Voir ci-dessus, t. UI, p
la sévérité primitive de la règle de saint François. Les Franciscains réformés se distinguaient des autres par le port de la Itarbe et d'un capuchon pointu, qu'avait autorisé Clément VII et qui leur fit donner le nom de Capucins. L'apostasie de leur troisième vicaire général, Ochino, qui séduisit une jeune fille et se fit luthérien pour se marier (1542), compromit un instant le succès de la réforme ; mais les Capucins se relevèrent rapidement, se répandirent en Italie, en Allemagne, en Suisse, en France, et finirent par obtenir du pape Paul V, en 1619, un général particulier. Ils formèrent dès lors une branche distincte de Tordre de saint François, vouée à une pauvreté rigoureuse et destinée surtout à la prédication. Quelques personnages célèbres y entrèrent, notamment le duc de Modène Alphonse d*Este, Henri duc de Joyeuse (le Père Ange), et François Leclerc du Tremblay, qui devint le fameux Père Joseph. — Les Carmélites furent réformées en Espagne par sainte Thérèse d'Avila (1515- 1582). Fille d'un grand d'Espagne, elle avait montré dans Tenfance une grande piété. Une fois religieuse, après une longue lutte entre le zèle et la tiédeur, dont elle sortit victorieuse au point de devenir Tincarnation du mysticisme chrétien, elle entreprit, avec l'autorisation de Pie IV (1562), la réforme des couveots de femmes de son ordre. Elle réussit, malgré une vive opposition, grâce à l'énergique concours de saint Jean de la Croix, qui réforma de son côté les couvents d'hommes. Les Carmes déchaussés^ hommes et femmes, se distinguèrent dès lors par leur dévouement à instruire les ignorants et à soigner les malades. — Vers la même époque, la réforme s'étendit à Tordre bénédictin^ le plus ancien et longtemps le plus prospère des ordres monastiques. Tandis que Tabbé Jean de la Barrière (7 1600) oi^anisait parmi les Cisterciens la congrégation nouvelle des Feuillants, Didier de la Cour régénérait successivement Tabbaye bénédictine de Saint-Vannes à Verdun, dont il était prieur, puis celle de Moyenmoutier, puis plusieurs autres, et en formait la Congrégation de Saint-Vannes et de Saint- Hidulphe, approuvée par Clément VIII en 1604.
A ce mouvement de rénovation se joignit, comme au zu^ siècle, un mouvement d'expansion considérable. En moins
HiSTOtBC OÉHÉRALt. V. 3
de cent vingt ans, de 1524 à 1641, se fondèrent plus de quinze ordres nouveaux, pour la plupart destinés aux hommes. Le mouvement était surtout sensible dans la Haute-Italie, moins entamée que l'Allemagne ou même la France par les doctrines luthériennes ou calvinistes. On doit y signaler tout d'abord l'apparition presque simultanée de trois congrégations de clercs réguliers. La première fut organisée par Cajétan de Thiene, et confirmée en 1524 par Clément VII sous le nom de c Congrégation des chanoines réguliers de Saint-Jean-de-Latran ». Ces chanoines eurent pour premier supérieur Pierre Caraffa, évêque de Theate (Cliieti), qui leur donna le nom de Théaims^ quand il fut devenu pape (Paul IV). La seconde congrégation, celle des Somasques, fut fondée à Somasco, dans le Milanais, par saint Jérôme Émilien, fils d'un sénateur de Venise (1528), confirmée par Paul III (1540), et érigée par Pie V (1568)» en ordre monastique. La troisième, celle des Barnabites, fut établie à Milan môme, dans l'église de Saint-Barnabe, par trois ecclésiastiques nobles : Antoine-Marie Zaccaria, Barthélémy Ferrari, et Jacques- Antoine Morigia (1530); elle fut approuvée par Clément VII (1532) et transformée par Paul III (1535) en ordre religieux. Les Théatins, qui ne vivaient que de dons volontaires, s'occupèrent surtout de la réforme du clergé, et se firent bientôt remarquer comme prédicateurs. Les Somasques avaient pour but principal l'éducation des orphelins; ils fondèrent des écoles à Rome et à Pavie. Les Barnabites étaient plus spécialement destinés à l'enseignement dans les Universités (Milan, Pise, etc.) et aux missions étrangères; ils prononçaient les vœux solennels, et avaient à leur tète un général élu pour trois ans.
