitôt après, Godefroi ravagea la vallée de la Meuse, pillant et brûlant Tongres, Cologne, Bonn,
Mayence, Worms, Juliers, Trêves, Metz, Aix-la-Chapelle; la basilique de Gliarlemagne servit d'écurie aux chevaux des Normands. En 882, Charles le Gros vint les assiéger dans leur repaire d'Elsloo; il traita avec eux. Godefroi se fit baptiser et obtint le titre de duc de Frise; son frère Siegfried se rembarqua; 200 navires emportèrent le butin des hommes du Nord. Godefroi s'allie à Hugue. fils de Waldrade et de Lothaire II, dont il épouse la fille. Il réclame Coblentz, Andernach pour avoir des vignes. Le comte Henri de Franconie l'attira dans un guet-apcns et l'assassina (mai 88o). Son frère Siegfried dévasta la vallée de l'Oise, prit part au siège de Paris. En 889. près de Maëstricht, les Normands de l'Escaut écrasèrent une armée franque; l'archevêque de Mayence resta sur le champ de bataille. Ce fut leur dernier exploit. En 891, le roi Arnoul se mit à la tète des Francs orientaux et prit d'assaut le camp de Louvain, sur la Dyle. Siegfried était, dit-on, parmi les morts. La colonie normande de l'Escaut fut exterminée.
Celle de la Seine eut une fin plus heureuse. L'année de la bataille de Fontanet, elle fut établie dans l'île d'Oissel, près de Rouen, après la prise de cette ville. Presque chaque année, les annales nous signalent les exploits de ces bandes. Paris les vit en 845, en 857, en 8G1. Leur principal chef était Sydroc. En 8o8, Charles le Chauve et Lothaire II l'assiégeaient à Oissel, ainsi que le redoutable roi des Suédois Bjœrn Côte de fer. L'agression de Louis le Germanique les obligea à lever le siège. Une fois de plus on acheta le départ des envahisseurs. En 8G1, on se procure à grand prix l'assistance du roi de mer Weland, qui venait d'entrer dans la Somme. Moyennant 5000 livres d'argent, il promet de chasser les Normands de la Seine. Il va se faire la main en pillant Winchester, en Angleterre, puis assiège Oissel. Ses compatriotes le gagnent par une surenchère, et tous ensemble emportent leur butin dans leur pays. Un peu plus tard, les Normands s'installent à Saint-Denis, battent Robert le Fort à M(dun; une fois de plus on lève l'impôt normand pour leur payer les 4000 livres qui les décident à se retirer. On essaie de régulariser la défense, tandis que les Barbares sont occupés en Angleterre. Ils reviennent, sous
Rollon, et s'emparent de Rouen. Charles le Chauve, occupé en Italie, achète la paix; on lève un tribut de 5000 livres d'argent sur la rive droite de la Seine, les gens de la rive gauche payant aux pirates de la Loire. En 882, les Normands chassent Hincmar de Reims, se fortifient à Amiens, occupent Laon, Soissons. Malgré deux victoires, Carloman leur paie 12 000 livres d'argent pour qu'ils s'en aillent.
En juillet 885, le roi de mer Siegfried, frère de Godefroi, remonta la Seine avec 700 bateaux, saccagea Pontoise et mit le siège devant Paris, réduit à l'Ile de la Cité. Ce siège, qui dura un an, fat un des grands faits militaires de l'époque. Le comte Eude, fils de Robert le Fort, Hugue l'abbé, l'évèque Gozlin dirigèrent la défense. Deux fois le comte Henri de Franconie amena des secours; Hugue l'abbé et Gozlin moururent; le comte Henri fut tué par les Normands. En octobre 886, arrive enfin l'empereur avec une nombreuse armée. Il campe à Montmartre. Au lieu de combattre, il promet aux Normands un tribut et leur donne, en attendant, la Bourgogne septentrionale à piller. Les bords de l'Yonne, de l'Oise furent dévastés. Les Normands de la Seine continuèrent ces exploits jusqu'au jour oîi ils s'établirent à demeure et fondèrent un puissant duché, appelé à de glorieuses destinées.
