CHAPITRE XV
Triple Alliance. — Alliance franco-russe. — Affaires d'Orient.
/. — L'Europe après le traité de Berlin.
Le traité signé à Berlin le 13 juillet ISTS a été l'événement diplomatique le plus important du xix' siècle depuis le traité de Francfort. Il n'a pas seulement mis fin à une guerre sanglante et opéré des remaniements territoriaux considérables dans la péninsule des Balkans; il a créé une situation politique nouvelle, grosse de conséquences pour l'avenir.
C'est à indiquer sommairement ces remaniements territoriaux en Europe, à étudier cette situation politique nouA^elle, à exposer ces conséquences, soit dans l'exécution même du traité, soit, depuis lors, dans la politique générale européenne, que nous allons nous attacher.
Turquie. Roumanie. Serbie. Monténégro. Bulgarie. — Avant la guerre, la Turquie, soit directement, soit par ses vassaux, touchait aux Carpathes, au Danube et à la Save. Après la campagne, elle en était violemment écartée et rejetée vers le sud. Non seulement l'indépendance de la Boumanie, de la Serbie et du Monténégro était formellement reconnue, et leur territoire considérablement agrandi, mais encore l'Au-
L i:i U01M-: AIMIKS LK TllAlTK HK l'.KlUJX oOo
triche-llongric s'installait eu Dosiiic et eu Herzégovine, en vertu d'un droit d'occu[)ation et d'administration, et était autorisée à faire de niènic, le cas écliéanl, dans le district de Xovi- Bazar. Par la création d'une principauté de Bulgarie autonome et tributaire et d'une province privilégiée de la Boumélie Orientale, la véritable frontière nord des Etats du sultan était même reculée jusiju'en deçà des Balkans, tandis que, au sud, le congrès « suggérait » l'idée d'une rectification qui faisait reculer les limites ottomanes, au profit des Hellènes, en deçà de Larisse et de Janina.
La Roumanie, nous l'avons vu, devenait indépendante. Elle le payait, assez cber, par l'échange de la ferlile Bessarabie contre les marais de la Dobroutcha.
La Serbie, reconnue, elle aussi, indépendante, obtenait à l'ouest Mali Zwornik et Sakhar, au sud-est le cours supérieur de la Morava jusqu'à Yrania, les districts de Pirot et de Niscli.
Le Monténégro jouissait déjà de l'indépendance; cette indépendance était reconnue formellement, le territoire de la principauté augmenté de près du double, notamment de Podgoritza. Enfin il obtenait un large accès à la mer par Antivari, sous condition toutefois de n'avoir ni bâtiments ni pavillon de guerre.
Par l'article l" du traité, « la Bulgarie est constituée en principauté autonome et tributaire sous la souveraineté de Sa Majesté Impériale le Sultan; elle aura un gouvernement chrétien et une milice nationale ». Mais la Bulgarie, telle qu'elle était délimitée par l'article suivant du traité, était bien loin de comprendre tout le territoire auquel prétendaient les Bulgares. En fait, la principauté nouvelle n'était formée que des pays compris entre la Roumanie, la mer Noire et les Balkans, et du pachalik de Sofia. Une autre partie des pays revendiqués par les Bulgares, le versant sud des Balkans jusqu'au pachalik d'Andrinople, devait être placée sous un régime spécial. « U est formé au sud des Balkans, disait l'article 13 du traité, une province qui prendra le nom de Roumélie Orientale et qui restera placée sous l'autorité politique et militaire directe de Sa Majesté Impériale le Sultan, dans des conditions d'au-
tonomie administrative. Elle aura un gouverneur général chrétien « '.
Conséquences morales du traité de Berlin. — En somme, la situation territoriale créée en Europe par le traité (le Berlin se résumait dans deux faits essentiels : un recul considérable delà Turquie; l'entrée de l'Autriche-lIongrie dans la péninsule des Balkans. Des efforts prodigués et du sangversé, la Russie ne semblait avoir profité en Europe que pour acquérir la Bessarabie. L'Autriche, restée spectatrice de la lutte, paraissait en avoir recueilli le principal bénéfice.
Ce point de vue semblait encore plus juste quand on examinait, après la situation territoriale, la situation morale créée par le traité de Berlin.
