‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 52 sur 125 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Aperçus généraux. — La période de près d*un siècle qui s'écoula entre la fin des guerres dltalie et les traités de Westphalie se divise, pour l'évolution scientifique, en deux parties de durée à peu près égale. La première moitié n'offre pas de caractère bien tranché : le mouvement commencé depuis la fin du xv** siècle se continue utilement, mais sans grand éclat, quoique les circonstances politiques amènent, aussi bien dans les pays protestants que dans les catholiques, une réaction marquée contre les novateurs. La libre pensée a ses martyrs et l'autorité de l'enseignement traditionnel, qui vers le milieu du xvi"" siècle semblait singulièrement ébranlée, se raffermit dans les Universités à tel point que, loin de favoriser en quoi que ce soit la réforme nécessaire, elles formeront désormais le principal obstacle à vaincre et que leur opposition se prolongera au delà de toutes les limites raisonnables.

Au contraire, au début du xvn* siècle se produit une poussée décisive. Cette fois ce n'est plus le mouvement bâtard et sans avenir de la première Renaissance, où les résultats positifs sont noyés dans un courant de spéculations aventureuses, renouvelées du néoplatonisme ou des systèmes antérieurs à Aristote : c'est bien la pensée moderne qui se dégage avec

ses traits définitifs. L'humanité est alors à l'un des tournants les plus importants de son histoire; la voie nouvelle, où elle ne s'arrêtera plus, se dessine nettement à sa conscience. La réaction aura au moins eu l'avantage de couper court' aux velléités qui n'auraient pu qu'égarer dans des rêveries sans issue; la froide raison, l'observation patiente des faits restent seules en présence de l'édifice vermoulu de la scolas tique.

Le milieu où se produit le nouveau courant scientifique est désormais aussi étranger que possible au monde universitaire. En France surtout, ce milieu est nettement caractérisé : c'est le monde parlementaire. Les connaissances spéciales à acquérir pour pouvoir faire des travaux personnels intéressants étaient alors bien peu de chose; l'instruction classique, afin de lire les ouvrages des anciens, ainsi que ceux des modernes, généralement écrits en latin, était une préparation suffisante pour quiconque avait du goût pour l'étude, une situation indépendante, assez de loisirs, et qui se sentait stimulé par l'exemple des heureux progrès, en somme faciles, accomplis depuis un siècle. Il se forme donc, en dehors du monde universitaire, ce qui ne semble guère avoir existé auparavant, un public de lecteurs pour les ouvrages de science, et ce public est en grande partie composé d'amateurs qui s'occupent eux-mêmes de mathématiques, d'astronomie ou de physique, et qui, dans les grandes villes, se réunissent en sociétés libres sous une forme plus ou moins régulière. Quelques-uns de ces amateurs se trouvent avoir un véritable génie et déterminent de nouveaux progrès. Il se fonde ainsi une science laïque par ses membres et par son esprit. Les traditions dominantes ne sont plus, comme au xvi^ siècle, celles de la médecine, que désormais il n'est plus de mode d'étudier pour terminer son éducation. Ce seraient plutôt celles des juristes, avec leur dédain professionnel pour Aristote, leur habitude de ne se former de conviction que sur des raisonnements clairs ou des faits précis, de préférer autrement le n<m liqiiet à la décision que le médecin est obligé de prendre immédiatement et pour laquelle il ne peut recourir qu'à la tradition ou à des observations hâtivement faites et plus ou moins bien interprétées. La véritable méthode scientifique se dégage donc

peu à peu naturellement, en contre-pied du célèbre aphorisme d'Hippocrate * et avec une aEfectation voulue d'ignorance des procédés d'Aristole.

Rôle des différentes nations européennes. — Un indice spécial de la formation à cette époque d'un public savant est l'adoption des langues nationales pour des sujets jusqu'alors réservés au latin. Le premier traité de Bacon, De la dignité et des progrès des sciences (1605), est d'abord publié en anglais, comme le Discours de la méthode de Descartes l'est en français (1637), comme les principaux ouvrages de Galilée le sont en italien. Le parti pris est d'autant plus évident que les auteurs s'interdisaient ainsi, à peu près, la vente de leurs ouvrages à l'étranger et que, sur des matières scientifiques, les uns et les autres maniaient aussi aisément et aussi élégamment le latin que leur langue maternelle *.

Si, aux trois grands noms que nous venons de citer, on ajoute celui de Kepler, on a, pour chacune des quatre principales nations européennes, l'homme qui domine et résume en lui-même la première moitié du xvu* siècle. Avec des titres bien divers à l'admiration de la postérité, chacun d'eux a joué un rôle essentiel,et exercé sur l'évolution scientifique une influence dont le caractère spécial interdit d'attribuer à l'un la primauté sur les autres. Il semble donc, à première vue, que l'Italie, l'Allemagne, la France et l'Angleterre puissent se glorifier d'une part équivalente dans les progrès de l'humanité à cette époque; d'un autre côté, ces progrès paraissent se limiter au domaine des mathématiques, de l'astronomie et de la physique.

Un examen plus attentif est nécessaire pour préciser davantage, soit le rôle propre à chaque nation, soit le caractère général des résultats positifs obtenus par leur concours.

L'Italie se trouvait en avance pour les sciences mathématiques, et c'était dans son sein que s'étaient agitées avec le plus d'ardeur les questions relatives à la conception d'ensemble du

i. « L*art est long, la vie est brève, V expérience est dangereuse, le raisonnemenl incertain, ■

2. Pour Descartes, qui a eu à plier la langue française à Texpression des idées scientifiques, il est aisé de se rendre compte de ce fait.

monde; elle est la première à se tourner vers les applications concrètes des connaissances purement théoriques, et, tandis que se développent ainsi la mécanique et l'hydraulique, un heureux artifice, déduit de ce que Ton savait déjà en optique, la construction méthodique de lunettes d'approche, ouvre à l'astronomie un champ tout nouveau, et procure sur le système du monde des révélations inattendues. La mathématique pure passe donc au second rang; mais elle est toujours assez cultivée pour que, dans la constitution des doctrines qui préparèrent l'invention du calcul intégral, l'Italie maintienne, avec Gavalieri, son rôle d'initiatrice. Quant aux sciences naturelles, il n'y a dans toute l'Europe, pendant cette période, de progrès notables que les grandes découvertes anatomiques. Si la principale, celle de la grande circulation du sang, est due à l'Anglais Harvey, l'école fondée par le Bruxellois Vésale en Italie n'en reste pas moins toujours la plus considérable par l'ensemble de ses travaux.

