‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 31 sur 125 · MARIE DE MÉDICIS; DE LUYNES · texte numérisé non relu

MARIE DE MÉDICIS; DE LUYNES

Le voilà dans Topposition ; il tient le langage de ces rebelles qae plus lard il saura si bien réduire à Timpuissance. Lui, rhomme de gouvernement, il approuve la rébellion de 1620 et nomme à celte époque « faire fort bien » ce qu'il appellera plus tard « crime de lèse-majesté ». Il approuve le Parlement dans ses sentiments « parce que, dit-il, ce grand sénat ne doit aux volontés du roi qu'une obéissance raisonnable.... et qu'il est obligé, par le devoir de sa charge, de dire son sentiment au souverain sur l'abaissement des affaires ». Tout en rageant à huis clos et en traitant Luynes,dans ses Mémoires, comme il le mérite, il l'accable en public de ses protestations. Elles demeurent d'abord inutiles et, confîné par ordre dans son diocèse, le malheureux évêque en est réduit à écrire un livre de polémique religieuse sur les Principaux points de la foi catholique. A la première éclaircie, il accourt auprès de la reine, se rend agréable aux deux partis, gagne son chapeau de cardinal, mais demeure encore à l'écart de la politique militante.

On l'avait deviné, on le redoutait. Si Ton tient encore en 1622 la reine Marie éloignée des affaires secrètes, si < on ne lui fait voir, dit Richelieu, que la montre de la boutique, sans la laisser entrer au magasin », c'est à cause de cet aumônier qui la suit comme son ombre et qui pénétrera avec elle dans le conseil. Quand La Vieuville, qui était un fripon et un sot, eut fait renvoyer l'honnête et pesant Schomberg, pour prendre sa place, il se figurera pouvoir utiliser les talents de Richelieu, tout en le gardant dans une situation un peu subalterne. Le roi l'avait pourtant prévenu qu'il faisait fausse route, que ce cardinal « était trop habile homme pour prendre le change, si l'on ne voulait pas se fier entièrement à lui ». Ce fut ce qui arriva; les malversations de La Vieuville ne tardèrent pas à être connues du monarque; Richelieu ne fut pas le dernier à l'en instruire; et comme, par bonheur, il n'y avait à ce moment aucun favori en titre capable de dominer le prince, la créature de Marie de Médicis prit la haute main dans l'État. Ce règne, qui se traînait misérablement depuis quatorze ans, allait, pendant les dix-huit années du ministère nouveau, accomplir l'un des grands pas de notre histoire.

//. — Richelieu : la pacification religieuse.

En 1623, < les affaires périssaient, ou parce que souvent on ne les entendait pas, d autres fois on ne les résolvait pas, ou, étant entendues et résolues, on ne les exécutait pas > . De cette critique faite par Richelieu du gouvernement de ses prédécesseurs, on peut induire quelle sera sa politique. L'un de ses premiers objectifs sera la pacification religieuse.

La liberté de conscience au XYII"" siècle. — Le pays où redit de Nantes avait été promulgué et était honnêtement pratiqué marchait, on peut le dire, à la tète des nations dans la voie de la liberté religieuse. Le droit commun du monde entier, c'était en effet l'intolérance. Tout autour de nous, dans les États les plus civilisés, la foi du plus grand nombre proscrivait impitoyablement les opinions dissidentes. Les catholiques demeuraient à Genève « par souffrance », mais n'avaient pas le droit de s'y marier. L'exercice de la religion romaine était défendu dans toute l'étendue de la Hollande. En Allemagne, depuis la paix d'Augsbourg, tout membre séculier de l'Empire pouvait déclarer unique, sur son territoire, la religion qu'il professait, et interdire l'exercice du culte à la communion rivale. Il n'y manquait pas : les luthériens, là où ils étaient les maîtres, opprimaient non seulement les catholiques, mais aussi les calvinistes. Deux fois, en soixante ans, le Palatinat fut contraint d'embrasser les doctrines de Luther, et deux fois de les abandonner pour celles de Calvin, toujours par les moyens les plus violents. L'Angleterre était plus dure aux dissidents que la Turquie. Bannissement et, en cas de récidive, condamnation à mort des prêtres officiant dans le royaume; lourd tribut imposé aux « papistes », comme à des esclaves, telle était la législation britannique. Ce ne fut que par un article secret de son contrat de mariage que la sœur de Louis XIII, en épousant Charles P% obtint la faculté d'avoir une chapelle dans son propre palais. Le roi d'Angleterre déclarait ouvertement a qu'il se souciait peu que l'on dit des messes dans son Etat,

pourvu qu*il demeurât paisible >. Mais le peuple ne Tentendait pas ainsi.

Intolérance populaire. — Les masses sont souvent plus intolérantes que les despotes ; elles ne se plaisent pas dans cet état moyen, aussi éloigné de la persécution que de TindifTérence, qui est Tapanage de quelques esprits élevés. Elles passent sans transition d*un extrême à Tautre et n arrivent à la liberté de conscience que par le scepticisme, parce qu*elles ne supportent la contradiction que sur les sujets qui les intéressent peu. A cette époque, la dévotion était générale, quoique peu éclairée; en France, le peuple était passionnément catholique. C*est lui qui se montre intraitable sur la stricte observation des innombrables fêtes chômées, dont Tautorité ecclésiastique eût été disposée à restreindre le nombre. La superstition naissait de Fignorance, suivant la pente naturelle des petits esprits qui cherchent les petits côtés dans les grandes choses. Les procès de sorcellerie étaient bien vus par Topinion. En lisant les pièces de l'affaire la plus célèbre de ce temps, celle du curé Grandier, qui fut brûlé vif, on voit que le public éclairé n*est pas trop convaincu et que les juges le sont encore moins. Le Père Lactance se vante, il est vrai, à Richelieu c de chasser effectivement une cinquantaine de démons, du corps de dix-sept Ursulines àa Loudun, qui sont toutes possédées, obsédées ou maléfîciées » ; mais si l'archevêque de Tours n'en croit rien, si Richelieu luimême en plaisante, la foule y croyait, comme elle avait cru à la magie de Gaufridi à Aix. Il y avait dans le Midi des « connaisseurs de sorciers », que les municipalités faisaient venir, dans les cas douteux, pour se tirer d'embarras.

Pour le blasphème, pour le sacrilège, les lois sont moins sévères que les mœurs; le pouvoir est plus indulgent que la nation. Le Tiers état insiste, en 1614, pour obtenir le renouvellement de l'ordonnance de saint Louis contre les blasphémateurs avec sa sanction : lèvres fendues, percement de la langue. Au contraire le gouvernement se contentait d'une amende pour la première fois, de huit jours de prison pour la seconde. C'est le peuple qui, en bien des villes, outrage les huguenots, leur jette des pierres et insulte leurs convois funèbres, qui veut leur

Histoire atninALz. V. 22

interdire de s'établir dans les villes catholiques, les empêche d'y bâtir des temples et, si les temples existent, de les entretenir; qui « s'émeut » sans motif, ou pour des motifs futiles, et, dans son émotion ou son émeute^ brûle le temple de Tours et démolit le temple de Gharenton.

Les huguenots pour lui sont responsables de tout : un pont s'écroule-t-il, un incendie dévore-t-il quelque monument? on les soupçonne aussitôt d'en être cause; « ils sont en danger d'être massacrés. » Des provocations bêtes et terribles s'étalent tout à coup sur les murs. Des missionnaires laïques, merciers, cordonniers, couteliers, courent de consistoire en consistoire défier les ministres, prêcher sur les places publiques, sur quelques tréteaux, comme les opérateurs forains, « tenant à honneur d'exciter des tumultes et de se faire maltraiter. »

Les protestants étaient aussi intolérants que les catholiques, partout où ils étaient les plus forts. Non seulement ils « retenaient l'usage exclusif des églises » là où ils le pouvaient, mais ils interdisaient formellement le culte catholique dans leurs villes de sûreté. C'est avec la plus grande peine que Sully fit obtenir aux prêtres le droit d'entrer, à La Rochelle, dans les hôpitaux, pour administrer les sacrements quand ils y seraient appelés, le droit d'entei rer, « même avec fort peu de solennité », les morts de leur religion. Dans les centres huguenots du Midi, la minorité catholique était toujours à la veille d'être emprisonnée ou expulsée en masse; on en vit plus d'un exemple. Benoît, dans son Histoire de Védit de Nantes, reconnaît ingénument que les ministres protestants « conservaient la coutume de parler de l'Église romaine d'une manière que les catholiques jugeaient peu respectueuse ». Elle consistait en effet à traiter la messe « de farce et de momerie », le pape « d'antechrist, de capitaine des coupeurs de bourses », à appeler le saint-sacrement « un dieu de pâte » et l'Eglise romaine une « infâme paillarde ». On ne s'en tenait pas aux gros mots. Tel réformé fait porter des immondices devant la porte du logis où se célèbre le service divin; tel autre s'en va arracher le calice des mains du prêtre au milieu de la messe. A ces bravades, on répondait par des arrêts du Parlement, ou par des coups.

Le protestantisme politique. — On ne peut nier que les réformés ne se soient, sous Louis XIII, révoltés sans motifs valables. Henri IV avait à peine rendu le dernier soupir, que déjà TAssemblée de Saumur (1611) présentait à la régente des cahiers, « composés de telle façon, dit Richelieu, que quand le conseil eût été huguenot il n'eût su leur donner satisfaction ». La division du rovaume en huit cercles, formant quinze ou dix-huit provinces, qui obéissaient à un conseil central, fut Tœuvre de l'Assemblée de Saumur, œuvre qui d'ailleurs n'a jamais été réalisée; elle ne pouvait l'être. L'administration officielle était trop rudimentaire, le pouvoir régulier était encore bien trop décentralisé pour que l'opposition, même l'opposition religieuse, ait pu réussir un pareil essai de centralisation.

