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CHAPITRE XII

/. — U Allemagne après la paix d'Augsbourg.

État du Saint-Empire. — L'abdication de Charles-Quint (1555) marque une date fort importante dans Thistoire de l'Allemagne : ce n'était pas un empereur qui disparaissait, c'était TEmpire même, tel que l'avait compris le moyen ûge. Etroitement lié à ridée de l'unité chrétienne, il n'était plus, dans la société nouvelle, fondée sur l'indépendance des nationalités et la diversité des croyances, qu'un anachronisme et un contresens. De tous les peuples de l'Europe, aucun n'était plus intéressé que le peuple allemand à la disparition du Saint-Empire romain germanique.

L'opinion, dominée au commencement du siècle par les humanistes grandis dans le culte de l'unité romaine, était maintenant dirigée par les juristes, qui s'occupaient surtout de défendre les prétentions de leurs maîtres ; le livre de Sleidan ' devenait une sorte de manuel où les jeunes générations appre-

i. Jean Phîlippi, né h. Schleiden, près de Cologne, 1506-1556. Prolestant zélé, très mêlé à la lutte contre Charles-Quint. Son livre, De statu, religionis et »*eipublics Carolo Quinto Cxsare commentarii, eut quatre-vingts éditions.

naient à regarder comme des usurpateurs les empereurs qui cherchaient a étendre leurs prérogatives. Les luttes qui avaient suivi la Réforme n'avaient profité qu'aux princes. Les villes en sortaient affaiblies, atteintes dans les sources de leurs richesses. Le triomphe des patriciats égoïstes et exclusifs, le mécontentement et l'oppression des classes inférieures, les douanes multipliées et les difficultés qu'opposait au trafic la jalousie des États voisins, créaient aux cités une situation précaire, au moment même où les grandes découvertes changeaient les voies du commerce international. La Hanse était en pleine décadence, et, si dans la Haute-Allemagne les traditions et les capitaux accumulés prolongent quelque temps une certaine activité industrielle, ce ne sont que les faibles restes d'une fortune passée.

Les princes grandissaient de toute la décadence de leurs adversaires; l'évolution qui depuis plusieurs siècles tendait à faire de l'Allemagne une oligarchie avait été précipitée par la Réforme : ils n'étaient plus séparés du but que par un dernier pas; ils allaient le faire au xvu*' siècle. A mesure qu'ils s'affranchissaient du pouvoir central, ils étendaient leur autorité dans leurs domaines ; grâce à eux, l'idée de l'Etat reparaissait.

La Réforme n'avait pas seulement accru les richesses des princes en leur permettant de mettre la main sur les domaines ecclésiastiques, elle avait en même temps étendu leur champ d^action. L'assistance publique, l'organisation et la surveillance des églises, la direction des esprits relevaient maintenant de leur autorité. Si Luther avait encore essayé de réserver les droits des fidèles, ses disciples s'inclinaient humblement sous la main qui les protégeait. « Les princes sont nommés Dieu par le psalmiste », écrivait Mélanchton. Dans les pays demeurés catholiques, le schisme religieux ne fut guère moins favorable aux princes. Ils prirent tout naturellement la direction de la résistance contre l'hérésie, et la Curie mit au service de ces évêques du dehors toutes les ressources matérielles ou morales dont elle disposait. Pouvait-elle les laisser moins bien armés que ses adversaires dans la lutte qu'elle prévoyait?

Protestants et catholiques n'acceptaient le traité d'Augsbourg que comme une trêve. La paix religieuse reposait, non pas sur

la bonne volonté réciproque des partis, mais sur l'équilibre des forces, et les clauses du traité, incomplet et équivoque, en témoi gnant de Tâpreté des passions dominantes, semblaient marquer Tintention de conflits futurs. Sur plusieurs points essentiels, on avait renoncé à se mettre d'accord. Le réservât ecclésiastique

garantissait l'Eglise contre de nouvelles sécularisations, en ordonnant qu'à l'avenir tout bénéficiaire qui passerait à la religion luthérienne devrait abandonner ses biens : mais les pro- C- testants avaient formellement refusé d'accepter cet article. Ils

\^» . ^^ avaient obtenu de Ferdinand la promesse que, sur les domaines ^d'Église, les nobles et les villes qui avaient enibrassé le luthéranisme, continueraient à jouir deja liberté religieusej__ce fut alors aux catholiques de s'indigner; et, de fait, la déclaration de l'Empereur n'avait pas été inscrite dans le traité et les évoques refusèrent d'en tenir compte. D'autres difficultés étaient inévitables à propos des villes impériales où le catholicisme avait été introduit par l'Intérim, et où les protestants prétendaient reprendre la suprématie qu'ils avaient perdue. Enfin, tandis que le calvinisme avait déjà d'assez nombreux adhérents dans les régions occidentales et allait trouver des protecteurs dans les Electeurs palatins, les libertés accordées aux dissidents par la paix de 1555 ne s'appliquaient qu'aux luthériens. Dans de pareilles conditions, ce qui surprend, c'est que l'armistice ait duré si longtemps. La période de 1555 à 1618 n'est qu'un conflit continu entre les deux factions religieuses, et à plusieurs reprises la rupture parut imminente. Elle fut retardée par la 'lenteur naturelle du caractère allemand, par l'équilibre des forces, par la fatigue des guerres passées et la gravité entrevue d'un engagement décisif, par la modération enfin de quelques hommes, les électeurs de Saxe et les empereurs Ferdinand V' . et Maximilien II. Elle l'eût été peut-être longtemps encore si ; l'Allemagne eût été. laissée à elle-même. Mais le catholicisme réorganisé avait engagé dans l'Europe entière un combat à mort contre les révoltés : pouvait-il ne pas essayer d'atteindre l'hérésie dans le pays qui en avait été le berceau? Même alors, la majorité des luthériens n'aurait pas dénoncé le traité, mais ils furent entraînés malgré eux par les calvinistes, qui, depuis

longtemps, attendaient l'occasion de répondre par une guerre ouverte aux menaces des Jésuites. C'est ainsi, en grande partie contre sa volonté, que l'Allemagne devint au commencement du xvu" siècle le théâtre d'un conflit, de l'issue duquel dépendait le sort de l'Europe et où se retrouvèrent en présence les ambitions et les intérêts multiples qui, au xvi* siècle, avaient mis aux prises Charles-Quint et les adversaires des Habsbourg.

Progrès du parti protestant. — En 1555, le triomphe des protestants, ajourné par la paix d'Augsbourg, n'en semblait pas moins vraisemblable, et les catholiques n'étaient guère en état de leur disputer sérieusement la dominalion de l'Ailemagne. Les Electeurs de Brandeboui^ et de Saxe étaient depuis longtemps acquis à la Réforme, et les Electeurs palatins, tard venus au protestantisme, compensaient leurs hésitations premières par leur zèle belliqueux. La plupart des autres familles princières avaient suivi : dans la Poméranie, le Laucnbourg, le Holstein, le Mecklembourg, le Brunswick, la Réforme était déjà accomplie ou allait l'être. Dans toute l'Allemagne du Nord, une seule maison, celle de Clèves, restait encore Adèle à TÉglise, sans que cette fldélité fût d'ailleurs à l'abri de tout soupçon. Parmi les princes de l'Allemagne du Sud, les protestants disposaient aussi de la majorité, avec le Wurtemberg, Bade et les Palatins. Deux villes impériales seules, Cologne et Aix-la-Chapelle, étaient encore catholiques.

Même dans les pays où les souverains étaient dévoués à rÉglise, le sol était comme miné par la sourde infiltration de Thérésie. Les puissantes maisons des Wittelsbach et des Habsbourg n'auraient pas eu grand'peine à contenir leurs adversaires dans l'Allemagne méridionale, s'ils n'avaient été aux prises avec les plus redoutables difficultés intérieures. Les rigueurs des princes bavarois n'avaient pas protégé leurs sujets contre les idées nouvelles, et les diètes de 1553 à 1556 demandaient la suppression des jeûnes, le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces et la liberté de l'Évangile. Dans les diètes de Haute et Basse-Autriche, en Styrie, en Carniole et en Carinthie, la majorité était acquise aux idées réformatrices, et en Bohème le vieil-utraquisme se rapprochait toujours plus des

doctrines luthériennes, qui avaient déjà conquis la plupart des villes et auxquelles ne tarda pas à se rallier la masse des seigneurs. Dans beaucoup de pays, et en particulier là où ils avaient à compter avec les résistances des gouvernements, les protestants n'avaient encore , il est vrai, aucune organisation régulière; les pasteurs, recrutés au hasard, réduits aune misère presque complète par la suppression des dîmes et la confiscation des biens ecclésiastiques, ignorants et grossiers, n*inspiraient aux fidèles qu*une médiocre estime. Cette absence presque complète de discipline et cette anarchie intellectuelle et morale

facilitèrent singulièrement plus tard les retours offensifs de

TEglise, mais pour le moment elle était incapable de profiter de vices et d*abus, inséparables de toute époque de transition et destinés, semblait-il, à une prompte amélioration. Le clergé catholique n'avait ni le zèle ni les lumières nécessaires pour tirer parti du répit que lui laissaient les circonstances. Depuis longtemps les bénéfices ecclésiastiques étaient considérés comme le domaine réservé aux jeunes nobles, et quel dévouement était-il possible d'attendre de titulaires qu'avait uniquement séduits la perspective de riches sinécures? Sans parler de ceux qui, à Magdebourg, à Halberstadt, à Schwerin, à Ratzeburg, et en général dans presque toute l'Allemagne du Nord, avaient fait acte public d'adhésion à la Réforme, l'Electeur de Mayence s'entourait d'une cour presque entièrement protestante ; l'archevêque de Cologne était en coquetterie réglée avec le Wurtemberg, et l'Electeur de Trêves, dont on louait la piété, n'avait pas reçu les ordres. On eût trouvé à grand'peine, dans le haut clergé, deux ou trois hommes qui prissent au sérieux leur mission. Avec de pareils chefs, on devine ce que valaient les simples prêtres. Les Universités de Cologne et de Vienne n'avaient plus un seul professeur de théologie, et Wittenberg opposait fièrement ses 2000 étudiants aux 400 élèves d'Ingolstadt. — Rostock, Tûbingen, d'où partaient les missionnaires chargés d'achever la conquête des régions danubiennes, Heidelberg, qui, réorganisée en 1558, servait d'intermédiaire entre l'Allemagne, les Pays-Bas et la France, formaient des pasteurs plus instruits, maintenaient entre les protestants, au milieu des

luttes dogmatiques, en même temps qu'une certaine unité morale et le sentiment de la solidarité des intérêts, une réelle activité intellectuelle.

Pourtant les luthériens se bornèrent, en général, à établir plus solidement leur domination dans les pays qu'ils avaient déjà conquis. Ils réussirent ainsi sans grande difficulté à occuper tous les évèchés situés à Test du Weser, moins Tévêché d'Hildesheim, et poursuivirent la sécularisation des couvents; les villes s'affranchirent des règles que leur avait imposées Charles-Quint après Mûhlberg; les princes fondèrent des écoles, organisèrent l'administration ecclésiastique, s'ef* forcèrent de fixer la doctrine. La majorité protestante avait trouvé un chef selon son cœur dans l'Electeur de Saxe : Auguste (1553-1586), qui avait succédé à son frère Maurice, avait l'ambition fort éveillée et très peu scrupuleuse; il avait rattaché à ses Etats les évêchés de Mei&sen, de Merseburg et de Naumburg, mais précisément parce que son butin était précieux, il tenait à ne pas le compromettre. La façon dont Maurice avait enlevé l'Electorat aux Ernestins lui laissait quelques inquiétudes; il connaissait leurs regrets, et contre eux il rechercha l'appui de l'Empereur.

Les divergences politiques des réformés étaient aigries par leurs dissidences religieuses. Contenu d'abord par les dangers extérieurs qui les menaçaient, puis par l'influence personnelle de Luther, l'esprit de chicane scolastique se donna libre carrière après lui.

Sur les questions les plus indiflerentes ou les plus abstruses, Mélanchton, Flaccius lUyricus, Osiander, engagèrent des discussions acharnées et rivalisèrent de finesse et de science, mais aussi de subtilité et de violence. Ces polémiques contribuèrent sans doute à donner aux protestants une idée plus précise de leur foi et à augmenter ainsi leur énergie de résistance, mais elles affaiblirent leur puissance de propagande en mettant au premier plan des questions de forme pure. Les luttes religieuses, poursuivies à grand renfort d'injures et de dénonciations, laissèrent dans les esprits des rancunes d'autant plus âpres que les princes se crurent tenus d'y prendre parti; ils se transformèrent

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en chefs d'écoles, et leurs dissidences politiques devinrent irréconciliables en se compliquant de haines religieuses.

La vivacité de ces querelles intestines s*accrut quand le calvinisme trouva un protecteur officiel dans TElecteur palatin, Frédéric III (1564). L'Eglise romaine, qui a toujours conser\'é une certaine douceur de cœur pour les luthériens, détestait dans les calvinistes, plus encore que laudace de leur radicalisme, le vaste de leurs espérances et la hardiesse de leurs ambitions. Tandis que la modération des luthériens, qui avaient en quelque sorte réduit la révolution à un minimum, laissait toujours la porte ouverte à un compromis, aucune entente n'était possible entre la Curie et les sectes occidentales qui acceptaient nettement les conséquences de la doctrine du < sens propre » et étaient fondées sur ces idées de liberté de conscience, d'indépendance personnelle, de recherche individuelle, bref, sur cet effort d'affranchissement que représente aujourd'hui le mot de protestantisme. D'ailleurs les calvinistes repoussaient avec horreur toute idée de conciliation avec Rome ; profondément imbus des idées cosmopolites qu'avait répandues l'humanisme, ils espéraient arracher à l'Eglise l'Europe entière, et alors que les luthériens bornaient leurs regards à l'Empire, ils embrassaient dans leur politique la France, les Pays-Bas et l'Angleterre, aussi bien que la Bohème, la Hongrie et la Pologne. Aucune des menaces des papes, quelque pays qu'elle visât, ne les laissait indiflerents, et ils auraient voulu faire de l'Allemagne le cœur d'une grande ligue protestante qui s'opposerait sur tous les points aux ennemis de la Réforme. Rien ne répondait moins aux désirs de la majorité luthérienne et en particulier de l'Electeur de Saxe, désireux avant tout d'éviter les conflits. ^

Réorganisation de TÉglise oatholique. — Jamais le

péril de l'Eglise ne fut plus grand que sous le pontiflcat de Paul IV (1555-1859) : sur tous les points de l'Europe, elle recule devant le flot de l'insurrection. En Allemagne, un ambassadeur vénitien estime qu*un dixième à peine de la population est encore soumis à la papauté; en Bohème, la propagande luthérienne, un moment interrompue après Miihlberg, déjoue les rigueurs de Ferdinand et achève la conquête du pays.

Le catholicisme avait tenu dans le passé une trop grande place, il était trop intimement lié à Tâme des peuples, il représentait un trop noble effort de la spéculation pour être dépossédé sans coup férir. Du jour où son autorité avait été contestée, quelques-uns des abus les plus scandaleux avaient disparu. Le concile de Trente prouvait hautement que le catholicisme avait assez de vitalité pour ne pas reculer devant les réformes nécessaires; il fortifiait lautorité des papes, préparait la transformation du clergé, définissait le dogme, rompait avec cette politique de transaction et d'indécision qui avait encouragé les défaillances.

L'Eglise avait désormais un symbole fixe, un drapeau autour duquel se rallièrent les incertains et les timides, des chefs résolus et avisés. A son appel la défense s'organisa ptfrlout. Les protestants, enivrés par leurs succès souvent plus bruyants que réels, se croyaient maîtres du terrain, quand ils s'aperçurent que la vraie bataille commençait à peine. Les Jésuites, qui à Trente avaient présidé à la nouvelle orçanisation, tirèrent des résolutions du concile tout ce qu'elles renfermaient et fournirent à la papauté les cadres de l'armée dont elle avait besoin. Protégés par Ferdinand I", par l'évèque d'Augsbourg, le duc Albert V de Bavière (1560-1579), ils s'établissent à Cologne, à Trêves, à Munich, àingolstadt, àinnsbrûck, à Vienne, à Prague, fondent des écoles, ouvrent des séminaires, créent des confréries, préparent dans leurs collèges les chefs de la future restauration. Tout d'abord ils parviennent à maintenir la domination de l'Eglise dans l'Allemagne du nord-ouest. Réel succès! Il y avait là un territoire catholique compact formé des trois électorals ecclésiastiques, de l'évêché de Liège, des États de Juliers et de Berg : couvert au nord par les provinces espagnoles, il se prolongeait vers le sud par les évêchés de Spire et de Worms et vers le nord par ceux de Munster, d'Osnabrûck et de Paderborn ! La Réforme y comptait d'assez nombreuses sympathies et l'attitude de plus d'un souverain y avait été longtemps fort équivoque. Mais, quand les prolestants prétendirent y faire proclamer la liberté religieuse, toutes leurs tentatives furent repoussées avec une énergie inattendue.

Dernières aimées de Ferdinand r\ — Ferdinand, qui aimait et favorisait les Jésuites, ne leur apportait en Allemagne qu'un appui nominal. Le gouvernement de ses Etats absorbait son attention. A propos de la Transylvanie, il s'était, en 1551, engagé dans une guerre avec les Turcs, qui se prolongea jusqu'en 1562. Il était persuadé que si les Habsbourg devaient jamais rétablir leur autorité en Allemagne, ce serait en la conquérant du dehors. C'est pour cela qu'il travaillait à établir plus solidement sa domination en Bohême et à préparer la formation d'une monarchie autrichienne. S'il poursuivait passionnément le rétablissement de l'unité chrétienne, il l'espérait encore d'une réconciliation des partis. Sa modération, à la fois naturelle et acquise, s'entendait assez facilement avec l'Electeur de Saxe, puisque pour le moment il se contentait de réserver l'avenir.

Les protestants attendaient l'avènement de son iîls Maximilieu pour prendre d'un coup possession de l'Allemagne.

Maximilien n (1664-1576). — Maximilien, qu'avait fort inquiété la compétition de Philippe d'Espagne, avait paru par moments assez mal disposé pour Rome, et les dissidents avaient pris plus au sérieux que de raison ces manifestations bruyantes, où se mêlaient, à doses qu'il est fort difficile de fixer, les inquiétudes d'une conscience incertaine, les calculs du politique qui se ménage des alliés et l'impatience du prince héritier, mécontent d'être éloigné des affaires. Dissimulant sous des dehors brusques et sous la faconde de ses déclarations une volonté flottante et des convictions obscures, Maximilien, en fait de croyances, n'avait guère que des préférences et des antipathies : tolérant par indécision, il réservait son aversion pour les fanatiques, et il n'avait guère plus de tendresse pour les Jésuites que pour les calvinistes *. Cependant, pour obtenir les voix des catholiques, il ne leur refusa pas les garanties qu'ils exigeaient, et, bien qu'il n'aimât guère Philippe II, il ne s'exposa pas à s'aliéner les sympathies espagnoles. A partir de 1560, surtout après la mort de don Carlos, il sacrifia à ses ambitions, sinon

j^ 1. Il ne revint jamais complètemenl à la foi romaine; à son lit de mort, sa femme, l*ambassadeur d'Espagne, le légat Morone le supplièrent en vain de se confesser. -^ / a

ses convictions, du moins ses doutes, et accepta docilement les instructions de Rome, sauf à les appliquer avec tiédeur.

Les protestants Taccusërent de duplicité et il en souffrit cruellement. Ses ambitions étaient généreuses, mais il ne met* tait à les réaliser qu*une bonne volonté inconsistante : il s'en prit à la fortune des échecs qu'expliquait son indécision et à ringratitude humaine de son impopularité croissante. De très bonne heure, la fatigue et le découragement s'emparèrent de lui, accrus bientôt par la maladie et la souffrance. Il se laissa vivre, emporté par les événements auxquels il assistait en dilettante blasé. Jusqu'à la fin, il essaya de maintenir la paix, s'opposa aux mesures de persécution. Son règne n'en fut pas moins défavorable aux luthériens par la fausse confiance qu'il leur inspira; pendant qu'ils usaient leurs efforts à des négociations inutiles, la restauration catholique se poursuivait et les Jésuites s'établissaient solidement dans l'Allemagne du Sud.

Le pape Pie V (1566-1572) avait trouvé un auxiliaire dévoué dans le duc Albert V de Bavière. Grâce à lui, les progrès de la Réforme dans le bassin du Danube furent définitivement arrêtés. Des inspections fréquentes écartèrent les prêtres dont la conduite était suspecte ou les opinions douteuses ; les écoles furent réorganisées; l'Université d'Ingolstadt, sous la direction des Jésuites, devint un grand centre de propagande catholique, et de là sortirent les principaux chefs qui, un peu plus tard, entreprirent avec tant d'audace la lutte contre l'hérésie. Les livres furent soumis à une censure sévère; les nobles soupçonnés de tiédeur furent écartés de la cour; on chassa du pays les habitants qui refusèrent de faire acte d'orthodoxie. La prospérité nationale s'en ressentit, le progrès des esprits s'arrêta; jusqu'au xix' siècle, la Bavière a porté les stigmates d'un régime d'oppression qui la séparait en quelque sorte de l'Allemagne et qui la condamnait à chercher son appui dans des alliances étrangères, d'abord la Curie, plus tard la France.

Les protestants ne devaient plus compter étendre leur domination sur la Germanie entière et restaurer à leur profit l'unité détruite. Mais leurs désirs de propagande n'étaient pas impérieux, et ils acceptaient sans désespoir le fait accompli.