Vers 1537, Angèle de Merici (f 1540) avait organisé à Brescia une confrérie de jeunes filles, qui s'étaient placées sous la protection de sainte Ursule, et qui devaient, tout en vivant dans la maison de leurs parents, soigner les malades indigents et s'occuper de l'éducation des femmes. Ce fut le germe de l'ordre des UrsulineSy érigé par Paul III en 1544, et réorganise par Charles Borromée. — L'ordre des Oraloriens débuta de la même manière, c est-à-dire sous la forme d'une confrérie libre,
dite de la Sainte-Trinité, oi^anisée à Rome en 1548 par le célèbre Philippe de Néri, en vue d'instruire la jeunesse et de soigner les malades dans les hôpitaux. L'association élait composée de prêtres et de laïques pieux, qui n'étaient liés par aucun vœu, Philippe de Néri ayant surtout voulu grouper autour de lui ceux qui ne se sentaient pas la vocation nécessaire pour vivre dans un monastère ; mais une fois autorisée, sous le nom de YOratoire, par le pape Grégoire XIII (1574), la confrérie primitive devint promptement un véritable ordre religieux, bien qu'on n'y prononçât pas de vœux, et se répandit dans toute l'Italie.
La fin du xvi* siècle vM s'établir deux congrégations de prêtres séculiers. L'une, fondée par saint Charles Borromée, à Milan, sous le nom iïOblats, devait seconder l'évêque dans toutes les affaires qu'il lui confierait et spécialement dans la réforme du clergé (1578). L'autre, fondée en Espagne sous le nom de Patines jnaruni scholarum ou PiaristeSy par un ancien vicaire général d'Urgel, Joseph Calasanzio, se consacra à l'éducation des jeunes gens (1597). Les Piaristes, approuvés par Clément VIII (1600), favorisés par Paul V et Grégoire XV, formèrent bientôt un ordre religieux. — Il en fut de même des Frères de la miséricorde, qui tirent leur origine du Portugais Jean de Dieu (-J- 1550), et s'établirent d'abord à Grenade; puis des Ph^es de la bonne mort, fondés à Rome en 1584 par Camille de Lellis. Les uns et les autres se vouèrent au soin des malades dans les hôpitaux. Les Frères de saint Jean de Dieu constituent un ordre monastique, astreint aux trois vœux solennels, et approuvé par Paul V en 1617. Les Pères de la bonne mort forment une congrégation de clercs réguliers.
Les ordres religieux en France. — Jusqu'alors, on le voit, la France n'était guère représentée dans ce grand mouvement de régénération et de multiplication des ordres religieux, presque entièrement localisé en Italie et en Espagne. Mais à partir du règne de Henri IV, la France reprend au contraire la tête du mouvement. La réforme franciscaine s'y introduit par l'établissement à Nevers des Récollets, la dernière branche de l'ordre de saint François. En 1599, la réforme des Dominicains
est entreprise à Toulouse par Sébastien de Michaëlis. En 1604, Madeleine de Sainte-Beuve établit à Paris les Ursulines, désormais soumises à la clôture. La même année, au prix de grands efforts, le cardinal Pierre de Bérulle introduit en France les Carmélites déchaussées. Sept ans plus tard, sur le modèle de rOratoire de Philippe de Néri, il fonde VOratoire de Jésus, pour la réforme et Téducation du clergé (1611). Paul V, en les autorisant en 1613, invita les Oratoriens français à s'occuper aussi de rinstruction de la jeunesse. Des savants et des prédicateurs illustres ont appartenu à cet ordre. Il suffira de citer Malebranche, Thomassin, Richard Simon, Massillon, etc. Vers la même époque, la réforme bénédictine de Saint-Vannes, propagée en France par un moine de Cluny, Laurent Bénard, finit par s'implanter dans un grand nombre de monastères, qui formèrent, en 1618, la célèbre Congrégation de Saint-Maur. Placée sous la direction de labbé de Saint-Germain-des-Prés à Paris, approuvée par Grégoire XV, favorisée par Richelieu, la Congrégation de Saint-Maur renferma bientôt 180 abbayes ou prieurés conventuels. Elle s'adonna principalement aux études de théologie et d'histoire, fit faire de grands progrès à certaines sciences encore dans l'enfance, telles que la diplomatique, la paléographie, la chronologie, publia des ouvrages considérables sur l'histoire des provinces de France, et compta dans son sein des érudits de premier ordre, tels que Mabillon, Monlfaucon, Ruinart, Martène, Durand, d'Achery, et tant d'autres.