Il faut remarquer en outre que dès la régence, a /or/tori sous le ministère de Richelieu, les huguenots de la première heure,

< ceux qui avaient combattu les papistes dans les guerres civiles », étaient morts, ou très vieux et incapables de serebattre. Les nouvelles générations avaient grandi dans la paix. De là ce résultat : le fanatisme est plus rare et moins violent, surtout moins sincère. Il y avait bien des déclassés, des aventuriers, dans les rangs des huguenots militants, qui ne rêvaient que plaies et bosses. On trouvait même beaucoup de catholiques dans les troupes protestantes : ce qui montre que ce ne sont plus là de vraies guerres de religion, mais des révoltes d'ambitieux. On disait plaisamment que, « si les huguenots publiaient un jeûne, c'est qu'ils avaient quelque dessein contre le service du roi. »

11 faut distinguer les < réformés de parti d des « réformés d'Elat » : les premiers toujours prêts à « prendre part aux brouilleries, pour fouiller dans la bourse du public ». Châteaux qu'on fortifie, fossés que Ton creuse, armes que l'on transporte, tout cela ne plaisait guère aux « réformés d'Etat ». Ils songeaient à

< ce que diraient les étrangers, voyant que, ne se contentant pas de la liberté de conscience qu'ils avaient toujours mise en avant, ils ne cherchaient qu'à faire du désordre ». L'enthousiasme d'ailleurs est modéré; on met bien à cheval quelques milliers de gentilshommes; mais ces armées volontaires ne tiennent pas. Les titres de « généralissime », de « gouverneur

de rÉglise réformée »de telle province, que prennent pompeusement les grands seigneurs qui marchent en tète du mouvement, ne cadrent pas avec Tébauche du parlementarisme moderne, que le3 pasteurs cherchent à faire fonctionner, avec tous ses rouages et toutes ses intrigues, en pleine guerre, dans des conditions exceptionnellement épineuses.

Siège de La Rochelle; suppression des places de sûreté. — Pour régler Taffaire de la Yalteline, qu'à son arrivée au pouvoir il avait trouvé pendante, Richelieu n'avait pas hésité à entrer indirectement en conflit avec le pape. Après avoir ainsi inauguré cette politique profondément laïque qui distinguera son gouvernement, ce cardinal de TEglise romaine, dont le premier acte, à Tétranger, avait été de remettre la Yalteline catholique sous la domination protestante des Grisons ', s'applique, à Tintérieur, à séparer dans le protestantisme français l'élément politique de l'élément religieux, à donner protection au second, à anéantir le premier.

Richelieu avait dit très nettement, en plus d'une occurrence, c qu'en matière d'État il préférait un Français huguenot à un Espagnol » ; pour lui, la nationalité passait avant le culte. Il n'en était malheureusement pas de même des protestants politiques qui préféraient leurs coreligionnaires anglais à leurs compatriotes français. La campagne du Languedoc en 1629 et le blocus de La Rochelle en 1628, répondant au blocus de l'ile de Ré par Buckingham, ont en effet le caractère d'une lutte internationale, plus encore que celui d'une guerre religieuse. Richelieu fut môme provoqué à celle-ci par celle-là; et ce fut l'intervention de la Grande-Bretagne en leur faveur, — le roi d'Angleterre affectant de n'avoir d'autre objectif que la stricte exécution du traité de Montpellier, — qui porte à l'indépendance politique des réformés le dernier coup en France.

Tandis que Rohan soulevait le Midi, le cardinal, qui avait envoyé contre lui Condé, d'Epernon et Montmorency, se dirigea de son côté vers La Rochelle, à qui sa situation maritime donnait une importance particulière. Etouffer ce nid de pirates,

1. Pour la politique étrangère de Richelieu, voir ci-dessous, chap. xii, l'Ailemagne et la guerre de Trente ans.

fermer celle porte toujours ouverte à l'étranger, c*était mettre fin aux agitations de Tintérieur. Des circonvallations de trois lieues de tour du côté de la terre, et, du côté de la mer, une digue en pierres sèches de 1500 mètres, hors de la portée du canon des assiégés, interceptèrent toute communication des Rochelois avec le reste du monde. Une flotte anglaise parut au large et, n'osant essayer de forcer la passe, s'en retourna. La famine dépeupla bientôt la ville; mais les fanatiques, conduits par le maire Guiton et par le ministre Salbert, refusaient de se rendre. Déjà seize mille habitants étaient morts de faim et de misère. L'Angleterre tenta un dernier effort, ses vaisseaux dépensèrent beaucoup de poudre; il était trop tard. Le 28 octobre 1628, les assiégés capitulaient et montaient sur leurs remparts pour crier : « Vive le roi ! » Quoique la digue de La Rochelle ait exigé un travail et une dépense énormes pour le temps, quoique l'activité déployée par Richelieu, la fécondité de ses expédients, sa constance, en face de difficultés sans cesse renaissantes et vis-à-vis des sarcasmes dont les gens de guerre sous ses ordres l'accablaient, aient été vraiment extraordinaires, ce fut surtout dans la victoire que le cardinal fut admirable. Pour apprécier sa modération dans le triomphe, il faut lire les « articles accordés par le roi > à cette cité qu'il trouva pleine de mourants. Libre exercice du culte, rétablissement de chacun en tous ses biens, amnistie générale, telles étaient les bases de la convention signée avec les pairs bourgeois de La Rochelle. L'année suivante, après une campagne vigoure.use menée contre l'armée de Rohan en Languedoc, et signalée par le traitement féroce infligé à la garnison de Privas, qui s'était rendue à discrétion et qui fut tout entière égorgée, la paix d'Alais termina enfin les guerres religieuses. Rohan se soumit et les villes de sûreté disparurent. Les réformés n'avaient plus à compter que sur la parole du roi, qui renouvelait solennellement l'édit de Nantes. Modération du cardinal; il protège les huguenots. — Le même homme qui, à La Rochelle, poussait à la roue pour remettre le canon dans les embrasures, disait au roi qu'il € voulait seulement ôter la faction du milieu de ses sujets; le reste (la foi) étant un ouvrage qu'il faut attendre du

ciel, sans y apporter aucune violence que celle de la bonne vie et du bon exemple ». Là-dessus Richelieu n*a pas varié. Le langage qu*il tenait aux Etats de 1614, à ses premiers pas dans la vie publique, il ne le démentira pas un instant jusqu'à sa mort. Les historiens protestants reconnaissent que Ton ne saurait faire remonter à son ministère le commencement de cette sourde persécution, qui, sous Louis XIV, aboutit à la Révocation. Après sa victoire politique, le premier ministre devint plus tolérant encore en religion. Quoique sollicité sans cesse contre les protestants, il ne céda presque jamais. C est en vain qu'on lui demande de supprimer tel prêche, d'interdire dans tel village le libre exercice de la Prétendue, Au Conseil, il se fait Tavocat des réformés, il modère le zèle

des secrétaires d'Etat : « Comme j'estime qu'il ne faut pas étendre ce qui est porté par l'édit, aussi ne doit-on pas retrancher les grâces qui y sont accordées. » Ces procédés recevaient leur récompense. Dès 1632, lors de la révolte du Languedoc, des consuls protestants chassaient de leur ville l'évèque < qui tenait pour le duc d'Orléans » et conservaient la cité au roi. Les parlements avaient présidé au désarmement général : les huguenots, obligés de se dessaisir de leurs munitions, en furent indemnisés; les gouverneurs de province ne souffrirent pas qu'on leur fît tort d'un sou. Dans les questions litigieuses, les agents royaux n'hésitent pas à reconnaître leur bon droit, au risque même de soulever la population catholique. Le pouvoir central était plus tolérant que les pouvoirs locaux ; il est plus facile aux réformés de devenir conseillers de parlement que maîtres tailleurs ou contrôleurs des gabelles. Le roi fait des huguenots maréchaux de France; les assemblées rurales ne veulent même pas en faire des procureurs fiscaux. Les protestants, qui « trouvent mille difficultés dans les moyens ordinaires », se jettent avec empressement sur les « lettres de maîtrise » extraordinaires, vendues par le roi. Singulier contraste : ici l'absolutisme protège la liberté commerciale.

Le cardinal, comme les grands manieurs d'hommes, croyait tout possible avec l'adresse et l'argent : < Il est plus facile de ruiner les huguenots en gagnant leurs ministres que par des

armées », lui écrivait un de ses affidés. Il ne négligea rien de ce côté. On fit un pont d'or à ceux qui voulurent abjurer. Une taxe annuelle fut établie sur tous les ecclésiastiques du royaume < pour Tenlretien el pension des ministres convertis ». L'on n'aperçoit qu'une restriction au libéralisme du cardinal : c'est vis-à-vis des huguenols étrangers. Les deux pasteurs de Charenton étaient l'un de Genève, l'autre de Sedan. Le roi concéda que les droits acquis fussent respectés, que les étrangers reçus ministres restassent en fondions; mais il fut interdit d'en nommer d'autres à l'avenir. On y joignit la défense aux ministres français de sortir du royaume, aux consistoires de céder des ministres « aux républiques et souverainetés étrangères ». Reste à savoir si cette altération des droits reconnus par l'édit de Nantes n'était pas excusable, au moment où l'on cherchait \\ à développer l'esprit national chez nos compatriotes dissidents. ||

Rapports de l'Église catholique avec l'État. — Richelieu s'attribuait les mêmes droits sur le clergé catholique; le roi se jugeait libre de prohiber aussi bien l'importation des moines étrangers en France que l'exportation des religieux français, « Craignant, dit le cardinal, que les religieux de Catalogne — après notre occupation — ne tinssent les peuples en pensée de révolte, il fut trouvé à propos de faire changer d'air à ceux qui se voulaient montrer trop espagnolisés, en les dispersant aux autres provinces, afin de les faire être bons Français, »

La politique religieuse de Richelieu peut se définir ainsi : point de libertés gallicanes en théorie, les libertés gallicanes en pratique. Le duc de Savoie, disait-il, s'emparerait volontiers d'une partie des États du pape, « croyant que l'augmentation de la puissance d'un prince zélé au bien de la religion et de l'Eglise, comme lui, serait un assez grand avantage au Saint- Siège pour qu'il soulTrît volontairement quelque mal pour un si grand bien », Ce que l'aïeul de Victor-Emmanuel eût fait au temporel, le ministre de Louis XllI tenta de l'exécuter au spirituel. Devenir le vicaire particulier du pape en deçà des Alpes fut le rêve de Richelieu. Vice-légat d'Avignon, légat temporaire du Saint-Siège, patriarche de France, il usa, pour obtenir un de ces titres, toutes les ressources d'une diplomatie ingénieuse.

n échoua toujours, et s'en montra fort irrité. Dans un livre publié sous son inspiration, — Le nonce du pape français y — on se plaignit de < l'oppression que le pouvoir des papes faisait subir à la France >. Les « informations de vie et mœurs », pour les ecclésiastiques nommés à Tépiscopat, furent une autre pomme de discorde entre le gouvernement français et le Saint- Siège. Les rapports demeurèrent fort tendus jusqu'à la mort de Richelieu, pour lequel le souverain pontife refusa même de faire célébrer le service d'usage, en disant qu'il était excommunié.