Vers le milieu du.xvi* siècle, l'Allemagne, à laquelle se rattachent encore les pays du Nord, avait une prééminence marquée pour l'astronomie. Elle la garde jusqu'à Kepler, qui accomplit définitivement la réforme des hypothèses de Ptolémée. Mais après lui se produit une éclipse scientifique profonde, conséquence inévitable des désastres amenés par la guerre de Trente ans, et qui s'étend à toutes les branches du savoir humain jusqu'au moment où Leibniz apparaîtra sur la scène.

La France, où s'accusaient plutôt les tendances vers les sciences naturelles et médicales, prend part, avec Pecquet, aux découvertes anatomiques ; mais Ambroise Paré n'a pas de successeurs, et le corps médical, surtout celui de la Faculté de Paris, s'enfonce de plus en plus dans la routine galénique. Tout au contraire apparaît une pléiade immortelle de mathématiciens, s'occupant surtout de science pure, pléiade qui avait à peine eu des précurseurs et qui ne laissa comme héritiers que des génies bien inférieurs. Après Viète, qui ouvre la marche, viennent Descartes, Fermât, Roberval, Desargues, Pascal, qui assurent à leur patrie, au moins pour un moment, une primauté incontestée. En revanche, pour l'astronomie, si la France

commence à avoir quelques observateurs, elle reste encore en réalité très arriérée, de même que T Angleterre.

Celle-ci, pendant la première moitié du xvi' siècle, était restée !

presque étrangère à la renaissance scientifique. Mais le brillant essor littéraire du règne d'Elisabeth est accompagné d*un mouvement intellectuel et philosophique qui ne s'arrêtera plus et qui présente dès l'origine les tendances positives et pratiques propres à l'esprit anglais. Si le médecin William Gilbert (1540- 1603) essaie, à l'exemple des penseurs italiens, de construire un nouveau système de physique, il appuie au moins ses opinions conjecturales sur des expériences de fait et sur une étude approfondie du magnétisme et de l'électricité ^ Bientôt après, son confrère William Harvey (1578-1657) découvre la grande circulation du sang (1619). Vers la même époque le baron écossais Jean Napier (1550-1617) inventait les logarithmes', dont l'usage devait presque aussitôt transformer les calculs astronomiques. L'école médicale anglaise, plus récente que celle des autres j

nations européennes, après avoir brillamment affirmé son autonomie, devait garder dignement son rang. Dans les autres branches de la science, le progrès est plus lent : l'analyste Thomas Harriot (1568-1621) marche seulement sur les traces de Viète ; les mathématiciens et physiciens dont l'Angleterre peut surtout se glorifier au xvu' siècle ne commencent à percer qu'après 1648.

A côté des quatre grandes nations que nous venons de passer en revue, l'Espagne, où, au commencement du xvi" siècle, semblait se dessiner un certain mouvement scientifique, et qui, politiquement, joue alors un rôle si important, ne compte réellement point pour les sciences ; il y a bien quelques médecins qui s'occupent /le questions générales, comme Gomez Pereira, lequel soutint avant Descartes (en 1554) l'automatisme des bêtes;

i. C*est à lui que Ton doit la notion de la force électrique, vis electriea.

2. Nous ne pouvons entrer dans les détails de Tliistoire de cette invention; remarquons seulement que les logarithmes calculés par Napier (Neper) sont en réalité essentiellement différents de ceux auxquels on donne habituellement le nom de logarithmes népérien» (autrement dit naturels); les logarithmes ordinaires (ceux dans lesquels iO a pour logarithme l'unité) ont été conçus par Napier de concert avec Briggs; mais ce dernier seul en commença le calcul» Napier ayant été surpris par la morL

comme Juan de Dios Huarte, dont louvrage, Jugement des esprits p7'opres et nés aux sciences (1575), fut traduit en français dès 1580; mais Tinfluence qu'ils exercent est tout à fait négligeable.

Le Portugal ne témoigne pas d'une plus grande activité. Au contraire, dans les Pays-Bas, malgré les difficultés de la lutte qu'ils soutiennent, la liberté allume un brillant foyer scientifique. L'intelligente protection des stathouders forme une remarquable école d'ingénieurs, que domine Simon Stevin (1548- 1620), né à Bruges, le véritable créateur de la statique et de l'hydrostatique. Wilebrod Snellius, de Leyde (1591-1626), enlevé prématurément à la science après d'importants travaux que nous auront à mentionner plus loin, découvre la loi mathématique de la réfraction que Descartes fit connaître. Les sciences naturelles et la médecine sont cultivées avec la même ardeur que les mathématiques. Ce mouvement intellectuel semble exciter comme une rivalité dans la Belgique, pour laquelle la première moitié du xvu° siècle est la plus brillante période intellectuelle.

Physique et ohimie ; la méthode « a priori » • — D'après ce rapide aperçu on voit que la physique proprement dite (en dehors de l'optique mathématique et des questions qui se rattachent à la mécanique) n'accomplit guère de progrès positifs et qu'il en est de même de la chimie. Cette dernière reste un chaos où quelques idées justes sont noyées au milieu des rêveries sur les propriétés occultes et des recettes empiriques. D'ailleurs, elle n'est guère cultivée, en dehors des chercheurs de la pierre philosophale, que par les médecins de l'école spagirique; le plus marquant est le Belge Van Helmont (1577-1644), qui procède de Paracelse et auquel on doit la première notion des gaz. Cependant, l'usage des remèdes préparés chimiquement se propageant de plus en plus, la pratique des manipulations se répand. En 1630, un pharmacien de Périgueux, Jean Rey, appelle l'attention sur l'augmentation du poids des métaux calcinés et en conclut logiquement qu'ils fixent une partie de l'air. Mais plus d'un siècle et demi devait s'écouler avant que la balance devînt l'instrument indispensable des recherches chimiques, et que les

fondements de la science fussent établis, comme ils commençaient dès lors à Têtre en physique, sur la fixité de rapports numériques. La chimie reste donc dans le cadre des sciences purement naturelles, et comme elle est dominée par de fausses conceptions a priori^ les progrès positifs ne peuvent y être dus qu'au hasard.