Cependant les sujets immédiats de Maximilien n'avaient pas tous la même patience que leurs coreligionnaires d'Allemagne. En Bohême, surtout, la fermentation était grande, et la question religieuse se compliquait de préoccupations politiques. Maximilien sacrifiait à ses ambitions dynastiques les intérêts particuliers du pays. A peine monté sur le trône, il s'était engage à la légère dans une guerre contre les Turcs qui, maladroitement soutenue, avait abouti à un traité sans gloire (1569); elle avait imposé aux Tchèques de lourds sacrifices, et même après la trêve, il fallut arrêter de nouvelles incursions des Ottomans, construire des forteresses en Hongrie, payer les garnisons : c'était un fleuve d'or par lequel s'écoulait toute la richesse du royaume. Les souffrances matérielles et les blessures de l'orgueil national réveillaient les rancunes oligarchiques : la haine pour les Habsbourg augmentait, et l'on attendait avec impatience la revanche du désastre de 1547. L'Empereur ne poussa pas les choses jusqu'à réduire ses adversaires à une révolte. < J'ai six enfants, disait-il au nonce, et ils n'auront pour tout héritage que quelques Etats héréditaires. » Après tout, pourquoi se fût-il montré plus intraitable que son frère Charles qui, en Styrie, en Carniole et en Carinlhie, promettait aux diètes de respecter leur liberté religieuse? Do fort mauvaise grâce, en disputant le terrain pied à pied, il céda aux demandes des diètes de Basse et de Haute-Autriche (1568, 1571, 1573), un peu plus tard à celles de la Bohême (1575). Plus que jamais pourtant il avait besoin de l'Espagne et de la papauté, depuis qu'il songeait à la couronne de Pologne, où la dynastie des Jagellons venait de s'éteindre avec Sigismond H Auguste (1572) : pour ménager leurs sympathies, il entoura ses concessions de réserves et de limites qui en détruisaient la valeur, refusa aux protestants les moyens d'organiser leurs églises. Après comme avant ses promesses, ils restaient sans garantie légale, sans gouvernement régulier, sans discipline, exposés aux perpétuelles menaces de la réaction catholique qu'encourageaient leur éparpillement et leurs timidités. Aucune des obscurités de la situation n'avait été écartée et aucun des périls n'était conjuré. Maximilien s'obstinait à poursuivre une réconciliation impossible : « Si je parve-

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nais à rétablir Tonité chrétienne, aimait-il à dire, je répéterais avec joie le cantique de Siméon. » Il se heurtait de tous les côtés à des convictions irréductibles ou à des haines farouches : « Le cours des choses va contre toute raison », avouait-il avec désespoir. En ajournant les problèmes, il avait contribué à exaspérer les passions et à rendre le conflit inévitable. ^

Rodolphe n (1676-1612). — L*exemple des princes séculiers, les encouragements pontificaux et les conseils des Jésuites triomphaient peu à peu de Tinertie des évèques allemands. Grégoire XIII (1572-1585) portait aux affaires de TAUemagne, qu*il connaissait bien, un intérêt plus vif que ses prédécesseurs. Il créa de nouvelles nonciatures, favorisa les confréries de la Vieiçe, protégea le Collegium germanicumy qu*avait fondé Ignace de Loyola et d'où commençaient à sortir des prélats animés d'un ardent esprit de prosélytisme. L*Elecleur de Mayence et l'archevêque de Trêves interdisaient le culte luthérien; dans une région qui se trouvait dans la sphère d'influence de la Hesse et de la Saxe et qui était depuis longtemps acquiso à la Réforme, l'abbé de Fulde, Balthazar de Dernbach, rétablissait le catholicisme. Les évêques refusaient aux dissidents la liberté religieuse, contestaient aux administrateurs protestants des domaines ecclésiastiques leur place à la diète.

Les catholiques attendaient beaucoup de Rodolphe. Elevé à la cour de Philippe II, il en avait rapporté avec le goût du pouvoir absolu, la haine de l'hérésie. Ses favoris, Adam de Dietrichslein, qui avait dirigé en Espagne son éducation, Rumpf, Trautson, plus tard Paul de Lobkovits, Martinits, Slavata, sont des fanatiques qui n'ont ni hésitation sur le but à atteindre, ni scrupules sur le moyen d'y arriver. Dès le premier jour aussi, il fut peu populaire : on lui reprochait sa hauteur, la raideur de ses manières, ses longs silences, l'étiquette espagnole par laquelle il élevait une infranchissable barrière entre ses sujets et lui. On s'effrayait surtout de ses projets qui ne répondaient nullement à l'opinion moyenne, très peu belliqueuse et disposée à maintenir le plus longtemps possible le statu quo, Rodolphe trompa les craintes des dissidents, comme Maximilien avait trompé leur espoir. Si ses convictions n'étaient pas chancelantes, son cœur

était faible, et la médiocrité de son courage recula devant une lutle décisive. Timide et lent, jaloux de son autorité, mais indécis et paresseux, le pouvoir lui glissa des mains par les efforts mêmes qu'il fit pour n'en rien abandonner. Les affaires s'entassaient par milliers sur son bureau, attendant en vain une solution. L'âge affaiblit encore ses facultés actives; il sacrifia toujours plus les soins du gouvernement à ses caprices, s'entoura d'aventuriers et demanda l'oubli de ses déboires à l'astrologie ou à la contemplation des curiosités et des œuvres d'art qu'il entassait au hasard dans ses galeries. Sa raison finit par s'égarer et il eut de véritables crises de folie qui quelquefois se prolongèrent des mois entiers. Le Irône parut vacant : en même temps que les provocations de l'Empereur exaspéraient les protestants, sa faiblesse les encourageait à secouer une tyrannie enfantine et capricante.

La mort du Palatin Frédéric III (1576) avait supprimé une de leurs principales causes de division. Son successeur, Louis VI, rétablit sans difficulté le luthéranisme dans ses domaines. Cependant la majorité du parti, toujours plus apeurée et moins soucieuse dos aventures, ne voulut même pas profiler de l'occasion qui s'offrait à elle de gagner à la Réforme l'Allemagne du nord-ouest. Malgré la surveillance des Electeurs ecclésiastiques, le calvinisme s'y était glissé. A Aix-la-Chapelle, les réformés avaient pénétré dans les corporations et dans le conseil de la ville, et, en 1580, ils demandaient la liberté de culte. Abandonnés par leurs coreligionnaires, ils prolongèrent la résistance, mais sans espoir de succès et furent obligés de se soumettre (1582-1605).

L'affaire de Cologne fut plus grave. L'élection de Gcbhardt Truchsess de Waldbourg, que les chanoines avaient préféré au frère du duc de Bavière, Ernest, avait été regardée par Rome comme une défaite : bien que sa foi ne fût pas soupçonnée, Gebhardt ne serait pas pour la Curie un auxiliaire bien ardent. L'attitude du parli catholique qui Tavait combattu lui laissa quelque rancune; sa passion pour une chanoinesse de Gerresheim, Agnès de Mansfeld, fit le reste. Agnès ne le repoussa pas, mais ses frères exigèrent le mariage, et, le 19 décembre 1582,

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Gebhardt fit publiquement profession de foi protestante. Cette conversion était certainement le fait le plus grave qui se fût produit en Allemagne depuis 1555 : la majorité dans le Collège électoral passait aux réformés et ils pouvaient élever à Tempire un de leurs partisans. Les catholiques de Tarchevèchét qui disposaient d'une importante majorité, combattirent résolument les projets de Gebhardt et, grâce à Tinerlie des luthériens, parèrent le coup qui les menaçait. Grégoire XIII déclara Tarchevèque déchu de ses droits, le chapitre élut Ernest de Bavière, et l'Électorat fut envahi par les troupes bavaroises et espagnoles que Jean-Casimir essaya en vain d'arrêter. En quelques mois Gebhardt était dépossédé (1584).

Les catholiques poussèrent vivement leur avantage. Dans le margraviat de Bade, Albert de Bavière, qui exerçait la régence depuis 1569, faisait élever les jeunes princes dans la religion romaine : c'était, depuis Luther, le premier exemple du retour

à l'Eglise d'une famille souveraine. Une princesse bavaroise épousait le fils du duc de Juliers, et ce mariage rattachait plus solidement à la Curie cette importante maison dont l'attitude avait si longtemps inquiété la papauté et l'Espagne, et dont la défection eût livré au protestantisme l'Allemagne occidentale. A Munster, à Osnabruck, à Paderborn, à Minden, c'est-à-dire dans des pays où la victoire de la Réforme semblait déjà un fait accompli, un réveil inattendu du parti catholique lui rendait le pouvoir. L'évèque.de Wurzbourg, l'archevêque de Salzbourg, interdisaient le culte réformé.

Réorganisation du parti protestant. — Moins de dix ans avaient suffi pour modifier profondément la situation des partis. Le catholicisme n'avait pas seulement victorieusement défendu ses positions et conservé la domination dans le Sud et dans les provinces rhénanes, mais il reprenait partout l'offensive, et maître désormais incontesté des évêchés du Mein, disputait à l'hérésie la Basse-Saxe. A mesure que ses forces renaissaient, son programme se précisait; les Jésuites condamnaient comme une défection toute pensée d'accommodement. En dépit de leur optimisme de parti pris, les protestants s'émurent, d'autant plus que les progrès de l'Eglise en Allemagne coin-

cidaient avec une vigoureuse poussée de la réaction catholique dans l'Europe entière. Pour ses provinces héréditaires, Rodolphe interdisait le culte protestant dans les villes de la Basse-Autriche, fermait à Vienne Féglise et Técole que les Etats avaient ouvertes dans le lieu même de leurs séances, et ordonnait aux bourgeois, sous peine d'exil, de se confesser (1580). En Bohême, les Jésuites créaient de nouveaux collèges, multipliaient les processions, les pèlerinages, les cérémonies où la foi s'étale et s'exalte ; ils favorisaient le mariage des seigneurs tchèques ou autrichiens avec des Italiennes et des Espagnoles, élevées dans des sentiments de piété mystique, appelaient aux fonctions publiques des hommes dont ils étaient sûrs. Sixle-Quint (1585-1590) animait tous ses défenseurs de soit zèle implacable et de son énergie fanatique.

Même alors cependant, beaucoup de catholiques reculaient devant la pensée d'une lutte dont l'issue n'était nullement certaine. Vers 1580, l'éducation jésuitique n'avait pas donné ses résultais complets. Les princes les plus pénétrés de son esprit restaient très allemands, soucieux de ne pas jeter leur patrie dans l'agonie d'une guerre civile; très préoccupés aussi de leurs intérêts particuliers, ils redoutaient l'accroissement prodigieux que vaudrait à l'Empereur la défaite de la Réforme et, se souvenant de Charles-Quint, ménageaient dans les Electeurs protestants des alliés possibles contre un maître commun.

A la mort de l'Electeur palatin, Louis VI (1583), la régence du Palalinat était revenue à son frère Jean-Casimir, qui la conserva jusqu'à sa mort (1592). Il se hâta de rétablir le calvinisme, y convertit son pupille, Frédéric, réorganisa l'Université de Ileidelberg. L'unité, un moment rétablie dans le parti protestant, était de nouveau brisée. Mais, si l'activité brouillonne de Jean -Casimir le jeta souvent dans des difficultés dont il ne sortit pas toujours à son honneur, il cul le grand mérite de secouer la torpeur de ses coreligionnaires et de réveiller chez eux le sentiment de la solidarité. En relations étroites avec les huguenots de France, les révoltés de Hollande, l'Angleterre, il voulait opposer à la ligue catholique universelle une ligue protestante, et, pour mettre à l'abri de toute m.enace la liberté

religieuse, assurer la victoire des protestants dans les Etats autrichiens et renverser les Habsbourg. La haine des catholiques pour ce « messager du diable » exagérait sa puissance,

A Auguste de Saxe succédait son fils Christian V' (1586-1591). Il s*écarta quelque peu du luthéranisme orthodoxe. De talents fort ordinaires, grand chasseur et grand buveur comme tous les Electeurs de Saxe, il accorda sa faveur au chancelier GrcU, partisan d'une étroite entente avec les autres souverains protestants, renouvela les anciens traités d'héritage avec le Brandebourg et la Hesse, s'associa aux mesures prises par les huguenots d'Allemagne pour secourir Henri IV. Dans une entrevue à Plauen (1590), il se laissa gagner par Jean-Casimir, son beau-frère, au projet d'une alliance défensive qui comprendrait tous les souverains évangéliques de l'empire. Ces tentatives de rapprochement, sans aboutir encore à un résultat pratique, prirent une forme concrète à Torgau (fév. 1591) : c'est la première ébauche de l'union d'Ahausen. Christian I" mourut subitement, et son fils Christian II (1591-1611), inférieur encore à son père et luthérien fanatique, consacra le peu de volonté qu'il possédait à poursuivre les dissidents et resta toute sa vie le complaisant docile de l'Autriche. Le découragement qu'en ressentit Jean-Casimir hâta sa mort (1592).

L'Electeur palatin, Frédéric IV, incapable de prendre luimême la place de son oncle, était cependant fort jaloux de l'influence qu'avaient value à sa famille l'agitation de Jean- Casimir et ses projets. Christian d'Anhalt mérita sa confiance en les poursuivant. Nommé gouverneur du Haut-Palalinat, Christian fit d'Amberg un des centres les plus actifs de la politique européenne. En grand crédit auprès de Henri IV à côté duquel il avait combattu, rattaché par des liens d'étroite parenté à presque toutes les familles souveraines de l'Allemagne protestante; rapproché, par la communauté de convictions et de haines, des Tschernembl, des Boudovets de Boudova, des Ziérotyn, des Illeshazy, qui dirigeaient l'opposition dans les Etats autrichiens; averti par les agents qu'il entretenait à Vienne, à Prague, à Venise, à Turin, des moindres incidents; ambitieux, hardi, d'une rare puissance de travail et d'une intelligence fort

alerle, il s*attacha à la formation d'une Union évangélique, destinée dans sa pensée à devenir une machine de guerre contre les Habsbourg. Henri IV Técoulait, lencou rageait, sans peut-être lui dire tout son secret et surtout sans partager toutes ses illusions : il savait qu'il y avait encore fort loin de ces conciliabules à des alliances effectives. Cette agitation avait suffi cependant pour tempérer lardeur des catholiques, déjà refroidie par les défaites de Pliilippe IL La réaction s'était arrêtée; les Jésuites attendirent, pour reprendre l'offensive, le moment où arrivèrent au pouvoir les élèves qu'ils avaient pétris de leurs mains savantes et qui, pour assurer le salut de leurs âmes, étaient prêts à risquer les pires aventures.

Ferdinand de Styrle et Maximilien f de Bavière. — En 15%, Guillaume V de Bavière abdiquait en faveur de son fils Maximilien, et, vers la même époque, Ferdinand de Styrie prenait en main le gouvernement des provinces de l'Autriche intérieure, Styrie, Cai'inthie et Carniole. Tous deux sortaient de l'Université d'Ingolsladt. Chez tous deux, la dévotion était profonde et sincère, mais celle de Maximilien était plus active et moins mystique. Très bon administrateur, financier économe, travailleur infatigable, il s'occupa avant tout de créer un trésor et une armée. Il travaillait pour Dieu, mais pensait qu'il méritait bien quelque récompense et savait très nettement de quel côté il la chercherait. Sans prestige, assez laid, maigre, les cheveux rouges, il avait l'esprit clair, la volonté obstinée et le sens du possible; ses ressources étaient modestes, mais il s'entendait à les ménager : de santé maladive et malgré un labeur excessif, il survécut à presque tous sea contemporains et atteignit soixante-dix-huit ans; la Bavière, grâce à lui, prit un moment la direction de l'Allemagne. En face de ce politique avisé et subtil, Ferdinand était un apôtre béat et distrait. Petit, bedon* nant, avec un gros nez, les yeux faibles, les cheveux rares, d'un blond roux, il donnait l'impression d'un bon homme, sans grand esprit. Ses maîtres lui avaient prêché la soumission, l'humilité, la confiance en Dieu : ils trouvèrent par moments qu'il prenait leurs discours trop à la lettre. Chaque jour, il con^ sacrait plusieurs heures à la prière ou à de pieuses méditations,

assistait à deux messes, consultait ses confesseurs : sa seule crainte était de compromettre sa conscience. Sa devise était : € Légitime certantibus corona ». Pusillanime par tempérament, il puisait dans sa piété une confiance qui par moments toucha à rhéroïsme, mais il ne trouvait aucun plaisir dans le triomphe de ses desseins. Bien que, par devoir, il s'acquittât consciencieusement de son métier de roi, les affaires ne Tintéressaient pas. S'il sentait que la défaite des protestants accroîtrait son pouvoir, il acceptait cette conséquence de ses entreprises, plutôt qu'il ne la poursuivait avec une avidité clairvoyante. Cet empereur, qui faillit réussir là où Charles-Quint avait échoué, n'avait ni le sens ni le goût de la grande politique.

Le parti catholique intransigeant, qui depuis longtemps attendait son heure, n'eût pu souhaiter un meilleur instrument. Dès son arrivée aux affaires, Ferdinand lui donna la mesure de sa docilité. On raconte que, dans un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, il avait fait vœu de rétablir dans ses Etats la religion romaine, même au prix de sa vie. La Styrie, la Carinthie et la Carniole étaient gangrenées par l'hérésie, maîtresse des villes, souveraine dans les diètes : en trois ans, ii les ramena au catholicisme (1597-1600), fermant les temples, éloignant de sa cour les nobles rebelles, exilant les bourgeois qui ne communiaient pas sous une seule espèce. Dans beaucoup de pays, les succès de la.Béforme avaient été plus apparents que réels : sans organisation, sans chefs, la masse* de la population courba la tète. La facilité des conversions causa à Ferdinand une sorte de vertige, accrut Fautorité- des zélateurs qui condamnaient toute pensrée de tolérance. « Les calvinistes et les luthériens, écrivait Winder dans son traité sur la suppression de l'hérésie, il faut les frapper avec Tépée, les brûler avec le feu, le soufre et la poix, les exterminer et les annihiler, les persécuter par tous les moyens et jusqu'à leur anéantissement complet. »

Les deux partis en présence. — Les deux partis ten- <laient ainsi à se grouper sous la direction des violents, calvinistes et Jésuites, et avant qu'aucun événement présageât la rupture, elle devenait toujours plus probable. Comme il était

facile (le le prévoir, elle n*éclata pas en Allemagne, mais dans les provinces héréditaires des Habsbourg, où Rodolphe continuait la petite guerre de vexations et de chicanes qu*il avait entreprise contre les dissidents. Sans produire de résultats bien effectifs, elle entretenait une sourde irritation et augmentait Tantipathie nationale des Tchèques et des Magyars contre les Habsbourg. De la lutte engagée entre Thérésie et le catholicisme dépendait le sort de la monarchie autrichienne : dans les provinces que gouvernait Rodolphe, la défaite de la Réforme était le prélude indispensable des modifications constitutionnelles qui, en enlevant aux divers royaumes les derniers restes de leur autonomie, mettraient entre les mains du souverain les ressources qui lui étaient nécessaires pour soutenir au dehors une politique d'offensive. Les destinées de TAUcmagne et peut-être de TEurope étaient ainsi liées dans une étroite mesure à la partie qui se jouait à Praguç entre les seigneurs et le roi.

Dans TEmpire même, les conflits ne manquaient pas. A Donauwœrth, ville impériale mixte, la majorité protestante prétendait interdire les cérémonies catholiques. Le 11 avril 1606, Tablié de Sainte-Croix ayant organisé une procession solennelle, la foule s'ameuta, dispersa le cortège, pilla l'église. Rodolphe mit la ville au ban de l'empire et chargea Maximilien d'exécuter la sentence. Après une courte résistance, l'armée bavaroise entra dans Donauwœrth, rétablit le culte catholique, chassa les pasteurs luthériens (1608). A la diète de Ratisbonne, quelque temps après, les protestants se plaignirent amèrement de cette violence faite à une cité impériale, demandèrent que l'on conflrmât solennellement la paix d'Augsbourg. Devant les refus entêtés de Ferdinand qui représentait Rodolphe, ils quittèrent l'assemblée. Le margrave Frédéric de Bade, le comte palatin de Neubourg, le duc Jean-Frédéric de Wurtemberg et Christian d'Anhalt, au nom de l'Electeur palatin, fondèrent alors à Ahausen (14 mai 1608) ï Union évangélique, qui s'accrut assez rapidement. L'Electeur de Brandebourg, sans y adhérer, se rapprocha d'elle. Les Electeurs de Brandebourg, venus tard à la Réforme et sans grand enthousiasme, n'avaient joué qu'un rôle

fort effacé au xvi° siècle. Politiques et guerriers médiocres, ils avaient borné leur activité à assurer leur autorité dans leurs domaines, à en achever Tunification et à mettre la main sur les évêchés voisins. L'extinction prochaine de la famille des ducs de Prusse allait les placer au rang des plus puissantes dynasties de rAllemagne du Nord. Albert de Prusse, le sécularisateur de Tordre Teutonique, n'avait laissé qu'un fils, idiot, Albert-Frédéric, et, à sa mort, l'héritage devait revenir à l'électeur Jean-Sigismond (1608-1619), qui avait épousé sa fille. La Pologne, suzeraine. du duché, et les Etats provinciaux lui opposaient des difficultés : pour les surmonter, il sollicita l'appui de Henri IV et il réussit en effet, grâce surtout à la France, à obtenir en 1611 l'investiture de la province.

La succession de Glèves et Juliers. — Henri lY avait tenu à ce que le Brandebourg eût toutes ses forces disponibles au moment où allait s'ouvrir l'importante succession de Clèves et Juliers. Parmi les familles princières de l'Allemagne, bien peu au début du xvu^ siècle égalaient par la richesse et l'étendue de leurs domaines la maison de Mark : elle avait réuni au duché de Clèves, à la seigneurie de Bavenstein et aux comtés de Mark et de Bavensberg les duchés de Berg et de Juliers et dominait ainsi la Westphalie et le Bhin inférieur. Il n'est donc pas étonnant que l'héritage du duc Jean-Guillaume soulevât de vives et nombreuses convoitises. Les deux candidats dont les titres juridiques étaient les plus sérieux étaient l'Electeur de Brandebourg et le comte palatin, Philippe-Louis de Neubourg. La Béforme comptait déjà nombre d'adhérents dans ces régions : voisines de la Hollande, entourant au nord ces riches bénéfices ecclésiastiques que l'Eglise avait conservés au prix de tant d'efforts, défendues par des forteresses importantes, telles que Juliers et Wesel, elles pouvaient constituer pour l'hérésie un redoutable poste d'attaque. Henri IV, avec beaucoup de décision, déclara qu'il ne tolérerait pas l'intervention de l'Espagne, et un accord provhoire^ signé à Dortmund sous ses auspices (mai 1609), décida que le comte palatin et Jean-Sigismond occuperaient les duchés et s'en partageraient l'administration, en attendant une solution définitive. La Saxe se prétendit lésée.

en référa à l'Empereur, et Rodolphe, que tant de raisons eussent dû mettre en garde contre une intervention maladroite, ordonna le séquestre des territoires en litige et y envoya une armée commandée par Tévêque de Passau, Léopold, frère de Ferdinand dfi Styrie. Henri IV leva aussitôt des troupes et signa à Schwaebisch-Hall un traité d'alliance avec l'Union évangélique (H février 1610). Déjà les hostilités étaient ouvertes : plusieurs membres de l'Union s'étaient jetés sur les duchés et, après en avoir chassé Léopold, avaient pillé les électorats ecclésiastiques et les villes voisines (1609) ; les catholiques, fort mécontents de l'imprudence de Rodolphe, étaient forcés de le soutenir. Le duc de Bavière, les trois Électeurs ecclésiastiques et un certain nombre d'évôques et d'abbés avaient formé le 10 juillet 1609, pour répondre à l'Union évangélique, la Sainte-Ligue Allemande, qui se proposait pour but d'interdire aux protestants toute nou. velle usurpation et de leur reprendre les biens qu'ils avaient occupés depuis 1555 : la haute direction en était confiée à Maximilien. Elle obtint de l'Espagne des promesses de secours et rassembla quelques régiments. La guerre paraissait imminente. Henri lY, bien que ses résolutions fussent moins immuables qu'on ne l'a longtemps supposé et qu'elles n'eussent surtout pas pris la forme précise que leur a prêtée Sully dans son célèbre Grand dessein j croyait le moment favorable pour briser la puissance des Habsbourg. Désireux d'assurer à l'Allemagne la liberté religieuse et par là le maintien des institutions fédératives dans lesquelles il voyait la garantie de la paix universelle et de sa propre sécurité, il espérait détruire l'œuvre de Ferdinand T*' en arrachant à ses successeurs la Bohème et la Hongrie. Bien qu'un peu troublé par la tiédeur qu'il rencontrait en Hollande, en Angleterre, et même chez les princes italiens et allemands, il comptait du moins tirer parti des troubles qui affaiblissaient la maison d'Autriche.