Si le pouvoir laïque s'immisçait à Rome dans la conduite générale de l'Eglise, par des cardinaux protecteurs et comprotecteurSy amis ostensibles ou secrets, à pensions grandes et petites, on devine qu'à l'intérieur il pénétrait librement dans le domaine spirituel. Il existait trois corps : le Parlement, la Sorbonne et l'Université, dont aucun n'avait reçu l'inspiration du Saint- Esprit, qui délibéraient tous trois officiellement sur la doctrine chrétienne. Contre eux les évoques devaient souvent entrer en lutte ouverte. Les parlements ne permettent pas à un évêque d'exécuter un jubilé s'ils ne l'ont approuvé dans leur ressort, prennent connaissance de l'administration des sacrements comme du revenu des fabriques, jugent et annulent les vœux de religion, s'occupent de la forme, de l'heure et de l'ordre du service divin, et des honoraires des prêtres pour la célébration des messes.

En un temps où il n'existait ni journaux, ni tribune, le prédicateur était le seul orateur populaire. Aussi le pouvoir ne le perdil pas de vue. Non seulement toute allusion malveillante lui est défendue, — Richelieu, lors de la brouille du roi avec la reinemère, en 1630, menaça de la Bastille tous ceux qui parleraient du respect que les enfants devaient à leurs parents, — mais l'éloge du gouvernement est souvent obligatoire. Les prédicateurs, dit Pontchar train, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, « firent leur devoir à animer le peuple à louer Dieu, de ce que le roi avait repris l'administration de ses affaires ». Au xvu* siècle, on ne concevait pas d'autre système que celui d'une étroite union de l'Etat avec l'Eglise. Seulement, dans celte vie à deux, chaque associé, sans l'avouer, espérait asservir

Tautre. C*était le gouvernement qui fixait, à sa guise, le lieu et la date des assemblées du clei^é et qui les changeait même au cours des délibérations. Une assemblée commencée à Poitiers est ainsi transportée à Niort, malgré ses plaintes, et se termine à Paris. Richelieu épura plusieurs fois de suite l'assemblée de 1641. Il fît donner à deux archevêques et à quatre évêques» hostiles à ses projets, Tordre de sortir de la ville, par des lettres royales qui se terminaient en ces termes : < Je prie Dieu, Monsieur Tarchevêque, qu^il vous donne une meilleure conduite^ et vous ait, etc... >

Le clergé; ses abus; sa réforme. — Au temps de Louis XIII, un clergé nombreux se trouve en face de biens ecclésiastiques considérables, et, par un étrange abus, ces biens n'appartiennent que pour partie à ce clergé, et pour une infîme partie à ceux des membres du clergé qui remplissent les fonctions cléricales. Dans cette ruche sainte, ce sont les frelons qui mangent presque tout : si bien que TEglise, être de raison, est riche, et que les prêtres sont en majorité pauvres. Dès qu'un jeune homme savait assez de latin pour entendre le bréviaire, on le jugeait capable d'être élevé au sacerdoce. Il n'existait en France, vers 1620, aucune espèce de séminaire. Le caractère sacerdotal ne donnant pas de moyens d'existence à l'ecclésiastique sans fortune, il lui fallait un binéfice.

Cinq autorités diverses disposaient des revenus du clergé : le pape, le roi, les évêques, les chapitres et autres dignitaires religieux, les seigneurs de fîef et autres patrons laïques. Chacune de ces autorités, les trois premières surtout, disputaient constamment aux autres ses prérogatives. La France ecclésiastique, divisée alors en 115 archevêchés ou évêchés, offrait d'inconcevables bizarreries. Certains diocèses avaient 1300 paroisses, comme Rouen, Bourges ou Autun, ou même 1700 paroisses, comme Chartres; d'autres n'en avaient que 75, comme Mirepoix et Agde; ou même 30, comme Saint-Paul-Trois-Chàteaux. Au point de vue pécuniaire, si l'on fait le compte des charges et des revenus, on trouve que le clergé, tant régulier que séculier, possède, sous Louis XIII, environ 100 millions de livres par an : 75 de ses biens propres et 25 de dîmes. — Ses charges con-

sistaient en un < don gratuit > annuel au souverain, le seul impôt auquel il fût assujetti, en aumônes obligatoires, en frais d*entretien de bâtiments innombrables : églises, chapelles, monastères. On peut les évaluer approximativement à 20 millions de livres. Il restait donc aux prêtres, évèques et religieux des deux sexes une somme nette de peut-être 80 millions de livres, correspondant à 400 millions de francs de notre monnaie, si Ton lient compte de la valeur intrinsèque de la livre tournois et de la puissance d*achat des métaux précieux à cette époque. Mais, si Ton voulait savoir ce que recevaient annuellement les clercs qui desservaient les paroisses et ceux qui priaient ou travaillaient dans les monastères, — curés portionnés et moines cloîtrés, — on s'apercevrait qu'ils n'ont tous ensemble qu'un revenu peu supérieur à celui des prêtres d'aujourd'hui. Cela tenait à ce que l'Etat s'était emparé des trois quarts du revenu de l'Eglise et en disposait à sa volonté, à cette seule condition de n'en gratifier que des individus revêtus au moins des ordres mineurs. Ceux-ci vivaient en bons chrétiens, souvent même en chrétiens pieux, mais ils n'exerçaient presque aucun ministère et ne rendaient que peu ou point de service à la religion. Souvent ces desservants ou « vicaires perpétuels », que les « curés primitifs » ou « gros décimateurs » chargeaient du soin des paroisses, ne possédaient pas le nécessaire. On projeta sous Richelieu de leur assurer à tous une « portion congrue », ce qui, dans l'origine, voulait dire suffisante et convenable. Mais elle l'était si peu, que ce terme poiHion congrue en était venu à exprimer, dans le langage courant, une misère décente. Le traitement fixe de 200 livres dans le Midi, au delà de la Loire, de 300 livres au Nord et à l'Ouest, tel qu'il fut décrété sous Louis XIII, apparut pourtant aux curés comme un bienfait. Aussi le réclament-ils avec ardeur, mais sans pouvoir tous l'obtenir. Il correspondait à 1000 et 1500 francs de notre monnaie.

De grands désordres existaient dans l'Église à la fin du xvi® siècle; ils appelaient une réforme. Ceux qui étaient imputables à l'Eglise furent réformés parle concile de Trente et par l'élan religieux qui signale la première moitié du xwf siècle. Ceux qui étaient imputables à l'Etat furent légèrement atténués,

mais subsistèrent. Ni la sainteté d'un Vincent de Paul, ni la science d'un Bossuet ne prévalurent contre des abus qui n*ont disparu qu avec la monarchie : preuve qu'ils n'étaient pas inhérents à l'Eglise, mais à TÉtat ^

///. — Richelieu : la politique intérieure.

Idées de Richelieu sur le pouvoir royal. — Les idées du cardinal sur le gouvernement intérieur apparaissent beaucoup moins nettes à Thistorien que ses projets diplomatiques : on ne voit pas où il entendait borner la puissance du prince, tandis qu'on voit très bien où il marquait les limites de la France. Richelieu est un homme politique, non un législateur. Le législateur cherche à créer des institutions; il organise des machines qu'il croit bonnes et qui marcheront sans lui. L'homme politique s'occupe des gens, plutôt que des choses; il a un but et l'atteint comme il peut. Ses efTets sont combinés en vue d'un résultat immédiat. Il pense que d'autres, après lui, en feront autant, et que, chacun gouvernant bien, les règles sont superflues.

« Mon premier but, a dit quelque part le premier ministre de Louis XIII, fut la majesté du roi; le second fut la grandeur du royaume. » En matière de politique étrangère, où la grandeur du roi s'identifie avec celle du royaume, il a complètement et glorieusement réussi. Au dedans, c'est une question qui demeure discutable que celle de savoir si le royaume est devenu d'autant plus grand que le roi en devenait davantage le maître; si la transformation de la monarchie féodale en royauté de droit divin, longtemps et comme inconsciemment poursuivie par beaucoup des prédécesseurs de Louis XIII, mais dont Richelieu fut, sans nul doute, l'un des artisans les plus laborieux, était nécessaire, et si elle a été favorable à nos destinées.

li^opinlon publique et la presse. — Le pouvoir royal n'était pas défini par une charte, mais il était déterminé par des

i. Voir ci -dessus, chap. i.

traditions ; or la tradition procède de Topinion publique. Riche* lieu a pu donner plus de développement extérieur au pouvoir du roi; il ne lui a pas acquis plus d*autorité morale. La France était profondément monarchique, avant son ministère comme depuis; la puissance du nom et de la personne royale contre les soulèvements était telle que « tout ce qu*on entreprendrait contre son autorité, disait Barbin au prince de Condé, serait un feu de paille qui ne durerait point ». Ce prince en fit Texpérience dans sa rébellion de 1615 : il ne trouva < quasi aucune place dans le royaume qui consentît à lui ouvrir ses portes ». Quand le détenteur d'une ville forte voulait faire cause commune avec les rebelles, il avait plus de peine à se défendre des habitants, qui refusaient de fermer leurs portes au roi, qu'à lutter contre l'armée royale. Le duc d'Orléans se trouva en 1633 dans le même isolement; les villes chassèrent leurs gouverneurs quand elles les soupçonnèrent d'infidélité, et ce ne fut qu'à force d'argent et grâce aux subsides de l'étranger qu'il parvint à lever quelques troupes.

