RÉACTION ET SOCIALISME
les mélancoliques retours oironsifs de ses adversaires entretiennent son ardeur, savs imposer de sérieuses épreuves à sa verte vieillesse.
Les élections de 1878 avaient donne une majorité très souple : les libéraux, assagis par leurs échecs, songeaient surtout à ne pas mériter les ruades du ministre; ils lui votèrent ses lois douanières, le septennat, fixèrent sur sa demande l'effectif de paix à 427 000 hommes (1880). Il les mécontenta par ses coquetteries avec le centre, les effaroucha par les théories socialistes qu'il apportait à la tribune, parla de prolonger les législatures, ce qui affaiblirait l'autorité des députés en rendant moins intimes leurs rapports avec le pays, de faire voter le budget tous les deux ans. — En 1881, par un vigoureux effort, ils réussirent à reprendre aux conservateurs le terrain que ceux-ci avaient conquis en 1878. Partis 25, les progressistes revinrent 60; avec les nationaux-libéraux et l'union libérale, ils disposaient de plus de 150 voix. Ce fut le début d'une ère nouvelle de conflit, conflit adouci cependant, atténué, non certes par la modération du chancelier — jamais il n'afficha avec plus d'acrimonie son dédain des assemblées, n'étala plus larg-ement son insolence soldatesque — mais par la timidité de l'assemblée : ces rebelles avaient déjà porté le joug et leur vaillance n'avait que des réveils intermittents; derrière eux, ils sentaient une nation hésitante, tiraillée par des instincts contradictoires, qui les comprenait mal et les trahissait aux moments décisifs. Les millions d'hommages qui de tous les coins du pays s'élevèrent vers Bismarck quand, en 1885, il fêta le soixantedixième anniversaire de sa naissance, étaient comme un désaveu que les masses jetaient à la face de leurs mandataires indépendants. La constitution de l'Allemagne tendait à devenir une sorte de régime de plébiscites sentimentaux. Les libéraux, qui ne réussirent jamais à reconquérir la majorité dans la Chambre, étaient condamnés à solliciter l'appui d'alliés suspects qui ne songeaient qu'à leurs intérêts particuliers et les abandonnaient au moment décisif; ils ne g-agnaient à ces compromissions que de se discréditer auprès de l'opinion publique, qui leur reprochait le caractère presque purement négatif de leur opposition.
Leurs chefs les plus connus disparaissaient : Lasker qui meurt en 1884, Bennig-sen qui dépose son mandat en 1883; la verve sarcaslique du brillant leader des progressistes, Eugène Richter, qui, très versé dans les questions financières, harcelait Bismarck, déplaisait aux timides qui l'accusaient de pousser inutilement à bout le gouvernement. Dans la dernière grande bataille parlementaire qui ait marqué le gouvernement de Bismarck, à propos du renouvellement du septennat militaire en 188", Tatlilude de l'opposition ne lui valut aucune gloire, tellement elle apparut indécise, troublée dans ses convictions, humble. Après la dissolution qui punit leur indépendance relative, les nationauxlibéraux et les conservateurs de toute nuance s'engagèrent à ne soutenir que les candidats qui voteraient la loi militaire : c'est ce qu'on nomma das sclaoarze Kartell (le syndicat noir). 