Voir ci-dessus, t. IV, p
pline de Jean Dorât, qui professait le grec au « Collège Royal >. Avec Ronsard, du Bellay, son contemporain, Baïf, un peu plus jeune, partageaient les mêmes études avec un zèle égal. En 1549, parut la Défense et illustration de la langue française^ manifeste éclatant d'une réforme poétique à laquelle ces jeunes audacieux (le plus vieux avait vingt-cinq ans) appelaient leur génération. Du Bellay seul a signé la Défense; mais les idées qu'il y exprime sont exactement celles de Ronsard; celui-ci, dans son Art Poétique^ dans les deux Préfaces (en tête de la Franciade), confirme à toutes les pages la doctrine de la Défense; toute son œuvre poétique en est d'ailleurs l'application. On peut ainsi considérer ce livre comme l'ouvrage commun de Ronsard et de Du Bellay.
Défense de la langue française : par ce seul titre ils protestaient contre le dédain où beaucoup d'érudits tenaient la langue vulgaire. Du Bellay raille les vains efforts de ceux qui veulent encore écrire en grec et en latin. Il faut écrire en français, dans notre langue. Mais d'où vient que cette langue a manqué jusqu'ici de bons écrivains? Tout ce qui s'est écrit jusqu'à lui, du Bellay en fait bon marché; dédaigneux, comme tous les réform^tteurs, et même injuste, il ignore toute la poésie du moyen âge, sauf le Roman de la Rose^ qui s'imposait encore. Il reconnaît dans Marot de la facilité; mais Marot lui laisse souhaiter < quelque plus haut et meilleur style ». Que manquet-il au français pour prendre enfin l'essor dont il est capable ? La langue est juste au point où fut le latin quand Rome se mit à l'école des Grecs. Faisons comme Cicéron et Virgile : imitons les anciens; composons, sur leur modèle, des ouvrages originaux. Il nous faut dévorer, puis assimiler, celte forte et généreuse nourriture : la littérature grecque et latine. Ressuscitons tous les genres antiques ; et dans leurs cadres rajeunis, faisons à notre lour des chefs-d'œuvre, à la fois imités et neufs. Celte théorie, vraie ou fausse, de l'imitation originale va devenir la loi même de la littérature classique.
Les œuvres suivirent de près le manifeste, et en juslifièrent en partie les promesses. Quoique Ronsard recommande beaucoup le travail, et lui fasse même, dans l'œuvre poétique, une
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place peut-être excessive (par là encore, il se rapproche de Boileau), il n'en fut pas moins merveilleusement fécond. En dix ans, il donne près de cent mille vers : les Odes (1550); les Amours (1552); le Bocage Royal (1554); les Hymnes (1556); les Discours des misères de ce temps (1560). La Franciade^ tentative malheureuse, épopée inachevée, mort-née, ne parut que plus tard, en 1572. Ronsard fit des vers, et de beaux vers, jusqu'au dernier jour; et, plus mûr, tempéra, souvent avec bonheur, ce qu'il y avait eu de trop vert et d'outrecuidant aux œuvres de sa jeunesse. Il mourut en 1585, entouré d'une gloire immense, et qu'il pouvait croire éternelle. Malherbe, vingt ans plus tard, renversa cette grande renommée, en saisissant, très habilement, l'heure favorable à la réaction qui suit toujours les apothéoses. Soixante ans après Malherbe, Boileau écrasa Ronsard sous le poids d'un arrêt injuste, mais si fortement asséné, que Ronsard, après deux siècles, n'est pas encore entièrement réhabilité.
Et toutefois, quelques défauts qu'on lui reproche, c'est un très grand poète ; et nul ne fut jamais plus naturellement poète que ce travailleur acharné, pâli sur les textes poudreux, et savant jusqu'au pédantisme. Il est foncièrement poète, parce qu'il excelle à sentir et à dégager, dans l'homme, dans la nature, dans un animal, dans une fleur, dans le plus humble objet, ce qu'il renferme de poésie, et à enchâsser cette parcelle dans une forme belle et précieuse.
