CHARLES I" ET LA PETITION DBS DROITS
leurs satires. De son vivant, son fils inaugurait une politique opposée à la sienne. Depuis de longues années, ses forces physiques, minées par Tin tempérance, étaient à bout. Un accès de fièvre remporta le 27 mars 1625. Sa mort, comme celle du prince Henri, fut attribuée par quelques-uns à un crime. La rumeur populaire accusa Buckingham, mais sans preuves et, il faut le dire, sans vraisemblance.
//. — Charles 1^ et la Pétition des Droits.
Charles P', — Lorsque M. de la Ville-aux-Clercs, qui avait été chargé de négocier les articles du mariage de la sœur de Louis XIII, revint à la cour de France, Richelieu l'interrogea sur le futur époux d'Henriette-Marie. Le diplomate répondit : < C'est un sot ou un homme extraordinaire, suivant que son silence est involontaire ou calculé. » Charles n'était ni si nul ni si profond que l'avait soupçonné le diplomate. Son silencetenait à la difficulté de s'exprimer et à la gène qu'il en ressentait. Plus tard Cromwell fit en deux mots, à sa brusque façon, un portrait de Charles Stuart devant la Chambre des communes : « Le roi, dit-il, est intelligent; il a de grandes facultés; mais on ne peut se fier a lui : c'est le plus déterminé menteur qui soit. » En étudiant l'homme de près, on est étonné de trouver que cette duplicité n'est accompagnée d'aucune bassesse morale. Ce n'est pas sur l'échafaud seulement que Charles a montré de la dignité et de la noblesse. Il était courageux et non sans talent pour la guerre. Aux vertus d'un chef de famille il joignait quelques-unes de celles d'un chef d'Etat. Ses mensonges, par une étrange obliquité de conscience, lui paraissaient de légitimes artifices mis au service de la bonne cause. En défendant et en développant de son mieux la prérogative souveraine, il pensait faire son devoir de roi; il s'en crut le champion et, finalement, le martyr.
Il n'avait ni les qualités qui attirent, ni les défauts qui séduisent. Ses manières sèches et hautaines glaçaient l'affection.
repoussaient le dévouement. Il couvrait -sa froideur naturelle d'une gravité affectée. La bouffonnerie railleuse de son père s'était tournée, chez lui, en dédaigneuse ironie; et son rire, si rare, blessait. Dans ses jalousies, dans ses rancunes, il était impitoyable autant que mesquin, ne pardonnait pas ou pardonnait sans grâce ni sincérité. Enfin il doublait d*une erreur de conduite toutes ses erreurs de jugement : car il était faible quand il convenait de résister, obstiné là où il eût fallu céder. Mais son grand tort fut, — en dépit des facultés que lui reconnaissait Cromwell, — de n'avoir jamais compris ni les caractères individuels avec lesquels il avait à combattre, ni les aspirations générales du peuple qu'il avait à gouverner. Elevé dans les idées d'absolutisme, il avait vu, de ses propres yeux, comment les souverains étaient obéis à l'Escurial et au Louvre. Il crut possible, il crut nécessaire et juste d'imposer le même joug aux compatriotes d'Eliot et de Hampden. C'était méconnaître des hommes dont l'orgueil égalait le sien.
Un jeune maître et un nouveau règne éveillent toujours des espérances. Pourtant la lune de miel politique de Charles et de son peuple dura peu. Aux 700 000 livres de dettes léguées par son père, il eut vite fait d'ajouter des charges nouvelles. Les revers qui accablaient sur le continent les amis de l'Angleterre, et qu'il n'avait pas su empêcher, se tournaient contre lui. L'alliance de la Hollande lui échappait; celle de la France lui coûtait très cher et, après tant de sacriOces, lui manquait aussi. Après l'équipée de Madrid et la rupture du mariage espagnol, Buckingham avait vu, un moment, le parlement à ses pieds; mais il avait déjà retrouvé ses anciens ennemis, grossis de nouveaux adversaires. Le mariage français était maintenant presque aussi impopulaire que l'autre. Il semblait que cette enfant de quinze ans ramenât le papisme dans les plis de sa robe de noces. Charles devait conclure à tout prix; il ne pouvait s'exposer une seconde fois au ridicule d'un mariage manqué. Richelieu le sentait et exploitait la situation avec sa finesse et son énei^ie ordinaires. Il n'accorda pas l'alliance offensive que l'on souhaitait et exigea des concessions compromettantes en faveur des catholiques. Bien plus, un traité secret obligea, le
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cas échéant, la flotte anglaise à prêter son assistance pour réduire les huguenots français. Il y aurait eu un véritable soulèvement d'opinion si cette clause honteuse avait été connue. Ce qu'on savait, joint à ce qu'on craignait, était suffisant pour produire l'inquiétude et la défiance.