220 députés dociles suivirent désormais les instructions du gouvernement, acceptèrent l'élévation des effectifs militaires, prorogèrent la loi contre les socialistes, portèrent à cinq ans au lieu de trois la durée des périodes législatives. C'était la faillite des idées libérales. Les jeunes générations semblaient ne plus avoir le sentiment de la valeur de ces formes parlementaires pour lesquelles s'étaient passionnés leurs pères. L'événement semblait prouver l'exactitude des calculs de Bismarck quand, en 1866, il avait accepté le suffrage universel dans l'intime conviction que les masses seraient plus malléables que les censitaires de Prusse. Reste à savoir si ces électeurs, aujourd'hui somnolents, ne se lasseront pas un jour de leur servitude Aolontaire. Reste à savoir aussi si la victoire trop complète du chancelier n'a pas eu de fâcheuses conséquences pour la vie politique et morale du pays. Tout développement constitutionnel a été suspendu, et l'existence du peuple a reposé sur des hommes et non sur des institutions. Bismarck, et c'est le reproche le plus grave <ju"il soit })ermis de lui adresser, n'a jamais préparé sa succession. Quand il disparut, il ne laissa derrière lui, en dehors des factions nettement hostiles à son régime et qu'il avait disciplinées et aigries par ses rigueurs, qu'une poussière de partis, sans racines dans la nation, domestiqués et déconcertés, mais aussi incapables de soutenir le pouvoir que de le contenir. \\
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est jusle, d'autre part, de reconnaître que jusqu'cà la dernière heure il eut l'instinct très vif des désirs de la nation. Sa grande habileté, dans laquelle le calcul n'eut qu'une faihle part, fut de réduire ses adversaires à défendre des formes vides, à exag-érer jusqu'à l'absurde leur rôle de théoriciens : sur le fond des choses, il suivit l'impulsion populaire. Jusqu'à la fin, il demeura le grand réaliste des premiers jours, avec une intelligence singulière des courants de fond; grâce à lui, la monarchie échappa à l'ankylose, resta en contact avec les forces vivantes du peuple et mérita de le conduire parce qu'elle se laissa mener par lui. Dans cette faculté presque inépuisable de transformation et de rajeunissement, les seuls symptômes de vieillesse qui apparaissent, c'est moins de fougue' et de convicli(»n intérieure, moins de netteté et de carrure. C'est ce que nous apercevrions clairement si nous pouvions ici étudier avec quelque détail la politique coloniale du chancelier et l'histoire extérieure de l'Allemagne pendant les dernières années de son gouvernement.
Les colonies*. La Triple alliance. — Quand, en 1871, quelques commerçants le pressèrent d'exiger de la France l'abandon de ses comptoirs de l'Inde ou de la Cochinchine, Bismarck les écarta dédaigneusement. « Je ne suis pas un colonial », disait il de longues années plus tard : dans la complaisance avec laquelle il poussait nos hommes d'Etat vers la Tunisie ou le Tonkin, il entrait une pointe de sarcasme pour ces ministres qui, au lieu de concentrer leurs regards vers la frontière de l'Est, les dispersaient dans de lointaines expéditions. En 1878, l'Allemagne acquit un dépôt de charbon à Jaluit. dans l'archipel ^larshall, mais l'année suivante elle laissa échapper l'occasion d'établir sa domination à Samoa. La faillite de la maison Godeffrov de Hambourg menaçait de livrer à Baring, c'est-à-dire à l'Angleterre, les très importantes plantations quelle y avait établies : une société du commerce maritime allemande se constitua pour les acheter et sollicita du Reichstag une garantie d'intérêt; on la lui refusa. Bismarck, sur le moment, ne s'en émut pas,
1. Je ne puis guère pour ce paragraphe que renvoyer au livre si substanliel et si précis de M. Ilauser, professeur à l'Université de Clermonl : Colonies allemandes impériales et spontanées, Paris, 1900.