La physique, au contraire, loin de ne préoccuper qu'une classe particulière de chercheurs, est un objet d'étude commun à tous; le mathématicien s'intéresse aux expériences et les provoque, quand il ne les efTectue pas lui-même, tandis qu'il n'y a pas encore de physiciens proprement dits, poursuivant méthodiquement, par l'expérimentation, l'étude de la nature. C'est que l'expérience doit être guidée par des conceptions générales qui fournissent des hypothèses à vérifier ou à corriger, et, une fois les doctrines d'Aristote écartées, de telles conceptions ne sont pas encore suffisamment systématisées. On procède donc en posant des postulats a priori, plus ou moins isolés entre eux, et on en déduit mathématiquement les conséquences aussi loin que possible, sauf à les contrôler ensuite par l'expérience. C'est là ce que fait en réalité Galilée, c'est aussi ce que fait Descartes ; à la vérité il possède, lui, un système complet et bien lié; mais ce système est tout entier construit a priori; il a réduit en méthode le mode inconsciemment et partiellement pratiqué avant lui et à côté de lui. C'est ainsi qu'il établit sur des hypothèses mathématiques les lois de la réflexion et de la réfraction de la lumière et s'en sert pour expliquer mathématiquement l'arc-en-ciel. Sa discussion de 1638 avec Fermât sur la réfraction est particulièrement instructive à cet égard : il ne s'agit nullement de la vérité de la loi physique, mais de la valeur de la démonstration construite a priori. Fermât ne doute pas plus que Descartes que la loi naturelle ne puisse être établie par cette voie et, après la mort de son adversaire, quand il reprend la discussion avec Glerselier, il obtient un singulier succès. Il démontre, par sa méthode des maxima et minima, qu'en supposant la loi de Descartes vraie et la vitesse de la lumière moindre dans le milieu le plus dense (hypothèse précisément contraire à celle de Descartes, mais qui aujourd'hui est reconnue

exacte), le temps que met la lumière à passer d un point du raycn incident à un point du rayon réfracté est minimum. C'est la première application notable de ce principe de la moindre action qui souleva tant de débats au siècle suivant, à cause de l'apparence de fînalité qu'il présente, et dont le caractère véritable, purement mathématique, n'a été éclairci que de nos jours, en même temps que les restrictions qu'on doit lui apporter.

Si Ton se fait alors, en général, une idée exagérée de la portée réelle des mathématiques, on n'en sent que plus vivement, en même temps que leur nécessité absolue en physique, le défaut de principes généraux. Après avoir rejeté la conception des qualités abstraites d'Aristote, les novateurs ne peuvent guère, dans l'état embryonnaire de la chimie, imaginer qu'une physique corpusculaire, c'est-à-dire qu'ils cherchent à expliquer directement les sensations par des effets mécaniques résultant des formes et des manières d'être des particules ultimes de la matière. Les rêveries néoplatoniciennes n'ayant pas abouti, on ne conçoit guère, en tout cas, que les actions à dislance puissent s'exercer sans un intermédiaire matériel. Mais n'y a-t-il pas plusieurs sortes de matières? En dehors de celle qui tombe sous les sens, n'en faut-il pas une autre pour expliquer les phénomènes lumineux, électriques et magnétiques? D'autre part, les corpuscules sont-ils constamment en contact entre eux, ou bien sont-ce des atomes s'entrechoquant dans le vide? Telles sont les questions qui s'agitent, sans que l'accord puisse se faire.

Descartes, après avoir primitivement admis le vide, rejette cette hypothèse dès ses premiers écrits et suppose de fait trois matières élémentaires distinctes. La vieille doctrine de Démocrite et d'Epicure fut au contraire renouvelée par Pierre Gassendi * (1592-1655), dont les ouvrages, pleins de bon sens et de froide raison, aussi bien que d'une érudition singulière, exercèrent une profonde influence.

La discussion prit un caractère tout nouveau au sujet du vide

1. Son vrai nom est Gassend, et c'est ainsi qu'il signe en français; cependant plusieurs de ses correspondants lui adressaient déjà leurs lettres sous le nom de Gassendi, qui n'est proprement que le génitif de la forme latine. Les Pétri Gassendi Opéra omnia forment six volumes in-folio, 1658.

apparent dans le baromètre, après la célèbre expérience de Torricelli (1643). On sait que des fontainiers de Florence n*ayant pas réussi à élever, avec des pompes aspirantes, Teau à une hauteur de plus de 32 pieds, le disciple de Galilée fut conduit à rechercher à quel niveau se maintiendrait une colonne de mercure dans un tube vertical fermé à sa partie supérieure et débouchant en bas dans une cuvette remplie du même liquide. Il trouva une hauteur réduite sur 32 pieds dans le rapport des densités du mercure et de Teau et supposa que TefTet était dû à la pesanteur de Tair, opinion qu'adopta Descartes de son côté. Pascal {Nouvelles expériences touchant le vide, 1647) s'efforce de prouver que le vide apparent de la chambre barométrique ne contient aucune matière sensible ou connaissable, qu'il doit par suite être tenu pour vide réel '. Il parle encore de la prétendue horreur du vide, en admettant qu'elle pouvait être limitée, suivant la réponse que Galilée aurait, dit-on, faite aux fontainiers qui lui soumettaient la question. Mais dès l'année suivante (1648), Pascal rend compte de l'expérience du Puy de Dôme où la différence des hauteurs du baromètre au haut et au bas de la montagne prouva que c'était bien la pesanteur de l'air qui faisait équilibre à la colonne de mercure *.

La différence d'esprit entre ces deux opuscules de Pascal marque nettement celle qui existait entre l'ancienne manière de philosopher qui prenait fin, et l'étude méthodique de la nature qui, bientôt après, allait obtenir des résultats décisifs. A titre d'exemple de ce que Ton pouvait faire, l'expérience du Puy de Dôme eut précisément une importance capitale. La démonstration de la pesanteur dô l'air, jointe à la découverte d'un moyen de mesurer la pression atmosphérique et d'en étudier les variation&; d'autre part, la découverte par Torricelli de la loi fondamentale de l'hydrodynamique, complétaient heureusement la

i. II nie en particulier qu'il soit rempli, soit de vapeurs mercurielles, soit d'une malière subtile occupant les pores des corps sensibles et telle que Descartes la concevait.