Personne n'en était satisfait. La Turquie d'abord, qui espérait que l'héroïsme de ses soldats lui vaudrait au moins quelques ménagements. Tous les Etats des Balkans ensuite.
Nous avons dit plus haut les raisons que croyfiit avoir la Roumanie de se trouver lésée. La Serbie aurait préféré l'exécution pure et simple du traité de San Stéfano en ce qui la concernait. Le Monténécrro re£:rettait d'avoir été obli2ré de laisser Spizza à l'Autriche et Dulcigno aux Albanais. Les Grecs, mécontents de ne pouvoir qu'espérer une rectification de frontières, craignaient pour leurs prétentions en Macédoine doublement menacées par les ambitions des Autrichiens et des Bulgares. Ces derniers enfin, à la place de la Grande Bulgarie indépendante qu'ils avaient rêvée, voyaient leur pays divisé et placé sous trois dénominations différentes, depuis la Bulgarie du traité presque complètement indépendante, jusqu'aux parties de la Bulgarie restées provinces turques, en passant par le système de transition adopté pour la Roumélie Orientale, à laquelle on n'avait môme pas voulu laisser le nom de Bulgarie Méridionale.
La Russie. — La Russie enfin acquérait en Europe la Bessarabie, ce qui la refaisait riveraine du Danube, et des avantages appréciables en Asie (Ardahan, Kars et Batoum); mais,
1. « Nommé par la Sublime Porle,avec rasseiiliment des puissances, pour un terme de cinq ans » (art. 17).
L'KLRUPK AI'UI>S LK TUAITK DK HKIILIN oOT
on dehors du prestige juslenieiil remporté par ses armes, elle semblait, après le traité, avoir autant et plus perdu que gagné.
Elle se trouvait séparée de la Méditerranée non plus par la Turquie seule, mais par un double cordon de petits l<]tats jeunes, remuants, paraissant devoir se montrer, ce qui était leur droit, fort jaloux de leur indépendance et fort disposés, sauf le Monténégro, à oublier le puissant protecteur qu'ils invoquaient naguère. De plus, sur le seul point où s'interrompait ce cordon de petits États, un Etat voisin et rival, sachant avoir, lui aussi, une politique habile à prévoir et tenace à réaliser, capable, lui aussi, d'appuyer ses conceptions par la force d'une armée brave et disciplinée, avait pour ainsi dire établi ses avant-postes, prêt à la devancer dans ces fertiles plaines du AVardar et de la Maritza, sorte de champ clos fixé par la nature aux hommes pour y décider le sort de la péninsule balkanique.
L'Angleterre et F Autriche. — Ainsi donc aucun des pays qui avaient pris part à la guerre ne semblait en avoir profité. Seules l'i^ngleterre et l'Autriche paraissaient sortir victorieuses du grand tournoi diplomatique par lequel elle avait pris fin. L'Angleterre y avait gagné de se poser en protectrice du sultan et d'ajouter une sûreté de plus à sa situation déjà si forte dans la Méditerranée ; nous venons de voir quels avaient été les bénéfices de l'Autriche.
Mais, à côté des belligérants, à côté de l'Angleterre et de l'Autriche, à côté de l'Italie, qui avait su observer et attendre, et de la France qui, réservée sans être effacée, s'était bornée à défendre des traditions aussi désintéressées que séculaires, une autre puissance avait joué un rôle de tout premier ordre au congrès de Berlin. C'était celle-là même qui, après avoir lancé les invitations, avait donné l'hospitalité à ses membres, celle-là dont le principal homme d'Etat avait présidé et dirigé les délibérations, c'était rAUemagne.
L'Allemagne. — Sans contrecarrer en rien la politique de l'Angleterre, tout en assurant le succès de l'Autriche, elle avait su, en affectant à l'égard des Ottomans un désintéressement complet, poser les fondements d'une influence qui pouvait
SOS LA POLITIQUE EUROPPiENN'E DEPUIS LE TRAITÉ DE BERLIN
devenir, à Gonslanlinople, la rivale heureuse de celles de toutes les autres puissances européennes. Elle avait vraiment été au congrès l'arbitre des Etats intéressés, un arbitre d'autant plus écouté et respecté qu'elle avait eu lart de paraître tour à tour vouloir sauvegarder l'amour-propre ou les intérêts de chacun.
