Né dans l'Agenais en 1590, mort en
Le théâtre avant Corneille : Hardy, etc. — Le caractère dominant dans la littérature dramatique au xvii^ siècle, avant Corneille, c'est la liberté absolue laissée aux auteurs pour s'affranchir de toutes règles; c'est la confusion des genres. Mais la liberté sans génie ne suffit à rien : au lieu d'un Shakespeare, nous n'eûmes qu'un Alexandre Hardy. Ce fécond auteur lit jouer six à huit cents pièces, dont quarante sont imprimées : tragédies, comédies, tragi-comédies, pastorales, puisées à toutes les sources, histoire ou roman, grec, romain, moderne.
La tragi-comédie, genre florissant alors et qui ne put parvenir à se consacrer par un chef-d'œuvre, n'était pas un mélange du tragique et du comique, mais plutôt une tragédie romanesque dont une seule passion, l'amour, faisait les frais et qui se terminait par un dénouement heureux. Le goût du temps pour les romans chevaleresques les avait fait transporter ainsi, sous un autre titre, à la scène. Les pastorales étaient venues d'Italie, où d'illustres auteurs avaient relevé par la perfection du style ce genre fade et ennuyeux. En France, elles eurent moins de bonheur. Hardy, qui ne manquait ni d'imagination (quoique, à vrai dire, il ait pillé partout), ni de verve, ni même d'un sens dramatique assez juste, qui l'aidait à ménager habilement des situations pathétiques ou intéressantes, est, par malheur, un détestable écrivain en vers, et tout à fait illisible aujourd'hui. Mais un homme qui a l'instinct du théâtre fait aisément réussir une pièce à la scène, dans la nouveauté. Aussi, trente années durant, Hardy eut-il un très grand succès, qui ne lui survécut pas. Le style seul fait durer les pièces de théâtre, comme tout autre ouvrage littéraire; et c'est pourquoi Hardy est justement oublié aujourd'hui, comme le serait assurément Shakespeare, s'il n'y avait eu dans Shakespeare, en même temps qu'un homme de théâtre, un grand poète.
Au contraire, Montchrétien, contemporain des débuts de Hardy, (juoiqu'il n'entende rien au théâtre, et quoique ses tragédies n'aient probablement jamais été jouées, ni destinées à l'être, Montchrétien se fait lire encore avec plaisir. Il est trop lyrique et trop oratoire pour intéresser à la scène; mais il a écrit de belles pages, dans un style fort et plein que Corneille
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a beaucoup étudié, qu*il a, sans doute, assoupli et perfectionné : mais enfin Montchrétien n*a pas été inutile à Corneille. Ses héros stoïciens, toujours maîtres d'eux-mêmes et de leurs passions, Gléomène, Hector, Marie Stuart, en face de grandes infortunes qui ne leur arrachent pas une faiblesse, sont une première ébauche des héros cornéliens.
Dans Pyrame et Thisbé, dont Boileau s'est trop moqué (pour quelques méchants vers, conformes au goût du temps), Théophile a semé un peu de vraie poésie, et surtout des scènes de tendresse charmantes. Avant Ghimène et Camille, je ne sais trop où Ton pourrait trouver à la scène, ailleurs que chez Théophile, un c duo d*amour » vraiment tendre et passionné. Mais Théophile est élégiaque bien plus que dramatique; et surtout il est gravement atteint de ce mauvais goût des pointes et des concetliy qui, sous des noms divers {euphuisme en Angleterre, gongorisme en Espagne, marinisme en Italie), sévissait alors sur toutes les littératures. La préciosité nous semble, aujourd'hui, insupportable dans tous les genres : nulle part plus qu'au théâtre, où l'affectation est d'autant plus choquante qu'elle s'étale dans un cadre qui veut représenter la vie, et par conséquent, le naturel. Mais les contemporains de Théophile en jugeaient tout autrement; ils ne cherchaient pas i la scène l'illusion du réel, mais un plaisir d'imagination : comme le prouve leur goût pour des comédies toutes romanesques, qui ne ressemblaient guère à la vie, et leur amour de la pastorale, genre essentiellement faux, qui, toutefois, fit fureur pendant quarante ans, depuis la fin des guerres civiles, jusqu'à Corneille. Un charmant poète, Racan, releva un peu ce genre fade, par la grâce de ses vers et la sincérité des sentiments champêtres qu'il exprima dans ses Bergeries, Racan aimait vraiment la campagne; il sut, quelquefois, rendre cet amour avec une simplicité, une poésie dont l'accent est, comme on sait, trop rare au xvn" siècle.