mais les embarras que créa à l'Allemagne le condominium qu'elle avait accepté à Samoa avec F Angle terre et les États-Unis éveillèrent son attention, et il suivit dès lors de plus près les efforts des deux sociétés coloniales, V Association coloniale allemande (1882) et la Société jjour la colonisation allemande (1884), qui fusionnèrent en 188" et devinrent la Deutshe Kolonial Gesellschaft, avec aujourd'hui 331 sections, 32 000 membres et un journal qui tire à 40 000 {Kolonial Zeitung). Elles montraient la nécessité d'ouvrir de nouveaux débouchés à l'industrie allemande, d'assurer à son commerce des ports de relâche et de ravitaillement, de prendre part à l'œuvre de civilisation et de propagande religieuse qu'imposait à l'Europe sa culture supérieure : surtout elles s'effrayaient des deux larges blessures par lesquelles s'écoulaient chaque année la fortune et la vie de la nation, le milliard de denrées coloniales qu'elle achetait à l'étranger, les milliers d'émigrants qui allaient se perdre sur les territoires de l'Amérique anglaise. Peu à peu Bismarck fut frappé de ces arguments. S'il ne dirigea pas l'opinion publique, il se laissa porter par elle. Un mémoire de mai 1881 prouve que dès lors Bismarck n'était plus aussi opposé à l'expansion coloniale. Par un corollaire naturel de son évolution protectionniste, il proposait toute une série de mesures propres à développer le commerce allemand : l'établissement de grandes compagnies de navigation, des facilités aux compagnies d'exploitation, des faveurs aux jeunes gens qui se fixeraient dans les colonies. Sur un point, du moins, il restait fidèle à ses répugnances : il repoussait toute intervention directe de l'Etat. Réserve un peu naïve et dont l'événement se chargea bientôt de lui démontrer l'inanité. Les chicanes que souleva l'Angleterre réveillèrent chez lui l'instinct de combativité : sans enthousiasme, mais sans faiblesse il ne refusa sa protection à aucun des hardis aventuriers qui créent à l'Allemagne un empire africain ou océanique.
En 1884, il lançait le célèbre télégramme par lequel il chargeait le consul allemand du Gap d'annoncer à l'Angleterre que le Lùderilzland était placé sous le protectorat allemand. L'attention de l'Allemagne se portait en même temps vers l'Océanie : la Compagnie de la Nouvelle-Guinée dirigeait une expédilion
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sur cette grande île et l'archipel voisin (1881); l'année suivante, les autorités germaniques i)renaient olTiciellenienl possession des îles Marshall, et mettaient la main sur les Carolines, que l'Espagne ne se rappela posséder que (juand on les lui contesta. L'Europe s'émut et le chancelier s'en remit à l'arbitrage du pape, qui se prononça en faveur de l'Espagne; du moins accorda-t-il à l'Allemagne une station navale dans l'archipel, de larges avantages commerciaux qui lui suffirent pour jtréparer sa revanche : — le 12 février 1899, l'Espagne lui a vendu pour 25 millions de piécettes les Carolines elles Mariannes. — Sur tous les points du globe ainsi, Bismarck préparait l'avenir, ouvrait les voies. Après lui, les directeurs de la colonisation allemande ont eu des ambitions plus hâtives et des succès plus retentissants : il n'est pas sûr que la prudence un peu sceptique du vieux chancelier et ses lenteurs ne répondissent pas mieux en somme aux intérêts suprêmes du pays que les grandioses conceptions de la WeUpoiitik.
Tout en cédant aux suserestions des coloniaux et sans toujours se défendre contre des entraînements qui plus d'une fois le menèrent plus loin qu'il ne voulait, le chancelier avait toujours subordonné ses acquisitions lointaines à ses intérêts européens; il entendait que les colonies fussent une fructueuse distraction et un utile complément d'influence, non qu'elles absorbassent l'esprit delà nation ; ne pas avoir les mains nettes, soit, pourvu qu'on ait les mains libres. Mieux avisée (jue la France, sans doute parce que les tentations de sa situation géographique étaient moindres, l'Allemagne, tant que son unité territoriale n'avait pas été complète, n'avait jamais cédé aux séductions de l'Océan; elle avait en quelque sorte extériorisé ses ports pour n'avoir pas à les défendre et de peur que l'entretien de ses flottes ne nuisît à la force de ses armées. Bismarck avait le sentiment que le moment approchait où une nouvelle politique serait imposée par les circonstances et où la France serait une alliée utile contre l'Angleterre; il ne jugeait pas que des deux côtés des Vosges l'apaisement fût définitif et si, depuis 1875, il avait renoncé à toute velléité d'ofîensive contre nous, sa confiance en notre prudence restait encore limitée. Après
comme avant 1878, son principal objectif fut de maintenir la France isolée, d'empêcher au moins que les alliances qu'elle contracterait prissent un caractère menaçant.