Au sortir du congrès de Berlin, rAllemagne, ayant pour amie l'Angleterre triomphante, et pour obligée l'Autriche satisfaite, restait pleinement maîtresse de la politique qu'elle entendait suivre, à l'apogée de sa puissance diplomatique.
Mais, de l'Acte même de Berlin, et le réaliste homme d'État qui dirigeait alors la politique allemande ne s'y méprenait pas, pouvaient sortir des difficultés nouvelles, un groupement nouveau des intérêts et des forces qui mettrait peut-être avant peu en péril l'œuvre si patiemment et si péniblement achevée. La vie des peuples comme celle des individus est un perpétuel recommencement.
Si pour l'instant, en effet, la Russie se repliait dans un recueillement qui ne pouvait durer toujours; si la France était retournée, silencieusement et dignement, à ki tâche patriotique de son relèvement, dans la péninsule des Balkans déjà les ambitions, les intérêts, les passions menaçaient l'œuvre récente et fragile des diplomates. Ce n'était pas tout d'avoir conclu et signé le traité de Berlin; il allait falloir l'exécuter.
//. — L'exécution du traité de Berlin.
La question grecque. — Sur la proposition des représentants de la France et de l'Italie, le congrès de Berlin avait inséré dans son XIIF protocole la résolution suivante : « Le congrès invite la Sublime Porte à s'entendre avec la Grèce pour une rectification de frontières en Thessalie et en Epire, et est d'avis que cette rectillcation pourrait suivre la vallée du Salamyrias (ancien Peneus), sur le versant de la mer Egée, et celle du Kalamas, du côté de la mer Ionienne.
« Le Congrès a la confiance que les parties intéressées réussi-
L KXKCrTiON liC TUAITI-: IlK iîKULIX :i09
ront à se meltre d'accord. Toulefuis, j)Our facililer le succès des négociations, les puissances sont prêtes à olVrir leur médialion directe auprès des deux parties. »
L'essentiel de cette résolution, sous une fcjrnie d'ailleurs beaucoup trop vague, avait été inséré dans les art. 23 et 24 de l'Acte général du 13 juillet.
Gomme il fallait s'y attendre, la Grèce et la Turijuie ne purent s'entendre et la médiation prévue dut se produire. Les premières propositions de la conférence réunie à Berlin, adoptées le 25 juin 1880, donnaient pour limites nord à la Grèce le cours du Kalamas et la ligne de faite des montagnes qui séparent les bassins de la AVistritza et de la Salambra, lui laissant ainsi toute l'Albanie et toute la Tbessalie. Mais la Turquie n'accepta pas cette décision. Le 28 mars 1881, les ambassadeurs des puissances à Gonslanlinople fixèrent les frontières des deux |)ays beaucoup plus au sud. Elle fat, formée par les eaux de lArla et par une ligne parlant de la source de ce cours d'eau pour aller aboutir à la mer Egée au sud de Plalamone, en laissant à la Turquie le versant méridional du Pinde et de l'Olympe jusqu'au sud d'Elassona. Ce fut cette limite qui fut provisoirement adoptée.
Si l'exécution du traité de Berlin avait, à l'égard de la Grèce, soufï'ert des retards et des difficultés, si elle n'avait pas couronné toutes les revendications de l'hellénisme, du moins le sang" n'avait pas coulé. Il n'en fut pas de même au Monténégro et en Bosnie.
Le Monténégro. — Au Monténégro, le prince Mkita dut, pour entrer en possession des districts de Gussinjé et de Pleva, battre 13 000 Albanais à Gussinjé (janvier 1880), et les Hottes européennnes vinrent bloquer Dulcigno, pour obliger la Tq\'quie à forcer la main aux Albanais et à remettre celte ville au Monténégro.
La Bosnie et l'Herzégovine. — En Bosnie et en Herzégovine TAulriche dut, pour briser la résistance des populations musulmanes, prendre d'assaut Bosna-Seraï et faire une campagne de deux mois.