Les Normands de la Loire avaient pris pied, au temps de Louis le Débonnaire, dans l'Ile de Her (Noirmoutier). En 841, ils pillent Nantes, Amboise, Blois. En 843, ils font, sous Bjœrn Cote de fer et le sanguinaire Hasting, une de leurs plus terribles expéditions; l'évèque de Nantes est tué à l'autel, la ville brûlée, la population égorgée. Puis ils remontent la Gironde, prennent Bordeaux, menacent Toulouse; ils ne sont battus qu'à Tarbes. La même année, ils se fortifient sur la Loire, dans l'île de Bière, près de Saint-Florent. Pendant les années suivantes, la Loire, la Charente, la Garonne, l'Adour sont remontés plusieurs fois; Nantes, Tours, Blois, Orléans, Bourges, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Périgueux, Bayonne, Bigorre, Oloron sont pillés. Quand les troubles d'Aquitaine eurent cessé, les Normands n'y parurent guère; après la ruine de leur allié Pépin, il n'en est plus question.
Le chef des Normands de la Loire qui a laisse le plus sinistre renom est Hasting-. Après la prrande razzia de 843, il entreprit en 844, toujours avec Bjœrn, de piller l'Espagne, très riche sous la domination arabe. Les Normands remontèrent le Guadalquivir jusqu'à Séville, y défirent l'émir Abd-er-Rhaman dans une bataille de trois jours, et mirent la ville à sac. Lisbonne, les côtes de Catalogne furent plusieurs fois pillées; mais la vigoureuse résistance des rois goths de Galice et des Arabes, qui avaient une marine, écarta les Normands. En 859, on retrouve Hasting sur les cotes d'Italie, où il pille Pise et Luna; on prétend qu'il alla jusqu'en Grèce. En tout cas, une tempête l'ayant jeté à l'embouchure du Rhône il remonta ce fleuve jusqu'à Valence; la force du courant l'empêcha d'aller plus loin. En 8G6, c'est Hasting qui, revenant de piller le Mans, cerné à Brissarthe par le comte de Poitiers Rainulf et Robert le Fort, les deux plus rudes adversaires des Normands, leur passa sur le corps. Débarrassé d'eux, il s'enfonça jusqu'à Clermont-Ferrand. Puis il se joignit aux grandes expéditions dirigées à partir de 867 contre l'Angleterre. Dans toute la région qu'arrose la Loire, il n'est peut-être pas un monastère qui n'ait vu les Normands; pour mettre du moins les reliques à l'abri, il fallait les emporter à Dijon. Le pays entre Loire et Seine devenait désert; à peine osait-on ensemencer.
Gouvernement de Charles le Chauve : progrès de l'anarchie. — La lutte sans cesse reprise contre les Aquitains et les Bretons, les effroyables ravages des Normands, l'aml^ition de Charles, occupé à des compétitions perpétuelles dont l'objet est la Lorraine, 'l'Italie, l'Empire, ont achevé de désemparer la royauté. Il est facile d'en suivre la décadence dans les actes officiels de Charles le Chauve; d'année en année croissent les concessions, les aveux d'impuissance.
En novembre 843, à l'assemblée de Coulaines, près du Mans, Charles ne fait que de vagues i)romesses ; il promet aux églises de leur laisser tout ce qu'on leur a donné, d'y ajouter encore. Il déclare qu'il attend de tous qu'on lui rende l'honneur dû au roi, conforme à sa dignité. Il ne privera aucun de ses fidèles de rhoniieur (ju'il a mérit(''. Il charge tout le monde
de veiller avec attention à ce qu'il ne se laisse induire par personne k ag-ir contre l'équité. Il va jusqu'à dire que si on lui arrache quelque concession de ce genre, ses fidèles devront l'avertir, avec les égards dus à sa majesté royale. Voilà la rovauté en tutelle. Il menace ceux qui ne voudraient pas lui rendre l'hommage qui lui est dû, de ses évèques {episcopalis auctoritas) et de ses fidèles (fidelium unanimitas). Une royauté humiliée, doutant d'elle-même, une aristocratie toujours plus puissante, une Eglise qui passe au premier plan, Aoilà le tahlcau.
