ÉTAT POLTTIQUB DE L'ESPAGNE
d'une foule de denrées de première nécessité, et depuis 1650 on y ajoute des crues ou suppléments (quiebras de millones). D'autres taxes spéciales atteignent les soies et les sucres, la soude naturelle et purifiée, s'élevant parfois jusqu'à 36 ou 40 0/0 de la valeur. Les droits de douane maritimes et terrestres, appelés dimes de la mer et des ports secs, et almajarifazgos^ grèvent les marchandises nationales d'environ 10 0/0, les étrangères de 30 à 45 0/0. Le nombre des monopoles est sans cesse accru : à ceux du sel, du poivre, du mercure, de la cochenille, des cartes à jouer, du monnayage, qui existaient avant 1598, s'adjoignirent au xvn* siècle les monopoles du plomb, du soufre, du salpêtre, de la cire, de la gomme, de l'eau-de-vie, du chocolat, du papier blanc, des conserves, et surtout du tabac et du papier timbré.
Dans la détresse croissante, on fait argent de tout. Le domaine de l'État est aliéné; on retient aux fonctionnaires moitié de la première année de leurs traitements; on vend des titres de noblesse, des privilèges municipaux; on crée une multitude d'offices vénaux : Philippe IV, à lui seul, en institua 60 000. On impose aux villes des dons gratuits; on lève sur les personnes aisées des taxes extraordinaires; on saisit l'argent des particuliers à bord des galions d'Amérique; on emprunte aux Juifs et aux Génois; dans les cas extrêmes, le roi réduit le revenu des rentiers de l'Etat, tantôt du tiers, tantôt de la moitié, et en 1660 une banqueroute générale supprime 60 0/0 de la dette constituée.
La majeure partie de ces charges écrasantes atteint les royaumes castillans. L'Aragon, la Navarre, la Catalogne, Valence, les Provinces Basques ne paient qu'une faible part de l'impôt; les classes riches, le clergé, les nobles sont partiellement exempts. Le poids retombe d'autant plus lourd sur les épaules de 4 millions environ de roturiers castillans. En 1621, la Gastille paie à elle seule 8 millions et demi de ducats, un tiers des recettes totales du trésor. De 1621 à 1645, elle a payé 188 millions et demi de ducats pour les impôts ordinaires, et un total de 509 189000, si l'on y comprend les taxes extraordinaires, c'est-à-dire 20 millions environ par an (près d'un demi-
milliard). Qu'on y joigne les gains illicites des agents du Qsc, au nombre de 150 000, qui retiennent en Castille les 2/3 des recettes, et Ton aura ainsi une idée de la situation épouvantable de la Péninsule au point de vue fiscal. Avec les revenus de ritalie et des Indes, au total, vers 1610, les recettes de TÉtat s'élevaient à 24 millions de ducats; de 1650 à 1660, à 30 ou 35 millions. C*était un milliard au moins de notre monnaie par an, le budget le plus élevé de TEurope, et cependant le roi d'Espagne en était réduit à vivre d expédients, au milieu de la misère atroce de ses sujets.
///. — Uétat social et économique.
Les classes privilégiées : le clergé. — Un petit nombre de privilégiés concentrant entre leurs mains la richesse et la puissance, une masse de non-privilégiés végétant dans la pauvreté et la paresse, point de classe moyenne, tel est le spectacle que présente à ce moment la société espagnole. Au premier rang se place le clergé, le plus riche du monde catholique, avec ses 120 000 églises ou chapelles, ses 200000 prêtres que dirigent 12 archevêques et 54 évêques, ses milliers de canonicats et de prébendes, ses 9000 couvents de moines peuplés de 70 000 religieux, ses 3000 monastères de femmes avec 25 ou 30.000 nonnes, ses 10 tribunaux dlnquisition avec leur personnel de juges, de théologiens consulteurs et qualificateurs, de greffiers, de scribes et d alguacils, enfin avec ses nom* breux ermitages, hôpitaux, écoles, qu'il occupe ou qu'il dirige. Un demi-million d'Espagnols font partie du clei^é ou en dépendent. Le nombre s'en accroît sans cesse; chaque année on compte plus de 6000 professions religieuses. Les Corlès, les Conseils, les publicistes signalent en vain le danger que présentent la multitude de ces. couvents, < asiles de la paresse », disent-ils, et de ces ecclésiastiques < que la société doit nourrir ». Les évêques ont des revenus princiers : le primat d'Espagne, archevêque de Tolède, 300 000 ducats (10 à 12 mil-
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lions), les autres en moyenne 40 à 60000, et les 64 grands dignalaires du clergé espagnol se partagent 1 740 000 ducats (70 millions). Les canonicats, les prébendes, les couvents sont non moins richement dotés. On voit des monastères comme celui de Saint-Benoit de Yalladolid réunir 400 000 ducats (17 millions) de revenu. Le cinquième du sol de TEspagne, le tiers dans certaines parties, appartient à TEglise, et le seul clergé des Gastilles possède un revenu total de 10 millions et demi de ducats (400 millions). Les Conseils» les Corlès signalent avec effroi cette accumulation de tant de richesses entre les mains d*un corps qui, € prenant toujours et u aliénant jamais, finira par devenir maître de tous les biens ».