Rodolphe, qui sentait grandir autour de lui le mécontentement général, avait cherché à ramener l'opinon politique par de vastes combinaisons : en 1593, il avait recommencé la guerre contre les Turcs et avait obtenu des succès; il voulait rejeter les Ottomans au delà du Danube et se servir ensuite de

Tarmée victorieuse pour étouffer les résistances des diètes, relever le pouvoir royal et écraser Thérésie. Le plan était hardi, mais il eût exigé un homme supérieur. Les mesures de rigueur contre les dissidents, les souffrances causées par la guerre, les entreprises contre l'autorité des Etats portèrent à son comble Tirritation des nobles, en même temps que le désarroi de l'administration et la faiblesse du souverain augmentaient leur hardiesse. Persuadés que leur foi serait menacée tant que les Habsbourg conserveraient quelque autorité, ils voulaient ou renverser la dynastie ou « rogner si bien les ongles » au souverain qu'il « n'affectât plus jamais la tyrannie ». Une insurrection générale devint bientôt si probable que les cupidités s'éveillèrent parmi les proches de rEm[iereur : sous prétexte d'éviter une catastrophe, le frère de Rodolphe, Mathias, poussé par l'évoque de Vienne, Khlesl, très infatué de ses talents et fort intrigant, voulut mettre la main sur une succession qui se faisait attendre. Nullement supérieur à son aîné, indolent et brouillon, prêt à tous les coups de tête pour satisfaire les fringales de son ambition et fort empêché de profiter de ses victoires, il s'unit aux mécontents hongrois et entraîna les Autrichiens et les Moraves : Rodolphe signa le traité de Liben (1608), par lequel il ne se réservait que la Bohême et laSilésie. Mathias se vantait d'être bon catholique, mais il avait vaincu avec l'appui des protestants. Il lui fallut payer leurs services : il accorda la liberté religieuse, rendit aux diètes tous leurs privilèges et reconnut l'autonomie des diverses provinces. La royauté devenait un rouage inutile, dont la disparition n'était plus qu'une question de temps; la monarchie autrichienne se dissolvait. Comme les neuf dixièmes des seigneurs étaient hostiles à l'Eglise, la cause du catholicisme semblait perdue. En Bohême, les Tchèques avaient vendu leur fidélité à Rodolphe en lui arrachant les Lettres de Majesté (1609), qui établissaient la liberté de culte.

Depuis plusieurs siècles, les Etals de Bohême et de Hongrie étaient dominés par une oligarchie féodale qui avait abandonné les villes aux rancunes de la royauté et réduit les paysans au servage. Les plus sages parmi les nobles s'inquiétaient de leur

HiaTOIRK OillÉRALB. V. 33

isolement au milieu de la nation, de TafTaiblissement de Tesprit public, de la ruine des finances; quelle figure feraient leurs milices improvisées en face de soldats aguerris? En Allemagne, les princes luthériens reprochaient aux calvinistes leur imprudence et leur alliance avec la France; la Saxe refusait de se séparer des Habsbourg : Henri IV n'eût pas réussi aisément à triompher de ces divergences : sa mort servit d'excuse à toutes les timidités '.

Effet produit par la mort de Henri IV. — Marie de Médicis avait assez à faire pour maintenir son autorité en France sans chercher des aventures au dehors ; ses sympathies d'ailleurs Tattiraient du côté des catholiques. Elle envoya quelques soldats dans le duché de Juliers, puis se désintéressa des affaires d'Allemagne. La question de la succession de Clèves traîna et se compliqua de plus en plus : pour concilier les prétentions du Brandebourg et du comte de Neubourg, on eut l'idée de faire épouser au jeune Wolfgang-Guillaume la fille de Jean-Sigismond. Le mariage n'aboutit pas, et un soufflet donné dans un festin par l'Electeur au jeune prétendant ne rendit pas les relations plus cordiales. Wolfgang, afin d'obtenir l'appui de l'Espagne, épousa une fille de Maximilien de Bavière et se convertit au catholicisme, non sans y avoir mûrement réfléchi, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'il ait lu auparavant douze fois la Bible d'un bout à l'autre, en l'annotant. Jean-Sigismond, qui avait jusque-là fait profession de luthéranisme ardent, para le coup en passant au calvinisme, dans l'intention de gagner les sympathies des Provinces-Unies. Spinola et Maurice de Nassau se hâtèrent d'accourir, occupèrent le pays où ils refirent leurs

troupes. L'Electeur et le comte palatin, peu satisfaits de leurs alliés, signèrent, sous la médiation de la France et de l'Angleterre, un partage provisoire à Xanten (1614); mais le traité ne fut pas mieux observé que les précédents *.

i. Voir ci-dessus, p. 296.

2. La question ne fut tranchée qu'en 1666, quand la Convention de Clèves donna à la maison palatine Juliers, Berg et Ravenstein, et au Brandebourg Clèves, Mark et Ravensberg.

//. — La période bohème et palatine.

L'empereur Matblas et Ferdinand de Styrie. —

Mathias, 'qui avait en 1612 recueilli la succession de Rodolphe, affectait des allures de modération. Khlésl, qui, sous le titre modeste de directeur du Conseil privé, avait les pouvoirs d'un premier ministre, parlait d'unir l'Europe dans une croisade contre les Turcs et, comme il avait besoin du vote des protestants dans les diètes, il les ménageait. Il réussit ainsi à s'aliéner l'Espagne et à désorganiser la Ligue, sans inspirer aux princes qu'il flattait la moindre confiance. Ils ne répondaient pas à ses convocations, levaient des troupes, commençaient les hostilités, signaient des traités sans avertir Mathias. Jamais le pouvoir impérial n'avait été aussi discrédité.

Khlesl, catholique très sincère, conciliant par calcul en Allemagne, ne se croyait pas tenu à la même réserve dans les provinces héréditaires. Ses précédentes connivences avec les hérétiques harcelaient sa conscience et il tenait à se démontrer à. lui-même, comme à prouver aux autres, que sa conduite n'avait eu d'autre mobile que l'intérêt de la foi. Il travaillait à relever le pouvoir royal, écartait des conseils les protestants, s^entourait de fanatiques, Martinits, Slavata, l'évêque d'Olmûtz, Dietrichstein, faisait reconnaître par les diètes, comme successeur de Mathias, Ferdinand de Styrie.

Les tronbles de Bohème. — < Laissez Ferdinand prendre le gouvernement, disait un de ses confidents ; avec une garnison permanente à Prague, il ne se passera pas un an que les bourgeois né se convertissent, de bonne ou de mauvaise grâce, » Son élection avait rendu toute leur confiance aux violents. « Martinits et Slavata, écrit ce dernier dans ses Mémoires, avaient la conviction qu'ils étaient tenus de travailler et de contribuer de toutes leurs forces à tout ce qui était utile au progrès et à l'expansion de la vraie foi. » En Bohême, les seigneurs catholiques interdisaient le culte réformé sur leurs domaines; dans les villes, les dissidents étaient écartés des fonctions publiques;

516 L^ALLEMâGNE et Là GUERRE DE TRENTE ANS

une censure rigoureuse était établie. L'effet matériel de ces mesures fut médiocre : les hérétiques étaient protégés pour le moment par l'immense majorité qu'ils possédaient, par les privilèges des seigneurs, souverains sur leurs terres, et par l'impuissance de la royauté. Mais devaient-ils attendre pour se mettre en défense qu'il fût déjà trop tard? Si la masse du peuple demeurait indifférente, la politique de Ferdinand grossissait le parti qui, parmi les seigneurs, désirait renverser la dynastie et qui reconnaissait pour chefs Guillaume de Roupa, fort mêlé aux intrigues de Christian d'Anhalt, et le comte Mathias de Thurn, hardi, ambitieux, avide de bruit, médiocre en somme et conduit par des rancunes et des appétits.

D'après les Lettres de Majesté (1609), les nobles et les habitants des villes royales avaient le droit de faire construire des temples protestants sur leurs domaines, et le traité conclu entre les catholiques et les réformés, qui complétait les Lettres de Majesté et qui avait force de loi, avait stipulé le même privilège pour les habitants des terres de la couronne. Les protestants regardaient les biens ecclésiastiques comme des domaines royaux, ce qui était d'ailleurs conforme aux règles du droit public tchèque. Les habitants de la ville de Broumov (Braunau), qui dépendait de l'archevêque de Prague, avaient construit un temple; l'archevêque prétendit qu'ils n'y étaient pas autorisés et obtint du Conseil royal l'ordre de le fermer; une émeute éclata dans la ville (1618); huit des principaux bourgeois furent mandés à Prague et jetés en prison. A Hrob (Klostergrab), les habitants n'avaient pas montré la même résistance et l'archevêque avait fait abattre solennellement l'église protestante qu'ils avaient essayé d'ouvrir (H-13 déc. 1617).

La défenestration de Prague. — La démolition du temple de Hrob eut un immense retentissement, non seulement en Bohême, mais dans l'Empire entier. Les protestants tchèques y virent l'ouverture des hostilités dont les menaçaient depuis si longtemps leurs adversaires. Leurs principaux chefs convoquèrent à Prague une grande assemblée des Etats, et, afin de fermer la voie à tout retour en arrière, les plus animés, Roupa, Thurn, et quelques autres résolurent, dans un conciliabule, de

mettre à mort leurs ennemis les plus détestés, Martinits et Slavata. Le 23 mai 1618, quelques centaines de seigneurs traversèrent Prague et se rendirent au vieux château des Hratchany, qui, commencé par Charles IV et agrandi par les Jagellons, dresse sa pittoresque silhouette sur les hauteurs qui dominent la rive gauche de la Vltava (Moldau). On les introduisit dans la salle, assez étroite, qui servait de chambre de délibération aux dix gouverneurs, chargés d'administrer le royaume pendant Tabsence de Mathias. Une violente discussion s'engagea entre les protestants et les quatre gouverneurs présents. Quand les chefs des conjurés jugèrent que les esprits étaient arrivés au degré d'exaltation nécessaire, ils s'emparèrent de Martinits et de Slavata et les précipitèrent par la fenêtre. Le secrétaire des gouverneurs, Fabricius, qui avait assisté en tremblant à cette terrible scène, eut la malencontreuse inspiration de solliciter la protection d'un des assistants : on 1 envoya rejoindre ses maîtres. Dans ce saut d'une trentaine de mètres, Martinits et Fabricius n'avaient eu que de légères contusions; Slavata, plus gravement atteint, survécut cependant ^

A la nouvelle de cet événement, un sentiment de terreur parcourut le pays, jeté malgré lui, à l'improvisle, dans une aventure où quelques ambitieux et quelques fanatiques jouaient ses libertés et sa prospérité. Placés par le fanatisme de Ferdinand II entre la révolution et l'apostasie, les Tchèques avaient le droit absolu de chasser cette maison des Habsbourg qui avait violé toutes ses promesses et préméditait leur asservissement : mais c'était compromettre la révolution que de la souiller dès le premier jour par un meurtre. En prenant brusquement l'offensive, les protestants perdaient tous les avantages de la situation. Ils n'avaient même pas songé à s'assurer des alliés, ils comp-

1. La défenestration se rencontre assez souvent dans Thistoire de Bohême : la guerre des Hussites avait commencé par une scène semblable. — Fabricius était arrivé à terre de fort méchante humeur. Sa première parole fut de demander à Martinits : « Qu'ai-je donc fait à ces Messieurs pour qu'ils me jettent ainsi par la fenêtre? » Plus tard, Ferdinand le nomma seigneur de la Haute-Chute. Les catholiques attribuèrent à un miracle le salut des gouverneurs. D'après les protestants, ils auraient été sauvés par les monceaux de papiers et de débris divers que Ton jetait depuis longtemps dans le fossé. Slavata nie absolument le fait, ce qui n'est pas une preuve décisive.

518 L'âLLEMâGNë et la GUERRE DE TRENTE ANS

talent sur la France, dont la médiation s'exerça en faveur des Habsbourg, sur l'Angleterre, où le roi Jacques P', féru d'absolutisme, s'indigna de leur insolence, sur l'Union évangélique, qui ne leur offrit guère que des exhortations. Us avaient espéré du moins qu'à leur exemple une insurrection soulèverait contre Mathias tous ses sujets protestants : ils avaient oublié les rivalités provinciales, les timidités personnelles, l'influence que la cour conservait malgré tout. Ils se virent à peu près réduits à leurs propres forces, sans armée régulière, sans finances, sans gouvernement réel. De longues années d'anarchie et de tyrannie féodale avaient abaissé les esprits et énervé les âmes : les seigneurs, que des calculs égoïstes. avaient jetés dans la révolte, refusaient de sacrifier leurs revenus; les villes suivaient de mauvaise grâce des alliés qui les méprisaient et dont elles se défiaient; les paysans, aigris parles progrès du servage, assistaient sans s'y mêler à une querelle dont tout le poids devait cependant retomber sur eux.

Dans ces conditions, ce qui est étrange, ce n'est pas que l'insurrection ait été vaincue : c'est qu'elle ait duré si longtemps. Gela s'explique par la faiblesse de Mathias, par l'organisation encore toute rudimentaire de la monarchie autrichienne, surtout par la pénétration inextricable des partis, qui ne laissait à aucun d'eux la libre disposition de ses forces, par l'extrême confusion. de la politique européenne qui procura aux Tchèques des secours assez inattendus. L'Électeur palatin, Frédéric V, et Christian d'Anhalt, heureux du jour qui s'ouvrait à leurs espérances, leur ménagèrent l'appui du duc de Savoie, Charles-Emmanuel, qui leur envoya Ernest de Mansfeld avec quelques milliers d'hommes. Petit, mal fait, défiguré par un bec-de- lièvre, très ambitieux, mais réduit par les conditions illégitimes de sa naissance à attendre sa fortune de combinaisons hasardeuses, il est le premier de ces grands aventuriers qui, à diverses reprises, pendant la guerre de Trente ans, tinrent en suspens les destinées de l'Europe. Mathias, sans argent, nullement soutenu par les diètes, avait réuni quelques milliers de soldats, qui, sous le commandement de Bucquoy et de Dampierre, envahirent la Bohême. Dampierre fut rejeté dans Bujiweis dont les

protestants commencèrent le siège. Mansfeld, par un coup de main heureux, s'empara de Pilsen (nov. 1618).

Avènement de Ferdinand n. — La mort de Malhias (20 mars 1619) débarrassa les catholiques d'un chef incapable et pusillanime qui paralysait leur action. Ferdinand II n'avait ni les mêmes scrupules ni les mêmes faiblesses. Il n'estimait le pouvoir qu'à condition de le mettre au service de la foi et il était bien résolu à ne rentrer dans Prague qu'après avoir détruit les privilèges qui avaient jusqu'alors protégé la liberté religieuse des Tchèques.

Les Silésiens, dès la première heure, s'étaient montrés favorables aux Tchèques. Les Moraves suivirent, malgré l'opposition entêtée de Ziérotyn, un des plus illustres représentants de cette secte des Frères Bohèmes qui a donné à la Réforme tchèque ses confesseurs les plus héroïques et ses écrivains les plus éminents *. Dans la Haute-Autriche, Tchernembl et Gottfried de Starhemberg organisèrent l'insurrection et invitèrent la diète de Basse-Autriche à se joindre à eux. Thurn appuya leur action en marchant sur Vienne, dont il occupa les faubourgs (juin 1619). La situation de Ferdinand semblait désespérée. Le jour même où l'armée tchèque arrivait sous les murs de la capitale, les nobles autrichiens pénétraient dans son palais et le sommaient de proclamer la liberté religieuse; la légende raconte qu'un des chefs les plus résolus de l'opposition, Thonradel, l'avait saisi par un bouton de son pourpoint et le secouait violemment; on ne sait trop comment se serait terminée la scène, si les mécontents n'eussent été effrayes par les trompettes de quelques cornettes de cavalerie qui entraient dans la ville.

Même à ce moment pourtant, l'incurable faiblesse de l'insurrection apparaissait. Ses troupes n'étaient que des milices indisciplinées, conduites par des officiers incapables et des généraux improvisés. Les trente gouverneurs qu'avaient nommés les Etats de Bohême, médiocres, sans autorité, étaient réduits aux pires expédients; les mercenaires, dont la solde n'était pas

i. Les Frères Bohèmes avaient publié une traduction de la Bible, éditée sous le nom de Bible de Kralitsc (1579-1593), et qui est un des plus admirables monuments de la langue tchèque.

payée, se révoltaient; à chaque instant, une catastrophe sem^ blait imminente. Pendant que Thurn s'entêtait sans espoir devant Vienne, Bucquoy, victorieux à Tsablats, marchait sur Prague. La ville, sans défense, eût été en grand péril si Tentrée en scène de Bethlen Gabor n'eût forcé les généraux impériaux à abandonner leur marche offensive (sept. 1619).

Les forces catholiques se groupaient peu à peu autour de Ferdinand IL En dépit des efforts de TElecleur palatin, son élection à Tempire n*avait pas été un moment douteuse (28 août 1619). Paul V (1605-1621) lui promit 20 000 florins par mois ; son beau-frère, le duc de Toscane, lui fournit un régiment de cuirassiers ; le roi de Pologne, Jean-Sigismond, lui envoya, quelques milliers de Kosaka et permit aux adversaires de Bethlen Gabor de lever des troupes dans son royaume ; Philippe III mit à sa disposition des subsides considérables et des forces importantes. La < Ligue catholique j» se réorganisait sous la. direction de Maximilien. Il amena une armée au secours de Ferdinand, qui lui remit à titre de gage la Haute-Autriche et s'engagea, dans le cas où l'Electeur palatin serait mis au ban de l'Empire, à lui accorder la dignité électorale et les territoires qu'il occuperait. Devant cette redoutable conjonction de forces le duc de Savoie faisait amende honorable et essayait de rentrer en grâce auprès de l'Espagne. Parmi les protestants, les princes les plus puissants penchaient vers l'Autriche et les

autres manquaient de résolution : l'Electeur de Saxe, Jean- Georges (1611-1656), après avoir refusé de briguer la couronne bohème, était furieux qu'on l'offrît à Frédério V; son chapelain, Hoé de Hoenegg, vendu à Ferdinand, décida son maître, moyennant quelques vaines promesses de tolérance, à joindre ses troupes aux Impériaux. L'Union évangélique, dont tous les membres n'avaient pas vu sans envie la brusque élévation de Frédéric V, refusa de le soutenir en Bohème et ne consentit que d'assez mauvaise grâce à défendre ses domaines héréditaires : les armements de Maximilien lui révélèrent cependant la gravité du conflit et elle manifesta quelques velléités d'intervention ; mais le gouvernement français ménagea entre la Ligue et l'Union le traité d'Ulm (3 juillet 1620), par lequel les

protestants promettaient de ne pas attaquer les catholiques d*Ailemagne et laissaient ainsi au duc de Bavière la libre disposition de ses forces contre la Bohème.

Bataille de la Montagne-Blanche. — Le Palatin, sans se dissimuler complètement les périls de Taventure, n'avait pas su résister aux conseils de ses ministres, parmi lesquels Christian d'Anhalt était toujours le plus écouté et le plus ardent, et peut-être aussi aux désirs de sa femme, Elisabeth, fille de Jacques 1* d'Angleterre, et il avait accepté la couronne de Bohême que lui offraient les États de Prague (26 août 1619). Il s'obstinait à espérer l'appui de son beau-père, qui eût entraîné celui de la Hollande et lui eût assuré de nombreux alliés en Allemagne. Fort inexpérimenté, peu appliqué, léger et médiocre, Frédéric eut bientôt mécontenté une partie de ses sujets : l'autorité que lui avaient laissée les capitulations électorales était d'ailleurs des plus minimes, et, au milieu de l'indifiërence et du désarroi général, les armées se fondaient sans combat. Les deux Autriches l'acceptèrent bien à leur tour pour protecteur, mais elles ne lui fournirent ni argent ni recrues, assez embarrassées déjà à se défendre elles-mêmes. L'alliance du prince de Transylvanie ne se montra guère moins vaine. Sorti d'une famille fort modeste de la petite noblesse, Bethlen Gabor s'était élevé au trône à force d'audace et d'intrigues. D'une instruction médiocre, d'une laideur repoussante, ivre tous les jours à partir de midi, il avait cependant des idées claires et un programme très net; il voulait se tailler un Etat indépendant entre l'Autriche et la Turquie et pour cela renverser en Hongrie la domination des Habsbourg. Son zèle huguenot se conciliait d'ailleurs très bien avec tous les compromis diplomatiques et personne ne fut jamais plus prompt aux revirements. Il envahit la Hongrie, ou il se fit élire roi par la diète (automne 1619), et marcha sur Vienne, où il se joignit à Thurn (nov.). Mais il suffit d'une diversion pour le forcer à ramener en arrière ses bandes indisciplinées, et, pendant qu'il négociait pour gagner du temps, les Impériaux écrasèrent l'insurrection tchèque.

Après avoir soumis sans difficulté la Haute et la Basse- Autriche, Tilly, qui commandait l'armée de la Ligue, envahit la

Bohème et, rejoint par Bucquoy, poussa rapidement jusque sous les murs de Prague Tarmée de Frédéric V. Les forces tchèques, réduites à 24 000 hommes en face de 45000 catholiques, étaient ruinées par les privations, la fatigue et le découragement. Le prince d'Anhalt les établit sur un mamelon qui, à Touest de Prague, s'abaisse assez rapidement vers deux affluents de la Vltava : c'est la Montagne-Blanche. Maximilien de Bavière et Tilly voulaient attaquer sur-le-champ; Bucquoy redoutait un échec; le moine Dominique de Jésus-Marie, qui assistait au conseil, lui reprocha son manque de foi et dissipa les dernières hésitations. Pendant ce temps, les Jésuites, les Capucins et les Carmes parcouraient les rangs des soldats, les confessaient, distribuaient la communion. Les catholiques marchèrent au combat au cri de Sancta Maria! Le résultat de laffaire ne fut pas longtemps douteux : on était allé prévenir Frédéric V que l'action était engagée; il déjeuna sans trop se hâter : quand il arriva à la porte de la ville, il se heurta au flot des fuyards. La bataille qui livrait la Bohême à Ferdinand et qui faillit lui livrer le monde, coûta aux Impériaux 250 hommes (8 nov. 1620).

