Jacques Amyot, né à Melun (1513), mort en
SECONDE MOITIÉ DU XVl* SIÈCLE 385
nargues, JeanJacques Rousseau, Mme Roland, qui, dans leurs Lettres, leurs Confessions, leurs Mémoires, disent Texaltation où Plutarque jetait leur jeunesse, pendant deux siècles et demi, la France s'est nourrie de la traduction d*Amyot; et voilà comment le bon évoque d'Auxerre, esprit timide et même timoré, est devenu, sans le prévoir, un ancêtre direct du Contrat social et de la Révolution française.
Pasquler; Henri Estlenne. — Si le prestige du style n'était pas, après tout, ce qui fait vivre et durer les ouvrages, Etienne Pasquier aurait pu, par ses Recheixkes de la France, balancer heureusement la popularité de Plutarque, et attacher les Français à l'histoire de leur passé; mais ce gros in-folio, plein de science et même d'idées, œuvre d'un homme éminent, que la surcharge du savoir n'empêchait pas de penser et de réfléchir, manque absolument d'ordre et de méthode, et n'a d'autre valeur de style que beaucoup de traits heureux dans une trame diffuse. — Henri Estienne, contemporain de Pasquier, n'est pas seulement l'éditeur de 170 ouvrages grecs et latins, le prodigieux compilateur du Thésaurus de la langue grecque; il exerça aussi sur notre langue son étonnante activité : le Traité de la conformité du langage français avec le grec est fondé sur une idée fausse (le français, dans son fond, ne devant rien au grec, et n'ayant aucune parenté avec lui que la communauté d'origine); toutefois le livre d'Estienne fut utile, ne fût-ce que pour rehausser aux yeux des Français la dignité de leur propre langue dont plusieurs doutaient encore. D'autres y puisèrent la curiosité des études grecques si longtemps négligées en France. Ses Dialogues du nouveau langage français italianisé rendirent à notre langue un plus signalé service, en contribuant beaucoup à refréner, par le ridicule, l'invasion excessive des mots italiens, favorisée par la mode et l'exemple de la cour, sous une reine florentine. Sa Précellence du langage français est un parallèle suivi du français avec l'italien. La préférence déclarée d'Estienne, ou plutôt sa partialité pour notre idiome, semblerait un peu puérile aujourd'hui; à l'époque où parut le livre, elle était une revanche utile et même nécessaire contre l'impertinence des admirateurs outrés de l'Italie, qui, non contents de
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Tadmirer chez elle, menaçaient dV soumettre entièrement, chez nous, la langue, les idées, les mœurs.
Montaigne. — De tous les écrivains du xvi* siècle, Montaigne * est demeuré le plus populaire ; il est encore beaucoup lu aujourd'hui; il a des admirateurs dans les camps les plus opposés. On peut même trouver surprenant qu'un homme aussi sincère ait pu garder tant d'amis. Mais en même temps qu'il nous pique par la brusquerie et la clairvoyance de son observation morale, il nous flatte et nous rassure par le peu de remords sérieux qu'il nous inspire sur nos fautes et nos travers. Quoique imprégné de sagesse antique, et grand admirateur des Stoïciens, l'impression que son livre nous laisse n'est rien moins que stoïcienne. Au reste n'essayons pas d'enfermer Montaigne dans une formule, fût-elle large : Montaigne est insaisissable. Dans cette étude au jour le jour, dont ses lectures sont l'occasion, son propre cœur le sujet, et l'àme humaine l'objet véritable, Montaigne se soucie fort peu d'apporter un ordre, ou même une suite; et si ses pensées se détachent souvent jusqu'à se contredire, il s'en met peu en peine, pourvu qu'il soit toujours sincère. Aussi ceux qui n'estiment qu'un livre bien fait sont-ils un peu déçus en lisant ces Essais, qui ne sont pas composés du tout, loin d'être bien composés. Mais l'unité du sujet rétablit, par-dessus ce désordre, une harmonie supérieure; et, quand on ferme le livre, après l'avoir lu lentement et médité, on voit à plein la physionomie complexe de cet homme singulier, chez qui se peint tout l'esprit de son siècle, dans les ambiguïtés de son propre esprit. Les dogmatiques l'ont vivement combattu : c'était leur droit; et de son vivant déjà, « pelaudé à toutes mains, aux guelfes, il était gibelin; aux gibelins, guelfe ». Mais quand le temps eut apaisé les querelles ou tout au moins découragé les combattants, tous se sont trouvés d'accord pour admirer, sinon les tendances un peu molles du philosophe, au moins la finesse du moraliste, et par-dessus tout, l'excellence de l'écrivain. Peu ont écrit mieux que lui; mais nul n'a écrit
1. Michel de Monlaigne, né à Montaigne dans le Pêrigord, le 28 février 1533; mort le 13 septembre 1592. Les Essais parurent en 1580 (livres I et U) et en 1588 (livre m).