La royauté française, de son côté, avait pour l'opinion publique des ménagements, nous pourrions dire des flatteries. Mille documents officiels marquent, par de belles phrases ou de belles promesses, le désir de faire ce qu'on appellerait aujourd'hui de la popularité. Ces déclarations que le souverain publiait sans cesse, soit sur ses affaires de famille, soit sur les affaires d'Etat, étaient un hommage au sentiment national dont on avait besoin. La couronne répondait aux mécontents par des documents; elle semblait prendre le peuple pour juge.

Il est étrange que l'opinion ait été réduite au silence, précisément sous le règne qui vit naître la presse périodique. Il en est ainsi cependant. La Gazette et le Mercure ne représentent pas plus l'opinion sous Louis XIII que le Journal officiel aujourd'hui. Théophraste Renaudot, grâce à ses consultations gratuites, à son Mont-de-piété, à son bureau d'adresses où se faisaient des conférences, avait acquis une certaine notoriété. Avec la collaboration de d'Hozier, il fonda en 1631 la Gazette (devenue beaucoup plus tard la Gazette de France), que Richelieu appuya, à condition de la dominer absolument. La Gazette

paraissait tous les huit jours, en une demi-feuilIe petit in-i"", de quatre pages, moins du quart d'un journal ordinaire de nos jours. Elle contenait parfois des relations officielles de batailles ou de négociations, émanant du cabinet de Richelieu et souvent dues à la plume du roi.

Quant aux « gazettes à la main » de cette époque, aujourd'hui disparues, elles rentraient dans la catégorie de ces pamphlets dont les auteurs, quand ils étaient pris, risquaient la hache ou la potence. Mystérieusement imprimés dans les caves de Paris, envoyés en fraude de Tétranger, les libelles, tels que la Mil- Hadcy V Impiété sanglante^ le Trésor des Épitaphes, étaient jetés en secret aux offices du Louvre et autres grandes maisons, dans les boutiques du palais, sur les barrières des sergents, dans les échoppes des halles et marchés publics. « Les faiseurs de livres serviraient grandement le roi et ceux qui sont auprès de lui, s'ils ne se mêlaient de parler de leurs actions ni en bien ni en mal. 9 Cette phrase, écrite par Richelieu en 1626, résume sa pensée sur le rôle de la presse. Il a dit aussi : c Je tiens qu'il n'y a rien de plus dangereux que de faire état des bruits populaires en sa conduite; la force de la raison doit être le seul guide. »

Riohelieu et le Parlement. — Corps législatif et judiciaire, le Parlement de cette époque n'a aucune analogie ni avec les assemblées qui font aujourd'hui les lois ni avec les tribunaux qui les appliquent. 11 se composait d'environ 150 memdres répartis entre la Grand'Chambre, la Tournelle criminelle, les Enquêtes et les Requêtes. Chaque chambre avait à sa tête un président, la Grand'Chambre en avait six : les présidents à mortier. Deux avocats généraux et un procureur général complétaient le personnel de la cour. Ceux-ci, bien qu'on les nommât gens du roi, n'étaient nullement à la dévotion du pouvoir. Inamovibles et propriétaires comme les conseillers, ils ont donné au xvi« siècle et dans la première partie du xvu% depuis du Faur de Pibrac jusqu'à Talon, des modèles de vertu civique, Au-dessus de tous était le premier président, nommé à vie par le roi, seul officier qui exerçât par commission, c'est-à-dire qui parvînt à sa charge sans bourse délier.

Le Parlement ne voyait personne en France aurdessus de lui

que le roi. Le. premier président ne cédait paà sa place aux princes du sang et, dans les cérémonies, ces derniers, même s'ils représentaient la personne royale, passaient après le Parlement tout entier. Bien qu'il eût dans la monarchie cette situation prépondérante, c'était pourtant dans les classes roturières que ce grand corps se recrutait. Son rôle était immense : il ratifiait les traités importants; il décernait la régence; il avait sur le gouvernement un droit de contrôle par l'amendement ou le refus des édits qu'on lui envoyait pour être enregistrés. Tout en contestant en principe l'autorité politique du Parlement, quand il leur opposait une trop grande résistance, les prédécesseurs de Louis XIII avaient respecté son pouvoir. Us négociaient et transigeaient avec lui. < J'espère, disait Richelieu en 1626, qu'on viendra à bout que le Parlement vérifle les édits de soi-même y ou, en la présence du roi, avec éloge; ce qui ne sera pas peu, ces grandes et souveraines compagnies étant les premiers motifs de contentement ou mécontentement des peuples. » Il est impossible de mieux caractériser le côté représentadf de l'ancienne monarchie avant Louis XIV.

Le cardinal qui, au commencement de son ministère, envoyait au Parlement les édits < pour les passer s'il les estimait utiles, pu les supprimer s'il le trouvait meilleur », ne lui laissa pas longtemps cette alternative. Â peine supporta-t-il le droit de remontrances verbales. Les remontrances écrites furent défendues. Ce fut par Tinlerdiclion des chaînes, par l'exil, par la prison, qu'il se fit obéir. Chaque année, sous son règne, ces mesures se renouvelèrent. Heureux encore les conseillers récalcitrants quand on se contente de leur faire vendre leurs offices, ou de les soumettre à quelques-unes de ces humiliations bizarres auxquelles Louis XIII trouve un étrange plaisir. Il leur est formellement défendu de se mêler des afl'aires d'Etat, et le seul droit qu'on leur reconnaisse est celui < de rendre la justice entre le tiers et le quart ». A la mort de Richelieu, les politiques étrangers en faisaient eux-mêmes la remarque : le droit ancien du Parlement semblait détruit. Cependant il était si fortement enraciné dans l'usage, et si bien d'accord avec le sentiment national, qu'il renaîtra encore sous la Fronde.

Conspirations et procès politiques : Ghalais. — Quant aux personnages condamnés sous le ministère de Richelieu et que Ton a appelés ses victiines, on ne peut plaider leur cause devant la postérité. Sauf Marillac et de Thou, dont les exécutions furent de vrais assassinats juridiques, la plupart, depuis Chalais jusqu'à Cinq-Mars, étaient plus ou moins dignes de répression. C'était « un bruit commun », dès le commencement de Tannée 1626, qu*il se formait une grande cabale à la cour; elle avait pour but de pousser Monsieur, frère du roi, à demander son entrée au conseil afin d*y faire échec au cardinal. D'Ornano, gouverneur de ce prince, fut enfermé à Vincennes, la duchesse de Chevreuse exilée et Chalais, son amant, qui avait trempé dans ses intrigues, condamnée perdre la tête. La culpabilité de ce dernier n'était pas absolument démontrée; mais, dit Richelieu, « souvent on n'a l'entier éclaircissement d'une conjuration que par l'événement, et, faute de preuves mathématiques, les autres doivent en tenir lieu, lorsqu'on les juge telles... » L'intention du cardinal était surtout de faire un exemple. Cependant on ne peut s'empêcher de remarquer que la rigueur des châtiments ne produisit aucun résultat appréciable, puisque les complots contre Richelieu se poursuivirent jusqu'à la veille de sa mort et que le plus redoutable fut le dernier.

La Journée des dupes. — En 1630, la reine Marie était brouillée avec le ministre qu'elle avait elle-même introduit au conseil, et s'acharnait maintenant à sa chute autant que jadis à son élévation. Liguée avec la jeune reine Anne, le garde des sceaux Marillac, Bassompierre, Bellegarde et la plupart des personnages delà cour, elle obtient enfin, ou plutôt elle arrache à son fils la promesse de renvoyer le premier ministre, le «( roi du roi », ainsi que le nommaient les libelles. Richelieu entra dans le cabinet du prince au moment où cette scène s'achevait, et tenta un dernier effort pour fléchir celte femme brutale et emportée. Louis XIII, comme s'il eût eu peur de L'un et de l'autre, les laissa en tète-à-tête et se retira précipitamment à Versailles. Tout le monde pourtant jugeait le cardinal perdu; lui-même faisait préparer son équipage pour

gagner le Havre, et le palais du Luxembourg se remplissait de courtisans.

Quelques heures plus tard, réconforté par le cardinal de La Valetle, appelé par Saint-Simon, alors favori en titre, le ministre se décide à faire le voyage de Versailles. Le roi avait réfléchi sans doute dans l'intervalle; quoique Richelieu lui reprochât Tannée précédente < qu'un service rendu à Sa Majesté était tellement perdu en sa mémoire qu'elle ne s'en souvenait plus trois jours après », Louis XIII, qui n'aimait peut-être pas beaucoup le cardinal, sut mesurer la grandeur de la perte qu'il allait faire, et vécut ce jour-là les plus grandes heures de sa vie de souverain. Il reçut Richelieu à bras ouverts, lui conflrma son autorité et scella avec lui une alliance désormais indissoluble.

Le lendemain, Marillac était dépouillé des sceaux et son frère, le maréchal, arrêté à la tête de son armée. La comédie de la « Journée des dupes » allait se changer en drame, et la victime fut précisément un soldat innocent qui n'avait pris aucune part à toutes ces intrigues. Le choix fut malheureux et demeure inexplicable, à moins d'admettre que Richelieu n'ait choisi au hasard, pour terroriser ses ennemis. Le maréchal, traduit devant une chambre de justice, convoquée tout exprès à Sainte- Menehould et transférée ensuite à Verdun, finit par comparaître devant des commissaires, triés parmi ses ennemis personnels, que Richelieu fit siéger à Rueil, dans sa propre maison. Ce fut là qu'on le condamna à mort, à une voix seulement de majorité, malgré une pression sans exemple, pour un crime imaginaire de péculat, dont pas un général de ce temps n'eût été reconnu innocent, si on l'eût voulu poursuivre.