2. Les traités de Pascal sur Téquilibre des liqueurs (où se trouve exposé le principe de la presse hydraulique) et sur la pesanteur de Pair ne furent imprimés qu'après sa mort, en 1663. Le paradoxe hydrostatique, qu'on lui attribue parfois, avait déjà été exposé par Stevin en 1585.

refonte, due à Galilée, des principes de la mécanique et annonçaient Tavènement de la physique expérimentale proprement dite. Ou avait désormais assez tiré des mathématiques pour recourir à une autre voie; elle était, d'autre part, suffisamment préparée par la construction du système cartésien et par les objections qu'il provoquait, pour qu'on pût marcher autrement qu'au hasard, ainsi qu'en réalité on avait fait jusque-là.

La méthode expérimentale : Bacon. — Cette voie avait été déjà longuement décrite et prônée par François Bacon ^ (1561-1626). Les ouvrages du lord -chancelier d'Angleterre eurent, de très bonne heure, un profond retentissement et exercèrent, à l'étranger comme dans son pays, une influence qui n'a pas été exagérée par ses admirateurs, mais dont le caractère a souvent été méconnu. Les lacunes de ce puissant esprit ne lui permettaient pas une action directement et immédiatement efficace. D'un côté, il ne se rend pas assez compte de l'importance capitale des mathématiques ; son inaptitude dans ces sciences lui fait rejeter le système de Copernic et négliger les découvertes de Kepler. D'autre part, il reste, à vrai dire, malgré sa passion contre Aristote, sous l'influence de la scolastique : son idéal ne dépasse pas une transformation de la doctrine des formes^ dont il conserve le nom pour lui donner une signiflcation sur laquelle on dispute toujours, et qui, en tout cas, n'était pas assez claire pour s'imposer. Enfln Bacon n'avait pas le génie de la découverte : ses essais d'application de sa méthode sont médiocres et ne la font nullement comprendre ; or une méthode ne peut être assimilée par un esprit scientifique que lorsqu'elle est illustrée par des exemples, comme Descartes l'a si bien compris.

Bacon n'a donc été pour la science ni un pionnier, ni un guide immédiat, malgré les efforts sérieux qu'il a faits pour être l'un et l'autre. Il s'est plus justement qualifié de buccinator : c'est lui qui sonne le bien-aller dans la poursuite de la vérité et

1. Le Novum Organum est de 1620; Tédition latine du traité De dignitate et augmenlis scienliarum, de 1623. Les autres écrits scientifiques de Bacon sont des fragments : VHisloria vitm et mortis et VHistoria ventorum (1622), la Sylva sylvarum^ recueil de ses expériences édité d'abord en anglais Tannée qui suivit sa mort. Les autres fragments posthumes n^ont paru que longtemps après.

ses fanfares ont partout éveillé les échos. Mais si Teffet est aussi grand, c'est surtout parce que celui qui chante la science sur un ton si magnifique, avec des inspirations si heureuses, n'est autre qu'un lord-chancelier, non pas un vulgaire suppôt d'université : le monde laïque a désormais un modèle, et quiconque a du goût pour l'étude est assuré de ne point déroger.

Autant Bacon a été exalté sans mesure par les encyclopédistes (qui luttaient contre la routine des traditions cartésiennes), autant il a été dénigré par d'autres. On lui a reproché, bien à tort, sa violence et son injustice à l'égard d'Aristote : son temps était un temps de guerre et ce n'était pas le moment de chercher à être impartial envers l'ennemi commun. En tout cas, les paroles enflammées qu'il lance contre le « felix pi^xdo », sont nobles et loyales. On a prétendu que la méthode préconisée dans le Novum Organum était illusoire et stérile; nous avons dit pourquoi, en tant que méthode, elle a rendu peu de services immédiats, malgré l'ingéniosité ou la profondeur de ses aperçus. Mais Bacon a été réellement un maître pour les physiciens de la seconde moitié du xvii® siècle, alors que, les premières difficultés vaincues, l'esprit humain a été suffisamment exercé pour percer Tobscurité de la terminologie trop imagée du lordchancelier et pour apprécier la profonde sagesse de ses conseils, ainsi que les soins minutieux qu'il apporte à déterminer les conditions nécessaires pour tirer de l'expérience une conclusion irréprochable.

Malgré ses hardiesses apparentes, Bacon est en réalité très prudent : la position qu'il prend vis-à-vis des dogmes religieux est un de ses traits les plus remarquables parce qu'elle fut imitée, pour ainsi dire, par tous les savants du xvii* siècle, qu'elle est par suite caractéristique de l'époque et qu'elle contraste avec les audaces du siècle précédent* Cette position n'est nullement hostile : il met la théologie au premier rang des sciences, tout en déclarant qu'il n'a pas à s'en occuper; il lui fait une part très large, mais il la confine dans son domaine en excluant de la science la recherche des causes finales, « qui, comme la vierge consacrée à Dieu, est stérile et

ne peut rien enfanter ». C*est peut-être là le service le plus si^alé qu'il ait rendu à la science.

En résumé, même après Bacon, et jusqu'au milieu du xvn* siècle, quoiqu'en réalité on fasse beaucoup d'expériences, la méthode expérimentale n'existe qu'en théorie; on procède surtout a priori et en s'aidantdes mathématiques. Il en résulte une scission de fait entre les connaissances d'observation pure (médecine et sciences naturelles) et les connaissances où domine la déduction (astronomie et mécanique). Il y a là deux domaines bien séparés, et les progrès dans l'un sont indépendants des découvertes dans l'autre. Dans la région intermédiaire, l'esprit humain n'est pas encore en mesure d'accomplir des conquêtes définitives. Sans doute, les physiciens (ou les philosophes, comme ils s'appelaient alors) ont la prétention d'embrasser, dans une science unique, l'ensemble de la nature; ce dont tous sentent plus ou moins consciemment la nécessité, c'est d'un système, fût-il fautif, qui constitue cette unité, et ce sera la gloire de Descartes d'avoir construit un tel système.

Nous n'en sommes pas moins conduits à exposer séparément l'histoire des deux groupes de sciences que nous avons distingués. Nous commencerons par les sciences d'observation.

Histoire naturelle. — Dans l'état de la chimie, la minéralogie ne peut progresser. Cependant on commence à se préoccuper des cristaux (Aldrovande) et des fossiles (Fabio Golonna). Notre Bernard Palissy publie en 1580 sur les terres, les pierres et les métaux des observations pleines de justesse; il émet l'idée de la formation des terrains par la mer et du soulèvement des montagnes. Mais l'opinion qui prédomine, même chez les meilleurs esprits, reste toujours que les fossiles ne sont que des c caprices de la nature ».

