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L'ALLEMAGNE

De 1871 à nos jours.

Les victoires de rAllemagne en 18GG et 1870 avaient produit en Europe une telle impression que depuis lors aucune tentative sérieuse de réaction n'a été essayée. Mais l'impitoyable rigueur avec laquelle elle a exploité ses triomphes laisse une inquiétude universelle, et tous les peuples poussent à l'extrême leurs moyens de défense. Le régime de paix armé auquel l'Allemagne a condamné l'Europe et s'est condamnée ellemême, en tenant en éveil le patriotisme, facilite les transformations administratives, juridiques et financières, qui font vraiment un Etat de l'entité morale assez incertaine et obscure qu'était encore l'Empire en 1871; il n'arrête pas le développement industriel et commercial qui, depuis longtemps préparé, éclate avec une sorte de fougue, mais les charges qu'il impose aux classes populaires favorisent les succès des partis d'opposition, des socialistes en particulier; gênée dans sa défense par les calculs des catholiques, qu'une persécution maladroite a org-anisés en groupe compact et qui dominent la situation parlementaire, la monarchie passe par des alternatives de répression vaine et de concessions insuffisantes où elle se compromet et s'affaiblit. Difficultés secondaires, après tout, dont il serait puéril et dangereux de s'exagérer l'importance.

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Dans l'évolution de l'Allemagne contemporaine, la mort de l'empereur Guillaume F'' (9 mars 1888) et la retraite de Bismarck (20 mars 1890) marquent une crise décisive. Au lendemain de la guerre, l'empereur avait soixante et onze ans; il conserve autour de lui ses anciens collaborateurs : Roon, Mollke, Manteuffel; Bismarck, le Benjamin du gouvernement, approche de la soixantaine. En dépit de la vigueur de cette extraordinaire génération, l'âge les a apaisés; c'est un gouvernement de vieillards, ce qui ne veut pas dire un gouvernement sénile, mais une époque d'établissement et de fondation, de préparation aussi. Les partis attendent pour livrer l'assaut décisif la disparition de ces fondateurs de l'unité que la gloire a sacrés; ils assurent leurs positions, précisent leurs programmes, ils seront tout prêts à la bataille quand la mort du viel empereur aura affranchi leur respect un peu superstitieux.

Le règne même de Guillaume I"'' se divise en deux périodes : de 1871 à 1878, Bismarck gouverne avec l'appui du parti libéral; c'est l'époque de l'alliance des trois empereurs, de la réforme administrative et de la lutte contre l'Eglise catholique. — Après 1878, le chancelier se rapproche des conservateurs, mais son alliance avec eux prend une couleur presque révolutionnaire; c'est l'époque de la politique protectionniste, des réformes sociales et de l'expansion coloniale; au dehors l'Allemagne cherche dans une union étroite avec l'Italie et l'Autriche une garantie contre les projets de la Russie qui s'est éloignée d'elle.

/. Ère libérale (i8ji-i8y8).

Réforme administrative. — L'Empire était sorti de négociations lentes et pénibles : pour triompher des résistances des princes qui, jus(|u'à la dernière minute, regimbèrent, toute l'adresse de Bismarck, toute sa modération aussi n'avaient pas été su])erflues. Il comptait sur la force des choses pour emporter les limites et les réserves des traités. Quand, le 16 juillet, les troupes renlrèrçnl à Berlin, avec à leur tète les trois ouvriers

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de l'Unité : Roon, Mollke et Bismarck, les acclamations enthousiastes (les spectateurs sonnèrent comme un reproche et un avertissement aux oreilles des souverains trop entichés de leurs souvenirs et de leurs privilèges. Pas i)lus qu'en 18G(), le chancelier ne pécha par précipitation; tour à tour, on lui reprocha de sacrifier l'Allemagne à la Prusse ou de fondre dans l'Allemagne la monarchie des IlohenzoUern : injustice hahituellc des partis. Il n'était inféodé à aucun et tous l'attaquèrent, mais leur haine ne fut pas irréductihle, parce qu'ils espéraient toujours le reconquérir et qu'à chacun d'eux il empruntait une partie de son programme. Ils les hahitua à se mouvoir sur le terrain de l'Empire, si hien qu'en un quart de siècle les résistances particularistes disparurent, en ce sens du moins qu'elles ne sauraient plus avoir aucun retentissement direct sur les événements. Le mot d'ordre que répétaient encore volontiers vers 1806 les diplomates de l'Allemagne méridionale : « plutôt Français que Prussien », n'aurait plus de sens pour la génération actuelle.