En décemhre 8i4, à l'assemblée de Yern, les évêques cherchent à se soustraire au service militaire; ils voudraient pouvoir charger un fidèle du roi de commander leurs hommes. D'autre part, les églises se plaignent très vivement d'être mises au pillage; on rappelle que ceux qui ont donné ces biens ont racheté leurs âmes, que ceux qui les prennent perdent la leur; cela finit par des menaces. On sait que Charles le Chauve ne se faisait pas faute de distribuer les biens de l'Eglise. Mêmes doléances au synode de Beauvais (avril 845). Deux conciles tenus à Meaux et à Paris (8i6) décrètent plus impérieusement la restitution des biens de l'Eglise. Afin d'éviter que le roi ne soit contraint par la nécessité, on lui conseille de déléguer, dans chaque comté, des envoyés des deux ordres qui fassent une enquête sur les biens concédés depuis le temps de son grand-père ; le roi reprendra tout ce qui aura été donné à tort ou usurpé, de manière à ne pas être avili par la pauvreté et à pouvoir faire face à l'entretien de sa maison et de son entourage. Cela revient à dire que la royauté est sur le point d'être ruinée, réduite à l'indigence. C'est la reconnaissance de cette nécessité pour le roi de donner toujours jusqu'à épuisement. L'Eglise, pour prévenir les spoliations dont elle est l'objet, engage le roi à reprendre ses biens aux la'ùiues. Mais les laïques s'irritent contre les évêques. Dans une assemblée tenue à Epernay, en juin, les grands obtiennent du roi qu'il fasse sortir les évêques, et, délibérant alors avec lui, ils rejettent les canons qui leur déplaisent dans les actes du concile de Meaux.
En février 847, dans un de ces cong^rès tenus avec ses frères, Charles fait des déclarations très importantes; c'est ce qu'on appelle le capitulaire de Mersen. Il veut que tout homme libre choisisse un seigneur. Il défend aux hommes du seigneur de le quitter; il leur ordonne expressément de le suivre à la guerre. Ce texte, un des plus connus de l'histoire de la féodalité, n'est pas aussi nouveau qu'il en a l'air; déjà Charlemagne défend au vassal de quitter son seigneur. Mais Charles le Chauve place en regard les droits du roi sur ses fidèles et ceux de ces fidèles sur leurs hommes. Il semble que la juridiction seigneuriale existe déjà. Il semble que l'obligation militaire du vassal envers son seigneur existe aussi et que l'instrument de la guerre privée soit déjà trouvé. L'obligation envers l'Etat n'existe plus que pour « la défense de la patrie ». Yoilà ce qui est grave et nouveau dans ce document.
En avril 853, le concile de Soissons obtient du prince que certains crimes, l'inceste par exemple, soient remis au jugement de l'Eglise. A la même date est rédigé un capitulaire pour les 7nissi, un des documents où l'on voit le mieux le malheur des temps. Le roi, simple interprète de l'Eglise, qui a dicté, Aeut que les missi, accompagnés de l'évêque du diocèse, visitent les monastères, décrivent leur état moral et matériel, qu'ils sachent combien il y avait de chanoines ou de moines au temps de Charlemagne, combien aujourd'hui, particulièrement dans les lieux dévastés par les Normands. Le roi ordonne encore un relevé des biens de l'Eglise donnés en alleu, pour réparer le dommage autant qu'il le pourra.
En novembre 853, Charles a une entrevue avec Lothaire, à Yalonciennes; son message {adnuntiatio) montre combien il est devenu difficile pour le roi de vivre : il examinera avec ses fidèles comment il doit faire pour vivre honorablement et sans indigence dans sa cour, ainsi que faisaient ses prédécesseurs. Il avertit ses comtes et ses autres fidèles de s'arranger de manière à pourvoir à leurs besoins sans opprimer leurs voisins ni les pauvres.
Le même mois, il tient à Servais (près de la Fère, dans le Laonnais) une assemblée générale. Il y promulgue des déci-
sions arrêtées en commun avec Lothaire, et les communique aux missi afin qu'ils les publient. Ici encore nous avons de nombreux témoignages du déplorable état du royaume. Il est question de vierges enlevées, de veuves opprimées, de prêtres flagellés, chassés des églises sans le consentement des évêques, d'immunités violées, de redevances refusées aux églises. Un article traite de ceux qui incendient, assassinent, attaquent les maisons. Plusieurs articles sont consacrés aux brigands : un brigand peut être tué impunément; celui qui le cache lui est assimilé; les missi se communiqueront les uns aux autres, et d'un royaume à l'autre, les noms des brigands mis au ban, afin que ceux-ci soient partout poursuivis. Il est question des malheureux qui ont été chassés de chez eux par les Bretons et les Normands ; il ne faut pas qu'on les réduise en esclavage. L'article 2 est curieux : Charles le Chauve fait distribuer aux missi un exemplaire des capitulaires de son père et de son grand-père; il cherche à se rattacher à ces grands souvenirs. A la suite du capitulaire sont deux formules de serment, par lesquelles les hommes et les centcnicrs jurent qu'ils ne seront pas brigands et ne recèleront pas les brigands. Rien ne prouve mieux l'énorme extension prise par le brigandage.