L'année 1618 fut d'ailleurs, au point de vue qui nous occupe, une année féconde. Outre l'organisation de la Congrégation de Saint-Maur, elle vit encore la confirmation ou la fondation de deux ordres de femmes, qui sont, on peut le dire, essentiellement français, l'ordre de la Visitation et la compagnie des Filles de la Charité, — L'ordre de la Visitation avait été fondé en 1610 à Annecy (Savoie) par François de Sales, évêque de Genève, de concert avec la baronne Jeanne-Françoise de Chantai. Les Visitandines avaient d'abord pour mission de visiter les pauvres et les malades, et ne prononçaient pas de vœux. Mais bientôt François de Sales les soumit à la règle de
Saint-Augustin, et Paul V en 1618 érigea la congrégation en un ordre religieux, qu'il chargea de Téducation des enfants. Le cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, obligea les Visilandines à se cloitrer. C'est à ce prix qu'elles purent se répandre en France, devenue leur véritable patrie. A la mort de sainte Chantai, l'ordre comptait 87 maisons en France et en Savoie; il se propagea par la suite en Italie, en Allemagne, en Pologne. — Quant à la Compagnie des Filles de la Charité^ elle fut établie en l'année 1618 même, pour le service des malades et des pauvres, par saint Vincent de Paul, qui leur donna pour première supérieure générale, en 1629, une pieuse veuve, Louise de Marillac, dite M'^" Le Gras, du nom de son mari. On sait le développement qu'a pris cette compagnie, et les services que rendent maintenant dans le monde entier les « Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul ».
Vincent de Paul, qui se révélait ainsi par cette merveilleuse fondation, est un des saints français les plus populaires. Né en 1576, au Pouy, village au pied des Pyrénées, de parents pauvres, il avait d'abord gardé les troupeaux. A dix-huit ans, il était entré dans un couvent de Franciscains, où il reçut une première instruction qu'il alla compléter à l'Université de Toulouse. Il fut ordonné prêtre en 1600. Cinq ans plus tard, dans un voyage en mer, il fut pris par les pirates et vendu comme esclave à Tunis. Il parvint à convertir son troisième maître, un renégat de Nice, et revint avec lui à Rome. En 1609, l'ambassade française l'adressa à Henri IV, qui l'admit parmi les ecclésiastiques attachés à la maison de la reine Marguerite. Mais Vincent de Paul était trop actif pour se plaire longtemps dans cette position. Il alla passer quelques mois à l'Oratoire de M. de BéruUe, fut nommé à sa recommandation curé de Clichy, puis précepteur des enfants du duc de Gondy, général des galères du roi. Il conçut à ce moment le projet d'organiser à rintérieur de la France des missions destinées, sous l'autorité des évêques et avec le concours des curés, à évangéliser le peuple des campagnes. En attendant qu'il pût réaliser ce projet, il fonda les Filles de la Charité, s'occupa d'adoucir le sort des galériens, dont il avait été nommé par
Louis XIII aumônier général, et enGn accepta, sur les instances de saint François de Sales, de diriger les Visilandines de Paris (1620). Rien ne rebutait son zèle. C'est alors que, grâce à la générosité de la duchesse de Gondy, il put mettre à exécution son ancien projet, et organiser ses missions de France. Pour en assurer l'avenir, il organisa aussi, dans la maison de Saint-Lazare, à Paris, la société des Prêtres de la mission^ plus connus sous le nom de Lazaristes. Le roi Louis XIII autorisa la nouvelle société en 1627, et Urbain VIII l'approuva en 1632. Grâce à l'activité de son fondateur, la société se développa rapidement, et étendit en même temps son action. Dès 1642, Vincent de Paul envoyait des lazaristes en Italie; il en envoya ensuite à Alger, à Tunis, et jusqu'à Madagascar. Lui-même fit des missions jusqu'à l'âge de soixante-dix-huit ans; il mourut en 1660, après une vie singulièrement remplie. Clément XII le canonisa en 1737.