Les diverses diètes conservèrent leurs attributions, la vie locale continua. Sans doute, dans les petits pays surtout, l'évolution des partis fut dans une certaine mesure déterminée par la politique impériale; les nationaux libéraux trouvèrent dans le Reichstag un centre de ralliement et grâce à lui tinrent tête aux conservateurs orthodoxes en Saxe, aux catholiques en Bavière; à Bade, qui avait toujours été une des forteresses de l'impérialisme, le ministre Jolly et après lui Turban (1876) disposaient d'une majorité disciplinée et docile. Mittnacht en Wurtemberg, Hofmann qui, en 1871, avait remplacé Dalwigk en Hesse, suivaient sans résistance, de plus ou moins loin, les indications qu'ils recevaient de Berlin. Cette clientèle bénévole suffisait pour imprimer au pays une direction générale commune; peu importaient dès lors les divergences secondaires, et que le Mecklembourg conservât en dépit du Reichstag ses lois surannées et sa constitution féodale, ou que, à certains moments, les catholiques conquissent la majorité dans la diète de Munich et les démocrates dans celle de Stuttgart. Ces querelles occupaient les esprits : pendant que les factions locales se disputaient le

pouvoir, elles ne s'apercevaient pas que le Reichstag peu à peu, en étendant ses attributions, tendait à le vider de toute réalité.

Les auxiliaires naturels de Bismarck dans celte œuvre d'empiétement et d'interprétation, c'étaient les nationaux-libéraux, puisque leur programme et leur raison d'être se résumaient dans l'unité germanique. Aussi n'eut-il pas même la peine d'acheter leur concours. Tout ce qu'ils demandèrent, il le leur refusa, souvent brutalement : le gouvernement parlementaire, la responsabilité ministérielle, une indemnité pour les députés. Il mit comme un point d'honneur à garder le plus longtemps possible des collaborateurs que ne recommandait d'autre titre que leur zèle réactionnaire. En 1874, il leur demanda de voter pour toujours le budget de l'armée; par grâce, ils obtinrent que l'empereur se contentât d'une période septennale (1875-1881). « Sept ans, disait le vieux Guillaume, de nos jours presque un demi-siècle. » Il se félicilait d'ailleurs que la majorité « se montrât en général généreuse pour l'armée et lui témoignât des sentiments de piété ». Les nationaux-libéraux sentaient que leur opposition n'eût été ni comprise ni suivie par la masse de leurs électeurs, et ils apaisaient leur conscience en pressant l'œuvre de construction administrative et politique.

Médiocrement versé dans ces matières, le ministre eut le mérite de soutenir les projets (|ue lui présentaient les conseillers des ministères. Rapidement ils obtinrent l'organisation des offices impériaux, de la chancellerie impériale, d'une direction impériale des chemins de fer (1873), d'une direction générale d'hygiène (1876). Une loi du 9 juillet 1873 élablit le monométallisme et substitua à la confusion des groschen, des kreuzers et des billets multiples qui gênait le trafic, des pièces d'or qui, portant d'un coté l'effigie de l'empereur et de l'autre les armes de l'Empire, « allèrent prêcher aux peuples la bonne nouvelle de l'unité ». La Banque d'Empire fut créée (14 mars 1875). Dès 1871, le chef des nationaux-libéraux, Lasker, demandait que la compétence de la Confédération fût étendue aux questions juridiques : le Bundesrath, après un moment d'effroi devant la hardiesse de cette usurpation, se résigna, et, en 1877, le Parlement votait les lois sur la procédure civile et criminelle,

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sur les faillites, sur rorganisutioii judiciaire; une grande commission préparait un code civil.