La botanique, qui, dans la première moitié du xvi** siècle, avait pris un brillant essor, continue, pendant la seconde, à être cultivée avec ardeur et est le sujet d'importants ouvrages. De 1570 à 1605, sortent des presses d'Anvers les in-folio de Mathias Lobel, de Lille (1538-1616), de Charles de l'Écluse (Clusius, d'Arras, 1525-1609), de Rambert Dodoens (Dodonaeus, de Matines, 1518-1586), où des milliers de plantes sont figurées et

OÙ des systèmes de classification plus ou moins rationnels sont proposés. A Lyon (1587) paraissent les deux gros volumes de Jacques Dalechamps (de Caen, 1513-1588), avec 2751 gravures (assez médiocres). Les plantes des Indes commencent à être décrites par les Portugais et les Hollandais ; mais Touvrage le plus important pour les végétaux exotiques est celui que le Vénitien Prosper Alpin consacre aux plantes de TÉgyple (1590), de même que le seul botaniste dont les travaux de classification préparent Tavenir est également un Italien, André Gésalpin (1519-1603), dont l'ouvrage capital. De planiis libi*i XVI, parut à Florence en 1583.

La recherche des principes d'une bonne classification devient au reste, à partir du commencement du xvu"^ siècle, la principale préoccupation. Les travaux les plus marquants sont d'ailleurs ceux des frères Bauhin, de Bàle, Français d'origine. Gaspard Bauhin (1 560-1 62i) publie en 1594 sa Pinax theatri botanici, où tous les végétaux alors connus sont sommairement, mais clairement indiqués, et classés d'après une méthode passablement naturelle; cet ouvrage, qui eut un grand succès, peut encore être consulté avec fruit pour l'identification des plantes nommées par les auteurs anciens. Son frère Jean (15il-1616) composa une Histoire universelle des plantes (3 vol. in-folio), où il décrivit 5000 végétaux, mais sans arrangement méthodique. Cet ouvrage ne fut publié qu'en 1660-1661. En Angleterre, John Parkinson (1 567- 1 645), dans son Theatrum botaniçum (1 640) , s'en tient pour la classification à la considération des vertus des plantes.

En Allemagne, Joachim Jung (1587-1657), professeur à Kostock, puis à Hambourg, dans des opuscules qui n'ont été réunis qu'en 1747, s'attache au contraire aux caractères que présente la fleur et crée nombre de mots techniques (pétiole, périanthe, etc.). En Italie, Fabio Colonna (1567-1650), un des membres de l'Académie des Lincei, écrit d'importants commentaires sur Théophraste, Dioscoride, Pline, et décrit un certain nombre de plantes rares ou exotiques, principalement américaines. En France, Philippe Cornut (1606-1651) étudie les végétaux du Canada (1635). Paul Reneaulme (1560-1624), dans son

Spécimen historiœ plantarum (1611), donne une bonne notion du genre.

A côté de ces noms de botanistes, qui tous sont des médecins, il est juste de rappeler celui de notre Olivier de Serres (1539-1619), dont le Théâtre d'agriculture (1604) obtint un succès universel et montra qu'il y avait une science pratique à côté de la science théorique.

L'importance des ouvrages de botanique publiés pendant cette période, et dont nous n'avons cité que les plus considérables, montre suffisamment qu'ils s'adressaient à un public nombreux. Dans toutes les écoles de médecine, cette science était en effet enseignée avec fruit. La création des jardins botaniques, qui se multiplièrent pendant cette période et où la curiosité fit cultiver les végétaux apportés d'Amérique et des Indes, facilita les moyens d'étude et rendit de grands services pour l'acclimatation des nouvelles plantes et des nouveaux arbres, tandis qu'à l'origine ils n'étaient destinés qu'à la culture des plantes médicinales. L'Italie avait donné l'exemple (Padoue, 1545; Pise, 1549; Bologne, 1568). Leyde eut son jardin botanique dès 1577. En France, Henri IV créa en 1598 celui de Montpellier pour le professeur Richier de Belleval, et en 1597 le Jardin Royal de Paris (au Louvre), qui, sous la direction de Jean Robin, fut spécialement destiné aux végétaux exotiques (le premier catalogue fut publié en 1601). C'est au fils et successeur de Robin, Yespasien (1579-1662), qu'on doit l'introduction en Europe de l'arbre vulgairement appelé acacia [robinia pseudo-acacia). Le Jardin des Plantes proprement dit ne fut fondé qu'en 1626, pour les plantes médicinales, sous la direction de Guy de la Brosse (mort en 1641), premier médecin de Louis XIII. Gaston d'Orléans installa à Blois un jardin qui devint célèbre et auquel il joignit d'importantes collections d'histoire naturelle.

Comparativement à la botanique, la zoologie est négligée pendant cette période. Elle ne semble sérieusement cultivée qu'en Italie où Aldrovande (1527-1605) commence à Bologne une Histoire naturelle dont il ne put donner que quatre volumes (à partir de 1699), mais qui fut continuée par ses successeurs à l'Université (le treizième et dernier volume parut en 1668). Cette

œuvre n*est d'ailleurs bieo souvent qu'une indigeste compilation. Cependant on commence à s'occuper de Tanatomie des animaux : en 1616, Fabio Colonna dissèque un hippopotame; en 1618, Ruini fait paraître à Venise une anatomie du cheval. Mais sous ce rapport le progrès est loin d'être universel et les meilleurs dissecteurs sont incapables de porter un jugement sérieux sur les grands ossements fossiles.

Physiologie et médecine. — Comme nous l'avons indiqué, c'est sur l'anatomie de l'homme que portent les grandes découvertes. A Pise, puis à Padoue, Fallope (1523-1562) étudie avec soin l'organe auditif, les muscles de la face, le tube digestif, les parties internes de la génération, la constitution du fœtus. Son successeur, Fabrice d'Acquapendente (1537-1619) poursuit les mêmes recherches et découvre les valvules des veines. Ingrassius, à Palerme (1510-1580) s'occupe surtout des os. Eustachi (1510-1574), professeur au collège de la Sapience à Rome, fait une foule de découvertes de délai! dans le système des os, des muscles, des veines et trouve la communication (trompe d'Eus-, tache) entre l'oreille interne et l'arrière-bouche. Césalpin, qui le remplace, démontre que le sang va des veines au cœur. Ruini touche également à la découverte de la circulation.