Après l'assemblée d'Attigny (juin 854), nouveau capitulaire renouvelant les dispositions des précédents ; mais aux malheureux chassés par les Normands et les Bretons, s'ajoutent les victimes des Aquitains. De plus, on dit que les brigands qui ne font pas de mal en ce moment ne doivent pas être punis. Enfin un nouvel effort est tenté pour rappeler aux hommes libres leurs devoirs envers le roi; on leur fait prêter un nouveau serment.
En juillet 856, Charles adresse un capitulaire aux Francs et aux Aquitains qui se sont séparés de lui; ils avaient appelé Louis le Germanique, qui ne vint pas, ayant été battu par les Slaves. Le ton de ce message est remarquable. Le roi promet justice aux fidèles qui ont à se plaindre, l'oubli des torts à ceux qui se justifieront, l'amnistie aux autres, pourvu qu'ils la demandent. Le roi et seigneur prie ses fidèles de chercher ensemble, de trouver, de définir, sans crainte de sa colère, ses
devoirs de roi et ce qu'il ne doit pas faire. Quand il sera prouvé qu'il a fait ce qu'il ne devait pas, il est prêt à l'amender avec l'aide de Dieu et le conseil de ses fidèles. Les fidèles, de leur côté, détermineront leurs devoirs vis-à-vis du roi. L'article 10 prévoit le cas où le roi transgressera ce pacte : alors les fidèles l'en avertiront avec respect; si c'est un fidèle qui manque au pacte, le roi le fera juger par ses pairs; s'il refuse, il sera exclu de la société des fidèles et exilé. Mais si le roi, après avoir violé le pacte, ne tient aucun compte des avertissements, alors les fidèles sont autorisés à lui résister. A l'article 11, les missi annoncent que Charles, pour fixer ce pacte définitif, a convoqué une assemblée de ses fidèles, afin que ce règlement soit conservé durant sa vie et durant la leur, qu'il le transmette à ses successeurs qui l'observeront vis-à-vis des leurs'. Si quelqu'un ne croit pas à la foi du seigneur Charles, les missi ajoutent la leur, celle des évèques et clercs. Si cela ne suffit pas encore, si les Francs et Aquitains demandent une autre g-arantie, on la leur donnera.
Le document est tout à fait instructif; la royauté aux abois cherche à ramener ses fidèles. L'hérédité est pleinement reconnue. La convocation était pour le mois d'août, à Verberie; les fidèles ne vinrent pas. Un certain nombre se réunirent à Bonneuil et adressèrent au roi ce qu'ils appellent un conseil. C'est une mise en demeure impérieuse d'exécuter toutes les promesses faites dans les conciles, les assemblées ou les messages. L'énumération de ces promesses est scrupuleusement faite; les fidèles engagent Charles à se les remettre en mémoire, à les relire souvent et attentivement. Ils lui signifient, qu'avec l'aide de Dieu, ils veilleront en commun à ce que ses promesses soient exécutées. Cela finit par les menaces que l'Esprit saint adresse aux méchants.
Les Aquitains et les Francs n'étant pas venus à Verberie, Charles leur adresse en octobre un capitulaire nouveau, oii le ton est }dus suppliant. Il les prie de se souvenir de Dieu, de
1. ut isla convenientia, quam leste Deo confirmabimus. inante diebus vilae sux et diebusvitae nostrœ conservetur, et ipse suis successoribus contra succcssorès nostroset nos nostris successoribus suis successoribusconservandam in Dd nomine i-etinquamus.
leur qualité de chrétiens, de ses bienfaits, de la fidélité qu'ils lui doivent, du péril du royaume; il les invite à compatir à l'Eglise, qui est la proie des païens. Il les convoque pour une autre assemblée, à Chartres, en novembre. Lcà dut se faire la réconciliation.
