‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 26 sur 125 · HENRI IV ET SULLY RELÈVEMENT ÉCONOMIQUE DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

HENRI IV ET SULLY RELÈVEMENT ÉCONOMIQUE DE LA FRANCE

/. — Retour sur les guerres de religion.

La population pendant les guerres de religion. — Les

guerres de religion ont arrêté le progrès de la population qui avait été un des traits caractéristiques de l'économie sociale durant la première moitié du xvi* siècle. Le désordre administratif, les querelles des partis, les excès des gens de guerre, les proscriptions et l'émigration protestante qu'elles déterminèrent firent perdre à cette population, sous les règnes des fils de Henri II, une partie de ce qu'elle avait regagné depuis Charles VIII. La misère pesa de nouveau sur les campagnes. « Partout des ruines, écrivait un ambassadeur vénitien en 1574; le bétail est en grande partie détruit, de sorte qu'on ne peut plus labourer et qu'une grande partie des paysans ont abandonné leurs maisons. La population n'est plus comme autrefois probe et civile; la vue du sang, la guerre l'ont rendue rusée, grossière et sauvage. » Il n'était pas rare de voir des gentilshommes campagnards, à la tète d'une bande armée, piller les fermes, détrousser les marchands; quelques-uns, qui, ayant

continué leur existence de brigandage après le triomphe de Henri IV, ont été condamnés par les tribunaux restent, dans rhistoire, comme un témoignage attardé de cet élat des mœurs. Ce n*est pas sans quelque motif que la Satire Ménippée fait dire à un député de la noblesse, le sieur de Rieux, qu'il « n*y aura paysan, laboureur ni marchand à dix lieues à la ronde qui ne passe par ses mains et ne lui paie taille ou rançon. 9

En 1574 et en 1594, des paysans du centre de la France, répétant : « Nous sommes las! », se soulevèrent et pillèrent les châteaux; le lieutenant du roi réunit la noblesse, qui fit un grand carnage des révoltés. Dans les remontrances envoyées de Normandie aux Etats généraux de 1593 on Ht : « Ce que faisaient vos pauvres sujets par leurs vallets et serviteurs avec une charrue bien attelée de bœufs, chevaux ou juments, c*est une chose lamentable de voir un père de famille, sa femme et ses enfants servir de bêtes et, la corde sur Tépaule, tirer à force de reins une petite charrette. »

Les villes, quoique plus à l'abri derrière leurs remparts, étaient cruellement éprouvées aussi et toutes n'échappaient pas au pillage ou aux exactions, c 0 le misérable temps pour n'oser sortir des villes! » écrit dans son livre de raison un bourgeois de Tulle en 1585. A Paris, dont la population s'élevait peutêtre encore i 400000 âmes au commencement du règne de Henri III, un Italien nous apprend qu'on n'en compta que 200000 lorsqu'on voulut constater, pendant le siège, le nombre de bouches à nourrir. De 1500 chefs de famille que possédait Provins en 1575, il n'en restait pas 500 vingt ans après, et ses 1800 métiers avaient presque tous cessé de battre. Les 5 ou 6000 ouvriers que la sayetterie faisait vivre à Amiens étaient réduits à l'aumône. A Tours, le nombre des fabricants de soieries était tombé de 800 à 200. Même à la mort de Henri IV, en 1610, les notables de Lyon répondent à une question que leur avait posée la reine régente : « Autrefois il se faisoit à Lyon en une sepmaine plus de manufactures qu'il ne s'en faict i présent en ung an. La guerre a faict mourir une partie des ouvriers; la faim en a chassé une aultre partie, qui est allée non seulement aux aultres villes du royaume chercher sa vie,

mais, qui est le pis, s*est retirée aux estraDgiers pour y establir les manufactures qu*ils soloient venir quérir à Lyon. » Il serait facile de multiplier les citations : les témoignages s'accordent presque partout pour attester le pitoyable état du pays à répoque où Henri lY prit possession de la capitale, et quelque fantaisistes que soient les chiffres de Froumenteau dans le Secret des finances de France, ils autorisent à affirmer que le nombre des personnes tuées et des maisons détruites a été considérable.

Changements dans Tesprit et les règlements des corps de métiers. — Les querelles entre les corps de métiers défendant ou cherchant à renforcer leur monopole, querelles que nous avons signalées dans la première moitié du xvi^ siècle, ne discontinuèrent pas au milieu des difficultés économiques de la seconde moitié de ce siècle, et, dans Tintérieur du corps de métier, la tendance à la concentration du privilège s'accusa davantage.

L'obligation du « chef-d'œuvre », qui ne s'imposait que dans un nombre restreint de métiers au xm® siècle, était devenue peu à peu la règle générale; les statuts renouvelés et la coutume avaient rendu l'épreuve plus coûteuse et plus longue. Un ouvrier employait quelquefois un an et plus à le fabriquer, dépensant beaucoup d'argent en outils, en matières premières et plus encore en cadeaux aux jurés et en banquets. En 1571, un ouvrier corroyeur de Paris, nommé Baudequrn, après des instances réitérées, obtenait enfin la faveur d'être admis à l'épreuve; mais les jurés « finallement lui ont baillé un chef-d'œuvre fort pénible et difficile dont la ferrure est d'argent et lequel il n'a moyen de faire pour le long temps qu'il s'y faudroit employer et ce pendant ne pourroit vivre ». C'est pourquoi Baudequin porta plainte devant le prévôt du roi; mais, comme il se trouva un compagnon pour déclarer qu'il se chargerait d'un tel chef-d'œuvre, il fut débouté de sa demande. On n'agissait pas ainsi avec tous les candidats. Les familles suffisamment riches rachetaient une partie des années d'apprentissage et leurs enfants trouvaient à faire leur chef-d'œuvre chez un patron gagné d'avance qui les aidait. On était plus indulgent encore pour les fils de maître, qui néanmoins avaient aussi de fortes sommes à payer.