comme lui. Son style, entièrement créé, qui n'imite personne, même en citant à tout propos, adapte à la pensée les mots avec une justesse merveilleuse et fait ondoyer ensemble, harmonieusement, les vêtements et le corps, la forme et le fond. Sa langue est pure, quoi qu*on ait pu dire pour quatre ou cinq provincialismes, dont il s'amuse afin de marquer son terroir. Cousin, en taxant les Essais de < piquant mélange de grec, de latin, d'italien, de gascon 9, laisse à douter s'il a lu Montaigne. L'auteur avait dit : « Que le gascon y aille, si le français ne peut! » Mais que voulait-il signifier par cette boutade, sinon que le premier devoir d'un honnête homme qui parle ou qui écrit, c'est de se faire comprendre? Au fait, il n'y a pas vingt gasconismes dans tous les Essais. Autant que les meilleurs, il a possédé le vrai génie de la langue; plus que personne, il l'a enrichie, non pas tant de mots neufs que de tours et d'images nouvelles; il lui a enseigné la finesse, que je ne vois pas qu'avant lui aucun écrivain ait eue, au moins à ce degré. Combien de traits déliés dans l'esprit humain, combien de nuances fugitives ou obscures, semblent avoir été, pour la première fois, observées et décrites dans les Essaisl II a vraiment inventé « l'anatomie du cœur », comme on disait au xvn' siècle. Que ne doivent pas à Montaigne tous les moralistes du siècle suivant, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, peut-être même saint François de Sales et Bourdaloue?
Auteurs de mémoires : Monluo, La Noue, Brantôme. — Le xvi'' siècle abonde en mémoires : une époque où les caractères individuels étaient si fortement marqués, et d'ailleurs si féconde en actions et en aventures, devait inspirer et nourrir beaucoup de récits des événements contemporains. Laissant de côté ceux qui n'ont d'autre mérite que d'avoir fourni des documents précieux à l'histoire, nous devons mentionner ici trois auteurs qui ont joint à ce mérite celui du style, ou plutôt d'un style à eux. Car ni Monluc, ni La Noue, ni Brantôme* ne sont, à bien dire, des écrivains; mais toutefois leur forme, très per-
1. Biaise de Monluc, né près de Condom, vers 1303, mort en 1577. — François de la Noue, né près Nantes, en 1531, morl en 1591. — Pierre de Bourdeillcs, abbé séculier) de Brantôme, né dans le Périgord, vers 1540, mourut en 1614.
sonnelle, ajoute beaucoup à la valeur de leurs ouvrages ; et à ce titre, ils appartiennent à Thistoire littéraire. Tous trois furent soldats avant de se faire auteurs. Monluc fit cinquante-cinq ans la guerre, en Italie d*abord, puis contre les protestants en France, avec une bravoure que la lutte civile et religieuse fit tourner en férocité. Criblé de blessures, et contraint au repos, il en trompa les ennuis en dictant ses Commentaires et en racontant ses hauts faits, avec une complaisance naïve, qui n'est pas sans agrément, tant elle est sincère. Son style est abrupt et parfois incorrect, mais plein de verve, entraînant, pittoresque, et Tamour du métier rend vivants ses récits de guerre. « Il avait, dit Brantôme, une fort belle éloquence militaire. » Entendez le mot en dehors de tout ce qui sentirait Tart ou l'école. Autrement Téloge conviendrait mieux à La Noue, soldat lui aussi, et brave soldat, mais plus lettré, plus ouvert à d'autres sentiments que la passion guerrière. Ses Discours politiques et militaires, écrits en Flandre, où il demeura plusieurs années prisonnier chez les Espagnols, traitent de diverses questions d'histoire et de morale, de politique et de religion. Le dernier est en partie une autobiographie qu'on a nommée ses Mémoires. Protestant très déterminé, il s'efforce toutefois d'être impartial dans ses jugements, comme il est véridiquc dans ses récits. Son style, grave et mesuré, presque toujours un peu oratoire, s'élève quelquefois à une très haute éloquence. C'était un très honnête homme, respecté même de ses adversaires; et tel il s'est peint dans son livre.