Contre la Russie, qui ne lui pardonnait pas sa défection, il se rapprocha plus étroitement de l'Autriche (alliance du 1 octobre 18~9). Guillaume, en face d'un revirement dont il s'expliquait mal les causes et s'exagérait la portée, s'efîraya : ce fut le dernier malentendu entre le vieux souverain et son ministre. Celui-ci lui représenta qu'il était de l'intérêt et du devoir de l'Allemagne de protéger l'x^utriche ; il joua de l'unité germanique jjrisée depuis 1866 et que restaurait en quelque sorte cette étroite entente; surtout il protesta de la loyauté de ses intentions : il ne nourrissait aucun dessein hostile contre la Russie, entendait seulement lui prouver qu'il était libre de choisir ses alliés et ne redoutait personne. En dépit de certaines brusqueries de langage et de quelques accès d'humeur, il était sincère : en aiguillant la politique de l'Allemagne dans une direction nouvelle, il ne voulait pas rompre avec le passé. Quand, après la mort de Victor-Emmanuel (J878) et l'occupation de la Tunisie par la France, le roi Humbert eut adhéré à lalliance austro-allemande (1883), une des principales préoccupations du chancelier fut de rassurer la Russie, et il conclut avec elle une « contre-assurance ».
Maintenir en même temps des relations d'étroite amitié et d'entente cordiale avec deux nations dont les intérêts sont opposés et les ambitions rivales, la gageure était hardie. Bismarck y réussit jusqu'à la révolution de Bulgarie : à ce moment il alTecta une grande correction, proclama l'hégémonie morale de la Russie sur la Bulgarie, tint énergiquement tête aux progressistes et aux ultramonlains allemands, très montés contre le tsar. Ses déclarations ne furent pas prises au sérieux par le cabinet de Pétersbourg, et les panslavistes reprirent leur campagne contre lui. Assez maladroitement, il servit leurs secrets desseins par une de ces dangereuses manœuvres parlementaires dont la déconvenue de 1875 aurait dû le guérir. Pour vaincre les résistances du Reichslag qui ne demandait qu'à se laisser forcer la main, il fit appel au chauvinisme, réveilla
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les haines furieuses contre lélranger; les crétlits mililaires furenl votés par une énorme majorité (Il mars 1887), mais les passions étaient des deux parts si excitées ([ue la paix était à la merci d'un hasard (incident Schntebelé).
La chute du général Boulanger (juin 1887) détendit la situation du côté de la France. Mais les ennemis de Bismarck avaient beau jeu pour dénoncer son absence de scrupules; le tsar demeurait défiant. Aux menaces de la presse russe le chancelier répondit en publiant le traité d'alliance entre l'Autriche et l'Allemagne (3 février 1888) et en proposant au Parlement une série de mesures destinées à compléter l'organisation militaire de l'empire : on créait un deuxième ban de la landwehr, où les soldats serviraient jusqu'à trente-neuf ans; ils feraient partie du landsturm in^(\\i k quarante-cinq ans.
Dans la discussion, Bismarck prononça un discours célèbre (6 février 1888) qui est comme son testament politique. Après avoir rappelé que l'Allemagne aurait ainsi les ressources nécessaires pour faire face à une attaque combinée sur ses frontières de l'ouest et de l'est, il ajouta : « Les forces mêmes que nous vous demandons nous condamnent à une politique pacifique. Cette affirmation a l'air d'un paradoxe, et elle est vraie cependant. Avec une machine comme celle que représente l'armée allemande, on n'entreprend pas de guerre ofTensive. Il n'y a de guerre possible actuellement que celle qui serait acceptée par tous ceux qui sont tenus d'y prendre part, c'est-àdire par la nation entière, une guerre conduite avec le même enthousiasme que celle de 1870 où nous avons été impudemment provoqués. Oh! dans ce cas, dans l'Allemagne entière, du Rhin au Memel, ce serait une explosion de poudrière; le pays se hérisserait de fusils, et malheur à l'imprudent qui oserait se mesurer avec cette fureur germaine. J'inviterais aussi volontiers les étrangers à renoncer à leur système de menaces; nous autres Allemands, nous craignons Dieu, mais nous ne craignons rien autre chose au monde. »
Histoire générale. XII. *'*
L'ère nouvelle.