Les Lazaristes furent aussi chargés de diriger quelques-uns de ces séminaires^ que les évoques créaient partout pour obéir aux prescriptions du concile de Trente. Mais bientôt une nouvelle société de prêtres séculiers se forma dans ce but unique : celle des Sulpiciensy ainsi nommés à cause de l'église et du séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, où leur fondateur, M. Jean- Baptiste Olier, les établit en 1641.
La Compagnie de Jésus; fondation et organisation. — Mais de tous ces ordres italiens, espagnols, français, qui de 1524 à 1641 se succèdent sans interruption, le plus important par la puissance de son organisation, la grandeur de ses desseins, rétendue de ses travaux, Tétrange ténacité des colères qu'il a suscitées, est sans contredit Tordre des Jésuites. Il mérite à ces divers points de vue des détails particuliers.
Le fondateur de la Compagnie de Jésus, saint Ignace, né en 1491 au château de Loyola, dans la province de Guipuzcoa en Espagne, d'une noble famille basque, avait d abord suivi la carrière des armes. Blessé grièvement en 1521 au siège de Pampclune, il lut pendant sa convalescence TEcriture sainte et les Vies des saints. Nature enthousiaste, il résolut dès lors de marcher sur les traces de son |compatriote saint Dominique et de
saint François d*Assise. A peine guéri, il alla s^enfernier dans la grotte de Manrose, où il se livra à des austérités qui le firent soupçonner d*affilialion à la secte espagnole des allumbradoSf sorte d'illuminés. A trente-sept ans, il sentit la nécessité de Tinstruction, et refit complètement ses études, qui avaient été fort négligées. Au bout de sept ans, il parvint à se faire recevoir docteur à TUniversîté de Paris (1534). Il s'était lié à cette époque de sa vie avec quelques jeunes gens, étudiants comme lui, dont les plus connus sont Télégant et intrépide Navarrais François-Xavier, le prudent et sage Espagnol Laînez, le Portu* gais Uodriguez, et un prêtre de Savoie nommé Pierre Le Fèvre. Un jour, dans une chapelle de la colline de Montmartre, ils firent tous le vœu d*aller à Jérusalem pour y consacrer leur vie au service des chrétiens et à la conversion des infidèles, ou, en cas d'impossibilité, de s*en remettre au pape du soin de les employer comme il voudrait. La guerre avec les Turcs les ayant empêchés de s'embarquer pour TOrient (1537), ils se rendirent à l{ome, y prononcèrent les trois vœux de pauvreté, de chasteté, d obéissance absolue au pape, et se déclarèrent prêts à aller où le Père commun des fidèles les enverrait. Paul III approuva la petite congrégation, sous le nom de c Société de Jésus >, mais à la condition qu'elle ne dépasserait pas soixante mem* bres (1540). Trois ans plus tard, en présence des premiers suc* ces des c Jésuites », la restriction était levée et l'approbation donnée sans réserve. Ignace était nommé général de Tordre nouveau. Quand il mourut en 1556, la Compagnie de Jésus était complètement fondée, et comptait déjà quatorze provinceSy embrassant le Portugal, l'Espagne, et leurs colonies.