Ce n'est pas lui qui croit que prose et vers parlent une même langue; il se moque, avant Régnier, de ceux qui se pensent poètes pour avoir su rimer de .la prose. Le vers a des mots et surtout des tours, des images, une harmonie propres; et (quoi qu'ait dit Boileau) ce n'est pas Malherbe, c'est Ronsard, qui apprit aux stances « à tomber avec grâce ». Ronsard a exagéré l'utilité des néologismes; mais il est faux qu'il ait voulu emprunter aux langues anciennes une multitude de mots nouveaux. « Sa muse en français parla grec et latin », dit Boileau. Le reproche est tout à fait injuste : Ronsard a plutôt réagi contre l'abus des grécisants et des latinisants; il y a dix fois plus de grec et de latin dans Rabelais que dans Ronsard. Du Bellay, dans la Défense^ dit au poète : « Use de mots pure-
ment français. » Ronsard, dans la préface de la Franciade et dans Y Art Poéliqne, ne cesse de répéter le même précepte : « N'écorche point le latin comme nos devanciers, qui ont trop sottement tiré des Romains une inflnité de vocables étrangers, vu qu'il y en avait d aussi bons dans notre propre langage... Cest un crime de lèse-majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et fleurissant, pour vouloir déterrer je ne sais quelle cendre des anciens. » Tel est l'homme qu'on a voulu charger seul du crime de pédantisme, commun à toute la Renaissance et même à ses précurseurs (Alain Chartier, Christine de Pisan). Il est seulement juste d'avouer que Ronsard, plus que nul autre, a aimé passionnément l'antiquité, jusqu'^ sembler parfois se refaire, au moins par l'imagination, Grec, Romain, païen ; jusqu'à trouver dans la mythologie non (comme Boileau) un procédé littéraire commode, mais l'émotion d'une foi véritable, au moins d'une foi poétique.
Ronsard a réuni deux traits opposés^ dont le contraste est singulier dans son œuvre. D'une part, il a trop cru aux livres, trop allendu des c modèles », trop vanté le travail, et laissé croire à quelques-uns que l'effort pouvait tenir lieu de génie. De là loul ce qu'on trouve chez lui d'artificiel, de guindé, de laborieux. Mais en même temps quel poète a jamais apporté dans son œuvre un plus grand amour de son art? Quel poète a, plus que celui-là, adoré la poésie pour elle-même; et, jusque dans l'artificiel et le maniéré, qui a montré plus vivement les heureux dons d'une nature merveilleusement douée? La Bruyère lui rendait encore cette justice, cent ans après la mort de Ronsard : « Il était plein de verve et d'enthousiasme. » Il en était plein, en effet, jusqu'à déborder confusément, et comme en tumulte, A ce génie intempérant, il a manqué de savoir et de vouloir être simple. Des héritiers, très inférieurs à lui, se sont taillé dans son œuvre une renommée, d'abord moins brillante, et plus combattue, mais enfin plus durable, rien qu'eu faisant un choix et un triage habile, et en conservant de Ronsard tout ce qui s'accommodait le plus aisément à la langue et au goût français. Malherbe, son adversaire et son vainqueur, est en même temps son héritier.
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Ronsard domine de très haut sa Pléiade \ Toutefois du Bellay, non moins heureusement doué, eût peut-être donné une œuvre égale à celle de Ronsard, s'il eût vécu plus que trente-cinq ans. Ses premiers vers ne se distinguent pas nettement de ceux de Ronsard, et leur sont inférieurs au moins par la facture. Plus lard, en Italie, où il passa quatre ans et demi avec le cardinal du Bellay, son parent, il écrivit les Regrets, les Antiquités de Rome. Aujourd'hui quelques-uns préfèrent les Regrets à tout dans Tœuvre de la Pléiade, parce qu'ils sont l'expression très simple d'une impression très sincère. C'est le journal en vers de ses ennuis, pendant l'exil, et de ses observations de voyage. Du Bellay s'y dégage de toutes les préoccupations du savant, du théoricien ; il oublie la Défense et illustration^ toute la rhétorique artificielle de la poésie d'imitation; il ouvre son âme et la montre à nu ; c'est un homme qui parle, non un homme de lettres. Cette simplicité est rare en tout temps; surtout rare au xvi' siècle, et chez la Pléiade ; et l'on comprend qu'elle ait ravi de bons esprits, qui, même en vers, à tort ou à raison, préfèrent à tout le naturel.