La réaction catholique en Bohème. — A la suite de ce désastre, l'insurrection tchèque s'efiondra : le « roi » s'était enfui, Prague ouvrit ses portes sans condition aux troupes victorieuses; quelques mois plus tard, les quelques places qui tenaient encore, capitulèrent; la Moravie, la Silésie avaient déjà fait leur soumission. Les vainqueurs exploitèrent leur triomphe avec une impitoyable barbarie.

Quelques jours après la Montagne-Blanche, arriva à Vienne une caisse que Maximilien offrait à l'Empereur : c'était sa part de butin; elle renfermait les privilèges du pays et les lettres de Majesté ; on raconte que Ferdinand arracha le sceau des lettres de Majesté, le brûla, déchira les lettres. La nouvelle constitution de 1627 rogna le pouvoir des diètes au profit des officiers impériaux et prépara la transformation du royaume des Otakar et des Podiébrad en une province de la monarchie autrichienne.

11 ne suffisait pas cependant de changer tes lois : ce qu'il fallait transformer, c'était l'âme d'une population tout entière qui, depuis plusieurs siècles, confondait dans son amour enthou-

siasle la gloire de sa race, les libertés du royaume et Tindépendance de sa foi. Pour y parvenir, les ministres de Ferdinand proposèrent un plan abominable qui aboutit à la spoliation et à Texpulsion de toute la noblesse bohème. Le gouverneur du pays, le prince de Lichtenslein, Slavata, qui ne fui pas, comme on le répète souvent, lauteur du plan général de confiscation, mais qui en arrêta les détails, le vice-chancelier Ulm, Paul Michna, fils d'un boucher, que la faveur des Jésuites avait porté aux plus hautes situations, furent soutenus, encouragés etguidés dans leur œuvre d'extermination par le cardinal légat Caraffa, par les confesseurs de Tempereur, Becanus et Lamormain, par le cardinal Harrach enfin, qui, depuis 1626, fut le véritable gouverneur de la Bohême. Ces hommes conçurent sans horreur Tépouvantable projet de détruire un peuple et déshonorèrent encore leur crime par leur hypocrisie et leur avidité. Le 21 juin 1621, après un procès odieux, 24 seigneurs avaient été décapités à Prague, trois bourgeois pendus; d'autres condamnés furent frappés de verges, jetés en prison, chassés du royaume : parmi les coupables se trouvaient les plus nobles et les plus illustres fils de la nation. Après avoir ainsi jeté la terreur dans les âmes, on procéda à une immense confiscation. D'après les calculs très précis de M. Bilek, la valeur réelle des biens confisqués n'était pas infé rieure à 90 ou 100 millions de florins, ce qui représenterait plus de 1200 millions de francs, valeur actuelle. Les trois quaris du sol furent enlevés aux légitimes propriétaires. « Le changement qui se produisit fut tel qu'on ne saurait le comparer qu*à ce qui s'était passé dans certaines régions aux débuts du moyen âge » (Gindely). Ces confiscations ne profitèrent guère au trésor impérial : les commissaires royaux s'enrichirent; le clergé et les ordres monastiques reçurent d'immenses domaines; les favoris et les officiers qui avaient aidé à vaincre l'insurrection ne furent guère moins généreusement traités. De cette époque date la fortune <les Bucquoy, des Villani, des Dufour, des Gallas, des CoUoredo, des Khevenhiiller, des Huerda, des Marradas et de toute cette tourbe italienne, espagnole ou flamande, qui écrasa les sujets, livra le pays aux influences étrangères et devint l'instrument passif du despotisme habsbourgeois.

Sûrs désormais de ne rencontrer aucune résistance, les vainqueurs entreprirent Tœuvre de restauration catholique. Ils chassèrent les pasteurs, inondèrent le pays d'Augustins, de Carmes, de Barnabites, de Franciscains, de Dominicains, de Jésuites surtout, qui parcouraient les villes et les villages, abattant les symboles hérétiques, détruisant les calices, brûlant les livres suspects. Et tous les livres tchèques étaient suspects. Que d'œuvres curieuses, que de monuments précieux de Tart ou de la littérature slave périrent dans cette chasse stupide qui se prolongea presque tout le xvui" siècle ! De la bible de Kralitse, qui se trouvait dans presque toutes les familles, nous ne possédons plus que 20 exemplaires, et encore la plupart se sont conservés à rétranger! Mais les moines avaient beau redoubler d'éloquence, multiplier les processions, inventer des miracles : le peuple, malgré l'expulsion de ses guides, demeurait fidèle à son Dieu. Les dragons de Lichtenstein furent plus heureux que les missionnaires. Dans tout le royaume, des scènes atroces répandirent la désolation et l'épouvante : à Prachatitse, les soldats mirent la ville à sac; 1600 habitants furent massacrés en quelques heures. Un des plus féroces convertisseurs, le colonel Martin de Huerda, assommait à coups de bâton les hérétiques obstinés. On livrait aux soldats les femmes des bourgeois qui refusaient de se convertir; on arrachait aux mères leurs nourrissons et on les attachait en face de leurs enfants, criant de faim, jusqu'à ce que les malheureuses eussent abjuré leur foi. « Un jour que quelques Jésuites se vantaient à Rome d'avoir converti à eux seuls la Bohême entière, le capucin Valerianus Magnus, qui lui-même avait été mêlé à cette œuvre, dit en souriant à Urbain VIII : « Très saint père, donnez-moi d'aussi bons « soldats qu'on en a donné aux Pères Jésuites, et je m'engage à « convertir au catholicisme le monde entier » (Reuss). En 1627, l'heure parut venue de proclamer le triomphe de la religion romaine, et le 31 juillet un édit ordonna à tous ceux qui n'accepteraient pas le catholicisme de quitter le pays. La Bohême agonisait : 30 à 40 000 familles s'étaient enfuies à l'étranger. Parmi les exilés, les cœurs les plus nobles et les intelligences les plus hautes, Stransky, l'historien Paul Skala et le dernier évêque

de rUnité, le grand écrivain Coménius, qui a exercé une si heureuse influence sur la réforme des doctrines de Féducation; des milliers de maisons tombaient en ruines. Les Jésuites euxmêmes finirent par être touchés d'une sourde compassion pour ce grand pays « qui avait produit dans la paix et dans la guerre tant d'hommes remarquables. »

Les autres provinces ne furent guère moins cruellement traitées : peut-être cependant les souffrances y furent-elles moins générales, parce que la Réforme y avait moins complètement pénétré les populations. La Silésie fut assez imparfaitement protégée par l'Électeur de Saxe à qui elle avait fait sa soumission, et les persécutions y laissèrent dans les âmes des rancunes vivaces qui facilitèrent plus tard la conquête prussienne. En Moravie, le cardinal de Dietrichstein, après avoir été un des précurseurs de la contre-ré formation, fut un de ses agents les plus impitoyables. En Autriche, les persécutions religieuses provoquèrent en 1626 une terrible insurrection où les paysans arrêtèrent plusieurs mois les armées impériales.

L'Empereur avait exécuté la première partie de son programme; après avoir établi solidement son autorité dans ses Etats, n'essaierait-il pas de relever son pouvoir en Allemagne et d'y assurer le triomphe du catholicisme?

La réaction catholique en Allemagne : la guerre palatine. — Depuis sa fuite de Prague, Frédéric V frappait à toutes les portes et ne rencontrait partout que figures moroses et conseils de soumission. L'Union évangélique était en pleine dissolution et abandonnait le Palatinat à Spinola et aux Espagnols (avril 1621); le roi d'Angleterre, Jacques I", sacrifiait son gendre au désir de marier son fils avec la fille de Philippe III. Le Palatin persistait malgré tout à maintenir ses prétentions et refusait même d'abandonner ses droits sur la Bohême. Il avait l'imagination complaisante et toutes les complications favorables lui semblaient probables : une nouvelle révolte des Tchèques, l'intervention victorieuse de Bethlen Gabor, le soulèvement de l'Allemagne et l'entrée en ligne de l'Angleterre et de la Hollande. Il lui fallut en rabattre. Gabor repoussa facilement l'eurmée impériale complètement désorga-

nisée par la mort de ses deux généraux, Dampierre et Bucquoy, mais il ne songea qu*à. exploiter ses succès pour obtenir de Ferdinand la cession d*une partie de la Hongrie (traité de Nikolsburg, 6 janvier 1622). La trêve de douze ans conclue en 1609 entre la .Hollande et TËspagne venait d'expirer (1621) et les Provinces-Unies, afin de diviser les forces des catholiques, fournirent quelques subsides à Frédéric V, mais le souci de leur propre défense ne leur permettait pas une intervention plus directe. Grâce i ces subsides et. à Tappui de divers petits princes allemands, il prolongea quelques moiâ sa résistance.

Pour rentrer ea possession de la Haute-Autriche qu'il avait engagée à Maximilien, Ferdinand avait offert au. duc de Bavière le Haut-Palatinat et le titre d'Electeur : Frédéric Y fut mis au ban de l'empire et Maximilien se ehai^^a d'exécuter la sentence. Mansfeld, chassé du Haut-Palatinat, se réfugia sur les bords du Rhin, où le pillage de l'Alsace et des évèchés rhénans lui fournit les ressources nécessaires à l'entretien d'une armée. Ses courses aventureuses frappèrent les inmginations, et deux petits princes de l'Empire, Christian de Halberstadt et le margrave de Bade-Dourlach, entrèrent en campagne contre l'Empereur. Christian de Brunswick» administrateur protestant de l'archevêché de Halberstadt, se plaignait de l'Empereur qui lui refusait l'investiture ; on racontait qu'il s'était pris d'une belle passion pour la femtne de Frédéric Y, sa cousine Elisabeth, dont il portait un gant & son chapeau. Il affectait un zèle ardent pour la cause protestante et avait pris pour devise : Ami de Dieu et ennemi des prêtres. » En réalité, ce n'était qu'un soudard qui voyait surtout dans la guerre l'occasion de satisfaire ses appétits de violence et de butin. Le margrave Georges-Frédéric de Bade avait quelques talents militaires, et son ambition turbulente ne manquait pas d'une certaine grandeur, mais ce n'était ausçi qu'un coadottiare de large envergure et la liberté religieuse lui tenait moins & cœur que l'agrandissement de ses domaines. En se prolongeant, la guerre devenait plus mesquine et les passions plus misérables : de 1620 à 1630, sous la direction des principicutes allemands, les partis s'abaissent, les intérêts se rétrécissent. Les âmes aussi s'endurcissent et les

mœurs deviennent plus grossières et plus violentes. L'Allemagne regorgeait de bannis, de fugitifs, de rôdeurs, qui, sans ressources et sans espoir, répondaient avec empressement à Tappel des chefs qui leur offraient le vivre et le pillage. Devant leurs ravages, toute activité industrielle et commerciale disparut.

Si Mansfeld, Christian et Georges-Frédéric réunissaient leurs forces, Tilly était en grand péril. Il les prévint, écrasa le margrave de Bade à Wimpfen (6 mai 1622), Christian à Hœchst (20 juin) et força Mansfeld et Frédéric à se réfugier en Hollande. Il acheva alors tranquillement la conquête du Bas-Palatinat : Heidelberg, la capitale du parti calviniste, se défendit longtemps. iTilly, après un combat sanglant, enleva les bastions de Nargue-Empereur et de Nargue-Bavière ; ses soldats se précipitèrent dans la ville, massacrant les habitants et pillant les maisons (sept. 4622); le duc de Bavière fit présent au pape Grégoire XV de la célèbre Bibliothèque. Manheim capitula quelques semaines plus tard. Enfin, Pappenheim, qui avait été un des plus hardis et des plus heureux auxiliaires de Tilly dans cette brillante expédition^ occupa Frankenthal (avril 1623), la dernière forteresse du Palatinat.

Tout pliait devant TEglise. Grégoire XV doublait les subsides promis à Ferdinand par son prédécesseur et poussait Maximilien à poursuivre son triomphe. Â la diète de Ratisbonne (1623), TEmpereur conférait solennellement au duc de

Bavière le titre d'Electeur, sa vie durant, et lui engageait le Haut-Palatinat. L'Électeur de Saxe, Jean-Georges, après quelques velléités d'opposition, se calma lorsque Ferdinand lui eut abandonné, la Lusace* Les autres protestants, découragés par ces défections, assistaient dans un mécontentement passif à la ruine de leur parti. On prêtait à l'Empereur de très vastes projets, peut-être assez gratuitement. Les documents très précis que nous possédons sur son compte, entre autres le témoignage de Lamormain, qui fut pendant trente-cinq ans son intime compagnon et pendant quinze ans son guide spirituel, semblent prouver que les faveurs prodigieuses de la fortune ne l'avaient ni grisé ni même instruit. Il continuait à vivre dans une pieuse indifférence, ennuyé des affaires et s'en débarras-

sant le plus possible sur le compte de ses ministres. Toujours plus incapable d'application et de volonté, sa politique était encore entravée par les difficultés financières inextricables où il se débattait. Il comblait de présents ses favoris (les revenus de son principal ministre Eggenberg atteignaient 600 000 écus par an), multipliait les fondations pieuses à un tel point que son fils, élève des Jésuites pourtant, s'inquiétait de ses prodigalités, entretenait un personnel de chasse innombrable. Aussi, malgré les ressources immenses que lui fournirent les confiscations, les créanciers n'étaient pas payés, l'armée ne recevait pas de solde et paraissait toujours à la veille de se dissoudre, les employés dont les traitements étaient en retard de plusieurs mois, ne venaient pas à leurs bureaux. Il semble bien que l'Empereur n'eût pas mieux demandé que d'en finir avec des entreprises qu'il ne se sentait pas de taille à mener à bon terme, et, quand il montrait des dispositions conciliantes vis-à-vis de l'Electeur palatin, il était probablement sincère. Mais il n'était plus maître du mouvement. Ses alliés réclamaient le prix de leurs efforts. Maximilien voulait la dignité électorale héréditaire et la pleine possession du Haut-Paiatinat, et comme, dans l'état actuel des choses, les protestants n'y auraient jamais consenti, il poussait à la continuation des hostilités. Ses finances étaient bien ordonnées, son armée disciplinée, ses généraux encouragés par le succès. Autour de lui se groupait le parti catholique allemand qui, sans prétendre rétablir dans l Empire l'unité religieuse, — une révolution aussi radicale eût soulevé de trop vives résistances et elle n'eût été possible qu'au prix d'épouvantables massacres, — voulait exploiter la situation, trancher définitivement tous les points litigieux et enlever aux hérétiques les domaines qu'ils avaient usurpés depuis 1555. Les réformés de leur côté, quelque graves que fussent les défaites qu'ils avaient déjà essuyées, disposaient de trop de ressources pour abandonner si vite la partie. En dehors de l'Empire, en Hollande, en Angleterre, chaque nouveau succès des catholiques avait dans la conscience populaire un retentissement douloureux. La France, bien qu'elle eût encore à Ratisbonne soutenu les projets de Maximilien, suivait avec une attention

méfiante les progrès de la puissance autrichienne. Le surintendant La Vieu ville, assez maladroit, — bonum facile sed non benCy disait Tambassadeur hollandais, — avait un vif sentiment des intérêts français. Il s'était rapproché de Jacques P*^, dépité de Téchec de ses tentatives matrimoniales en Espagne, et il négociait le mariage d'Henriette de France avec l'héritier de la couronne d'Angleterre, Charles. Il envoyait des secours à la Hollande, fournissait des subsides à Mansfeld et à Christian de Halberstadt. Soutenus par les sympathies qu'ils rencontraient dans la Basse-Saxe et par les dispositions favorables du roi de Danemark, très animé contre l'Empereur, les condottières protestants rentrèrent en campagne. Ils pensaient traverser la Bohême et la Moravie pour aller donner la main à Bethlen Gabor, qui avait repris les armes. Un premier succès eût entraîné bien des adhésions. Cette fois encore, l'habileté de Tilly et la supériorité de la Ligue déjouèrent leurs projets : Christian fut écrasé à Stadtlohn dans l'évêché de Munster (6 août 1623); Mansfeld, pressé par des forces supérieures, licencia son armée et passa en Angleterre; Gabor signa la paix de Vienne qui confirmait la paix de Nikolsbourg (1624). La France assisterait-elle indifTérente aux changements qui s'accomplissaient sur ses frontières? Laisserait-elle les Habsbourg transformer à leur profit la constitution de l'Allemagne et restaurer l'Empire de Charles- Quint? A ce moment même, Richelieu prenait le pouvoir.

///. — La période danoise.

Richelieu : sa politique. — Mignet a dit de Richelieu « qu'il eut les intentions de toutes les choses qu'il fit »; mais, comme le remarque très justement M. Fagniez, « si ce mot, souvent répété, est vrai en ce sens que jamais politique ne fut plus mûrie et plus méthodique que la sienne * », on se trom-

1. J'ai eu la bonne fortune, en 180i, de pouvoir consulter, avant d*écrire ce chapitre, le très remarquable livre de M. Fagniez, le Père Joseph et Richelieu (2 T. gr. in-8). Peu de travaux, ces dernières années, ont fait plus d*honneur à la science française que cet ouvrage qui jette une si éclatante lumière sur la politique du cardinal et rectifie sur plusieurs points essentiels lopinion acceptée jusqu'à présent.

Histoire générale. V. 34

perait en lui attribuant dès la première heure la volonté de tous les desseins que les circonstances ramenèrent peu à peu à poursuivre. A Torigine,- il comptait se renfermer dans une défensive vigilante et se borner « à tirer parti, pour l'accroissement de rinfluence ou du territoire de la France, de toutes les entreprises de la maison de Habsbourg contre elle ou ses alliés ». Très bien préparé à la conduite des affaires par de fortes études et de longues méditations, il savait les périls dont l'Espagne menaçait le royaume et les ressources que conservait sa décadence. Comme François I" et Henri IV, il chercha à grouper autour de lui tous ceux dont les ambitions autrichiennes menaçaient les intérêts ou l'indépendance; son mérite fut d'intéresser l'Europe à la victoire de la France, qui défendait l'équilibre et la liberté du monde. Si la France réussissait, n'aurait-elle pas droit a quelque compensation matérielle? Richelieu, comme tout le grand parti des Politiques qui l'avait aidé à parvenir au pouvoir et qui l'y maintint, était imprégné de la tradition classique et de la doctrine des frontières naturelles. Il se rappelait que le Rhin avait pendant plusieurs siècles servi de bornes à la Gaule et il pensait que l'Empereur « n'a aucun droit sur les terres qui sont en deçà que par usurpation » *. Mais, à l'origine, ce n'était que de vagues aspirations, et il refusait d'y trop songer. Il avait l'imagination ardente, mais la tenait en bride : en se réservant de saisir la fortune, il jugeait imprudent de la violenter. Il savait qu'il aurait à compter non seulement avec les résistances de ses ennemis, mais avec les défiances de ses alliés, et il ne voulait entrer en ligne qu'avec des forces bien préparées et lorsque la situation générale lui permettrait de faire ses conditions. Dès le début de la guerre, les intérêts politiques avaient été étroitement liés aux questions religieuses; l'intervention de Richelieu, que ses adversaires eux-mêmes ne soupçonnaient pas d'intentions hostiles à l'Église, devait contribuer encore à rejeter au second plan les questions confessionnelles. A mesure que le conflit se prolongeait et s'étendait, il déviait

1. Voir sur ce point A. Sorel, l'Europe et la Révolution française^ t. I, liv. Il : Les traditions politiques de la France, p. 239-274.

de son point de départ, et les belligérants se préoccupaient moins de la restauration de l'unité chrétienne que de Thégémonie de la maison d'Autriche et de l'équilibre européen. Suivant l'observation d'un ambassadeur vénitien, le cardinal était moins homme d'Eglise qu'homme d'Etat; mais, comme tous ses contemporains, il avait été pénétré par l'esprit d'ardente piété qui marque la première partie du xvn* siècle, et sa foi profonde et sincère se complaisait à la pensée assez contradictoire d'arrêter les progrès des Habsbourg sans favoriser une réaction protestante. Son dessein, — et il y revint sans cesse malgré des déboires incessants, — était de constituer avec diverses puissances catholiques, la Savoie, Venise, la Bavière surtout et les princes ecclésiastiques d'Allemagne, une sorte de ligue des politiques, assez modérée et assez forte pour imposer aux partis extrêmes le respect de leurs droits réciproques et exercer, au nom de la modération, une médiation conservatrice. Mais son intervention n'avait de chances d'aboutir que si les catholiques ne conquéraient pas une suprématie trop marquée, et, comme d'ailleurs chez lui les scrupules religieux ne l'emportaient jamais sur la passion nationale, son souci d'équilibre l'inclina toujours plus du côté des protestants, qu'il eût été dangereux de laisser mettre hors de combat et dans lesquels il trouvait, en dernière analyse, ses alliés les plus sûrs, parce qu'ils ne pouvaient se maintenir que par lui,

La Valteline. — Un des plus vifs désirs des Habsbourg était d'assurer la libre communication de leurs domaines d'Espagne et d'Autriche. La conquête du Bas-Palatinat avait été un premier pas dans cette voie : les garnisons espagnoles s'étendaient désormais sans interruption de la mer du Nord au Rhin supérieur et elles donnaient la main aux troupes autrichiennes de l'Alsace et de la Souabe. Pour compléter leurs succès, les Espagnols prétendaient occuper la vallée de l'Adda supérieure, ce qui leur eût permis de faire passer leurs régiments du Milanais dans le Tyrol et leur eût assuré la domination de l'Allemagne du Sud. Les républiques des Grisons qui, au xv® siècle, avaient conquis leur indépendance et conclu avec les cantons suisses une alliance perpétuelle, avaient sous leur suzeraineté les

avoueries de la Valteline, de Bormio et de Ghiavenna : elles tenaient ainsi avec la haute Adda et les vallées italiennes qui aboutissent au lac de Gôme, les routes du Septimer et du Splugen. Dès le règne de Henri IV, les gouverneurs du Milanais avaient essayé de les déloger de cette situation, mais leurs desseins avaient été déjoués par l'active surveillance de la France. Sous prétexte de protéger les Yaltelins catholiques, qui se plaignaient d'être opprimés par les Grisons protestants, Feria envahit la Valteline (1620) et y établit plusieurs forts; aussitôt après, les Impériaux occupèrent Ghiavenna et TEngadine et, par le traité de Milan (1622), les Grisons renoncèrent à leur suzeraineté sur la vallée de TAdda et conclurent avec TEspagne une alliance perpétuelle. La France forma alors avec Venise et la Savoie la ligue de Paris à Teffet de rétablir les Grisons dans leurs droits. La Vieuville, dont la situation à Tintérieur était assez instable, ne voulait pas pousser les choses à Textrème et il accepta la médiation d'Urbain VIII, dont les troupes occupèrent les territoires en litige. Urbain VIII (1623-1644) a donné des gages nombreux de sa piété : mais il n'était pas, comme ses prédécesseurs immédiats, le simple instrument des Jésuites. Il s'indignait à la pensée de se laisser réduire au rang de chapelain du roi d'Espagne. Assez bien disposé pour la France, il lui était difficile cependant de se prononcer en faveur des Grisons, et les ministres de Louis XIII, de leur côté, reculaient devant des mesures énergiques. A peine arrivé au pouvoir, Richelieu qui n'avait pas les mêmes scrupules, envoya en Suisse comme ambassadeur extraordinaire le marquis de Cœuvres, et celui-ci réunit une armée et chassa les garnisons pontificales (nov. 1624). Etait-ce le début d'une guerre avec l'Espagne? Richelieu s'y préparait en concluant le mariage d'Henriette-Marie de France avec Gharles d'Angleterre, s'alliait aux Provinces-Unies, négociait avec le Danemark et Mansfeld. Cependant, en présence de l'agitation des protestants dans le royaume et des intrigues du parti dévot, il se contenta d'un traité assez imparfait, que nos alliés accueillirent fort mal et qui compromit notre influence en Italie. La paix de Monçon (en Aragon, 5 mars 1626), modifiée par la convention de Barcelone (mai), arrêtait du moins les

empiétements de TEspagne et rétablissait Tancien ordre de choses. Le cardinal pour le moment ne cherchait pas autre chose : avant d'en venir à une action directe, il devait fortifier sa situation et frapper les nobles et le parti huguenot. Du moins, s'il renonçait à une intervention directe, il suscitait à TÂutriche de nouveaux adversaires qui occuperaient le tapis et assureraient à la France les loisirs dont elle avait encore besoin.