Le second général, Latnez, n'eut plus que des perfectionnements de détail à apporter à la Constitution de l'ordre, qu'Ignace laissait écrite de sa main, et qui différait sensiblement de celle des autres instituts religieux. Cette Constitution n'impose aux Jésuites ni le costume monastique, ni les exercices communs, ni les offices du chœur, ce qui leur laissait tout leur temps pour travailler au salut de leur prochain par la prédicacation, la confession, la controverse avec les hérétiques, et surtout l'éducation de la jeunesse, et à leur propre salut par la
prière intérieure, Texamen de conscience, les lectures ascétiques, et la fréquente communion. Les membres de la Compagnie n'y sont admis qu'après un noviciat de deux ans, pendant lequel toutes les études sont suspendues, et qui est principalement employé à des exercices spirituels. Au bout des deux ans, le novice prononce les vœux simples, et refait ses études classiques pendant cinq ans. Il est envoyé ensuite dans un collège où il enseigne durant cinq ou six ans, en commençant par les plus basses classes ; puis il étudie la théologie pendant quatre ans au moins. Ce n'est qu*après toutes ces épreuves que le jésuite est ordonné prêtre. Il commence alors un second noviciat d'un an, après lequel il sera admis à prononcer les seconds vœux ou vœux solennels, et deviendra coadjuleur ou profès. Les coadjuteurs, qui comprennent la majorité des Jésuites, sont chargés de renseignement dans les collèges ou du ministère pastoral. Les profès, qui aux trois vœux monastiques ordinaires ajoutent un quatrième vœu d'obéissance absolue au pape, sont en petit nombre. C'est parmi eux que sont choisis les professeurs de théologie et les divers dignitaires de l'ordre.
A la tête de la Compagnie, se trouve le général^ surveillé et contrôlé par un admoniteur et par six assistants élus dans les assemblées générales et appartenant à l'Allemagne, à la France, à l'Espagne, au Portugal, à l'Italie, et à la Pologne. L'ordre est divisé en protnnces, administrées chacune par un pi^ovincial. Pour éviter les intrigues, tous les supérieurs sont nommés (pour trois ans) par le général, qui jouit d'un pouvoir absolu, à la condition de respecter les constitutions de l'ordre, qu'une assemblée générale peut seule modifier. Il est élu à vie ; mais les assemblées générales et, en cas d'urgence, les assistants peuvent le déposer. Ainsi organisée, la Compagnie de Jésus offre l'image d'une monarchie constitutionnelle.
Les papes du xvi° siècle accordèrent aux Jésuites de nombreux privilèges. Ils les exemptèrent partout de la juridiction épiscopale, déclarèrent que l'interdit jeté sur un pays ne pourrait atteindre ni leurs personnes ni leurs maisons, et frappèrent d'excommunication quiconque voudrait les soumettre à l'impôt, s'opposer ouvertement à leurs immunités, ou les empêrhor do
recruter leurs novices. Grégoire XIII en 1575 leur concéda en outre tous les privilèges des anciens ordres, et en 1584 défendit la critique de leur institut et de ses prérogatives sous peine d*analhème. — Ces faveurs des souverains pontifes s'expliquent par ce fait que les Jésuites, comme les moines de Cluny à l'époque de Grégoire VII, étaient entièrement dévoués au service du Saint-Siège et aux intérêts de FEglise. C'est grâce à eux que les papes purent organiser avec succès la lutte contre les protestants et promouvoir la foi au delà des n^rs.
Progrès des Jésuites en Europe. — La lutte contre le protestantisme avait été le premier objectif de saint Ignace. Aussi Tordre était à peine approuvé qu'il envoya Le Fèvre dans la vallée du Rhin (1540). Le Jay et Canisius se rendirent peu après en Bavière, où, en 1549, ils occupent les chaires de théologie de TUniversité dlngolstadt. En 1551, Canisius réorganise l'Université de Vienne. L'année suivante, en vue de l'Allemagne, Ignace fonde à Rome le collège germanique, précédé d'un an par le collège romain *. Il fallut peu de temps aux Jésuites pour créer des collèges un peu partout, même dans les pays protestants.' En quinze ans, de 1556 à 1512, sous le généralat de Lainez et de François de Borgia, ils s'établirent à v ' Cologne, Munich, Trêves, Mayence, Augsbourg, Dillingen, Wûrtzburg, Posen. De 1585 à la fin du siècle, ils fondèrent des collèges à Ratisbonne, Munster, Saltzbourg, Bamberg, Hildesheim, Paderborn, Prague, et dans la plupart des grandes villes catholiques d'Allemagne, des Pays-Bas (Anvers, Louvain), et de Suisse (Fribourg, Lucerne). Toutefois Vienne, Cologne, Trêves, Ingolstadt restèrent leurs centres principaux. Ils secondèrent de tous leurs efforts la réaction qui se produisit en Allemagne contre les doctrines de Luther *.