Tyr et Sidon, pièce unique d'un auteur peu connu, mais très original, Jean de Schelandre, est un drame incohérent et touffu, mêlé de tragique et de comique. C'est du Shakespeare, moins le génie. La préface, œuvre d'un lettré, ami de Balzac, François Ogier, est plus importante que la pièce. C'est une sorte de mani-
fesle contre les règles que quelques-uns s'efforçaient déjà (en 1628) d'imposer au théâtre, et qui s'y imposèrent en effet, si tyranniquement, quelques années plus tard. Il est curieux de trouver dans ces pages oubliées la plupart des arguments que Victor Hugo, deux siècles plus tard, devait présenter, comme des nouveautés hardies, dans la Préface de Cromwell : « Les Grecs, dit Ogier, ont travaillé pour la Grèce » ; la vraie manière de les imiter, puisque nous sommes Français, sera de travailler pour la France, c II ne faut pas tellement s'attacher aux méthodes que les anciens ont tenues... mais il faut examiner et considérer ces méthodes mêmes par les circonstances du temps, du lieu et des personnes pour qui elles ont été composées, y ajoutant ou diminuant pour les accommoder à notre usage; ce qu'Aristote eût avoué. » Peu importe que les anciens, pour des raisons particulières, aient séparé les deux genres tragique et comique; c'est la nature, c'est la vie qui mêle l'héroïque et le bouffon : « Dire qu'il est malséant de faire paraître en une pièce les mêmes personnes traitant d'affaires sérieuses importantes et tragiques, et incontinent après, de choses communes, vaines et comiques, c'est ignorer la condition de la vie des hommes, de qui les jours et les heures sont bien souvent entrecoupés de ris et de larmes, de contentement et d'affliction. »
Mais en littérature, comme ailleurs, rien ne peut prévaloir contre la tendance générale de l'esprit public; en 1628, par une réaction naturelle et irrésistible contre les excès de la liberté individuelle, il aspirait à la règle et à l'unité. Malherbe dans la poésie fait la même besogne que Richelieu dans la politique; et Richelieu lui-même, très passionné pour le théâtre, employait tout son pouvoir à y faire triompher « les trois unités ». Mairet, dans Sophonisbe (1633), donna la première tragédie entièrement régulière; et cette pièce, médiocre d'ailleurs, réunit tous les traits essentiels du genre que Corneille et Racine allaient rendre à jamais illustre. C'est déjà, chez Mairet, un style noble et soutenu, sans nulle trace de comique; une intrigue resserrée, simplifiée; le drame réduit au développement logique d'une crise; l'intérêt concentré dans l'analyse des sentiments et le jeu des caractères. Le cadre était trouvé ; Corneille y ajouta son génie.
