L'ESPAGNE LES DEUX PREMIERS SUCCESSEURS
/. — Les rois et les favoris.
La première moitié du xvii* siècle fut i*une des périodes les plus néfastes de Thistoire de TEspagne. C'est dans cet espace de soixante-sept ans que la monarchie espagnole, en apparence encore si forte, fiëre de ses immenses possessions « vingt fois supérieures à celles de Tempire romain » (Mendoza), confîante dans ses ressources financières, ses armées et ses flottes, tomba de la plus lourde chute dont Thisloire moderne fasse mention.
Incapacité et corruption du gouvernement. — La ruine eut pour première cause Tincapacité et la corruption du gouvernement. Avec Charles-Quint et Philippe II, qui gouvernaient par eux-mêmes, au dedans la monarchie avait été respectée, et au dehors TEspagne avait conquis Thégé monie de TEurope. Mais un siècle de grandes guerres avait afl'aibli ses ressources, et à l'intérieur, suivant le mot célèbre de Mignet, « la royauté s'éteignit dans Timpuissance ». Depuis 1598, les souverains ne savent plus gouverner, et livrent à des favoris incapables ou aventureux la direction des afl'aires.
Philippe m et le duo de Lerma. — Philippe III est le premier de ces princes dont Tinertie devait conduire l'Espagne à sa perte. Né à Madrid en 1578, élevé avec soin par son père, il arriva au trône à vingt ans, dénué d'expérience, plein de terreur pour les responsabilités qu'il allait encourir. Philippe II l'avait jugé sans illusion. « L'Infant, disait-il tristement, n'a aucun talent pour administrer; il n'est que l'ombre d'un roi ; il est plus fait pour être gouverné que pour gouverner. » Et l'impassible souverain avait pleuré sur le sort de la monarchie en songeant à l'inhabileté de son successeur. Ce n'est pas que Philippe III manquât de vertus. Il avait des mœurs régulières au milieu d'une cour corrompue; il était doux, charitable, scrupuleux à l'excès. Une piété fervente, monacale, lui valut le seul surnom qu'il ait mérité, celui de pieux {piadoso). Tous les matins, il entendait la messe; tous les soirs, il récitait neuf fois le rosaire; et il faisait répéter à ses enfants avec un soin particulier l'invocation : « 0 Marie, conçue sans péché, priez pour nous ». Il vivait au milieu des reliques, ne pouvant, dit un contemporain, « sortir des couvents, ni dérober ses oreilles aux propos des moines ».
Eteint, sans ressort, sans volonté, incapable de prendre par lui-même une décision, il ne fut, suivant l'énergique expression du satirique Villamediana, « qu'un roi en peinture ». La dévotion, les voyages, la chasse, le jeu l'absorbèrent tout entier; il se laissa vivre, dit l'envoyé vénitien Soranzo, « sans se donner la peine de penser ». Heureuse l'Espagne, si le pouvoir était tombé dans les mains d'un favori de talent! Mais le valida se montra aussi incapable que son maître.
Ce fut le grand-écuyer du prince, don Francisco Gomez de Sandoval y Rojas, qui prit peu après le titre de duc de Lerma (1598). « Le règne des écuyers est fini! » s'était écrié Philippe III à la mort de son père. La haute noblesse accourut autour du favori. Courtois, affable, conciliant et doux, il avait gagné le cœur du roi par le charme de ses manières. Il gagna la faveur des grands par sa prodigalité, celle du clergé par ses complaisances. Il exerça le pouvoir non pour satisfaire une ambition d'homme d'Etat, mais pour profiter des avantages
matériels qu*il donne. En effet, dépourvu d'instruction et de talent, mais « grand pipeur >, dévoré de la soif du luxe et des jouissances, il puisa à pleines mains dans le Trésor, et fit de la cour le grand marché des fonctions publiques. Le gaspillage fut à son comble. La corruption ne connut aucunes bornes. Il distribua à ses parents les principales charges. De sa femme il fit la grande-maîtresse du palais; de son oncle, le cardinal Sandoval, un primat d'Espagne et un grand-inquisiteur. Il donna à son frère la vice-royauté de Valence; à son beau-père, celle de Naples; à ses gendres, le généralat des galères. Il amassa luimême une immense fortune de 44 millions de ducats, équivavalente à 400 millions de nos jours. « Difficile à rassasier », il avait eu Taudace de demander et d'obtenir du roi un décret spécial qui lautorisait à recevoir les présents.