L'empereur Frédéric III. — L'emprunt de 300 millions que demandait Bismarck pour compléter la défense de l'Empire fut voté par acclamation (20 février 1888); presque tous les partis avaient fait assaut de loyalisme. Ce fut la dernière joie de l'empereur Guillaume. Le 9 mars, il mourait, après une courte maladie, à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Avec lui disparaissait la génération héroïque, celle des luttes gigantesques et des triomphes prodigieux : la plupart de ses compagnons l'avaient déjà précédé : Roon (1879), Manteufîel et le prince Frédéric-Charles (1885), Vogel de Falkenstein; Moltke lui survivra encore trois ans, Bismarck dix ans. — Gomme après tous les règnes qui se prolongent trop, on respira. Une ère nouvelle allait s'ouvrir, ère de liberté et de modération, disaient volontiers tous ceux qu'avait lassés la rude poigne du chancelier et qui, pour s'affranchir de sa direction, comptaient sur le nouveau souverain. Mais ce souverain agonisait.
Le fils aîné de Guillaume I", Frédéric, était né en 1831. Pendant les grandes guerres, il avait été au premier plan, et si large que soit la part qu'il convienne d'attribuer dans ses succès à son chef d'état-major Blumenthal, nulle part il n'avait paru inférieur à sa tâche. La fortune, comme si elle avait voulu le dédommager par avance des tortures qu'elle lui réservait, lui avait ménagé d'extraordinaires faveurs : son arrivée sur le champ de bataille de Koniggrœtz avait déterminé la défaite des Autrichiens; il avait battu Mac-Mahon à Wœrth et à Sedan. Depuis lors, en dépit de ses titres d'inspecteur des armées du Sud et de président du Conseil d'Etat, il vivait non en disgrâce, mais à l'écart, soit que son père se défiât de lui, de ses velléités libérales, de ses rapports trop intimes avec l'Angleterre, soit simplement par jalousie de vieillard qui se cramponne au pouvoir. Il est bien difficile aujourd'hui de dire si les sympathies qu'affectait pour lui le parti progressiste étaient sincères, plus encore si elles étaient fondées. Nous savons qu'il
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souffrait do réloii:iicment où on lo tenait, sa femme plus que lui encore, la princesse Victoria, la fille bien-aimée du prince Albert qui l'avait élevée dans ses théories parlementaires : comme chez beaucoup de femmes, il n'est pas défendu de supposer que ses convictions politiques n'étaient pas absoluiuent théoriques et qu'elles lui eussent été moins chères si elles n'eussent été aussi antipathiques au chancelier. Frédéric avait pour elle un amour un peu humble, suivait volontiers sa direction : animé de bonnes intentions, un peu faible, pénétré malsré tout de la tradition prussienne la plus pure, il n'est pas sûr qu'il eût jamais osé rompre nettement en visière à Bismarck. Comment y aurait-il songé, alors qu'il n'avait plus qu'une ombre de vie !