Bellcau manqua de génie, sinon de grâce; faute d'idées, il décrit ou traduit, souvent avec élégance. — Baïf, plus fécond, manque au contraire d'agrément; moraliste plutôt que poète, il a dépensé, dans ses Minies, beaucoup d'esprit, de finesse et de bon sens. — Jodelle ne s'est survécu que par l'honneur qu'il eut de donner à la France la première tragédie.
Du Bartas; Desportes; Bertaut. — Quelques jaloux de Ronsard lui opposaient, de son vivant, du Bartas ', à qui les protestants, ses coreligionnaires, firent un bruyant succès pour son grand poème, la Semaine ou la Création en sept journées, publiée en 1519 : œuvre considérable, où il y a de loul, même des étincelles de génie. Du Bartas avait du feu, de
1. Les sept de la Pléiade (ainsi nommés en souvenir de la Pléiade Alexandrine qui florissait sous les Plolémées, sont : Jean Dorât ou Daurat, né vers 1510, mort en 1588; Pontus de Thyard (1521-1605); Pierre de Ronsard (1524-1585); Joachim du Bellay (1525-1560); Remy Belleau (1528-1577); Etienne Jodelle (1532-1573); Antoine de Baïf (1532-1589).
2. Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas, né près d'Auch (1544), mort en 1590.
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rénergie, une imagination extraordinaire; par malheur, il manque de goût, ou même de jugement, jusqu'à tomber souvent dans Textrème ridicule; et la langue a mal servi son ambition trop haute. Ronsard, comme dit Sainte-Beuve, Tavait domptée, sans la vaincre. Pour du Bartas, il la malmène, torture les mots, les reforge à sa guise, et s*excuse mal en disant qu'il lui faut < des mots non vulgaires » pour peindre plus vivement « ses non vulgaires conceptions >. Il fut poète, mais non écrivain; et on est en droit de lui reprocher d'avoir compromis l'œuvre de la Pléiade, parce qu'il en exagéra les doctrines.
Desportes * fut plus sage, et Boileau a raison de louer sa < retenue ». II mérite même un éloge moins négatif. Laissant Ronsard lutter directement avec les modèles antiques, il s'inspira surtout des Italiens, et fit passer dans notre langue les beautés plus accessibles de Pétrarque et de Sannazar. Quoique Malherbe, en l'épluchant, dans un commentaire presque aussi étendu que l'œuvre, y ait relevé aigrement mille fautes et incorrections. Desportes a écrit beaucoup de jolis vers, et même quelques très beaux vers, car la force ne lui fait pas toujours défaut; mais il excelle surtout par la douceur et l'agrément. Ses poésies d'amour, sans échapper tout à fait à la monotonie du genre, lui assurent un très beau rang parmi les poètes élégiaques. Dans ses poésies religieuses, œuvre de sa vieillesse, il est moins plein de son sujet; mais il y offre encore des traits d'une mélancolie sincère et touchante. Comme ses maîtres de la Pléiade, il aima profondément la nature; et, tout courtisan qu'il fût, trouva des accents simples et vrais pour décrire et chanter la campagne et la vie rustique. Il fut le poète favori de Henri III, comme Ronsard celui de Henri II et surtout de Charles IX. Quelques graves reproches que Thisloire ait à faire à la mémoire de ces derniers Valois, laissons-leur du moins l'honneur d'avoir été des protecteurs intelligents et passionnés de l'art et de la poésie.
Bertaut *, à qui Ronsard (au témoignage de Régnier) repro-