La reine-mère, qui avait refusé de se retirer à Moulins qu'on lui assignait comme lieu d'exil, se sauva à Bruxelles, où elle devint le centre de nouveaux complots, et où son fils Gaston ne tarda pas à la rejoindre. Elle traînera désormais à l'étranger, une existence misérable, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne à Cologne (1641), dans l'oubli et Tobscurilé.

Bataille de Gastelnaudary : exécution de Montmorency. — « Je rognerai, disait Richelieu, les ongles si courts à ceux dont on a lieu de se garder, que leur mauvaise

volonté sera inutile... Je me suis perdu chez la reine pour ne pas défaire les cabales en leur naissance. Si Ton veut se sauver, il faut prendre le contre-pied. Il vaut mieux, pour une telle fin, faire trop que trop peu. Par trop peu on se met au hasard de se perdre; et, quand même on ferait quelque chose de trop, il n*en peut arriver inconvénient, et on s'assure tout à fait; n'y ayant rien qui dissipe tant les cabales que la terreur. » Le cardinal demeura fidèle à ce programme et presque toujours il eut pour lui le bon droit : ses ennemis étaient des rebelles ou des traîtres. Seulement, il mit en général tant d animosité dans le fond et tant d'illégalité dans la forme de ses poursuites, qu'il semble, non plus punir des coupables, mais terrasser des adversaires malheureux.

Ce fut le cas de Montmorency, dont le procfes, en sa qualité de pair de France, aurait dû se faire au parlement de Paris, comme celui du duc de Biron sous Henri IV. Le duc d'Orléans n'était pas resté longtemps auprès de sa mère. En 1632, il tentait une nouvelle révolte, pénétrait en Bourgogne avec une bande de quinze cents cavaliers espagnols, wallons et croates, traversait la France, surveillé par La Force et Schomberg, et gagnait le Languedoc, où le duc de Montmorency, gouverneur de cette province, le rejoignit à Lunel. — Béziers, Alais et Alby étaient, de tout le Midi, les seules villes qui avaient pris parti pour sa cause. La rencontre des deux armées eut lieu sous les murs de Castelnaudary. L'armée de Schomberg était inférieure en nombre, mais une habile embuscade décida pour lui le succès de la journée. Montmorency s'y précipita, en désespéré, et tomba criblé de blessures.

Le roi apprit a Lyon la victoire de Castelnaudary. Il vint à Toulouse, où il fit conduire Montmorency prisonnier. Le parlement de Toulouse refusa de lui faire son procès; on contraignit ce corps à obéir et on le fit présider par le garde des sceaux, Chàteauneuf, créature de Richelieu. Les précautions du cardinal étaient inutiles, puisque le sort d'un homme, pris les armes à la main contre son prince, ne pouvait faire de doute ; et que, si l'on fit à cette époque quelque abus de l'accusation de € lèse-majesté », le crime n'était que trop évident dans le cas

HlSTOinE G^MBRALE. V. 23

de Montmorency. Ce seigneur fut exécuté, à huis clos, dans la cour de Thôtel de ville, au milieu du deuil général des populations dont il avait su se faire aimer.

Complot de Cinq-Mars. — Il semblait que la punition, sévère quoique méritée, infligée au chef de la plus illustre maison française, duc et pair, maréchal et précédemment amiral de France, petit-fils de quatre connétables et de six maréchaux, dût mettre un terme aux agitations factieuses. Cependant Gaston, le honteux et misérable prince qui leur servait de centre, peu après avoir humblement accepté les conditions qui lui étaient faites, quitta de nouveau la France, tandis que le garde des sceaux Chàteauneuf, entraîné par une intrigante sans portée, la duchesse de Chevreuse, s'abandonnait à des conspirations semblables à celles qu'il venait d'être chargé de réprimer. Richelieu le prévint et Tenferma au château d'Angoulême. Le duc d'Orléans, qui venait de trahir la France pour TEspagne, trahit celle-ci à son tour et revint demander grâce à son frère, en promettant c d'aimer monsieur le cardinal y>. A quatre ans de là (1638), la naissance d'un dauphin, depuis longtemps attendue, et alors inespérée, ôta aux bons citoyens la crainte de voir un jour Gaston sur le trône.

Richelieu, tout entier absorbé à celte époque par les préoccupations de la guerre extérieure, eût pu se croire à jamais délivré des attaques de ses ennemis. Cependant le comte de Soissons, qui s'était retiré à Sedan auprès du duc de Bouillon, fomenta en 1641 une nouvelle révolte. Il leva une armée de réfugiés, grossie bientôt de 7000 Impériaux, attaqua le maréchal de Châtillon, près le bois de La Marfée, le battit, mais trouva la mort dans son triomphe.

L'année suivante, c'est aux côtés mêmes du roi que se tramait un dernier complot. Le marquis de Cinq-Mars, fils du maréchal d'Effiat, était un assez piètre personnage. Parvenu par l'influence de Richelieu à ce poste de favori d'un roi qu'il n'aima jamais, mais qu'il rêva d'exploiter, ce jeune présomptueux de vingt ans se crut apte à gouverner la France et commença par y appeler l'étranger. Il signa avec l'Espagne un traité par lequel il s'engageait à recevoir ses subsides et à lui

rendre toutes les provinces conquises par nos troupes. Arrêté par ordre du roi, auquel Richelieu avait remis une copie de ce traité qui était tombé entre ses mains, Cinq-Mars fut jugé à Lyon, par des commissaires que présidait Laubardemont. C'était la méthode constante du cardinal, quoique devant un tribunal régulier Fissue d'un procès où figurait une semblable pièce n'eût pas été douteuse.

Cinq-Mars fut condamné à perdre la tête ; mais on eut le tort grave de faire subir le même sort à de Thou, son ami, qui n'avait trempé en rien dans la conspiration, qui l'avait connue, il est vrai, mais avait fait son possible pour dissuader Cinq-Mars de l'entreprendre, et dont le seul tort était de ne l'avoir pas dénoncée. On exhuma contre lui une ordonnance de Louis XI, inconnue même du chancelier Séguier, par laquelle la nonrévélation était punie comme le crime.

Mort de Richelieu et de Louis Xin. — Trois mois plus tard, le 4 décembre 1642, Richelieu, revenu malade à son château de Rueil, y fut attaqué d une fièvre ardente et rendit le dernier soupir, après avoir déclaré à son confesseur, qui lui apportait le viatique, qu'il n'avait jamais eu d'autres ennemis que ceux de l'Etat. Il avait cinquante-sept ans. Louis XUI, plus jeune que lui de quatorze ans, et dont la santé avait toujours été débile, ne lui survécut que cinq mois. Il s'éteignit le 14 mai 1643, et sa mort ne provoqua qu'un sentiment de soulagement. « On alla à l'enterrement du roi comme aux noces. »

Singulier sentiment, chez cette France si royaliste, vis-à-vis d'un monarque et d'un homme d'Etat qui portaient, à cette heure même, le nom français si haut en Europe! On en peut conclure que, dans l'accomplissement de son œuwe iniérieure, Richelieu n'avait pas avec lui l'opinion moyenne, celle de la nation intelligente et pensante. Il est certain que, l'établissement de la monarchie absolue avant été l'œuvre collective de beaucoup de souverains, qui se sont succédé les uns aux autres et ont repris le même travail à des intervalles plus ou moins longs, le grand ministre de Louis XIII ne peut être rendu responsable, ni du manque d'esprit politique d'une noblesse purement militaire, ni de l'abus fait par Louis XIV d'un système

ultra-compressif et centralisé. Cependant, sans s'abandonner à ce jeu puéril d'imagination qui consiste à refaire après coup rhistoire sous prétexte d'en tirer la philosophie, nous ne pouvons admettre le système fataliste, d'ailleurs commode, qui consiste, en narrant des faits, à déduire qu'il ne pouvait arriver autre chose que ce qui est arrivé. Sans prétendre mesurer, à ce tournant de notre histoire, cette action mystérieuse que les hommes et les faits, la volonté individuelle et le hasard inconscient, ont réciproquement les uns sur les autres, il est permis de remarquer qu'il existait dans notre pays, au début du xvn* siècle, une foule de droits particiiliers, plus ou moins fondés si Ton veut, mais traditionnels comme le droit royal luimême, qui, se contre-poussant les uns les autres et s'enchevètrant autour du trône, faisaient notre ancienne constitution plus libérale et plus raisonnable que le régime par lequel elle a été remplacée jusqu'à la Révolution. Tout ce qui existait dans l'ancienne France n*était pas radicalement mauvais, et il n'était pas nécessaire, pour passer des libertés historiques au droit rationnel, de subir cent cinquante années d'absolutisme. Richelieu, du reste, a toléré des libertés locales qui disparaîtront plus tard, et respecté certains rouages que Louis XIV ne respectera pas. Mais sa conception de la royauté est bien la même que celle du fils de Louis XIU. Il contribua à donner à la monarchie un caractère dogmatique, à en faire une sorte de demi-religion ; et c'est en effet de cette époque que date, sous sa forme moderne, le < droit divin i.