Au mois de février 188", il avait commencé à soullVir, était devenu presque aphone. Les médecins allemands diagnostiquèrent un cancer du larynx et conseillèrent une opération : c'était l'abdication nécessaire. La princesse refusa, soutenue par un médecin anglais, Mackenzie. Un séjour sur les bords du lac de Corne et à San Remo n'arrêta pas les progrès du mal, et au mois de février 1888, pour éviter l'étouffement on dut pratiquer la trachéotomie. Le spectacle fut triste de ce cadavre que se disputaient les partis. Les ennemis de Bismarck triomphèrent de quelques croix distribuées à des libéraux, à Bennigsen, à Yirchow, à Forckenbeck, qui passait pour le confident le plus intime du prince et dont on annonçait l'arrivée prochaine au pouvoir. Un symptùme plus sérieux, ce fut le renvoi de Putlkamer, le ministre réactionnaire, et — circonstance remarquable — , à la suite d'un vote du Parlement qui avait blâmé l'intervention des autorités administratives dans les élections. Dans les questions extérieures, Bismarck prit une revanche décisive. On prétendait que l'impératrice Victoria,'' demeurée très anglaise, désirait se rapprocher de la France pour faire face à la Russie avec toutes ses forces : de là l'importance du projet de mariage de la fille aînée de l'empereur Frédéric III, Victoria, avec le prince Alexandre de Battenberg; la princesse avait du goût pour le bel officier; la reine d'Angleterre, sa grand'mère, était touchée de cette idylle, que goûtait aussi son ministère, sans
doute pour d'autres raisons. Bismarck mit son veto absolu à une union que le tsar eût regardée comme une offense personnelle. L'empereur, que ce mariag-e avait toujours froissé, refusa de sacrifier son chancelier à une intrigue louche. A la suite de quelques bagarres auxquelles avait donné lieu à Belfort le voyage d'étudiants allemands, il lui accorda des mesures de rigueur contre la France, exigea des passeports de tous les voyageurs qui entreraient en Allemagne de ce côté, ferma l'Alsace par une muraille de Chine (22 mai 1888). Quelques semaines après, il mourait (18 juin), emportant avec lui dans la tombe l'espoir de toute une génération, de celle qui, née vers 1840, avait eu le goût de la lilierté et le culte des institutions parlementaires.
Guillaume II. La chute de Bismarck. — Le nouvel empereur, Guillaume II, était né en ISoO. Ses éducateurs, Hintzpeter, pour qui il avait conservé de l'affection, le général Stolberg, qui avait dirigé son instruction militaire, plus tard le pasteur Stœcker et le général de Waldersee avaient surtout, semble-t-il, développé en lui le sentiment mystique de sa mission royale. Il avait grandi au bruit de Sadowa et de Sedan, il en avait gardé comme une griserie, la passion des exercices militaires, le culte de la force, un patriotisme exalté, une admiration fervente pour son grand-père. Il ne lui ressemblait guère, rappelait bien davantage par certains côtés l'imagination exubérante, l'éloquence redondante, l'imprévu des résolutions, son grandoncle, le romantique Frédéric-Guillaume IV. Très jeune, très vivant, très actif, avec un goût des déplacements un peu fié- ATCux, le désir d'étonner le monde et de lui montrer qu'il était hors de page, il trouva vite lourde la tutelle de M. de Bismarck. Malgré ses instances, il refusa de renouveler le traité de 1885 avec la Russie, convoqua une conférence internationale pour régler la condition des ouvriers. Le chancelier, qui sentait l'autorité lui échapper, par une conversion tardive au parlementarisme rappela que, responsable devant le Reichstag, il avait le droit de demander que rien ne se fit en dehors de lui, évoqua un ordre du cabinet de Frédéric-Guillaume lY, d'après lequel les rapports des ministres avec le roi étaient réglés par le président
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du conseil. Comme par reju'ésailles, l'empereur lui contesta le droit de négocier avec les chefs des partis |»arlementaires : le 15 mars 1890, il se présenta de grand malin au palais de Bismarck et lui reprocha ses entrevues avec Windthorsl. Le chancelier était si convaincu qu'il mourrait ministre, (ju'il ne comprit pas sur-le-champ la situation, se cramponna au pouvoir, ergota. Le 20 mars on lui arracha sa démission, et le 29 il quittait Berlin au milieu des ovations tumultueuses d'une foule qui oubliait ses légitimes griefs pour se rappeler seulement les extraordinaires services qu'il avait rendus à la patrie. Il supporta mal sa disgrâce : de Friedrichsruhe, ses journaux, la Posl, les Nouvelles de Hambourg, poursuivirent de leurs sarcasmes les hommes qui avaient préparé sa chute et avaient recueilli sa succession, Bolticher, Marshall, Caprivi; il fut l'àme de l'opposition des agrariens, suscita au gouvernement des difficultés incessantes. Même après qu'en 189i et 1893, l'empereur, que gênait l'hostilité de l'homme qui aux yeux du monde demeurait le grand Allemand, eut en quelque sorte fait amende honorable, il ne désarma pas, et quand il mourut, le 31 juillet 1898, au deuil de la nation se mêlèrent les soucis du gouvernement sur lequel il laissait peser la menace posthume de la publication de ses mémoires.