En Prusse, les conservateurs, très parlicularistes, s'indignaient : le régime de liberté commerciale et le Ilot des milliards avaient amené un très rapide développement économique; Berlin se transformait. Dans ce nouveau monde, ils ne se reconnaissaient plus, submergés par cette invasion d'idées, d'institutions et de gens. Ils avaient un moment essayé de substituer Arnim à Bismarck, ils poursuivaient de leurs sarcasmes dans la Gazelle de la Croix les Delbrûck, les Camphausen et les Bleichruder, dans lesquels ils voyaient ses principaux inspirateurs. La réforme administrative des cercles de 1872 que compléta l'ordonnance sur l'administration provinciale (juin 1875), acheva de les exaspérer. Dans l'organisation nouvelle le canlon [Amlsbezirh) a à sa tète un président nommé par le roi et assisté par des échevins élus; plusieurs cantons forment un cercle, qu'administre le Landrath nommé par le roi; auprès de lui, un conseil de cercle, élu suivant le système prussien des trois classes, désigne un certain nombre de délégués qui siègent en permanence et exercent un pouvoir administratif et contentieux; les délégués des conseils de cercles et des conseils municipaux des villes forment le conseil provincial, nommé pour six ans, qui examine les projets qui lui sont transmis par le gouvernement; il élit un conseil permanent et un Landesdirektor qui expédie les atîaires courantes, sous sa surveillance. Les hobereaux perdaient ainsi la police et la justice patrimoniales, ils pouvaient à la rigueur être mis en minorité dans les conseils provinciaux. Hypothèse fort lointaine, en somme, et que l'événement n'a pas encore vérifiée. Contre ce péril imaginaire, ils partirent en guerre : la Chambre des seigneurs repoussa le projet. Guillaume n'aimait pas les frondes : une promotion de pairs assura le vote de la loi (décembre 1872). Malgré tout, le vieux souverain se sentait troublé; il écoutait avec complaisance les lamentations de son vieil ami Uoon « sur la disparition de l'idée patriarcale de l'État conservateur ». Sans doute il n'admettait pas la pensée de la retraite du chancelier : « On ne mord pas impunément au fruit de limmortalité, lui

répondait-il après une demande de démission. Si Prométhée a dérobé le feu du ciel, il lui faut bien supporter les fers et le vautour. » Mais par instants, sa foi chancelait : les ennemis de Bismarck, toujours vaincus, jamais découraiiés, continuaient sourdement leurs trames souterraines. Exaspéré, à plusieurs reprises celui-ci s'enferma à Yarzin; en 187", il y passa presque toute l'année, surmené, malade, incapable de diriger lui-même le détail des atîaires et désolé de ne pas exercer sur elles une action immédiate. Il partageait ses rancunes entre les conservateurs qu'il avait abandonnés et les libéraux dont les exigences l'obsédaient, qui l'agaçaient par leurs critiques acerbes et l'écœuraient par leur humanitarisme et leur platitude; il les rendait responsables de la lutte qu'il soutenait sans gloire contre l'Eglise. C'est l'histoire de beaucoup de coalitions que dispersent les défaites.

Le Kulturkampf. — Sur qui pèse en réalité la responsabilité première du conllit religieux? — Comme pour la plupart des événements de cette période, nos renseignements, à peu près suflîsants pour tracer les grandes lignes de la querelle, ne permettent guère d'en déterminer les ressorts secrets. Après tout, la question importe peu, parce que le conflit était inévitable.

Quand, dans la lutte engagée depuis dix siècles entre le sacerdoce et l'Empire, les souverains, par peur de la Révolution, furent passés à l'ennemi, l'Eglise, qui depuis la Réforme reculait, reprit l'avantage, et après 1852, servie par la réaction qu'elle appuyait, elle poussa de tous les côtés ses pointes audacieuses. Son influence et ses richesses grandirent rapidement, les ordres monastiques se multiplièrent, les Jésuites apprirent à ses prêtres l'art de discipliner les masses et de les fanatiser, les cercles de Pie, de Saint-Vincent, de Saint-Boniface couvrirent du réseau de leurs filiales l'Allemagne tout entière. En face de ce réveil menaçant de l'ultramontanisme, les protestants se divisèrent et les orthodoxes se prêtèrent aux alliances et aux transactions les plus suspectes. Les empiétements des cléricaux et les défaillances des souverains remplirent dépouvante et d'indignation tous ceux qui avaient conservé la tradition de la libre

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pensée; les liaines confcssiomiollcs se réveillèrent. Au-dessus des rivalités nationales et les aggravant, les passions religieuses jouèrent- leur rôle, que la légende exagéra. Ce fut une opinion accréditée (|ue les Jésuites avaient été les artisans des attaques contre l'Alleniagne, avaient inspiré Maurice Eszlerhazyen 1866, le duc de Graniont en 1870; vaincus, ils n'abdifpiaient ni leur haine ni leur espoir de revanche. Bismarck le répéta à diverses reprises, le crut sans doute. L'enthousiasme chauvin se teinta de fanatisme anti-calholique : la victoire de l'Allemagne ne serait définitive et complète que le jour où Rome serait écrasée. A des esprits ainsi montés, la proclamation du dogme de l'infaillibilité parut une provocation insupportable.