II ne suffisait pas d'être parvenu à la maîtrise pour avoir le droit d'aspirer aux honneurs de la corporation. Nous avons dit que, dans beaucoup de métiers, il s*était formé une hiérarchie de jeuneSy de modernes et d'ancten^, autant de degrés dans le privilège. Au sommet étaient les gardes du métier, dont les fonctions procuraient non seulement honneur, mais profit. D'abord les gardes et leurs amis se trouvaient en fait à l'abri des visites importunes et des saisies; de plus, ils touchaient une partie des droits de réception et des amendes. Charles IX, s'intéressant à un fabricant de sayetterie ruiné et sachant que < s'il avait esté pourvu d'un office, il auroit moyen de se remettre sus et de gaigner sa vie >, le recommanda à l'échevinage d'Amiens en demandant qu'on lui conférât gratuitement un des offices du métier de sayetterie ! Faveur d'ailleurs que le roi n'obtint pas parce que l'échevinage vendait ces offices. Plusieurs ordonnances de la seconde moitié du xvi* siècle énumèrent les abus qui s'étaient introduits dans l'administration des métiers et les profits, illicites pour la plupart, que s'étaient attribués les gardes : dilapidation par les gardes du métier des revenus destinés à soulager les maîtres tombés dans la pauvreté ; prix de la maîtrise qui, de 36 livres, chiffre statutaire, se trouvait porté arbitrairement i 200 et jusqu'à 1200 livres; restrictions apportées au droit électoral dans le sein de la corporation, levées de deniers sur tous les maîtres sans vote de ceux-ci et sans autorisation du roi, argent extorqué aux maîtres chez lesquels ils opèrent des saisies et qui consentent à composer pour éviter un procès, connivence moyennant finance avec les marchands qui débitent de mauvaises marchandises, etc.

En même temps, les statuts revisés s'appliquent à river plus étroitement à son métier l'ouvrier, qui, de son côté, tendait à s'émanciper. Une ordonnance du maire de Bourges, rendue en 1574 et reproduite en 1600, dont l'esprit se retrouve dans maint autre règlement, porte défense aux compagnons de quitter leur maître avant d'avoir terminé leur ouvrage « sous peine d'être chassez hors de la ville > ; défense aux compagnons de «travailler es maisons des bourgeois ou de lever boutique » avant d'avoir été admis à la maîtrise; ordre aux ouvriers qui

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arrivaient en ville de s'adresser, pour trouver de l'ouvrage, au valet de la confrérie du métier et non aux autres compagnons et de quitter la ville « sans vagabonder par les rues >, s'ils n'en avaient pas trouvé au bout de deux jours. On entrevoit à travers ces [)rescriptions la lutte sourde des corps de métiers, institution légale où régnaient les maîtres, contre les compagnonnages^ j sociétés ouvrières et clandestines.

Les bouchers de Paris fournissent un exemple des modifications qui s'étaient introduites avec le temps dans l'organisation des corporations. Les maîtres de la Grandet-Boucherie s'étaient longtemps succédé de père en fils; ils formaient presque tous,au XVI* siècle, des familles de riches boui^ois qui, tout en conservant leur litre et leur confrérie, vivaient du revenu de leurs propriétés et particulièrement de la location de leurs étaux, sans exercer la profession. Les garçons qui tenaient les étaux, ne formant pas un corps, n'avaient pas de maîtrise et se trouvaient à la merci des propriétaires, qui avaient élevé le loyer jusqu'à 150 et 200 livres et pouvaient ruiner leur étalier en ne renouvelant pas le bail. De là,des querelles au sujet desquelles, depuis le milieu du xv® siècle, le Parlement avait rendu divers arrêts sans supprimer le conflit. Ce n'est qu'en 1587 que le gouvernement consentit à donner aux bouchers locataires des statuts que ceux-ci réclamaient depuis longtemps. Il y eut dès lors deux corporations : les bouchers de la Grande-Boucherie ^ qui protestèrent contre l'innovation, et les Bouchers de la ville de Paris qui, moins entichés de leur noblesse, attirèrent peu à peu à eux les bouchers des autres quartiers et finirent par les réunir tous en 1650 dans une même corporation.

La fiscalité royale et les lettres de maîtrise. — La royauté, dans la seconde moitié du xvi* siècle comme dans la première, s'efforça de régler la police des métiers, d'élargir quelque peu l'étroitesse des monopoles locaux, de réprimer les abus des confréries, et chercha en même temps des ressources de fiscalité dans son intervention.

Elle créa des offices qu'elle vendit. Henri II s'acquitta d'une

1. Voir ci-dessus, t. III, p. 300. — Ibid., et t. II, p. 533, sur les Confrérie». — Voir également ci-dessus, t. IV, p. 106.

délie envers un graveur de la monnaie en créant des offices de jaugeurs, contrôleurs, vendeurs de vîn sur la Seine et ses affluents et en les lui octroyant avec droit de les revendre. Charles IX étendit ce droit d'inslitulion royale jusque sur les jurés des communautés; c*est ainsi qu^eo 1574 il créa des offices de jurés maçons et de jurés charpentiers dans chaque ville du royaume. Toutefois ce n'est que beaucoup plus tard que la multiplication des offices royaux devint un fléau de Tindustrie.