Le parlement de 1625 à ^Westminster et à Oxford. — C'est au milieu de ces impressions que se réunit le parlement au mois de juin 1625. Le discours du trône réclamait des subsides en termes brefs et impératifs. La guerre contre l'Espagne avait été entreprise en conformité avec le vœu national. C'était donc à la nation d'assister le roi. Il fallait se hâter, car les besoins étaient pressants et, d'ailleurs, la peste qui sévissait à Londres conseillait aux députés d'abréger leurs délibérations. Le parlement ne tint aucun compte de l'avertissement. Sur la motion de sir Edward Coke, l'ancien chiefjustice^ devenu un des inspirateurs de l'opposition, le parlement s'empressa d'endosser et de confirmer les « déclarations de griefs » présentées par les assemblées précédentes. Mais c'est surtout la question religieuse qui passionna le débat. Pym fit voter la recusancy pétition qui invitait le roi à appliquer strictement les lois pénales contre les catholiques. Eliot prononça un éloquent discours contre les prétentions nouvelles de l'Eglise anglaise et dénonça certain pamphlet du docteur Montagne qui lui semblait entaché de papisme.
L'histoire n'a pas fait, jusqu'ici, une place assez grande à John Eliot. Il mérite de figurer au premier rang parmi les patriotes et parmi les orateurs. Monarchiste par tradition, puritain par ses tendances sans partager les doctrines presbytériennes, il appartenait à la même race que Milton, noble race d'hommes, imbus de la Bible, mais façonnés par la culture classique des Universités. Dès sa première jeunesse, il avait donné des signes de violence extraordinaire; puis il avait pris, en quelque sorte, le commandement de lui-même et s'était refréné. Comme bien d'autres, il avait subi le prestige physique de Buckingham, s'était attaché à sa personne plus encore qu'à sa fortune. Lorsque Buckingham était devenu grand-amiral, il avait fait John Eliot vice-amiral du Devonshire. Ce n'était pas
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là une sinécure de courtisan. Pendant quelques années, Eliot avait fait rude guerre aux pirates dans « les mers étroites ». Au parlement, il défendait encore l'intégrité de son patron tout en l'avertissant dans le particulier. Sa phrase était fort«, subtile, colorée, parfois déclamatoire, souvent amère et grave; l'ardeur des convictions lui donnait une vibration contenue, une profondeur étrange. C'est ce qu'on appelle earneslness, ce don viril de se mettre tout entier dans une seule affirmation. Les questions que Pym traitait au point de vue du droit constitutionnel, et Wentworth au point de vue de l'opportunité politique, Eliot les envisageait au regard d'un idéal de morale et de justice, à la fois antique et chrétien. Aussi montait-il plus naturellement que ses rivaux à la grande éloquence.
A propos de la brochure de Montagne, il réclama pour le parlement, non le droit de formuler des dogmes, mais de veiller à l'exécution des lois religieuses et, par conséquent, de défendre l'orthodoxie. Il eut un beau mouvement lorsqu'il dénonça l'introduction de nouveaux rites. Loin de lui la pensée de condamner les vieilles cérémonies qui avaient une haute signification symbolique : « Pourquoi ne se lèverait-on pas au Credo? Nos pères avaient coutume de le faire afin de montrer qu'ils sauraient « se lever » pour leur foi {to stand by it). J'ai ouï dire qu'à ce moment du service, d'aucuns tiraient l'épée. Et pourquoi pas? Nous aussi, nous saurions, le cas échéant, tirer l'épée pour la religion, le roi et la patrie! >
La Chambre tremblait d'émotion à ces paroles. Quant à Montagne, loin de faire paraître la moindre déférence envers le parlement, il publiait une nouvelle brochure adressée au roi et dont le titre indique le sens : Appello Cœsarem, C'est donc sous de fâcheux auspices que s'engagea la discussion de la loi de finances. Eliot eut une dernière entrevue avec Buckingham pour chercher un accommodement; de ce jour date la rupture définitive entre ces deux hommes. Le parlement accorda un subside provisoire de 140 000 livres, vota l'impôt de tonnage and poundage (douanes extérieures), non plus, comme c'était l'usage, pour toute la durée du règne, mais pour une année seulement. Puis il fut prorogé, à cause de la peste.