Au Concile de 1870, les évêques allemands l'avaient combattu : ils s'inclinèrent devant la majorité, même Ilefele, l'évoque de Rothenbourg, un des membres les plus ardents de l'opposition. — Quelques théologiens, de Bonn, de Munich, Dollinger à leur tête, s'obstinèrent, prétendirent ne rien ajouter à leur ancien Credo. Ce fut le parti des vieux-catholiques; ils choisirent pour chef Reinkens, que sacra l'évêque janséniste de Rotterdam, — parmi eux nombre d'hommes de haute conscience et de science réelle, infiniment supérieurs au troupeau de déclassés qui vers 1846 s'étaient agités . autour de Ronge et de Czerski. Le xix'' siècle est peu propice aux religions nouvelles, la foi trop tiède pour le pullulement des sectes : les vieux-catholiques, dans leurs plus beaux jours, réunirent 50 000 adhérents et leur nombre n'a cessé de décroître depuis. Frappés par leurs évoques, dépouillés de leurs cures et de leurs chaires, ils demandèrent la protection de l'Etat. L'opinion protestante força la main au ministre des Cultes, Mûhler, entraîna Bismarck qui se fit illusion sur la portée réelle du schisme, pensa y trouver un point d'appui solide contre les cléricaux.

Les évèques lui avaient posé leurs conditions : avant même la fin de la guerre, le cardinal Ledochowsky accourait à Versailles pour exiger l'intervention de l'Allemagne en faveur du pape dépouillé par Victor-Emmanuel. Comme Bismarck ne montrait aucune complaisance, pour lui prouver leur force, ils s'organisèrent en parti : aux élections de mars 1871, ils empor-

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tèrent 63 sièges, fondèrent un journal, la Germania. Ils avaient choisi pour chef Windthorst, orateur remarquable, tacticien parlementaire de premier ordre, <jui pendant vingt ans maintint l'unité d'un groupe, où voisinaient les éléments les plus hétérogènes : démocrates du Rhin et féodaux de Silésie, Bavarois parlicularistes et Prussiens patriotes, Guelfes, Alsaciens et Polonais; à côté de lui, des lieutenants remarqual)les, les deux Reichensperger, Mallinckrodt, Franckenstein, Schorlemer-Alst. Depuis 1866, Bismarck rencontrait en face de lui ce défenseur des dynasties supprimées, infatigable, jamais déconcerté et jamais découragé; en désignant Windthorst, les catholiques lui déclaraient la guerre : il n'était pas homme à ne pas relever le gant. Il fît supprimer la direction des cultes catholiques dans le ministère prussien, et Mùhler, trop tiède, fut remplacé par Falk (janv. 1872), un juriste, très pénétré de l'idée de l'Etat laïque et qui apporta dans le combat l'àprcté des anciens parlementaires français contre les prétentions romaines. Le 13 fév. 1872, le clergé perdait l'inspection des écoles et la loi interdisait aux membres des corporations l'enseignement public : ce fut le vrai début de ce que Virchow appela le KuUurkainpf, la lutte pour la civilisation. « Les résolutions du concile du Vatican, disait Bismarck dans une circulaire célèbre, ont fait des évèques les instruments du pape, les organes irresponsables d'un souverain qui, en vertu de l'infaillibilité, dispose d'un pouvoir plus complètement absolu qu'aucun monarque du monde » (14 mai 1872). Le Parlement l'invitait à prendre les mesures nécessaires pour assurer l'indépendance de l'Empire, frappait les Jésuites et les ordres affiliés, ordonnait leur internement ou leur expulsion. Pour réprimer l'agitation déchaînée par les évêques, Falk lit voter l'ensemble de mesures que l'on désigne sous le nom de « lois de mai » (1873, 1874 et 1875). — Xe purent occuper de fonctions ecclésiastiques que les jeunes gens ijui avaient passé leur l)accalauréat et étudié trois ans dans les Universités allemandes; les petits séminaires furent fermés, les grands placés sous la surveillance de l'Etat; le pouvoir disciplinaire des évèques fut restreint. — Les prélats qui refusaient de se soumettre aux lois nouvelles furent poursuivis, leurs revenus confisqués.