La création de l^ltres de maîtrise était un autre moyen de tirer de l'argent des corporations. Louis XI en avait donné l'exemple. Les rois du xvi" siècle en usèrent largement. Tous les princes et les princesses du sang, à leur mariage, à la naissance de leurs enfants et dans d'autres circonstances , obtenaient le droit de vendre à leur profit un certain nombre de maîtrises dans les corporations du royaume : c'était un cadeau que le roi leur faisait sans bourse délier. Les acheteurs de ces lettres devaient être, par les soins des officiers royaux, reçus dans la corporation sans faire de chef-d'œuvre ni passer d'examen, sans avoir de banquets à donner ni aucun frais à subir. Les corps de métiers résistaient autant qu'ils pouvaient à cette invasion ; dans leurs remontrances aux Etats généraux, ils réclamaient, disant que cette intrusion sans preuves de capacité tournait « au grand dommage de la chose publique »; ils faisaient subir des vexations ou payer sous main des indemnités aux titulaires. Quoique souvent il leur fallût céder, le nombre de lettres invendues était considérable; Henri IV, pour remettre un peu d'ordre dans cette aOaire, dut abroger en 1608 toutes celles qui étaient antérieures à son avènement.

On sait que les confréries d'artisans et les corps de métiers étaient deux institutions distinctes, quoique souvent unies, et même presque confondues. Pendant que la royauté réglementait celles-ci, elle proscrivait celles-là. En 1539, François P*" avait interdit « toutes confrairies de gens de mestier et artisans par tout le royaume ». Les grandes ordonnances d'Orléans (1561), de Moulins (1566), de Blois (1579) renouvelèrent les mêmes défenses; une ordonnance de 1564 imposa même

une amende de 500 livres à quiconque assisterait à un banquet de confrérie. Mais, pendant que les lois générales défendaient, des faveurs particulières autorisaient telle ou telle confrérie, et le souffle des passions religieuses en fit surgir spontanément, de toutes parts, beaucoup plus que la main de l'administration n'en pouvait étouffer.

L'ordonnance de 1581. — A plusieurs reprises, les rois accusèrent l'institution des corps de métiers de faire renchérir les marchandises, comme elle accusait les confréries de fomenter les désordres. En 1581, Henri III, considérant que, par suite des troubles, les règlements n'étaient plus observés, publia une grande ordonnance de réforme qui avait pour objet : 1® D'organiser en corps de métiers tous les artisans du royaume, en groupant en corporation les métiers qui ne l'étaient pas encore dans les villes « jurées > et en introduisant le régime corporatif dans les villes et villages qui n'avaient pas de jurandes. 2^ De rendre le système moins exclusif en rendant l'admission plus facile. Dans ce but, les maîtres des faubourgs, après trois ans d'exercice, pouvaient venir s'élabiir dans la ville; les maîtres reçus au chef-lieu d'un bailliage ou d'une sénéchaussée pouvaient s'établir dans toutes les localités du ressort, sans avoir d'autre épreuve à subir; les maîtres reçus dans une ville de parlement jouissaient du même privilège pour le ressort entier du parlement. Paris seul, réuni à ses fauboui^s, faisait exception, ses maîtres pouvant s'élabiir librement dans tout le royaume, tandis que les maîtres reçus ailleurs ne pouvaient pas s'établir à Paris. Un maître pouvait, en se faisant recevoir dans deux corps, exercer simultanément deux métiers. ^^ D'abolir les abus des jurandes, maîtrises et confréries, en plaçant les corps de métiers sous la surveillance directe de la royauté. C'est ainsi que les jurés ne devaient pas imposer de chef-d'œuvre d'une durée de plus de trois mois, et que le juge royal devait décider, en cas de contestation, que les banquets et dépenses extraordinaires à propos de ce chef-d'œuvre étaient interdits. 4® De prélever un impôt au profit de la royauté : en effet, avant de prêter serment, tout maître devait payer au receveur des deniers royaux un droit qui, dans les petites bour-

gades, variait de un à trois écus et qui, dans les grandes villes, Paris, Toulouse, Rouen, Lyon, s'élevait pour les moindres métiers à dix et pour les meilleurs à trente écus.

Dans cette ordonnance, qui est restée célèbre, plusieurs historiens n'ont vu qu'une mesure fiscale et une déclaration du droit domanial de la royauté sur l'industrie. Elle dénote plus que cela; car on y trouve, en outre, une tendance vers l'unité française et même vers la liberté. Mais en même temps elle reposait sur une erreur consistant à croire que l'institution des corps de métiers était apte à prévenir les désordres de l'industrie; c*était, de plus, une faute que de généraliser cette institution en emprisonnant la France entière dans cette forme vieillie du moyen âge. Il est vrai que, si l'ordonnance avait reçu son entière exécution, le mal eût été en partie compensé par la suppression de certains abus, surtout par la faculté donnée aux artisans de cumuler plusieurs métiers et de s'établir dans tout le ressort d'une juridiction.

Elle ne fut pas mieux suivie que ne l'avaient été la plupart des ordonnances précédentes. Quelques professions furent érigées en méti&f's jurés parce que h royauté avait un intérêt direct à ces créations et rencontrait d'ailleurs peu de résistance de ce côté. Mais les villes continuèrent à exclure les faubourgs; les abus subsistèrent et allèrent en s'aggravantà mesure que les passions furent surexcitées et que l'administration se relâcha.