La Roumanie. — L'article 43 du traité de Berlin avait
blO LA POLITIQUE EUROPEENNE DEPUIS LE TRAITE DE BERLIN
reconnu l'indépendance de la Roumanie, en subordonnant celle reconnaissance à l'exécution des articles 44 (relatif à l'égalité confessionnelle) et 45 (relatif à l'échange de la Bessarabie contre le Dobroutclia). L'exécution de l'article 4o ne souleva pas de difficultés, mais il n'en fut pas de même de celle de l'article 44. Larticle YII de la constitution roumaine interdisait en efTet la naturalisation des non-chrétiens, et il fallut modifier cet article pour que, les clauses du traité de Berlin relatives à l'égalité confessionnelle étant considérées comme exécutées, les trois gouvernements d'Allemagne, d'Angleterre et de France reconnussent officiellement l'indépendance de la Roumanie par la note identique du 20 février 1880.
La Bulgarie et la Roumélie Orientale. — Restait la plus grosse des questions que le traité de Berlin avait essayé de résoudre, la question de la Bulgarie et de la Roumélie Orientale.
Dans ces deux pays, le traité parut d'abord s'exécuter sans difficultés. Après avoir voté une constitution, l'assemblée nationale bulgare réunie à Tirnovo élut comme souverain le prince Alexandre de Battenberg (1879), tandis qu'Aleko- Pacha, désigné par le sultan comme gouverneur de la Roumélie Orientale, organisait l'administration de cette province.
Mais, le premier moment de satisfaction causée par leur délivrance passé. Bulgares du Nord et Bulgares du !Sud songèrent à reprendre l'œuvre d'indépendance et d'union que l'Acte de Berlin avait laissée inachevée. Après avoir couvé pendant plusieurs années, la révolution éclata le 17 septembre 1885 à Philippopoli. Le gouverneur nommé par le sultan, Gavril-Pacha, fut reconduit à la frontière, et l'union de la Bulgarie et de la Roumélie Orientale sous l'autorité du prince Alexandre de Battenberg proclamée sans effusion de sang.
C'était bien taillé, mais, pour rappeler un mot célèbre, il fallait recoudre, c'est-à-dire obtenir rassenlimcnt des puissances européennes à une violation formelle d'un traité dont elles étaient garantes. C'est à quoi échoua le prince de Battenberg. Il put remporter dans les défilés de Slivnitza, puis à Pirot, deux brillantes victoires sur les troupes serbes qui avaient
L execi;tion m: tuaitk dI' kkiîlin ;iii
envahi la principauté. Il rec^ul des assurances favorables de l'Angleterre et peut-être de lionnes paroles de l'Allemagne et de l'Italie, mais l'Autriche et la France, avec des arrière-pensées bien dilTérentes, se maintenaient sur le terrain de l'observation stricte du traité de Berlin, et la Russie fut nettement hostile. Une fois la paix conclue avec la Serbie à Bucarest (8 mars 188G), le prince Alexandre avait cru, après l'échec de la conférence de Constantinople, résoudre la question par un accord direct avec le sultan. Aux termes de cet accord, il était reconnu comme gouverneur de la Roumélie Orientale pour un terme renouvelable de cinq ans. Mais la Russie ne voulut pas entendre parler d'autre chose que de l'exécution stricte et intégrale du traité de Berlin. A la suite d'une révolution militaire faite par les partisans de celte puissance, le prince Alexandre fut arrêté pendant la nuit et conduit hors de Bulgarie. II n'y rentra que pour en ressortir aussitôt volontairement, sur l'assurance que l'empereur Alexandre III ne le reconnaîtrait jamais. xVprès cette véritable abdication, la Bulgarie ne revint pas pour cela sous l'influence russe. La mission du général Kaulbars n'eut pas de résultats et le Sobranié bulgare élut, le 8 juillet 1887, le prince Ferdinand de Saxe-Gobourg, qui, sans être reconnu par aucune des puissances, n'en prit pas moins en main le pouvoir.
La Grèce avait, au moment de la réunion des deux Bulgaries qu'elle jugeait nuisible aux intérêts de l'hellénisme, manifesté l'intention d'imiter la Serbie et fait des préparatifs de guerre. Le blocus de ses côtes par les tlottes combinées des puissances les rendit inutiles. Sur les conseils de la France, qui n'avait pas voulu participer à cette mesure de coercition, elle se résigna au fait accompli.
Les événements de Bulgarie ont eu, dans les conséquences du traité de Berlin, une influence capitale. Ils ont été la cause occasionnelle la plus importante, parmi toutes celles qui ont amené un nouveau groupement des puissances européennes et substitué à l'alliance des trois empereurs la triple alliance de rx\llemagne, de l'Autriche et de l'Italie d'une part, l'alliance franco-russe de l'autre.