Le chancelier Caprivi (1890-1894). — Depuis la disparition de Bismarck, l'Allemagne se plaint de n'être plus dirigée : comme elle n'a en réalité ni institutions ni traditions, elle est à la merci d'un pilote très hardi, qui se plaît à frôler les écueils et à donner des émotions aux passagers. Les mécontents affirment qu'il n'y a de constant chez leur jeune souverain que la recherche de l'elTet, et de conséquent que la décision avec laquelle il prend des résolutions contradictoires, tour à tour caressant les rêves les plus généreux de réformes ouvrières et impitoyable pour les socialistes, renouant avec les pays voisins les traités de commerce et en coquetterie réglée avec les agrariens, retenant et déchaînant les convoitises anglaises, faisant des grâces à la France au milieu de fanfares de charge et de hallali; ils prétendent que la situation actuelle présente quelques analogies avec l'époque de l'apogée napoléonienne, alors que
chaque malin l'Europe ouvrait avec anxiété le journal officiel pour y lire les oracles obscurs et changeants des Tuileries. Du moins, depuis lors, les progrès de l'opinion et plus encore ceux des armements fixent-ils malgré tout des limites plus étroites aux caprices des souverains, et le besoin universel de paix et de liberté atténue, sans le supprimer entièrement, le fâcheux efTet de la mobilité nerveuse de l'exubérant empereur. Depuis 1890, deux périodes se distinguent tout naturellement : ce sont les ministères Caprivi et Ilohenlohe.
M. de Caprivi, d'origine italienne, était un militaire qui, directeur général de la marine, avait eu une part très importante dans Forganisation de la jeune flotte allemande. Par sa lucidité d'esprit, sa rapidité d'assimilation, son éloquence, par son tact surtout et sa modération, il justifia vite le choix de l'empereur. A ce jeu de combinaisons parlementaires où il était novice, il montra une habileté native, mais il n'abusa pas de sa finesse, préféra désarmer les partis par sa loyauté et sa modération. Guillaume II avait, au lendemain de la démission de Bismarck, annoncé qu'il entendait suivre la même ligne politique : « La route reste la même ». En réalité, une ère nouvelle s'ouvrit.
X un gouvernement de combat succéda un «ouvernement de conciliation. Ce fut une détente générale. La loi contre les socialistes, qui expirait en 1890, ne fut pas renouvelée; les mesures de persécution contre les Polonais et les Alsaciens furent abandonnées ou adoucies; le centre fut satisfait du retour des Rédemptoristes et de l'exemption du service militaire accordée aux étudiants en théologie catholique; les nationaux-libéraux se félicitèrent du retour aux traités de commerce.
Après une si longue période d'orages, ce calme était salutaire, mais on comptait sans l'empereur dont l'intervention intermittente allait jeter dans la politique un élément impondérable, et aussi sans les exigences qu'avait déchaînées le protectionnisme et qui compliquaient et aggravaient les rivalités de doctrines.