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Leur ardeur en redoubla et les lldèles les soulinreril; les élections de 187-{ ramenèrent jtlus nombreux les déj)utés du <i centre » — c'est le nom (jur porte en Allemagne le parti catholique : — 'Il au lieu de (i:» ; unis aux vieux conservaliHirs et aux irréconciliables — Polonais, Alsaciens — , ils balançaient les nalionaux-libéraux. Bismarck recourut aux moyens décisifs, fit décréter le mariage civil obligatoire, remettre aux employés publics les reg"istresde l'état civil. Les articles de la constitution qui proclamaient l'autonomie de l'Eglise furent abolis; les évoques furent tenus de communiquer leurs nominations aux autorités civiles, qui purent y opposer leur veto; les cong:rég'alions religieuses furent dispersées ; les subventions (jue le trésor payait aux ecclésiastiques, rayées du Ijudgct. La lutte, en se prolongeant, tendait à changer de caractère : malgré lui, Bismarck s'écartait du point de vue confessionnel, invoquait le droit laïque.

La <i persécution dioclétienne » avait profondément troublé l'Empire : presque tous les évèchés étaient vacants, leurs titulaires déposés, prisonniers ou en fuite, plus d'un millier de cures désertes. Le 13 juillet 1814, un fanatique, Kullmann, à Kissingen, tenta d'assassiner Bismarck.

L'Encyclique de Pie IX, Quod nunqxa/n nos (5 janv. 1875) et la loi de mai 18~5 marquent à peu près la crise du combat. Les catholiques ne donnaient aucun signe de défaillance : devant leur fermeté, Bismarck douta de son œuvre. Le 14 mai 1872, quand il déclarait qu'il n'irait pas à Canossa, il ignorait encore les ressources réelles de l'ennemi. Pour la première fois, il se trouvait en présence d'une grande force morale, les traditions les plus invétérées de l'i^llemagne, les plus nobles aussi, le respect de la conscience, la crainte de l'immixtion de l'Etat dans les questions du domaine intellectuel, et il n'avait pas derrière lui les vieilles traditions juridiques qui soutiennent en France le pouvoir séculier. Les protestants, dont il avait écouté les rancunes, se dérobaient, gênés dans leurs consciences, très afTaiblis d'ailleurs par leurs divisions intestines. Les associations libérales, si elles comptaient quelques savants éminents, Holtzmann, Weisszàcker et surtout Ritschl et Ad. Harnack, qui représentaient d'ailleurs des courants assez divers, abandonnées par la

masse des fidèles qu'irritaient leurs inconséquences et leurs timidités, perdaient partout du terrain devant les orthodoxes, et ceux-ci, par un instinct très sûr, sentaient l'étroite solidarité qui, en face des progrès de l'indifférence et de l'incrédulité, les unissaient aux catholiques; la laïcisation de l'Etat leur était suspecte. L'empereur, très protestant, mais aussi très religieux, n'avait pas accepté sans remords le mariage civil.

Bismarck, depuis, a prétendu que les lois de mai lui avaient été imposées, et Falk a assumé la responsabilité de ces mesures « qui ne furent communiquées au chancelier qu'en même temps qu'aux autres membres du ministère ». Ces protestations font sourire : il n'est pas défendu cependant de croire qu'assez vite il sentit le danger de sa politique et en regretta les ardeurs. Léon XIII (février 1878), sans rien céder sur le fond des choses, lui facilita la retraite. Les propositions du centre, qui réclamait l'abolition des lois de mai, furent repoussées, mais le gouvernement laissa entendre qu'il accepterait volontiers un moven terme qui, en réservant la question de principe, insoluble, ramènerait la paix publique. Le successeur de Falk, Puttkamer, demanda l'autorisation de suspendre les lois qui étaient le plus désagréables au clergé (1879); peu à peu, les cures vacantes furent occupées, les évèques réinstallés; en 188o, dans le conflit qui s'était élevé entre l'Espagne et l'Allemagne à propos des Carolines, l'Allemagne s'en remettait à l'arbitrage du pape. A l'affût de toutes les occasions de marchés, prêt à tous les services, à condition qu'on les lui payât à juste prix, Windthorst devint dès lors l'arbitre des destinées parlementaires de lAllemagne; à chaque session, il arrachait quelque pierre à la forteresse élevée contre l'Eglise; des lois nées du Kulturkampf il ne subsiste plus que les règlements sur le mariage et l'état civil, l'inspection des écoles par l'État et l'expulsion des Jésuites : encore les mesures qui frappent les Jésuites ont-elles été si bien atténuées qu^il n'y a guère de raison de les maintenir. A peine échappé à la persécution, le catholicisme reprit ses projets de domination, exigea que l'Etat mit sa force au service de ses doctrines; dans la loi sur les menées subversives (1895) et dans la loi Heinze (1900), il a étalé ses

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plans avec une franchise in)[iriidenle (juia un nionient réconcilié contre lui les groupes floUanls d'une majorilé divisée.