On n'en peut dire autant de Brantôme. Après une vie d'aventures, conduite au hasard des guerres, à travers toute l'Europe, une chute de cheval l'ayant mis hors de combat, il entreprit de raconter l'histoire de tout ce qu'il avait connu d'illustre, hommes et femmes, en courant le monde ; sans marchander la gloire, même aux plus vicieux, pourvu qu'ils aient apporté dans le vice le prestige de quelque élégance. Les qualités essentielles de l'historien lui font défaut; son information n'est pas sérieuse; il ne contrôle aucun témoignage, et, quand il a vu lui-même, sa véracité n'est pas sûre. Mais son récit est vivant, et quelquefois, les faits n'étant pas exacts, ou n'étant pas
authentiques, la couleur générale est vraie. Son style est peu correct, mais toujours vif et piquant. On Ta comparé à Frois* sart, et il est vrai que de Tun à l'autre il y a bien quelque ressemblance. Mais Froissart, maigre ses défauts, demeure fort supérieur à Brantôme : il s'est fait une plus haute idée de son œuvre; il a eu quelque conscience de la dignité de Fhisloire; il ne Ta jamais ravalée au niveau de Tanecdote médisante ou de la chronique scandaleuse.
La Satire Ménippée. — Sans doute il faut passer quelque chose au libre parler d'un temps où personne ne pensait que la décence pût être une qualité de Tart d'écrire. Mais Brantôme n'excuse jamais, ni ne rachète ses licences par une saine intention morale. Au contraire les auteurs de la Satire Ménippée^ très francs parleurs eux aussi, justifient leur hardiesse par l'excellence de leur dessein. La politique qu'ils appuient, en criblant de ridicule et même en rendant odieux les derniers adversaires de Henri IV, était une politique sage, légitime et vraiment française. Bourgeois, ecclésiastiques, parlementaires, — Le Roy, chanoine de Rouen; Jacques Gillot, conseiller-clerc au Parlement; Nicolas Rapin, avocat; Passerat, professeur au Collège Royal, poète aimable et fin; le médecin Florent Chreslien; Pierre Pithou, avocat au Parlement et grand jurisconsulte; — ces six personnages, différents d'origine et de profession, mais très semblables de vues et de goûts, s'entendirent pour composer ensemble cet excellent pamphlet. Le procédé fut simple, mais d'un effet très sûr : prenant comme cadre fictif les États généraux tenus à Paris en 1593 pour donner la France à quelque roi sans titre, au préjudice de Henri IV, ils placent dans la bouche de tous les chefs de la Ligue une série de discours où ils leur font confesser impudemment le ridicule ou l'infamie de leurs visées politiques. Chaque coupable se dénonce lui-même, par bêtise ou par cynisme. Pierre Pithou seul s'écarta de ce plan, en faisant parler un honnête homme, M. d'Aubray, ancien prévôt des marchands, l'un des chefs du parti des Politiques, La harangue qu'il lui prête, et où il exprime ses propres sentiments sur la situation politique et religieuse, est, malgré quelques longueurs et quelques trivia-
lilés, un morceau d'une grande éloquence, où se peignent, avec une rare vigueur, la lassitude et le dégoût qui succèdent aux guerres civiles. Guillaume du Vair avait tenu réellement, au Parlement de la Ligue, le 28 juin 1593, une harangue assez analogue, par Tesprit du moins et les intentions, mais bien inférieure par Téloquence, et surtout bien moins vivante et moins passionnée. Cette fois Torateur fictif fut fort au-dessus de l'orateur réel.