Il se laissait gouverner par un intrigant d'obscure naissance, son ancien page, Rodrigo Galderon, qui devint comte d'Oliva, marquis de Siete-Iglesias, et possesseur d'un revenu annuel de 600 000 livres. Les hauts , fonctionnaires, les conseillers, les tribunaux imitèrent l'exemple parti d'en haut. Des procès scandaleux révélèrent les concussions de plusieurs membres du Conseil. Le patriarche des Indes, le confesseur du roi, Aliaga, et jusqu'à de simples scribes prirent une large part à la curée. Philippe, disait Villamediana dans une piquante satire, « est mort comme le Christ entre des voleurs ». « Tous les hommes de celle cour, écrivait le poète Quevedo, sont devenus de vraies câlins, on ne les a que pour de Targent. »
La corruption du gouvernement n'eut d'égale que son impuissance. Rien ne fut entrepris pour améliorer les finances, pour enrayer la décadence économique. « Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend, disait le cardinal de Tolède, montre les signes évidents de la décadence »; et en 1619 le Conseil de Castille lui-même traçait le plus sombre tableau de l'état de la monarchie. Cette administration eut cependant quelques mérites. Elle montra une certaine modération dans les rapports avec les Provinces Basques, le Portugal et l'AragOn, dont l'esprit d'indépendance fut ménagé. Le premier ministre renonça à la politique guerrière de Philippe II La paix avec l'Angleterre (1604),
la trêve avec la Hollande (1609), les mariages espagnols (1612), donnèrent à TEspagne vingt ans de tranquillité et retardèrent sa chute. Malheureusement, la diplomatie espagnole troublait encore de ses intrigues lltalie, la France, rAUemagne, et travaillait en multipliant les complots et les subsides à aggraver le gaspillage financier. Enfin, une mesure plus ruineuse pour TEspagne qu'un demi-siècle de guerre détruisait en grande partie TefTet du rétablissement de la paix.
Expulsion des Morisques. — On résolut en 1609 d'expulser les Morisques, qui formaient une race distincte, restée rebelle à l'assimilation malgré les efforts de Philippe II. Tout s'unit pour les perdre. On invoqua la raison d'Etat, la nécessité d'achever l'unité de l'Espagne, et de débarrasser le pays de ces alliés secrets des Turcs, des Anglais et des Français, au moment où les pirateries des Barbaresques et les plans secrets de Henri lY jetaient l'Espagne dans la terreur. « Ils sont 90 000 hommes propres à porter les armes, faisait remarquer l'archevêque de Valence, Ribera, promoteur de l'expulsion, et si nos ennemis osaient tenter une invasion, notre situation serait terrible. » Le Castillan, indolent et pauvre, détestait en eux des rivaux actifs et riches par leur économie. « Il est à craindre, ajoutait Ribera, qu'ils n'accaparent toutes nos richesses, et ne réduisent les chrétiens à la misère. » — « Ils enfouissent sans cesse, s'écriait Cervantes; leur science est de nous voler; ils sont le ver rongeur de l'Espagne. » Le fanatisme religieux acheva de les perdre. Le clergé, « qui n'avait pas mis d'ailleurs tout le soin désirable aies convertir », si l'on en croit certaines accusations contemporaines, les jugeait réfractaires au catholicisme. Peut-être n'avait-il pas tort, si l'on en juge par l'insuccès actuel de la propagande chrétienne parmi les musulmans. Ribera demanda à plusieurs reprises, en 1588, en 1602, en 1609, l'expulsion des Morisques, comme le seul moyen d'en finir avec le danger matériel et spirituel que présentait leur obtination. Il menaçait le roi de la colère divine et lui montrait dans les malheurs de l'Espagne le châtiment de Dieu. L'influence du clergé l'emporta sur les représentations de la noblesse qui, plus éclairée, ulus intéressée d'ailleurs à garder dans les Morisques
des sujets laborieux dont elle retirait de gros revenus, s*opposa à la mesure rigoureuse qu'adoptèrent le favori et le Conseil. Le» Morisques de Valence, d'Andalousie, de Murcie, de Castille, d'Aragon et de Catalogne furent successivement expulsés (septembre 1609 — juillet 1610) et transportés en Afrique, où un grand nombre périrent; 40 000 révoltés, réfugiés dans les mon- * tagnes de Valence, furent égorgés ou réduits en esclavage. L'Espagne y perdit, d*aprës les calculs les plus probables, 500 000 à 600 000 de ses meilleurs agriculteurs et artisans, et * précipita ainsi sa propre ruine. L'unité religieuse était chèrement achetée. L'opinion dans la Péninsule applaudit à cet acte comme « à la plus grande action du règne ». Cervantes y voit une « inspiration divine, une résolution héroïque ». — L'historien Novoa s'écrie : « Heureux roi, auquel un tel exploit était réservé ! » Mais on l'apprécia au dehors comme un acte de folie, a le plus barbare dessein dont l'histoire des siècles fasse mention », disait Richelieu.