///. — La Triple Alliance.
Fin de Talliance des trois empereurs. — Celle alliance (les trois empereurs (1812), dont nous venons de prononcer le nom, avait été plutôt une entente qu'une alliance. Les trois souverains s'étaient engagés récipro([uement à maintenir le statu quo territorial créé par les événements Je 1866 et de 1870, à résoudre par un accord amiable les difficultés qui pourraient surgir en Orient, et enfin à combattre les menées révolutionnaires.
L'empereur François-Joseph se résig-nant aux conséquences de Sadowa, ce ne pouvait guère être que de l'Orient que devaient surgir des difficultés de nature à troubler cet accord. Ce fut en effet de là qu'elles vinrent.
La Russie était sortie mécontente du congrès de Berlin. Elle avait espéré que l'Allemagne l'y soutiendrait énergiquement, que, grâce à cet appui, elle pourrait reprendre quelques-unes des concessions qu'elle avait faites à l'Angleterre et l'Autriche dans les négociations qui avaient suivi le traité de San Sléfano et précédé le congrès. Il ncn fut rien. Le prince de Bismarck appuva officiellement toutes les propositions des plénipotentiaires russes, mais sans se départir de l'impartialité et de la correction qu'il afTectait d'apporter aux séances. Le résultat final fut que la Russie perdit une partie importante des bénéfices acquis au traité de San Sléfano et que l'Autriche, sans avoir pris part à la guerre, se trouva jouir d'une situation au moins égale à la sienne dans la péninsule des Balkans.
Sous l'empire de ces sentiments, en présence surtout des pertes cruelles subies par l'armée russe autour de Plevna et de Chipka, le mécontentement fut extrême en Russie. Le vieux chancelier GortchakolT déclarait que le congrès de Berlin était « la plus sombre page » de sa carrière; la presse menait une campagne d'amères récriminations contre l'Allemagne et l'Autriche; l'empereur Alexandre II lui-même trouvait que « M. de Bismarck avait oublié ses engagements de 1870 ».
LA TRIl'LK ALLIAXCR 313
L alliance austro-allemande. — M. de liismarck n'avait lieu oublié; mais, tout eu a[tercevaul claireuieul les diflicullés de la situation, il espérait que, grâce à son habileté diplomali(jue, grâce aussi à rinlUieuce [»crsouuelle du vieil eui^jcreur sur son neveu xVlexandre 11, il pourrait arriver à une entente par un partage é(|uilablc d'inlluencc dans la péninsule des Balkans et maintenir Talliance des trois empereurs. Les nécessités politiques auxquelles se trouva foicément entraînée l'Autriche, le juste sentiment qu'avait la Russie (|ue les sacrifices supportés exigeaient des compensalions, ne le permirent pas. A la fin de 1879, le moment vint où il fallut que lAUemagne choisît entre ses deux alliées de la veille. Avec sa décision habituelle, M. de Bismarck prit rapidement son parti. Les bases d'une alliance austro-allemande furent arrêtées dans une entrevue (|u'il eut avec le comte Andrassy à Gastein, en août 1879, et, malgré les longues hésitations que lui causa l'idée d'apposer sa signature au bas d'un document qui prévoyait une guerre possible avec la Russie, le vieil empereur Guillaume ratifia le traité le 15 octobre suivant.
Mais, dès l'instant que l'Allemagne et l'Autriche prévoyaient une guerre avec la Russie, il était naturel de prévoir également que cette puissance chercherait un allié éventuel contre ses deux adversaires, et cet allié (la presse russe l'annonçait déjà) ne pouvait être que la France. De là la nécessité pour l'Allemagne et l'Autriche de chercher un troisième allié qui put les aider à lutter contre cette coalition [)Ossible de la France et de la Russie, et de remplacer ainsi par une nouvelle triple alliance celle dont les événements d'Orient avaient amené la dissolution. Cet allié, l'Allemagne et l'Autriche le trouvèrent dans lltalie, et c'est encore au congrès de Berlin qu'il faut remonter pour saisir les motifs qui déterminèrent l'Italie à cet acte décisif de sa politique.