En 857, un capitulaire rédigé après l'assemblée de Kiersy est tout entier consacré au brigandage. Le roi est forcé de confesser son impuissance. La force matérielle a si bien disparu qu'il ne compte plus que sur la force morale. Il ordonne aux évoques, aux comtes, aux missi de tenir des assemblées générales dans leurs circonscriptions, d'y faire venir tout le monde sans exception. Là l'évèque lira les préceptes de l'Evangile, des Pères, des Prophètes, contre le brigandage; il exposera que c'est un péché énorme qui sera très sévèrement puni. Et afin qu'ils n'en ignorent, Charles a réuni les textes sur la matière, qui sont adjoints au capitulaire. Quant aux missi et aux comtes, ils liront les lois de Charles et de Louis, dont ils emportent les extraits principaux. Si la lecture ne suffît pas, le coupable est menacé de la sentence des évoques, des lois du royaume, de la vindicte des fidèles. S'il refuse de leur obéir, le roi lui enjoint de comparaître en sa présence. S'il ne vient pas, il sera exclu de la sainte Eglise sur la terre et au ciel. Il sera déclaré ennemi de l'Eglise et dévastateur du royaume, poursuivi jusqu'à ce qu'il soit chassé. On voit où en était tombé le gouvernement. Que dire de l'article 8, qui prévoit le cas oîi un comte ferait le brigandag-e dans son comté?
En mars 8o7, Charles et Lothaire II se rencontrent à Saint- Quentin; ils se promettent assistance réciproque contre les bandits. En mars 858, serments échangés à Kiersy entre le roi et ses fidèles. On y relève la formule « ainsi qu'un roi fidèle doit honorer ses fidèles ».
En juillet 8G0, édit de Kiersy contre ceux qui refusent la monnaie du roi, même bonne et de poids.
En juin 8G2, le concile de Pistes se livre à de longues doléances sur les malheurs et les hontes de la guerre normande; la cause, ce sont les péchés des Francs.
En 8Gi, est promulgué l'édit de Pistes. Le roi se félicite que
depuis les prescriptions du dernier concile de Pistes, sinon tous ses fidèles, du moins la majeure partie, ont observé la paix qui leur était commandée. Il attribue à cela les succès sur les Normands. Il semble que tout aille mieux, que la royauté reprenne conscience de sa force. Nous voyons reparaître des dispositions depuis longtemps oubliées. Le roi ordonne au comte le recensement des hommes libres qui doivent le service militaire suivant la règle établie par Charlemagne. Il défend à ceux qui doivent le cens au roi de se donner à rÉglise ou à tout autre, pour que l'Etat {respublica) n'y perde pas. L'Etat était bien oublié; on est étonné de le voir paraître. Mais dans le même capitulaire on voit que le travail de dissolution continue. Les hommes des comtés dévastés par les Normands déclarent (ju'ils ne sont plus tenus à rien et que la justice ni le ban royal ne peut atteindre qui n'a ni feu ni lieu. Ils font les brigands dans les comtés voisins, puis reviennent tranquillement chez eux. Il est aussi question dos traîtres qui vendent à bas prix armes et chevaux aux Normands. Des dispositions sont prises pour les réfugiés qui viennent des pays ravagés; c'est en les plaçant sous des seigneurs, que Charles espère sauver l'ordre public. Il n'y a plus d'autre moyen de gouvernement. Vient enfin le texte souvent cité par le({uel est ordonnée la démolition des forteresses féodales : « Nous voulons et mandons expressément que quiconque a dans ces temps élevé châteaux, fortifications et haies sans notre consentement, les ait démolis aux kalendes d'août, attendu que les voisins et les gens d'alentour sont victimes de beaucoup de déprédations et d'ennuis. Si on refuse de les démolir, les comtes s'en chargeront. Si quebju'un leur résistait, (ju'ils nous le fassent savoir. Que les comtes qui négligeraient d'exécuter cet ordre sachent que, conformément au contenu de ce capitulaire et de ceux de nos prédécesseurs, nous chercherons et nous nommerons dans leurs comtés des comtes qui veuillent et puissent exécuter nos ordres. » Le ton de ce document ne ressemble pas au ton des précédents. Il y a eu un moment d'accalmie ; on voit aussitôt que Charles le Chauve n'a rien oublié des traditions de ses pères. Mais il ne faut pas se faire illusion : ses ordres restèrent lettre morte.