Les Juges-consuls. — Il y a cependant une institution de cette période qui a été utile et qui a survécu à la tourmente : celle des jugeS'Consuls. Dès 1549, il y eut à Lyon un tribunal commercial du change. Toulouse, Nîmes, Rouen, Reims, Bordeaux, Poitiers, Amiens obtinrent successivement des créations du même genre qui, comme la plupart des institutions nouvelles, soulevèrent des oppositions. A Paris, ce tribunal fut établi par l'ordonnance de 1563, € sur la requête des marchands de Paris, pour le bien public et abréviation de tous les procès et différends entre marchands ». Un juge et quatre consuls, choisis par les marchands et marchands eux-mêmes ou anciens marchands, devaient juger c sans salaire » et, autant que possible,

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sur-le-champ, sans procureur, sans écritures, les différends procédant d'obligations, cédules, récépissés, lettres de change ou de crédit, répoDses, assurances, compagnies, etc. Ils prononçaient sans appel pour les sommes qui n'excédaient pas 500 livres. Au commencement de Tannée lS6i, le prévôt et les échevins convoquèrent cent notables, parmi lesquels le sort désigna trente électeurs qui nommèrent le juge et les quatre consuls.

Mais les lieutenants civils, les baillis, les prévôts, voyant s*élever un pouvoir rival, firent défense d'ajourner les parties devant les juges-consuls et ordonnèrent d'élargir les prisonniers. La royauté dut interposer son autorité et confirmer à plusieurs reprises la nouvelle juridiction. Les juges-consuls n'étaient peut-être pas eux-mêmes à l'abri de tout reproche : on accusait les gros marchands de s'épargner entre eux et on prétendait que ce tribunal n'était qu'une « inquisition sur les marchands pauvres et menu peuple ». Néanmoins l'institution subsista et, s'épurantavec le temps, elle a rendu de grands services.

Les métaux précieux d'Amérique. — Pendant que les passions religieuses agitaient le monde et occupaient la scène, il se produisait une révolution économique, lente d'abord et inaperçue, puis très sensible, préjudiciable aux uns, avanta* geuse aux autres, incomprise de presque tous, qui modifia profondément les conditions du marché commercial et la fortune des particuliers : c'est la révolution monétaire.

Après la guerre de Cent ans, les métaux précieux, que fournissaient presque exclusivement les mines d'Europe, ne suffisaient plus aux besoins du commerce renaissant et avaient augmenté de valeur. Les prix tombèrent plus bas qu'on ne les avait vus depuis plusieurs siècles et ils restèrent ainsi jusqu'aux premières années du règne de François P'. En 1506, Louis XII se plaignait que « les prix d'or et d'argent étaient haussés > et, ne sachant à quoi s'en prendre^ il accusait les orfèvres et les marchands des foires. En 1514, on exploitait en France des mines d'argent et François I" donnait des lettres patentes pour encourager et réglementer ce travail : il fallait que l'argent fûit devenu bien rare pour qu'on s'occupât autant d'en tirer d'un pays où la plupart des filons sont si pauvres.

Un statisticien allemand a cru pouvoir évaluer à 47 000 kilo^ grammes d'argent et à 5800 kilogrammes d*or la quantité de métaux précieux produite annuellement en Europe de 1493 à 1520 et, pour la période de 1520 à 1544, à 90000 kilogrammes d'argent. Quand le Pérou eut été découvert et conquis par Pizarre, la mine seule du Potosi rendit 300000 kilogrammes d*ai^ent par an. Du commencement à la fin du xvi*" siècle, la production annuelle de Taisent paraît avoir décuplé et celle de Tor augmenté de moitié.

L*Espagne regoi^ea de métaux précieux que, malgré les défenses d'exporter, toujours impuissantes, la politique coûteuse de Charles-Quint et de Philippe II et le mouvement du com^ merce répandirent hors de ses frontières. Ce fut surtout après le traité de Cateau-Cambrésis et plus encore pendant la Ligue que la France sentit les effets de cette abondance qui faisait hausser les prix. Pendant que le métal perdait de sa valeur, les rois altéraient la monnaie; la livre tournois contenait moitié moins dargent fin en 1600 qu'en 1500 : autre cause d'enchérissement nominal des marchandises. Aussi Charles IX se plaignait-il c du prix excessif auquel sont venues toutes choses > et publiait-il des ordonnances pour fixer les prix ci les salaires. M. d'Avenel affirme, en se fondant sur une estimation approximative, que l'hectare de terre labourée, payé en moyenne (le poids d'argent étant exprimé en monnaie actuelle) 95 francs pendant la période 1501-1525, atteignit le prix de 317 francs pendant la période de 1516-1600.

Conséquences de la révolution métallique : les prix et les salaires. «^ Les conséquences de cette révolution ont été considérables et en même temps diverses suivant la condition des personnes. Beaucoup de seigneurs dont le revenu consistait surtout en censives se sont trouvés appauvris; ceux qui avaient des fermes ne perdirent pas et ceux qui avaient des maisons de ville gagnèrent. D'autre part, comme l'abondance des métaux précieux et le renchérissement munie des marchandises étaient un stimulant pour le commerce, qui fut florissant pendant la première moitié du siècle et procura encore de gros profits aux plus habiles dans la seconde moitié,

beaucoup de marchands s*enrichireat et achetèrent des terres aux seigneurs. Il y eut un accroissement de la richesse mobilière et un déplacement de la fortune immobilière au profit de la boui^eoisie.