Coalitions éphémères d'épouvantes que rapproche un moment rexlrèmc péril; le centre, dans le Reichslag-, n'en demeure pas moins « l'atout » avec lequel se gagnent les [)arties. Peut-être à la longue les éléments démocratiques qu'il renferme se lasseront-ils de faire le jeu du gouvernement; certains tiraillements indiqueraient comme une lointaine possibilité de schisme, péril encore bien vague et qui laisse au docteur Lieber, le successeur de Windthorst, une brillante carrière à parcourir.

La persécution a discipliné l'Eglise catholique, la débarrassée de ses éléments impurs ou timides, mais elle l'a livrée aux intransigeants et aux politiciens : jamais elle n'a été plus dominée par les soucis terrestres, plus infidèle aussi à sa mission de réconciliation et de paix. Elle s'arme de toutes les ressources de la civilisation moderne pour ramener la société au moyen âge, et ses historiens, parmi lesquels Paslor et Janssen sont les plus illustres, exigent de l'Allemagne qu'elle renie les idoles qu'elle adore depuis des siècles; partout leurs doctrines triomphent; les Jésuites mènent les évoques, de même que dans l'Eglise protestante domine l'orthodoxie la plus étroite, avec une couleur piétiste dans le Sud et confessionnelle dans le Nord. — En réclamant de leurs fidèles une aveugle soumission, les meneurs ecclésiastiques des divers camps perdent leur prise sur la masse modérée, qui se dégage de plus en plus des traditions chrétiennes et glisse au scepticisme matérialiste. Si à l'est de l'Elbe le pasteur est encore quelquefois le directeur des fidèles, ceux-ci ne voient guère en lui que le représentant des intérêts conservateurs, et même les tendances mystiques que révèlent certaines œuvres littéraires soulignent plus clairement encore, par leur incohérence flottante, la ruine des anciennes doctrines. Ainsi les deux rivaux qui se disputent la direction morale du grand empire protestant, c'est d'une part le jésuitisme ultramontain et, de l'autre, l'indifférence agnostique.

Histoire générale. Xll. X.3

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//. — Réaction et socialisme (i8y8-i 8go).

La conversion du chancelier : le protectionnisme. —

A la Un de l'été de 18~o, un vieil ami de Bismarck, Blanken- Lourg, après une visite à Yarzin, prophétisait la chute prochaine des bureaucrates libéraux. L'évolution qui se produisait dans la pensée du ministre fut lente : dans sa longue retraite de 1877, il arrêta ses résolutions, se décida à s'éloigner de la gauche; depuis lors, les conservateurs ont dirigé la politique de l'Allemasfne. A un aouvernement whia allait succéder un couvernement tory, ont dit quelques historiens : mais la comparaison pèche par plusieurs cotés. Dans sa conversion, Bismarck ne renia pas ses théories essentielles ; pas plus qu'avant il ne s'inféoda à un parti : ses nouveaux alliés, comme les anciens, durent subir le joug et ils acceptèrent celles de ses inventions qui les choquaient le plus, parce qu'ils le jugèrent seul assez fort pour maintenir contre la poussée des idées nouvelles les traditions et les institutions du passé. Et tel fut bien, en effet, en dépit de certaines apparences, le but réel de son gouvernement. Il ne s'éleva jamais au-dessus des conceptions d'un protectionnisme absolutiste qu'il appliqua tour à tour aux diverses castes, sans autre pensée réelle que d'étendre l'influence du souverain et de l'aristocratie.

L'origine de ses projets fut fiscale : il voulut doter l'Empire de larges ressources qui le dispenseraient de demander aux Etats particuliers des contribution» inatriculaires et lui permettraient même de leur distribuer des subsides. Il suffisait de taxer quelques objets de vaste consommation, le tabac, l'alcool, de frapper surtout les 4 milliards de francs de marchandises que chaque année l'Empire achetait à l'étranger et qui ne payaient presque aucun droit d'entrée. Grâce à ces taxes indirectes, dont la conséquence dernière était le monopole de l'Etat et un régime protectionniste, l'Empire serait vraiment hors de page et il apparaîtrait aux populations non plus comme un créancier indiscret et minable, mais comme le défenseur du tra-