Charles le Chauve avait trouvé en Robert le Fort et Rainulf, comte de Poitiers, deux serviteurs énergiques qui repoussent les Normands et les Bretons, font obéir le roi. Aussi peut-il retirer ses fiefs au comte Adalard et à sa puissante famille, faire juger et décapiter comme traître Guillaume, fils du comte d'Orléans. Ce renouveau de force dura peu. En 866, Robert et Rainulf tombent sous les coups des Normands.
D'un capitulaire de février 865, donné aux missi, il ressort que la guerre féodale est déjà parfaitement organisée. Les « infidèles » * se soutiennent les uns les autres ; les fidèles doivent agir de même. Si l'un d'eux apprend qu'un autre est en danger, qu'il n'attende pas l'ordre royal, mais aille de luimême au secours de l'autre fidèle. Si les infidèles se réunissent pour dévaster le royaume, les fidèles, évoques, abbés, comtes, vassaux d'un missaticmn se réuniront; les missi commanderont et veilleront à ce que les abbés, abbesses, évêques envoient leurs hommes sous le commandement du gonfanon {guntfanonarius). Yoilà bien l'armée féodale avec son chef. Si les forces d'une circonscription ne suffisent pas, renfort sera demandé à la voisine. S'il faut davantage, le roi l'enverra, par lui ou par ses fils.
Nous avons encore à citer, en 869, à propos de l'assemblée de Pistes, un texte qui montre bien l'existence de la juridiction seigneuriale : « Nous voulons que les vassaux des évêques, abbés et abbesses, des comtes et de nos vassaux s'adressent à leurs seigneurs pour la justice, comme leurs prédécesseurs faisaient auparavant auprès des prédécesseurs de ces seigneurs. »
Le capitulaire de Kiersy. — Le dernier et le plus célèbre des capitulaires de Charles le Chauve est celui de Kiersy (juillet 877).
Charles se disposait à partir pour une expédition en Italie; après avoir acheté la retraite des Normands, il réunit ses fidèles et prend des dispositions pour tout le temps que durera son absence. Il leur fait contracter une foule d'engagements. Questions et réponses sont topiques. Comment piiis-je
\. C'esl-à-dire ceux qui sont infidèles, indociles au roi.
être sûr de mon fils et de vous, pour tout le temps de mon absence? Comment pouvez-vous être sûrs de mon fils, mon fils sûr de vous, et avoir une confiance réciproque? Les grands répondent, en substance : « Vous pouvez être sûr de votre fils. parce que vous l'avez eng-endré et nourri. Vous pouvez être sûr de nous, parce que nous vous avons juré fidélité en tel et tel endroit et que vous nous faites un joli cadeau. Xous sommes sûrs de votre fils et ne lui demandons pas autre chose que ce que vous venez de nous donner. Il peut être sûr de nous, puisque nous avons juré de lui être 'fidèles. » Puis, Charles demande des garanties pour sa femme, pour ses filles. On les lui accorde. Tient ici le fameux texte qui constate l'hérédité des offices. S'il meurt un comte dont le lils soit avec le roi, le fils de Charles, d'accord avec les fidèles, confiera l'administration du comté aux parents du comte; ils y pourvoiront avec les officiers du comté et l'évêque, jusqu'à ce que le roi ait été prévenu et ait donné au fils les honneurs du père. Si le comte a un fils enfant, on agira de même. S'il ne laisse pas de fils, le fils de Charles le Chauve, d'accord avec les fidèles, chargera quelqu'un d'administrer le comté avec les officiers et l'évêque, jusqu'à ce que le roi ait statué. L'administrateur provisoire ne devra pas s'irriter si on donne le comté à un autre. La même règle s'appliquera aux vassaux. On ne peut dire que ce capitulaire fameux ne contienne pas quelque chose de nouveau, car, dans l'édit de Pistes, Charles le Chauve parlait de son droit de changer les comtes. Mais d'autre part, dans le message envoyé de Kiersy aux Francs et Aquitains, en 806, il est question des successeurs des vassaux, en regard des successeurs du roi. Il y a donc seulement ici la constatation du fait de Ihérédilé. à l'occasion du départ pour l'Italie. Celle hérédité ne s'étend pas seulement aux comtes, mais aux vassaux pourvus de bénéfices. Et le roi ordonne aux comtes et vassaux de faire pour leurs hommes ce qu'il a fait pour eux. Evidemment il y avait eu un travail antérieur dans ce sens, et ici encore c'est la confirmation d'un fait. Les grands avaient désormais un texte législatif. Ils avaient raison de remercier le roi du cadeau, qui était la royauté même. Ce texte fameux est singulièrement
encadré. Charles recommande qu'on ne croie pas trop à sa mort, si le bruit venait à s'en répandre. Pour le cas où il viendrait à mourir, il règle les dispositions d'aumônes et partage sa bibliothèque. Puis, pêle-mêle, il ordonne qu'on réprime les guerres dès qu'elles se produiront; qu'on ne s'avise pas de se loger dans ses villes ou dans celles de sa femme; qu'on lui écrive, qu'on achève son château de Compiègne, qu'on entretienne les fortifications sur la Loire et la Seine. Il interdit la chasse à son fils dans un certain nombre de forêts. Le dernier article est celui-ci : « Notre forestier saura exactement combien de sangliers et de bêtes auront été chassés par notre fils dans chacune de nos forêts. » Après la rédaction de ce capitulaire, Charles le Chauve accorde à ses fidèles la permission de retourner chez eux, et, tranquille sur son fils, sa femme, ses filles, son gibier, il part pour l'expédition. Il n'en devait pas revenir.