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Lorsqu'il se réunit de nouveau (août 1625) à Oxford, il se montra encore plus revêche. Il insista sur son droit de contrôle et d enquête, repoussa tous les compromis, et finit par émettre un vote qui, pour le fond et même pour la forme, équivalait à ces votes de non-confiance par lesquels on renverse aujourd'hui les cabinets. Le roi prononça la dissolution.
Guerre avec l'Espagne et avec la France. — Pour vivre sans parlement, il fallait trouver de largent et remporter des succès. Or la politique de Charles et de son favori n'essuyait que des revers. Une expédition sur Cadix avait abouti à un piteux échec. Les banquiers hollandais refusaient d ouvrir leur bourse. Avec la France, la situation devenait plus tendue. La reine, qui devait prendre sur Charles tant d'influence, n'était encore qu'une enfant, jolie et mutine, qu'il essayait d'intimider et de dompter. Ce qui n'était pas moins ridicule que ces enfantillages, c'était l'amour délirant de Buckingham pour Anne d'Autriche et sa jalousie contre Louis XIIL Mais il y avait des causes plus sérieuses à une rupture avec la France. La clause secrète du traité de mariage était inexécutable; les engagements publics ne l'étaient guère moins. Un gouvernement ami des papistes ne pouvait trouver, en Angleterre, ni obéissance ni crédit. Maintenant que l'Espagne s'affaiblissait tous les jours et que la France grandissait, il fallait revenir à la politique des Lancastre, et on ne saurait blâmer Charles d'avoir voulu se soustraire, en 4626, à cette vassalité qui fut si fatale à ses fils. Son tort est d'avoir mis à la fois les deux grandes puissances du continent sur les bras de cette petite Angleterre de trois millions d'hommes qui n'avait ni généraux, ni armées, ni budget.
Le parlement de 1626 : mise en accusation de Buckingham. — Force fut de convoquer un nouveau parlement en 1626. On comptait en venir à bout aisément. D'abord on lui avait retiré son principal grief en jetant les catholiques par-dessus bord avec l'alliance française. On lui avait aussi enlevé ses principaux leaders en les nommant sheriffs de leurs comtés; dignité incompatible avec le mandat parlementaire. En effet, on ne vit figurer dans la Chambre de 1626 ni Wentworth,
ni Edward Coke, ni Phelips, ni Francis Seymour qui, à divers lilrcs, avaient inquiété le pouvoir dans les précédents parlements. On croyait pouvoir se fier à John Eliot, dont Thostilité envers le duc n*était pas encore déclarée. On se trompait : Eliot avait pris son parti. Dès le début de la session, au lieu de voter les subsides, la Chambre des communes accusa Buckingham de haute trahison devant la Chambre des lords.
Parmi les accusations portées contre le favori, il en était de niaises et de fausses : notamment cette sotte histoire d'empoisonnement qui avait couru au moment de la mort de Jacques P'. En outre des faits controuvés, il y en avait d'autres qui devaient, manifestement, être portés au compte du roi. Mais c'est précisément là où triomphait la bizarre logique de ces singuliers révolutionnaires qui s'agenouillaient devant le prince pour lui demander la tête de son ministre. < Si le roi, disait Eliot, avait consenti, ce que je ne puis croire, à prêter ses vaisseaux contre La Rochelle, le duc serait encore coupable, car le devoir de sa charge était de se jeter aux pieds de son maître et de l'éclairer. » Ainsi en tout. Le roi ne peut errer, le roi ne peut mal faire, le roi ne peut commettre une action illégale. Si donc une erreur est commise en son nom, si un acte illégal émane du gouvernement, le devoir du parlement est de rechercher et de punir les auteurs de cette suggestion. Présentée de cette façon, la responsabilité ministérielle, c'est l'infaillibilité royale, mais une infaillibilité stérile, murée dans sa grandeur, isolée dans sa gloire, dénuée de tout moyen d'agir et de toute communication avec le dehors. Quel despote en eût voulu?
Bonnes ou mauvaises, les raisons alléguées contre Buckingham étaient toutes acceptées par l'opinion. L'habileté de Pym les rendait plausibles; l'éloquence d'Eliot leur donnait un éclat extraordinaire. Au cours d'une harangue où les anciens lui prêtèrent plus d'une sentence majestueuse et plus d'un trait vengeur, il compara Buckingham à Séjan et, devant ces hommes habitués à regarder les leçons de l'histoire comme autant d'oracles, une telle comparaison était une condamnation. L'invective finale peut soutenir un rapprochement avec les plus beaux
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morceaux de rhétorique que nous ait laissés la vieille éloquence classique. Elle est jetée dans le même moule. Eliot était un romain du temps de ïhraséas, endormi dans le sénat et réveillé dans le parlement, en pleine fièvre puritaine.