Fin du règ^tie de Philippe m. — Des intrigues misérables marquèrent la fin de ce triste règne. Le duc d'Uceda, le propre fils du favori, secondé par une partie des grands et des conseils et surtout par le confesseur Aliaga, fit exiler son père, qui, prévoyant l'orage, s'était muni du chapeau de cardinal (1618). On n'osa l'atteindre; on l'exila à Valladolid, mais son conseiller Calderon fut emprisonné. Le gouvernement changea de mains sans changer de maximes. On demanda au Conseil une consulte célèbre pour réformer le royaume , et le roi fit à Lisbonne un voyage triomphal pour satisfaire ses sujets portugais. Mais le nouveau favori montra autant d'incapacité et de vénalité que l'ancien, jusqu'à ce qu'une fièvre pourprée eut enlevé Philippe III, le 31 mars 1621, à l'âge de quarante-trois ans.
Philippe IV et le comte-duc d'Olivarès. — Un adolescent, à peine âgé de seize ans, Philippe IV, lui succéda, et un long cri d'espérance salua ce règne, le plus funeste peut-être de l'histoire de l'Espagne. Le prince avait le caractère généreux et affable; il ne manquait ni de facilité ni d'esprit; il aimait les lettres, qu'il cultiva lui-même; il protégea les poètes et les artistes. Mais la flatterie, qui lui décerna dès son avènement
le surnom de Philippe le Grand, le gâta de bonne heure. D'une indolence extrême, il éprouvait une sorte d'horreur pour les affaires. Il n'aimait de la royauté que les jouissances. Il prodigua les constructions fastueuses et les fêtes. Libéral et magnifique, il multiplia les pensions et les dons. Il usa son intelligence et sa santé dans des débauches vulgaires, passant sans répugnance des grandes dames aux courtisanes, et laissant, si Ton en croit la légende toujours généreuse, jusqu'à trente-deux bâtards.
Il donna toute sa confiance à un grand seigi^eur, don Gaspar de Guzman, comte d'Olivarès, qui se crut de taille à jouer le rôle d'un grand ministre, avec les seuls talents d'un courtisan. Le valida, d'abord gentilhomme de la chambre 4® Tlnfant, domina Philippe lY par les saillies de sa conversation, la supériorité de son instruction, la vivacité de son esprit, et par son application aux affaires. Tenace, laborieux, expéditif, affable, du moins à ses débuts, Olivarès, malgré son épaisse tournure, ^ sa taille ch^tivç. son aspect peu agréable, gagna d'abord la faveur du public comme il avait gagné celle du roi. Les gens de lettres vantaient ses goûts élevés (il avait réuni les plus belles collections de livres et de manuscrits d'Europe) ; le peuple et les réformateurs attendaient de lui la régénération de l'Espagne.
Il parut rompre d'abord avec les traditions du passé. Il exerça le pouvoir avec modestie, s'entourant des conseils des hommes les plus capables. Il sévit contre les concussionnaires. La pourpre sauva seule le duc de Lerma d'un procès capital. Le duc d'Uceda, saisi et emprisonné, fut condamné à une grosse amende et à huit ans d'exil. Le duc d'Osuna, vice-roi de Naples, mourut en prison. Le confesseur Âliaga dépouillé de ses charges retomba du faîte des grandeurs dans sa cellule de moine. Calderon enfin fut livré au bourreau (octobre 1621). Les conseils furent épurés. Le roi réforma sa maison et réduisit ses dépenses. Des ordonnances prescrivirent la réforme des tribunaux, la diminution des fonctionnaires, la poursuite des abus, l'amélioration de l'administration financière, la réduction du nombre des couvents et des biens de mainmorte. Elles pros-
crivireht le luxe des évêques et des grands, et encouragèrent par des privilèges Tagriculture et les mariages. Elles allaient jusqu^à ordonner la fermeture des maisons de débauche, jusqu*à régler les repas, les habits. Tout y était prévu, jusqu'à la hauteur et la forme des cols de chemise, r /^ ^i^^Jtm^ .