Les ouvriers, en général, souffrirent du changement. La hausse de leur salaire fut loin de correspondre à celle des marchandises et cependant des ordonnances, qui la signalaient comme un mal, cherchèrent à Tarrèter en fixant un maximum. En effet, quand une monnaie se déprécie d*une manière continue durant une longue période, ce sont d^abord certaines marchandises, puis la plupart des marchandises qui augmentent de prix; mais ce n'est que plus tard, à la suite des difficultés d^existence que le renchérissement des denrées et du loyer causent aux ouvriers, que ceux-ci sont dans la nécessité de réclamer et finissent par obtenir de leurs maîtres une augmentation du prix de leur journée. Ce retard de la hausse du salaire sur celle de la marchandise était plus accentué alors qu*il ne le serait aujourd'hui, parce que les ouvriers, étroitement subordonnés au corps de métier, ne pouvaient pas discuter librement le prix de leur travail. M. d'Avenel a calculé que le maçon et le charpentier recevaient par jour une somme d'argent égale à 80 centimes dans la période de 1501 à 1525 et à 1 fr. 20 dans la période de 1576 à 1600 : évaluation vague, sans doute, mais qui devient significative quand elle est rapprochée du prix du blé. On constate alors que le journalier qui pouvait acheter 14 litres de froment avec son salaire dans la première période n'en achetait que 4 dans la dernière. Dès le commencement de la crise, en 1544, une ordonnance signalait déjà le péril : < Nos sujets en plusieurs états sont en ce tellement grevez et offensez que ceux qui ont quelque patrimoine et revenu n'en sçauroient vivre, encore moins les artisans et le menu peuple du labeur de leurs mains, par ce moyen contraints de hausser et augmenter les salaires et prix accoutumez de leurs ouvrages, vacations et peines; au danger de pis, s'il n'y est promptement pourvu. »

Parmi les contemporains beaucoup n'avaient pas conscience de cette révolution ; quelques-uns même la niaient. Bodin la comprit et en montra la cause : « Nous voyons, écrivait-il en 1578, que,

depuis cinquante ans, le prix de la terre a crû, non pas au double, ains au triple... Autrefois la journée d'un homme était estimée douze deniers, celle d'une femme six deniers... On ne peut dire que, depuis soixante ans, tout n*aye enchéri dix fois autant pour le moins. > Il avait déjà dit en 1568 : < La principale cause et presque seule (que personne jusques ici n'a touchée) est l'abondance d or et d'argent qui est aujourd'hui en ce royaume. »

//. — Administration de Henri IV et Sully.

Les Notables de 1596. — Lorsque Henri lY fut rentré à Paris, tout était encore à faire pour relever la France de ses ruines, rétablir l'ordre dans les finances et l'administration et ranimer l'industrie et le commerce. Le roi convoqua une assemblée des Notables à Rouen en 1596. « Vous sçavez à vos despens, comme moi aux miens, leur dit-il en ouvrant la session, que, lorsque Dieu m'a appelé à cette couronne, j'ai treuvé la France non seulement quasy ruinée, mais presque toute perdue pour les Français...; par mes peines et labeurs je Tai sauvée; sauvons-la astheure de la ruine. »

Le premier service que le roi rendit au peuple fut de réprimer, comme l'avait fait un siècle et demi auparavant Charles VII, les pilleries des gens de guerre; il diminua les garnisons, réprima les désordres et punit de mort quelques chefs de pillards. Immédiatement après la paix de Vervins, il défendit le port des armes à feu; ce n'est qu'en 1604 qu'il rendit définitivement aux seigneurs le droit de chasser à l'arquebuse sur leurs terres.

Sully seconda puissamment le roi dans l'œuvre de restauration. Il débrouilla le chaos des finances et eut le mérite d'être un administrateur probe, vigilant et ferme. Sa gestion financière peut se résumer ainsi : 100 millions de dettes remboursées, c'est-à-dire à peu près le tiers de la dette totale au dire de Sully; 20 millions d'impôts arriérés, remis aux cultivateurs; les tailles réduites de six millions en douze ans et réparties plus équitablement; la suppression d'un grand nombre d'ano-

blissements; les instruments de culture et le bétail déclarés insaisissables; la défense faite aux seigneurs de lever aucun impôt sans lettres patentes du roi; Tordre mis dans les comptes; une dépense inférieure à la recette presque chaque année depuis 1602, et des économies qui s'élevaient à plus de 12 millions en 1610.

L'agriculture : Olivier de Serres. — La répression des soudards, la diminution des tailles, la sécurité donnée aux campagnes ont été alors, malgré la lourdeur persistante des impuis, des bienfaits qui ont permis à l'agriculture de se relever de la « cessation presque générale du labour » dont parle une déclaration du roi de mars 1595. Le roi autorisa le libre transport du blé d'une région à une autre ou du moins s'opposa, en mainte circonstance, à l'arbitraire des gouverneurs qui s'arrogeaient le droit d'en réglementer le commerce. Il s'occupa du dessèchement des « palus » de Bordeaux et autres; il favorisa l'entreprise d'un Hollandais, Humphrey Bradley, qu'il créa en 1599 « maître des digues » : cette entreprise, contrariée par l'opposition des propriétaires, n'a donné de résultats qu'après sa mort. Il s'appliqua à arrêter le gaspillage des forêts du domaine. Il encouragea la culture du mûrier et il en fit planler lui-même un nombre considérable. C'est à .son instigation qu'Olivier de Serres, gentilhomme protestant et bon cultivateur, publia en 1599 son traité de la Cueillette de la soye par la nourriture des vers qui la font^ dans lequel il s'applique à prouver que partout où poussait la vigne on pouvait planter avec succès le mûrier blanc, et excite les Français à « metlre en évidence par ce moyen des millions d'or, croupissants ». L'année suivante, le même auteur publiait son Théâtre d'agriculture, que Henri IV se fit lire pendant plusieurs mois chaque jour après son dîner et qui a eu cinq éditions jusqu'en 1610. L'auteur y traite du ménage de la ferme en général, de la culture des céréales et des légumes, de la vigne, des pâturages et du bétail, de la volaille, des jardins, des bois, le tout avec clarté, dans un esprit pratique, exposant les procédés traditionnels, conseillant les améliorations, telles que les labours profonds, l'alternance des plantes réparatrices avec les plantes