A peine avait-il terminé son discours que le roi lenvoya en prison. Le parlement, dont il était l'âme, le réclama avec tant d'énergie qu'il fallut bien le lui rendre. Cette première victoire en présageait une seconde et plus grave. La Chambre des lords n'était plus Thumble exécutrice des volontés royales et ministérielles, toujours prête à annihiler les revendications des Communes. Les ennemis de Buckingham formaient dans son sein un parti puissant; la majorité, peut-être : on ne savait. Charles trancha la situation d'un coup d'autorité. Il se rendit à la Chambre des lords, prit hautement pour lui la responsabilité de tous les actes de son ministre et mit fin par une ordonnance de dissolution à l'existence du parlement de 1626.
Revers militaires et maritimes, — Le roi essaya d'en appeler du parlement à la nation. Au nom du patriotisme, il lui demanda un don volontaire. Le silence et l'abstention générale lui répondirent. Après le don A'olontaire, on eut recours à l'emprunt forcé, qui provoqua de vigoureuses résistances et ne produisit pas la moitié de ce qu'on espérait. De ces maigres ressources, obtenues avec une peine infinie par des moyens qui blessaient tous les droits et irritaient toutes les consciences, on fit le plus triste emploi. La guerre contre la France fut une série de revers, qui eut pour point culminant un sanglant et humiliant échec dans l'Ile de Ré. Le sentiment national se soulevait. Dans ces circonstances criliques, il fallut encore convoquer un parlement.
Le parlement de 1628 : la Pétition des Droits. — Qu'allait faire cette chambre redoutable, élue dans un moment de colère et d'indignation presque unanime? Eliot voulait recommencer le procès du ministre. Mais, si important que fut cet homme dans l'Etat, sa personne disparaissait presque dans ce grand débat, et le parlement entendait léguer à ses successeurs des conquêtes plus substantielles. C'est alors que Thomas Wenlworth tenta de se poser en médiateur.
Issu d'une famille plus ancienne que la conquête normande et qui possédait depuis mille ans les mêmes domaines, maître d'une fortune immense, allié, par deux mariages successifs, à de très grandes maisons, Wenlworth ne ressemble en rien au parvenu-renégat, si fréquenta toute époque, qui trahit le peuple après s'être élevé sur ses épaules. Il était né absolutiste, comme on le voit par ses lettres intimes et par la façon dont il gouvernait sa famille avant de gouverner l'Etat. Il avait, en 4623, grâce à son influence locale, fait nommer au parlement un des ministres du roi; il avait obtenu la charge de custos rotulorum du Westriding de Yorkshire, mais cette faveur du pouvoir élait trop mince pour l'attacher, et, quand on la lui retira, la disgrâce élait de trop peu de conséquence pour arrêter un tel homme dans sa voie. Il devint l'ennemi de Buckingham et n'en lendit que plus énergiquement au pouvoir vers lequel il se sentait appelé. Dans le parlement il agissait avec l'opposition, mais n'en était point. Au début de la session de 1628, il essaya de faire accepter un compromis. Le roi reconnaîtrait les droits du parlement et le parlement assurerait le fonctionnement financier du gouvernement, placerait le souverain au-dessus de la nécessité de tendre la main à son peuple. Tandis qu'il parlait au nom du roi, le roi le désavoua. Dès lors, il passa au second plan, et toute l'influence revint à Eliot. Lorsque le parlement manifesta le désir de préciser et de définir ses droits, une fois pour toutes, Ciiarles P coupa court à la discussion en donnant « sa parole qu'il respecterait la loi du royaume »• — « Nous avons déjà, dit Pym, mieux que la parole du roi : nous avons son serment, tel qu'il l'a prêté au jour de son couronnement. Mais celle loi que le roi promet de respecler, la connaît-il? Qui la connaît? » Les légistes l'appuyèrent. On avait parlé de la Magna Charia : il fallait la traduire en langage moderne, lui donner une forme appropriée aux besoins du siècle. Edward Coke fut le rédacleur de la Pétition des Droits, ou plutôt du Droit, Ce n*est ni un manuel des droils de l'homme, ni un plan de réformes, ni un « cahier » de plaintes, mais la constatation écrite du droit constitutionnel couturaier de l'Angleterre. La Chambre des lords, appelée à délibérer sur ce document, voulut y insérer une