Intervention de Christian IV de Danemark. — Depuis la victoire de Stadtlohn, les troupes de la Ligue campaient dans la Basse-Saxe, et les princes protestants sollicitaient contre elle Tappui du roi de Danemark. Christian IV, dont les fils occupaient ou réclamaient les évèchés de Verden, de Minden, de Halbersladt et larchevêché de Brème, suivait avec une inquiétude croissante les progrès des Impériaux : arrêté jusqu'alors dans ses velléités belliqueuses par l'attitude de TAngleterre et des protestants d'Allemagne, il constatait avec joie le revirement que provoquait la conduite de Tilly. Les princes de Basse-Saxe et le landgrave Maurice de Hesse- Gassel poussaient activement leurs armements; TÉlecleur de Brandebourg prenait une attitude très hostile à TEmpereur; Jacques V^ se montrait fort animé et ses ambassadeurs Anstruther et Spens précédaient à Copenhague lambassadeur français, des Hayes Gourmenin, qui, au nom de Richelieu, offrait à Christian IV 600 000 livres par an et une diversion sur TAllemagne occidentale. Christian craignit de laisser la gloire de libérateur de la Germanie à Gustave-Adolphe, son adversaire, qui était aussi en pourparlers avec la France : il signa un traité d'alliance avec la Hollande et l'Angleterre (19 déc. 1625).

Richelieu avait-il eu réellement l'intention de porter la guerre dans l'Empire? C'est assez douteux, et il est plus probable qu'il avait surtout voulu exercer une pression sur l'Espagne; mais, dans tous les cas, la nouvelle révolte des protestants en France, l'expédition contre La Rochelle, la rupture avec l'Angleterre et la froideur extrême avec laquelle les princes allemands accueillirent ses propositions, calmèrent vite son ardeur belliqueuse, et il en revint presque aussitôt à ses projets favoris de médiation et d'entente avec la Bavière. Christian IV n'était pas beaucoup

plus heureux avec ses autres alliés : TElecteur de Brandebourg, par un étrange démenti à son récent enthousiasme, se renfermait dans une neutralité prudente ; les princes de la Basse-Saxe étaient fort hésitants. La situation des catholiques n'en demeurait pas moins critique : Tarmée de Tilly était très inférieure à celle de Mansfeld et de Christian IV et les quelques milliers d'hommes que Ferdinand avait péniblement réunis étaient à peine suffisants pour contenir Bethlen Gabor. Dans cette crise, les Habsbourg furent sauvés par Waldstein.

"Waldstein ; les années pendant la guerre de Trente ans. — Peu de personnages historiques ont au même degré que Waldstein ' piqué la curiosité de la postérité. Mais, en dépit des travaux qui ont été publiés sur son compte et qui dépassent le nombre de mille, il serait téméraire d'affirmer que nous avons pénétré son secret. Sur quelques points, peut-être les plus importants, la discussion reste ouverte et le restera sans doute toujours. L'on s'en étonne moins quand on réfléchit à l'inextricable complexité de cette âme obscure et agitée et à la confusion de desseins et de pensées que cache son apparente décision d'allures. Peut-être, après tout, est-ce encore Schiller, bien que son information fût incomplète, qui nous a tracé de lui le portrait le plus ressemblant dans ses traits généraux : l'intuition du poète a pénétré plus avant que la science des historiens.

Albert- Venceslas-Eusèbe de Waldstein est né le 14 septembre 1583. Comme l'a démontré son plus récent historien tchèque, M. Dvorsky, il appartenait à une vieille et illustre famille bohème qui avait donné des gages répétés de son dévouement à la cause nationale : par sa mère, il se rattachait à Geoi^es de Podiébrad. En dépit de la légende, il grandit au milieu d'une large aisance. Après la mort de ses parents (1593 et 1595), il fut élevé par ses oncles, dont l'un appartenait à l'Unité des Frères, tandis que l'autre était un zélé protecteur des Jésuites. Ceux-ci, frappés des qualités remarquables de l'enfant qui leur avait été confié quelque temps, essayèrent de le convertir. Peutêtre faut-il attribuer à ces luttes confessionnelles, qui s'étaient

1. Les historiens tchèques ont prouvé que c'est bien Waldstein qu'il faut écrire, et non Wallenstein.

LÀ PËIIIODE DANOISE î>35

disputé sa jeunesse, le scepticisme de Waldstein. Bien qu'il ait été en effet un des agents les plus impitoyables de la contre-réformation en Bohême, il ne mérite guère l'enthousiasme qu'il a inspiré à quelques écrivains catholiques; la religion ne fut jamais pour lui qu'un moyen, et le seul culte qu'il ait pratiqué avec conviction, c'est celui de l'astrologie.

De très bonne heure il avait comme le pressentiment de ses hautes destinées : — « Tu n'es pas un prince, lui disait sa mère. — J'espère bien le devenir », répondait-il. Ses maîtres nous le dépeignent inquiet, indomptable, « tout entier abandonné à sa vivacité seule et à l'excès de ses caprices ». Il était hanté par des rêves de gloire : après des études que troublèrent quelques incidents semi-tragiques et des voyages dont il rapporta le goût du luxe et l'admiration de la Renaissance italienne, il alla offrir ses services aux généraux impériaux qui combattaient les Turrs en Hongrie. Il s'y distingua par l'éclat de sa bravoure, par l'audace de ses résolutions et aussi par une insolence de bonheur qui lui permit d'échapper sain et sauf aux plus périlleuses conjonctures. Il se fiait à son étoile qui, suivant l'horoscope de Kepler, lui avait donné un esprit « né pour de grandes choses, qui ne se conduit pas d'après les règles communes et qui aspire à une haute puissance ». Il se convertit au catholicisme, et les Jésuites lui firent épouser une veuve morave, un peu mûre, fort riche. Il leur prouva sa reconnaissance en favorisant sur ses domaines la réaction religieuse. Lors de l'insurrection de 1618, il se jeta à corps perdu dans le parti impérial. Son dévouement fut récompensé avec la prodigalité ordinaire de Ferdinand : plus que de son rôle pendant la guerre, la cour lui sut gré du désistement par lequel il rendit possible au point de vue juridique les confiscations que préparaient les vainqueurs. On a quelque peine à comprendre les espérances que fondèrent plus tard sur lui les émigrés tchèques et l'illusion qui a porté quelques historiens bohèmes à saluer en lui un héros national. Homme d'affaires de premier ordre, mêlé à toutes les malversations du consortium financier qui s'était groupé autour de Lichtenstein, il se constitua un domaine royal et en 1620 reçut le titre de prince de Friedland.

Lorsque, en 1624, l'Empereur fut menacé par une nouvelle coalition, Waldstein lui offrit de lui fournir une armée à ses frais. Jusqu'alors les victoires des catholiques avaient été presque uniquement l'œuvre de Maximilien ; à partir de 4625, à côté de l'armée de la Ligue, une armée impériale apparaît sur les champs de bataille et elle devient rapidement assez forte pour inquiéter non plus seulement les protestants, mais tous les princes de l'Empire. C'est à Waldstein que remonte vraiment l'honneur d'avoir fait de l'Autriche une puissance militaire.

Il n'y avait encore alors ni armées nationales ni même armées permanentes. Au début d'une campagne, le souverain distribuait des commissions de colonels et de capitaines : ceux-ci se mettaient en relations avec de vrais courtiers qui connaissaient le personnel enrôlable, indiquaient les places de racolement et déterminaient le taux des primes d'engagement. La solde variait suivant les armes : les piquiers, avec leurs piques de 18 pieds de long, formaient environ les deux tiers de l'infanterie, — la proportion changea depuis Gustave-Adolphe, — et ils étaient payés plus cher que les mousquetaires. Waldstein était sûr de voir afQuer les recrues, non seulement parce que les soldats connaissaient son courage, son activité, son esprit de justice et le soin avec lequel il veillait à leur bien-être, mais surtout .parce qu'il leur offrait une solde très élevée. L'armée au xvH^ siècle coûtait beaucoup plus cher que de nos jours; les dépenses avec Waldstein s'élevèrent à des chiffres énormes : un colonel touchait 300 florins par semaine, un simple soldat 2 florins, sans compter le logement, le bois, le sel et la lumière. Les troupes, que le trésor impérial était incapable d'entretenir, n'avaient le plus souvent d'autre ressource que de vivre sur le pays. Toute l'Allemagne fut horriblement ravagée. A mesure que les réserves des habitants s'épuisèrent, les soldats, sans magasins, sans distributions régulières, se trouvèrent condamnés eux-mêmes à de cruelles privations, et la maladie ou la faim firent parmi eux plus de victimes que le feu de l'ennemi. Ils n'en étaient que plus enragés pour saisir les occasions de se refaire, extorquaient aux paysans leur dernier morceau de pain ou se vengeaient de leurs longues misères en

arrachant les arbres et en brûlant les villages. Pour forcer leurs victimes à leur révéler leurs cachettes, ils avaient recours à des inventions diaboliques, condamnaient leurs prisonniers à ramper dans le feu, leur passaient un crin à travers la langue et les traînaient à la queue de leurs chevaux, leur tailladaient à coups de sabre la plante des pieds, saupoudraient de sel leurs blessures et les faisaient lécher par des chèvres. « J ai bien de la peine, disait Descartes qui avait combattu en Allemagne, à ranger le métier de la guerre parmi les professions honorables. » La plupart des soldats n'avaient ni conviction politique ni sentiment religieux; ils servaient le général qui leur oiTrait les meilleures occasions de butin et pillaient avec une sereine indifférence amis et ennemis. Ce qui leur échappait devenait la proie des femmes qu'ils traînaient à leur suite ; cette horde, misérable et sauvage, qui suivait les armées, était à la fin de la guerre deux ou trois fois plus nombreuse que les combattants. Que TÂUemagne à cette époque ne soit pas devenue un désert, c'est certainement une des plus extraordinaires preuves d'endurance qu'ait données l'humanité. A la longue, le pillage et le vol parurent légitimes ; les Suédois et les Italiens envoyaient chaque année chez eux le produit de leurs rapines; les chefs donnaient l'exemple.

Les armées offraient le spectacle le plus disparate : pas d'uniforme; les jours de bataille, les combattants s'attachaient au bras un mouchoir ou quelques brins de feuillage à leur casque. L'armement était des plus médiocres et la tactique primitive. La cavalerie formait encore la moitié des armées, l'artillerie était très peu nombreuse et très difficile à mouvoir. < L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les historiens du temps d'Annibal et de César . (seuls maîtres qu'on étudiât alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au centre, la cavalerie sur les ailes, l'artillerie sur le front, sans tenir aucun compte du terrain, sinon que la cavalerie se serrait, se reployait en arrière, faisait en somme comme elle pouvait, si le terrain des ailes n'était pas favorable à son déploiement. L'artillerie commençait par canonner l'ennemi afin de l'ébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait celle qui lui était opposée, et, si elle

avait Tavantage, se rabattait sur le centre. » (Thiers.) L'art de là guerre restait fort timide, les généraux pivotaient le plus souvent autour d'une place pour la prendre ou la secourir et ils ne livraient bataille que quand Tennemi les y obligeait ou qu'ils avaient une évidente supériorité numérique. Peu à peu cependant les soldats devinrent plus manœuvriers et les chefs plus audacieux : l'expérience leur révéla la nécessité d'augmenter le nombre des officiers, de modifier l'armement et de rendre les unités tactiques plus mobiles; les régiments et les compagnies furent moins compacts et les marches plus rapides; l'importance de l'infanterie s'accrut et l'artillerie se développa. La guerre de Trente ans marque une époque décisive dans l'histoire de la tactique et de la stratégie : l'honneur des progrès accomplis à cette époque revient avant tous à Gustave- Adolphe ; mais on ne peut douter qu'il n'ait profité de l'expérience de ses prédécesseurs et de Waldstein en particulier.

Défaite des Danois : paix de LUbeck. — Quelques -mois devaient s'écouler avant que son armée pût entrer en ligne et, en attendant, la situation de Tilly en face des Danois était très dangereuse. Christian IV était déconcerté par les hésitations ou la défection des alliés sur lesquels il comptait; une chute de cheval, dont il faillit mourir, le retint plusieurs mois loin de l'armée; les Impériaux eurent ainsi le loisir de terminer leurs préparatifs, et, quand les opérations commencèrent enfin, en 1626, Waldstein avait réuni 25000 hommes qui grossirent rapidement. Le plan de campagne des protestants était bien combiné dans sa hardiesse : le roi devait occuper Tilly dans l'Allemagne occidentale, tandis que Mansfeld envahirait la Silésie et la Moravie pour donner la main à Gàbor qu'appuyait une armée turque. Mais Waldstein barra à Mansfeld la route de Silésie, et, quand celui-ci voulut forcer le passage de l'Elbe, il lui infligea une sanglante défaite au pont de Dessau (2S avril 1626). Très mollement poursuivi par Waldstein, Mansfeld réussit cependant à reformer son armée, pénétra en Silésie, où il fut favorablement accueilli par la population qu'avait exaspérée la politique religieuse de l'Empereur, et arriva en Hongrie où il fit sa jonction avec les troupes transyl-

vaines. Malheureusement Gabor, dont les ressources étaient épuisées, se rapprocha de Ferdinand et obligea Mansfeld à licencier ses troupes. Mansfeld se dirigea alors vers la Yénétie, tomba malade en route et mourut dans un village de Bosnie.

Pendant que Waldstein terminait la guerre de Hongrie, Tilly, renforcé par quelques milliers d'hommes qu'il lui avait envoyés, poussait répée dans les reins Christian IV, qui s'était avancé fort témérairement en Thuringe, l'atteignait près de Lutter (27 août 1626) et le mettait en pleine déroute. Cette victoire livrait à la Ligue toute l'Allemagne du Nord : les ducs de Mecklembourg, l'administrateur de Brème, les villes hanséatiques, le duc de Holstein-Gottorp se hâtèrent d'assurer l'Empereur de leur soumission; la Hesse-Cassel fut occupée. Le Danemark était abandonné par ses alliés : les Hollandais ne lui envoyaient que quelques subsides; Charles I" d'Angleterre, en hitte avec son parlement, s'engageait dans une guerre absurde contre la France. Les sujets de Christian IV refusaient de le soutenir plus longtemps; ses troupes étaient démoralisées par leurs défaites et l'évidente incapacité de leur chef. Aussi Waldstein et Tilly n'eurent-ils pas grand'peine à les refouler devant eux, et, après s'être emparés rapidement du Holstein, du Slesvig et du Jutland, menacèrent les tles danoises.

Ces éclatants succès avaient produit à la cour impériale une sorte d'ivresse. On y agitait de vastes entreprises : le rétablissement du catholicisme dans l'Allemagne du Nord, la création d'une marine, la conquête du Sund qui fermerait la Balliqne aux Hollandais et livrerait à l'Autriche la douane la plus riche de l'Europe, — elle percevait 500000 écus par an. Entraîné par les événements et trop faible pour résister à la passion générale, Ferdinand n'était séduit que par intervalles par ces éclatantes perspectives. Il obéissait à ses ministres, et ces derniers, dont la plupart étaient vendus à Waldstein, soutenaient docilement le général. Il s'était fait nommer amiral des mers « océanique et baltique », commençait à organiser une flotte qui lui permettrait d'établir son autorité sur les rivages du nord de l'Allemagne. Il menaçait les villes hanséatiques, et, en 1628, mit le siège devant Stralsund, qui, en face de Rûgen, lui eût

assuré sur la Baltique une position fort importante et qu il était résolu à prendre, « fût-elle même attachée au ciel par des chaînes de fer ». Il dut pourtant lever le siège (juillet 4628) : les bourgeois, protestants très zélés et qui redoutaient l'indiscipline des troupes impériales, avaient appelé à leur aide Gustave- Adolphe, qui saisit avec joie l'occasion d'occuper une tête de pont en Poméranie. Waldstein soulagea sa colère en battant Christian IV à Wolgast; mais son échec avait rendu confiance à ses ennemis. Plus heureux que lui, Richelieu venait enfin de s'emparer de La Rochelle (28 octobre 4628) : il était libre de reporter son attention sur la politique étrangère. La diplomatie française, fort active, s'efforçait de relever le courage de Christian IV et appelait à son aide le roi de Suède, directement provoqué par les projets maritimes de l'Autriche. Les princes protestants de l'Empire, menacés au cœur même de leur puissance, se repentaient de leur trop longue pusillanimité, et les princes catholiques, indignés de la conduite de Waldstein et des ravages de ses troupes, s'effrayaient des desseins que l'on prêtait à Feidinand. En face de cette agitation universelle, l'Empereur jugea prudent de donner une preuve manifeste de sa modération et de se débarrasser au moins d'un de ses adversaires : le traité de Lûbeck (mai 1629) rendit à Christian IV tous ses États; il s'engagea seulement à renoncer à toute prétention sur les domaines de la Basse-Allemagne.

L'édit de restitution. — Cette rapide décision laissait les protestants désemparés, sans appui, sans armée. Le moment était venu pour les catholiques d'entreprendre dans l'Allemagne du Nord l'œuvre de réaction qu'ils avaient si heureusement terminée dans le Sud. Malgré les observations de Waldstein, qui n'apportait dans la politique aucune passion religieuse et qui connaissait l'instabilité de la situation, Ferdinand, cédant aux instances de la Ligue, lança le 6 mars 1629 le célèbre édit de restitution : les catholiques devaient rentrer en possession des abbayes et autres domaines ecclésiastiques non-immédiats qui leur avaient été enlevés depuis la paix de Passau et des biens immédiats qu'ils possédaient en 1555; ils auraient le droit de rétablir sur ces domaines la religion catho-

lique. L'édit de restitution enlevait aux protestants deux archevêchés, douze évêchés, une foule de couvents, de prieurés, etc. Non seulement il frappait dans leur puissance et leurs revenus la plupart des princes de T Allemagne du Nord, mais il ruinait des milliers de familles, bouleversait les propriétés, condamnait à la misère et à Texil des populations entières que leurs nouveaux maîtres placeraient entre Tapostasie et la persécution. Et les catholiques s'arrèteraient-ils en si beau chemin? SiTédit était exécuté dans toute sa rigueur, ils disposeraient d'une suprématie si évidente qu'ils ne résisteraient pas sans doute à la tentation de compléter leur victoire. La Saxe, qu'ils ménageaient encore, suffirait-elle à les retenir, quand elle resterait seule, après que son égoïste lâcheté aurait livré tous ses alliés naturels? Toute l'Allemagne était menacée du sort qu'avait subi la Bohème. Que Ton songe aux ruines épouvantables, matérielles et morales, qu'a entassées en Autriche le triomphe de la réaction catholique, à l'arrêt plusieurs fois séculaire de toute vie intellectuelle, à l'oppression de tout sentiment patriotique étouffé sous une bureaucratie tatillonne et nonchalante, et l'on comprendra l'immense service que rendit Richelieu à la civilisation et à l'Allemagne.