Les souverains n*osent s*oppo8eraux acquisitions d* une classe aussi puissante. Rien dans TEtat ne se fait sans elle. Ayant ses vassaux et ses sujets qu*elle gouverne et qu*elle juge, jouissant des droits féodaux et des dtmes, TÉglise joue dans la société un rôle capital, non seulement par ses privilèges, mais eacoi*e par la fonction religieuse qu*elle exerce. Elle a ses tribunaux, ses immunités judiciaires, parmi lesquelles le droit d'asile, ses immunités financières. Bien que le roi nomme aux bénéfices et aux charges ecclésiastiques, c*esi le prêtre qui gouverne le prince. Le confesseur exerce sur le souverain une influence occulte; les prélats et les moines figurent dans les Conseils; les théologiens sont appelés à donner leur avis dans les questions les plus graves du gouvernement. Aucune institution sociale n*échappe à son action. C'est TEglise qui dirige les Universités et les collèges , administre les nombreux hôpitaux, inégalement répartis, mais en général richement dotés, les asiles d'enfants trouvés, les orphelinats, les confréries.
C'est elle enfin qui sauvegarde la foi et régente la pensée humaine au moyen de Tlnquisition. Ses tribunaux redoutables, dont la procédure fixée dès 1561 est secrète, ont déraciné l'hérésie au xvi® siècle. Au xvii*, ils font une guerre sans merci aux illuminés mystiques, aux judaïsants, aux sorciers, aux mages et aux charlatans. Ils ont assumé la surveillance des mœurs. Ils exercent la censure des livres et des écrits. Ils dirigent, avec le consentement des rois, une sorte de police politique, pour-
suivant les favoris disgraciés, au besoin tenant tète à la cour de Rome elle-même, empiétant sur les juridictions ordinaires des évèques et des seigneurs, réprimant les atteintes à la majesté royale, chargés de sévir même contre les violateurs des lois douanières. Protégée par le roi, qui a fait d'elle Tinstrument de sa politique, aimée et vénérée de toute la nation, qui voit en elle « le boulevard de la foi » et qui assiste comme à un spectacle attrayant à ses autodafés, llnquisilion assujettit la société entière au joug ecclésiastique.
Tel est Tattrait qu*exerce l'Eglise qu'elle devient Tasile des croyants sincères aussi bien que des ambitieux et des parasites. Les uns Thonorent par leurs vertus, les autres par leurs talents ; d'autres, au contraire, y apportent leur avidité et leurs vices. De là cette multitude de prêtres vagabonds qui vivent de mendicité, colporteurs d'indulgences, valets des maisons nobles. De là aussi ces désordres de mœurs que tous les contemporains I signalent, ces monastères où Ton joue la comédie, où Ton danse la sarabande « avec des gestes si honteux, dit Mariana, que les honnêtes gens se voilent les yeux », ces coureurs d'aventures que les écrivains décrivent, les uns sous le nom ^ de galants de nonnes {devotos de monjas), les autres sous les traits d'hypocrites conciliateurs des familles.
La noblesse. — Les nobles, au nombre de 300000 environ, forment avec leurs familles le cinquième ou le sixième de la population. Les uns tiennent la noblesse des services rendus par leurs ancêtres, les autres l'ont achetée ou usurpée. Dans les provinces du Nord, Asturies, Navarre, Vieille-Castille, Vascongades (pays basques), l'hidalgo pullule au point de former le quart ou même la moitié de la population.
A sa tête, les grands forment une caste peu nombreuse (en 1660, elle ne compte que 90 membres). Ils ont perdu leur indépendance politique, mais forment le cortège du roi, fiers de leur litre d'Excellence, de leur droit de se couvrir devant le souverain, d'aller en carrosse à quatre mules avec de longs traits de soie, de faire porter l'épée devant eux, de traiter en égaux les princes souverains italiens ou allemands.
Au-dessous sont les nobles titrés {tiiulados)^ plus rasea et