épuisantes, recommandant le soufrage de la vigne, la culture du sainfoin, du maïs, de la betterave, récemment importée d'Italie et qui donne un> <; jus semblable à sirup au sucre ». 11 s'en faut que l'agriculture du xvu° siècle se soit élevée au niveau marqué par Olivier de Serres. Celui-ci resta comme un modèle, imité par quelques-uns, mais ignoré de la masse routinière des paysans. • .

Laffemas et Montchrétlen. — Les Notables se plaignirent que les fabriques de France fussent considérablement diminuées pendant que le luxe des Français s'approvisionnait de produits étrangers. « Les Anglais font apporter en ce royaume telle abondance de leurs manufactures de toutes sortes qu'ils en remplissent le pays. » Et ils demandaient des prohibitions contre le commerce étranger. Deux hommes représentent principalement ces idées qui ont dominé en matière d'industrie et de commerce dans la première moitié du xvii" siècle : Lafîemas et Montchrétien. LatTemas était un ancien tailleur du roi, devenu en 1598 son valet de chambre ordinaire et en 1602 contrôleur général du commerce. Il avait publié plusieurs brochures et il devint, en matière de réglementation industrielle, un conseiller écouté du roi. A la suite d'une enquête dans laquelle il avait consulté les communautés de métiers de Paris, il proposa de prohiber rimporlation des produits manufacturés et l'exportation des matières premières, de créer une chambre de commerce et un intendant du commerce, de faire une réforme générale des corporations, de supprimer les confréries, de tarifer le salaire des ouvriers dans chaque mélier. C'était un plan général de protection et de réglementation qui, s'il ne fut pas appliqué intégralement, inspira du moins l'administration.

Quelques années après la mort de Henri IV, un homme dont la vie avait été quelque peu aventureuse, Antoine de Montchrétien, dédiait au jeune Louis XIII et à sa mère un livre intitulé Traicté de V économie politique. Ce n'était pas en réalité un traité de cette science, qui n'existait pas encore et dont Montchrétien n'a en aucune façon posé les fondements; c'était simplement une thèse en faveur de la protection douanière, qu'il présentait comme le seul moyen de relever la France encore appauvrie.

c Recevoir, disait-il, de la quincaillerie étrangère, c*est osier la vie à plusieurs milliers de vos subjects dont cette industrie est rhéritage. » Et il terminait ainsi : « Je pense avoir par les discours précédents fait cognoislre à Vos Majestez combien il est nécessaire, par toutes sortes de considérations, d'employer les hommes de ce royaume, combien utile de leur attribuer Texercice des arts et combien important pour arriver à cet effect, d'y deffendre l'apport et Tusage des ouvrages estrangers. » Il n*est pas utile d'insister sur le détail de propositions dont Marie de Médicis ne s'est pas occupée ; mais il est intéressant de constater l'existence d'un système économique qui commençait alors à prendre corps et à être en vogue.

L'ordonnance de 1597. — Henri lY était disposé à proléger et ne craignait pas de réglementer l'industrie. Il fit revivre l'ordonnance de 1581 par celle d'avril 1591. Il l'étendit non seulement aux artisans, mais aux marchands, auxquels il ordonna de se constituer en communautés, se réservant, comme l'avait fait Henri III, une part dans les droits de réception et la faculté de vendre à son profit trois maîtrises sans chef-d'œuvre. Cette ordonnance abolissait de nouveau le tilre de roi des merciei^s qui avait reparu à la faveur des troubles ; elle exigeait que ceux qui avaient pris des lettres de ces prétendus rois prêtassent un nouveau serment, avec paiement de droit, devant le juge royal. Elle eut pour effet la constitution en communauté de professions auparavant libres dans des villes où ce régime existait déjà, et l'introduction du régime corporatif dans des villes « non jurées » jusque-là. Toutefois la réforme fut loin d'être générale; un arrêt de 1602 restreignit même le recouvrement des droits royaux aux villes capitales de province, sièges d'évêché, de présidial, de bailliage ou de sénéchaussée. Ces villes protestèrent parce qu'on louchait aux privilèges et à la bourse de leurs corporations. Dans plusieurs, le roi dut employer la conirainte pour se faire obéir. L'ordonnance de 1597 eut plus d'effet que celle de 1681 ; mais, si elle augmenta le nombre des corps de métiers, elle ne changea pas leur esprit.