La Boétie. — Le traité de la Servitude volontaire^ d'Etienne de la Boétie *, Tillustre ami de Montaigne, — si Ton veut bien passer à la jeunesse de Tauteur quelques traits déclamatoires, — est, avec la harangue supposée de M. d'Aubray, par Pierre Pithou, ce que l'éloquence du xvi® siècle a produit de plus remarquable. Et ces deux discours sont, Tun et l'autre, artificiels. Est-ce à dire que la rhétorique tienne lieu d'éloquence, ou bien que l'éloquence, quoi qu'ait dit Quintilien, ne vient pas du cœur et des entrailles, mais du bel esprit? Pourquoi ne pas penser plutôt que ces écrivains furent sincèrement émus, sincèrement éloquents, même en un cadre fictif? Telle est la puissance de l'imagination chez ces hommes du xvi° siècle : moins que ceux d'un autre temps, ils ont besoin de la réalité pour arriver à la sincérité. Leurs tragédies de cabinet les passionnent, sans même réclamer l'illusion de la scène. D'Aubigné, pendant quarante ans, recuit la bile des Tragiques. La Boétie et Pierre Pithou se contentent, pour être éloquents, d'un auditoire imaginaire. — Dans le môme temps, l'éloquence réelle, toute pédante, ou toute triviale, au palais ou dans la chaire, ne laissait pas que d'agir sur les hommes; mais elle agissait par des moyens où la littérature et l'art n'ont rien à voir.
//. — Première moitié du XV IF siècle.
Malherbe. — Quoique les hommes ne changent pas leur humeur en changeant de millésime, il est certain que la fin du
1. Né à Sarlat (1530), morl en 1563. —Montaigne prétend qu'il n'avait que dixhuit ans quand il composa la Servitude volontaire. Il devait en avoir vingt-deux ou vingt-trois.
xvi° siècle, en France, coïncidait avec une tendance nouvelle de Tesprit public : on était las de la guerre civile et des dissensions religieuses; on aspirait à la paix, à Tordre, au repos. Cette disposition s appliquait surtout aux choses de la politique; mais quand les esprits veulent absolument de la discipline dans les affaires d Etat, ils sont tout prêts à l'accepter même dans celles de Fart et de la littérature. Aussi, quoique Henri IV et Malherbe no se fussent pas entendus, on peut dire qu'il était naturel qu'ils arrivassent au pouvoir ensemble, chacun dans son règne.
Venu après Ronsard, qui était un bien plus grand poète que Malherbe (et peut-être, au fond, Malherbe le savait-il), Malherbe s'est acquis une gloire immense et durable, aux dépens de Ronsard, en conservant une grande partie de la réforme poétique apportée par la Pléiade, mais après avoir habilement corrigé, simplifié, et comme émondé l'œuvre trop touffue et trop hardie que Ronsard avait entreprise.
Malherbe *, né à Caen, établi ensuite et marié en Provence, vint fort tard à Paris, vers 1608; il avait déjà cinquante ans Ses premiers vers, pâle reflet de la manière à la mode, étaient fort médiocres. Il ne fit rien qui vaille avant ces belles Stances à du Périer (vers 1601), qui sont dans toutes les mémoires. Des lors son goût s'assure; ses idées se précisent; il voit nettement l'œuvre à faire : qui est d'épurer Ronsard, sans remonter à Marot. Il devient réformateur, et c'est par là surtout qu'il est grand; mais il devient aussi poète à force de volonté, de conscience et d'effort; et si on lui refuse ce nom, qu'on avoue du moins qu'il fut un excellent écrivain en vers.
Ronsard croyait que la langue ne pouvait être trop riche. Malherbe professa qu'elle ne pouvait être trop correcte et trop pure. Le premier veut créer des mots nouveaux en foule; non pas qu'il les emprunte uniquement à la source grecque et latine, comme on l'en accuse injustement; mais il les prend partout : dans le vieux français, dans tous les patois ou dialectes (même ceux du Midi), dans les langages techniques, savants ou populaires. Tout lui est bon; tout fait nombre et richesse.
i. François de Malherbe, né a Caen (1555), mort à Paris (1628).