Elle était réservée à l'Anglais William Harvey, dont le célèbre ouvrage, Exercilalio anatomica de moiu coridis et sanguinis in animalibus, parut en 1628. Sa supériorité sur tous ses précurseurs, y compris ceux qui avaient parlé de la petite circulation, est celle de la science moderne sur les doctrines antiques. Il ne s'agit plus de conjecturer, mais de démontrer effectivement; la tradition n'entre plus en ligne de compte, non plus que les théories a j>nori construites d'après le modèle scolastique; l'observation seule est invoquée. On a encore pu dire, au xix" siècle, que le livre de Harvey était le plus beau de la physiologie (Flourens). Il y a cependant une ombre à cette gloire : autant Harvey eut de peine à faire reconnaître sa découverte comme valable, autant lui-même, devenu vieux, s'obstina à nier ce qu'on trouvait de nouveau en marchant sur ses traces, i déclarer qu'il ne voyait pas ce qu*on prétendait voir.

Son œuvre serait restée incomplète si l'on n'avait pas dès

lors reconnu comment les liquides provenant de la digestion arrivent à se mélanger au sang veineux. Le premier pas fut fait par Gaspardo Aselli (1580-1620), professeur à Pavie, qui aperçut par hasard, en 1622, les vaisseaux chylifëres en disséquant un chien pendant le travail de la digestion, mais qui parvint à les reconnaître nettement et à déterminer les conditions de leur observation à Tœil nu. Son ouvrage, Dissertatio de venis lacteiSy parut en 1627, un an avant celui de Harvey.

Le Français Jean Pecquet (1622-1674), né à Dieppe, dont les écrits ont été réunis en un volume imprimé en 1654, découvrit le réservoir du chyle auquel on a donné son nom, ainsi que le canal thoracique que forme la réunion des vaisseaux chylifëres. La connaissance du système lymphatique fut complétée (1649-1650) par les travaux du Suédois Olaûs Rudbeck (1630-1702), professeur à Upsal, qui se signala également comme botaniste. Le Danois Thomas Bartholin (1616-1680) prit une part active à la propagation de ces diverses découvertes, mais ses observations personnelles ne semblent pas avoir eu une importance comparable. On doit être frappé en tout cas de la part que les nations du Nord prennent aux progrès de Tanatomie vers le milieu du xvii" siècle. Toutefois l'activité de récole italienne est encore loin de se ralentir; elle va produire Malpighi (1628-1694).

La médecine ne marche nullement d'un pas égal : non seulement elle en est encore à chercher sa voie définitive, mais celles qui s'ouvrent devant elle sont plutôt propres à l'égarer momentanément. — Une partie des médecins s'attache fermement à la tradition : si l'autorité d'Hippocrate et de Galien est ébranlée par les nouvelles découvertes, ils n'en ont cure et n'en maintiennent que plus obstinément les pratiques consacrées. C'est là l'esprit qui prédomine en France, au moins dans la Faculté de Paris, et que personnifie en particulier le caustique Gui-Patin (1601-1672), l'adversaire de l'antimoine et du quinquina. Jean Riolan (1577-1657), son collègue au Collège de France, dissecteur des plus exercés, combat également Harvey et Pecquet et préfère dire que la nature humaine a changé depuis Galien, plutôt que de reconnaître, comme l'avait indiqué

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\^ésale, que le médecin de Pergame n avait opéré que sur des magots. — Les novateurs, qui ne croient plus à 1 antique théorie des humeurs, ont le choix entre deux systèmes également exagérés et incomplets : ne reconnaître dans les phénomènes physiologiques que des actions chimiques ; n*y voir que des effets mécaniques.

En France, Lazare Rivière (1589-1655), disciple de Van Helmont, donna autorité à la chimiatrie dans Técole de Montpellier, tandis que la Faculté de Paris devait résister jusqu a la fin du xvu* siècle. Mais le système spagirique trouva son théoricien le plus considérable dans Sylvius de le Boë (1588-1658), qui pratiqua surtout en Hollande et y. acquit une réputation extraordinaire. Abandonnant les rêveries mystiques de Paracelse et de Van Helmont, il leur substitua . un syncrétisme assez vague et confus, mais dans lequel il fit au moins place aux^ nouvelles découvertes physiologiques et qui, en lout cas^ valait bien le galénisme arabisant des médecins traditionalistes. Si son disciple le plus direct est l'Anglais Willis (1624-1689), ses doctrines se répandirent surtout en Allemagne. Lltalie semble échapper au courant; il y germe. d'autres idées, qui vont produire riatromécanisme.

Cette doctrine, dont le véritable promoteur fut le Napolitain Borelli (1608-1679), est la conséquence exagérée de la physique corpusculaire. Descartes, qui s'est si sérieusement occupé de la médecine, ne pouvait évidemment la concevoir sous, une autre forme, et les nombreux médecins de: tous pays qui embrassèrent son système avec ardeur devaient nécessairement glisser sur la même pente. Toutefois les tendances auxquelles Borelli donnera une expression précise, et qui triompheront surtout en Italie, y apparaissent bien avant Descs^rtes. Elles se font notamment jour, à la vérité sous une forme spéciale, chez Sanctorius (1561-1626), l'auteur de la Medicina statica (1614), qui professa à l'université de Padoue et qui, en se pesant chaque jour, étudia les déperditions que subit le corps humain. On lui doit d'ingénieux appareils (le lit mécanique, etc.). Il se préoccupa surtout de donner aux observations médicales une précision mathématique, ce qui fut le côté utile de l'iatroméca-

nisme : ainsi, en dehors de Temploi de la balance, il recommande celui du thermomètre S et il combine des appareils spéciaux pour observer le pouls à Taide du pendule. Il applique ainsi deux importantes inventions de son collègue Galilée.

La chirurgie reste, pendant la même période, peut-être encore plus stationnaire que la médecine : il y a de bons praticiens qui trouvent des perfectionnements de détail, mais aucun ne dépasse une honorable moyenne. Les écrits les plus en vue sont ceux des Italiens Cesare Magatti (1579-1647) et Marco Aurelio Severino (1580-1656), mais ils n'ont que la valeur de monographies. Les Centuries de TAllemand Fabriz de Hilden (1560-1634) sont peut-être plus remarquables; cependant Toriginalité réelle qui s*y montre par endroits y est inférieure à

I érudition que déploie lauteur, génie autodidacte qui avait de singulières aptitudes pour la chirurgie, mais que toutes les branches de connaissances attiraient et qui ne sut pas se spécialiser.