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vail national. D'où venail à Bismarck lidée première de ses théories? Avait-il recueilli l'ccho de l'école protectionniste dont List avait été le promoteur et (jui n'avait jamais disparu, surtout dans l'Allemagne du Sud? Fut-il converti par la « Société pour la réforme du régime financier et économique » qui s'était fondée en 187o, et par les professeurs qui, avec Wagner et Schmoller, attiraient autour de leurs chaires d'économie politique les jeunes générations? Je serais pour ma part disposé à n'attacher que peu d'importance à ces influences dogmatiques, et à croire que les deux véritables instituteurs de Bismarck ce furent l'exemple de la France oii triomphaient avec Thiers le protectionnisme et les-impôts indirects, et la crise de 1873. La guerre de 1870 avait été suivie d'une période de spéculation fiévreuse : l'argent coulait à flots, le travail abondait, les entreprises se multipliaient, les « fondateurs » [Grilnder] qui ont donné leur nom à ces années, étalaient un luxe insolent. Le réveil fut brusque. En 1873, un vent de déroute emporta ces entreprises prématurées ou mal conçues et joncha le sol de ruines; le désastre atteignit toutes les classes : les manufactures se ferniaient, ruinées par la concurrence anglaise; les agriculteurs, rongés par l'usure, se lamentaient de l'invasion des blés de l'Amérique et de la Russie. Bismarck, grand propriétaire, nationaliste, était tout prêt à écouter ceux qui accusaient les libéraux de sacrifier la fortune du pays à des principes contestables. Ses collègues, d'esprit moins libre, persistaient dans leurs théories libre-échangistes : peu à peu il les écarta, Delbrûck, Camphausen, Achenbach, que remplacèrent Hofmann, Maybach et Puttkamer. En 1880, ce remaniement ministériel était enfin terminé : il lui avait coûté trois ans d'efTorts, mais aussi il n'avait jamais eu de collaborateurs aussi souples, aussi vraiment unis à sa pensée. C'est à ce moment que son influence près de l'empereur devient vraiment incontestée. Guillaume a quatre-vingt-trois ans : le sentiment du devoir ne lui permet pas de négliger les questions politiques, mais, satisfait de la ligne générale que suit le gouvernement, il se contente d'une surveillance générale et laisse la main libre au chancelier. Roon vient de mourir (1879), Edwin de ManteufTel gouverne l'xVlsace

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(1880), rimpératrice désarme; le chancelier a dompté ou lassé ses derniers ennemis.

Au milieu de celte soumission de tous, les velléités d'indépendance de la gauche du Parlement firent scandale. Par tradition libre-échangiste, surtout pour ne pas renoncer à ses attributions financières, dernière et faible garantie de son autorité, elle accueillit très froidement le nouveau programme. En 1877, elle repoussa les droits protecteurs sur les fers, et Bennigsen, un de ses leaders, mit pour condition de son entrée au ministère l'abandon des projets d'impôt sur le tabac. Le chancelier durement rabroua ses prétentions : aux élections de 1878, les nationaux-libéraux perdirent un quart de leurs sièges; ensuite ils se divisèrent en deux groupes (1880), dont l'un se mit à la remorque du chancelier; l'autre, avec Lasker, sauva au moins l'honneur du drapeau, puis se perdit parmi les progressistes, avec lesquels il forma le nouveau parti libéral [Freisinnige, 1884). Même après celte scission, le Reichstag obstinément repoussa quelques-unes des mesures auxquelles Bismarck tenait le plus : le monopole du tabac et de l'alcool. Cependant, avec l'appui des divers groupes conservateurs, il obtint les impôts sur le tabac, sur le pétrole, sur le café, des droits protecteurs sur les fers et sur les blés, le rachat par l'Etat des lignes de chemin de fer. S'il est vrai que le régime protectionniste ait donné quelques résultats heureux et qu'il convienne de lui attribuer en particulier le développement de l'industrie métallurgique, il a exaspéré le conflit des intérêts, et en mettant au premier plan les convoitises égoïstes des classes, désorganisé les partis et jeté un élément redoutable de confusion dans les luttes politiques. L'excuse de Bismarck ou, si l'on veut, sa justification, c'est qu'il entendait bien faire bénéficier le peuple entier de la protection de l'Etat et qu'il cherchait dans les monopoles les ressources nécessaires pour accomplir les réformes par lesquelles, non moins que par des lois d'exception, il entendait arrêter la propagande socialiste.