Une première fois, en 1892, dans la discussion de la loi qui rétablissait les écoles confessionnelles et rendait au clergé l'inspection scolaire, Caprivi, qui s'était engagé à fond, fut
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brusquement abandonné par l'empereur, presque désavoué. Il otîril sa démission ; l'empereur la refusa, mais le remplaça à la présidence du ministère prussien par le comte d'Eulenbourg, très réactionnaire (mars). Encouragés par ce premier succès, les ennemis du ministre le rendirent responsable de l'insubordination du Reichstag-, qui en 1893 repoussa une nouvelle augmentation de l'armée, puis du résultat des élections. Les socialistes gagnaient 350 000 voix depuis 1870 : admirable thème pour les conservateurs, pour Bismarck, pour le ministre Miquel, financier éminent, qui aspirait aux honneurs suprêmes et pour les mériter avait déserté le libéralisme. Caprivi bravement fît tête à l'orage, non sans succès. Les protectionnistes avaient fondé au mois de février 1893 une ligue des agriculteurs qui menait grand tapage, très arrogante, très exigeante : elle ralliait non seulement presque tous les conservateurs, mais une partie des nationaux-libéraux et du centre, le parti de la ré/brme sociale, qui dissimulait mal sous ce nom pompeux ses basses convoitises, attirait à lui par ses déclamations anti-sémites la petite bourg'eoisie. Malgré ces criailleries, le Parlement vota le traité de commerce avec la Russie (16 mai 1894); les protectionnistes eurent beau multiplier les plus funestes prophéties, dépeindre les champs désertés et l'Allemagne livrée sans défense à l'invasion des céréales étrangères, leurs exagérations réveillèrent l'opinion : les attaques contre le monométallisme, le projet de M. de Kanitz, ([ui demandait que l'Etat reçût le monopole de tout le commerce d'importation des céréales, les mesures contre les opérations de bourse rassemblèrent autour de Caprivi la majorité du Parlement. Les agrariens se consolèrent d'avoir perdu la nation en conquérant l'empereur.
Dans la constitution de l'Allemag-ne, si singulière, une des complications les plus étranges et les plus dangereuses est l'opposition que crée la différence du régime électoral entre le Reichstag et le Landtag- prussien. En face du Reichstag qui sort du suffrage universel, direct et secret, les élections pour la diète prussienne sont publiques, indirectes et censitaires; les conservateurs y sont tout-puissants, les agrariens y sont assez nombreux pour que le gouvernement soit
tenu de les ménager : la lutte des idées libérales et réactionnaires prend ainsi la forme d'un conflit entre la Prusse et l'Allemagne, entre le Reichslag et le Landtag. Il ne fut pas très difficile aux personnes qui avaient l'oreille de Guillaume II de réveiller chez l'empereur les susceptibilités du Hohenzollern : symptôme dangereux pour Gaprivi, Bismarck eut un regain de faveur; puis l'assassinat de Carnot (24 juin 1894) fournit un texte propice à tous ceux qui accusaient Gaprivi de complaisance pour les révolutionnaires ou d'imprévoyance et de légèreté. Au mois d'octobre, dans un discours à Kœnigsberg, Guillaume II sonna le ralliement de la noblesse contre les ennemis de l'ordre et de la religion; les conservateurs, au premier appel, firent profession de loyalisme et de dévouement. Zèle suspect. Gaprivi ne voyait pas bien qu'il fût indispensable d'ajouter au code allemand, tout pénétré de despotisme, une nouvelle loi sur les menées subversives, la L'mslurzvorlage, Il réussit du moins à atténuer le projet d'Eulenbourg; ce fut son dernier triomphe, et il dura vingt-quatre heures; le 29 octobre 1894, le prince Ghlodomir de Hohenlohe-Schillingfûrst le remplaçait à la chancellerie d'empire en même temps qu'il remplaçait Eulenbourg à la présidence du ministère de Prusse. Le prince de Holienlohe. — Une fois de plus l'empereur déclara qu'il n'y aurait rien de changé, et celte fois aussi ses paroles rencontrèrent quelque scepticisme. Ancien ministre dirigeant de Bavière, ambassadeur à Paris après la révocation d'Arnim (1874), gouverneur de l'Alsace-Lorraine depuis 1885, le nouveau chancelier avait soixante-quinze ans : il avait toujours passé pour un esprit droit et modéré, et l'âge avait atténué les défauts qu'on lui avait jadis reprochés, une activité un peu tumultueuse et quelque exubérance dans l'expression de sentitiments d'ailleurs parfaitement raisonnables. Il n'avait jamais eu beaucoup de goût pour les aventures et il n'encouragea certainement pas les agités qui ne rêvaient que coups d'Etat. Du moins, il était bien forcé de ménager les conservateurs et de gouverner avec eux, ou de façon à ne pas les décourager. Depuis la retraite de Gaprivi, le gouvernement se rapproche ainsi de la droite, mais ce déplacement s'efl'eclue avec une certaine