Protection aux arts et & l'industrie. — Henri lY fut, comme François 1", grand bâtisseur et protecteur des arts. 11

embellit et assainit des villes. A Paris, THôtel-Dieu fut agrandi, rhôpitalSaint-Louisfondé.des rues (rueDauphine, etc.) ouvertes, des quartiers (Marais) créés, la Place Royale bâtie, le pavillon de THôtel de Ville et une partie de la galerie du Louvre construits, le- service de voirie mieux fait, grâce surtout au concours deMiron, qui exerça les fonctions de prévôt des marchands de 1602 à 1604. On a dit de Henri IV : « Sitost qu^l fut maistre de Paris, on ne vit que maçons en besogne. » Hors de Paris, il bâtit ou remania des châteaux, Saint-Germain, Fontainebleau et d autres. Il attacha à ces travaux des artistes distingués qui, placés entre la sève exubérante de la Renaissance et la majestueuse solennité du siècle de Louis XIV, se trouvent, malgré leurs mérites, relégués un peu à larriëre-plan dans Thistoire de Fart. Lorsque la grande galerie du Louvre fut terminée, Henri IV fit disposer le rez-de-chaussée en boutiques et en logements. € Nous avons, dit-il, fait disposer le bâtiment en telle forme que nous y puissions loger commodément quantité des meilleurs ouvriers et des plus suffisants maîtres qui pourroient se recouvrer, tant de peinture, sculpture, orfèvrerie, horlogerie, qu'autres de plusieurs e*^^ excellents arts, tant pour nous servir d*iceux, comme pour estre par ce même moyen employés par tous nos subjets. » Ces artisans, dégagés de toutes les obligations qu*imposaient les corps de métiers, n avaient â subir ni les visites, ni les jugements des jurés. Ils étaient, avec le nom d'artisans du Louvrey placés sous la protection directe du roi. Ils pouvaient former un certain nombre d'apprentis, qui étaient autorisés â leur tour à s'établir dans tout le royaume sans avoir à prendre des lettres de maîtrise nia payer aucun droit. Les métiers réclamèrent et essayèrent d'empêcher les apprentis de s'établir et les artisans du Louvre de travailler pour le public. Le roi tint bon, et le privilège, plusieurs fois confirmé après sa mort, a duré jusqu'à la fin de la monarchie absolue, abritant des ' artisans renommés de père en fils : entre autres familles, celle de l'ébéniste BouUe.

. L'industrie de la soie. — Le luxe des soieries n'avait pas disparu pendant les guerres civiles; mais Tindustrie française avait dépéri et c'était le commerce italien qui approvisionnait

le marché. Henri IV Voyait atec cKagiûn l'argent sortir du royaume; aussi le rétablissement dé Tindustrie de la soie futil un de ses plus vifs soucis. C*est pourquoi il avait engagé Olivier de Serres à écrire la Cueillette de la soj/e. L'année même de cette publication, il avait fait border de mûriers les allées des Tuileries. Il en fit ensuite planter des milliers de pieds aux Tuileries, à Fontainebleau et ailleurs, donna en grande quantité de jeunes plants, chargea en 1602 une commission de propager la culture du mûrier dans toute la France, surtout dans les provinces du Centre et distribua libéralement des graines de ver à soie. Il prescrivit même, en 4606, rétablissement dans chaque diocèse d'une pépinière de 50000 mûriers, que devaient entretenir les monastères et dont les curés devaient donner les jeunes plants aux paysans. Sully se prêta au désir du roi en autorisant un entrepreneur à faire de grandes plantations dans son gouvernement du Poitou. La culture se développa en efTet dans le Midi, en Provence, Languedoc, Dauphiné, Lyonnais, où le climat était favorable. Le succès ne répondit pas à TeiTort dans les environs de Paris et sur les bords de la Loire : en 1603, une grande mortalité des vers à soie donna, malgré les protestations de Laffemas, raison à ceux qui croyaient que le climat de ces contrées n'était pas propice.

Sully, malgré la concession qu'il avait faite en Poitou, était opposé à ces nouveautés. Un jour qu'il était malade, Henri IV alla le trouver à l'Arsenal et chercha à le convaincre de l'utilité qu'il y avait pour la France à produire elle-même ses soies, qu'elle payait tous les ans plus de quatre millions â l'étranger. Sully fut inébranlable, répétant que le labourage était la seule vraie richesse du royaume, que c'était vouloir renverser l'ordre de la nature, et que les fabriques de soieries corrompraient les Français sans enrichir la France.

Henri IV persista. Il établit des magnaneries aux Tuileries, au château de Madrid, à Fontainebleau. Il accorda des privilèges à plusieurs fabricants de draps d'or, d'argent et de soie : notamment à un nommé Sainctot, qui fut anobli ainsi que ses associés, et reçut pour .douze ans le monopole de la fabrication des soieries à Paris et de celle des étoffes d'or et d'argent dans tout le

royaume; à un Lyoonais, inventeur du métier à la tire, qui obtint à deux reprises des lettres de surséance contre ses créanciers.

Autres industries. — Deux marchands de Rouen proposèrent d*établir une manufacture de toile fine de Hollande; ils obtinrent, sur Tavis du Conseil de commerce, un prêt de 150 000 livres. C'est en vue de fournir des modèles de broderies destinées à orner ces toiles qu*un horticulteur, Jean Robin, reçut du roi une pension de 400 livres pour entretenir un jardin de plantes rares : c*est Torigine du Jardin des Plantes.

On avait fabriqué depuis longtemps en France des tapis de haute lisse; Henri IV s'efforça de relever cet art qui était tombé en décadence. Il donna des gages et un logement au Louvre à deux artisans français qui s'étaient distingués dans ce métier. II voulut aussi que la France pût rivaliser avec les tapis étrangers, qu'on importait en grande quantité. Il donna, en 1603, à deux artisans des Pays-Bas le privilège exclusif de fabriquer, avec des métiers de basse lisse, des tapis de Flandre, la maison des Gobelins pour s'établir et 100000 livres de subvention; en 1608, à Pierre Dupont, son tapissier ordinaire, le privilège de fabriquer des tapis en soie du Levant et un logement au Louvre : c'est l'origine des Gobelins et de la Savonnerie.