L'Allemagne à la merci de l'Empereur. — Waldstein continuait ses levées; il avait plus de cent mille hommes qui, répartis dans tout l'Empire, refoulaient devant eux les troupes de la Ligue, occupaient les meilleurs quartiers et provoquaient des plaintes générales. « J'ai lu des lettres, écrit un contemporain, qui font dresser les cheveux sur la tête à la pensée des épouvantables exactions commises partout. » Des témoignages, trop nombreux et trop précis pour être récusés, prouvent que le général fermait au moins les yeux sur les déprédations de ses officiers et qu'il n'était pas fâché de faire sentir aux princes le poids de ses armes. Maximilien et ses alliés s'étonnèrent d'abord de voir que leurs territoires n'étaient pas ménagés par les troupes impériales; puis, quand leurs premières plaintes restèrent sans résultat, ils soupçonnèrent un plan caché, la volonté de renverser la constitution et d'élever sur les ruines de leurs libertés l'absolutisme impérial. Comme après Mûhlberg,

542 L'ALLEMAGNE ET LA GUËilRE DE TRENTE ANS

les catholiques s'épouvantaient de leur victoire : les Habsbourg, qui leur devaient leur puissance, n*aUaient-ils pas la tourner contre eux? Le pays était inondé de soldats mercenaires, dont beaucoup étaient étrangers et qui, pour être payés, suivraient leurs chefs où on les conduirait. Ferdinand ou ses ministres n'éprouveraient-ils pas le désir d'essayer dans l'Empire la révolution qu'il avait si facilement accomplie dans ses États héréditaires? Réduit à abandonner ses projets sur la Baltique par la défiance de Maximilien et de la Ligue, ne leur en garderait-il pas rancune et ne voudrait-il pas transformer en sujets des alliés incertains? On prêtait à Waldstein des paroles menaçantes : il raillait les Electeurs, conseillait à Ferdinand de proclamer son fils roi des Romains sans consulter la diète. Les ministres impériaux prétendaient imposer aux princes l'entretien de l'armée autrichienne, parlaient de ne laisser subsister en Allemagne d'autres forces militaires que celles des Habsbourg. Ferdinand n'avait pas sans doute les ambitions d'un Charles- Quint; mais les Electeurs conn£dssaient sa piété : ses confesseurs ne réussiraient-ils pas à l'entraîner s'ils lui représentaient que la soumission de l'Allemagne était la condition préalable du triomphe de la foi catholique dans le monde? Et d'ailleurs, aurait-il le pouvoir de repousser les offres de son général? « Le duc de Friedland, écrivait à cette époque l'ambassadeur espagnol, est le maître de toute l'armée impériale. Il dispose des charges, lève de nouveaux régiments, nomme les colonels et fixe les quartiers à sa fantaisie. L'Empereur n'a d'autre droit que de présenter humblement ses désirs au duc, et il n'est pas toujours écouté... Waldstein est le seul maître et il laisse à peine autre chose qu'un titre au souverain. » En augmentant la puissance de l'Empereur, le duc travaillait pour sa propre cause. Il avait obtenu que l'on dépouillât en sa faveur les ducs de Mecklembourg (1629). Cette usurpation n'était à ses yeux qu'un premier pas : il n'attendait qu'une imprudence de l'Electeur de Brandebourg, qu'il s'efforçait de pousser à bout par ses exactions, pour le chasser de ses États et réclamer sa succession. Il rêvait le moment où, après avoir étouffé toute opposition en Allemagne, il rassemblerait contre

les Turcs toutes les forces de TEmpire et couronnerait Ferdinand empereur d*Orient dans Constantinople : quelle que fût la récompense qu'il solliciterait alors, qui donc oserait la lui marchander? — Les catholiques, entre les protestants qui se préparaient à un effort suprême et TEmpereur dont ils suspectaient les projets, étaient en plein désarroi. Maximilien, leur chef, n'était pas moins attaché à la constitution de TAllemagne qu aux intérêts de TEglise. Mais les ressources de ses alliés étaient médiocres et leur courage, timide. Us auraient sans doute laissé passer l'heure où la résistance était encore possible s'ils n'eussent été soutenus par la France.

La succession des Oonzague. — Les projets de Richelieu n'avaient pas varié : comme à l'origine, il désirait dissiper la confusion, si profitable aux Habsbourg, qu'ils avaient créée entre leur cause et celle de la religion, séparer de l'Autriche les princes catholiques et créer avec eux, sous la protection de la France, une sorte de tiers parti qui maintiendrait l'équilibre en Allemagne et arrêterait les empiétements de l'autorité impériale. Jusqu'alors il s'était heurté à des répugnances insurmontables. C'est en vain qu'il dépêchait à Munich ses meilleurs ambassadeurs; Fancan, dont il s'était longtemps servi pour diriger l'opinion en France, Gharnacé, Marcheville, très souple et très fin. Le duc de Bavière, qui n'aimait pas les Espagnols, savait gré au cardinal du secours moral qu'il en avait reçu dans la question de l'électorat et, lorsque les envoyés français lui proposaient de soutenir sa candidature à l'Empire, il les écoutait avec complaisance; mais son patriotisme, très avisé et susceptible, redoutait les conséquences d'une intervention étrangère et son loyalisme s'indignait à la pensée d'une rébellion contre son suzerain. Sa réserve extrême condamnait Richelieu à se maintenir en contact étroit avec les puissances protestantes et cette alliance de la France avec ses ennemis augmen*

544 L'ALLEMAGNE ET hk GUERRE DE TRENTE ANS

tait la défiance de Maximilien. Tous les membres de la Ligue n'avaient pas cependant les mêmes scrupules : l'Électeur de Trêves, Philippe-Christophe de Sœtern, accueillait avec joie les ouvertures de notre ambassadeur.

Ce n'était pas seulement en Allemagne que les progrès des Habsbourg inquiétaient le cardinal. La ligne directe des Gon- j

zague, qui gouvernaient le Mantouan et le Montferrat, s'était éteinte en 1627; les Espagnols, pour ne pas laisser occuper i

par un souverain ami de la France Mantoue et Casai, qui I

passaient pour deux des plus fortes places de l'Europe, soutinrent contre l'héritier légitime, Charles de Gonzague, duc de Nevers, le duc de Guastalla. L'Empereur intervint en qualité de suzerain et ordonna le séquestre des territoires en litige. Les Espagnols, unis au duc de Savoie, envahirent le Montferrat et assiégèrent Casai. Richelieu accourut, passa le mont Genèvre en plein hiver et, après un brillant combat, enleva les barricades qui fermaient le pas de Suse (6 mars 1629) et délivra Casai. Cet acte de vigueur eut un grand retentissement et les Italiens saluèrent avec joie le réveil de la France. Richelieu malheureusement fut obligé de revenir à la hâte pour achever de soumettre l'insurrection huguenote, et. tandis que Waldstein envoyait en Italie son meilleur lieutenant, CoUalto, qui occupait les passages de la Valteline et saisissait Mantoue, Spinola rentra dans le Montferrat. Richelieu, qui avait imposé aux rebelles l'édit de grâce d'Alais, revint et surprit Pignerol (22 mars 1630), qui nous livrait une entrée en Italie; mais Casai était très menacé, et le duc de Nevers courait grand risque d'être dépouillé de son territoire. Ferdinand li'était pas éloigné de faire à la France quelques concessions de ce côté, à condition qu'elle s'engageât à ne pas contrecarrer sa politique en Allemagne. Une étroite connexité rattachait donc toutes les questions qui divisaient l'Europe, et c'est ce qui explique l'importance décisive de la diète de Ratisbonne (1630).

Lia diète de Ratisbonne : l'Empereur désarmé. — La France y fut représentée par Léon de Brulart et par le Père Joseph-François Le Clerc de Tremblay, si connu dans l'histoire sous le nom du Père Joseph. Il était né à Paris en 1517 :

LA PÉRIODE SUEDOISE 545

issu d'une vieille famille de robe, il paraissait destiné à une belle carrière dans Tarmée ou Tadministration quand, en 1599, il entra dans Tordre de Saint-François. Sa piété, son activité son éloquence lui gagnèrent l'affection de la reine mère et de Louis XIII. Richelieu, dont il avait facilité les débuts, lui accordait une confiance d'autant plus complète qu'il ne craignait pas de trouver jamais en lui un rival. Très réaliste en politique, en ce sens qu'il ne se payait pas de mots, ne se risquait pas à l'aventure et plaçait toujours en première ligne dans ses calculs les intérêts de son pays, le cardinal avait l'âme ouverte à toutes les conceptions grandioses : sans être toujours dupe des conceptions un peu chimériques de son collaborateur, il en subissait la séduction. Valétudinaire, sujet à de brusques accès d'abattement, il retrempait son courage auprès de l'homme qui, par une rare combinaison de facultés, unissait à l'enthousiasme d'un croisé la souplesse et la fécondité d'invention du plus subtil diplomate et mettait à son service une infatigable activité, une profonde connaissance de l'Europe et un brûlant patriotisme. Le rêve du Père Joseph était de réunir la chrétienté contre les Turcs, mais à condition que la France dirigeât l'entreprise. A ses yeux la défaite des Habsboui^ était le prélude nécessaire de la conquête de Constantinople. On raconte que Ferdinand aurait dit, après Batisbonne, « qu'un pauvre chapelain l'avait désarmé avec son chapelet et que, quelque étroit que fût son capuchon, il avait su y faire entrer six bonnets électoraux ». L'authenticité du mot est douteuse, mais il résume bien l'œuvre du capucin â la diète. La tâche lui était sans doute facilitée par les dispositions des Electeurs : depuis plusieurs siècles toute l'histoire de l'Allemagne tendait au triomphe de l'oligarchie princière et à la ruine du pouvoir central; Waldstein, en essayant de réagir contre cette force des choses qui, composée des traditions du passé et des intérêts du présent, emporte les générations dans son flot irrésistible, entreprenait une tâche au-dessus des forces humaines. Toutes les chances étaient donc pour que, dans la lutte qui s'était ouverte entre le chef de la Ligue et Waldstein, la victoire restât au premier. Du moins, l'intervention de Richelieu et du Père Joseph enleva-t-elle au

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duc de Friedland ses dernières chances. Ferdinand désirait que

son fils fût élu roi des Romains : les Electeurs refusèrent de rien entendre tant que Waldstein n'aurait pas été privé de son commandement. L'Empereur, hésita assez longtemps : il céda enfin aux exhortations du Père Lamormain, qui suivait peut-être les ordres d'Urbain VIII. Le duc obéirait-il? On redoutait une révolte. « L'Electeur de Bavière l'emporte sur l'Empereur, dit-il froidement à la nouvelle de l'arrêt qui le frappait; je ne puis en vouloir à mon roi, je regrette seulement que Sa Majesté fasse si peu de cas de moi : j'obéirai. » Dans cette crise, ses derniers scrupules s'étaient évanouis : les ministres qu'il avait enrichis l'avaient abandonné; les Jésuites, à qui il avait livré ses sujets, l'avaient poursuivi de leurs calomnies et de leurs haines; la papauté, qui lui devait des victoires inespérées, et l'Empereur, dont il avait restauré la fortune, le condamnaient : désormais, plus encore que par le passé, il n'aurait qu'un guide, son intérêt, qu'une règle, son ambition.

Les Electeurs n'avaient plus aucune raison de ménager Ferdinand ; ils se vengèrent de leurs inquiétudes en refusant de procéder à l'élection du roi des Romains. Les Espagnols sollicitaient l'alliance de l'Allemagne contre la Hollande : la diète repoussa absolument leur demande. Elle refusa de soutenir leurs prétentions en Italie. Ferdinand dut consentir à rendre ses États au duc de Nevers. Richelieu, bien qu'il eût obtenu satisfaction sur les pomts essentiels, rejeta le traité qu'avait signé le Père Joseph : la situation en Italie s'était assez améliorée pour qu'il se montrât exigeant. Ce n'était pas au moment où il allait avoir à se défendre contre Gustave-Adolphe que Ferdinand pouvait songer à reprendre les hostilités dans la Péninsule. Quelques mois plus tard^ par le traité de Ghérasco (2 juillet 1631), il dut accorder l'investiture du Mantouan et du Montferrat au duc de Nevers et ordonner à ses troupes d'évacuer les passciges de la Valteline. La France, d'accord avec la Savoie, gardait l'importante place de Pignerol ; de là, solidement établie sur le versant oriental des Alpes, elle surveillait les menées de l'Espagne et groupait autour d'elle les princes indépendants.

Richelieu essayait de prouver aux Electeurs et à la Bavière

qu'ils n'avaient pas plus d'intérêt à soutenir Ferdinand en Allemagne qu'en Italie. II négociait une alliance entre Gustave- Adolphe et Maximilien; du moins espérait-il obtenir la neutralité de la Bavière : n'était-ce pas le seul moyen de préserver l'Empire des horreurs d'une nouvelle guerre et d'en rejeter tout le poids sur les Habsbourg? Il ne faisait pas, dans ses calculs, une part assez large aux rancunes accumulées et aux haines religieuses qui, oubliées par moments sous le coup d'intérêts politiques urgents, étaient encore trop vivantes pour permettre un rapprochement sincère entre les partis opposés. La victoire de Gustave-Adolphe aurait entraîné le rétablissement de l'Électeur palatin et l'abrogation de l'édit de restitution : les catholiques le savaient, et toutes les protestations des ambassadeurs français ne prévalaient pas.devant l'évidence. Leur demander de le favoriser môme indirectement, c'était supposer qu'ils renonceraient à leurs convoitises les plus invétérées. Toute l'habileté de Richelieu se .brisa devant la réalité des choses; du moins réussit-il à prolonger assez longtemps les hésitations des princes : elles facilitèrent les premiers progrès des Suédois.

Oustave*Adolplie.-~ La réaction catholique qui, en Suède, avait un moment, avec Jean III (1568-1592), menacé la domination de l'Eglise luthérienne, avait laissé dans les âmes une extrême exaltation religieuse et, pour la masse du peuple, le protestantisme se confondait avec l'indépendance nationale. Dès sa plus tendre jeunesse, Gustave- Adolphe avait partagé les passions de ses sujets. Elevé dans des sentiments de piété ardente, il avait l'âme d'un apôtre, et c'est non seulement le calomnier, mais surtout commettre une lourde erreur historique que de suspecter la sincérité de ses déclarations : à ses yeux, la victoire des Habsbourg eût été, plus qu'un malheur pour le monde, un outrage pour Dieu, et il s'armait pour sa querelle, prêt à mourir pour sa foi, sûr aussi que l'Eternel le couvrirait de sa dextre. Son père, Charles IX, avait conquis sa couronne sur le catholique Sigismond ; lui-même avait vu ses droits contestés et son royaume envahi par les Yasa de Pologne, et sa baine contre Rome s'était accrue de tous les dangers dont le menaçaient ses rivaux. La puissance et l'indépendance de la

Suède étaient incompatibles d*ailleurs avec rétablissement de la domination impériale sur les rives de la mer du Nord et de la Baltique, et les intérêts de Gustave-Adolphe, non moins que ses convictions, lui faisaient un devoir strict de protéger contre les projets ambitieux des Habsbourg les protestants de la Basse- Allemagne. Il connaissait les périls qu*il courait en s*engageant dans une lutte ouverte contre la maison d'Autriche, mais les acceptait sans effroi. L'éducation excellente que lui avait donnée son père avait été complétée par les épreuves au milieu desquelles il avait grandi et dans lesquelles son caractère s*était trempé et ses remarquables qualités naturelles s'étaient développées. Grand, les épaules larges, les cheveux blonds, les yeux bleus, un peu lent d'allures, surtout quand, avec les années, il prit de l'embonpoint, il représentait le type classique du Scandinave et justifiait bien le nom de Lion du Nord que lui donnaient ses contemporains. Dans les campagnes de Russie et de Pologne, où s'était révélé son génie militaire, il avait commencé la conquête de la Baltique : il allait la continuer en Allemagne. Ses succès extraordinaires parurent un moment le détourner de ce but, mais c'était le seul qui convint aux forces de la Suède et ses successeurs revinrent naturellement à ses projets primitifs. Bien qu'il n'ait pas toujours résisté aux enivrements de la gloire, il ne perdit lui-même jamais de vue les intérêts essentiels de son peuple, et le prestige qu'il exerçait sur tous ceux qui l'entouraient ne s'explique pas seulement par son génie et son bonheur, mais par la suite de sa volonté et la prudence obstinée de ses résolutions.

Dès 1620, il avait prévu la gravité de la crise qui s'ouvrait et combiné un vaste plan de campagne contre l'Autriche : mais l'opinion publique européenne était peu favorable i ses combinaisons, et avant de se lancer dans des expéditions lointaines, il lui fallut vaincre les voisins qui lui disputaient le trône et affermir son autorité. En 1629, il avait battu le Danemark, la Pologne et la Russie, relevé dans ses domaines le pouvoir royal, accru la prospérité matérielle du pays et concentré dans ses mains vigoureuses les ressources de ses États. La Suède n'était pas riche et elle ne comptait guère alors

qu*un million et demi ou deux millions d'habitants; mais la population était brave, solidement trempée par de longues épreuves, profondément attachée à sa foi. Gustave-Adolphe était un organisateur de premier ordre : il avait introduit dans son royaume une véritable conscription, et, bien que son armée se complétât ensuite de mercenaires allemands, le noyau en fut toujours composé de ses régiments nationaux, aguerris par de pénibles campagnes, fortement disciplinés et rompus aux manœuvres. Peu d'hommes ont exercé une action aussi profonde sur les progrès de la science militaire que Gustave-Adolphe : tous les grands généraux du xvii* siècle se sont formés à son école et il est le précurseur direct de Frédéric II et de Napoléctn. En face de rinfanterie impériale, sorte de phalange macédonienne, épaisse et profonde, armée de piques de 15 à 16 pieds de long, il s'appliqua à mêler les piquiers et les mouquetaires, supprima Tarmure, rendit les bataillons plus mobiles, étendit ses lignes, augmenta la proportion de Tinfanterie dont il prépara le triomphe. Une série d'améliorations accrurent le rôle des armes à feu : les Suédois tiraient trois coups pendant que leurs adversaires en tiraient un ; leur artillerie était plus légère et plus mobile. Entre les mains du roi, Tarmée devenait ce qu'elle est restée depuis, un organisme singulièrement souple, propre à toutes les évolutions, obéissant avec une admirable précision au chef qui sait le manier. Ces régiments qu'il avait formés et exercés < avec le soin d'un véritable instructeur d'infanterie », Gustave-Adolphe les animait de sa flamme : la rapidité de ses résolutions, la hardiesse de ses plans, la fécondité de son invention les remplissaient d'enthousiasme.

Richelieu appelle en Allemagne Gustave- Adolphe. — Obligé d'ajourner ses projets contre l'Autriche, il ne les avait pas oubliés, et la marche de Waldstein sur la Baltique avait renouvelé ses inquiétudes (1628). Richelieu, qui dès 1624 avait sollicité son intervention, le pressait de se détourner des steppes de la Pologne pour accourir en Allemagne. Notre ambassadeur, le baron de Gharnacé, lui ménagea par le traité d'Altmark une trêve de six ans avec Jean-Sigismond (1629). Les Suédois cependant hésitaient. Le chancelier Oxenstierna,

le confident du roi, lui représentait la médiocrité de ses ressources, la pusillanimité des protestants d'Allemagne, Thoslilité du Danemark, la réserve de Chamacé qui reculait devant un engagement précis. Il prévoyait des dissentiments inévitables entre la Suède et la France, le seul allié sérieux sur lequel elle pût compter. Richelieu admettait bien sans doute la nécessité d'accorder quelques garanties aux protestants, mais il leur mesurait assez parcimonieusement leur part. Dans Gustave-Adolphe, il voyait un partisan dont on paye les services plutôt qu'un égal qu'on admet au partage, c II faut, écrivait le Père Joseph, se servir de ces- choses comme d'un remède dont le peu sert de contre-poison et dont le trop tue. » La foi du souverain triompha de la prudence des ministres : < Je prends Dieu à témoin^ dit-il aux Etats, que je ne combats pas pour mon plaisir. L'Empereur persécute mes coreligionnaires d'Allemagne, qui gémissent sous le joug du pape et qui nous tendent leurs mains suppliantes; s'il plait à Dieu, le secours leur arrivera. » Le 6 juillet 4630, il débarquait dans l'île d'Usedom, l'anniversaire du jour où, un siècle plud tôt, les protestants avaient présenté leur confession à la diète d'Augsbourg. Il n'amenait avec lui que 13 000 hommes, que des renforts successifs portèrent lentement à 30 000. Le parti impérial était en ce moment en pleine désorganisation : Waldstein, à Memmingen, surveillait la diète de Ratisbonne; les généraux de la Ligue étaient fort animés contre lui, leurs troupes étaient ruinées par l'indiscipline et la maraude. La grande difficulté pour Gustave-Adolphe fut moins de repousser les attaques des catholiques que de gagner l'alliance des protestants : il n'y réussit qu'à grand'peine. Aussi s'avança-t-il avec une extrême réserve; devant l'attitude de TAilemagne, il lui fallait avant tout assurer sa base d'opérations et sa ligne de retraite. Pas à pas, il occupa les provinces de la Baltique, força le duc Bogislav de Poméranie à lui ouvrir àes places et à lui promettre sa succession, envahit le Mecklembourg et battit deux corps impériaux à Greifenhagen et à Gartz (janvier 1631). Malgré ces succès, l'assemblée des protestants réunis à Leipzig (février 1631),. entraînée par l'Électeur de Saxe que n'avaient

pas converti les derniers événements, n'osa pas prendre Finitiative d'une résistance ouverte à l'Empereur. L'Allemagne protestante abdiquait : en s'avouant incapable de défendre ellemême ses libertés, elle perdait tout droit d'imposer ses conditions et se condamnait à subir la loi des alliés qu'elle n'avait pas même le courage de soutenir. Gustave-Adolphe s'élait rapproché plus étroitement de la France et avait signé le traité de Bœrwald (23 janvier 1631), par lequel les deux puissances s'engageaient à rétablir les libertés de l'Allemagne et, en général, à remettre les choses dans l'état où elles se trouvaient avant 1618; la France payait à la Suède un subside annuel d'un million et Gustave-Adolphe promettait d'entretenir une armée de 30 000 fantassins et de 6000 cavaliers, de maintenir la liberté du culte catholique et de respecter la neutralité de la Bavière et de la Ligue, s'il n'était pas attaqué par elles.

Quelques petits souverains faisaient des avances au roi de Suède. Sa situation était difficile cependant, tant qu'il n'avait pas obtenu l'alliance de son beau-frère, l'Électeur de Brandebourg; mais George-Guillaume ne voulait à aucun prix se séparer de la Saxe et il ne pardonnait pas à Gustave l'occupation de la Poméranie, dont il se prétendait, très justement, le légitime héritier. Les lenteurs de Tilly, vieilli, fatigué, paralysé de plus par les négociations que poursuivait Maximilien avec la France, permirent au roi de frapper un coup retentissant : après avoir débarrassé la Poméranie et le Mecklembourg des dernières garnisons impériales, il marcha rapidement sur Francfort et s'en empara (avril 1631), ce qui lui livrait le passage de l'Oder.