La démocratie socialiste. — Pendant dix ans, depuis la mort de Lassalle (18G4) jusqu'au congrès de Gotha ('mai 1875), l'essor du parti socialiste avait été brisé par les luttes intestines

REACTION ET SOCIALISME 3o7

qui mettaient aux prises les médiocres disciples de l'éloquent agitateur et les partisans de Karl Marx; le prop^rammc de Gotha ne fut encore qu'un compromis assez illogi(jue, où l'internationalisme se dissimulait sous de vagues formules, où aux projets de socialisation des moyens de production se mêlait l'idée de coopératives fondées par l'Etat. Du moins le congrès unil-il tous les travailleurs favorables à l'idée d'une transformation radicale de la société dans le « Parti des ouvriers socialistes allemands », qui se distingua nettement des nationalistes et des anarchistes. Les adhésions longtemps demeurèrent rares, entravées par le déchaînement du chauvinisme, la terreur inspirée par la Commune de Paris, le courage de Liebknecht et de Bebel qui avaient protesté contre la guerre et contre l'annexion de l'Alsace. Mais les bourgeois prirent en quelque sorte à lâche de justifier les attaques des collectivistes contre le régime capitaliste; la furie du jeu, le scandale des fortunes subites, la vénalité des consciences, la corruption de la presse, fournirent aux agitateurs des thèmes excellents qui furent écoutés d'autant plus volontiers par les ouvriers que l'afflux de l'or français, en haussant brusquement le prix des denrées, rendait leur destinée plus difficile; les grèves, par lesquelles ils revendiquèrent leur part de butin, entretenaient parmi eux une vive agitation. Puis ils subirent le contre-coup du krach de 1873; les voix socialistes, qui étaient tombées à 100 000 en 1871, se relevèrent à 350 000 en 1874. Dès lors commençaient à se rallier à eux les radicaux que lassait la timidité des nationaux-libéraux et des progressistes; Bismarck leur voua une de ces haines tenaces dont l'ensemble formait comme la trame de son caractère, d'autant plus implacable ici qu'à l'instinct se mêle quelque calcul. Le salut de l'ordre, de la propriété, de la religion, quel prétexte excellent pour se réconcilier avec les conservateurs et couvrir sa retraite devant Rome! De son corps à corps avec l'Eglise, cependant, il gardait quelques souvenirs cuisants et un instinct que la force seule ne suffit pas à tous les cas; de ses conversations avec Lassalle, de ses souvenirs du règne de Napoléon III, il avait retenu de vagues projets d'alliance entre la monarchie absolue et les classes ouvrières : rien ne se conciliait plus

aisément avec les traditions des Hohenzollern, qui, comme tous les souverains, avaient eu souvent la volonté de protéger les pauvres contre l'oppression des riches, ou même avec les habitudes des hobereaux, très vains de la tutelle qu'ils exerçaient sur leurs vassaux, puis il y avait toujours dans Bismarck le vieil homme, grand propriétaire rural, qui détestait les bourgeois, les industriels, et n'était pas fâché de leur être désagréable; le programme socialiste contient d'ailleurs plus d'un article qu'il n'est pas très difficile d'interpréter comme une restauration du passé.

Le 11 mai 1878 un ferblantier, plus qu'à moitié fou, Hœdel, tira sur l'empereur sans l'atteindre ; quelques semaines plus tard, le 2 juin, Xobiling le blessait grièvement : pendant quelque temps on craignit pour sa vie. M Hœdel ni Xobiling n'étaient socialistes, mais la réaction n'a jamais hésité à exploiter ces lugubres accidents. Justement le chancelier avait été fort mécontent des succès des socialistes dans les élections, de la nomination de Hasenclever à Berlin (1877). — Il présenta la loi contre les socialistes, que vota le Reichstag de 1878 (21 oct.) et qui, de prorogation en prorogation, a été en vigueur pendant tout le gouvernement de Bismarck (elle a été abandonnée par Caprivi en 1890) : suppression complète des droits de réunion et d'association, abandon à l'arbitraire des ministres de tous les socialistes et de tous ceux qu'il lui plaisait de nommer ainsi. A Berlin, 40 personnes furent internées en un mois; en un an, 240 associations furent frappées, oOO publications interdites; tous les chefs du parti furent poursuivis, emprisonnés, expulsés; la terreur régna, avec son cortège ordinaire de dénonciations lâches, de procès scandaleux, de dépositions calomnieuses, de provocations bêtes, de condamnations arbitraires. Après l'inauguration du monument du Mederwald, où un hasard seul avait empêché l'explosion d'une machine infernale destinée à faire sauteries souverains allemands, la persécution redoubla (1884).

Il fallut assez longtemps à Bismarck pour arrêter la seconde partie de son programme de défense sociale. Bien qu'il eût déclaré à Itzenplitz dès 1872 que les désirs des ouvriers étaient justifiés par les transformations de la science et de l'industrie,

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