Décadence de la noblesse d'épée; ses causes. —

« Il n'y a point de prince, dit Richelieu, qui prenne plaisir de voir dans son Etat une grande puissance qu'il pense n'avoir pas élevée et qu'il croit être indépendante de la sienne. » Si cette observation pouvait s'appliquer aux premiers rois de la dynastie capétienne vis-à-vis des grands vassaux de la couche initiale

RICHELIEU : LES INSTITUTIONS 3o7

maisons d*origine carolingienne, comme les ducs de Normandie ou les comtes de Champagne; si même elle avait quelque vérité vis-à-vis des rameaux détachés du tronc royal, tels que les ducs de Bourgogne ou les comtes d* Artois, elle ne repose sur aucun fondement lorsqu'il s*agit de seigneurs qui tiennent leur titre et leur autorité du souverain, tels que les ducs de Guise, de Nevers ou de Montmorency. D'ailleurs la décadence de la noblesse ancienne n'est imputable que pour une très petite part à Richelieu. Si elle est tombée, ce n'est pas par tel accident particulier, par le fait de tel ou tel homme : c'est qu'elle était devenue incapable de gouverner. A examiner les diverses carrières publiques, on voit les gentilshommes d'ancienne extraction ne jamais en embrasser qu'une seule : l'armée. Leurs députés demandaient que < tous les nobles fussent astreints au service militaire et y consacrassent leur vie tout entière ». Ces vœux ne furent pas exaucés. L'eussent-ils été, le corps aristocratique n'en serait pas moins allé, politiquement, à la dérive.

Les duels. — On croit communément que Richelieu, par ses édits sévèrement exécutés, mit un terme aux duels. Il n'en est rien. L'exécution de Bouteville et de Des Chapelles, coupables de s'être battus en 1627, trois contre trois, avec ostentation, sur la place Royale, eut, il est vrai, un retentissement immense; mais ce fut un fait isolé. Les duels continuèrent depuis cette époque jusqu'à la (In de la Fronde, avec la même intensité que sous le règne de Henri IV. On ne les voit diminuer et disparaître peu à peu que vers les dernières années du gouvernement de Mazarin qui, lui, ne les poursuivait guère. La mode, ou plutôt le changement des mœurs, a donc fait seul ce que la volonté royale avait été impuissante à réaliser.

Les duels étaient le dernier vestige des guerres particulières ; le duel et la guerre avaient été, au moyen ftge, choses identiques, partant du même principe : le droit de se faire justice soi-même par les armes. Pour que le duel disparût, il fallut que l'opinion se fût définitivement prononcée contre l'emploi de la force dans les relations privées. Henri IV avait défendu le duel, sous peine de mort, par deux édits successifs, qui n'avaient reçu aucune exécution. Bien mieux, ce roi, malgré ses propres édits,

approuvait les duels, et Louis XIII à son tour se raillait agréablement de ceux qui ne se battaient pas, en même temps qu*il faisait une déclaration rigoureuse contre ceux qui se battaient. Richelieu eut seulement la prétention d'effrayer les plus hardis ; car, dit-il, < si Ton eût exécuté les édits exactement, on eût étendu la punition à tant de personnes qu'il semble qu'il n'en fût plus resté qui pussent s'amender par l'exemple ». Bouteville était du reste un forcené : à vingt-sept ans, il avait eu déjà 22 duels. Il était proverbial par son courage, et ce luxe de bravoure est si bien dans l'esprit du temps que le cardinal, dont le frère aîné avait naguère été tué en duel, ne peut se défendre, en sa qualité de gentilhomme, d'une secrète compassion pour cet héroïque lutteur qu'il va livrer au bourreau.

Mais la violence, pas plus que la douceur, ne put mettre un terme aux rencontres; ni l'institution de tribunaux amiables, ni le renvoi des affaires aux maréchaux de France, « juges du point d'honneur ». Après les « accords », sortes de procès- verbaux officiels par lesquels ces tribunaux formulaient leurs rares arrêts, les deux parties que l'on venait d' « accommoder » n'avaient souvent rien de plus pressé, au sortir de l'audience, que de courir sur le pré. Chaque année, jusqu'à la fin du règne de Louis XIII, on ^signale nombre de duels illustres, tous impunis, quoique plusieurs aient lieu dans le propre palais du roi. Le souverain fermait les yeux. Sous la régence d'Anne d'Autriche, neuf cent trente gentilshommes furent notoirement tués en duel, sans compter ceux qui périrent ainsi, mais dont la mort fut officiellement attribuée à d'autres causes.

Or les duels de ces temps ne ressemblaient en rien à ceux du nôtre! Bien plus frivoles dans leurs prétextes, ils étaient bien plus graves dans leurs résultats. Ce ne sont pas des cérémonies minutieusement réglées, où tout est prévu pour égaliser les chances ou pour éviter un « malheur »; c'étaient de vraies batailles, des luttes de barbares, avec leur furie endiablée, leurs ruses déloyales, leur implacable cruauté. Le champion qui tombe est toujours « bien tué », quoi qu'il advienne; un sieur de Boësse, « brave gentilhomme, mais cruel », avait tué 17 per* sonnes en duel, et un chevalier d'Andrieux 72.

Si la noblesse a tant d'amour, de vénération pour Tépée, si elle en use à tout propos et hors de propos, c*est qu'il y a entre Tépée et elle une alliance indissoluble. Cependant les gentilshommes ne sont plus obligés d^aller tous à la guerre comme autrefois; puis, ils n'y vont plus seuls, depuis les levées roturières de miliciens; enfin un grand cédant arma logse passe tout à coup sur l'Europe civilisée. Dans l'intérieur de chaque État le règne de l'épée va prendre fin; l'instruction, la plume vont hériter de la force brutale. Dans cette Académie naissante, constituée en corps par Richelieu, les hommes de lettres seront d'abord inférieurs, puis égaux, puis enfin très supérieurs aux grands seigneurs qui siégeront à leurs côtés.

Outre la littérature, une nouvelle force s'élève : largent. La prépondérance sociale de la richesse augmente ; les moyens de l'acquérir deviennent plus nombreux. Une nouvelle classe grandit, roturière de nom, noble de fait : celle des < partisans », « traitants », agents des finances. Ils acquièrent d'immenses fortunes et ont d'anciens nobles pour vassaux.

Prépondérance de l'élément civil. — Du haut en bas de l'échelle, la noblesse cessa de prendre part au gouverne* ment. Dans le Conseil d'Etat, les grands officiers de la couronne, quoique princes du sang, ducs et pairs de France, s'elTacèrent de plus en plus, tandis que le chancelier, jadis secrétaire ou greffier du conseil, s'y élève sans cesse et finit par le présider. De même les quatre secrétaires d'Etat, petites gens, ou jeunes gens souvent, jusqu'à Henri IV, — on leur donnait en 1610 les mêmes étrennes qu'aux premiers valets de chambre, — grandissent sous Richelieu et Mazarin jusqu'à devenir, à partir de Louis XIV, les plus importants personnages politiques de la monarchie au-dessous du roi. Tant que vécut le cardinal, les secrétaires d'Etat demeurèrent dans l'ombre; ils étaient les commis et non les collègues du premier ministre. A sa mort, ils héritèrent du pouvoir qu'il concentrait entre ses mains.

Parmi les moyens actifs employés contre l'aristocratie, on signale souvent le rasement des forteresses. Elle n'eut pas l'importance qu'on lui attribue, d'abord parce que cette démo-

lition se faisait d*elle-inème sous rinfluènce du goût nouveau; ensuite parce qu*on en laissa subsister inGniment plus, — qui disparurent une à une, — que Ton n'en rasa par ordre ; enfin parce que ces châteaux forts ne servaient déjà plus de rien à leurs possesseurs contre une armée pourvue de canons. De même la charge de connétable ou celle d'amiral étaient peu redoutables et leurs suppressions furent de simples mesures administratives. C'est par l'action personnelle et journalière que le nouveau système gouvernemental se substitua à l'ancien. On a parlé quelquefois du salutaire respect de la loi que des tribunaux extraordinaires, notamment les Grands jours de Poitiers en 1634, surent imposer à la noblesse. Mais tout l'appareil des Grands jours n'aboutit à rien de sérieux. Parmi les 200 condamnations qu'ils prononcèrent, par défaut spécialement, il n'y en a pas un quart rendues contre des gentilshommes, et sur ces gentilshommes, il en est à peine une douzaine de quelque notoriété.

Tandis que celte noblesse militaire perdait son importance, une nouvelle aristocratie se formait, dite de robe, parce qu'elle demeurait cantonnée dans les emplois civils, désormais prépondérants. Celle-là eût pu former, si le roi l'eût permis, un patriciat vraiment moderne, une caste ouverte, à la fois fidèle au trône et dévouée au peuple. Seulement le despotisme niveleur des derniers siècles ne permit pas à ces familles parlementaires, confinées de plus en plus dans le prétoire, de jouer le rôle qui appartient au corps dirigeant d'une grande nation.

Les finances. — Dans les finances, on ne voit pas la gloire, mais on voit ce que coûte la gloire ; de la médaille on n'aperçoit que le revers. Richelieu étant un ministre unique, les parties qu'il ignorait ou qu'il négligeait étaient livrées à l'anarchie. Or le cardinal confessait volontiers lui-même son incompétence en matière financière. Le budget des recettes continuait, sous Louis XIII, à se diviser en « revenus ordinaires » : ceux dont le souverain jouissait comme jni^opriétaire, qu'il tirait de son domaine, de ses bois, de ses droits seigneuriaux; — et en < revenus extraordinaires », embrassant toutes les contributions qu'il percevait comme roiy et qui n*avaient plus rien d'extraordinaire, puisque les tailles, les aides et les gabelles étaient

recouvrées depuis des siècles d'une façon ininterrompue.