De Leipzig & Lûtzen. — Magdebourg, sur les confins du Brandebourg et de la Saxe, avait toujours été une des forteresses de la Réforme. Son administrateur, Christian-Guillaume de Brandeboui^, chassé de son archevêché après les défaites des Danois, avait sollicité la protection de Gustave-Adolphe et il avait entraîné la population dans l'alliance suédoise. Assiégée dès la fin de 1630, la ville n'eût pas résisté longtemps à l'impétuosité de Pappenheim, si l'insuffisahce de Christian- Guillaume n'avait été doublée de l'héroïsme du capitaine suédois Dietrich de Falkenberg, qui lui avait amené quelques ren-

forts. La situation devint grave quand, au printemps de 1631, Tilly rejoignit Pappenheim. Bientôt les ressources des assiégés s'épuisèrent; les murailles menaçaient ruine, la garnison était exténuée. Le Conseil voulait accepter la capitulation que proposait Tilly, mais le parti démocratique, exalté par les pasteurs, était prêt à s*ensevelir sous l'es décombres de la ville plutôt que de déposer les armes. Déjà Tilly, inquiet des manœuvres de Gustave- Adolphe, se préparait à lever le siège, quand Pappenheim obtint de tenter un assaut général. Le 20 mai, il se précipita sur les remparts et, après une lutte désespérée où succomba Falkenberg, escalada les murailles. Les Impériaux pénétrèrent jusque dans Tintérieur de la cité, au milieu d*un horrible massacre. Les exaltés, désespérant de les arrêter, mirent le feu à la ville : plus de 20 000 personnes périrent. Tilly, en livrant au pillage une ville prise d*assaul, n'avait fait qu'appliquer les lois ordinaires de la guerre et il n*était pas responsable de Tincendie; mais, à la nouvelle de cette horrible hécatombe, un frisson d'horreur et d'épouvante secoua toute l'Allemagne protestante. Il serait injuste d'accuser Gustave-Adolphe d'avoir volontairement abandonné Magdebourg et spéculé sur la colère qu'éveillerait sa chute; mais, sûr désormais d'être soutenu par l'opinion publique, il jugea l'occasion favorable pour en finir avec les ménagements qui avaient jusqu'alors entravé sa marche. Il courut sur Berlin et braqua ses canons contre la ville : l'Électeur s'inclina devant la force, lui promit 30 000 écus par mois, lui livra ses forteresses et ses armes. Le landgrave Georges de Hesse-Gassel et le duc Bernard de Saxe-Weimar sollicitaient son alliance. Enûn, les exigences de Ferdinand jetèrent la Saxe dans les bras du roi de Suède. Tilly, pour punir les hésitations de Jean-Geoi^es, avait envahi la Saxe : FElecteur appela Gustave-Adolphe. Les armées ennemies se rencontrèrent vers Breitenfeld, à huit kilomètres au nord de Leipzig, dans ces plaines oiï se sont décidées si souvent les destinées de l'Allemagne et quelquefois du monde. Obligé de sortir des fortes positions qu'il occupait pour soutenir une attaque imprudente de Pappenheim, Tilly perdit 10000 tués ou blessés et 7000 prisonniers (17 sept. 1631). La bataille

avait démontré Téclatante supériorité de Torganisation suédoise et laissait les Impériaux profondément découragés. Les catholiques perdaient l'avantage de Toffensive qu'ils conservaient depuis 1618 : la guerre allait se poursuivre sur leurs territoires, dans des provinces qui avaient encore peu souffert et dont les ressources à peu près intactes permirent aux Suédois d'entretenir et d'augmenter leur armée. Enfin, en ramenant après tant de désastres la victoire dans les rangs prolestants, Gustave-Adolphe avait donné comme un signe de sa mission; la foule saluait en lui le libérateur attendu.

Dégagé par l'attitude de Tilly de ses promesses de neutralité vis-à-vis de la Ligue et se croyant assez fort pour ne pas tenir autant de compte des désirs de Richelieu, Gustave-Adolphe, pendant que l'Electeur de Saxe envahissait la Bohème, se dirigea vers l'Ouest, vers cette région de Franconie, du Rhin et de Souabe qui était en grande partie occupée par des domaines ecclésiastiques et que l'on nommait « la rue des prêtres ». Il enleva Wurzbourg, imposa son alliance à Francfort, occupa Mayence et envahit le Palatinat rhénan. Les Electeurs ecclésiastiques épouvantés imploraient notre protection et l'Electeur de Trêves appelait dans sa capitale une garnison française. Il est assez difficile de dire quelles espérances avait éveillées dans l'âme du roi de Suède sa prodigieuse et subite fortune : Oxenstierna, le seul homme qui eût sur lui quelque influence, a toujours prétendu qu'il ne désirait que la cession des provinces baltiques, mais ces affirmations ne s'accordent pas facilement avec certains faits. Après la prise de Wurzbourg, le roi avait exigé des habitants « de son duché de Franconie » un serment de fidélité par lequel ils le reconnaissaient comme leur souverain héréditaire, et l'alliance perpétuelle qu'il avait imposée à divers princes protestants les réduisait à une véritable vassalité. Les ducs de Mecklembourg avaient reçu de lui en fief leurs anciens domaines et il ne montrait aucune hâte à rétablir dans sa principauté l'Électeur palatin. Peut-être eut-il en effet un moment l'idée de réunir sous sa main ces régions de l'Allemagne moyenne et occidentale qu'aucune tradition ne rattachait à leurs souverains de hasard. Après l'échec de l'Empire catholique, on

eût eu Tessai d*un Empire protestant. La plupart des historiens me semblent cependant attacher une importance excessive à ces velléités de derrière la tète, et c'est dépasser de beaucoup la mesure que de nous représenter Gustave comme tout prêt à rompre avec la France pour s'assurer contre elle la possession de la vallée du Rhin. Quelques illusions qu'on lui prête, il savait les forces que conservaient les Habsbourg et le peu de fonds qu'il devait faire sur ses alliés allemands. Richelieu connaissait cependant la force de la tentation et la faiblesse de l'homme : assez mécontent de l'attitude nouvelle de son indocile allié, il eut un moment la pensée, pour se préserver de toute déception, de saisir un gage, d'étendre la main sur quelques-unes de ces provinces de la Moselle et du Rhin qu'il considérait comme une dépendance naturelle du royaume. Pour cela il eut fallu rompre définitivement avec la Bavière, s'aliéner la cour de Rome, se lier complètement à la cause protestante. A l'intérieur, la situation demeurait obscure : il était débarrassé de Marie de Médicis, mais il avait contre lui l'inimitié d'Anne d'Autriche, les caprices de Gaston d'Orléans, la turbulence de l'aristocratie féodale. Somme toute, il laissa s'écouler le torrent : les événements lui étaient favorables, puisqu'ils épuisaient la force de l'Autriche et, en augmentant les souffrances de l'Allemagne, préparaient les esprits à accepter sa médiation. Il n'eût pas été fâché de protéger la Bavière, mais il se consolait de l'obstination de Gustave-Adolphe en songeant que Maximilien avait besoin d'une leçon.

Tilly avait essayé vainement d'arrêter les Suédois sur les bords du Danube. Il voulut leur barrer le passage du Lech : après une bataille acharnée, les Bavarois furent forcés de se replier (15 avril 1632); Tilly, mortellement blessé, succomba quelques jours plus tard. La mort de son général, qui, sans èti*e un chef de grande allure, unissait à une expérience éprouvée les plus sérieuses qualités de droiture et de désintéressement el auquel, malgré ses récents échecs, s'attachait le prestige des victoires de la Montagne-Blanche, de Wimpfen, de Hœchst et de Lutter, acheva la ruine de l'armée catholique. En quelques semaines la Bavière fut conquise. La Ligue était hors de

combat, toute rAllemagne du Sud entre les mains de Gustave Adolphe. Pour se défendre, Ferdinand n'avait à compter que sur ses propres forces : il implora le secours de Waldstein. Depuis la diète de Ratisbonne, Waldstein s'était retiré dans son duché de Friedland-Gitschin : il v menait une vie fastueuse et, bien qu*il affectât d'être absorbé tout entier par l'administration de ses domaines, il suivait les événements avec une vigilance attentive. Les succès du roi de Suède lui inspirèrent des craintes assez vives : il connaissait la piété de Gustave-Adolphe, savait qu'il aspirait à rétablir en Bohème la religion protestante et à ramener les exilés dans leur patrie. Pour se garder contre tout événement, peut-être aussi pour se ménager une rentrée brillante, il se mit secrètement en relations avec les Suédois; mais, pour traiter avec quelques chances de succès, il avait besoin d'une armée. Aussi, après quelques hésitations plus apparentes que réelles, il accepta les propositions de l'Empereur, consentit à réunir des troupes dont il aurait le commandement et la libre disposition. Ferdinand lui fit-il de plus vastes promesses, le titre d'Electeur, la propriété des domaines confisqués en Allemagne? On l'a raconté, mais ce ne sont là que des suppositions gratuites puisque, en dépit de toutes les recherches, on n'a pas retrouvé le traité qui fut conclu entre le souverain et le duc. Peu importe du reste : une fois à la tête des forces qui lui étaient nécessaires, Waldstein ne comptait que sur lui pour s'adjuger la récompense qu'il croirait mériter. Favorisé par l'inaction des Saxons, dont l'Electeur n'avait accepté que malgré lui l'alliance suédoise et ne demandait qu'à rentrer en grâce, il put, pendant l'hiver 1631-1632, réunir sans être inquiété une armée nombreuse. Il chassa facilement de Bohême les protestants affaiblis et médiocrement commandés, fit sa jonction à Eger avec Maximilien et prit contact avec les Suédois dans les environs de Nûrenberg. Pendant plusieurs semaines, les deux adversaires restèrent en présence, cherchant l'occasion d'engager le combat dans des conditions favorables. L'Europe entière attendait anxieusement l'issue d'une bataille dont les destinées du monde civilisé semblaient dépendre. Renforcé par les troupes d'Oxenstierna, Gustave-Adolphe attaqua

le camp de Waldstein (août-sept. 1632) : repoussé avec des pertes sensibles, il s'obstina quelques semaines encore, puis se mit en retraite. Cet échec, le premier qu'il eût subi depuis son entrée en Allemagne, lui laissa quelque découragement et il ne montra plus désormais dans la conduite des opérations l'énergie et la rapidité qui jusqu'alors avaient déconcerté ses ennemis.

Au lieu de se jeter sur la Haute- Autriche, où avait éclaté une nouvelle insurrection et d'où il aurait donné la main à Georges Rakoczy qui, élu prince de Transylvanie après la mort de Bethlen Gabor (1629), lui offrait son alliance, il revint vers l'Allemagne du Sud. Puis il se dirigea vers la Saxe, où les progrès de Waldstein pouvaient entraîner la défection de Jean- Georges. Il ne réussit pas à empêcher la jonction de la principale armée impériale avec les renforts que lui amenait Pappenheim. Pappenheim, le brillant colonel du régiment de cuirassiers si célèbre pendant la guerre de Trente ans, était un des plus remarquables officiers de la Ligue. Catholique ardent, prodigue de sa vie, d'une audace qui frisait parfois l'imprudence et qui l'engagea souvent dans de fâcheuses aventures, mais réparant à force d'activité et de résolution les fautes où l'entraînait son ardeur, — ses ennemis l'appelaient < le général partout et nulle part » — il revenait tout bouillant d'une glorieuse campagne dans l'Allemagne septentrionale. Gustave- Adolphe était poursuivi par de sombres pressentiments : il retrouva toute sa confiance à la nouvelle que les Impériaux, persuadés que les Suédois avaient pris leurs quartiers d'hiver, dispersaient leurs troupes : < Je crois vraiment, s'écria-t-il, que Dieu m'a livré l'ennemi ». Le 16 novembre 1632, après la prière, les trompettes sonnèrent le psaume de Luther, c L'Eternel est notre forteresse ». Puis le roi harangua ses soldats ; il avait donné pour mot d'ordre : c Dieu est avec nous ». Il s'était réservé le commandement de l'aile droite, dont la tâche devait être la plus rude. Waldstein, surpris en plein mouvement de dislocation, et souffrant de la goutte, montra beaucoup de décision. Dès qu'il avait deviné le dessein de l'ennemi, il avait rappelé Pappenheim, qui accourut à toute bride. Dans la première partie de la journée, les Suédois, malgré la résistance

désespérée de Waldstein, prirent lavantage, mais à deux heures, l'arrivée de Pappenheim arrêta leur élan. La mort de Pappenheim jeta de nouveau quelques hésitations dans les rangs impériaux, et le roi, pour achever leur défaite, chargea les cuirassiers ennemis et les dispersa. Mais, au milieu du brouillard, les escadrons suédois se dispersèrent et le roi, demeuré presque seul, tomba au milieu des mousquetaires ennemis et fut frappé à mort. A la vue de son cheval qui courait aflblé sur le front des troupes, les Suédois, furieux, se précipitèrent en avant : « Il faut venger le roi ou mourir! » s'était écrié Bernard de Saxe-Weimar, qui avait été son meilleur lieutenant et qui était destiné à continuer son œuvre. La nuit tombait. Waldstein se retira sans avoir essuyé de pertes sensibles. Les Suédois demeuraient maîtres du champ de bataille '.

Au moment où il succomba, Gustave-Adolphe avait à peine trente-huit ans. Il disparaissait dans une auréole de gloire, et sa mort, héroïque et prématurée, n'a pas peu contribué à entourer son nom d'un prestige presque légendaire. L'Allemagne protestante vénère encore en lui une sorte d'archange envoyé par Dieu, et il est peut-être le seul étranger auquel fasse grâce le patriotisme ombrageux des écrivains contemporains. Il était permis cependant de se demander quels seraient les résultats durables de cette étonnante course des Suédois dans l'Empire et si elle serait autre chose qu'une splendide aventure. Pour le moment, si les victoires de Gustave-Adolphe avaient sauvé les protestants et désoi^anisé le parti catholique, les Habsbourg ne laissaient pas d'en avoir tiré quelque avantage. Jusqu'en 1629, la Ligue formait la principale force militaire dans l'Empire, et Ferdinand II, qui lui devait ses succès, était tenu de la ménager : en 1632, en face de la Bavière découragée et

4. Comme d'habitude, on parla de complot, et on accusa entre autres le duc Albert de Lauenbourg d*avoir assassiné le roi : ces rumeurs ne reposent sur aucun témoignage et sont absolument démenties par les faits. Nous savons cependant qu'au lendemain de la bataille de Leipzig, quelqu'un vint ofTrir au confesseur de Ferdinand II d'assassiner le roi de Suède; le confesseur, après avoir consulté les ambassadeurs d'Espagne à Vienne, accepta en principe ToITre, mais crut bon d'en référer à Olivarès. Le Conseil d'Espagne répondit, « qu'en admettant que l'on pût accepter sans scrupule l'idée du meurtre, elle ne paraissait pas digne d'un grand et juste roi », et le projet fut abandonné. — Cet épisode n'en jette pas moins un jour curieux sur les mœurs du temps.

vaincue, des princes incertains et épuisés, du pays accablé de fatigue et de misère, TAutriche paraissait grandie du désarroi de ses adversaires et des défaites de ses alliés. Jamais la situation n'avait semblé plus favorable à son ambition.

La catastrophe d'Éger. — Richelieu s'était donné pour tâche de surveiller et de contenir TEspagne « qui voulait avancer le dessein qu'elle a de la monarchie universelle » . — c C'est une pure calomnie, écrivait-il à Schombei^ dès sa première apparition au ministère, de dire que nous soyons tellement romains et espagnols que nous veuillions embrasser les intérêts soit de Rome, soit d'Espagne, au préjudice de nos anciennes alliances et de nous-mêmes, c'est-à-dire ou de ceux qui font profession de la religion prétendue réformée ou de tous autres qui, haïssant l'Espagne, font particulièrement état d'être bons français... Autres sont les intérêts d'Estat qui lient les princes et autres, les intérêts du salut de nos âmes. » La France, à ses yeux, était « comme le cœur de tous les Estats chrétiens, comme le centre'au milieu de tous les autres i>.

Il ne voulait pas plus livrer l'Empire à la Suède qu'à l'Autriche. Surpris par la course torrentueuse du héros du Nord, il s'était demandé si l'heure n'avait pas sonné de reprendre « les territoires qui avaient été usurpés sur la France, de donner à la Gaule les frontières que lui a destinées la nature, de rendre aux Gaulois un roi gaulois, et partout où fut l'ancienne Gaule, d'y rétablir la nouvelle ». Mais, si les moins chimériques des politiques ont leurs mirages, ils n'en sont pas dupes. Plus encore que sa science des affaires, la fermeté héroïque de son grand cœur et la perspicacité de son génie, ce qui nous frappe dans le cardinal, c'est le sens du possible. A la différence de beaucoup de ceux qui prétendirent s'inspirer de son exemple, il voyait, suivant la parole de Retz, les précipices dont était bordé le chemin qu'il suivait et il < n'abusait qu'à proportion de son mérite ». Les conseils de son confident le plus intime, le I^ère Joseph, contribuèrent à lui rappeler qu'il ne convenait pas « de se confier à sa fortune et à son bonheur plus qu'à sa conduite et à sa prudence ». Il évita ainsi les complications multiples et les dangers dans lesquels l'eût entraîné

LÀ PERIODE SUEDOISE 559

une intervention trop hâtive. Il réussit à conserver de précieuses sympathies dans le camp catholique sans rompre avec les protestants et, dans le grand vide laissé par la mort de Gustave-Adolphe, les partis eurent le pressentiment que la direction des affaires du monde allait passer dans ses mains.

Richelieu apergut dès le premier jour les conséquences probables de la bataille de Lûtzen : le découragement des protestants, la dissolution de la ligue suédoise, Tinsolence accrue de TEspagne. Sans désespérer de ramener un jour la Bavière, qui l'accusait de Tavoir livrée aux Suédois, et sans abandonner Tespoir de réunir un jour sous sa médiation les modérés des deux partis, il courut au plus pressé, envoya des subsides aux Suédois, promit aux protestants des secours. Résolu dès ce moment à se jeter hardiment dans la mêlée, il avait le droit d exiger le prix des services qu'il offrait : il songeait à établir notre influence en Italie, à compléter notre frontière vers le sud par la conquête du Roussillon, surtout à mettre Paris à Tabri de l'invasion en s'étendant dans les Pays-Bas, en occupant la Lorraine et certaines places d'Alsace et du Rhin. Il savait que Ton négocie mieux les mains garnies et, tandis que la confusion était encore universelle, il saisit des gages. Dès le mois de janvier 1632, l'Electeur de Trêves avait accepté notre protectorat, et des garnisons françaises étaient établies dans Coblentz et Ehrenbreitstein. Le duc Charles lY de Lorraine désirait échanger la suzeraineté de la France contre celle de l'Empire, moins gênante : il avait reçu Gaston d'Orléans après la révolte de Montmorency, et lui avait donné sa sœur en mariage (1632); il levait des troupes pour Ferdinand, appelait les Espagnols, occupait les passages du Rhin et des Vosges, de manière « à fermer à la France la route de l'Allemagne, à ouvrir aux Espagnols la route de la Franche-Comté aux Pays- Bas (1633) ». Les troupes du maréchal de La Force coupèrent court à ses manœuvres, forcèrent le duc à abandonner ses Etats,, entrèrent dans Saverne et Haguenau. Richelieu espérait obtenir des Suédois qu'ils lui remissent Colmar, Schlestadt et Philippsbourg; ils faisaient la sourde oreille et les protestants d'Allemagne, inquiets de cette humeur envahissante, hésitaient à lier

partie avec la France. Richelieu s*arrèta, attendit que de nouveaux échecs eussent assoupli leur oi^ueil.

Il fallut en effet quelque temps avant que les conséquences de la mort de Gustave-Adolphe apparussent clairement. Les cercles de Souabe, de Franconie, du Haut et du Bas-Rhin, réunis à Heilbronn, avaient renouvelé leur alliance avec la Suède, et le chancelier Oxenstierna, dont la hauteur et Tinsolence froissaient bien des susceptibilités, mais dont tous reconnaissaient

I énergie et l'intelligence, avait conservé la direction des opérations. La Saxe et le Brandebourg, tout en refusant de s'unir aux confédérés de Heilbronn, n'avaient pas déposé les armes. Gràce aux lieutenants de Gustave- Adolphe, les Suédois conservaient leur supériorité militaire, et les succès de Waldstein dans l'Allemagne du Nord étaient plus que compensés par les progrès de Bernard et de Horn dans la vallée du Danube, d'où ils menaçaient le cœur même de la monarchie autrichienne.

Maximilien accusait de ces échecs le duc de Friedland, qui refusait de le soutenir. Les plaintes de l'Electeur, qui n'étaient qu'en parties fondées, trouvaient un écho à Vienne, appuyées par les fort nombreux ennemis de Waldstein, le prince-héritier Ferdinand, les officiers qui espéraient sa succession, les nobles qui convoitaient ses biens, les Jésuites auxquels il n'avait pas pardonné le rôle qu'ils avaient joué à Ratisbonne et qui l'accusaient d'indifférence religieuse, les Espagnols enfin qu'il n'avait jamais aimés et dont il eût volontiers sacrifié les intérêts. Pendant quelques mois, l'Empereur ferma l'oreille à ces dénonciations; peu à peu, ce concert d'attaques ébranla sa confiance. Les pouvoirs exti*aordinaires du général l'exposaient d'ailleurs fatalement aux soupçons, en même temps qu'ils l'encourageaient à des démarches au moins imprudentes et qui pouvaient l'entraîner presque malgré lui à une trahison complète.

II ne saurait être question de plaider l'innocence de Waldstein, mais il y aurait d'autre part une flagrante injustice à le juger d'après les mêmes règles qu'un simple général. L'Empereur lui avait, au moins dans une certaine mesure, délégué ses pouvoirs et, s'il empiéta sur les attributions du souverain, la faute première en revient au prince imprévoyant et médiocre qui

n'avait trouvé d*autre moyen de défendre ses États que de soudoyer un aventureux condottiere. — Quelles furent au juste les intentions de Waldstein? Qu*y eut-il dans sa trahison de prémédité et d'involontaire? Quel est, en un mot, son degré de culpabilité? — L'histoire hésite encore à se prononcer*.

Personne ne conteste les relations dans lesquelles il s*était engagé depuis longtemps, soit avec les émigrés tchèques dont il encourageait les espérances de restauration, soit avec TElecleur de Saxe ou Feuquiëres, le principal des agents dont Richelieu avait inondé TÂllemagne. Mais quel but poursuivait-il dans ces intrigues compliquées où se plaisait Tagitation de son esprit, et, au milieu de la contradiction des projets que nous révèlent les documents, quelle était sa véritable pensée? Les relations avec la Saxe et le comte d*Ârnim s'expliquent parfaitement par le désir d'isoler la Suède, et même les conciliabules avec les agents français n'impliquent nullement l'idée d'une trahison. Waldstein, comme bien des faits semblent le prouver, poursuivait le rétablissement de la paix en Allemagne; il était décidé à proposer aux protestants des conditions acceptables; et pourquoi, dans ce cas, n'eût-il pas cherché à s'entendre avec la France sur la base d'un juste équilibre des partis? En détour* nant sur les Pays-Bas l'ambition de Richelieu, il se vengeait de l'Espagne qu'il détestait, mais il s'assurait la liberté de. chasser les Suédois de l'Empire.