État du royaume de France : la féodalité. — Nous venons d'analyser les principaux actes de Charles le Chauve. Il est facile de conclure. Dans ce royaume des Francs occidentaux, ouvert à tous les ennemis et souffrant de tous les maux, guerre étrangère, guerre civile, famines, épidémies, l'autorité royale est absolument impuissante. Ce royaume se dissout en seigneuries grandes et petites. Les causes de leur formation sont connues. 11 y a des hommes de qui dépendent beaucoup d'autres hommes; des propriétaires qui ont des serfs et aussi des bénéficiaires; des puissants qui ont des vassaux obligés de les suivre à la guerre, soumis à leur justice; une église (jui a de grands domaines, défendus par l'immunité contre l'autorité du roi. Il y a donc dans le royaume nombre de chefs de groupe. Le roi les favorise. Dans ces temps de troubles profonds, de guerres perpétuelles, le seigneur est A'éritablement le sauveur. Il a construit des châteaux que le roi ordonne en vain de démolir; et tous les jours, sans doute, apparaissent de nouveaux seigneurs; quiconque occupe un lieu fortifié, le premier brigand venu, peut devenir seigneur.
Le royaume est toujours divisé en comtés; les comtes sont toujours les officiers du roi, mais des officiers indociles; le roi
LES ROYAUMES DE GERMANIE ET D'ITALIE 41o
a le droit théorHjue de les déplacer, mais la règle est l'hérédité. L'autorité du roi sur les comtes est donc une autorité vaine. Il faut se représenter ce que sont ceux-ci dans leurs comtés : de grands propriétaires ayant des hommes à eux, vassaux ou bénéficiaires. Ils exercent tous les pouvoirs du roi, et il est certain qu'ils les exercent à leur profit. Encore se révoltent-ils.
Quelle est la conséquence de tout cela? l'anarchie. Il n'y a plus de gouvernement. Il y a encore de grandes assemblées, des 7)iissi; tout ce que nous en savons montre le progrès dans l'impuissance de l'autorité royale. Le roi en est réduit à gouverner par la persuasion. Il n'a pas perdu le souvenir de ce qu'était l'autorité au temps de Cluirlemagne, mémo de Louis. Mais, en réalité, il n'est plus le Roi, gouvernant de haut, en vertu de son droit héréditaire et de la consécration divine : il est un seigneur parmi des seigneurs, le premier. De même qu'un véritable pacte, portant obligation réciproque, relie aux chefs de groupes les hommes de ces groupes, de même un pacte, encore mal défini, mais qui tend à se préciser, unit le roi à ses fidèles; car il n'a vraiment plus de sujets, il a des fidèles et des infidèles. Il semble qu'il ne gouverne plus qu'avec le consentement des fidèles et selon ce consentement; s'il agit contre les droits des fidèles, l'insurrection est permise.
Il n'y a plus de force publique organisée ; le roi en est réduit à supplier ses fidèles de se coaliser contre les infidèles; par lui-même, il ne peut rien, il est ruiné. Ainsi cette royauté devint une sorte de pouvoir vague, qui a perdu son ancien caractère, n'en a pas trouvé un nouveau, et qui est superposée au monde féodal en voie d'organisation.