En France, les Jésuites eurent plus de peine à prospérer. Indépendamment des huguenots, leurs ennemis-nés, ils avaient contre eux, en leur qualité de serviteurs dévoués du Saint- Siège, les politiques et les gallicans, c'est-à-dire les parlements, les légistes, la Sorbonne, l'Université. L'Université les fit
i. Sur ces collèges, voir ci-dessus, p. 31. 2. Voir ci-dessus, p. 27-28.
repousser en 1554; mais rassemblée de Poissy leur permit Taccès du royaume, et en 1564, ils fondèrent leur célèbre collège de Clermont. Les guerres de religion, où ils prirent parti pour la Ligue, leur furent fatales; le Parlement de Paris profila de leur attitude pour rendre contre eux, sans les entendre, un arrêt de bannissement (1594). Henri IV, dont ils avaient ménagé la réconciliation avec le Saint-Siège, les rappela en 1603, et choisit même Tun d'entre eux (le Père Coton) pour confesseur, exemple qui fut suivi par tous ses successeurs.
Les Jésuites tentèrent également de pénétrer en Angleterre. Ils y abordèrent en 1580, au nombre de treize, sous un déguisement; mais leurs succès inquiétèrent la reine Elisabeth, et provoquèrent une persécution sanglante, dans laquelle le bienheureux Campion mourut martyr. Une nouvelle persécution, à la suite de la conspiration des Poudres, entraîna la condamnation et le supplice des Pères Garnet, Greenway, et Gérard, coupables de n'avoir pas dénoncé le complot, qui leur avait été révélé en confession (1605).
En Pologne, où le cardinal Hosius les avait appelés en 1565, les Jésuites furent plus heureux. Ils y gagnèrent la faveur de Sigismond III (1587-1632), et parvinrent à ramener à Tunité une partie notable de TEglise grecque de Pologne et de Lithuanie (1590-1596).
Mais c'est surtout dans la péninsule ibérique que la Compagnie de Jésus prit un développement inouï. Dès l'origine, Ignace avait envoyé en Portugal François-Xavier et Rodriguez. François-Xavier partit pour les Indes orientales en 1541 ; mais Rodriguez resta, et devint en 1543 précepteur de l'héritier du trône. Il obtint, grâce à sa situation, le grand collège de Coïmbre, qu'il réorganisa et qui compta bientôt deux cents jésuites. La Compagnie prit dès lors et conserva toujours à la cour de Lisbonne un crédit prépondérant. — En Espagne, gênés par l'influence des Dominicains, et n'ayant pas les sympathies de Charles-Quint, les Jésuites avaient fait des progrès moins rapides qu'en Portugal. Mais en 1548, François de Borgia, duc de Gandie et vice-roi de Catalogne, étant entré dans la Compagnie, dont il devait être le troisième général, confia aux Jésuites
LA UENAISSANGE ECCLÉSIASTIQUE) 43
la direction de l'université de Gandie qu'il avait fondée, et détermina ainsi leur établissement définitif en Espagne.
Ce n'était pas seulement le zèle, l'activité, l'habileté qui servaient les intérêts du nouvel ordre religieux. Sa propagation était encore favorisée par l'influence et la renommée de ses théologiens, comme Bellarmin, Tolet, Suarez, Petau; de ses savants, comme Clavius et Kircher; de ses historiens, comme Sacchini, Papebroch, Henschen, Brower; de ses saints, comme Ignace et François-Xavier, canonisés dès 1623 par Grégoire XV, Stanislas Kotska, mort à dix-huit ans (1568), Louis de Gonzague, mort à vingt-trois (1571), Jean Berchmans, mort à vingtdeux (1621), François de Borgia (f 1572), François Régis, Tapôtre du Velay et du Vivarais (f 1626), etc.