La taille était le seul impôt direct; tantôt elle est personnelle, c'est alors un impôt sur le revenu ; tantôt réelley et en ce cas elle est assimilable à notre impôt foncier. La France comprenait alors 72 de nos départemens actuels, répartis entre 23 généralités, qui se divisaient elles-mêmes en 231 élections ou divisions équivalentes {diocèses, vigueries, etc.). La généralité était de création royale, plus régulière que la province dans ses proportions. Tantôt elle embrassait plusieurs provinces dans sa circonscription, comme Tours, qui joignait à la Touraine le Maine et TÂnjou; tantôt elle ne s'étendait que sur une portion de province, comme Rouen, Gaen et Alençon, qui se partageaient la Normandie. Plus on avance dans l'histoire de la monarchie, plus l'autonomie de la province disparait devant l'autonomie de la généralité. Cependant, au début du ministère de Richelieu, cinq provinces, parmi les plus grandes, possèdent encore une vie propre : le Dauphiné, la Bourgogne, le Languedoc, la Provence, la Bretagne. Chez elles, tout se fait par l'autorité de leurs assemblées périodiques, de leurs États. Aussi nomme-t-on ces cinq provinces les pays d'Étals, en opposition aux dix-sept généralités de l'intérieur dites pays d'élections. Ce sont deux Frances qu'il faut étudier séparément, carie tiers du territoire (25 départements actuels), formé par les pays d'Etats, ne ressemble en rien aux deux autres tiers (47 départements d'aujourd'hui), représentés par les pays d'élections. Bases de l'impôt, assiette, recouvrement, quotité, tout y est différent.

La taille, qui ne montait pas en 1610 à plus de 11 500 000 livres, atteint en 1643 près de 44 millions; quant au budget total de la France il est, à la fin du règne de Louis XIII, environ le quintuple de ce qu'il avait été sous Henri IV. Dans les pays de taille réelle, l'impôt est basé sur la terre (la terre noble possédée par un roturier ne paie rien ; la terre roturière possédée par un noble est assujettie à la taxe). Ici point de fonctionnaires avides, point de procédés sauvages de recouvrement; aussi lorsque le gouvernement voulut établir dans ces pays d'États le même régime que dans les pays d'élections (1630), le peuple de Languedoc, de Provence et de Dauphiné se révolta, tandis que les

délégués de ces provinces tentaient d'écarter à prix d'or la création des fonctionnaires royaux. Seuleixient les pays d'Etats ne portaient pas leur juste part des charges publiques. Au lieu du tiers, qui devait leur incomber, ils ne payaient que le dixième de la taille (4 millions 400 000 livres sur 44 millions).

Dans les deux tiers du royaume, où fonctionnait la taille personnelle, il y avait des individus en grand nombre, et souvent les plus riches, qui ne payaient rien. La liste des exempts, outre le clergé et la noblesse, contenait la totalité des fonctionnaires et une telle masse d'individus de diverses catégories que l'on peut évaluer les taillables à 8 millions d'âmes contre 2 millions de personnes dispensées de l'impôt. L'homme vivant du travail de ses mains payait, sous Louis XIII, quatre fois et demi plus que de nos jours, et il gagnait beaucoup moins. Ce fardeau insupportable explique les révoltes populaires de la Guyenne, du Limousin, de la Gascogne, du Berry, — entre 1636 et 1642, — celle des Nu-Pieds de Normandie, en 1639, écrasée par Gassion, et réprimée à Rouen par de sanglants supplices.

Aux charges directes s'ajoutaient les aides et les gabelles, moins lourdes et moins impopulaires que les tailles, mais qui coûtaient beaucoup plus au pays qu'elles ne rapportaient au Trésor, par suite du système de fermages alors en vigueur. Les droits sur le sel, ou gabelles, figurent pour 19 millions délivres; les aides, ou contributions indirectes, comprenant les douanes, tant intérieures qu'à la frontière, rendaient 12 millions de livres. Tous ces chiffres doivent être quintuplés au moins pour avoir leur valeur équivalente en francs actuels.

La bourgeoisie contribuait, plus ou moins volontairement, aux dépenses publiques par les emprunts d'État qu'elle sous crivait et que parfois même on lui imposait {taxe des aisés). Ces emprunts s'élevèrent en capital, sous le ministère de Richelieu, à plus de 400 millions de livres (2 milliards et plus de francs). Leur taux nominal de revenu était de plus en plus haut, parce que l'Etat, dont le crédit était très mince, n'inspirait pas beaucoup de coqfiance et que les émissions de rentes, faites par l'intermédiaire de l'Hôtel de Ville, se capitalisaient de plus en plus bas, d'année en année. De son côté le gouvernement ne

recula pas devant une faillile partielle; il retrancha aux rentiers, de son autorité privée, un quart de leurs revenus, puis un demiquart (soit 37 et demi pour cent). Les rentiers se mutinèrent, mais on leur imposa silence en punissant de prison les plus

audacieux. Dans les dernières années les fonds d*Etat, par suite de ce régime, avaient tellement baissé qu*ils rapportaient 50 pour cent de revenu nominal, — le denier 2, *^ on achetait 100 livres de rentes pour 200 livres une fois payées.

Les c parties casuelles », ou revenus extraordinaires, se composaient encore de ventes de charges financières, judiciaires, commerciales ou autres, que Ton créait uniquement pour les vendre et que Ion peut assimiler par conséquent à de véritables émissions de rentes. Chose singulière : les < offices » se capitalisaient plus haut que les simples emprunts ; autrement dit, Ion payait plus cher une chaîne dont les t gages », le traitement, étaient de 2000 livres, que Ton n'eût déboursé pour 2000 livres de rentes, qui n eussent astreint leur possesseur à aucun travail, mais aussi qui ne lui eussent procuré aucune considération, comme faisait la propriété dune fonction publique. i

Énormité des charges résultant de la guerre étrangère. — Une œuvre aussi colossale que celle où nous étions engagés en Europe exigeait des sacrifices énormes et renouvelés sans cesse; une période belliqueuse est rarement une période prospère au point de vue financier, et les ressources du crédit public au xvu* siècle étaient restreintes. Toutefois les procédés insensés de la fiscalité sous Richelieu, le desordre inouï des caisses publiques, la misère effroyable qui en fut la conséquence risquaient de mettre la France, épuisée, dans Timpossibilité de continuer la lutte. Le budget de 1639 s'élevait à 173 millions de livres qui, multipliées par 6, pour avoir leur valeur équivalente en francs, donnent 865 millions de francs. Mais, comme la France n'était pas moitié aussi peuplée qu'aujourd'hui, — 16 millions d'habitants environ au lieu de 39 millions, — la charge moyenne de chaque individu était presque deux fois et demie plus forte : c'est donc à près de deux milliards de francs actuels que correspondent les recettes du Trésor en 1639. La moitié de cette somme passait en dépenses militaires.

Et ce qui prouve qu*il ne faut pas tant considérer, en matière fiscale, le montant de Timpôt que son assiette et sa perception, c*est que notre budget contemporain est du double et que nous pouvons le payer sans nous plaindre, tandis que le contribuable du xvu° siècle en était écrasé.

Quelques mois avant la mort de Richelieu, un ambassadeur vénitien, qui paraît d'ailleurs avoir regardé lea choses d'un œil un peu trop chagrin, croyait la France à bout de ressources : c Celui qui considère les misères de la France, disait-il, et jette un coup d'œil sur ses frontières de Picardie, Champagne, Bourgogne, Languedoc, Dauphiné et autres, pillées et dévastées au point qu'on n'y aperçoit presque plus traces de maisons, la plupart des habitaqts réduits à vivre dans les bois et beaucoup se livrant au brigandage, doit avouer que le pays ne pourra plus soutenir bien longtemps les dépenses excessives qui lui sont imposées. »

L'armée; son recrutement; sa discipline. — Sous Richelieu, les finances allèrent toujours en empirant et Tarmée en s'améliorant. La guerre, en se prolongeant, vidait les coffres et dressait les troupes. C'est de la guerre de Trente ans qu'est sortie, sous ce ministère, cette armée moderne, permanente, à laquelle Louvois donnera sa forme définitive. Sauf le régiment des gardes et quelques corps de cavalerie ou d'infanterie, dont les uns ne contiennent que des officiers sans soldats et dont les autres n'ont que la moitié ou le quart de leur effectif normal, il n'y avait pas, à la mort de Henri IV, d'armée régulière en temps de paix. En revanche, épars sur la surface de l'Europe, des centaines de milliers de soldats, tout faits, ne demandaient qu'à louer leur vie, au mois ou à l'année, selon la volonté du preneur.

Le gouvernement délivrait aux gentilshommes qui les demandaient des « commissions » pour lever, soit un régiment, soit une compagnie ; et ces gentilshommes devenaient, par là même, mestres-de-camp ou capitaines. Ils recevaient de l'Etat une somme variable, pour le paiement de la prime d'enrôlement qu'ils auraient à verser à leurs recrues ; mais cette somme était toujours insuffisante, souvent payée par acomptes, et en retard :

de sorte qu'une levée était en général onéreuse à celui qui s*en chargeait. Certaines contrées ont la vogue pour le recrutement : la Gascogne, les Cévennes. Il y pousse de « bons hommes », des soldats plus renommés qu^ailleurs. Viennent les longues campagnes, la peste et le canon feront renchérir la marchandisesoldat. Malgré tout, la vie humaine est encore, parmi les objets commerçables, celui qui a augmenté le plus en notre siècle : pour un écu chacun, — six francs cinquante au poids de la monnaie, ou trente-trois francs de nos jours, — TEtat avait, en 1630, autant de fantassins qu'il voulait. Ce prix doubla, tripla même vers la fin du règne de Louis XIII et demeura stationnaire sous Mazarin. Les cavaliers coûtaient beaucoup plus clier, parce tju'une compagnie de cinquante chevau-légers représentait cinquante c maîtres » et cinquante valets, soit 100 hommes montés» dont les chevaux seuls valaient 5 à 6000 livres.

Les effectifs n'avaient rien de fixe; il y avait, dans l'infanterie, des compagnies de 15 soldats et des compagnies de 200. Sur le papier, les régiments créés à cette époque devaient posséder vingt compagnies de 60 hommes chacune, soit 1200 hommes en tout; en fait, il n'y avait ni deux régiments ni deux compagnies semblables; si bien que le mestre-de-camp de tel corps est à peine l'égal du lieutenant de tel autre. Un capitaine de cavalerie est, en ce temps-là, l'équivalent d'un mestre-de-camp (ainsi nommait-on les colonels) de l'infanterie. Henri IV, pour l'exécution de cette vaste entreprise qui, dans sa pensée, comportait une organisation exceptionnelle, n'estimait pas avoir besoin de plus de 30 000 gens de pied et 4000 cavaliers. Au moment du siège de La Rochelle, Tarmée ne comptait encore ^ue 27 régiments et 22 cornettes de cavalerie répartis dans toute la France. En 1638, d'après les documents les plus précis, c'està-dire les revues passées sur le terrain, le total des troupes monte à 146 000 hommes, dont 15 000 cavaliers.