Malherbe craint rencombrement, autant que Ronsard la pauvreté; Malherbe veut un vocabulaire sobre et restreint, fait d'éléments harmonieux, sans disparate; il ne veut savoir et parler qu'un français, celui de llle-de-France, et c'est dans ce sens qu'il dit que ses maîtres pour le langage sont les crocheteurs du Port-au-Foin, vrais Parisiens de Paris, purs de toute influence gréco-latine, italienne, espagnole ou provinciale. Malherbe ne veut pas qu'on écrive pour le peuple, ni qu'on emploie tous les mots que le peuple emploie; mais il veut qu'on n'en emploie aucun que le peuple ne puisse comprendre. Il n'admet pas qu'il existe une < langue poétique », au rebours de Ronsard qui se moquait, avant Régnier, de ceux qui se croient poètes « pour avoir rimé de la prose en vers ». Prose ou vers sont une même langue; le vers a seulement un nombre plus marqué; par le rythme et par la rime il plaît à l'oreille et frappe l'esprit davantage. Mais il ne faut ni tours audacieux, ni figures hardies, ni fictions poétiques. Voilà Régnier qui mène la France dans l'Olympe, devant le trône le Jupiter : Malherbe déclare qu'il habite la France depuis cinquante ans, et ne s'est jamais aperçu qu'elle eût changé de place.
Le poète fera valoir cette simplicité du fond par la sévère beauté de la forme; elle doit être parfaite ou du moins tâcher de l'être; il n'y faut rien de lâché ni de négligé, rien d'à peu près. On ne veut plus d'hiatus ni d'enjambement, ni de césure contrariée par le sens. Que la correction soit absolue, que la syntaxe soit claire, que la rime soit riche et rare, que l'harmonie soit belle et soutenue plutôt que douce et molle. Exprimer dans une forme irréprochable un petit nombre d'idées très générales; et marquer pour ainsi dire sa personnalité par Tabsence de tout défaut personnel : tel est, aux yeux de Malherbe, l'idéal d'un poète. Il est certain qu'une pareille théorie peut sembler un peu étroite par cela même qu'elle suppose la perfection, qui est rare. Malherbe est au-dessous de lui-même dans une grande partie de son œuvre. Un petit nombre de pièces, vraiment achevées, ont suffi à sa gloire et ont assuré son influence, qui fut très grande, quoique plutôt négative. Les poètes de l'âge précédent n'avaient ni su, ni voulu savoir comment on se
corrige, comment on se perfectionne; complaisants à tous les caprices de leur fantaisie, ils avaient manqué souvent de goût, toujours de scrupules. Malherbe, dit Balzac, enseigna le premier qu'il faut écrire purement avec un soin religieux, et que savoir choisir est le secret de bien exprimer ses pensées.
Quoiqu'il ait écrit presque exclusivement des odes et des stances, Malherbe n'est guère lyrique au sens que nous donnons d'ordinaire à ce mot, car il exprime rarement des sentiments personnels et intimes. Soit qu'il célèbre les hauts faits des grands personnages, surtout de Henri IV ou de Marie de Médicis, de Louis XIII et de Richelieu (nul n'a su soutenir avec tant d'éclat ce rôle malaisé de poète officiel) ; soit qu'il exprime avec majesté des pensées religieuses ou philosophiques, toujours choisies parmi les lieux communs illustres (mais ce sont ces lieux communs qui touchent le plus les hommes, et de la façon la plus durable), Malherbe excelle par les qualités qui furent à ses yeux les premières : solide construction de la période poétique; plénitude du vers, sans mots vagues ou superflus; richesse de la rime et pureté de la langue; harmonie soutenue, et simplicité noble. L'ensemble a très grand air, et inaugure dignement la poésie d'un siècle où la majesté paraîtra presque une vertu. Malherbe annonce Versailles. Il n'est pas surprenant que le triomphe de sa réforme et l'établissement définitif de sa grande renommée aient été dus à Boileau; ÏAtH poétique mit Malherbe à la place où il est resté :
Tout reconnut ses lois...
Mais cette grande victoire était gagnée par un mort, comme il arrive souvent. Malherbe, de son vivant, avait été très discuté, très vivement combattu. S'il a eu des disciples, respectueux et dociles, tels que Racan et Maynard, il a eu aussi des adversaires acharnés, et ses adversaires sont môme supérieurs à ses disciples : surtout Régnier et Théophile.
Disciples et ennemis de Malherbe : Racan, Maynard; Régnier, Théophile. — Racan * apprit l'art des vers auprès de Malherbe et certainement fit honneur au maître;