En résumé, les sciences d'observation commencent à se créer une méthode propre et indépendante qui détermine, pour la connaissance du mécanisme du corps humain, dès progrès qu'on ne saurait estimer trop haut; mais en dehors de ce domaine spécial, les idées fécondes, celles qui guideront la science à venir, ou bien percent à peine dans Tamoncellement des connaissances particulières, lequel grossit de jour en jour au hasard et sans méthode, ou bien sont étouffées par des conceptions arriérées ou par des généralisations fautives que la science ne peut encore écarter. Dans le domaine des mathématiques, le progrès, corarme nous allons le voir, est beaucoup plus rapide et régulier.

Mathématiques ; théorie des nombres. — Vers le milieu du xvi® siècle, la découverte de la solution algébrique des équations du troisième et du quatrième degré dépassait déjà tout ce que les anciens avaient jamais su sur cette matière.

II restait cependant à apprendre encore d'eux, même dans Tal-

1. Près d'un siècle devait s'écouler avant que Ton parvînt à adapter une graduation comparable aux divers thermomètres; il y a là un exemple frappant de Timperfection des méthodes expénimen laies dans cette période.

gèbre enlendue à leur façon, qui différait essentiellement de la nôtre, puisqu'ils n'employaient de signes quantitatifs que pour représenter les puissances successives d'une seule et même inconnue ; que dans les équations les coefficients donnés étaient toujours écrits en chiffres (non pas représentés par des lettres) ; que dans ces conditions les règles générales ne pouvaient comme aujourd'hui s'exprimer par des formules symboliques, et qu'il fallait les énoncer au moyen de longues périphrases.

Diophante n'avait pas encore été traduit; il le fut en 1575 par Xylander (Holtzmann), professeur à Heidelberg, et l'on connut ainsi les problèmes d'analyse indéterminée qui forment la partie la plus importante de son ouvrage et dont la tradition s'était perdue. Par malheur, les manuscrits de Diophante étant très défectueux, Xylander n'avait pu souvent deviner le sens du texte et nombre de solutions restaient incompréhensibles.

Yiète et Stevin en débrouillèrent une partie ; mais Diophante ne devint réellement accessible que lorsque Bachet de Méziriac (1587-1638), littérateur et érudit distingué, eut donné en 1621 une nouvelle traduction accompagnée du texte grec et d'un commentaire à peu près définitif. On doit également à Bachet un recueil de Problèmes plaisans et délectables qui se font par les nombres (1612), qui eut une grande vogue et où, entre autres recherches curieuses, il donna la première solution raisonnée des questions d'analyse indéterminée du premier degré.

En 1670, Samuel Fermât réédita le Diophante de Bachet en y ajoutant les observations marginales que son père, le célèbre Pierre Fermât (1601-1665), avait inscrites sur son exemplaire. C'est là que se trouvent indiquées les solutions de ces problèmes sur les nombres avec lesquels Fermât désespérait ses correspondants, et énoncées des propositions telles que, pour l'une au moins, on n'en connaît pas encore la démonstration.

Les problèmes d'analyse indéterminée de Diophante consistaient à satisfaire par des solutions rationnelles (mais non nécessairement entières) à des équations du second degré (ou supérieur), dont le nombre est inférieur à celui des inconnues. Fermât, tout en élargissant singulièrement les méthodes antérieures, ouvrit un champ nouveau en ramenant ces questions à

la recherche des solutions entières et en déterminant les cas de possibilité et d'impossibilité. Il fut ainsi le véritable fondateur de la théorie des nombres, qui ne devait se développer que grâce aux travaux d*Euler, de Legendre et de Gauss. C*est dans sa correspondance avec Pascal qu'ont été établies, à propos de questions sur les jeux de dés, les bases du calcul des probabilités.

L'aJgëbre moderne : Viète. — Mais, avant ce grand mathématicien, dont nous n avons pas achevé d'énumérer les travaux, la France en avait eu un autre dont le rôle historique n'est pas moins considérable. François Yiète (1540-1603) est le véritable initiateur, de la France pour la mathématique en général, de l'Europe entière pour l'algèbre moderne. . Avant lui, en elTet, on ne trouve guère dans notre pays que des traducteurs ou des commentateurs, et les recherches originales ont peu d'importance. La personnalité la plus saillante au début du mouvement scientifique est d'ailleurs celle de Piorre de la Ramée (Ramus, 1515-1572), surtout célèbre par ses luttes contre l'aristotélisme et par sa fin malheureuse ^ Non seulement il attachait à l'étude des mathématiques une importance extrême dont témoigne la fondation qu'il fit en 1568, au Collège de France, d'une chwre spéciale qui devait être donnée au concours tous les trois ans, mais il composa, entre autres, 31 livres de Scholœ mathematicœ (1569), dans lesquelles il embrasse toutes les parties d« la science et où l'on remarque notamment un des premiers essais d'en retracer l'histoire. Cependant, s'il témoigne d'une profonde érudition, s'il sait monlrer, même vis-à-vis d Euclide, la liberté de jugement qu'il avait déployée contre Aristole, il joue plutôt le rôle d'un vulgarisateur que d'un inventeur. La France en était encore a apprendre les éléments.

Viète était jurisconsulte. D'abord avocat à Poitiers, puis conseiller au parlement de Rennes (1567), maître des requêtes à Paris (1580), nommé conseiller privé par Henri IV, il fit imprimer à ses frais (à partir de 1571) des opuscules pour les

1. II fui assassiné, &u lendemain de la Saint- Barthélémy, par les affidés d*un de ses ennemis personnels, le mathématicien Charpentier, qu'il avait cherché à faire exclure du Collège de France.

envoyer aux mathématiciens de tous les pays. Une partie seulement a été réunie dans l'édition de ses œuvres, donnée par les Elzevirs en 1646. Le reste est introuvable ou Ton n'en possède que des manuscrits inédits.

Il écrit en latin, dans un style affecté, et avec un singulier abus de mots techniques qu*il forge du grec et dont à peine un ou deux sont passés en usage '. On dirait qu'il veut transformer la langue mathématique en imitant ce que d'autres venaient de tenter pour la langue poétique. Ses œuvres sont pénibles à lire et, d'autre part, intraduisibles; il n'en a pas moins exercé, pendant un demi-siècle, l'action ta plus profonde.