C'est seulement à l'armée que l'historien rencontre Louis XIII. Ce prince, qui ne s'occupait que de ses oiseaux, de ses chiens et de ses chevaux, qui peignait, chantait, lardait de la viande et faisait pousser des pois verts, était brave et aimait laguerre. Seulement, si Richelieu n'eût pas été là, c il eût eu autant d'impatience

d'entreprendre de grands desseins que d'empressement à les finir une fois qu'ils étaient commencés ». Où l'esprit d'autorité du cardinal laissa une trace profonde, c'est dans la hiérarchie de l'armée, dont il est le vrai fondateur, par la création du ministère de la guerre. Sublet de Noyers, travailleur tenace et ambitieux, prit le premier dans cette chaîne une importance sans précédents. Rien ne se fit encore par son ordre et en son nom, mais tout ou presque tout passe déjà par ses mains Les maréchaux, les colonels-généraux, trouvèrent cette ingérence d'autant plus pénible qu'entre eux les hommes de guerre obéissaient peu et à contre-cœur. Un duc et pair avait parfois rang à l'armée au-dessus des maréchaux-de-camp et immédiatement après les maréchaux de France. En face de l'autorité active de ces derniers se posait l'autorité territoriale des gouverneurs de province, commandants-nés des forces militaires dans leur juridiction. Depuis l'abolition de la charge de connétable, — mesure beaucoup moins importante qu'on ne l'a dit, — les maréchaux vivaient sur le pied de l'égalité. Ils commandaient chacun son jour ou sa semaine le gros de l'armée.

La discipline n'était pas moins relâchée que la hiérarchie n'était flottante. C^esi par les civils que fui instituée la discipline militaire, La « robe longue », portée par des fonctionnaires bourgeois, de noms divers mais d'esprit identique, mit le holà et fit cesser le désordre. Ce sont ces « robes longues », sauvegarde du peuple, que le guerrier pillard redoute et dont le soldat attend une paye jusqu'alors problématique. r4'est en elles qu'espèrent le citadin molesté et le syndic de commune rurale. Commissaires à la conduite, prévôts, intendants de justice, conseillers de parlement, accompagnent désormais les généraux, entrent en maîtres dans les camps avec leurs codes et leurs paperasses, jamais n'abandonnent la procédure commencée, appliquent une peine proportionnée pour chaque délit. Ce sont eux qui comptent sacs de blé et caisses de poudre. Us écrivent, ils écrivent, là où nul jusqu'alors n'écrivait, et agissent avec ce respect scrupuleux des formes qui étonne prodigieusement les hommes d'épée.

La marine. — Ce que Richelieu fit pour l'armée, il le fit davantage encore pour la marine, dont il fut le chef immédiat

SOUS le titre de « grand-maître et surintendant de la navigation ». Son œuvre est apparue d'autant plus grande que Tétat où nous étions sur mer était plus bas. En 1629, les Anglais, qui s'intitulaient « rois de la mer » et traitaient Richelieu d* < amiral d'eau douce », ne voulaient admettre aucune égalité entre leur pavillon et le nôtre. N'osant leur refuser salut et ne voulant cependant pas l'accorder, on décida que les vaisseaux français navigueraient sous pavillon hollandais I

La France qui n'avait, en 1620, ni colonies comme l'Espagne et le Portugal, ni commerce extérieur comme la Hollande, ne comptait en tout que 80 vaisseaux de cent tonneaux dans ses ports de Dieppe, Honfleur, Granvillc, Saint-Malo et Port- Béni. Pas un seul n'appartenait à l'État. On ne trouvait que 5000 matelots et 60 capitaines sur notre littoral de l'Océan et de la Manche. Telle était notre marine de « Ponant ». Sur la Méditerranée, autre aspect. La marine du « Levant » se compose des galères et de leurs dérivés, galiotes, galéasses et tartanes. Le pavillon, la jauge, le langage maritime sont ici tout différents de l'Occident. Les marins des deux mers se comprennent à peine.

Les galères étaient la marine de Méditerranée; la plupart appartenaient à leurs capitaines, comme les compagnies de l'armée de terre ; mais l'Etat se chargeait de les entretenir. Richelieu en accrut le nombre; il doubla leur force; l'effectif des rameurs fut porté de 150 à 300, à 400 même, pour les < septirames ». Il renforça les galères sur la Méditerranée en leur adjoignant une trentaine de « vaisseaux ronds ». Sur l'Océan, il improvisa une flotte de 67 navires, dont 20 de 600 tonneaux; cet effectif, qui fut celui du siège de La Rochelle, augmenta beaucoup ensuite. La construction de la CouronnCy du port de 2000 tonneaux, fut un événement européen.

Le commerce; les compagnies de commerce; les colonies. — Richelieu éleva le palais Cardinal, commença la Sorbonne et embellit Paris, que Corneille étonné appelait « un pays de romans ». Il établit l'Imprimerie royale dans les galeries du Louvre. Il dota de privilèges plusieurs manufacturiers. Il voulut remettre en vigueur les anciens édits relatifs à la fabrication des

tissus. La grande ordonnance que les parlementaires ont dédaigneusement surnommée le code Michau, et qu^ils n'ont jamais enregistrée, remettait en vigueur les édits relatifs à la fabrication des tissus, encourageait le commerce maritime, réservait le cabotage aux navires français, défendait aux Français de se servir de navires étrangers, ordonnait, en vertu du principe de réciprocité, de percevoir sur les marchandises étrangères des droits équivalents à ceux que les étrangers percevaient sur les marchandises françaises. C'est Tesprit qui inspira plus tard à Cromwell ÏAcle de Navigation, Richelieu l'avait devancé.

Pour développer le grand commerce maritime, auquel il croyait les Français peu aptes « parce que ces voyages-là sont de trop longue haleine et que leur humeur si prompte veut la fîn de ses désirs aussitôt qu'elle les a conçus », Richelieu voulut créer de grandes compagnies. Il l'avait annoncé à l'assemblée des notables de 1626 : « Il n*y a royaume si bien situé que la France et si riche de tous les moyens nécessaires pour se rendre maitre de la mer; pour y parvenir il faut voir comme nos voisins s'y gouvernent, faire de grandes compagnies ; ces compagnies seules ne seroient pas suffisantes, si le roi de son côté n'était armé d'un bon nombre de vaisseaux pour les maintenir puissamment, au cas qu'on s'opposât par force ouverte à leurs desseins. » En 1626, la compagnie du Morbihan ou compagnie des Cent associés, fondée au capital de 1 600 000 livres, pour tous les voyages du Ponant et du Levant, par terre comme par mer, fut dotée de la baie du Morbihan, où elle devait établir son port, et des terres de la Nouvelle-France, dont elle reçut l'investiture. Elle eut le monopole du commerce de la Nouvelle-France, des îles d'Amérique et du nord de l'Europe. « Le bruit de cet événement, dit Richelieu dans ses Mémoires, alarmait déjà les Anglais et les Hollandais. » Mais le parlement de Bretagne refusa d'enregistrer l'édit de création. Richelieu ne se découragea pas : l'année suivante, il créa, sous le nom de « la nacelle de saint Pierre fleurdelisée », une autre compagnie à laquelle il donna des privilèges plus étendus encore, mais qui ne put pas se constituer. La compagnie de la Nouvelle-France, dont l'objet était plus limité, y réussit. Champlain, Richelieu et le surintendant d'Effiat

en furent les principaux membres. Elle s'engagea, sous peine de déchéance, à installer au Canada (qui comptait à peine 200 colons) au moins 3000 colons catholiques en quinze ans, et reçut la souveraineté des terres et le monopole du commerce pour quinze ans, y compris celui des fourrures et à Texceplion seulement de la morue, dont la pêche resta libre. On verra plus loin * le résultat des efforts tentés par les Français au Canada, à la Guyane, dans les Antilles, où se forma aussi une compagnie, dite de Saini-Chrislophe. Celle-ci vit ses établissements détruits par les Espagnols en 1629; elle fut réorganisée en 1635 sous le nom de compagnie des îles d'Amérique, investie d'un privilège qui s'étendait du 10° au 30* degré, de la propriété du sol et d'un monopole commercial qui n'excluait pas cependant entièrement les autres armateurs; elle devait établir 4000 colons français et catholiques en vingt ans et était autorisée à introduire des esclaves noirs. En quelques années la Martinique, la Guadeloupe, la Dominique furent effectivement occupées et, à la mort de Richelieu, il y avait dans ces îles et dans quelques autres Antilles, comme Sainte-Lucie, Saint-Barthélemv, la Tortue, environ 7000 Français.

En somme, la France voyait passer le domaine colonial des peuples qui étaient à sa main gauche aux peuples qui étaient à sa main droite, des Portugais et Espagnols aux Anglais et Hollandais, sans réussir à happer au passage quelque morceau de valeur. L'erreur de Richelieu fut de croire que son titre officiel lui donnait, en matière colonisatrice et commerciale, une mission que sa toute-puissance lui permettrait d'accomplir. Le cardinal prétendit lever des actionnaires comme il levait des soldats; mais les explorations les plus hasardeuses, les plus glorieuses aussi, de ses marins laissaient notre patrie presque indifférente. Des personnages considérables sollicitaient des emplois « en Canada », mais on ne pouvait décider les plus misérables laboureurs à aller y cultiver la terre. La colonie était un sujet de plaisanterie pour les salons.

En Afrique se formèrent : 1* en 1633, une compagnie nor-

Page 1