Corneille (1606-1681). — Il fut lent à se connaître. II commença par des comédies, élégantes et spirituelles, mais supérieures seulement par le style à celles de plusieurs contemporains. Sa première tragédie, Médée^ imitée de Sénèque, abonde en vers magnifiques; mais il y manque je ne sais quel don de vie qui est Toriginalité suprême. Elle ne manqua pas au Cid, qui apparut aux contemporains comme une révélation d'un génie tout nouveau, inconnu d'eux. Jamais l'intérêt, l'émotion dramatique n'avaient été portés à cette hauteur sublime. Tout le sujet de la pièce et nombre de traits sont empruntés à un poète espagnol, Guillen de Castro; et dix contemporains de Corneille avaient, comme lui, tiré du drame espagnol, des pièces analogues au Cid. Cela n'empêche pas que le Cid ne ressemble à rien; et toute la France le sentit, et fut émerveillée. Qu'y avait-il de nouveau dans ce drame? Pour la première fois on voyait sur la scène des personnages héroïques et vivants; et le spectateur se passionnait pour la lutte émouvante qui déchirait le cœur des deux amants, et divisait Rodrigue et Chimène. L'hostilité de Richelieu, les critiques de Chapelain, les clameurs des rivaux jaloux, ne purent imposer silence à l'admiration publique. Bientôt Horacey Cinna, Polyeucte portèrent au comble la gloire de Corneille, et firent taire l'envie.
Mais ne bornons pas à ces chefs-d'œuvre l'œuvre durable et excellente de Corneille; dix autres tragédies renferment des parties au moins qui sont du premier ordre; et jusque dans les dernières pièces de sa vieillesse affaiblie, on trouve encore des scènes entières dignes de l'auteur du Cid. Faut-il ajouter que Corneille a écrit des comédies exquises, surtout par le style, comme le Menteur et la Suite du Menteur, et que Racine le louait fort à propos d'avoir été « capable de s'abaisser, quand il voulait, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable » ?
Toutefois, dans la tragédie seulement, son originalité est absolue, et ses défauts même, car il n'est pas sans défauts,forment avec ses qualités un ensemble si harmonieux qu'il ne laisse rien à souhaiter, et donne l'idée de la perfection, et l'impression du sublime. Tout le théâtre de Corneille (admirable-
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ment varié dans ses sujets et dans ses ressorts) est une œuvre d'imagination et de raison, sans nul souci de l'observation ni de la réalité pratique. Sa vérité est d*ordre supérieur : elle est toute dans le développement logique des caractères, tels qu'il les a conçus, non dans la conformité avec les types vulgaires de rhumanité. Son intérêt réside dans Tascendant moral des personnages sur eux-mêmes, sur leurs passions, sur la fortune, et dans la maîtrise de leur volonté inflexible, plutôt que dans le pathétique de Témotion qu'ils excitent. Trop différents de nous pour nous toucher, dans notre sensibilité, ils nous étonnent, et emportent notre admiration. Théâtre vraiment idéal, et même le plus idéal qu'aucune littérature ait connu. Là est même sa faiblesse, quand le génie créateur s'en retire ou seulement se lasse. La conception, toujours grandiose, languit alors dans une exécution pénible et heurtée. Le style seul se soutient: Corneille jusqu'au dernier jour est demeuré grand poète par le style; et le premier, je crois, de nos écrivains en vers; au moins le plus ferme, le plus éloquent, le plus exempt de procédés et d'artifices.
Rotrou. — Un tel homme a rejeté dans l'ombre et l'oubli tous ceux qui de son temps composèrent des pièces de théâtre. Un seul parmi ces rivaux a mérité de sauver son nom : c'es^ justement le seul qui n'ait pas été jaloux de Corneille; c'est Rotrou ', qui, après une carrière très courte et trop féconde, n'a point laissé d'œuvre excellente; mais toutefois, vraiment poète, et poète dramatique, il a plusieurs fois rencontré des inspirations heureuses. Ainsi Don Bernard de Cabrèi^e et Laure persécutée sont deux tragi-comédies encore pleines de verve et de fraîcheur, dans un genre qui fut si tôt fané. Venceslas et Saint Genest, tragédies imitées des Espagnols (de Francisco de Rojas et de Lope de Véga), offrent des scènes d'une grandeur presque cornélienne, et d'une originalité très attachante.
Le style de Rotrou reste inférieur à ses conceptions; mais, dans sa trame inégale et heurtée, il renferme mille beautés, des trouvailles heureuses, des traits pleins de force et de