La Tunisie. — On a accusé le prince de Bismarck d'avoir, au congrès de Berlin, ofTert simultanément la Tunisie à la France et à l'Italie afin de créer entre ces deux puissances un conflit qui lui permettrait d'attirer la dernière dans l'orbite de l'alliance austro-allemande et de constituer ainsi la Triplice. La légiti-
HlSTOlRE Gl'.XLR.M.E. XU. OO
mité de cette accusation n'a pas été démontrée'. La réalité est que l'Italie, revenue mécontente du congrès de Berlin, voyait alors dans la Tunisie, ainsi que le disait M. Damiani à la Chambre italienne, « la dernière porte ouverte à l'expansion de l'Italie «. La vérité est aussi que la France, étant données la configuration géographique et la situation politique des deux pays, ne pouvait laisser une autre puissance s'installer en Tunisie aux portes de l'Algérie. Tout le monde l'avait pensé au congrès de Berlin, et lord Salisbury l'avait laissé entendre en l'écrivant à lord Lyons, le 7 août 1878 : « En ce qui concerne un événement qui peut encore être assez lointain, je me bornerai à dire que l'attitude de l'Angleterre n'en sera pas modifiée. Elle continuera à reconnaître, comme elle le fait à présent, les efï'ets naturels du voisinage d'un pays puissant et civilisateur comme la France, et elle n'a pas à mettre en avant de prétentions contraires ». La sincérité de ces paroles avait été prouvée par le rappel du grand adversaire de l'influence française en Italie, du consul anglais M. Wood.
Au lendemain du traité de Berlin, la situation en Tunisie était donc celle-ci : l'Italie, mécontente d'être revenue les mains vides du congrès et de l'accroissement d'influence que l'occupation de la Bosnie et de ITIerzég-ovine donnait à l'Autriche- Hongrie dans l'Adriatique, cherchait de l'autre côté de la Méditerranée une compensation. La France, obligée d'ailleurs de défendre les grands intérêts économiques qu'elle avait en Tunisie, ne pouvait songer à laisser s'établir une autre influence que la sienne dans un pays qui est le prolongement naturel de l'Algérie et où tous les fauteurs d'insurrection auraient pu trouver un refuge.
Avec le sens politique })ropre aux Italiens, ceux-ci comprirent qu'il fallait aller vite, mais ils ne sentirent pas qu'en agissant ainsi ils obligeaient la France à défendre ses intérêts avec plus de vigilance et d'énergie. Des deux côtés on était fatalement amené à précipiter la solution, et c'est ainsi que l'événement qui paraissait en 1878 lointain à lord Salisbury, se
1. Voir notamment dans le livre de P. H. X. (p. 86) les exlrails d'un article décisif de M. F. Charmes dans les Débals du 29 octobre 1889.
L'ALLIANCH KRANCO-KL'SSE 515
trouva beaucoup plus rapproché qu'on ne le pensait. A la suite d'une agression des Kroumirs (13 et 16 février, 30 et 31 mars 1880) les troupes françaises franchiront la frontière tunisienne, et, le \'2 mai, le hey signait le Irailé du Hardo «[tii établissait notre protectorat sur la Régence.
Accession de l'Italie à l'alliance austro-allemande qui devient la Triple Alliance. — La (jueslion tunisienne se trouvait ainsi réglée au profit de la France. Ce fait eut un retentissement immense, sinon dans l'ensemble de la population italienne — la plupart des résidents italiens à Tunis avaient vu avec indifférence, pour ne pas dire avec plaisir, l'établissement du protectorat français dans la Régence — , du moins dans les milieux politiques de ce pays. Le ministère Cairoli donna sa démission pour faire place à un cabinet présidé par M. Depretis, dans lequel M. ^Mancini obtint le portefeuille des Affaires étrangères, et un sentiment d'hostilité, favorisé par les difficultés économiques que provoqua la dénonciation par l'Italie du traité de commerce qui la liait à la France, par les malheureux troubles dont Marseille fut le théâtre et surtout par des polémiques de presse, se fit jour dans toute la péninsule.
La transformation de l'alliance austro-allemande en Triple Alliance par l'accession de l'Italie en fut la conséquence. Après deux voyages du roi Ilumbert à Vienne (octobre 1881) et à Berlin (1882), l'accord fut conclu en 1883. Il n'a pas été rompu depuis lors; bien au contraire, il a été renouvelé à trois reprises, en 1887, en 1891 et en 1896.