Les mœurs furent plus fortes que les lois. Dès 1621, la cour avait repris son éclat. Le roi qui avait promis en écolier bien appris à son ministre d expédier lui-même les affaires, disant : « Je le ferai, comte, pour vous, pour moi et pour mon Dieu », ne songea plus qu'à ses plaisirs. Jamais les fêtes n'avaient été plus nombreuses et plus belles, les constructions plus fastueuses, les pensions plus prodiguées. Le favori fut comblé de dons et d'honneurs, devint grand-chambellan, grand-écuyer, grand-chancelier des Indes, duc de San-Lucar. Il enrichit avec lui sa famille et son entourage. Le luxe royal insulta à la détresse publique. « Quand nous versons notre sang, écrivait un pamphlétaire, ne faites pas tant de lacs pour vos fêtes. On vend la charrue du laboureur pour faire un balcon inutile, et avec ce que coûtent vos habits de chasse, on secourrait vos forteresses. » Et faisant allusion aux pertes de l'Espagne, il ajoutait : « Vous êtes grand, Philippe, à la manière des fossés; plus on leur ôte, plus ils sont grands ! »
Politique guerrière; soulèvement de la Catalogne et du Portugal. — Poussé par le parti des généraux et des pt^litiques ambitieux, Olivarès se crulj a^sez tor[ pour reprendre J les plans de Philippe II. Il engagea la monarchie dans les conflits européens, où l'entraînait d'ailleurs la possession des Pays-Bas, de la Comté et du Milanais. Pendant quarante ans, l'Espagne se trouva aux prises avec une partie de l'Europe, et dans cette lutte gigantesque, elle ruina son armée, sa marine, et perdit ses dernières ressources. Elle avait rassemblé toutes ses forces pour ce dernier effort, après lequel elle relomba paralysée.
En même temps, Olivarès essayait de compléter l'unification de la Péninsule, en enlevant aux provinces du Nord et au Portugal leurs privilèges politiques. Il y réussit en partie, en Aragon, dans les royaumes de Valence et de Navarre. Mais il
échoua dans les Provinces Basques (1632), et sa conduite imprudente amena le soulèvement des Catalans et des Portugais.
Au milieu des embarras extérieurs de TEspagne, la sagesse commandait de ménager des populations ombrageuses et fières. En Catalogne, dès i€25 et 1632, de violents orages avaient été soulevés dans les Cortès contre un ministre qui prétendait arracher les subsides et non les attendre. Blessés dans leur privilège du libre consentement de Timpôt, les Catalans s*émurent encore plus lorsque Olivarès prétendit violer leurs privilèges militaires. Il voulut les forcer à servir en masse hors de la principauté, enjoignant « de les garrotterai] besoin », et il fit répartir dans le pays, en quartiers permanents, les soldats indisciplinés de Tarmée de Roussillon. Cette double violation des lois amena une protestation de la députation permanente des Cortès et du conseil communal des Cent de Barcelone. Le ministre y répondit par l'arrestation du président de la première, Claris, et de deux conseillers du second. C'est alors, le 7 juin 1640, que des bandes de montagnards et de contrebandiers, entrés dans Barcelone à l'occasion de la Fête-Dieu, se joignant à la populace, assassinèrent le vice-roi Coloma et les Castillans. Après l'arrestation des députés catalans à Madrid, le parti séparatiste l'emporta, et, par le traité du 16 septembre 1640, donna la Catalogne à la France. Il fallut à Philippe IV ^ douze ans d'une guerre difficile pour la reconquérir. C'est , seulement en 1.652 (15 octobre) que la capitulation de Barcelone lui rendit la province; encore fallut-il restituer aux Catalans leurs privilèges. La situation était dans les autres provinces non moins périlleuse. Il y eut des soulèvements en Galice (1637), causés par l'impôt du sel, ainsi qu'à Majorque (1640), et des complots de grands seigneurs, les ducs de Medina-Sidonia et de Ilijar, en Andalousie et en Aragon.