En attendant, ses accointances avec les ennemis de son souverain donnaient naissance aux rumeurs les plus fâcheuses. Dans toute l'Allemagne, il n'était question que de sa révolte imminente et à la bourse de Hambourg des paris étaient publiquement ouverts sur sa défection. Pourtant les hommes qui étaient en relations directes avec le général, et qui par conséquent étaient à même de mieux connaître ses dispositions intimes, ne se flattaient pas d'avoir pénétré le fond de sa pensée. Jus-

1. Ses contemporains ont été sévères pour lui : le catholique Khevenhûller ne le condamne pas moins nettement que le Suédois Ghemnitz; de nos jours, d'assez nombreux écrivains, — Gindely entre autres, qui a tout récemment étudié cette époque avec beaucoup de science et de précision, — affirment qu'aucun doute ne saurait subsister sur sa faute. Malgré tout, sur bien des points la discussion demeure ouverte. i

QlSTOIRK GÉNÉRALE. V. 36

562 L*âLLBMà6NE ET LÀ GUERRE DE TRENTE ANS

qu'au dernier moment, les Suédois, Bernard de Saxe-Weimar, Feuquières craignirent d'être joués par lui, et leurs hésitations causèrent sa mort. De fait, pendant fort longtemps, ses intentions furent très obscures et très mobiles. Gomme il connaissait assez Ferdinand pour savoir qu'il ne se prêterait pas aisément aux concessions sans lesquelles une réconciliation avec les princes protestants était impossible, il songeait à le mettre en face d'un fait accompli et il ne reculait niême pas devant la pensée de lui forcer la main. Il aurait alors le droit, pensait-il, d'exiger une haute récompense pour ses services militaires et diplomatiques. Que réclanierait-il? Peut-être le royaume de ISohême, plus probablement l'Electorat palatin, qu'il aurait la joie d'enlever à son ennemi intime, Maximilien de Bavière. Ces projets exigeaient dans tous les cas un changement complet de politique à Vienne. Etait-il admissible que Ferdinand consentit à se séparer de l'Espagne, à abandonner la Bavière? La voie dans laquelle Waldslëin s'était engagé aboutissait presque fatalement à une rupture avec la cour, mais il n'est pas sûr qu'il s'en soit aperçu dès la première heure. Ses tergiversations, son refus de venir au secours de Maximilien, la prise de Ratisbonne par les Suédois fournirent contre lui des armes redoutables. Il n'avait plus qu'à choisir entre une chute ignominieuse et un pronunciamento. Il complait sur la fidélité de son armée; mais ses principaux lieutenants avaient été gagnés, Piccolomini, Gallas, Aldringen. Le 24 janvier (1634) il fut relevé de son commandement par une patente impériale qui fut tenue secrète quelques semaines; le 22 février, on publia à Prague et on répandit dans toute la Bohême uq édit qui déclarait Waldstein coupable de haute trahison et ordonnait aux troupes de n'obéir qu'à Gallas. A la cour de Vienne, la terreur était extrême : quelques semaines plus tôt, Waldstein avait réuni à Pilsen ses principaux officiers et avait obtenu d'eux l'engagement de le soutenir (12 janvier); ils avaient renouvelé leurs promesses le 19 février; Bernard de Saxe-Weimar était en marche pour s'unir à lui. La haine des Suédois, les manœuvres des généraux qui espéraient se partager les dépouilles du proscrit, l'honneur militaire et le vieux sentiment de fidélité à

TEmpereur remportèrent. Abandonné par ses soldats, Waldstein à la tête de quelques escadrons se réfugia à Eger et y appela les Suédois : il était déjà trop tard. Le gouverneur de la ville, Gordon, était dévoué à Ferdinand : il s'entendit avec un colonel de dragons, Butler, ardeat catholique, que Waldstein avait entraîné par surprise. Pour l'empêcher de livrer la .place à Tennemi, ils résolurent de le mettre à mort. Us étaient sûrs de ne pas être désavoués : TEmpereur avait laissé aux généraux le soin de juger si ses ordres devaient être exécutés par la violence ou de toute autre manière. Le 25 février, Gordon invita à un banquet Ilov, Trzka et Kinsky, plus particulièrement mêlés aux intrigues du général. Pendant le festin, des Irlandais pénétrèrent dans la salle au cri de : « Vive l'Empereur Ferdinand! » et massacrèrent les convives. Puis, sous la conduite du capitaine Devereux, ils se rendirent à la maison de Wald3tein. Il sortait du bain et allait se mettre au lit : « Fripon et traître 1 j» lui cria Devereux, et il; lui enfonça sa hallebarde en pleine poitrine.

L'émotion causée par la tragédie d'Eger fut moins profonde qu'il ne serait permis de le supposer. Détesté des catholiques et suspect aux protestants, Waldstein n'avait à compter sur les sympathies d'aucun parti, et l'histoire, en reconnaissant ses hautes qualités d'esprit, a le devoir de se montrer sévère pour ce Bohême qui avait plus que tout autre contribué à la ruine de sa patrie, pour ce sceptique qui avait livré ses sujets aux persécuteurs, pour ce soldat qui se préparait à ouvrir aux ennemis la forteresse . dont on lui avait confié la garde. Mais, en le condamnant, la postérité a le devoir aussi de flétrir le souverain qui recourait à des procédés de conspirateur pour frapper l'homme dont il avait imploré les services et auquel il devait peut-être sa couronne.

La joie fut grande dans le parti catholique à la nouvelle de l'assassinat de Waldstein. « Dieu, écrivait l'ambassadeur Ouate, a accordé une grande grâce à l'Empereur, j» Dès ce jour, en effet, celui-ci avait une armée sur laquelle il avait le droit de compter, et la politique autrichienne prend désormais une netteté et une décision qu'elle n'avait guère jusque-là.

Bataille de Nordlingen; paix de Prague. — Le nouveau général de l'armée impériale, Gallas, poussa vivement les hostilités. Il prit Ratisbonne, que Bernard de Saxe-Weimar ne put défendre, et alla mettre le siège devant Nordlingen. Pour sauver la place, Bernard risqua une bataille : elle dura deux jours; les Suédois, qui avaient eu d*abord l'avantage, furent dispersés par une charge furieuse de Jean de Wœrlh et de Charles de Lorraine. Bernard, blessé, échappa à grand*peine; Horn, qui commandait avec lui, fut fait prisonnier : les Suédois avaient eu 6000 hommes hors de combat et laissaient aux mains des vainqueurs 3 généraux et 14 colonels, 6000 prisonniers, toute leur artillerie, 4000 chariots, 300 drapeaux (6 septembre 1634). La bataille de Nordlingen, une des plus sanglantes de la guerre, fut aussi une des plus décisives. Augsbourg, Ulm, Memmingen, le Wurtemberg, la Souabe, la Franconie, le Bas-Palatinat furent occupés presque sans combat par Gallas; la Thuringe et la Hesse étaient menacées. La Saxe abandonna les Suédois et signa avec Ferdinand la paix de Prague (mai 1635). Ce traité laissait aux protestants les biens ecclésiastiques qu'ils possédaient en 1552 et leur garantissait pour quarante ans la jouissance des domaines qu'ils avaient usurpés de 1552 à 1555; l'Electeur de Saxe recevait la Lusace et son fils conservait sa vie durant l'administration de l'archevêché de Magdebourg; la religion luthérienne serait tolérée en Silésie et librement pratiquée dans un certain nombre de villes impériales. Les princes allemands, — à l'exception du duc de Wurtemberg, du margrave de Bade-Dourlach et de quelques autres exclus de l'amnistie, — et les puissances étrangères étaient invités à adhérer au traité, et l'Électeur promettait d'unir ses forces à celles de l'Empereur contre les princes qui persistaient dans leur hostilité.

De fait, des défections nombreuses se produisirent dans le parti protestant. Les Etats de Brandebourg supplièrent l'Electeur de ne pas se faire plus longtemps l'auxiliaire des ambitions suédoises et il suivit l'exemple de la Saxe; puis ce fui le tour du Mecklembourg, du Lunebourg, du Brunswick, de la Poméranie, des princes d'Anhalt, de Francfort, etc. La ligue

de Heilbronn élait dissoute, la France et la Suède ne conservaient d'autres alliés que les héritiers de Frédéric Y, Bernard de Saxe-Weimar et la Hesse-Cassel.

L'Empereur avait longtemps hésité avant de faire à Thérésîe de si larges concessions. Au moment de signer la convention de Prague, il avait réuni un conseil de conscience où il avait appelé vingt religieux, Capucins, Dominicains et Jésuites. S'il est vrai, ainsi que le dit Gindely, que la France offrit la paix à condition de recevoir TAlsace, les moines eurent à résoudre une question délicate : fallait-il sacrifier les intérêts de la foi plutôt que de chercher dans une entente avec Richelieu le triomphe du catholicisme? L'influence de l'Espagne fut plus puissante que la pression de la cour romaine, et les religieux, en grande majorité, approuvèrent la paix avec la Saxe. Comme eux, les principaux personnages de la cour, le cardinal Dietrichslein, le comte de Trautmannsdorf, étaient partisans d'une réconciliation avec les protestants : ils étaient convaincus que le rétablissement de l'unité religieuse en Allemagne était à peu près impossible. D'ailleurs, depuis 1634, l'ambassadeur de Philippe III était le véritable inspirateur de la politique viennoise, et pour le moment, l'Espagne n'avait qu'un but : la guerre contre la France. Si elle en sortait victorieuse, elle aurait toujours le temps de reprendre son projet de restauration catholique. Les questions confessionnelles étaient reléguées au second plan : ce que la France et l'Espagne se disputaient, c'était l'hégémonie en Europe.

Intervention directe de la France. — Richelieu, avec une rare patience et un admirable sang-froid, avait attendu son heure. Le moment venu des résolutions décisives, le cœur ne lui faillit pas. Il était de la « catégorie de ces grands économes qui, soigneux d'amasser de l'argent, savent le dépenser à propos pour éviter une plus grande perte ». Le 19 mai 1635,

il déclara solennellement la guerre à TEspagne. Maître de la Moselle depuis la conquête de la Lorraine et Toccupation d'Ehrenbreitslein et de Cologne, il avait obtenu du rhingrave Otton-Louis, impuissant à défendre contre les Espagnols les places de la Haute-Alsace conquises par les Suédois, qu'il les mit sous notre protection (octobre 1634). Oxenstierna avait ouvert Philippsbourg à nos troupes, et l'alliance de Tévêque de Bàle nous livrait le Rhin supérieur. Une admirable campagne diplomatique avait réuni autour de Richelieu tous les adversaires de la maison d'Autriche. Par le traité de Compiègne (28 avril 1635), la France et la Suède s'étaient engagées à ne pas négocier séparément. Libre de tout souci du côté de la Pologne, où un des plus habiles émissaires du Père Joseph, d'Avaux, lui avait ménagé avec le roi Vladislav une trêve de vingt-six ans (armistice de Stumhsdorf, septembre 1635), Oxenstierna, avec les subsides de la France, réorganisait ses armées. A force de promesses et d'argent, Saint-Ghamont avait retenu plusieurs princes d'Allemagne dans la clientèle suédoise. Le 8 février 1635, un traité d'alliance offensive et défensive avait été conclu avec les Provinces-Unies : on essaierait de soulever ou de conquérir les Pays-Bas, et la France aurait pour sa part l'Artois, une partie de la Flandre, Namur, Mons et Luxembourg. En Italie, Venise se renfermait dans une neutralité timide et les sympathies d'Urbain VIII se refroidissaient à mesure que les empiétements des Espagnols lui donnaient moins d'inquiétude; mais Honoré Grimaldi, prince de Monaco, se plaçait sous notre protection, et par le traité de Rivoli, le duc de Savoie, à qui on promettait le Milanais, s'engageait à entraîner dans la guerre les ducs de Parme et de Manloue (juillet 1635). Comment l'Espagne et l'Autriche, épuisées d'hommes et d'argent, résisteraient-elles à une si formidable poussée? Déjà le cardinal se voyait maître de dicter « une paix générale avec une garantie mutuelle pour l'advenir, ce qui serait un siècle d'or et comme le temps d'Auguste ».

Débuts de la guerre française. — Une chose pourtant manquait à la France : c'était une armée. Les forces que le cardinal poussa à la frontière n'étaient que des hordes indisci-

plinées et novices, incapables de résister aux vieilles bandea espagnoles. Depuis Henri II, les Français n*avaient connu d'autres guerres que les guerres civiles, A une époque où les relations entre les divers peuples étaient rares et où il ne venait guère à Tesprit de personne d'étudier les changements de la stratégie, les progrès introduits par Gustave-Adolphe n'avaient pas éveillé l'attention; l'armement étaiU défectueux et vieilli, les officiers inexpérimentés, les chefs ignorants. Les généraux auxquels Richelieu fit tout d'abord appel, le cardinal La Valette, le prince de Gondé, le maréchal de Brézé, n'avaient pas plus le sens que l'habitude de la guerre. La France refit son éducation de soldat ea combattant.

Nos premiers revers furent d'autant plus vivement sentis qu'ils étaient moins prévus. Ih ne furent pas réparés sans difficulté. Richelieu, qui portait sur tous les sujets sa prodigieuse activité, n'avait pas le goût du détail. L'opinion, qu'il avait très habilement préparée et qui s'était grisée de splendides espérances, le rendit responsable de ses désillusions, et l'impopularité qu'il sentait grandir autour de lui, attrista son cœur et parut par instants paralyser son courage. Il avait toujours été sujet à des accès de découragement, véritables crises nerveuses auxquelles il n'échappait que par un effort violent ; sa santé, qui n'avait jamais été bonne, était gravement altérée, et les convoitises éveillées par sa succession politique n'étaient pas sans influence sur la marche des affaires.

Les campagnes de 1635 et 1636 furent décidément malheureuses. Tout d'abord, par une série de hardis coups de main, les généraux impériaux enlevèrent . Sierck, Philippsbourg et Trêves, où notre allié l'Electeur fut fait prisonnier, et la ligne d'avant-postes qui protégeaient le royaume fut percée. Après la victoire inutile d'Avein, dans le pays, de Liège (2 mai 1635), l'armée française, mal commandée et ruinée par les maladies et la disette, battit en retraite en désordre. Bernard de Saxe- Weimar fut rejeté sur la rive gauche du Rhin ; et les Impériaux demeurèrent maîtres du Rhin moyen, de la Moselle et de la Sarre. Pour ramener la victoire, il n'y avait d'autre moyen, pensait La Valette, que de s'assurer le concours d'une armée

Allemande : par le traité de Saint-Germain (25 octobre 1635), Bernard s'engagea, moyennant quatre millions par an, à lever et à entretenir 18000 hommes pour le compte de la France; à la fîn de la guerre, il recevrait le landgraviat d'Alsace.

Malgré cela, la fortune nous resta contraire. En 1636, le cardinal-infant, don Fernando, gouverneur des Pays-Bas, et Jean de Wœrth envahirent la Picardie et s'avancèrent jusqu'à Gorbie. Jean de Wœrth proposait de marcher sur Paris, où l'arrivée des fuyards et les dévastations des Groates qui couraient le pays jusqu'à Ponloise avaient jeté l'épouvante. Richelieu eut un moment de découragement, mais son patriotisme reprit vite le dessus et l'énei^e de ses résolutions ramena bientôt la confiance. En face du péril national, la France se groupa autour du chef qui ne désespérait pas de ses destinées. De tous côtés des volontaires affluèrent. En quelques semaines on avait une armée de 60 000 hommes qui eût suffi pour infliger un désastre au cardinal-infant. Le maréchal de La Force se contenta de reprendre Gorbie. En même temps, Gallas et le duc de Lorraine, qui étaient entrés dans Dijon, échouaient devant Saint-Jean-de-Losne et repassaient le Rhin à la hâte. Dans le nord de l'Allemagne, Baner rétablissait la gloire des armées suédoises par Téclatante victoire de Wittstock *.

Avènement de Ferdinand in. — A la mort de Ferdinand II, son fils lui succéda sans difficulté (février 1637). Ferdinand III était fort loin d'être un grand homme. D'un esprit médiocre, assez indifl'érent aux afl'aires dont il abandonnait volontiers la direction à ses ministres, il ne nourrissait ni vastes desseins ni ambitions grandioses et ne songeait guère à menacer ces libertés germaniques que Richelieu et Oxenstierna défendaient avec tant de fracas. Gatholique très sincère et repoussant toute idée de tolérance dans ses domaines immédiats, il n'avait aucun fanatisme de propagande. Il n'aimait pas les Jésuites, bien qu'il eût été élevé par eux et, très désireux de restaurer ses finances et de soulager ses peuples, il eût volontiers consenti à acheter la paix en accordant aux protestants d'Alle-

i. Au nord-est de Werben, près des frontières du Mecklembourg, 4 cet. 1636.

magne la liberté religieuse. Mais il était trop intimement lié à TEspagne pour s'affranchir facilement du système paternel

Baner et Bernard de Saxe-'W^eimar. — La victoire de Wittstock n*ayait eu en effet que des résultats momentanés. Baiier était refoulé sur les bords de la Baltique. La coalition formée par Richelieu se dissolvait. Après la mort de Victor- Amédée I" (1637), la Savoie ne nous apportait plus qu*un appui incertain; le duc de Parme faisait sa soumission à Philippe III et rinfante Marguerite de Mantoue essayait de lui livrer le Mon tf errât; Tltalie était perdue pour la France et la mort du landgrave Guillaume de Hesse-Cassel lui enlevait en Allemagne le plus sûr de ses auxiliaires.

Les épreuves sont la pierre de touche des âmes vraiment hautes. Richelieu mit sur pied 120000 hommes. Il menaça les Pays-Bas et combina un vaste plan d*offensive : Baner s'avancerait par la Bohème et Bernard descendrait le Danube pour lui donner la main sous les remparts de Vienne; en même temps, le prince de Transylvanie, Ràkôczy, envahirait la Hongrie avec Tappui d*une armée turque. G*était le plan de campagne que reprit plus tard Turenne et qui décida l'Empereur à signer la paix. Pour le moment, Baner réussit bien à envahir la Bohème et à s'y maintenir plusieurs mois (1639), mais non à s'y établir solidement. Il avait compté sur Tinsurrection des habitants, mais toutes les forces de résistance du peuple tchèque étaient épuisées. La conduite des Suédois décourageait dailleurs toutes les sympathies : Baner unissait à des talents supérieurs une avidité féroce; la Bohème, la Moravie et la Silésie furent horriblement ravagées; des centaines de villages furent détruits et ne se sont plus relevés depuis; des milliers de paysans s'enfuirent dans les forêts, où ils périrent en foule. Quand Ferdinand eut enfin réuni une armée, Baner se replia vers TAllemagne occidentale, où il continua la guerre jusqu'à sa mort (mai 1641). Les succès de Bernard dans la vallée du Rhin furent moins éphémères. Repoussé une première fois devant Rheinfeld (28 février 1638), il surprit l'armée impériale dans ses quartiers d'hiver, enleva Jean de Wœrth et presque tout l'état-major ennemi (mars) et investit Brisach. Pour débloquer

la ville, on envoya contre lui deux armées. Bernard battit la première, celle de Gœtz, à Wittenweiher (août), défit à Thann Charles de Lorraine et revint sur Gœtz, qu'il mit définitivement hors de combat (octobre). Brisach capitula après une héroïque résistance (décembre 1638).

Acquisition de l'Alsace. — Bernard, protestant sincère, ne poursuivait pas seulement le triomphe de sa foi. Â un moment où le génie militaire paraissait justifier toutes les espérances, il espérait se tailler un royaume à coups d'épée, et, quand Richelieu lui demanda de remettre Brisach à une garnison française, il refusa nettement. Etait-il admissible cependant que les succès d'une armée qui était à la France puisqu'elle la payait, — et à cette époque c'était le seul litre où se reconnût la nationalité d'une armée, — profitassent à un autre qu'au roi? Ces succès, dont s'enoi^ueillissait Bernard, qui donc les avait rendus possibles, qui les avait préparés, qui avait fait du vaincu de Nordlingen le héros de Brisach ? Au moment où, après tant d'efforts et de travaux, le cardinal touchait enfin à cette limite du Rhin, vers laquelle le ramenait sans cesse son imagination, allait-il abandonner à un allié qui n'existait que par lui cette province d'Alsace que l'Allemagne n'avait su ni gouverner ni défendre! Quels scrupules l'auraient arrêté? Prétendre qu'il lésait ainsi les droits de la nationalité germanique, c'est fausser l'histoire en y introduisant des idées et des principes qui n'existaient pas au xvii* siècle.

Comme en 1632, la mort débarrassa le cardinal d'un allié devenu plus gênant qu'utile. Après la mort de Bernard (18 juillet 1639), il acheta ses lieutenants. Par le traité de Brisach (9 octobre), les chefs weimariens s'engagèrent à sendr le roi envers et contre tous pour le rétablissement des libertés politiques et des Etats opprimés. Les commandants de Brisach, de Rheinfeld, de Friboui^ vendirent de même à beaux deniers comptants les places qu'ils occupaient. La France était enfin en possession du gage qu'elle convoitait.

Progrès de la France Jusqu'à la mort de Richelieu. — Dans toute guerre qui se prolonge, la victoire finit nécessairement par revenir au parti dont les ressources sont les

plus réelles et Ténei^ie vitale la plus vigoureuse. Peu à peu nos armées s'aguerrissaient, nos généraux se formaient. La France, dans la splendeur de sa radieuse jeunesse, allait établir sa supériorité militaire comme elle avait déjà prouvé sa supériorité politique. En 1640, Guébriant, qui avait pris le commandemeni de l'armée weimarienne, achève la conquête de l'Alsace, pendant que la prise d'Arras nous livre l'Artois. En même temps, les révoltes de la Catalogne et du Portugal ouvrent aux flancs de l'Espagne une incurable blessure '. Les rebelles de Catalogne appellent à leur secours la France^ dont ils acceptent la domination : Richelieu envahit le Roussillon et prend Perpignan (1642). Les Portugais, depuis longtemps en négociations avec le cardinal, proclament leur indépendance, et les complots qu'Olivarès essaie à son tour de soudoyer en France, échouent misérablement.

En Allemagne, les victoires des Suédois sans être aussi décisives, infligent à l'Autriche des pertes cruelles. A la mort de l'Electeur de Brandebourg, Georges-Guillaume, son fils Frédéric-Guillaume (1640-1688), si célèbre depuis sous le nom de Grand Électeur, convaincu qu'il ne parviendrait pas à arracher la Poméranie aux Suédois, avait abandonné l'Empereur et signé avec Oxenstierna un traité de neutralité. L'exemple de cette défection pouvait être contagieux : non pas que les princes allemands fussent en général mal disposés pour Ferdinand III, mais tel était l'épuisement de l'Allemagne qu'en dépit de la meilleure volonté, ils auraient eu grand'peine à lui être d'un réel secours. Le plus sérieux obstacle que rencontrassent les armées suédoises consistait dans l'horrible misère du pays : la famine les chassait vite des provinces qu'ils conquéraient. En 1641, Torstenson, qui avait remplacé Baner, fut victorieux à Wolfenbûttel. L'année suivante, il envahit la Silésie et la Moravie, puis écrasa l'armée austro-saxonne à Breitenfeld (2 nov. 1642).

A bout de ressources, ne sachant où recruter une nouvelle armée, Ferdinand III envoya à Paris le grand-prieur des Dominicains pour s'adresser à la conscience de Richelieu et lui

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