Henri IV encouragea ainsi un certain nombre de fabricants en vue d'introduire en France plusieurs industries nouvelles, telles que la fabrication du cuir doré à Paris, celle du maroquin en divers lieux, la cristallerie a Nevers, les glaces et cristaux à Melun, les faïences à Paris et à Nevers, la fonderie mécanique sur la rivière d'Essonne, la papeterie dans le Dauphiné. Toutes ne réussirent pas ; mais l'impulsion fut donnée et on peut dire que, d'une manière générale, l'industrie française retrouva sous le règne pacificateur de Henri IV la prospérité dont elle avait joui avant les malheurs de la guerre civile.

Voies de communications : les canaux. — Dans les périodes de désordre les routes sont abandonnées sans entrelien, les voies navigables sont envahies par les riverains; les difficultés de la circulation aggravent les difficultés du commerce. Les supprimer est naturellement une des premières pré-

occupations des gouvernements réparateurs. Les Etats de Blois avaient en vain demandé ce service à la faiblesse de Henri III ; la France Tobtint de Henri IV, qui, en 1599, nomma Sully grandvoyer de France, charge nouvelle. Celui-ci fit dresser par les trésoriers généraux un élat des ressources destinées à Tentrelien des chemins. Il exigea que les péagers missent « les chaussées et les pavés en bon estât, faute de quoy on devra saisir les différents péages ». Chaque année plus d*un million de livres, prélevé sur les revenus du roi, fut affecté à la construction des grandes routes. Des arbres furent plantés pour les ombrager : la tradition populaire a jusqu*à nos jours conservé le nom de c Rosny » à des ormes qui datent de cette époque. Des ponts furent construits pour remplacer des bacs : ceux de la Loire furent presque tous refaits après Tinondation de 1607.

Henri IV créa en 1594, après sa rentrée à Paris, un surintendant des coches et voitures publiques, fixa les tarifs, organisa des relais sur les principales routes, comme il y en avait déjà sur celles de Paris a Rouen et à Orléans. Il en fit autant pour les chemins de halage le long des rivières et décida que les chevaux affectés à ce service seraient insaisissables, comme Tétaient déjà les chevaux de labour.

Les cours d*eau furent débarrassés d'une partie des obstacles dont s*élait si vivement plaint le Tiers aux Etats généraux de Blois, et quelques petits affluents de la Seine furent rendus un peu plus navigables. On connaissait en France depuis le temps de François V^ le système des canaux à écluses; un plan pour réunir les deux Mers par la Garonne fut proposé au Conseil du commerce en 1604. L*idée vint de réunir aussi la Seine et la Loire à la Saône. On n'eut pas le temps de s'arrêter à ces projets; mais on résolut de réunir la Loire à la Seine, et on choisit comme point de jonction le Loing, qui passe à 16 kilomètres de Briare et à 8 kilomètres de la Trezée. En 1605, sur les plans de Hugues de Tours, Sully envoya 6000 soldats pour commencer les travaux. Mais le plan était défectueux et le travail, interrompu après la mort du roi, ne fut repris qu'en 1638.

Compagnies de commerce; colonisation. — La découverte de Christophe Colomb et le voyage de Vasco de Gama

avaient ouvert de plus larges horizons au commerce maritime et avaient créé la politique coloniale. L'Espagne en Amérique et le Portugal en Orient avaient pratiqué les premiers cette politique et en avaient retiré de gros profits. Les autres nations riveraines de TAtlantique, la France, TAngleterre, la Hollande, voulurent en avoir leur part. Dès 1504, un marin de Honfleur, Paulmier de Gonneville, avait abordé au Brésil; en 1518, le baron de Lery avait essayé de fonder une colonie dans la baie du Saint-Laurent. On a vu plus haut les résultats des voyages de Verazzano et de Jacques Cartier dans cette même région, ainsi que la tentative de colonisation par RobervaP. Mais la guerre continentale avait détourné François P*^ de la politique coloniale.

Un poste, dit Bastion de France, fut concédé aux pêcheurs et trafiquants français sur la côte d'Algérie (1561). Les tentatives de Coligny en Amérique aboutirent à des échecs'.

Henri IV reprit cette politique. Pour faire le commerce dans les pays d'Orient, qu'une société bretonne avait essayé sans succès d'entreprendre en 1601, il voulut avoir une compagnie des Indes Orientales semblable à celle qui commençait à faire la fortune de la Hollande; il en institua une par lettres patentes du l'"" juin 1604 : le principal membre était un Flamand, Gérard de Roy, qui avait navigué dans ces parages. La compagnie fut empêchée par le mauvais vouloir des Hollandais de terminer son premier armement et, du vivant de Henri IV, aucun des associés ne parait avoir tenté le commerce de l'Inde.

A l'Occident, les marins français s'étaient aventurés depuis longtemps et des pêcheurs de morue faisaient le trafic des pelleteries sur les côtes de l'Acadie. En 1598, immédiatement après la paix de Vervins, Henri IV confirma au marquis de La Roche le titre de c lieutenant général du roi en pays de Canada et autres » que Henri III lui avait octroyé et l'investit de privilèges étendus. On verra plus loin le succès de cette tentative et d'autres analogues.

Le commerce et le système douanier. — Le commerce intérieur s'était ranimé : on le voit par l'éclat des foires de Saint-

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