Le grand trait de son génie est d'avoir systématiquement employé le premier des lettres pour désigner les divers coefficients et les diverses inconnues. Il devint dès lors possible de constiluer une théorie générale des équations et de procéder méthodiquement dans la solution des problèmes *.

Par le développement de cette idée fondamentale, Vièlc mérite à juste titre d'être regardé comme le créateur de l'algèbre moderne; il n'employait pas au reste ce terme barbare d'algèbre, dont le sens primitif est tout différent; ik disait avec plus de justesse : ars analytica.

Sans avoir la même importance théorique, ses travaux de géométrie pure sont remarquables par leur élégance singulière; enfin ses recherches sur la trigonométrie et les liaisons qu'il établit entre cette branche et la théorie des équations ont été des plus fécondes.

N'étant pas professeur, il ne laissa guère qu'un disciple direct : l'Ecossais Alexandre Andersen, qui enseigna les mathématiques à Paris et édita en les commentant une partie des manuscrits de son maître. Mais, de son vivant, Viète avait acquis une renommée qui ne pâlit que lorsqu 'apparut Descartes; les notations plus commodes de ce dernier, la clarté de sa langue, firent rapidement abandonner l'étude des écrits de son précurseur.

i. Vièle est d'ailleurs un remarquable helléniste, et les mots qu'il crée ne sont pas critiquables au point de vue philologique.

2. Viète représentait les inconnues par des voyelles, les connues par des consonnes, usage qui fut changé par Descartes. C'est également ce dernier qui introduisit nos exposants : Viète se servait, pour désigner les puissances, des abréviations g* (carré), c. (cube) et de leurs combinaisons.

LES SCIENCES EN EUROPE 47 i

Comme algébriste, Fermât * est, aussi bien que Roberval, fidèle aux traditions de Viète. Descartes au contraire en est absolument indépendant et, s'il procède de quelqu'un, c'est d'Albert Girard, de Sairft-Mihiel, protestant lorrain réfugié en Hollande et mort en 1633. Elève et successeur de Stevin, Girard, dans son Inveniion nouvelle en algèbf^e (1629), expose nettenient la composition des coefficients d'une équation algébrique en fonction des racines. Il donne également le premier la mesure de la surface des triangles et polygones sphériques d'après la mesure de leurs angles. Son maiire Stevin, aussi remarquable comme analyste et comme géomètre que comme mécanicien et ingénieur, a un titre tout spécial à la reconnaissance de la postérité. C'est lui qui, le premier, dans son Arithmétique (1383), enseigna le calcul avec les fractions décimales. A la vérité, sa notation était encore incommode; mais il avait posé le principe, et l'usage de la vii^ule, indiqué par Kepler en 1626 comme dû à Biirgi ', s'introduisit naturellement par les tables trigonomé triques et logarithmiques.

Géométrie. -^-^ L'Italie reste en dehors du mouvement auquel elle a initié les autres nations par les découvertes de Tartaglia, Cardan, Ferrari et Bombelli. Mais elle cherche et ouvre d'autres voies nouvelles.

La géométrie était restée singulièrement en retard. A part Euclide, les auteurs grecs, vers le milieu du xvi'' siècle, étaient encore manuscrits ou il n'en existait que des versions informes. C'est à Federico Commandino (1509-1575) que l'on dut de pouvoir lire pour la première fois, dans un latin correct et accompagné de commentaires suffisants, les écrits d'Archimède, d'Apollonius et de Pappus. L'étude de la géométrie se trouva dès lors renouvelée. La traduction de Pappus, en particulier, eut une importance capitale, parce que cet auteur donnait, sur les

1. Entre autres découvertes importantes de Fermât dans ce domaine, on doit reconnaître comme lui appartenant la loi de formation des coefficients du développement du binôme (a-f 6)**. Newton a pour ce binôme un titre de gloire tout différent : celui d*avoir étendu la loi au cas où Texposant est fractionnaire et par suite le développement illimité.

2. Jôst Bûrgi, Suisse de naissance, horloger de profession, eut un singulier génie inventif; il émit notamment Tidce d'un système spécial de logarithmes; mais ses travaux, restés pour la plupart manuscrits, n'exercèrent qu'une influence restreinte.

écrits perdus d* Apollonius, des indications suffisantes pour qu*on pût en tenter la restitution. Viète donne l'exemple, qu'imiteront le Hollandais Wilebrod Snellius, le Ragusain Ghetaldi, puis Alexandre Anderson, enfin Fermât lui-même. La géométrie ancienne est ainsi successivement retrouvée, mais quand Descartes introduira de nouvelles méthodes, c'est encore à un des plus célèbres problèmes de Pappus, le lieu à plusieurs droites, qu'il les appliquera.

On voit encore ici avec quelle rapidité les travaux accomplis en Italie ont leur contre-coup dans les autres pays, sans provoquer dans la Péninsule de nouvelles recherches originales. Pour la géométrie pure, le savant qui y est le plus en vue au commencement du xvn* siècle n'a guère comme titre qu'une édition commentée d'Euclide, qui d'ailleurs resta longtemps célèbre à juste titre : ce savant est le jésuite Glavius (1537-1612), né à Bamberg, mais professeur au Collège romain. Il est également connu comme astronome, surtout par la part active qu'il prit a la réforme grégorienne du calendrier.

Le géomètre du xvu* siècle dont les idées devaient être les plus fécondes fut presque méconnu de son vivant. Girard Desai^ues (1593-1 662), architecte, né à Lyon, mais qui passa la plus grande partie de sa vie à Paris, publia ses écrits en placards désormais introuvables et dont une bonne partie est perdue *. Quoi qu'on en ait dit, son style est clair et passablement aisé pour l'époque ; s'il a élé qualifié de jargon par les contemporains, c'est que, voulant surtout enseigner des praticiens, il a employé sans scrupule les termes du métier, affecté de se passer des désignalions classiques *, qu'enfin, constituant une théorie absolument neuve (correspondant à la géométrie supérieure de nos jours), il a été obligé de créer une nomenclature spéciale avec laquelle il était malaisé de se familiariser*. Desargues n'a pas seulement renouvelé la perspective et les pratiques descriptives : au moment où les progrès de l'algèbre étaient assez rapides pour qu'elle semblât devoir bientôt se

1. Ce qui reste a élé recueilli en deux volumes par Poudra (Paris, Leiber, 1864).

2. Ainsi il dit ovale pour ellipse, colonne pour cylindre, etc.

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