Le coup le plus sensible porte à l'unité de l'Espagne fut la révolte du Portugal. L'annexion de ce royaume était le plus grand service qu'eût rendu Philippe II à son pays; il avait ainsi réalisé le rêve de l'unité ibérique. La politique maladroite de ses successeurs compromit son œuvre. Les intérêts du Portugal furent négligés; ses colonies livrées presque sans défense à la
Hollande, sa marine militaire anéantie, son commerce transporté à Amsterdam, qui devint le grand marché des épices. On mécontenta la noblesse portugaise en Técartant des grandes charges, en donnant aux Castillans les fonctions importantes et les bénéfices. On s'aliéna le peuple en levant des impôts extraordinaires, et en prenant l'argent de la flotte des Indes. Des agents secrets étrangers exploitaient le mécontentement. Dès 1637, un soulèvement éclatait à Evora. La facilité avec laquelle il fut réprimé, la nonchalance du duc de Bragance, qui aurait pu prétendre au trône et ne Tosail, de peur de voir confisquer ses 12 millions de fortune, endormirent Olivarès dans une fausse sécurité. A la nouvelle de la révolte de la Catalogne, un complot se forma. Jean de Bragance y fut entraîné par sa femme, l'ambitieuse Louise de Guzman, et par son secrétaire, Pinlo Ribeiro. L'archevêque de Lisbonne, Acunha, les grands noms de l'aristocratie portugaise, les Saldanha de Gama, les Souza, les Silva, les Ataïde, les Almeida, y entrèrent. Le !•' décembre 1640, le palais de la vice-reine Marguerite, duchesse douairière de Mantoue, fut envahi et le secrétaire Yasconcellos, confldent d'Olivarès, assassiné. Les conjurés proclamèrent roi Jean IV de Bragance, dont les Gortès, réunies le 28 janvier 16il, confirmèrent les pouvoirs. Aidés par la France, les Portugais soutinrent une guerre de vingt-six ans sous les rois Jean IV, Alphonse et Pierre P' pour faire reconnaître leur indépendance. Les Espagnols, vaincus à Badajos et à Elvas, firent un grand effort après la paix des Pyrénées, mais les défaites d'Ameyxial (1662) et de Villaviciosa (1665) détruisirent leur dernier espoir. Ces révoltes portèrent un coup mortel au crédit d'Olivarès. ? Combattu par la reine Elisabeth, par la duchesse de Mantoue, par une partie des grands, croyant pourtant que le roi ne pourrait se passer de lui, il offrit sa démission. Le roi le prit au mot, et le favori disgracié (17 janvier 1643) mourut de chagrin ] ^/nt^ deux ans plus tard près de Toro.
Son propre beau-frère et son ennemi, Luis Mendez de Haro, marquis del Carpio, le remplaça dans la faveur royale, et lui succéda dans ses grands biens. Nommé conseiller d'Etat, grandécuyer, généralissime, duc de Montoro, il conserva jusqu'à sa
HlSTOIBC OÉMillALE. V. 42
jnort (16 novembre 1661) un crédit souverain; C'était uo homme de capacité médiocre, d'esprit lent et incertain; mais sa grande fortune (il avait 130 000 écus de revenu) garantissait sa probité, et il apportait à Texercice du pouvoir une grande application et beaucoup de douceur. La satire le comparant à OU* yarès, disait : « Deux hommes ont perdu TEspagne : Tun en faisant du mal à tous, et Tautre en ne se montrant bon à rien ». Le roi toujours indolent signait ses décrets sans les lire. Le favori, d'humeur pacifique, eut du moins le mérite de conclure la paix générale en 1648 et 1659.
Philippe IV vieillissait au milieu de ces revers, atteint luimême par des chagrins domestiques. Il perdit son fils aîné, Baltasar Carlos, mort en 1646 des suites de ses débauches, et plu- ^urs autres de ses enfants. Le malheur le jeta de la volupté dans le mysticisme. Plongé dans une dévotion étroite, il vil encore ses derniers jours assombris par les échecs de ses troupes en Portugal. Apprenant la défaite de Villaviciosa, il se contenta de dire : « Dieu le veut! » et expira quelques jours après (17 septembre 1665).
//. — Etat politique de l'Espagne.
Aggravation du despotisme. — La décadence de TEspagne n^était pas uniquement Tœuvre de souverains et de favoris incapables. Elle fut le résultat d\in système politique, le despostime, qui, aggravé pendant ces soixante-sept ans, épuisa la vitalité de la nation.
L'aggravation du régime despotique éclate à tous les yeux dès las premières années du x\\f siècle. Les contemporains de Philippe II avaient encore Thumeur fière et indépendante. La haute noblesse boudait le pouvoir; les publicistes, comme Mariana, osaient admirer les vieilles libertés de TEspagne. Vingt ans plus tard, le ton des écrivains a changé; leur langage est celui de plats adulateurs; le noble est devenu courtisan; les hautes classes de la société, les seules qui comptent, ne profes-