Missions dans les Indes Orientales et Occidentales. — Avec François-Xavier avaient commencé les premières missions des Jésuites au delà des mers, et, on peut le dire, les premières de ces missions organisées, qui devaient conquérir à l'Église de nouveaux peuples et réparer dans une certaine mesure les pertes qu'elle avait faites en Europe. Cette expansion de la foi dans les pays lointains est encore un des fruits de la régénération catholique du xvi^ siècle. A ce titre, il est nécessaire, avant de clore ce chapitre, d'en donner un tableau sommaire *. — Du milieu du xvi' siècle au milieu du xvu®, l'activité des missionnaires, jésuites pour la plupart, s'exerça principalement dans l'Extrême-Orient et en Amérique, ou, comme on disait alors, dans les Indes Orientales et les Indes Occidentales, que les récentes découvertes des Portugais et des Espagnols avaient fait connaître à l'Europe. L'Afrique ne fut pas négligée; mais les missionnaires qui s'y rendirent n'y eurent pas à beaucoup près le même succès '.
Dans les Indes Orientales, les Jésuites parcoururent successivement rindoustan, le Japon, la Chine, l'Indo-Chine. Ces divers pays, avec leurs civilisations antiques et leurs religions
i. Pour les délails, voir, ci-dessous, les chapitres xxii et xxiii.
2. Les Capucins évangélisèrent le Congo, Angola, Loango, Mozambique, PlIe-de- France, nie Bourbon; ils n*obtinrent de résultats appréciables que dans ces deux dernières iles, qui appartenaient à la France. — Les Jésuites s'établirent au xvu* siècle en Abyssinie, mais en furent chassés en 1634.
multiples, depuis longtemps établies, offraient à Tévangélisation des difficultés particulières. François-Xavier essaya de les vaincre, et, sur le désir de Jean III, roi de Portugal, débuta par rindoustan (1542). Là, les Portugais s'étaient, depuis 1510, établis à Goa, où ils avaient fait quelques conversions et fondé en 1534 un évêché *. Mais les colons chrétiens de Goa ne Tétaient guère que de nom. François-Xavier commença par les convertir. II s'occupa ensuite des Indous, dont il baptisa un grand nombre sur les côtes de Travancor et à Parava. De là, il se rendit dans la presqu'île de Malacca, puis au Japon (1549). Après son départ, les Jésuites fondèrent d'autres missions à Cochin (1557) et au Madoré (1595). Au xvn* siècle, le Père Robert de Nobili (1606-1656) essaya de convertir les brahmanes, en entrant dans leur caste, tandis que son compagnon Fernandez se mêlait au contraire aux castes inférieures. Tous deux firent ainsi un grand nombre de conversions, mais au prix de concessions excessives, qui devaient amener plus tard la réprobation du Saint-Siège et par contre-coup la disparition presque entière de l'Eglise des Indes. — On verra plus loin les succès de François-Xavier et de ses émules au Japon, en Chine, et en Indo-Chine.
Dans les Indes Occidentales, à la suile de la découverte de Christophe Colomb, les soldats et les aventuriers espagnols, portugais, français avaient pris partout possession de vastes territoires, au nord comme au sud. Les Dominicains, les Franciscains, et d'autres prédicateurs de l'Evangile vinrent à leur suite et organisèrent des églises, d'abord dans les lies Saint- Domingue et Cuba, puis dans les différents pays de l'Amérique du Sud et du Nord : la Guyane, le Venezuela, l'ancien royaume des Incas, le Mexique, la Californie, le Canada ou Nouvelle- France. Mais presque partout la cruauté des envahisseurs faisait détester le nom chrétien par les Indiens, qu'ils rédui- , saient en esclavage, et formait ainsi à leur conversion un obstacle presque insurmonlable. Ce n'est qu'en 1547, que les efforts persévérants de l'évêque dominicain de Chiapa, Barlhé-